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  • Compte-rendu du débat: "Jusqu'où peut-on se mettre à la place des autres?"

    Le vendredi 24 mai 2019, le café philosophique de Montargis se réunissait pour discuter autour de cette question: "Jusqu’où peut-on se mettre à la place des autres ?"

    Pour commencer le sujet, une vidéo qui nous met à la place d'une personne schizophrène grâce à l’intelligence artificielle est projetée. Elle illustre un moyen de se mettre à la place d’autrui.

    Une première personne considère qu’il est impossible de se mettre à la place des autres, ne serait-ce que parce que nous ne traversons pas les mêmes étapes de la vie, les mêmes épreuves.

    Par rapport à la question, quelque part il y a un début de réponse : "Jusqu’où peut-on se mettre à la place des autres ?" augure que l’on peut en partie le faire. Cela sous-entendrait, dit une participante qu’il y aurait une limite au-delà de laquelle on ne peut accéder à la compréhension totale d’autrui. Or, il y a aujourd’hui un "outil merveilleux", l’empathie, qui, si on en est doté, peut permettre de se rapprocher de l’autre pour pouvoir l’aider par exemple dans sa souffrance. On ne peut certes pas mesurer la souffrance, mais on peut écouter un parcours et cheminer avec autrui.

    Les mots nous servent à communiquer mais ils peuvent constituer un obstacle entre la réalité et nous. Savoir comment l’autre va recevoir mon message reste un mystère. : cette compréhension reste donc limitée ("Ce dont on ne peut parler, il faut le taire" écrivait Ludwig Wittgenstein).

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  • Compte-rendu du débat: "Le désir n'est-il que le manque?"

    Le café philo de Montargis se réunissait au Belman le vendredi 18 janvier 2019 pour un débat portant sur cette question : "Le désir n’est-il que le manque ?"

    Le désir, est-il dit pour commencer, est une forme d’idéalisation. Il naîtrait d’un fantasme et d’un inconscient qui pourrait nous commander. Le désir procéderait d’une tension et se porte sur un objet. Mais de quel objet parle-t-on ? D’une personne, d’un bien matériel ? En quoi donc, le désir viendrait-il d’un manque ?

    Une personne parle d’amour, "d’élégance dans son mode de vie", d’affection dans son environnement et de milliers de choses définissables. Des désirs sont atteignables, d’autres non. Certains sont raisonnables, ou pas. Parfois, nous pouvons être dans un prisme déformant, et le désir, par le manque qu’il provoque, nous rend vide, tendu et frustré. "Ce qu'on n'a pas, ce qu'on n'est pas, ce dont on manque, voilà l'objet du désir" écrivait Platon.
    Certains désirs pourraient-il être moins orientés sur le manque, qui seraient donc maîtrisés ? Cela peut être un désir sublimé.

    Beaucoup de désirs peuvent être une volonté orientée, par exemple dans le cadre d’un projet que l’on a souhaité mener. Cela peut être un désir intellectualisé, dans le domaine artistique par exemple.

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  • Compte-rendu du débat : "Peut-on être seul·e au milieu des autres?"

    Le café philosophique de Montargis se réunissait le 23 novembre 2018 pour un débat qui portait sur cette question : "Peut-on être seul·e au milieu des autres?" Une cinquantaine de personnes était présente pour cette nouvelle séance qui avait lieu au café Le Belman.

    Le débat commence par la diffusion d’un court reportage sur L'affaire Christopher Knight, le reclus américain, l’histoire d’un exclus, ayant vécu seul de 1990 à 2017.

    Au sujet de cette affaire, une participante remarque que cet homme s’est mis à l’écart du monde après le vol d’un livre mais que cette solitude voulue n’était que partielle puisque cet homme se rattachait à une certaine forme de la société – en l’occurrence la culture.

    Sommes-nous faits pour vivre seul ? Le mot solitude venant du du latin solitudinem ("seul"), être retiré du monde ou bien être abandonné. Un animateur rappelle cette phrase de La Genèse : "Dieu dit: Il n'est pas bon que l'homme soit seul; je lui ferai une aide semblable à lui."

    Un intervenant considère que personne n’est fait pour vivre seul, y compris sur un plan matériel. Nous sommes des être sociaux, dépendants les uns des autres. Par contre, il peut arriver que l’intégration de certaines personnes dans la société ne puisse se faire. Il convient par ailleurs sans doute à imaginer les liens pouvant exister entre les autres et ce que l’on en fait, sans aliénation et sans agression. Tous accepter des autres est dangereux et tout refuser semblerait être impossible.

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  • Compte-rendu du débat "La liberté a-t-elle un prix?"

    Le café philo se réunissait pour l’avant-dernière fois cette 9e saison au Belman le vendredi 22 juin 2018 pour cette question : "La liberté a-t-elle un prix ?" Le débat commence par un extrait de l’émission de Raphaël Enthoven portant sur Sartre qui disait : "Si Dieu n’existe pas, tout est permis."

    Sur cette question, un premier participant commence par dire que la liberté n’est pas cotée en bourse. D’emblée, cette notion de prix ne se rattache nullement à une valeur monétaire et à une cagnotte que l’on mettrait en place pour se servir en liberté. Pour un autre intervenant, la liberté, qui n’est jamais acquise, aurait un prix non-monnayable et difficilement quantifiable : celui de notre vigilance, de la revendication et du combat. Ce n’est pas un prix économique mais un "prix social et psychologique".

    Pour une autre personne du public, la liberté a bien un prix : celui de ma responsabilité. Je ne peux être libre que si j’assume mes responsabilités. Par ailleurs, ma liberté serait cet espace entre moi et les autres, et cette liberté me contrant a des règles et des lois, des conventions dans une société où je vis. Sauf qu’on ne peut pas tous accepter dans ses choix. La liberté est une pièce, disait Jacques Attali, où est inscrit à l’avers la notion de précarité. Ce serait un des prix de cette liberté.

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  • Le cinéaste, philosophe et écrivain Claude Lanzmann est mort

    L’idée même de la mort lui paraissait scandaleuse. Ayant eu 90 ans en 2015, il comprit qu’il ne pourrait pas lui échapper. « La mort est là, elle peut arriver à tout moment, disait-il. La statistique est contre moi. C’est très mal. » Contredisant Heidegger, Claude Lanzmann ajoutait : « Mourir n’a rien de grand. C’est la fin de la possibilité d’être grand, au contraire. L’impossibilité de toute possibilité. »

    Comme un volcan qui se serait endormi, Claude Lanzmann est mort à Paris jeudi 5 juillet à l’âge de 92 ans, a appris Le Monde auprès de son entourage. Il serait dommage de ne retenir de lui qu’un seul film – un chef-d’œuvre, il est vrai : Shoah. Certes, il fut un cinéaste majeur, l’un de ceux qui ont marqué à jamais l’histoire du cinéma ; mais il fut aussi écrivain, journaliste, philosophe, directeur des Temps Modernes, ami de Sartre, compagnon de Simone de Beauvoir… la liste est loin d’être exhaustive.

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  • Le cinéaste, philosophe et écrivain Claude Lanzmann est mort

    L’idée même de la mort lui paraissait scandaleuse. Ayant eu 90 ans en 2015, il comprit qu’il ne pourrait pas lui échapper. « La mort est là, elle peut arriver à tout moment, disait-il. La statistique est contre moi. C’est très mal. » Contredisant Heidegger, Claude Lanzmann ajoutait : « Mourir n’a rien de grand. C’est la fin de la possibilité d’être grand, au contraire. L’impossibilité de toute possibilité. »

    Comme un volcan qui se serait endormi, Claude Lanzmann est mort à Paris jeudi 5 juillet à l’âge de 92 ans, a appris Le Monde auprès de son entourage. Il serait dommage de ne retenir de lui qu’un seul film – un chef-d’œuvre, il est vrai : Shoah. Certes, il fut un cinéaste majeur, l’un de ceux qui ont marqué à jamais l’histoire du cinéma ; mais il fut aussi écrivain, journaliste, philosophe, directeur des Temps Modernes, ami de Sartre, compagnon de Simone de Beauvoir… la liste est loin d’être exhaustive.

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  • Compte-rendu du débat: "Faut-il vivre comme si nous ne devions jamais mourir?"

    Le vendredi 13 avril, le café philosophique de Montargis se délocalisait exceptionnellement à la Médiathèque de Montargis pour un nouveau débat qui avait pour thème : "Faut-il vivre comme si nous ne devions jamais mourir ?" L’équipe de la médiathèque avait mis les petits plats dans les grands pour accueillir un public d’une soixantaine de personnes venus débattre.

    Ce sujet est capital en philosophie, comme le disait en substance Albert Camus. Pour un premier participant, la question du débat semblerait poser problème dans sa formulation. Deux autres intervenants abordent le sujet de ce soir comme un appel à avoir en finalité notre mort future, sans perdre de vue pour autant cette vie qui nous est donnée et dont nous devons tirer profit. Si "philosopher c’est apprendre à mourir" comme le disait Montaigne, cela ne doit pas être une obsession ni nous empêcher d’agir – dans la mesure de nos moyens – choisir nos actions à entreprendre, avec le minimum d’impacts sur notre planète.

    La question du débat de ce soir interpelle une autre personne du public. "Faut-il vivre comme si nous ne devions jamais mourir ?" : le "comme si" interpelle. C’est un "comme si" qui implique une forme de mensonge ou d’illusion puisque de toute manière nous mourrons tous un jour.

    Par ailleurs, pour une autre personne du public, la question ne se pose pas au conditionnel : quand on naît, on vit et il y a par la suite un instinct de vie qui nous fait avancer lorsque nous sommes enfants. La pensée de la mort viendrait après – et en tout cas pas.

    Finalement, est-il encore dit, dans la question de ce soir, "Faut-il vivre comme si nous ne devions jamais mourir ?", chacun de ces termes pose problème, et, mis bout à bout, nous serions hors-sujet. La proposition de ce soir, intervient un animateur du café philo, est aussi celle que nous propose la société de consommation dans laquelle nous sommes. Dans des temps plus anciens, la mort était par contre plus présente qu’aujourd’hui, ne serait-ce que parce que les guerres étaient plus présentes.

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    Lien permanent Catégories : =>Saison 9, Comptes-rendus des débats, [71] Café philo à la médiathèque : Penser la mort Imprimer 0 commentaire Pin it!
  • Compte-rendu du débat : "La vérité finit-elle toujours par triompher?"

    Le café philosophique de Montargis se réunissait au Belman le vendredi 19 janvier pour un débat portant sur cette question : "La vérité finit-elle toujours par triompher ?" Une soixantaine de personnes étaient présentes pour cette nouvelle séance.

    Pour commencer ce débat, les animateurs proposent une définition et une étymologie de la vérité : le terme de vérité, de veritas en latin ("vraie"), peut la définir dans trois dimensions: une vérité ontologique, la réalité dans sa quintessence, dans son intensité et sa pureté (comme l’or dans la joaillerie), il y aurait ensuite cette vérité définie par Thomas d’Aquin, qui serait l’adéquation entre l’esprit et la chose, c’est-à-dire une conformité entre mon jugement et la réalité ("Ce que l'homme appelle vérité, c'est toujours sa vérité, c'est-à-dire l'aspect sous lequel les choses lui apparaissent", Protagoras), et enfin la vérité logique dans le théorème scientifique ou mathématiques, qui serait dans l’ordre de la cohérence logique mais qui, pour le coup, peut ne pas correspondre à une réalité (les propriétés du triangle sont vraies quand bien même il n’existerait pas de triangles dans la nature).

    S’agissant de ce thème du triomphe de la vérité, il y a l’un des exemples les plus fameux : celui du de l’affaire Dreyfus et du J’Accuse d’Émile Zola.Un premier intervenant réagit au sujet du débat de ce soir. Une telle question sous-entend que quelqu’un cache la vérité, que ce soit une personne, un groupe de personnes ou un système. C’est le cas de l’Affaire Dreyfus par exemple. S’agissant de cette cas historique, il y a dichotomie entre la vérité et la justice. Pour que cette vérité triomphe, il faut l’investissement d’une personne pugnace, a fortiori lorsqu’il s’agit d’enjeux importants. Dans ce cas le triomphe de la vérité serait compliqué.

    Pour un autre intervenant, la vérité serait d’abord vivante et fonction de telle ou telle personne, tel ou tel sujet. Chacun a sa propre vérité et cette vérité bouge constamment au cours de notre vue. La vérité sur Dieu change, y compris dans notre existence. Une vérité immuable devient quelque chose de non-libre, voire dictatoriale. La recherche de la vérité doit être active tout au long de notre vie, selon les philosophes comme Socrate ou Platon.

    Dans ce qui est dit, réagit une autre personne du public, il y a une sorte de pluralité dans la notion de vérité. Or, comment différencier cela d’un simple avis, d’un simple avis ? Cela constituerait d’emblée un obstacle à sa recherche.

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  • Compte-rendu de la séance "Les mots sont-ils des armes?"

    Le café philosophique de Montargis proposait le 24 juin 2016 sa 58e séance, qui était également la dernière de la saison 7. Le débat de la soirée portait sur cette question : "Les mots sont-ils des armes ?", un débat est co-animé par Bruno, Claire et Virginie.

    Une quarantaine de participants étaient présents. Avant de commencer la séance proprement dite, Bruno commence par remercier les personnes qui ont permis au café philosophique de Montargis de prendre un nouveau virage durant cette année. Bruno rappelle que depuis sa création en 2009, l’animation de la Chaussée fonctionnait en binôme grâce au duo qu’il formait avec Claire Durand. Avec le départ de Claire de la région fin 2015, le café philo devait trouver un nouveau fonctionnement grâce à une équipe élargie, ayant la tâche de pérenniser ce rendez-vous montargois. En cette fin de saison, Bruno constate que cet objectif a été atteint et il remercie les personnes qui ont accepté d’animer et d’organiser les séances du café philo durant cette saison. Bruno remercie en premier lieu Claire Bailly d’avoir accepté de s’investir avec gentillesse et compétence dans l’animation ainsi que Pascal Weber pour sa fidélité et son efficacité dans l’organisation technique et pratique. Un chaleureux remerciement est adressé aux autres personnes, animateurs pour la plupart, qui ont permis au café philo de fonctionner : Gilles Poirier, Claude Sabatier, Guylaine Goulfier, Virginie Daunias, Micheline Doizon mais aussi Catherine Armessen qui était présente pour le café philo sur la vengeance. Des remerciements sont également adressés pour leur aide à Jean-Claude Humilly, Gérard Vivian et le Marc Lalande, le responsable de la Brasserie de la Chaussée. Bruno adresse enfin un remerciement spécial à trois autres personnes : René Guichardan du café philo d’Annemasse et Guy-Louis Pannetier du café philo de l’Haÿ-les-Roses, sans oublier Claire Durand.

    Pour amorcer le débat "Les mots sont-ils des armes ?", Bruno pose cette autre question aux participants : "Quels mots vous paraissent des armes ?" Une participante considère que parmi les mots à forte puissance il y a le mot "vérité" et le mot "calomnie". Un intervenant intervient au sujet du débat de ce soir sous forme de boutade : si les mots sont des armes, il importe de les désarmer et qu’on "fasse un café philo dans le silence !" Plus sérieusement, ajoute-t-il, les mots ne seraient des armes dans une forme de dialectique uniquement pour la personne qui les reçoit, se sentant "agressée" et "traumatisée". Une participante rebondit sur ces propos : les mots peuvent être autant des "armes de destruction massive" qu’une aide à la reconstruction individuelle (en psychanalyse). Tout dépend de la manière dont les mots sont exprimés et qui en est l’émetteur et le récepteur.

    Pour une autre personne du public, le titre de ce débat nous place "dans une hypothèse de combattants" : deux adversaires s’affronteraient, s’agresseraient, se défendraient, via des mots en guise d’armes. Détruire, dénigrer, agresser par les mots apparaîtrait comme possible.

    "Je donne un mot : j’accuse", ajoute un intervenant. Les mots peuvent être destructeurs (via les pamphlets, par exemple) autant que des armes au service d’une cause, voire de la non-violence. Un participant cite Marshall Rosenberg, théoricien de la communication non-violente, psychologue descendant de Carl Rogers, qui a écrit un que "les mots sont comme des fenêtres – ou bien ils sont des murs" ! Lorsque Émile Zola lance ces mots et cette lettre, J’accuse, il s’agit d’une arme au service d’une cause.

    Les mots sont des moyens de communication des hommes entre eux, pour le meilleur et pour le pire comme le montre l’exemple de l’échange surréaliste entre Guillaume de Baskerville et Salvatore, le moine hérétique qui s’exprime dans une langue qu’il pense n’être connu que de lui seul, avant de s’avouer comme "vaincu" et "penaud" lorsqu’il se rend compte que ce n’est pas le cas et que sa langue le trahit.

    Il y a des mots d’amour et des mots de haine : tout dépend de la fin des mots qui ne sont en soit ni bons ni mauvais. Le mot a plusieurs sens plausibles avec des sens positifs, négatifs ou neutres, dépendant de la gestuelle et du comportement, autant de non-dits qui structurent le mot. Par contre, en poésie, l’écrivain utilise le mot tel qu’il est, contrairement au discours politique par exemple.

    Bruno réagit sur les premiers propos tenus autour de la question de ce soir. "Les mots sont-ils des armes ?" Les questions à se poser sont celles-ci : "De quelles armes parlons-nous ?" et "De quels mots parlons-nous ?" S’agit-il du mot en tant que mot isolé, le "slogan" ? S’agit-il d’un discours ? D’une citation ? S’agit-il d’un mot écrit ou d’un mot oral ?

    Un nouvel intervenant considère que les mots sont des armes lorsqu’ils sont font partie d’un discours, d’une propagande despotique par exemple.

    Pour un participant, les mots ne doivent pas être confondus avec le langage. Les mots permettent le langage mais aussi la pensée. Peut-on penser sans langage ? Une certaine richesse de vocabulaire irait de pair avec une certaine subtilité de la pensée, en sachant que le mot est souvent imprécis et qu’il est nécessaire mais pas suffisant pour exprimer. Le mot est moins porteur de sens que la chose qu’il est sensé désigner, comme dans l’art. Les mots peuvent être symboliques : le mot "mur" par exemple peut avoir des connotation différentes et ne sont pas si anodins que cela.

    Virginie replace le débat dans la sphère philosophique et plus précisément dans la rhétorique, qui est l’art d’influencer grâce aux mots. Il est à double tranchant lorsqu’en politique la rhétorique est utilisée pour passer un message – que ce soit dans le bon sens ou le mauvais sens. La rhétorique use de ses qualités pour convaincre dans une fin électorale mais aussi commerciale. La rhétorique est l’art de bien parler, donc, et cet art peut donner un très grand pouvoir. La philosophie entend, par contre, rechercher la vérité sans les artifices des mots et sans la recherche du pouvoir grâce aux mots.

    L’appauvrissement du langage est une réalité, considère une intervenante : mots limités, SMS, tweets, phrases courtes dénaturent et appauvrissent la réflexion. Pour un autre participant, le mot se doit d’être "domestiqué". Le mot n’est qu’un élément de la communication, parmi d’autres : le ton, le langage du corps, les mimiques, et cetera. Le langage verbale n’est qu’une partie de la communication et ce n’est du reste pas toujours la plus importante. Domestiquer la communication c’est apprendre dès le plus jeune âge que l’on est responsable de ce que l’on va transmettre, tout autant que je suis responsable de la manière dont je réceptionne ce qui est dit.

    Une intervenante cite en exemple la pièce de Nathalie Sarraute, Pour un Oui ou pour un Non (voir lien). Elle narre l’histoire d’une relation amicale qui s’effrite à cause d’un mot, ou plus précisément de l’intonation d’un mot. Comme le disait Racine dans Britannicus : "J'entendrai des regards que vous croirez muets".

    Une participante évoque "les phrases assassines", ces propos utilisés dans la vie quotidienne, jusque dans l’enfance et sources de traumatisme. Elle ajoute que "lorsque l’on parle, on induit la réponse de l’autre". Si j’agresse quelqu’un, j’ai de grandes chances d’être agressées par exemple. Tout dépend également du ton que l’on prend pour parler, tout dépend aussi si le mot est utilisé dans son sens premier ou bien s’il n’est pas dévoyé.

    Le sophisme faisait partie de l’histoire de la philosophie en occident, ajoute Bruno, à telle enseigne que, pour partie, nous sommes en Occident les héritiers de ce mouvement de pensée présocratique. La place du mot, du discours, du débat, de l’argument est important en France (comme le prouvent les cafés philos!). L’art de convaincre via le sophisme a été fortement critiqué, d’abord par Platon (dont nous sommes aussi les héritiers). Pourquoi les sophistes ont-ils eu mauvaise presse ? D’abord parce qu’ils n’étaient pas Athéniens. En outre, ces "étrangers" se faisaient payer pour enseigner. C’était mal vu. Ils enseignaient l’art de convaincre, ce qui était capital à Athènes et pour la bonne marche de la démocratie athénienne.

    L’art de parler pour convaincre a son pendant : la manipulation, qui est beaucoup discutée durant le débat. Dans 1984, George Orwell nous parle d’une dystopie, une société imaginaire et futuriste monstrueuse dominée par Big Brother, un dictateur omniscient. Or, parmi les mesures utilisés pour la soumission de son peuple figurait le travail sur la langue. Big Brother avait décidé de déstructurer la langue originelle et la transformer en une "novlangue", une langue appauvrie (cf. texte). L’appauvrissement de la langue fait partie des armes utilisés dans les discours des puissants (cf. enquête), un appauvrissement analysé notamment dans les discours présidentiels durant la Ve République.

    Les mots seraient utilisés par les puissants pour dominer les faibles. En diplomatie, les terrains d’entente et de négociations usent de mots choisis avec tact et subtilité, "qui seraient presque des mots d’amour". Dans les religions, le mot Dieu désigne une abstraction bienfaitrice, synonyme de bonté et d’amour ; or, derrière ce mot, se cachent des combats violents et des pouvoirs cyniques qui utilisent ce mot pour contraindre à la soumission.
    Une intervenant cite un mot utilisé abondamment récemment : "Brexit". Elle estime qu’il est synonyme de désunion, de manipulation politique mais aussi de crime, avec la mort de la députée travailliste Jo Cox. Dans l’assistance, une intervenante britannique réagit en citant l’un des grands maîtres de la rhétorique et de la répartie, Winston Churchill. Il savait ne pas être touché et blessé par des paroles d’un contradicteur, même violent. Elle cite une anecdote. Lady Ascot ne supportait pas Winston Churchill et lui dit un jour : "Sir, si vous étiez mon mari, j’aurais mis du poison dans votre café". Le premier ministre britannique lui avait répondu du tac au tac : "Madame Ascot, si vous étiez ma femme, je l’aurais bu." Face à des mots "armés", il a usé d’une défense imparable, grâce à d’autres mots.

    La transmission des mots, dit une autre participante, induit la transmission d’une pensée : encore faut-il qu’émetteur et récepteur soient sur la même longueur d’onde, ce qui ne va pas de soi ! Même un individu bien intentionné et n’utilisant pas de mots à double tranchant peut froisser son interlocuteur sans le vouloir. A fortiori, les professionnels de la rhétorique savent parfaitement utiliser les formules, les mots, les syntaxes calculées pour asseoir leur maîtrise du public auquel ils s’adressent.

    Le mot n’est certes pas en lui-même une arme, réagit Claire. Par contre, c’est l’interprétation que l’on en fait, ainsi que le contexte, qui peut transformer le mot en arme. Claire cite l’exemple du "Sibboleth ". Dans le livre des Juges, la tribu d’Éphraïm est opposée à la tribu de Galaad. Chaque tribu à une prononciation différente du mot "Sibboleth" – ou "Shibboleth". Une mauvaise prononciation est synonyme de non-appartenance à telle ou telle tribu et, au final de condamnation à mort. Le mot peut au final être trompeur lorsqu’on ne lui laisse pas une marge d’interprétation régionale ou sociale. Là, il peut être une réelle arme, comme le prouve l’exemple de Nathalie Sarraute.

    Bruno s’interroge : aujourd’hui, est-ce que les discours ont toujours cette force et cette puissance qu’ils avaient ? Une participante réagit en parlant de George Orwell qui, en 1946, a écrit l’ouvrage Politics and the English Langage dans lequel il parle de la manière dont le langage est manipulé en politique afin de retirer aux mots leur sens. Noam Chomsky, ajoute Pascal, a fait cette histoire de la manipulation depuis l’Angleterre de la fin du XIXe siècle. Il montre comment le pouvoir a cherché à faire dévier les mots de leur sens pour instiller dans la population certaines idées. Après 1945, des think tanks ont été créés afin de transformer le langage, via des néologismes que décrit George Orwell lorsqu’il parle de la "novlangue" dans 1984.

    À partir du moment où l’on pense en mots et non pas en images, si les mots pour penser ce que l’on veut penser n’existent plus, ou du moins sont altérés, alors la pensée est elle aussi altérée. Une pensée ne peut perdurer si elle n’est pas partagée via les mots, les discours. Le mot est une arme s’il est utilisé en masse et s’il a pour objectif de convaincre des personnes. La langue, aujourd’hui, semblerait être manipulée pour corseter notre pensée. Les discours manichéens font que nous sommes invités à échapper à la complexité d’un problème pour ne s’exprimer qu’à travers le "oui" ou le "non".

    "Tu dis des mots. Encore des mots. Toujours les mêmes. Tu dis parfois. Tu dis souvent. N'importe quoi" chantait Alain Barrière. Les mots dans leur aspect le plus anodins restent importants en ce qu’ils sont le premier pas vers autrui. Jean-Paul Sartre parlait, de son côté, des mots dans son autobiographie justement intitulée Les Mots : son appréhension et son ouverture au monde est passée dès ses premières années par ce biais : "Puisque l’écrivain n’a aucun moyen de s’évader, nous voulons qu’il embrasse étroitement son époque ; elle est sa chance unique : elle s’est faite pour lui et il est fait pour elle... L’écrivain est en situation dans son époque : chaque parole a des retentissements." Les mots doivent devenir des armes défensives, dans un monde où le discours et le discours philosophique est de moins en moins audible. Il y a des armes défensives du penseur et du philosophe contre les armes offensives de la manipulation. Platon condamnait le sophisme dans le sens où le discours rhétorique était vide de sens, qu’il se suffisait à lui-même. Dans Gorgias, Platon met en scène un des plus célèbres sophistes de son époque pour mieux condamner ce courant intellectuel plaçant la rhétorique au coeur du fonctionnement de la Cité.

    Lorsque nous parvenons à utiliser un discours plein de raison et d’intelligence, nous pouvons dédouaner des discours calamiteux pour prendre à contre-pied les personnes qui souhaitent nous flouer : "Sauvons les mots !" dit une participante. Le tout est de "dé-monter" ce que les autres veulent nous imposer pour remettre la vérité en ordre de bataille.

    Lorsque l’on se trouve face à des discours publics, nous serions tentés de les prendre pour argent comptant, a fortiori lorsqu’ils viennent de personnes dites "spécialistes". Seulement, il y a notre libre-arbitre et notre étonnement philosophique peut nous amener à débusquer ce qui pourra nous éclairer. Les mots des philosophes sont-ils des armes ? Clairement, aujourd’hui les philosophes semblent être, sinon moins engagés qu’il y a quelques années, du moins plus discrets, voire inaudibles. Or, le citoyen doit chercher "des mots", des "connaissances". Les mots sont "des armes de la pensée", dit un participant et enrichir son vocabulaire c’est affiner et affûter sa pensée.
    Bruno conclue par cette citation de Voltaire : "Je connais beaucoup de livres qui ont ennuyé, je n’en connais point qui aient fait de mal réel".

    Les animateurs du café philo remercient le public et fixent leur prochain rendez-vous pour le prochain café philosophique de Montargis l’avant-dernier vendredi de septembre (date à confirmer) pour débuter sa 8e saison.

     

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  • Compte-rendu du café philosophique de Montargis : "De quoi sommes-nous responsables ?"

    Thème du débat : "De quoi sommes-nous responsables?" 

    Date : 2 octobre 2015 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée

    Bruno commence cette soirée et cette 51e séance par présenter aux 80 personnes présentes la nouvelle équipe qui s'est constituée après le départ de Claire Durand pour raisons personnelles. Bruno présente les deux animateurs qui vont l'accompagner pour cette première séance : d'abord, Gilles Poirier, un des plus fidèles du café philo, qui a suivi les séances depuis sa création. L'autre personne qui animera le premier débat de cette septième saison est Claire Bailly, qui a découvert récemment l'animation de la Chaussée et s'est lancée dans cette aventure. Pascal Weber, toujours fidèle au café philo, complète l'équipe de ce soir.

    Pour lancer le débat, un premier participant parle du titre de la séance "De quoi sommes-nous responsables ?" Cette question en appelle d'autres : "Comment philosopher et comment relativiser ? Comment définir la philosophie que l'on emprunte ? Comment définir le champ d'idée ?" Pour aller plus loin, un autre intervenant souhaite poser la question de la responsabilité d'un individu vis-à-vis d'une société avec ses lois ou vis-à-vis de son éthique propre.

    A ce sujet, Claire souhaite faire une distinction entre responsabilité civile et responsabilité morale. La responsabilité civile a ses limites, vis-à-vis de la loi : ce qui est légal et ce qui ne l'est pas. Il s'agit d'une responsabilité unique. La responsabilité morale est une notion abstraite car elle est propre à chaque individu. Elle déborde sur le champ de la conscience : quelqu'un va se sentir responsable d'un acte alors qu'une autre personne face à un même acte, ne se sentira pas responsable car elle n'a ni la même conscience, ni les mêmes valeurs.

    Gilles souhaite s'arrêter sur les définitions de la responsabilité (Le Robert) : "Qui doit réparer les dommages qu'il a causés par sa faute... Qui doit subir le châtiment par la loi". Responsable est à la fois un substantif et un adjectif. La deuxième acception est : "Qui doit rendre des comptes de ses actes ou de ceux d'autrui en vertu de la morale admise" La troisième signification est :"Qui est auteur, qui est la cause volontaire de quelque chose et en porte la responsabilité morale." La quatrième variante : celui qui est "chargé de", celui qui prend les décisions dans une organisation. La cinquième acception : "Qui est la cause et la raison suffisante de quelque chose". Et la sixième, qui est plus récente, est issue du terme anglais "responsible", à savoir "raisonnable", "réfléchi, "qui mesure les conséquences de ses actes, qui a une attitude raisonnable."

    Dans la notion de responsabilité il pourrait également être question d'instinct. Mes comportements pourraient être conditionnés par ces instincts qui mettent d'emblée la question de la responsabilité en questionnement. 

    Nous pourrions être responsables de tout ce que nous entreprenons, est-il encore dit. Nous sommes à 100 % responsables de ce que nous entreprenons si nous entreprenons à 100 % cette chose. Je peux être responsable d'un examen que je passe mais je ne suis pas à 100 % responsable de son résultat. Certains critères m'échappent qui sont de la responsabilité d'une tierce personne. Un autre exemple est pris : celui des accidents de la route qui peuvent être autant dû à des négligences et une forme d'irresponsabilité qu'à des facteurs autres qui me dédouaneraient, ou bien me donneraient quelques circonstances atténuantes. Pour cet intervenant, "tout le malheur du monde est le manque d'auto-responsabilité", à force de toujours chercher "les limites vis-à-vis d'autrui". Le contournement de la loi et le judiciaire utilisé à mauvais escient aurait tendance à permettre à tel ou tel de se déresponsabiliser vis-à-vis de la loi commune à tous.

    À travers ces interventions, dit Bruno, il apparaît que la notion de responsabilité est une notion vaste et sinueuse qui nous amène dans beaucoup de directions différentes : responsabilités vis-à-vis des autres, vis-à-vis de soi-même. Bruno revient au cœur de la question posée ce soir. La phrase "De quoi sommes-nous responsables ?" nous met en accusation. C'est une notion injonctive : la responsabilité a beaucoup à voir avec le pénal, alors que la responsabilité est beaucoup plus vaste. Bruno cite l'exemple d'une œuvre marquante de la littérature : Le Procès de Franz Kafka, dans lequel le personnage principal, Joseph K. (que l'on peut du reste identifier à l'auteur) est accusé de quelque chose dont le lecteur ne saura rien (voir cet extrait). Désigné responsable (puis coupable), un procès se déroule dans une ambiance mystérieuse, procès qui aboutira à une fin tragique. La responsabilité est là : c'est une notion forte et écrasante. Or, il apparaît qu'aujourd'hui nous sommes responsables de tout et de rien. La responsabilité est très vaste, illimitée, mais en même temps, nous pouvons nous sentir à maints égards irresponsables de ce qui peut nous arriver. Un participant cite l'exemple de la famille qui induit une responsabilité à l'égard de ses enfants, de ses proches, de ses parents. La responsabilité est engagée dès lors qu'il y a un conflit. Les enjeux sociaux nous engagent, jusqu'au conflit : "Nous avons la responsabilité d'être un être humain". Mais être responsable, dans l'acception courate, c'est assumer sa liberté même si cela peut être difficile voire "chiant" ! Être responsable, ce serait "répondre" en conscience – plutôt que "réagir" – à une situation, fruit certainement d'un héritage plus ou moins imposant. 

    La responsabilité a souvent avoir, dit une intervenante, avec la notion de responsabilité civile et la notion de culpabilité. Or, être responsable ce n'est pas forcément être coupable (voir ce lien). Cela pervertit même le sens de responsabilité, qui doit contenir une acception "civilisatrice", tel le Petit Prince qui doit être responsable de sa rose car il l'a apprivoisée (Saint-Exupéry). Dans l'étymologie, le mot responsabilité vient de l'expression "répondre à" : on répond de nos choix plutôt qu'on les assume. C'est une philosophie personnelle qui nous engage face aux autres.

    Encore faut-il que nous soyons de fait en état d'être responsables. Bruno évoque à ce sujet la psychanalyse. L'inconscient peut nous dicter via des lapsus, des actes manqués, des vérités qui nous dépassent. La psychanalyse tend depuis Freud à baliser le champ de cet inconscient qui nous contraint ("Le Moi n'est plus maître dans sa propre maison"). 

    L'homme a une conscience réfléchie, dit une autre intervenante, et la notion de choix est capitale pour comprendre celle de responsabilité. Il n'y a pas de responsabilité s'il n'y a pas de liberté et de choix. Claire fait un point étymologique sur le mot "responsabilité" qui vient du latin "respondere" qui veut dire "se porter garant de" et du mot "sponsio" qui veut dire "promesse". Donc, au final, la responsabilité est littéralement "assumer ses choix". Pour qu'il y ait responsabilité, il faut qu'il y ait deux fondements : la liberté et la conscience. Je dois donc me poser cette double question : est-ce que je suis libre de mon choix et est-ce que je suis conscient de mon choix ? Claire prend l'exemple de l'ivrogne et du somnambule. L'un et l'autre sont dans la rue, l'un est endormi et l'autre est ivre. Or, chacun fait tomber par inadvertance une personne dans l'eau qui se noie. La question à se poser est : sont-ils responsables ? Les deux personnes sont toutes les deux inconscientes, l'un à cause du sommeil, l'autre à cause de l'alcool. Or, c'est là que la notion de liberté prend son sens : l'ivrogne avait le choix de cette inconscience alors que le somnambule ne l'était pas. Parler de liberté nous renvoie à Sartre : L'homme est "condamné à être libre". Cette phrase apparaît de manière négative. La liberté n'est pas si douce. Elle est une angoisse d'avoir des choix constants à faire et de ne pas être acteurs des événements qui nous contraignent. N'être pas passifs nous impose. Nous sommes libres de faire nos choix. On ne naît pas libre, réagit une personne du public, mais nous avons la possibilité de le devenir. 

    Un intervenant intervient sur cette notion de responsabilité qui peut être à la fois enivrante (être responsable d'une entreprise, par exemple) et parfois vaine ("on n'est responsables de rien"), tant le déterminisme nous contraint. Nous agissons face à, la nécessité (Spinoza), en accord avec la mouvance sociale autour de nous, de notre passé et de notre héritage, d'autrui également. La responsabilité est une question dialectique.

    Bruno cite Épictète : "Il y a ce qui dépend de nous, il y a ce qui ne dépend pas de nous. Dépendent de nous l’opinion, la tendance, le désir, l’aversion, en un mot toutes nos œuvres propres ; ne dépendent pas de nous le corps, la richesse, les témoignages de considération, les hautes charges, en un mot toutes les choses qui ne sont pas nos œuvres propres." Bruno revient sur la notion de responsabilité juridique, déjà débattue : un tribunal civil ou pénal punit un acte commis, plutôt que putatif, comme le disait Hans Jonas : un acte doit être exécuté pour être puni.

    Pour un autre intervenant, l'histoire impose que la notion de responsabilité ait évolué avec te temps, en plus d'être tributaire de cultures différentes : on a pu parler de responsabilité imposée par le cosmos, puis sous l'angle des religions, avant d'apporter la conscience et la connaissance humaine avec la démocratie et le droit positif. Un intervenant parle de la notion d'héritage. Il se pourrait aussi que nous devions répondre de nos actions devant deux sortes de tribunaux : le civil (mais quelle est la légitimité d'un village mettant en accusant tel ou tel, comme dans le film Coup de Chaud ?) et notre conscience morale, si tant est que celle-ci n'a pas été "dégénérée", à l'exemple de ces marchands d'arme continuant leurs affaires sans état d'âme.

    Aux propos d'une dame parlant de la notion de responsabilité historique de la seconde guerre mondiale pesant sur les épaules des jeunes générations allemandes, Bruno pose la question de savoir si on peut différencier responsabilité individuelle et responsabilité collective. Pour un intervenant, les deux termes sont en interaction entre le je et le tu ou entre le nous et le vous. Cette notion de culpabilité collective, voire de péché originel, semblerait peser lourdement dans les consciences, comme si la culpabilité de nos aïeux devait être portée par les générations suivantes. Bruno cite le film Amnesia, qui raconte l'histoire d'une femme allemande qui refuse son passé, sa langue et sa culture, en raison de cette responsabilité collective insupportable. Or, cette notion semblerait inadéquate. Hannah Arendt, qui a suivi le procès d'Adolf Eichmann, établit que la responsabilité collective n'a aucun sens, et en tout cas elle n'est pas moralement établie si je n'ai pas accompli d'actes : "Deux conditions doivent être présentes pour qu'il y ait responsabilité collective : je dois être tenu pour responsable de quelque chose que je n'ai pas fait et la raison expliquant ma responsabilité doit être ma participation à un groupe (un collectif) qu'aucun acte volontaire de ma part ne peut dissoudre, c'est-à-dire une participation qui n'a rien à voir avec un partenariat commercial, que je peux dissoudre à volonté. La question de la "faute en groupe par complicité" doit être laissée en suspens parce que toute participation est déjà non déléguée. Cette forme de responsabilité est selon moi toujours politique, qu'elle prenne la forme ancienne où toute une communauté se juge responsable de ce que l'un de ses membres a fait ou bien si une communauté est tenue pour responsable de ce qui a été fait en son nom.

    Claire revient sur la responsabilité civile qui a pour principe de mettre une limite à nos actes afin de maintenir une certaine cohésion sociale, avec le risque de se déresponsabiliser en pointant du doigt autrui ou un groupe. Sartre disait ceci : "L'homme qui se croit déterminé se masque sa responsabilité". Comment alors, se demande Bruno, être responsable dans un monde complexe, multi-connecté avec beaucoup de choses qui nous échappent ? Pour une participante, le degré de responsabilisation n'est pas uniforme d'un individu à un autre, surtout dans un monde de plus en plus vaste, et avec des élites de plus en plus puissantes et souvent impunies. La contrainte sociale semblerait nous déresponsabiliser : "Soyez le changement que vous voudriez voir dans le monde" invitait Gandhi pour une prise de conscience générale. Seulement, "comment aimer un monde qui n'est pas aimable" et comment imposer sa responsabilité dans des sociétés où l'individu a du mal à se faire entendre ?

    De là, Gilles évoque le danger d'une déresponsabilisation sociale due à un amoncellement de lois. Le philosophe, sociologue et historien Cornelius Castoriadis (voir aussi ce lien) ne dit pas autre chose lorsqu'il stigmatise ce déficit en responsabilisation : "Il y a donc une contre-éducation politique. Alors que les gens devraient s’habituer à exercer toutes sortes de responsabilités et à prendre des initiatives, ils s’habituent à suivre ou à voter pour des options que d’autres leur présentent. Et comme les gens sont loin d’être idiots, le résultat, c’est qu’ils y croient de moins en moins et qu’ils deviennent cyniques." Le cynisme semblerait être un aboutissement à cette déresponsabilisation. Bruno rappelle que le cynisme vient du grec kunikos, chien : "ceux qui déchiquettent les opinions", qui se mettent à l'écart de la société - tel Diogène - par déception, indignation et apathie. 

    En tout état de cause, avance un autre intervenant, il semblerait que ce soit la responsabilité qui structure l'être humain, avec une obligation morale d'assumer ses actes. À ce sujet, un proverbe portugais dit ceci : "Nos malheurs entrent toujours par des portes que nous ouvrons". La notion de liberté et de choix est toujours présente. Cependant, penser que tous nos actes nous engagent et engagent la vie peut vite "rendre la vie impossible", et cela pourrait nous tétaniser. La philosophie pratique ne devrait-elle pas nous imposer une ataraxie, à la manière d’Épicure ? Sans doute, faudrait-il plutôt tenter de ne pas créer de malheur. "Un homme ça s'empêche" disait Albert Camus : pourquoi ne chercherions-nous pas, modestement, "à éviter de faire plutôt qu'à chercher à faire" ? 

    Une personne du public revient sur l'acception religieuse de la responsabilité, en rappelant qu'il a été un moment question de péché originel. Elle fait référence à l'encyclique Laudato Si du pape François sur l'environnement et sur les conséquences de nos actions, et de celles des entreprises prévaricatrices du milieu naturel - non sans notre complicité. L'homme n'a pas à être un pion irresponsable, dit-elle encore, mais un "maillon intégré dans le système" pour évaluer le bout de la chaîne, qui sont les milliards d'êtres humains qui n'ont ni eau, ni nourriture, ni électricité. Ces propos, dit Bruno, font écho au philosophe Hans Jonas qui a écrit un ouvrage de référence, Le Principe Responsabilité (voir aussi ce lien)Jonas répondait, en quelque sorte, à cette citation provocatrice de David Hume : "Je peux préférer la destruction du monde à une égratignure sur mon doigt". Jonas pose le principe de responsabilité devant la nature, avec une nouvelle éthique. Le philosophe nous met face à des choix moraux. Devant le futur (même si le terme de "génération future" est mis à toutes les sauces), Jonas nous parle de la nécessité d'avoir peur. Une peur non pas aliénante mais qui devient valeur positive, source de connaissance plutôt que d'aveuglément (car "nous sommes responsables de notre ignorance", comme le dit un autre intervenant). Jonas parle de nouveaux impératifs catégoriques de la responsabilité : "Agis de telle sorte que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur terre ; agis de telle sorte que les effets de ton action ne soient pas des destructeurs pour la possibilité future d'une telle vie ; Ne compromet pas les conditions de la survie indéfinie de l'humanité sur terre..." Nous sommes face à une responsabilité individuelle pour faire des choix qui engagent l'humanité toute entière, en sachant que nous pouvons être responsables de nos inactions et de nos silences. L'injonction kantienne "Tu peux donc tu dois" se transforme chez Jonas en un "Tu dois donc tu peux"! (voir aussi ce lien)

    L'engagement, on le voit, est au centre de cette notion de responsabilité. Gilles cite à ce sujet Toni Negri, qui s'adresse à chacun d'entre nous : "Chaque fois que l'on fait quelque chose, on en accepte la responsabilité. Cette action vit pour toujours dans l'éternité. Il n'y a pas de renvoi de responsabilité. Chacun de nous est responsable de sa singularité, de son présent, de l'intensité de sa vie, de la jeunesse et de la vieillesse qu'il y investit. Et c'est l'unique moyen d'éviter la mort. Il faut saisir le temps, le tenir, le remplir de responsabilité."

    Bruno considère en conclusion que derrière chaque responsabilité, il y a un acte, un choix, de courtes décisions que l'on prend à certains moments de notre vie. Ce sont des décisions pour autant capitales car elles mettent en jeu notre passé, celui de nos aïeux, celui de notre inconscient (assez peu évoqué au cours de cette séance), notre monde et autrui (l'existentialisme). Et ces enjeux nous conduisent à nous porter vers le monde, vers la transformation du monde, voire à le réparer comme le conceptualise la philosophie du Care (Carol Giligan, Michael Slote ou Sandra Laugier). La réparation est souvent évoquée dans le cadre judiciaire. Elle peut l'être dans le cadre environnemental, sociétal ou économique. C'est de l'ordre de notre responsabilité individuelle, l'individu étant devenue la norme dans nos sociétés car "de notre position de sujet, nous sommes toujours responsables" (Jacques Lacan). Êtres fondamentalement libres, nous sommes invités à nous engager, ce qui est une responsabilité écrasante, comme on peut le voir dans Le Procès de Kafka ou chez un personnage comme Hamlet. Pour autant qu'elle soit lourde, cette responsabilité est noble : "La responsabilité demande du courage parce qu'elle nous place à la pointe extrême de la décision agissante" (Vladimir Jankélévitch).

    La séance suivante aura lieu le vendredi 6 novembre à 19 heures. Il s'agira d'une séance exceptionnelle puisque le débat intitulé "Œil pour œil, dent pour dent", sur le thème de la vengeance, sera co-animé en présence de Catherine Armessen

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  • Compte-rendu de la 50e séance : "la philosophie a-t-elle une quelconque utilité?"

    Thème du débat : "La philosophie a-t-elle une quelconque utilité ?" 

    Date : 19 juin 2015 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée

    Le vendredi 19 juin 2015, le café philosophique de Montargis se réunissait à la Brasserie du Centre commercial de la Chaussée pour sa 50e séance, et aussi la dernière de sa saison 6. À cette occasion, le débat proposé, et choisi par les participants de la séance précédente, portait sur cette question: "La philosophie a-t-elle une quelconque utilité ?"

    Au préalable, Bruno rappelle la genèse et les grands événements qui ont marqué les six années et les 50 séances du café philo. Il insiste sur la naissance mouvementée de l'animation de la Chaussée, ses débuts difficiles, les sujets polémiques qui ont émaillé son histoire (Dieu, la mort ou... le Père Noël), la fierté des animateurs et médiateurs de voir l'engouement autour du café philo mais aussi les émissions de radio "La Philosophie au Comptoir" (en 2014) qui ont marqué le café philosophique de Montargis.  

    Pour lancer le débat, outre le sujet du débat de ce soir, "La philosophie a-t-elle une quelconque utilité ?" Bruno pose aux participants deux autres questions : "Fait-on de la philosophie lors d'un café philo ?" et "Que venez-vous faire ici, au café philo ?"

    Un premier intervenant réagit en citant Michel de Montaigne pour justifier l'utilité de la philosophie : "Philosopher c'est apprendre à mourir". Pour lui, alors que le débat sur la la fin de vie fait des remous, la philosophie semble avoir une très grande utilité. Claire rebondit sur cette intervention. Il y a une distinction entre utilité et nécessité, dit-elle, car, souvent, on a tendance à commettre un abus de langage : on considère comme utile ce qui est nécessaire, or ce n'est pas le cas. L'utilité vise "l'outil". La question peut donc se poser ainsi : est-ce que la philosophie mène à quelque chose ? Et si la philosophie est un outil, quelle est sa finalité ?   

    Pour un autre intervenant, la philosophie a une utilité indéniable ; encore faut-il savoir de quelle philosophie l'on parle : il peut y avoir autant des courants de pensées hermétiques peu appréciés que des pratiques philosophiques, plus terre-à-terre, pragmatiques et qui peuvent intéresser tout un chacun. Finalement, cette dernière intervention pose cette question : la philosophie est un moyen pour faire quoi ? La philosophie, qui est étymologiquement l'amour de la sagesse, trouve sa finalité dans l'apprentissage de la mort et dans l'orientation de ses actions pratiques afin de réfléchir à certains sujets pour ensuite les vivre, et vivre mieux ("Nous vivre mieux") . L'amour de la sagesse n'est pas l'amour du savoir. Le sage n'est pas celui qui sait tout mais plutôt "celui qui ne sait rien" (Socrate). Dès lors, philosopher c'est sans doute commencer à s'interroger et remettre en question ce qui fait notre existence et notre identité. Au sein du café philo, chacun réfléchit à comment agir, avec la morale, à l'orientation pratique de notre vie, de nos actions, ici et maintenant.

    Au sein du café philo, la question est bien de savoir si dans le cadre des débats on est dans un moyen d'atteindre ces objectifs philosophiques. Michel Onfray refuse par exemple d'admettre que l'on philosophe au sein d'un café philosophique. Une intervenante réagit en regrettant la durée des séances : souvent, un deuxième débat pourrait être utile, remarque-t-elle, tant les questions appellent d'autres questions et aussi des demandes d'approfondissements. Bruno ajoute toutefois que les animateurs sont là pour susciter des questions et pas d'apporter des réponses comme le feraient des gourous de sectes ! Philosopher, comme le dit une participante, "c'est exploiter la capacité que l'humain a de se poser des questions auxquelles il ne peut pas répondre". C'est aussi un échappatoire à l'uniformité des discussions triviales, afin d'éviter "la stagnation de l'esprit".

    La philosophie ne consiste pas à apporter des solutions abouties à des questions posées, réagit un participant. Pour Claire, les philosophes dits "systématiques" ont pour rôle de répondre à des questions. Le café philo, dans ce sens, est "non-philosophique", dans le sens où le café philo n'apporte pas des éléments pour répondre à des questions. Pour autant, nous pourrions dire qu'au sein du café philo nous pratiquons un "philosopher", dans le sens où le café philo sert à cheminer dans une pensée. Certaines interventions nous renvoient d'autres pensées. "La pratiques collective" de la réflexion est en effet un élément capital, réagit une autre personne du public car cela peut peut permettre d'approfondir des sujets. Par toutes nos expériences, réagit une autre participante, par nos différences, "mettre en commun nos idées, les confronter à l'exemple de la maïeutique (Platon), ce n'est pas nous permettre d'avoir tous la même mais d'avoir tous la nôtre."

    Une participante s'exprime ainsi : "La philo n'est ni dans l'action ni dans la morale mais Jean-Paul Sartre a dit qu'elle nous apprenait à être libre et responsable de nos actes". La philosophie a bien une utilité, affirme un intervenant : même si elle n'est pas poussée, elle nous permet de côtoyer des gens différents, de s'exprimer, d'échanger dans le respect, de se frotter à la réalité et d'affiner ses opinions au contact des autres. La philosophie antique, dans l'agora, est, quelque part, ressuscitée au sein des cafés philos – qui pourraient aussi bien se passer dans d'autres lieux publics.   

    La réflexion collective permettrait de passer de l'opinion, qui est de l'ordre de la représentation individuelle, à l'idée, qui est collective. L'idée est forte de justification et l'altérité, en apportant la contradiction à notre opinion, permet d'asseoir notre jugement grâce aux arguments et presque en savoir. Claire rappelle que la différence entre le croire et le savoir n'est pas tant la véracité de la représentation mais c'est dans le fait que le croire est une représentation qui est tenue pour vraie sans capacité de la justifier alors que le savoir implique qu'une représentation est tenue pour vraie car il existe des justifications, des raisons d'être. On peut se sentir un peu plus fort de ses principes si un philosophe vient à notre rescousse ("Descartes l'a dit...") ou si la confrontation avec les idées collectives et les opinions d'autrui viennent appuyer ce que je peux penser. "Les débats philosophiques permettent de s'enrichir au niveau de l'être.

    L'utilité cathartique du café philo est également avérée : prendre la parole, s'approprier un micro ("un bâton de parole") et confronter ses idées avec celles des autres est au cœur de nos débats. Le café philo peut être aussi une pratique de la démocratie, dans un cercle de citoyens différents, de tous âges. Jean-Pierre Vernant affirme d'ailleurs que la raison naît dans le cadre de la naissance de la première cité démocratique grecque. Or, dans cette société, deux groupes de pensées s'opposent : les "instituteurs de la République" – les sophistes – qui visent à apprendre aux citoyens à parler et qui visent l'utilisation d'un langage pour s'exprimer. Dès lors, l'objectif pour ces sophistes est d'apprendre à parler bien plutôt que de parler vrai. Or, contre eux, les philosophes vont s'insurger, et parmi eux, Socrate. Pour ces philosophes, parler bien c'est utiliser le langage en l'enlevant de sa sa valeur. Celui qui ne chercher que la communication et la beauté le rend caduc car l'homme doué de langage se doit de chercher la vérité. Le philosophe ne va pas chercher de réponse mais il va s'interroger sans cesse pour nuancer et s'approcher de la réalité et de la vérité.  

    Un participant nuance ces propos : est-ce que pour parler vrai il ne faut pas parler bien ? Cette question fait aussi référence à un précédent débat : "Le langage trahit-il la pensée ?" Pour Michel Onfray, justement, dans la philosophie il y a une forme d'académisme et d'exigence. Michel Onfray ne dénie pas l'utilité démocratique des cafés mais ils sont pour lui plus "citoyens" que "philosophiques". Philosopher implique des bases, des lectures, des connaissances, l'acquisition de lettres de noblesse (parler correctement). Certains philosophes inaccessibles peuvent du reste se targuer d'être inaccessibles. Certains auteurs peuvent être lisibles et claires (Albert Camus) ; d'autres hermétiques (Critique de la Raison Pure de Hegel ou L'Être et le Néant de Sartre). Ces problèmes de compréhension apparaissent comme susceptible de dénaturer la pensée philosophique affirme Ludwig Wittgenstein ("Ce dont on  ne peut pas parler, il faut le taire"). Il y a aussi cette idée que la philosophie touche aux hautes sphères de l'intellect (la métaphysique par exemple) et peut donc faire fuir une grande partie de la population. Le café philosophique de Montargis a, par contre, eut très vite pour ambition d'amener la philosophie dans la Cité et de la rendre accessible 

    Un participant rappelle l'étymologie de "philosophie", qui est "l'amour de la vérité". On est philosophe non pas quand on détient la vérité mais lorsqu'on la recherche. Au sein, Un café philosophique qui a pour objectif de rechercher – avec curiosité – la vérité fait donc, n'en déplaise à Michel Onfray, de la philosophie.   

    Claire conclut cet échange par deux citations. La première est de Platon : "Sans raisonnement, tu mèneras l'existence non pas d'un homme mais d'une éponge ou de ces êtres marins qui habitent dans des coquillages" (Philète). Descartes, lui, affirmait dans Principes de la Philosophie (Préface) : "C'est précisément avoir les yeux fermés, sans jamais tâcher de les ouvrir, que de vivre sans philosopher."  

    La seconde partie de ce 50e café philosophique est consacré à un blind-test, un jeu proposé à l'assistance que le café philo avait proposé par le passé :

    - Qu'est-ce que la maïeutique ? Réponse : l'art d'accoucher les esprits, les âmes (Socrate)

    - Qui a écrit le Tractatus logico-philosophicus ? Réponse : Ludwig Wittgenstein

    - Pourquoi appelle-t-on les disciples d'Aristote les Péripatéticiens ? Réponse : parce que dans le peripatos grec, le "promenoir" littéralement, les philosophes du Lycée d'Aristote philosophaient en marchant. On les appelait donc les péripatéticiens.

    - Qui a parlé de l'homme comme d'"une invention récente" ? Réponse : Michel Foucault

    - Quand on traite de la philosophie, on dit que l'une des formules principales du philosopher est "gnoti seauton". Qu'est-ce que ça signifie ? Réponse : "Connais-toi toi-même

    - Qui est le concepteur de la dialectique du maître et de l'esclave ? Réponse : Hegel

    - Qu'est-ce qu'une tautologie ? Réponse : "Dire deux fois la même chose", la répétition de deux expressions signifiant une chose identique

    - La philosophe Hannah Arendt a été la maîtresse d'un philosophe controversé. Qui est-il?  Réponse : Martin Heidegger 

    - Qu'est ce que l'ataraxie. Réponse : "La paix de l'âme"

    - Quel philosophe anglais est l'auteur de La Nouvelle Atlantide, roman sur l'île utopique Bensalem ?  Réponse : Francis Bacon

    - De quel philosophe anglais se sont inspirés les auteurs de la série Lost pour la création de l'un de leur personnage ? Réponse : John Locke

    - Qui a parlé de la religion comme d'une "névrose obsessionnelle de l'Humanité ?"  Réponse : Sigmund Freud

    - Quel philosophe est tourné en dérision dans Les Nuées ?  Réponse : Socrate

    - Qui a dit : "Les hommes se trompent en ce qu'ils se pensent être libres ?"  Réponse : Baruch Spinoza

    - Qui est l'auteur de la Lettre à Newcastle ?  Réponse : Descartes

    - Que signifie "Sapere aude" ? Réponse : "Aie le courage de te servir de ton propre entendement"

    - Avec quel compositeur et ami Friedrich Nietzsche s'est-il brouillé dans les dernières années de sa vie ?  Réponse : Richard Wagner

    - Quel philosophe français, romancier et homme politique révolutionnaire est l'auteur de l'ouvrage "Français, encore un effort !si vous voulez être Républicains" ?  Réponse : Le Marquis de Sade

    - Quel philosophe tchèque est le fondateur de la phénoménologie contemporaine et le concepteur de l'intentionnalité ?  Réponse : Edmund Husserl

    - Quel compositeur français est l'auteur de l'ouvrage lyrique Socrate ?  Réponse : Erik Satie

    - De qui d'Aristote a-t-il été le précepteur ?  Réponse : Alexandre Le Grand ?

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    Claire remercie chaleureusement les personnes présentes et exprime sa fierté d'avoir pu participer avec Bruno à cette belle aventure du café philosophique de Montargis. Ce dernier remercie à son tour Claire pour son travail et son implication au sein du café philo.

    La première séance de la saison 7 sera fixée ultérieurement en septembre ou octobre 2015.

     

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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE : "EST-IL RAISONNABLE DE CROIRE EN DIEU?"

    Thème du débat : "Est-il raisonnable de croire en Dieu?" 

    Date : 22 mai 2015 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée

    Cafe_philo_anges_raphael.jpgLe 22 mai 2015, la 49ème séance du café philosophique de Montargis portait sur cette question : "Est-il raisonnable de croire en Dieu ?" Cette séance est co-animée par Marie Tellier et de Katharina Kim, élèves de Terminale du lycée Saint-François de Sales de Gien. D'emblée, Bruno remarque qu'un tel  sujet, particulièrement d'actualité, est particulièrement clivant. Les organisateurs du café philo ne souhaitent cependant pas faire du débat de la soirée une discussion polémique sur les religions ou sur Dieu, comme cela avait pu être le cas quelques années plus tôt pour le débat "La religion : opium du peuple ?" Le but n'est pas de parler de ses opinions, de ses croyances mais de philosopher sur la religion et la raison. 

    Un premier participant commence par dédramatiser ce sujet. Dieu peut parfois servir à justifier des petits tracas de la vie quotidienne – une tartine de beurre qui tombe du bon côté ou bien un verre qui tombe mais ne se casse pas. Dans ce cas "il y a un bon Dieu" ! Pourquoi le choix de ce terme "raisonnable" plutôt que "rationnel", s'interroge-t-il ? Dans "raisonnable" il y a une connotation morale. L'intitulé du sujet, dit un autre participant, pose problème en effet. "Dans "Est-il raisonnable de croire en Dieu ?", les termes de raison et de passion  (la foi) s'opposent. "C'est un peu un oxymore." La question, quelque part est soit mal posée soit provocatrice, tant il ne peut pas être raisonnable de croire en Dieu ! Pour un nouveau participant, le sujet interroge et, avec un peu plus de malice, il aurait pu s'intituler : "Est-il bien raisonnable de croire en Dieu ?" Pour un autre intervenant, cela aurait pu être : "Est-il sensé de croire en Dieu ?

    la-cene-david-lachapelle.jpgUn membre du public veut sortir de cette question du titre et pose cette autre question : "Est-il raisonnable de croire ?", de croire en quoi que ce soit : Dieu, cette chaise, voire la physique des particules. Cette physique des particules, justement, est considérée comme démontrée scientifiquement bien que l'on ne puisse jamais la voir en action. De la même manière, face au doute que peut nous inspirer Dieu, le mystique répondra : "Si Dieu existe, Dieu fonctionne et la foi a du sens." Qu'est-ce qui pèche donc lorsque l'on parle de l'existence des trous noirs que personne n'a observé ? Comment, plus généralement, se positionne la raison lorsque l'on parle de choses que l'on ne peut pas voir et quelle est la différence entre le prêtre et le scientifique ? Un intervenant réfute cette vision car, selon lui, tout est question de méthodes scientifiques et critiques et de théories prouvées ou non, avec des expérimentations et des faits. Par contre, le religieux décrète. C'est un axiome : "C'est comme ça : je crois en Dieu !" et, d'emblée, elle n'est pas en posture d'accepter la critique. Flaubert a dit que prêcher Dieu "c'est expliquer l'incompréhensible par l'absurde." Dit autrement, Dieu peut être une justification facile et incongrue à des questions qui nous dépassent.   

    Pour Claire, ce sujet du café philosophique de Montargis entend distinguer le rationnel du raisonnable. René Descartes définit la raison comme la faculté de discerner le vrai du faux et le bien du mal (voir ce texte). Et en cela, il distingue le caractère rationnel (vrai/faux) et le caractère raisonnable (bien/mal). Le mot raisonnable a été choisi car il semblerait qu'il est rationnel de croire, dans le sens où la croyance est une tentative d'explication du monde. Auguste Comte dit que lorsque l'homme se met à vouloir donner du sens à la réalité en l'expliquant (en y incluant Dieu, par exemple), lorsqu'il énonce une vérité, il rationalise. C'est donc utiliser sa raison que de croire. La question est ensuite de savoir si le raisonnable impose des enjeux beaucoup plus importants que ce que le côté rationnel suppose. S'interroger sur le caractère raisonnable d'une croyance c'est se demander si, "quant aux conséquences du croire,  je vis mieux..." Par là, puis-je atteindre une forme de bonheur et de morale grâce à la croyance ? De même la distinction entre le croire et le savoir n'est pas au niveau de la vérité. La foi dans quelque chose vient du latin "fides" qui signifie "avoir confiance". La différence entre celui qui croit et celui qui sait est une question de démonstration. Ce n'est pas la vérité qui est en jeu ici : on peut croire dans quelque chose de vrai. Mais celui qui croit ne demande pas de justification ou de preuve. Croire en Dieu c'est croire en une vérité révélée, c'est avoir confiance, avoir foi, et de manière exhaustive et absolue. 

    Un intervenant se fait moins polémique que caustique en brocardant Dieu : entité masculine et justification d'actes violents (cf. ce texte de Michel Onfray). "Si Dieu existe, tout est permis", dit SartreUne intervenante réagit en citant Saint-Exupéry : "Que m'importe que Dieu n'existe pas. Dieu donne à l'homme de la divinité." La raison est capitale à l'homme. Dieu est l'incarnation, non de la divinité, mais d'un idéal en dehors de toute religion. Est-ce que nous n'avons pas besoin de croire en quelque chose qui nous dépasse, et ce depuis le début des civilisations ?

    b-lachapelle-intervention-web1.jpgLes dieux de l'Antiquité étant cités, Bruno remarque que selon plusieurs spécialistes, dont Paul Veynes, les citoyens romains ou grecs ne croyaient pas stricto sensu dans leurs dieux, que ce suit Jupiter, Diane ou Hermès (voir cet article). Il s'agissait plus d'entités lointaines que l'on pouvait invoquer par une sorte de superstition. Cette vision diffère de notre posture par rapport à Dieu, qui est plus vu comme une présence, qu'elle soit lointaine ou non et ce, même s'il y a un continuum entre les religions polythéistes et les religions monothéistes. Pour une participante, la croyance impose non des preuves mais plutôt des signes – comme en amour.  

    Croire en Dieu, dit une autre participante, participe d'une volonté d'élévation de l'esprit – de l'âme, pour les croyants. La question du libre-arbitre est posée, à laquelle Blaise Pascal répond par "le pari de Dieu". La croyance en Dieu serait sensée mener au bonheur. Pour un participant, ce serait "tout bénef" de croire en Dieu. Or, si j'en viens à croit à un au-delà, à tort car cet au-delà n'existe pas, au final, et contrairement au "pari de Pascal", la perte n'est pas nulle. On a tendance à moins modifier le monde si l'on se dit qu'il y a mieux ailleurs. Toute une mouvance philosophique du XIXe siècle prône cela : Nietzsche, Alain, Sartre, etc. Lorsque quelqu'un comme Nietzsche dit que "Dieu est mort", il affirme par là que c'est ici et maintenant qu'il s'agit de créer sa vie (voir aussi ce texte). Il faut s'extraire de cette forme de rédemption et de rachat mais également s'échapper de cette idée que ma route serait toute tracée  car c'est ici et maintenant que l'on est responsable. Dans ce monde là, c'est à l'homme décrire son sens, à l'exemple de Sartre.   

    La question, dit une autre participante, n'est pas tant l'existence de Dieu mais la foi. Celle-ci peut-elle me permettre, de manière individuelle d'avancer dans la vie ? Dans les familles élevées dans la religion, Dieu peut être considéré comme une tradition qui se transmet et qui nous rattache, en tant qu'individu, à nos origines. Pour un participant, il paraît difficile d'admettre que l'idée abstraite de Dieu nous aide à vivre ; par contre, les messages transmis via les religions (les Évangiles par exemple) le peuvent. Ce qui explique d'ailleurs pourquoi les religions ont cherché à "humaniser Dieu", afin que cette idée soit plus proche de nous. 

    Claire réagit, considérant qu'en philosophie "le relativisme est toujours de mauvais aloi." Les différenciations n'ont pas lieu d'être, même pour un sujet comme celui-ci. Pour l'homme philosophe, est-ce que cela apporte quelque chose – bonheur, morale, etc. – de croire ? Est-ce que l'homme peut être homme si l'on cesse de croire, que ce soit en Dieu ou en autre chose ? Pour une participante, la croyance apparaît comme nécessaire, que ce soit en une entité divine, les droits de l'homme ou au Surhomme nietzschéen. 

    david_la_chapelle_-_Jesus-is-my-homeboy-600x391.jpgLa raison mais aussi la science sont au centre de ce débat. "La science est le contraire de Dieu", même si, comme le rappelle Einstein, "Un peu de science éloigne de Dieu, beaucoup l'en approche". Un participant remarque que nombre de grands scientifiques étaient de fervents croyants. Pour un autre intervenant, des indices dans la nature peuvent nous interroger sur une présence divine en action dans le monde : la vie sur terre, l'agencement de l'univers, l'algorithme dans la nature (la suite de Fibonacci). Voltaire lui-même affirmait : "Je ne puis, en contemplant cette horloge, croire qu'il n'y ait point d'horloger."  Il voulait aussi que tout le monde puisse croire en Dieu, y compris son tailleur car cela lui permettait de moins courir le risque d'être volé !

    La question posée est aussi celle du doute dans la vie de l'homme. La différence entre la démonstration scientifique et la démonstration du religieux, qui affirment tous deux une connaissance et un savoir, c'est que la démonstration scientifique admet le doute. Chaque nouvelle connaissance scientifique est une réponse à une contradiction qui est ensuite dépassée (par exemple la physique quantique par rapport à la physique de Newton). Il y a construction et déconstruction permanente. Or, la connaissance religieuse n'admet pas le doute : elle affirme, en se basant sur des écrits "stables et jamais remis en question", au risque que cela freine l'homme dans le progrès et de contraindre nos sociétés. Bruno ajoute que ce doute peut bel et bien être présent dans les religions, certes sous une autre forme (Thérèse de Lisieux ou Jean de la Croix, cf. cet article). 

    Un autre intervenant considère que la croyance en Dieu nous interroge lorsqu'elle dépasse la sphère privée et s'impose à nous, dans la sphère publique. Claire remarque aussi que le discours anti-Dieu vient souvent de personnes qui s'en sont libérés. Un discours affirmerait que le salut de l'homme se trouverait dans cette fin des religions, qui peuvent effrayer. Voire. Des enfants sans éducation religieuse se trouvent de nos jours face à une incapacité à comprendre, traduire et interpréter certains œuvres artistiques. Sans rapport à la foi, proche ou lointaine, un homme peut avoir du mal à exercer sa vie d'homme. Le besoin de spiritualité est même croissant aujourd'hui. Dans la nature humaine, la religion peut apporter la conscience morale, ce qui est un socle important, y compris pour une meilleure vie en société. Pour autant, dit un intervenant, l'ensemble des religions monothéistes peuvent apparaître écrasantes, aliénantes, voire violentes. S'agissant des valeurs transmises par les religions, la charité peut être louable ; mais elle est aussi la marque d'une incapacité, voire d'une indifférence d'un État à résoudre la misère humaine. 

    artwork_images_424157556_176230_DavidLaChapelle111.jpgUne co-animatrice réagit par la différence entre les dogmes qui sont imposées par les religions et les valeurs qui peuvent nous construire.

    Arrivé à cette étape du débat, Claire souhaite rappeler l'étymologie du mot "religion" (religio), qui vient de "religare" et de "religere" qui signifient l'assemblée d'une part (comme l'église ou la synagogue), le lien entre les hommes et ensuite le recueillement. Il s'agit de s'interroger sur ce qui fait d'un homme un être humain et donc de donner du sens. Comme il a été dit, il est rationnel de croire puisque c'est une tentative de donner une explication et un sens. Dès lors, il y a une interrogation dans le recueillement mais force est de constater qu'il faut distinguer entre le dogme qui s'impose et qui ne laisse pas de place au doute et la valeur qui est l'idée que l'on souhaite donner à sa vie. Le mot sens signifie donner une direction mais aussi une signification. 

    Parler d'un Dieu et parler de religion ne sont pas exactement la même chose, dit une autre personne du public. La fonction de la vérité (divine, scientifique, etc.) est importante dans un monde où de plus en plus de vérités coexistent, tentent de s'affirmer les unes par rapport aux autres ; et la vérité scientifique en est une. L'étymologie du mot religion fait également sens. La religion (au sens de "relier") peut avoir une fonction raisonnable car elle suppose une notion de "vivre ensemble", de relier les personnes, ce qui a peut-être permis de souder les individus entre eux, voire de "sauver l'humanité". Pour un autre participant, derrière le mot foi, tout le monde ne croit pas à la même chose. Des dogmes ne sont pas unilatéralement partagés, contrairement aux consensus que les religions veulent croire comme acquis. La réalité est à géométrie variable, à commencer par les dogmes des églises. À travers l'Histoire, les religions ont autant uni que divisé.     

    Mais les dogmes, dit un participant, sont avant tout des connaissances données au commun des mortels, sans autre explication. Ce qui ne veut pas dire que cela se limite à cela. Les religieux dépassent ces dogmes, cet exotérisme, pour aller vers l'ésotérisme. L'ésotérisme est très présent dans certaines religions; comme le montre René Guénon. Cette métaphysique pure qui n'est pas dénuée d'intérêt. 

    alachapelle.jpgDans la religion, il y a également la question du verbe, du langage et du symbole. Qu'est-ce qui peut faire sens pour tout le monde ? Qu'est-ce qui peut être le dénominateur commun capable de rassembler ? L'idée de Dieu peut permettre de rassembler car elle peut amener à des abstractions importantes et permettre à chacun de vivre une expérience individuelle et de vivre ensemble sur une même planète. Les dogmes religieux peuvent d'ailleurs, remarque une intervenante, fonder des lois morales durables, comme le jeun – pour préserver la nourriture disponible – ou la monogamie – qui a indéniablement des vertus sanitaires. Il y a une utilité pragmatique aux valeurs de la religion : dans ce point de vue, il est raisonnable de croire en Dieu ! 

    En dehors de cet aspect utilitaire, les dogmes imposés par ces religions peuvent aussi être considérées comme des bornes pour les personnes incapables de donner elles-mêmes un sens à leur vie. La religion peut donner des réponses, qu'elles soient contestables ou non. Ces règles de vie peuvent avoir une réelle utilité sociale et personnelle. L'idée, vraie ou non, qu'une présence supérieure veuille sur soi peut responsabiliser l'individu. L'absence de doute que l'homme de raison peut reprocher à l'homme croyant peut, certes, être critiquable. Pour autant, cette absence de doute signifie aussi la peur de la perte de sens, ce qui n'est pas déraisonnable dans le fond. Un participant pointe du doigt les dérives des religions – croisades, persécutions ou guerres. Pour autant, répond une intervenante, parler de ces dérives pour stigmatiser les religions n'a aucun sens dans la mesure où le but des religions est d'aider l'homme à atteindre un idéal. Si l'on pose l'hypothèse de l'existence d'un Dieu qui permettrait de faire progresser l'Humanité, force est de constater que le bilan des valeurs humaines (liberté, libération de la femme, droits de l'homme) est positif depuis une cinquantaine d'année, au moins dans nos sociétés occidentales, une opinion que ne partagent pas une partie de l'assistance. 

    En conclusion, un participant remarque que pendant tout ce café philo, on a, sans surprise, parlé de religion pour parler de Dieu, "tout comme on a bien du mal à manger un yaourt sans cuillère" ! Il a été opposé la science et la religion. Il y a la physique et la métaphysique et, derrière cette métaphysique, il est question d'un ordonnateur, de Dieu ou du grand Horloger. La science propose des modèles, régulièrement remis en cause, et qui a eu sa période obscurantiste comme l'a prouvé le procès de Galilée. La science a eu ses dogmes, tout comme la religion en a ; peut-être qu'à l'avenir le concept de Dieu va échapper à ces dogmes pour que nous puissions avoir une compréhension  métaphysique du Dieu qui nous rapproche et qui nous relie. 

    Le débat se termine par le vote du sujet du prochain débat, qui aura lieu le vendredi 19 juin 2015, qui sera 50ème débat du café philosophique de Montargis. Quatre sujets sont proposés : "Doit-on prendre ses rêves pour la réalité ?", "La philosophie a-t-elle une quelconque utilité ?", "Le souci de la beauté révèle-t-il à l'homme son humanité ?" et "De quelle laïcité parlons-nous ?" C'est le sujet "La philosophie a-t-elle une quelconque utilité ?" qui est élu "démocratiquement" comme sujet pour le 50ème débat du café philosophique, qui sera le dernier de cette saison.        

     

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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE "SUIS-JE CE QUE MON PASSÉ FAIT DE MOI?"

    Thème du débat : "Suis-je ce que mon passé fait de moi?" 

    Date : 17 avril 2015 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée

    Le vendredi 17 avril 2015, environ 120 personnes étaient présentes pour la séance du café philosophique de Montargis dont le débat portait sur cette question : "Suis-je ce que mon passé fait de moi ?"

    Une première participante réagit ainsi : "Oui et non. Non car c'est dans l'instant présent que je peux exister et faire des choix. [Oui car] je suis conditionné culturellement par mon passé." Pour une autre intervenante, le passé nous construit indubitablement, grâce à nos expériences, notre vécu. D'ailleurs, ajoute aussi Claire, "quelle tragédie si je deviens amnésique !"  

    Pour un autre intervenant, on dépend culturellement de son passé et on a du mal à échapper à sa spatio-temporalité. Par contre, chacun peut se projeter par ses envies, ses rêves. On peut en sortir si l'on veut. "L'avenir est la seule chose qui m'intéresse, car je compte bien y passer les prochaines années" disait Woody Allen

    Pour Claire, il est déjà question de deux passés : un passé culturel, au sens de situation culturelle et sociale ("On est d'abord un être en situation"), c'est un passé historique, regroupant une histoire filiale, familiale, générationnelle ; et d'autre part le passé en tant que vécu personnel ("Ce que j'ai fait avant"). Dans ce dernier cas, puis-je me choisir vraiment ? Ma vie est-elle mon œuvre ? Finalement, la question de savoir si je résulte de mon passé ne se pose pour ainsi dire pas si ce passé est honorifique ; par contre, la question devient aporitique lorsque mon passé me colle à la peau et que je souhaiterais m'en défaire.

    Pour un autre intervenant, notre vie est un "immense apprentissage" (gestes, mouvements, etc.). D'ailleurs le sujet de ce débat porte sur une expression importante : "Suis-je...". Le "Je suis" regroupe mon corps, mes comportements, mes paroles, l'apprentissage, la mémoire, l'inconscient, etc. Le passé est ce qui peut nous revenir violemment : des faits, des colères, des émotions, comme le disait Marcel Proust : "Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir.

    Pour une autre participante l'aspect psychologique est importante dans un tel sujet. Pour elle, à l'âge de trois ans, la majorité des dés sont jetés. Chacun part avec ce capital plus ou moins riche et chaque individu ne peut échapper à l'une des cinq blessures que l'on traîne toute notre vie : la trahison, le rejet, l'humiliation, l'abandon et l'injustice. On est issu de ce passé là et la majorité de nos réactions vient de ces cinq blessures originelles. 

    Pour un autre intervenant, la question "Suis-je ce que mon passé fait de moi ?" induit une question bien plus fondamentale : est-ce que je suis capable de savoir que je suis le résultat de mon passé ? Cela voudrait dire que je me souviens exactement de mon propre passé et que je suis capable de repérer dans celui-ci ce qui me détermine. Répondre à cette question est d'une infinie complexité ! Et si je cherche à lire dans ce passé qui me détermine, sans doute vais-je forcément trouver quelque chose ; par contre, est-ce réellement cette chose qui me détermine ? Ou bien n'y a-t-il pas le risque que j'interprète ou surinterprète une notion, un acte ou une parole ? Cela renvoie en tout cas autant à la notion de mémoire qu'à celle de liberté. 

    En parlant de mémoire, un nouvel intervenant parle de la mémoire familiale et des secrets de famille (la psychogénéalogie) qui sembleraient avoir des influences considérables sur la vie de chacun. Les non-dits reproduisent de manière similaires ou quasi-similaires les traumatismes. Freud, dit Claire, met en avant l'aspect scientifique de la psychanalyse tout en précisant que c'est l'une des seules sciences qui ne peut recevoir de lois car un traumatisme ne sera pas reçu de la même manière par telle ou telle catégorie de gens (voir aussi ce texte). Freud fait le lien avec la littérature. Zola théorisait le conditionnement du milieu ; d'autres philosophes, au contraire, considèrent que les individus réagissent différemment parce qu'ils ne reçoivent pas la situation  de la même manière. Boris Cyrulnik parle, lui, de résilients pouvant échapper aux conséquences de situations catastrophiques, situations qui ont pourtant provoqué l'effondrement d'autres personnes  avant eux. Il y a une histoire de volonté derrière cet échappatoire salutaire. La question est de savoir qui est à même de s'autoriser à en rêver et à s'en sortir ? Face à un choc traumatique – et quelque soit sa puissance – certains résilients ont la volonté de se construire envers et contre tout. Au contraire, d'autres personnes, qui ont acquis une éducation "sécure", se refuseront de croire en eux. Il semblerait qu'il n'existe pas de lois figées ni de théories.

    Un autre exemple est cité : celui de la gémellité. Les jumeaux, êtres génétiquement identiques, restent des êtres uniques, justement parce que, malgré les caractéristiques et les passés communs, chacun porte un regard singulier sur l'un comme sur l'autre, même si l'amour donné et l'éducation sont a priori identiques.    

    Le passé doit être tenu comme ce qu'il est : un ensemble d'événements révolus, dus au hasard ou non. La solution serait d'essayer de s'y confronter, de l'affronter (dans le cadre de la psychanalyse, par exemple) mais aussi pratiquer une forme d'amnésie volontaire. Certains peuvent aussi choisir de partir sans laisser d'adresse. La question est de savoir comment je peux me défaire de mon passé. Est-ce que je fais toujours les mêmes erreurs, à l'image du personnage principale de Camille Redouble ? Comme le dit Claire, j'ai été "informé" depuis l'enfance – au sens de "donner forme" – et il semblerait que cette forme soit reproduite. Dit autrement, est-ce que l'existence précède l'essence (Sartre) ? Voir aussi ce texte.

    Pour un intervenant, ce débat prend une tournure très négative dans le sens où la question qui pourrait nous être posée serait celle-ci : comment ne pas subir ce passé ? Or, il pourrait tout aussi bien prendre un tour plus positif. L'histoire humaine semblerait bien ne pas se répéter. Mieux, si l'on peut considérer être le résultat de notre passé, force est de constater qu'à titre collectif la richesse humaine s'est considérablement accumulée à travers l'Histoire. Je peux considérer que je peux bénéficier de cette richesse culturelle. Le passé est un héritage et la leçon de toutes les civilisations qui m'ont précédé est de savoir comment profiter de ces apports.

    Claire s'interroge sur la notion de progrès – positif ou négatif – qui semble être apposé à celui de l'Histoire. Certains historiens prônent le mythe de l'éternel retour. L'histoire serait cyclique, avec un certain déterminisme catégorique (Cf. texte de Mircéa Eliade). Cependant, réagit un participant, intuitivement, cette notion de progrès – matérielle ou non – semblerait être réelle : nous lisons Kant au contraire de nombre de nos aïeux, la peine de mort  tend à devenir moins pratiquée dans le monde qu'il y a seulement un siècle et les supplices tendent à disparaître au fur et à mesure des siècle. Cela n'empêche pas l'homme de ne pas tirer les leçons passées et de faire le choix de violences à travers le monde (un intervenant rappelle que le cerveau de l'artiste qui a peint la Grotte Chauvet est le même que celui de l'homme moderne). Se rappeler de son passé pour se tourner vers l'avenir (le "devoir de mémoire") implique que l'on doive en tirer les leçons. Claire cite Emmanuel Kant : " L’homme veut la concorde, mais la nature sait mieux que lui ce qui est bon pour son espèce : elle veut la discorde. Il veut vivre commodément et à son aise ; mais la nature veut qu’il soit obligé de sortir de son inertie et de sa satisfaction passive, de se jeter dans le travail et dans la peine pour trouver en retour les moyens de s’en libérer sagement" (Kant, Idée d'une Histoire universelle du Point de vue cosmopolitique, §8). 

    Le vrai sujet est qu'aujourd'hui notre civilisation a tendance à oublier la notion de passé pour privilégier la notion de performance immédiate et la maîtrise d'un futur qui lui échappe de toute manière. Il semblerait, dit encore cet intervenant, que chacun doive s'interroger sur cette question : qu'est-ce que j'hérite de mon passé commun et comment je m'enrichis grâce à lui ? Et, ajoute ce participant, interpréter ce passé à l'échelle individuelle et psychanalytique est une "perversion" et le "dévoie" totalement !

    Hegel affirme dans La Raison dans l'Histoire, dit que l'homme individuellement est emprunt de passion. Mais, à l'échelle de l'Humanité, on est dans un progrès de la Raison qui donne sens à tout cela. On va vers une évolution pour davantage de rationalité. C'est directement mis en avant par Jean-Jacques Rousseau qui dit que l'homme est perfectible. L'homme, dit-il, peut être dans un rapport mimétique au monde ou bien il peut le dépasser par la création. Contre cette théorie, Nietzsche puis les philosophes existentialistes croient en la faculté positive de l'oubli : laissons derrière nous, dit le "Philosophe au Marteau", ces héritages de sens – car le sens ne s'hérite pas : il se créé. Et Sartre dit qu'à situation similaire, réception différente parce que l'homme est libre – et condamné à être libre. Cette façon singulière de recevoir un stimulus afin d'écrire "son histoire", qui sera jugée à l'aune de l'Humanité. Le lâche n'est pas lâche du fait de son passé : il est lâche car il a décidé, un moment donné, de se comporter comme un lâche et "son sens lui colle à la peau".  

    Une participante évoque le concept de socialisation, élaboré par Émile Durkheim. Ce principe d'éducation admet que ce que l'on reçoit de nos parents de la société qui, de manière consciente ou non, forme nos manières d'agir, de réagir, nos contenus mentaux. Les successeurs de Durkheim, dont Maurice Halbwachs, insisteront sur le fait que la socialisation influe sur la manière dont on donne sens au monde qui nous entoure. Selon les milieux sociaux, les personnes n'ont pas les mêmes réactions face à telle ou telle situation. Cette intervenante parle des inégalités perpétuées au sein de l'école. Raymond Boudon parle en 1973, dans L'Inégalité des Chances, "d'individualisme éthologique". Les individus n'ont pas les mêmes réactions et font des choix hérités du passé et des aïeux, alors que la démocratisation scolaire est avancée : études courtes, diplômes moins prestigieux, écoles modestes. Claire rebondit en constatant que cette "inégalité des chances" est plus vraie en 2015 qu'en 1973. François Lenglet, dans un cours sur les inégalités, met en évidence que les grandes écoles françaises se renouvellent au sein d'une même classe sociale. Il y a aussi une forme d'alimentation de cette inégalité, par une sorte de fatalisme. Cette répétition du passé, jusque dans les élites ("je suis polytechnicien parce que mon père l'était") est sans doute aussi, réagit un participant, une forme de ratage de carrière, de sa vie ("l'inculture... de ces polytechniciens formatés" est sévèrement stigmatisée !) et de ses aspirations vers le bonheur. 

    Bruno considère qu'il existe un autre frein : la nostalgie, qui peut être un facteur limitant. 

    La question ambitieuse est de savoir, si l'on n'a pas à reproduire les mêmes mécanismes sociaux, comment se défaire d'un passé qui ne nous convient pas, qui nous empêche de nous exprimer et de nous épanouir ? Dans ce cas, la tâche à accomplir pas s'avérer ardue comme le montrent quelques destins atypiques (le cuisinier Thierry Marx, par exemple). Finalement, réagit un autre participant, "les gens diffèrent plus par leur volonté que par leur intelligence". Le déterminisme est une chose ("à trois ans tout est fini" ?), dit un autre intervenant, mais le libre-arbitre en est une autre. La raison nous interroge : puis-je me contenter de mon passé ou bien est-ce que j'aspire à autre chose afin de ne pas subir ? Dans ce cas, la connaissance et la volonté sont des armes, sauf si la volonté "est barrée par des croyances limitantes" (évoquées autrement plus haut), facteurs d'une forme de déterminisme social. Ces dernières sont inscrites profondément et inconsciemment en nous et il est très difficile d'en sortir. Pour lutter contre ce déterminisme, la clé serait le rêve, dû souvent à des personnes qui s'autorisent à créer et agir pour faire changer leur monde et le monde. Pour preuve, l'artiste, capable de dépasser l'académisme – et souvent après avoir assimilé le passé – pour créer leur propre univers.

    Un participant évoque la question du passé, non pas de soi, mais de l'autre. Ce qui peut nous faire sortir de notre passé c'est la séduction d'un passé qui nous est étranger mais qui nous touche par l'universalité et la beauté. Le rôle de l'artiste, par exemple, nous permet de nous échapper de notre propre passé qui pourrait nous débloquer.  

    Un participant évoque en fin de débat cette allégorie : le passé serait cette petite barque naviguant au fil de l'eau mais construite au fur et à mesure. Au fur et à mesure de notre voyage, nous intégrons à cette barque des débris – plus ou moins lourds – que nous rencontrons. Nous tentons de donner un cap à notre bateau grâce à notre raisonnement, en sachant que nous devons faire avec les vents dominants comme avec les tempêtes. Au final, nous essayons sans doute de trouver l'équilibre en pleine mer. Certains, que nous pouvons croiser sur notre route, peuvent essayer de nous pousser dans une  direction initiale mais c'est à nous d'influer le cap et de suivre notre propre boussole. 

    Finalement, nous devons nous autoriser à dépasser notre passé et à rêver, pour aller vers un avenir – mais sans "se divertir" (Pascal), sans courir vers quelque chose qui n'existe pas. 

    Pour clôture la séance, quatre sujets (et non pas trois, comme de coutume) sont mis au vote pour la séance suivante, le 22 mai 2015 : "Y a-t-il des civilisations supérieures à d'autres ?", "Doit-on prendre ses rêves pour la réalité ?", "Doit-on mourir pour une cause ?" et "Est-il raisonnable de croire en Dieu ?" C'est ce dernier sujet qui est élu par la majorité des participants.    

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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE : "AUTRUI, ANTIDOTE À LA SOLITUDE ?"

    Thème du débat : "Autrui, antidote à la solitude ?" 

    Date : 20 mars 2015 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée

    Le café philosophique de Montargis se réunissait le 20 mars 2015 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée pour un débat intitulé : "Autrui, antidote à la solitude?" 

    Un premier participant réagit au mot "antidote", lourd de sens. L'antidote est étymologiquement "un médicament agissant contre une substance toxique" ou encore "un remède contre un mal psychologique". Cela voudrait donc dire que la solitude est connotée de manière négative, comme un mal. Le mot "antidote" serait-il donc le plus adapté ?    

    Pour un autre participant, souhaitant s'arrêter sur le terme d'autrui, ce mot conduit à nous interroger sur ce qu'est justement autrui : un compagnon ou une compagne, un conjoint ou bien un individu dans un groupe, ou bien un ami, y compris "un ami Facebook" (en référence aussi à un sketch des Bodin's). Comment dois-je définir autrui ? S'interroge Claire. Doit-il celui ou celle grâce à qui je me nourris ?  Est-il un moyen ou une fin ? Est-ce que mon alter ego doit être l'antidote de quelque chose ? Puis-je m'en défaire complètement ? Est-ce que je dois entendre son jugement lorsqu'il porte un regard différent du mien ? Ou bien dois-je rompre avec lui à partir du moment où je défends ma singularité ? 

    Autrui condamne à la solitude selon un autre participant car, dès qu'il me quitte, il me contraint à l'isolement social. "Il me condamne aussi car il a sa complétude que je n'ai pas et, de ce point de vue, la solitude est un poison pour moi. Et en tant que poison, autrui en fait partie. Il n'est pas un antidote et il ne peut pas l'être. Voire, il ne veut pas l'être : "Ce qui ennuie autrui est de nous apporter quelque chose...

    Claire s'interroge : y a-t-il une solitude irréductible, voire une espèce de solipsisme, au sens cartésien du terme ? Il y a l'idée, selon Descartes, que nous sommes enfermés perpétuellement dans une forme de solitude. Autrui n'aurait donc pas d'existence proprement dite qui me permettrait d'échanger, de partager. Il semblerait qu'une communion avec mon "alter ego" soit de l'ordre de l'impossible. La communication, de la même manière, reste difficile, y compris avec la personne qui m'accompagne et qui ne peut pas, de fait, souffrir avec moi ce que j'endure. De ce point de vue aussi, la solitude serait irréductible. Mais dans ce cas, quel rôle doit jouer, dans mon existence, l'autre qui est mon ami ou mon compagnon ? Devrait-il me porter à bout de bras ou bien me renverrait-il fatalement à cette solitude et donc face à moi-même.  

    Une participante témoigne que la solitude n'est, selon elle, ni une maladie ni un poison ; elle est au contraire un bienfait – et aussi "un besoin", rajoute une autre personne. En dehors de la compagnie des hommes, il y a la possibilité de s'accomplir, dans les endroits déserts – comme, paradoxalement, dans des foules aliénantes (le terme de "méditation" est employé au cours de la soirée).  La solitude est aussi la manifestation de la singularité, ce qui ne veut pas dire que l'on dénigre la différence.

    Face à l'altérité, ne sommes nous pas ramenés à notre solitude ? Ou au contraire nous renvoie-t-elle moins péjorativement à la singularité ? Le regard de l'autre joue un regard fondamental. Claire cite l'exemple de l'exclusion honteuse, de l'isolement imposé (l'étranger ou bien les quartiers de haute-sécurité en prison) ou bien du monstre, qui avait été discuté lors d'un café philosophique précédent. J'apparais tel qu'autrui me regarde, comme le dit Sartre. Autrui peut certes jouer un effet miroir, commente un participant ; encore faut-il que ce ne soit pas un "miroir déformant" ! Claire cite une anecdote racontée par Jean-Paul Sartre : un jour, le philosophe s'incruste discrètement dans un groupe en train de discuter – un groupe où, du reste, se trouve Simone de Beauvoir. Et il se trouve que ce groupe parle de Sartre lui-même, sans avoir remarqué sa présence. Le philosophe existentialiste avoue par la suite s'être trouvé "en flagrant délit d'existence". Dépasser le miroir déformant ("L'enfer c'est les autres" dit la fameuse citation sartrienne) est un obstacle terrible. De la même manière, l'indifférence de l'autre peut nous détruire.   

     

    Autrui n'est pas un poison pour un autre intervenant ; il se pourrait même qu'il soit une solution. Ainsi, pour prendre un exemple concret, toute œuvre d'art se fait dans le cadre d'un groupe social, plus ou moins important, que ce soit dans ses sources, sa culture, ses acquis, sa reconnaissance, etc. "La solitude créé un vide qui appelle un comblement" et ce comblement peut se faire en partie avec les autres et en partie seul : "on se nourrit dans la solitude". Chez l'enfant, la gestion de l'ennui et de la solitude aide à la construction de la personnalité. C'est aussi une manière de se ressourcer chez l'adulte, ajoute un autre participant (cette fameuse "méditation", évoquée précédemment).

    Un autre intervenant souligne par contre que certaines personnes – par exemple de grands malades – sont contraintes à l'isolement et à la solitude. Si elle est contrainte, celle-ci est néfaste pour l'homme (capacités cognitives, mémoire, etc.) : "Nous sommes faits pour vivre avec autrui... qui peut nous apporter énormément". "Il n'est pas bon que l'homme reste seul" dit encore la Genèse. Or, précise Bruno, socialement la solitude a le vent en poupe : 39 % de la population est célibataire en France et ce chiffre atteint les 50 % aux États-Unis, qui donnent souvent le la des évolutions futures en Europe. La solitude est-elle le mal absolu ? Le sociologue américain Eric Klinenberg considère que le solitaire urbain est celui qui, statistiquement et de fait, va plus s'investir dans des associations ou des ONG et... avoir une vie sociale ("Dans le sociétés les plus riches, les gens emploient une part considérable de l'argent qu'ils gagnent à s'offrir la solitude"). 

    Si l'on s'intéresse à la philosophie proprement dite, il faut ajouter que les philosophes ont souvent vécu et travaillé seuls : Nietzsche, Hegel ou Schopenhauer. Ce même Schopenhauer considérait d'ailleurs que la solitude était une disposition de l'esprit, demandant un certain courage pour bénéficier d'un "remplissage de soi-même", bénéfique pour l'esprit : "La solitude offre à l'homme intellectuellement haut placé un double avantage : le premier, d'être avec soi-même, et le second de n'être pas avec les autres", disait-il. Il écrivait également ceci : "On ne peut être vraiment soi qu'aussi longtemps qu'on est seul ; qui n'aime donc pas la solitude n'aime pas la liberté, car on n'est libre qu'étant seul". Selon un participant, Schopenhauer est un pragmatique qui parle de la solitude comme inévitable lorsque la vieillesse est là : on doit finir seul, dit-il en substance. Il considère que de ce point de vue la caractéristique du vieillissement est la fatigue croissante, rendant la communication devenue de plus en plus difficile : on a de moins en moins à dire et, partant, on est de plus en plus seul. Bruno considère que chez Schopenhauer il y a une contrainte de la solitude en même temps qu'une recherche de cette solitude, en tant qu'accomplissement de soi. 

    "Est-ce que l'autre ? L'alter ego nous altère-t-il ?" s'interroge un autre intervenant. Autrui pourrait prendre de notre essence. Il nous aliénerait. Freud explique que le cerveau de l'enfant est achevé par la relation à la mère : autrui répondrait donc à un besoin physiologique. Dans le même ordre d'idée, ajoute ce participant, la solitude peut rendre fou, comme peuvent le montrer des expériences dans l'espace. L'absence d'autrui altère nos fonctions cognitives et peut nous atteindre durablement. Claire prend pour exemple la série Rectify relatant la sortie d'un homme des couloirs de la mort. Cet ancien condamné à mort retrouve la société et la liberté mais est devenu en raison de son isolement carcéral "posthume à lui-même" (expression sartrienne). Michel Tournier relate dans Vendredi ou les Limbes du Pacifique l'aventure d'un homme seul sur une île, pouvant survivre mais incapable d'affronter l'idée que le monde entier le croit mort. 

    Pour une personne de l'assistance, cet autre pouvant nous aider à vivre debout (Alain) pourrait aussi bien être cette personne qui nous dissout. "À cause de l'autre, j'existe moins". En partageant, j'enlève une partie de moi-même qui me rendait heureux car c'est cet ego qui permet mon accomplissement. Comment répondre à cette "mutilation ? Par une forme d'altruisme : "Ce que je demande à la "non-solitude" c'est "l'autre-présent" : et me voilà heureux !" Sommes-nous prêts à accepter cette dissolution ? Rien n'est moins sûr. Le partage n'est pas évident, le sacrifice de soi non plus ! S'exposer dans sa faiblesse c'est accepter un abandon dévastateur autant que le jugement : "- Ça va ? - Oui, ça va. Car si ça ne va pas, cela peut gêner l'autre !", commente Claire. Je peux tout à fait choisir de protéger ma singularité plutôt que de m'exposer : "Mon jardin secret est une prison" disait Gaston Berger. On porte sans doute des masques (Calderón) afin de se mouvoir dans la société, tout en se protégeant. Sauf à "prendre le risque" de faire confiance à l'autre. Réagissant à ce pari de s'affronter à l'autre, Claire s'interroge : "Est-ce qu'en disant le mal je me dis vraiment ?" Est-ce que je peux avec des mots dire ma singularité ? cf. débat du café philo "Le langage trahit-il la pensée ?" Est-ce que je doit m'interdire de laisser l'occasion à l'autre de pouvoir m'abandonner et prendre une partie de moi ? Ou bien n'est-ce qu'un "associé" qui n'a pas vocation à être un antidote à ma solitude ? 

    Partager son for-intérieur, répond un intervenant, peut se traduire par un "besoin d'être ensemble", comme nous l'ont montré les manifestations du 11 janvier dernier suite aux attentats de Charlie Hebdo et de l'épicerie Casher. Claire rebondit par ce constat que l'interdépendance est omniprésente. Certes, un groupe ne suffit pas à faire une société mais "je ne peux pas vivre sans l'autre". L'échange peut se faire économiquement mais il y a également des causes communes et des valeurs : faire le bien, dit un nouvel intervenant, prenant l'exemple de Alexandre Jollien. Dans mon existence même, autrui peut apparaître comme le médiateur entre moi et moi-même, comme le disait Sartre. Autrui est le témoin de mon existence, comme le constatait douloureusement Robinson ou bien le personnage en rupture de ban du film Into The Wild.

    Un participant constate que le débat porte sur des idées élevées qui se nomment confiance, dissolution, réflexion sur la l'isolement sociétal, aliénation, construction ou préservation de soi et "grande solitude". Pourquoi ne pas s'arrêter sur quelque chose de plus terre à terre, à savoir cette première strate de la solitude, une strate presque prosaïque ? Les conversations simples de la vie quotidienne, "sur des bouts de chiffons" ou des sottises, suffisent à chasser cette "stupide solitude". Ces hommes et ces femmes qui discutent de choses simples, de réflexions insensées ou de bêtises permettent de faire changer quelque chose. Ce n'est pas rien ! Grâce à ces petits événements de la vie quotidienne, "on est déjà à la porte de la solitude". Les conversations qui n'ont pas de sens en ont justement un : la fin de la solitude. 

    Ces conversations peuvent aussi être, dit un autre intervenant, le temps de la confiance trouvée ou retrouvée. C'est un temps permettant de trouver le ton juste, de s'ajuster, même s'il peut être long. La notion de temporalité apporte la connaissance de l'autre et cette justesse, au sens "d'ajuster" (Louis Althusser). Cela conduit à s'interroger sur la régulation, la bienveillance, l'accueil de l'autre et l'acceptation.    

    Claire conclut en rappelant que cette lutte contre la solitude est également au coeur des discussions au sein de nos café philosophiques, lieux d'échanges autant que lieux de rencontre. Elle termine par par une citation du philosophe Alain : "Je puis vouloir une éclipse, ou simplement un beau soleil qui sèche ce grain, au lieu de cette tempête grondeuse et pleureuse ; je puis, à force de vouloir, espérer et croire enfin que les choses iront comme je veux ; mais elles vont leur train. D'où je vois bien que ma prière est d'un nigaud. Mais quand il s'agit de mes frères les hommes, ou de mes sœurs les femmes, tout change. Ce que je crois finit souvent par être vrai. Si je me crois haï, je serai haï ; pour l'amour, de même. Si je crois que l'enfant que j'instruis est incapable d'apprendre, cette croyance écrite dans mes regards et dans mes discours le rendra stupide ; au contraire, ma confiance et mon attente est comme un soleil qui mûrira les fleurs et les fruits du petit bonhomme. Je prête, dites-vous, à la femme que j'aime, des vertus qu'elle n'a point ; mais si elle sait que je crois en elle, elles les aura. Plus ou moins ; mais il faut essayer ; il faut croire. Le peuple, méprisé, est bientôt méprisable ; estimez-le, il s'élèvera. La défiance a fait plus d'un voleur ; une demi-confiance est comme une injure ; mais si je savais la donner toute, qui donc me tromperait ? Il faut donner d'abord."

    Trois sujets sont proposés au vote pour la séance du 17 avril 2015 : "Y a-t-il une morale politique ?",  "Y a-t-il des civilisations supérieures à d'autres ?" et "Suis-je ce que mon passé fait de moi ?" C'est ce dernier sujet qui est choisi par la majorité des personnes présentes.   

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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE : "LE MONSTRE EST-IL PARMI NOUS?"

    Thème du débat : "Le monstre est-il parmi nous ?" 

    Date : 14 novembre 2014 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée

    Le vendredi 14 novembre 2014, environ 65 personnes pour une nouvelle séance du café philosophique de Montargis qui portait sur cette question : "Le monstre est-il parmi nous?"

    Une telle question en amène une autre : "Qu'est-ce qu'un monstre ?" Un premier participant parle de cette ambivalence : le monstre est autant celui est tapi au fond de nous (ce sont les notions de pulsion de vie et pulsion de mort, étudiées par Sigmund Freud) que le monstre que l'on trouve en société (ceux que l'on peut voir, par exemple, dans les phénomènes de foules). Voir aussi ce texte de Freud.

    D'après la définition du Robert, le monstre est un être ou un animal  fantastique et terrible. Le dictionnaire parle d'anormalité et de laideur. La normalité n'étant ni plus ni moins que cette norme définie collectivement – explicitement ou implicitement- pour une vie en société harmonieuse. Le monstre est également cette personne au physique et au comportement monstrueux. On peut penser au film Freaks (cf. cet extrait vidéo). 

    Claire rebondit d'emblée sur cette notion de "monstre en nous que nous ne connaissons pas" en évoquant l'expérience de Milgram, cette expérience scientifique qui avait pour objectif de transformer un citoyen lambda en bourreau – en monstre. Mettre à mort l'autre nous semble a priori complètement inenvisageable, sauf à être animé par un but tel que sauver sa vie, celle de ses proches, voire gagner une grosse somme d'argent. Or, l'expérience de Milgram nous enseigne que nous ne savons pas qui nous sommes. Elle nous enseigne par ailleurs que lorsqu'une autorité – politique, religieuse et scientifique – nous impose quelque chose; il est très difficile de désobéir. C'est le procès d'Eichmann qui met en évidence cela : "Je n'ai fait qu'obéir aux ordres", assurait-il. (cf. vidéo en ligne et texte d'Hanna Arendt).

    Le monstrueux serait dans la situation et il n'y aurait finalement de monstres que dans l'excès. Le monstre serait celui qui dépasserait les limites, en passant à l'acte. Pour exorciser nos pulsions et nos peurs , dit un intervenant du café philo, on aime à l'objectiver en les mettant en scène au cinéma ou dans des romans. Définir un monstre, dit également Claire est un acte "clivant". L'autre serait désigné comme monstrueux en partie parce que cela permet de se dédouaner soi-même : "Ce n'est pas moi, c'est l'autre !" ou "C'est une bête !" (Aristote).

    L'obéissance face à une autorité supérieure peut être combattue, dans le cadre d'un conflit extérieur – et aussi intérieur ! Je m'oblige à être responsable, à ne plus être lié à un pouvoir contraignant. Le caractère monstrueux de certains actes peut se trouver dans une injonction similaire à l'expérience de Milgram, par exemple dans Le Choix de Sophie. Cette dernière, en étant contrainte à choisir entre ses deux enfants – lequel sera tué – doit assumer une responsabilité terrible. La liberté impose la responsabilité. 

    Le monstre, dit un autre participant, peut être, certes, réveillé par une contrainte extérieure. Mais il peut aussi surgir de notre fait, consciemment ou inconsciemment. La contrainte de Milgram peut être liée d'ailleurs à des pulsions enfouis : "On tire la manette parce que cela réveille en nous quelque chose... Il y avait une barrière et cette barrière est franchie."  D'ailleurs, ajoute Bruno, le "parmi nous" du sujet de ce soir évoque à la fois le "nous" individuel mais aussi le "nous" collectif.

    Le monstre, ajoute Claire, n'est pas en lui-même monstrueux. Mais on parle de caractère monstrueux lorsque l'on remarque une frayeur face à une personne ou à un acte qui effraient. Qu'est-ce qui nous effraie ? Ce que l'on ne connaît pas ? Ce que l'on ne pense pas pouvoir faire ou penser ? Quelque chose de "monstrueux", dans le langage courant, est également quelque chose de colossal, en dissymétrie, nous écrasant. Le terme de "monstrueux" n'est pas sans connotation positive lorsque l'on parle de "monstres sacrés" pour parler d'un artiste par exemple. La définition du monstre n'existe pas en soi : c'est quelque chose qui naît d'un jugement, qu'il soit positif ou négatif.

    Pour un autre intervenant, il devrait y avoir une échelle de degrés dans cette monstruosité. Quoi de commun entre un acte criminel délibéré, un effet de groupe plus subi que voulu ou l'enrôlement dans une armée. Dans un acte monstrueux commis par soi-même, il pourrait y avoir délibération. Nous avons tendance, dit un participant, à parler des "monstres", de "nos" monstres, en oubliant cette passivité qui, elle aussi, peut être monstrueuse.

    Ces critères de morale (individuelle, sociale, politique, etc.), ce qui est admissible ou non, fluctuent selon les périodes et rendent difficile la compréhension et l'encadrement de la monstruosité. Montesquieu, dans l'Esprit des Lois, considère d'ailleurs qu'il y a autant de morales qu'il y a de cultures et de sociétés. Blaise Pascal ne dit pas autre chose : "Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà".  Une participante évoque la première guerre mondiale et la monstruosité de ce conflit et surtout des personnes qui l'ont organisé – généraux ou hommes politiques. Une telle réflexion s'applique pour d'autres événements : seconde guerre mondiale, guerre d'Algérie, etc. Des faits monstrueux susceptibles de réveiller les monstres qui sont en nous.

    Freud dit, dans Malaises dans la Civilisation, qu'en nous certaines choses peuvent nous amener à commettre des actes monstrueux. Il faut se méfier de soi-même, dit le psychanalyste. Or, ajoute-t-il, il faut faire attention à ce que la société ne fasse pas culpabiliser les personnes qui sortent des limites. Et si aucun moyen ("média") cathartique ne permet de faire vivre ses sentiments monstrueux ou excessifs, on peut être amené à les commettre pour faire descendre la pression. Il est très dangereux pour une vie d'être humain, ajoute-t-il, d'occuper son Surmoi – la morale – et à complètement censurer de trop les désirs et toutes les pulsions qui font de moi ma singularité – "dans l'excès". Cela va, un moment, faire sauter tous les verrous. Il y a une forme de responsabilité collective à condamner autrui qui est en dehors de la norme, au risque que cette personne commette un acte monstrueux. Georges Canguilhem écrit, dans Le Normal et le Pathologique qu'il y a monstruosité lorsque l'on sort de la norme. Or, qu'est-ce que la norme en France et dans les sociétés occidentales ? La norme, déplore-t-il, est la "moyenne". On nivelle par la moyenne ce qui paraît comme normal et ce qui est au-dessus ou au-dessous est considéré comme "monstrueux". Monstrueux ou fou, comme le dit Antonin Artaud dans Van Gogh le Suicidé de la Société : le peintre génial qu'était Vincent Van Gogh, a été mis à mort par la société de l'époque car il était monstrueux. Il était, en réalité, au-dessus de la moyenne sociale : un Surhomme nietzschéen. cf. texte d'Artaud.

    Si le monstre est parmi nous, que devons-nous en faire ? Les hommes ayant acquis des actes monstrueux doivent-ils être considérés comme inhumains ? Auquel cas, on les punit. Ou bien, on se dit que les monstres n'existent pas en nous et qu'il n'y a que des gens différents ; dans ce cas, on les soigne, on les considère comme des être humains. Ainsi, Robert Badinter affirme-t-il dans sa plaidoirie pour la défense de Patrick Hanry que tout homme ayant commis un acte criminel, aussi monstrueux soit-il, n'était pas perdu pour l'Humanité. Il pouvait être "réparé". Florence Aubenas s'occupe en prison de l'humanité de chacun. Une peine de prison "juste" permet de faire comprendre à une personne condamnée la gravité d'un acte mais aussi de le réinsérer.

    Le débat porte sur une solution apportée pour lutter contre les monstres qui sont parmi nous, ceux qui mettent en danger la société : la peine de mort. Un tel débat n'est jamais clos, même en 2014. Claire rappelle que les exécutions ont été longtemps publiques. Et non seulement publiques mais suivies par des foules nombreuses, au point de troubler l'ordre et de contraindre l'administration à tuer les condamnés discrètement dans les enceintes fermées des prisons, à l'aube. Michel Foucault le montre dans son ouvrage Surveiller et Punir. Le monstre ne serait-il pas autant celui que l'on exécute que le public qui réclame sa tête ?

    Finalement, ne serions-nous pas tous des monstres ? se demande un participant, y compris dans nos comportements passifs et dans notre docilité. Dans ce cas, la non-assistance en personne en danger pourrait être dans ce cas considérée comme une monstruosité. "Qui sommes-nous pour juger ?" se demande une intervenante lors de ce café philosophique.

    Jean-Paul Sartre ne dit pas autre chose lorsqu'il lance en 1945 au cours de sa conférence L'Existentialisme est un Humanisme, au sortir de la seconde mondiale, que l'homme est responsable de tout ce qu'il fait et responsable pour l'humanité tout entière. Une telle affirmation choque le public, à telle enseigne que le terme d'existentialisme sera longtemps considéré comme une insulte. Et l'existentialiste, un monstre !

    Dans un même ordre d'idée, Socrate, le premier philosophe, était l'empêcheur de tourner en rond (on peut penser à la maïeutique). Personnage public accusé de pervertir la Cité, il est contraint au suicide en 399 av JC. À l'instar du premier des philosophes, le monstre est considéré comme celui qui est perdu pour l'Humanité ou pour la Cité.

    Un participant considère ceci : le fait de désigner le monstre  permet de pointer du doigt une personne différente que l'on rejette, que l'on considère comme inhumaine et perdue pour la société, alors qu'il serait plus intéressant d'observer le cheminement qui a mené à cet excès. Condamner en bloc empêche les analyses de toutes les petites transgressions qui ont amené à un fait monstrueux. Nous avons beau nous croire à l'abri d'actes de ce type, qui peut certifier à 100 % qu'il refuserait d'actionner les manettes lors d'une expérience de Milgram (comme l'a montré de nouveau l'émission récente "Le Jeu de la Mort") ? Cf. lien Youtube. Les entreprises de massacres collectifs partent sur ce postulat que chacun peut être éligible au rôle de bourreau. Lorsque la mort et le crime deviennent une norme dans un groupe (il est cité l'exemple du gang des barbares et la mort d'Ilian Halimi), qui peut avoir le courage d'aller contre ? Ce qui est admissible c'est ce que tout le monde fait. Un participant cite l'exemple d'une tribu africaine qui, pendant des siècles, avait pour habitude de manger leurs ennemis morts : un tel rituel était considéré comme un acte religieux et symbolique et non pas monstrueux. Le monstre est celui qui ne fait pas comme tout le monde et lorsque l'on commet collectivement le mal, le monstre sera celui qui saura dire : "non !"   

    Un philosophe s'est intéressé à cela : dans l'Histoire de la Folie à l'Âge classique, Michel Foucault montre que le fou est celui qui est monstrueux à une certaine époque donnée. Dans Surveiller et Punir, celui qui commet l'inadmissible, est enfermé, mis en asile ou en prison afin de l'isoler du reste de la société parce qu'elles sont considérées comme dangereuses. C'est aussi une manière de fermer les yeux sur la monstruosité. 

    Bruno clos ce débat par une citation de Blaise Pascal : "Quelle chimère est-ce donc que l'homme ? Quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradictions, quel prodige ? Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d'incertitude et d'erreur, gloire et rebut de l'univers.

    En fin séance, les participants élisaient le sujet du débat suivant, programmé le vendredi 12 décembre 2014. Trois sujets étaient proposés : "Qu'est-ce qu'un vrai cadeau ?", "On rêve ou quoi ?" et "Doit-on tout faire pour être heureux ?" C'est ce dernier sujet qui est choisi.

    Philo-galerie

    Les illustrations de ce compte-rendu sont des reproductions d'affiches de films fantastiques des années 50. La première illustration, qui est celle utilisée pour l'affiche, est une reproduction de Goya, Saturne dévorant un de ses fils.

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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE "EXISTE-T-ON QUAND PERSONNE NE NOUS REGARDE ?"

    Thème du débat : "Existe-t-on quand personne ne nous regarde ?" 

    Date : 26 septembre 2014 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée

    Le café philosophique de Montargis faisait sa rentrée le vendredi 27 septembre 2014 pour un débat intitulé "Existe-t-on quand personne ne nous regarde ?" Il s'agissait du 43ème débat du café philo et le premier de cette saison 6.

    Un premier intervenant s'interroge ainsi au sujet de la question posée pour le débat du jour : "Je suis admiré pour ce que je souhaite être ou je suis admiré pour ce que je suis? Et pourtant, je reste le même". Mais que se passe-t-il lorsque le regard d'autrui n'est pas là ?

    Un autre intervenant considère qu'il y a trois temps dans cette notion d'existence : on existe par soi-même (c'est le rapport de soi à soi), on existe par rapport aux autres (de soi à autrui) et on existe par rapport à l'univers. Notre rapport avec autrui aurait donc plusieurs réalités, même chacun pourrait vivre seul sur une île déserte pour s'interroger sur l'univers !

    Dans le sujet de ce café philo, "Existe-t-on quand personne ne nous regarde ?", dit Claire, il convient en effet de s'interroger sur le terme centrale "exister". L'existence désigne a priori la réalité. Nous n'existons pas par rapport à quelque chose ou à quelqu'un : nous sommes tous des réalités comme la table est une réalité. Le regard de l'autre ne viendrait donc pas intervenir dans ma réalité. Quant à la réalité humaine, au sens philosophique du terme, l'existence se définit comme le témoin de cette réalité : on existe à partir du moment où l'on a conscience de cette réalité. On détermine l'existence dans la conscience de soi : j'existe car je suis conscient que je suis une réalité différente de l'autre. 

    Ceci dit, quel est est l'impact du regard de l'autre et de la relation que j'entretiens avec autrui dans mon existence ? Est-ce que l'on est capable d'exister de façon pertinente si l'autre me définit a contrario de ce que je pensais ? C'est la question que pose Jean-Paul Sartre : quelle est la réalité de mon identité lorsque autrui pose un regard sur moi bien différent que celui que je pensais ? La manière dont je me détermine ("en mon for intérieur", diraient les stoïciens) peut être en contradiction avec ce que l'autre dit sur nous. Il y a problème philosophique lorsqu'il y a cette contradiction.   

    Est-ce que je dois me contenter de ce regard extérieur, me formater et me soumettre au joug du regard de l'autre ? Ou bien dois-je devenir ce que je suis (Nietzsche), en tant que sujet libre, en contradiction et en conflit avec les autres ? Et si je choisis cette seconde posture, que se passe-t-il lorsque je me retrouve en "flagrant délit d'exister" (Sartre) ? Cf. texte sur le trou de la sa serrure

    Il est dit en cours de débat que nous ne pouvons certes pas accorder 100 % notre vision personnelle avec celle des autres ; cependant, nous passons notre temps à essayer de l'accorder, dans une suite de compromis incessants. Notre identité fait notre singularité. D'ailleurs, autrui lui-même se définit comme un alter ego – un "autre moi". La posture le plus saine serait apparemment de dire : "J'ai ma singularité ; vous me regardez différemment de ce que je vois de moi ; mais je fais avec ou sans votre regard." Cependant, le problème, dit Sartre, se pose lorsque tous les matins je constate invariablement que je me regarde comme X alors qu'autrui me considère comme un être Y. "L'enfer c'est les autres" : la phrase de Garcin ne proclame pas que nous sommes incapables de vivre libre en société mais elle entend affirmer que la définition de ce que je suis c'est, finalement, ce que les autres  en disent. 

    Toute la question est de savoir si l'on peut exister lorsque personne ne nous regarde. Nous pouvons penser à la solitude et à l'absence de reconnaissance chez les personnes âgées, source de désespérance, pouvant mener au suicide ou à un désir d'euthanasie. "Existence signifie consistance", ajoute Claire. Regarder l'autre c'est aussi lui apporter sa dignité. 

    Comment survivre dans la solitude ? Un participant réagit ainsi : "Parlez-moi d'moi Y a qu'ça qui m'intéresse", chantait Guy Béart. Chacun a envie de reconnaissance et de retour positif de l'autre. Pour autant, nous ne devrions pas jouer de rôle (personna) en société et nous ne devrions pas avoir toujours besoin des autres. Nous devrions résister et nous éloigner du moule commun, de la doxa et penser par nous même, vivre pour soi-même, sans les autres. Ce qui implique, dit une nouvelle intervenante, d'avoir une bonne consistance, une bonne éducation, acquérir une assurance et la revendiquer, avec le respect mutuel. 

    Est-ce si simple ? réagit Claire. Pour Sartre, "je suis le sens" et, avec lui, je dois donner mon sens pour être moi-même. Or, par définition, autrui est un médiateur entre moi et moi-même. Pour Edmond Marc, psychiatre et ethnologue, l'enfant qui naît n'a aucune conscience de lui-même ; c'est le regard parental qui va lui indiquer qu'il est un individu à part entière. Ils lui enseignent une estime de lui. Si ce n'est pas le cas, ces individus souffrent de carences, manquent d'amour d'eux-mêmes et d'armes pour s'affirmer tels qu'ils sont devant les autres.  

    Ce qui est également en jeu, bien plus que notre liberté individuelle, est notre responsabilité. Lorsque l'on est devant la tourmente, qu'un acte moralement condamnable nous colle à la peau, que notre part de monstruosité (cf. débat du 14 novembre 2014) éclate au grand jour, comment peut-on exister sous le regard de cet autre que nous méprise ? Le jugement d'autrui qui nous catégorise intervient même très tôt dans la petite enfance, précise Claire. Comment résister à ce formatage dans ces conditions?

    Être en accord avec soi-même est bien évidemment un impératif philosophique, sauf que la société est omniprésente dans ce formatage (performances, normes, etc.). Or ce formatage, dit Bruno, est quelque chose de très ancien. Pendant des siècles, chacun vivait en communauté, communauté qui modelait les individus selon tels ou tels critères. La notion de liberté individuelle était limitée : on ne choisissait pas son métier, sa famille, son époux(se), etc. L'on devait se conformer à cette société, faute de quoi il y avait le risque d'être rejeté. Si bien que le terme d'autrui est une notion "très XXe siècle". Avant le XXe siècle, ajoute Claire, on est dans la politeia. Avant l'avènement des Lumières – qui proclament que l'homme doit s'extraire du groupe pour se construire – on est dans cette politeia, le groupe politique, celle de la polis (cité).

    Nous parlions de l'alter ego, l'autre moi-même. Bruno s'interroge sur cette notion : ce terme est-il correct ? Autrui peut-il être qualifié d'un autre "moi-même" ? Ne serait-il pas plus judicieux de dire qu'il est tout simplement cet autre qui n'a rien à voir avec "moi" ? Un autre intervenant propose que l' individu se définisse à l'aide de deux notions : l'ego et l'âme. Pour aller à la rencontre de son âme, il faut comprendre et analyser des blessures (rejets, abandons, fautes, humiliations, etc.) que l'autre nous renvoie, afin de voir ce que cela fait résonner en moi.

    Pour le meilleur et pour le pire, autrui nous parle par son regard. George Berkeley dit : "Exister c'est être perçu". La révolution française, ajoute Claire, n'aurait aucune existence si elle n'était pas racontée. Ce café philosophique n'aurait aucune existence si personne n'en discutait avant et après ! Hegel dit qu'à partir du moment où je commence à sentir qu'il y a un moi parce qu'il y a un toi, il va falloir que l'autre me reconnaissance comme un être humain et, dans ce cas, il s'agit d'une lutte à mort. Si je n'existe pour personne alors je n'existe pas !

    Une intervenante rebondit en ajoutant que cette course à la reconnaissance se concrétise par des actions : on est ce que l'on fait, disait Sartre. On devient aussi ce que l'on est, selon Nietzsche. L'adolescent va par exemple s'ériger contre ses parents et un certain instinct grégaire par ses opinions politiques, ses goûts vestimentaires, etc.

    La question fondamentale est finalement celle-ci : si je fais quelque chose pour être moi-même mais que personne n'est sur ma route pour le constater et/ou le juger – à la manière de Robinson Crusoé – mon existence prend-elle un sens ? Celui qui est seul, peut-il se contenter de cette solitude, considérant qu'il ou elle existe pertinemment ? Si tout le monde me tourne le dos ou si je m'exile, ai-je une existence ? Dans Vendredi ou les Limbes du Pacifique, Robinson trouve un miroir. Et, regardant son reflet, le naufragé se sourit, au point d'en avoir mal à la mâchoire. Il se dit que pour la première fois depuis qu'il est sur son île, il sourit. Il se dit également que ses choix d'existence n'ont aucune espèce d'importance car personne n'est là pour les notifier et les remarquer. Cf. aussi ce texte de Michel Tournier.

    L'autre est donc nécessaire mais j'ai à devenir moi-même en essayant de transmettre à l'autre ce que je suis. Même le marginal, parce qu'il est défini comme tel, existe justement parce qu'il est défini – et ce, même si cette image peut être biaisée. Exister c'est se créer et créer, à la manière de l'artiste. Mais l'autre qui créé a aussi besoin de la reconnaissance de sa création. Un participant cite l'exemple d'une formation dynamique de groupe. Claire parle aussi du regard du professeur pour l'élève : les encouragements de l'enseignement ou la note donnée pour un devoir qui peut être dévastatrice car elle traduit une forme de jugement. Un participant cite à ce sujet l'effet Pygmalion (effet Rosenthal & Jacobson) consistant à attribuer de manière arbitraire un niveau à deux groupes d'élève constitués au hasard. Or, des scientifiques se sont rendus compte que les professeurs  chargés de noter ces élèves leur ont donné des notes correspondant à ces niveaux de classe arbitraires. Le regard des autres conditionne nos valeurs, nos comportements, etc. 

    Comme le dit Bouddha : "Nous sommes ce que nous pensons... Avec nos pensées nous bâtissons notre monde." André Comte-Sponville écrit à l'article "égotisme" : "Le fondement de tout amour et le fondement de tout bonheur". Face au plus grand fléau de notre siècle – "être malheureux" – il faut commencer par s'aimer soi-même pour réussir à entrer dans une relation à autrui : l'autre nous renvoie ce sur quoi nous souffrons, nos blessures. La solution serait de commencer par prendre soin de soi. Cette appréhension décrite par Michel Foucault nous permet ensuite d'entrer dans une relation apaisée avec autrui.  

    "Être défini est-ce exister ?" se demande une intervenante. Est-ce si simple lorsque l'on est dans une situation complexe, et dans un monde de plus en plus dur : personne handicapée, personne âgée, ancien délinquant, qui provoquent des regards critiques d'autrui. Pour une participante, la société doit aussi être éduquée afin que les regards de jugements disparaissent et ne faussent plus la personne. Le regard qui juge peut être dévastateur et difficile à contrebalancer – par des actes, un discours notamment. 

    Pour Emmanuel Levinas, la première chose que l'autre voit de moi c'est mon visage. Dans cette importance de l'estime de soi, et avec cette appréhension du jugement de l'autre, l'approche serait sans doute de se dire : je vais vers l'autre qui me regarde comme j'aime qu'il me regarde. À partir du moment où j'ai compris que l'autre était capable de me définir comme celui ou celle que je ne suis pas, avec des caractéristiques qui me définissent pas entièrement et exhaustivement, alors je mets de côté cet autre. J'essaie de dépasser ce regard. J'affronte cet autre me défiant grâce à un discours par exemple ; ou bien je me défile pour me protéger.

    Comment réagir face au besoin d'autrui ? Une participante évoque le regard de l'autre et les moyens de l'affronter, sans entrer dans un moule qui pourrait certes être "confortable". Pour aider les personnes dans le harcèlement moral, un des moyens est de fixer des critères (efficacité, sécurité, etc.) définissant nos émotions – de plaisir ou de déplaisir – pouvant entraîner des comportements. Et le plus important est de communiquer ces critères aux autres.   

    Finalement, dit un intervenant, Il faut trouver un bon positionnement, à la manière de Schopenhauer : si on est trop proche, tel un porc-épic, on se pique. À chacun de naviguer au milieu des autres, entre le pessimisme et l'optimisme. La norme, dit Georges Canguilhem dans Le Normal et le Pathologique, est la moyenne. La société, de fait, ne peut pas faire autrement que considérer ce qui est normal comme ce qui est moyen, ce que tout le monde fait dans la majorité. On décrète fou, handicapé, marginal, celui qui sort de la moyenne. L'éducation doit dans cette optique éduquer à la différences. Il faut pratiquer un relativisme culturel, dit Claude Lévi-Strauss. Nos diversités, même celles qui peuvent nous heurter, font notre richesse, le critère universel devant être la dignité.  

    Bruno conclut ce débat par deux citations. La première de Sigmund Freud : "Autrui joue toujours dans la vie de l'individu le rôle d'un modèle, d'un objet, d'un associé ou d'un adversaire." La seconde de Michel Tournier : "Contre l'illusion d'optique, le mirage, l'hallucination, le rêve éveillé, le fantasme, le délire, le trouble de l'audition... le rempart le plus sûr, c'est notre frère, notre voisin, notre ami ou notre ennemi, mais quelqu'un, grands dieux, quelqu'un !"

    La soirée se termine comme de coutume par la mise au vote des trois sujets proposés pour la séance suivante. Trois sujets sont proposés : "Qu'est-ce que la beauté ?", "Doit-on tout faire pour être heureux ?" et "Le monstre est-il parmi nous ?" C'est ce dernier sujet qui sera choisi pour la séance du vendredi 14 novembre à la Brasserie du Centre commercial de la Chaussée, à partir de 19 heures.

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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE "AVONS-NOUS CE QUE NOUS MÉRITONS ?"

    Thème du débat : "Avons-nous ce que nous méritons ?" 

    Date : 13 juin 2014 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée

    Environ 70 personnes étaient présentes à cette séance du café philosophique de Montargis, la dernière de cette saison 5. La question posée aux participants était celle-ci: "Avons-nous ce que nous méritons ?" 

    Cette question peut paraître vaine, commence un intervenant, dans la mesure où notre existence est sans doute dominée par le hasard : nous serions nés du néant et nous serions appelés au néant après notre mort. Le mérite semblerait donc ne pas avoir sa place. Le monde serait un "vaste chantier", non-programmé, non déterminé, dominé par ailleurs par l'injustice sociale.

    Cette question, "Avons-nous ce que nous méritons ?", dit Claire, pose le problème "d'une liberté absolue". Ne sommes-nous que liberté, comme le dit Jean-Paul Sartre car nous ne serions que ce que nous ferions ? (cf. ce texte) Nous serions, selon lui, le résultat de nos comportements, dans la mesure où il n'y aurait aucune prédétermination dans nos vies. Différentes questions dominent ce sujet : Sommes-nous libres ? Nous choisissons-nous ? Dans quelle mesure les situations où nous évoluons nous déterminent-elles ? Pouvons-nous nous libérer de notre passé ? Au sujet de ce dernier point, lorsque tel(le) ou tel(le) s'entend dire : "Tu n'as que ce que tu mérites", une phrase tombant comme une sentence, ce n'est que dit a posteriori, comme la conséquence d'actes lourds de conséquence, avec une responsabilité à porter et à assumer.

    Un des enjeux du débat de ce café philo est celui du bonheur : est-on heureux dans l'avoir ou bien dans l'être, c'est-à-dire dans une véracité face à soi-même ? Est-on d'abord responsables de ce que nous sommes plutôt que de ce que nous avons ? Finalement, ce sujet devrait sans doute poser cette question : "Méritons-nous ce que nous sommes ?" En terme sartrien, face à la propriété c'est moi qui donne le sens à ma situation. Le mérite et la responsabilité sont une seule et même chose car tout serait question de sens et d'interprétation. 

    Une telle assertion est critiquée par un participant. L'injustice sociale n'est pas qu'une question sémantique : un enfant défavorisé en France ou ailleurs ou bien une personne handicapée ne méritent pas de si grands malheurs. Au contraire, certaines personnes – hommes et femmes de pouvoir, riches par la  naissance – ne méritent pas sans doute pas ce qu'elles ont (cf. séance "Les riches le méritent-ils?").

    Cependant, évoquer de telles considérations (pauvreté, maladies, deuils, etc.) c'est déjà jauger toutes les potentialités possibles pour un être humain et les comparer avec une réalité donnée. Sartre, lui, se place dans un autre schéma, que Henri Bergson définit ainsi : il n'y a pas une série de possibles et moi qui me situe dans cette réalité. Ce n'est pas cela être libre ; ce n'est pas choisir  entre différentes potentialités, auquel cas la situation serait déterminante (entrent en jeu dans ce cas des tas de critères et des contraintes : la classe sociale de mes parents, mon physique, ma santé, etc.). Mais, pour Bergson et Sartre, c'est le réel qui devient possible. La personne handicapée ou celle soumise à une contrainte matérielle ont une réalité donnée, sans conditionnelle. Tout autre hypothèse ou possibilité deviennent caduques et intenables.  

    Selon une intervenante du café philo, s'interroger sur le mérite c'est aussi poser la question de l'échelle de valeurs permettant de le jauger. Nous sommes en doit de nous demander :qui établit ce que je peux mériter ? Moi ou autrui ? Il est vrai, réagit Claire, qu'être juste c'est donner à chacun ce qu'il mérite. Par ailleurs, la notion de mérite est très relative par rapport à telle ou telle situation, tel ou tel pays, telle ou telle culture. Que l'on pense aux sourires des chiffonniers du Caire qui ont tant frappé Sœur Emmanuelle ou bien au sentiment de réussite d'un jeune homme décrochant son premier et modeste CDD.   

    Il  n'en est pas moins vrai que nous ne devons pas oublier les envies ou les frustrations de personnes soumises à des contraintes terribles. La personne handicapée ne pouvant accéder à certaines choses peut se sentir dans un état de profonde injustice. Jean-Jacques Rousseau va dans ce sens. Dans son second discours du Fondement de l'inégalité parmi les Hommes (1755), le philosophe des Lumières parle des inégalités naturelles qui se retrouvent dans la culture. Puis, il écrit le Contrat social (1762) : la société, dit-il, doit gommer ces inégalités naturelles. En théorie, on doit trouver un légal qui fonde le légitime, au sein d'État de Droit – il n'existe pas de Droit dans l'état de nature. À partir du moment où l'on créé le concept de justice fondée sur l'équité et l'égalité, on a ce que l'on mérite (livre I). Or, à la toute fin du livre I du Contrat socialRousseau ajoute un commentaire. Il constate que cette théorie peine à se concrétiser dans la réalité : les inégalités, les oppressions et les injustices sont omniprésentes dans un État qui devrait au contraire les préserver, sinon les annihiler (cf. ce lien). Force est de constater que ce postulat continue d'exister de nos jours. Notre République essaie de gommer les inégalités naturelles (le mérite républicain), alors même que les clivages entre les classes sociales s'accentuent, que ce soit à l'école ou dans la vie professionnelle. On ne choisit pas vraiment mais chacun est déterminé socialement, comme le concevait Émile Zola dans son cycle des Rougon-Macquart (Voir ce lien).

    La question de la définition du mérite est un des enjeux du débat de ce soir. À une prédestination venue de plus haut, celle d'un dieu quel qu'il soit, s'ajoute l'idée d'une élévation sociale, parfois difficile, le mérite républicain s'avérant peu capable de gommer les privilèges liés à la naissance. Force est de constater par exemple que "l'école de la République échoue" ! Un participant constate que la société contemporaine est bloquée par les personnes qui ont le pouvoir économique. La notion de mérite, ajoute-t-il, ne peut pas sortir d'une conception marxiste, d'un antagonisme entre les personnes possédant et celles qui sont désœuvrées, comme abandonnées à leur sort (voir aussi ce lien).

    Un autre intervenant décortique ce que peut recouvrir historiquement et philosophiquement ce mérite. Ce terme vient du latin meritum qui veut dire "mérite"  mais aussi "la chose méritée, le salaire, la récompense", "un bienfait ou un service rendu", "la faute, l'action coupable ou le méfait" (une définition qui renvoie à l'expression : meritum delictorum tert, c'est-à-dire "la punition des péchés") et enfin "la qualité, l'importance et la valeur".

    C'est sans doute cette dernière notion de valeur qui mérite (sic) que l'on s'y arrête. Cette valeur est le produit d'une époque, ouverte après la Révolution française, avec la contestation de l'aristocratie – qui veut dire "pouvoir du mérite" ! Or, l'aristocratie, cette classe "méritante", s'est cristallisée, avec le soutien des castes religieuses, et c'est au nom du mérite, dont elle se targuait, qu'elle a été critiquée. Cet intervenant lit deux citations : "Si les Empires, les grades, les places, ne s'obtenaient pas par la corruption, si les hommes purs n'étaient achetés qu'au prix du mérite, que des gens qui sont nus seraient couverts et que de gens qui commandent seraient commandés !" (William Shakespeare, 1597) et "La religion catholique est une instruction pour mendier le ciel qu'il serait trop incommode de mériter. Les prêtres sont les intermédiaires de cette mendicité" (Arthur Schopenhauer, 1818). Le mérite est donc devenu un "concept à haute valeur ajoutée" que la bourgeoisie du XVIIIe siècle a imposé. Dit autrement, "la bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de la famille et les a réduite à n'être que de simples rapports d'argent. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d'échanges. Elle a substitué aux nombreuses libertés si chèrement conquises l'unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l'exploitation qui masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe et brutale. Elle a noyé les frissons sacrées de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise, dans les eaux glacées du calcul égoïste" (Karl Marx).

    Une participante rebondit sur cette intervention : parler du mérite c'est aussi parler de la liberté. Le mérite pourrait être cette histoire du bon point donné pendant notre enfance, à l'école, et aussi la comparaison avec tel(le) ou tel(le). Or, elle estime qu'il y a plus de valeur à être dans son existence, libre et engagé(e), que recevoir une approbation, quelle qu'elle soit, d'autrui. Revenant sur la définition du mérite largement abordée, Bruno cite Emmanuel Kant : "Le mérite est cette qualité d'une personne qui  repose sur le vouloir-propre du sujet, conformément à laquelle une raison législatrice universelle s'accordera à toutes les fins de cette personne. Le mérite est donc à tout à fait distinct de l'habileté à se procurer un bonheur." Dans cette citation, c'est la Volonté, chère à Schopenhauer mais aussi à Nietzsche, qui est l'instrument du mérite.

    La notion de mérite gêne dans la mesure où elle s'impose dans l'idée commune comme châtiment ("Tu  n'as que ce que tu mérites !"). "Mériter, n'est-ce pas renoncer ?" s'interroge également une personne du public. Par ailleurs, affirmer que l'on ne mérite pas ce qui nous arrive c'est aussi, quelque part, se déresponsabiliser. Ne sommes-nous pas pourtant acteurs de nos vies, en dépit des malheurs, de la misère et de nos échecs ? Le mérite n'est plus cette valeur qui a été évoquée mais le fruit d'un travail et d'initiatives. Si nous ne sommes pas heureux, si nous n'avons rien, nous pouvons ne nous en prendre qu'à nous-même. Dès lors, nous pouvons nous interroger sur la manière dont nous pourrions nous libérer de ce passé. 

    Le mérite est aussi à considérer dans notre rapport au monde. Dois-je agir pour gagner ma vie, être dans la possession y compris dans ma possession ("Puis-je me conquérir moi-même ?" s'interroge Claire), et dans ce cas, dans mon rapport avec autrui, quelle est la place de l'acte moral comme acte désintéressé ?       

    Le mérite pourrait en effet se situer sur deux niveaux : celui qui nous est proche et puis il y a le mérite social, vu sous l'aspect des classes sociales, deux niveaux qui peuvent être poreux et en interaction. Or, lorsque Sartre dit que l'on est que ce que l'on fait, il se place sous l'égide de la responsabilité de chacun et de l'engagement – nous sommes en 1945 (L'existentialisme est un Humanisme) et la question des responsabilités pendant la guerre vient heurter les consciences de chacun. Dépasser le mérite serait sans doute d'arrêter d'en parler afin de devenir ce que nous sommes (Nietzsche). Ce faisant, il faut arrêter de penser la situation comme quelque chose qui nous détermine et lui donner le sens que l'on veut qu'elle ait. Cette philosophie existentialiste viendrait se substituer à une philosophie pratique de "l'auto-excuse" (le "c'est vraiment trop injuste"). Sartre parle à ce sujet des personnes "posthumes à eux-mêmes", qui ne sont plus acteurs de leur propre vie, qui subissent...  Certes, je ne possède pas tous les biens que je voudrais acquérir ; mais par contre, je peux devenir celui que je veux, vivre debout (Alain), accéder au bonheur, même si cela peut me contraindre à rester dans une classe sociale moyenne. Sur ce bonheur, Claire souligne qu'étymologiquement le bonheur est le "bon heur", cette "chance" et une forme d'élection par les dieux – parce que je l'aurais mérité. Sartre dit au contraire que le bonheur se choisit, dans un dynamisme de vie.         

    Un participant pose une question éthique sur le mérite à partir de son expérience au sein d'une ONG travaillant auprès des SDF. Il parle du travail du philosophe Jean Ladrière : les SDF sont souvent dans l'impossibilité de se mettre "en position d'éthique" vis à vis d'elles-mêmes. Il est là aussi question de responsabilité puisque ce chercheur constate que les personnes vivant dans la rue ne sont pas dans la position de personnes méritantes vis-à-vis d'elles-mêmes. Elles ont par là de grandes difficultés à poser des actes et à agir pour se réinsérer dans la société : le dynamisme nécessaire à cela n'existe plus. Pire, contre toute attente, beaucoup de SDF refusent toute action pouvant les remettre sur le chemin du mérite. Finalement, la question que nous nous posons ce soir ("Avons-nous ce que nous méritons ?") n'est même plus appréhendable par ces personnes de la rue.

    On constate, dit un participant, que le mérite implique énormément de facteurs : volonté, culpabilité religieuse (les scolastiques), liberté, libre-arbitre (s. Thomas d'Aquin), responsabilités. L'existentialisme de Sartre est à replacer dans un contexte historique et dans sa philosophie pratique de l'engagement. La notion de responsabilité que Sartre développe est aussi, ajoute cet intervenant, à compléter avec la notion de responsabilité collective mise en lumière par Hannah Arendt

    La notion de pouvoir et d'inégalités économiques, nous l'avons dit, est au cœur de cette notion de mérite. Michel Foucault, cite un participant, disait : "On ne se bat pas pour une cause parce qu'on dit qu'elle est juste. On dit d'une cause qu'elle est juste parce qu'on se bat pour elle". On pourrait dire une chose analogue au sujet du mérite : les gens heureux dans leur vie vont considérer qu'ils sont méritants.  Le problème, dit un nouvel intervenant, réside dans le fait que le mérite est décrété par les valeurs des autres. Encore faudrait-il que ces valeurs soient partagées. 

    L'apport de la scolastique, dit un participant, et plus généralement de la philosophie chrétienne dans cette idée du  mérite n'est pas seulement le libre-arbitre mais aussi la culpabilité. Il s'agit d'une punition que la théorie religieuse a longtemps considéré comme une sorte de libération (rédemption) mais qui peut tout aussi bien s'apparenter à un fardeau (morale religieuse). De là, nous pouvons nous interroger sur les moyens de nous libérer du passé et d'avancer si cette punition – "méritée" ou non – vient nous entraver. La culpabilité, réagit Claire, peut être en effet une stratégie d'évitement. L'auto-flagellation permanente me conforte dans mon malheur. Sauf si, comme Sartre , j'assume mon passé sans le renier ou si, comme Sigmund Freud, je me retourne, je m'écoute et je comprends les raisons de tel ou tel acte, de tel ou tel échec, de tel ou tel engagement. Comment faire pour s'en sortir ? D'abord, considérer qu'il n'y a ni hasard, ni prédestination. Par contre, tout a un sens et il faut que j'essaie de trouver ce sens. Ensuite, en comprenant ce sens, je vais pouvoir m'assumer (le "connais-toi toi-même" socratique) et dépasser ce passé. S'en libérer, c'est ne plus le voir comme un carcan. C'est le lâcher prise grâce à la connaissance mais aussi aux choix de mon existence (voir cet extrait du film Tenue de Soirée).

    Cela voudrait dire que le mérite devrait être redéfini, débarrassé de ses interprétations courantes : injustices omniprésentes, contraintes sociales, ambitions, privilèges de naissance, punitions, comparaisons avec autrui. 

    Au sujet de cette comparaison à autrui, inhérente au mérite tel qu'il est considéré aujourd'hui, un participant cite Confucius : "L'important ce n'est pas de se croire supérieur à autrui mais de se sentir supérieur à ce que l'on était la veille." Il est vrai cependant, affirment plusieurs participants, que la notion de mérite n'a jamais été aussi discutée que depuis que les inégalités sociales ne se sont creusées.

    Bruno conclut ce dernier débat de la saison par une citation de Mark Twain : "C'est par piston qu'on entre au paradis. Si c'était au mérite, mon chien y entrerait et moi je resterais dehors" ! 

    Trois sujets sont proposés pour la séance suivante, celle du 26 septembre 2014, qui sera la première de la saison 6 du café philosophique de Montargis : "Existe-t-on quand personne ne nous regarde ?", "Une morale sans dieu est-elle possible ?"  et "Un cosmopolitisme est-t-il souhaitable ?" C'est le premier sujet, "Existe-t-on quand personne ne nous regarde ?", qui est choisi par les participants. Après une vague de remerciements, rendez-vous est pris en septembre pour une nouvelle saison du café philo. 

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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE "FAUT-IL TROUVER UN SENS À CHAQUE CHOSE?"

    Thème du débat : "Faut-il trouver un sens à chaque chose ?" 

    Date : 9 mai 2014 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée

    Un peu plus de 70 personnes s'étaient réunis le 9 mai 2014 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée de Montargis pour un nouveau café philosophique intitulé "Faut-il trouver un sens à chaque chose ?" Il s'agissait d'une séance exceptionnelle en ce que Claire et Bruno étaient accompagnés pour l'occasion de six lycéennes, venues en tant que co-animatrices : Marine, Marion, Camille, Coraline, Alice et Caroline, représentaient la quasi-totalité de la classe de Terminale littéraire du Lycée Saint-François de Sales de Gien.

    "Faut-il trouver un sens à chaque chose ?" Au préalable, avance un premier participant, se poser une telle question c'est déjà apporter une partie de la réponse ; c'est admettre que ce questionnement a un sens. Comment interroger un tel sujet ? se demande Claire. Finalement, en vertu de quoi devrions-nous trouver un sens à chaque chose ? Et quelles sont ces "choses" ? A contrario, que signifierait ne pas en trouver ? Puis-je être dans ma vie comme détachée de toute explication qui me dépasserait ? Par ailleurs, une philosophie de vie et une philosophie pratique seraient-elles viables si l'on choisissait de n'assigner aucun sens aux choses ?

    Un intervenant souhaite apporter un éclairage sur le sujet de ce débat : parle-t-on de "trouver" ou de "chercher" ? Il est certainement question ici, souligne une des co-animatrice, d'une notion de devoir et de morale. À moins qu'une démarche de philosophie pratique nous pousse à un carpe diem salvateur (Horace), c'est-à-dire à accepter ce qui nous est imposé. Il se pourrait aussi, dit un participant, que ces deux démarches – trouver et chercher – soient complémentaires dans nos vies.

    Dans la question de savoir s'il faut trouver un sens, il y a  la notion d'assignation, ou non, d'une valeur aux choses, de repères, à l'instar de Friedrich Nietzsche qui affirmait que n'importe quelle valeur valait mieux qu'aucune. L'autre point soulevé par Claire est la notion de sens : la signification est-elle nécessaire ? Si l'on prend l'exemple d'une œuvre d'art, celle-ci doit-elle être simplement vécue et reçue tel quel ou bien doit-elle être décryptée pour être comprise et accueillie ?

    Quand on s'interroge sur le sens qu'on donne aux choses – une "auberge espagnole", est-il dit : événements, objets, relations à l'autre, etc. – le sens intègre aussi une finalité, y compris une finalité spirituelle. La signification c'est aussi l'orientation : dire "je t'aime", par exemple, cela peut vouloir autant dire "je ne te déteste pas" que "je m'engage dans une relation avec toi". Je nomme les choses, j'y mets une sorte d'étiquette – une volonté aussi. Autrement dit, je nomme les éléments et les objets, pour reprendre ce qu'affirmait Henri Bergson : je les classe, voire je les oriente. Il y a donc derrière cela une notion d'utilité. Cela peut être une utilité pragmatique lorsqu'il est question d'un objet (d'un ouvre-boîte, d'une voiture, etc.)  mais cela peut aussi être une utilité plus noble lorsqu'il s'agit de sentiments (l'amour, l'amitié, le pardon, etc.). Donner un sens, complète un participant, c'est aussi donner une définition : de quoi parle-t-on ? Trouver du sens, réagit un intervenant, est sans doute insuffler du concret dans une démarche a priori incompréhensible. Il prend pour exemple la construction du Château de Versailles au XVIIe siècle. Cette création "insensée" obéissait à des raisons politiques – voire économique, ajoute-t-il sous forme de boutade : "un investissement à long terme pour le développement du tourisme trois siècles plus tard" ! 

    Une question se pose dès lors : y a-t-il un devoir moral, voire une contrainte physique, à assigner des significations à ce qui pourrait nous arriver ? Ou bien faudrait-il, comme il a été dit précédemment,  se contenter de vivre une vie détachée de ces questions angoissantes. L'être humain se trouve dans une situation aporétique et être terrifié. Il se trouve coi devant le choix qui lui est proposé, affirme un intervenant : comprendre et être au monde ou bien être passif. 

    Cette passivité, dit une des co-animatrices de ce soir, se trouve illustrée de manière frappante dans le roman d'Albert Camus, L'Étranger. Meursaut, personnage étranger à son monde, ne veut pas trouver de sens à sa vie. Son existence est absurde. Il est indifférent et passif à chaque chose : à sa vie sentimentale, à ses proches, au décès d'autrui et même à sa propre mort. Cette posture simplifie sans nul doute le rapport au monde et aux autres : c'est en effet une chose de donner une signification à un objet, à une chaise par exemple ; c'en est une autre de donner du sens à une relation (à un "je t'aime, par exemple"), infiniment plus complexe. C'est d'ailleurs ce qui différencie l'animal de l'homme : en dehors du stimulus extérieur qui nous protège d'un danger, la conscience nous permet de revenir en arrière sur une action passée et de se projeter vers l'avenir. L'impératif catégorique du "Connais-toi toi-même" (Platon) est piétiné par Meursaut,qui choisit de subir les événements sans vivre sa vie d'homme. Ce qui nous met mal à l'aise dans le roman de Camus est également l'absence d'émotion du personnage, ces émotions qui sont aussi des catalyseurs de la recherche de sens, pour ne pas dire un besoin (culturel, spirituel, etc.) inhérent à l'homme.

    Nous retrouvons là cette problématique abordée plus tôt : trouver ou rechercher ? Qu'est-ce qui pourrait nous empêcher de voir dans la vie quelque chose d'absurde et/car subie ? Dans ce cas, nous pourrions être dans le monde déconnectés de toute signification et vivre une "vie insensée" ! Une telle vie incohérente – et pas forcément absurde et qui nous permettrait peut-être de vivre malgré tout notre vie d'homme debout (Alain). Le fou – celui qui aurait compris avant tout le monde que le monde n'a pas de sens ! – ne serait-il pas le parfait exemple de ce type d'existence, incohérente ? Vivre de manière insensée semble ne pas être possible, réagit un participant, dans la mesure où la société a son mot à dire. Le vivre ensemble l'impose, ce qui fait dire à plusieurs personnes dans l'assistance que c'est fondamentalement ce qui différencie l'homme de l'animal. 

    Chercher un sens c'est trouver des repères, dit un nouvel intervenant, à la manière par exemple des personnes sans emploi que l'on tente de remettre sur une voie. L'action peut, par contre, être un moyen d'avancer, sans y mettre ce trop-plein de signes et vivre dans le mouvement. Cette assertion est discutée. Agir et se donner un ou des buts – professionnels, personnels, sportifs ou autre – c'est en soi donner une orientation et, par là, un sens à sa vie. D'ailleurs, pour dépasser des obstacles qui se dresseraient devant nous, le rappel du sens permet aussi de les dépasser et d'être dans le monde.

    Comment appréhender ce monde justement et faut-il y trouver un sens ? Cette question posée par Claire nous interroge sur la recherche de la vérité, qui est par exemple l'objectif de la justice. La véracité importe finalement peu : l'essentiel est d'avoir des repères, tels ces aveugles capables de s'orienter dans notre monde grâce à d'autres vecteurs. D'où, ce problème de William Molyneux : que se passe-t-il lorsqu'un aveugle recouvre la vue ? Pourra-t-il reconnaître des objets sans les toucher ? Certains films de science-fiction appréhendent le sens et le réel de manière inédite et troublante, capables "de nous mettre la tête à l'envers" (Inception pour ne prendre que cet exemple). 

    Si, en tant que sujet, je donne le sens à l'objet – dans son sens le plus large : choses matérielles, relations, événements, etc. – que j'ai en face de moi, est-ce que je ne trahis pas cette réalité en lui donnant une signification ? Dit autrement, assigne-t-on du sens à une chose parce que l'on est incapable de vivre sans repère ? L'école philosophique des gestaltistes a théorisé la Psychologie de la Forme (Gestaltpsychologie) : ils affirment que l'être humain est ainsi fait qu'il ne peut pas pouvoir faire sans sens, et plus précisément sans forme. Le monde lui été donné brut et ne peut pas être analysé par notre cerveau s'il ne lui assigne pas des formes, qu'elles soient véritables ou non (cf. aussi ce lien). À leur suite, Henri Bergson affirme que nous ne sommes pas "véritables" au monde. Nous collerions des étiquettes sur tel ou tel objet et ces étiquettes permettent de donner des repères et s'orienter. Faut-il donc tout signifier ou devrions-nous vivre le monde en spectateur, contemplatifs ? Henri Bergson, encore lui,  parle de l'art et affirme que lorsqu'un peintre représente des objets sur une toile – les pommes de Cézanne, par exemple – il en retire l'aspect pragmatique : ces pommes ne sont plus des pommes – tout comme la pipe de Magritte n'en est pas une, cf. ce lien ! Or, le spectateur va tout de même considérer que ces "fausses pommes" en sont. Tout se passe comme si en enlevant le côté utile et utilitaire de tel ou tel objet, ceux-ci sont vus tels qu'ils sont et retrouvent pleinement leur sens. 

    Sommes nous capables d'apposer des sens à des choses moins rationnelles. Ne faudrait-il pas mieux laisser les choses avoir leur propre sens, sans chercher à les interpréter ? Cette question se heurte à notre appréhension de l'Histoire. Les événements historiques acquièrent un sens, mais seulement a posteriori. À l'heure où plusieurs commémorations rythment notre actualité (70 ans du Débarquement de Normandie, centenaire du début de la première guerre mondiale), il est admis que nombre de vérités, jugées incontestables à une certaine période, sont réexaminés avec le temps : ainsi, les fusillés pour l'exemple pendant la guerre 14-18 ne sont plus du tout considérés comme des "traîtres à la Nation" de nos jours. 

    L'expression courante "cela n'a pas de sens" paraît intenable. Les faits ne peuvent pas s'appréhender bruts, sans une signification ou une orientation intelligible. La logique du bonheur pourrait résulter a contrario du refus d'une compréhension du monde, à l'image de Candide. "Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes", affirme le personnage de Voltaire : je n'ai pas à trouver du sens car il est là, devant moi. Disons aussi que les religions proposent aussi ce genre de pensées : les événements passées sont passées et un ordre invisible régit notre monde. Les stoïciens affirment de leur côté qu'il y a ce qui dépend de moi et ce qui n'en dépend pas. Ce qui ne dépend pas de moi, je dois m'en détacher, sans trouver du sens. Quant à ce qui dépend de moi, il est admis que cela représente une part relativement tenue.     

    Donner du sens participe aussi à une forme d'engagement mais aussi à une forme de cohésion des sociétés humaines. L'absence de sens pourrait signifier quelque part que tout est permis. Dire "Chacun sa vérité" ou "Les goûts et les couleurs se valent" ne serait-ce pas "un relativisme de mauvais aloi" ? Le sens que l'on donne aux choses est à tout le moins relatif. Les religions vivent sur des vérités et des repères différents. Si Blaise Pascal proclame justement : "Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà", pour René Descartes "le bon sens est la chose la mieux partagée au monde" (Discours de la Méthode). Mais est-ce que ce bon sens, s'interroge un intervenant, est suffisant pour donner du sens à sa vie ? Claire répond que selon le même Descartes, c'est une chose de l'avoir, ce bon sens, c'est une autre chose que de "l'appliquer bien", et a fortiori de le partager pour en faire un "sens commun" (cf. aussi ce lien). Un intervenant réagit à ce sujet : "Il n'y a pas de sens unique même s'il y a souvent du sens commun." 

    Un participant se demande si la recherche du sens ne peut pas être comparée aux théories scientifiques : elles ne servent qu'un temps, aussi longtemps qu'elles fonctionnent, jusqu'au jour où on leur donne un autre sens qui convient davantage. "On n'est pas sensible à tout ; mais on n'est pas insensible non plus", dit un autre intervenant : le sens fait intrinsèquement partie de l'homme. Une des co-animatrice en revient à la Psychologie de la Forme : chaque chose a un sens mais pour soi uniquement, ce qui  vient en contradiction avec la religion, véhicule de vérités et de sens pris dans un... sens collectif. Du coup, lorsque Nietzsche proclame que "Dieu est mort", cela implique que tout est permis et que c'est l'individu qui se réapproprie la recherche de sens. 

    Dans le monde, Jean-Paul Sartre dit que nous sommes condamnés à être libres, obligés de faire des choix, en permanence. Après la mort de Dieu (Nietzsche ), ce dont on a accusé Sartre c'est de pratiquer une philosophie du désespoir car aucun être immanent ne me sauverait et je n'ai pas la possibilité d'être guidé ni pardonné en dernier ressort. La recherche de sens est d'abord un acte libre. Est-ce à dire que cette recherche est simple ? Non. Certaines personnes ont trouvé leur sens, définitivement. Ces gens-là, Sartre ne les envie pas et considère qu'elles sont posthumes à elles-mêmes.  

    Une intervenante aborde la question des religions en tant que pourvoyeuses de vérité, pour ne pas dire de "valeurs communes". Des valeurs qui peuvent aussi aider à adopter et adapter une philosophie pratique. Créer son propre sens, admet Claire, peut être jouissif et appartenir à un idéal de liberté. Pour autant, admettre que tout vaut tout, remiser au placard toutes les valeurs morales, est considéré par nombre de psychologues comme nocif, à commencer par l'éducation des enfants. Le sens fait sens justement en ce qu'il créé des repères pour la vie. Dans cette optique, les valeurs communes – y compris religieuses – peuvent nous rassurer. Un autre exemple, celui de la justice, nous interroge en ce qu'il apparaîtrait que cette institution est interrogée sur ce qu'il faut faire ou non. La justice deviendrait référent. Tout se passe comme s'il y avait une injonction sociale pour que les juges et les avocats décident des valeurs communes pour vivre en société. D'où ce danger que la société en deviendrait dépendante ! Il est, là, aussi question de pouvoir, cette mainmise qui a pu – et qui est encore – le reproche fait aux religions.   

    "Sous prétexte de sens, il peut y avoir beaucoup de complaisance", affirme un intervenant : l'esprit de système peut se baser sur cette soif de sens pour trouver un sens commun qui peut à la longue devenir sclérosant, voire aliénant. Il y a un côté rassurant dans le système, sans même parler d'esprit grégaire. Cette satisfaction mentale rassurante est illustrée par ces vers de Louis Aragon : "Vous voudriez au ciel bleu croire / Je le connais ce sentiment / J'y crois moi aussi par moments / Comme l'alouette au miroir / J'y crois parfois je vous l'avoue / A n'en pas croire mes oreilles / Ah je suis bien votre pareil / Ah je suis bien semblable à vous."

    L'on parle de satisfaction ; pourquoi ne pas parler de cette quête du bonheur ? Une quête du bonheur mais aussi l'appréhension de la mort et le désir de bien mourir. Comme le dit Claire, pour bien mourir, il faut avoir bien vécu, c'est-à-dire avoir trouvé son sens et avoir pris ses responsabilités. 

    Cette quête de sens, une quête pour la vie, est capitale pour se mouvoir dans la vérité, voire trouver une justification a posteriori afin de se conforter dans ses propre choix. Une personne accepte sa mort – par exemple un patient dans des soins palliatifs – à partir du moment où sa vie lui paraît cohérente. Ainsi un sentiment de plénitude aide à accepter notre propre mort. Dès lors, le "Connais-toi toi-même" socratique semble avoir trouvé un aboutissement.

    Pour aller plus loin dans ce débat, retrouvez cette émission de La Philosophie au Comptoir (C2L) qui est consacrée à ce sujet.

    Trois sujets sont mis au vote en fin de débat : "Suis-ce ce que la culture fait de moi ?", "Avons-nous ce que nous méritons ?" et "Une morale sans Dieu est-elle possible ?" C'est le sujet  "Avons-nous ce que nous méritons ?" qui est élu et qui fera l'objet d'un débat lors de la séance du 13 juin 2014, la dernière de cette saison 5 du café philosophique de Montargis.

     

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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE "QU'EST-CE QUE L'AMITIÉ ?"

    Thème du débat : "Qu'est-ce que l'amitié ?" 

    Date : 8 novembre 2013 à la Brasserie du Centre commercial de la Chaussée.

    Le vendredi 8 novembre 2013, environ 120 personnes étaient présentes pour une nouvelle séance du café philosophique de Montargis intitulée "Qu’est-ce que l’amitié ?" 

    Pour commencer le débat, Claire cite Jean-Jacques Rousseau : "Il y a plus d’amour dans l’amitié que dans l’amour lui-même parce qu’il n’y a pas d’amour-propre". Y aurait-il donc plus de noblesse dans le sentiment amical que dans le sentiment amoureux ?

    Une question à se poser est celle de savoir si l’amitié est dénuée d’amour, voire si elle s’y oppose. Une participante réagit en mettant en avant la dimension sexuelle dans l’amour. Là, sans doute, se situe une forme d’intéressement, ce que n’a pas, a priori, l’amitié ("Amitié : mariage de deux êtres qui ne peuvent pas coucher ensemble", disait Jules Renard). C’est sans doute ce qu’implicitement veut dire Jean-Jacques Rousseau lorsqu’il parle de cette soif d’amour propre. Ne s’agirait-il pas d’un "désir sexuel", qui n’est pas présent dans l’amitié ? Son absence fait que le sentiment amical est traditionnellement considéré comme plus noble : "Il est plus ordinaire de voir un amour extrême qu'une parfaite amitié" écrivait le moraliste Jean de La Bruyère.

    Ne peut-on pas parler d’une forme de narcissisme dans l’amour, dans la mesure où ce sentiment permettrait de se chercher soi-même ? Au contraire, l’amitié serait un peu plus pur car ce serait un amour de bénévolence par excellence : je donne tout à l’autre sans rien attendre en retour, sans aspect passionnel. Pour Jean-Paul Sartre, dans l’amour on a un rapport de sujet à objet alors que dans l’amitié je prends l’autre comme mon égal. 

    Comment définir ce qu’est l’amitié ? Un participant considère que l’amitié n’est pas mesurable, dans la mesure où il n’y a pas d’indicateurs. Si l’on continue la différence avec l’amour, l’amitié a la particularité d’être considérée comme plus vérace que l’amour, qui charrie souvent son lot d’illusions. L’amitié se vivrait alors que l’amour se déclarerait et se penserait. Mais l’amitié peut également reposer sur des fondations biaisées, réagit un intervenant et, à l’instar de l’amour, avoir comme corollaires trahisons, malentendus ou incompréhensions. Un autre participant souligne qu’une différence notable entre l’amour et l’amitié, différence pas si anecdotique que ça, réside dans la notion de cohabitation. Aujourd’hui, les amis ne vivent en général pas ensemble (si l’on omet certains couples ou bien des communautés marginales). Au contraire, la plupart du temps les couples formés dans le cadre d’une relation amoureuse sont dans un quotidien qui vient à brouiller les liens entre ces deux personnes. Dans l’amitié, ce lien, non pollué par la trivialité des choses domestiques, garde une certaine pureté et une pérennité. Une pureté qui n’est pas étrangère à l’absence de désir sexuel. 

    Un tel désir est-il réellement absent dans l’amitié ? Un rapprochement charnel n’est-il pas possible ? Il y a certainement une forme d’élection physique dans la relation amicale, ce que plusieurs personnes du public confirment. Preuve en est que le premier rapport amical est celle de la rencontre incarnée, souvent survenant à l’improviste. Ce qui fait dire que la séduction est là, que ce soit pour un homme ou pour une femme, sans pour autant qu’il y ait passage à l’acte. Une participante évoque toute la beauté d’une rencontre amicale avec une jeune femme ("Béatrice"), rencontrée des années plus tôt. Elle témoigne d’un "coup de foudre amical", sans pour autant qu’il y ait attirance physique. Ce qui ne veut pas dire, ajoute-t-elle, que la jalousie soit absente. On peut être assurément possessif en amitié en raison de cette affinité élective évoquée plus haut. 

    "On ne choisit pas ses amis", dit encore un intervenant : on peut avoir envie de nouer (voire renouer) une relation amicale. Encore faut-il qu’il y ait réciprocité de ce désir. Or, en amour, fait observer Bruno, la réciprocité n’est pas forcément au rendez-vous. 

    Si l’on parle de définir ce qu’est l’amitié, Claire pose cette question : qu’est-ce qui distingue l’ami, du copain, du compagnon ou de l’allié ? L’amitié et l’ami peuvent prendre plusieurs visages, est-il affirmé tout au long du débat de ce soir : l’amitié fusionnelle ou inconditionnelle, la notion d’âme-sœur, l’ami comme seconde famille, celle de circonstance, voire l’ami Facebook (nous y reviendrons) et celle des réseaux sociaux, professionnels ou non ! Il y a assurément plusieurs degrés dans l’amitié, comme le dit une intervenante. Finalement, est-il dit encore, et pour reprendre une citation de Hervé Lauwick, "un ami, c'est quelqu'un qui vous connaît bien et qui vous aime quand même".  

    Selon une autre intervenante, l’amitié idéale pourrait avoir comme caractéristique principale la pérennité. Ce qui en fait quelque chose de plus rare. Claire évoque la rencontre entre Marceline Loridan-Ivens et Simone Veil dans les camps de la mort : "j’ai enfin compris que cette femme allait faire partie des femmes de ma vie" dit-elle en parlant de la future ministre (en lire plus ce lien). Il y a, nous l’avons dit, cette idée du coup de foudre déjà évoqué. Mais il y a aussi exprimé une forme d’intéressement. Un intéressement si fort que la jalousie n’est pas exclue. Une participante réagit en affirmant que tout échange – amical, amoureux ou autre – implique quelque chose en réponse. Un participant considère ceci : "Quand on aide un ami, on n’attend pas à recevoir quelque chose de lui en retour mais on attend quelque chose de lui malgré tout". L’absence de toute réciprocité peut mettre un danger cette relation amicale.

    Puisque l’on utilise le terme d’"élection", peut-il y avoir la possibilité de créer une "communauté d’amis" (Montaigne). Aristote parle de polyphilia dans Éthique à Nicomaque, une communauté d’amis égalitaire. Cette philia, dit Bruno, est l’amitié civique grecque. C’est un type d’amitié absent aujourd’hui dans nos sociétés, pour qui l’amitié se définit d’abord comme une relation intra-personnelle. La polyphilia a vocation à être une base sociale très forte et à être facteur d’entraide et de solidarité. Au contraire, dans nos cultures occidentales, c’est l’État, un État désincarné et parfois bureaucratique, qui a en charge d’aider les citoyens.

    Cela n’a pas toujours été le cas. Bruno évoque la plus célèbre histoire d’amitié de la littérature française, celle entre Montaigne et Étienne de La Boétie ("Parce que c’était lui, parce que c’était moi"). Il n’est pas anodin de préciser que cette amitié, née durant le drame des terribles Guerres de religion, n’aurait certainement pas pu s’épanouir sans prendre la forme d’une philia, cette amitié civique : nous nous rencontrons, nous sommes amis et nous restons ensemble dans une "communauté d’amis", pour le meilleur et pour le pire. Nous avons bien là l’exemple d’une amitié qui n’est pas entièrement désintéressée. 

    Cette philia n’a pas entièrement disparu dans nos époques modernes : citons les amitiés formés dans les rangs des Résistants durant la seconde guerre mondiale, dans les tranchées de la première guerre mondiale ou bien parmi les militants communistes (texte de JP Vernant). 

    Dans la philia, c’est l’échange qui fait sens. Une jeune participante cite à ce sujet David Foenkinos : "J’ai sans doute entendu dire qu’un véritable ami c’est quelqu’un qu’on peut appeler en pleine nuit lorsque l’on se retrouve avec un cadavre sur les bras. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai toujours aimé cette idée. Il y a des gens qui se demandent ce qu’ils feraient s’ils gagnaient au Loto. Moi, je me demande qui j’appellerais le jour où je devrais me débarrasser d’un corps, car il est très peu probable que je gagne un jour au Loto. Je parcours la liste de mes amis et j’hésite. Je pèse le pour et le contre d’une lâcheté éventuelle. Et puis, je me rends compte que le choix est plus complexe que prévu. Aimer un ami c’est aussi éviter de l’impliquer dans une histoire aussi sordide que risquée."

    L’amitié est omniprésente dans nos sociétés, même si elle ne prend pas la forme de la polyphilia antique. Cependant, il y a sans doute un peu de cette amitié civique dans les réseaux sociaux. L’ami Facebook (cf. lien vers cette publicité) est un emprunt à l’amitié anglo-saxonne (friendship), plus "lâche" et plus éphémère que l’amitié telle que nous la concevons dans notre idéal français (celle de Montaigne et La Boétie). Cette amitié "sociale" (nous dirions "civique") peut se défaire en un clic de souris et en quelques secondes : plus que dans la "vie réelle", on peut "changer d’ami comme de chemise", pour reprendre l’expression d’un intervenant. 

    Quel est le rôle de cet ami si on parle d’intéressement et peut-on vivre sans ami ? L’intéressement en question n’est-ce pas la compréhension et l’oreille ? Comme le dit un intervenant, "la nature nous a donné deux oreilles et une bouche afin d’écouter deux fois plus que parler". L’ami(e) est certainement celui ou celle qui écoute, voire conseille. L’ami peut être celui qui dit la vérité, coûte que coûte, comme le disent Aristote ou Molière (Alceste). À moins que l’ami ne soit celui qui se tait, dans le respect, sans jugement : "Je n’ai rien trahi. Car je n’avais rien à trahir. Je me suis interdit de vouloir connaître les secrets de mon ami et je ne les connais pas" (André Hardellet). L’ami pourrait également être celui qui garde notre jardin, en s’interdisant de pénétrer dans notre maison !

    Nous avons dit toute l’importance du rôle de l’affinité élective : la personne "choisie" l’est pour son essence, "pour ce qu’elle est vraiment". Et, plus encore, entretenir ce sentiment se fait dans une volonté qui est tout sauf désintéressée. J’attends de mon ami des conseils ou, à tout le moins, une forme d’acquiescement. En réalité, "on choisit le conseilleur" car on sait inconsciemment ou consciemment quel(s) avis l’on va recevoir de cette personne élue au nom de l’amitié. À ce sujet, c’est Sartre qui parle dans L’Existentialisme est un Humanisme de la polyphilia et de ses limites aristotéliciennes, à savoir que je ne peux pas donner autant, égalitairement, à tous mes amis. Pour Sartre, l’amitié a ce rôle de nourriture spirituelle, à ce ceci près et contrairement à l’amour, qu’elle est plurielle. Et, nous dit Sartre, selon les circonstances et selon les besoins, je vais m’adresser à tel(le) ou tel(le) ami(e) dont je sais qu’il/elle va me répondre ce que je veux entendre. Lorsque je suis face à une interrogation, il faut que je trouve dans mon cercle de relations l’ami ad hoc qui donnera l’avis qui irait dans mon sens.  

    Que la pérennité ne soit pas au rendez-vous est courante. Pour revenir à Montaigne et La Boétie, il faut avoir à l’esprit que cette amitié célébrissime et considérée comme un modèle n’a duré que quatre ans et s’est terminée avec le décès de La Boétie à l’âge de trente-deux ans (en 1563, alors que Montaigne est décédé en 1592 !).

    Cela dit, lorsque ce n’est pas la mort qui met fin à l’amitié, elle peut s’arrêter subitement. Voilà qui peut surprendre, alors même que nous avons dit que le sentiment amical est souvent considéré comme un idéal ? Si une amitié prend fin, répond un intervenant, cela est souvent parce que des conditions ne sont plus réunies. Ce lien ne peut pas perdurer car des attentes qui ne sont plus satisfaites. Il convient de tenir compte des changements survenant au cours de nos vies et qui peuvent entraîner la fin de cette affinité élective ? L’amitié, nous l’avons dit avec la polyphilia, répond souvent à des besoins. Comme le disait encore David Foenkinos : "Il y a des gens formidables qu’on rencontre au mauvais moment et il y a des gens qui sont formidables parce qu’on les rencontre au bon moment.

    À partir du moment où l’amitié est là, dit Claire, la pérennité est attendue comme une condition sine qua non de ce sentiment rare : "On est ami(e)s, à la vie à la mort". Or, si une brouille vient à surgir, si un désaccord, voire une broutille, met un coup de griffe à cette relation que l’on pensait solide comme le roc, est-ce à dire que ce qui a été vécu jusqu’alors était de l’ordre de l’illusion ou bien à une chose sans importance ? Une participante reconnaît que l’amitié peut ne pas durer – comme l’amour d’ailleurs. Toutefois, cela n’enlève rien aux belles histoires et aux apports mutuels. D’ailleurs, selon les circonstances de l’existence, une amitié peut être comme suspendue dans le temps et l’espace puis reprendre comme si de rien n’était : "On reste ami, finalement !"

    Il n’en est pas moins vrai que la fin d’une relation amicale sonne dans l’entourage comme une incompréhension, voire un tsunami : "Vous ne vous parlez plus ? Mais pourquoi ? Vous étiez tellement ami(e)s !" La fin d’une amitié pourrait s’apparenter à un deuil cruel. La reconstruction est possible mais il s’agit d’une perte de repères et cette reconstruction est difficile. L’amitié perdue reste une perte incalculable dans la mesure où, d’une amitié disparue, il reste toujours quelque chose, un lien indicible ("Les blessures d'amitié sont inconsolables" écrivait Tahar Ben Jelloun). Il est toutefois possible, est-il affirmé, que les liens dissolues, en raison de futilités ou de confiance trahie, ne soient renoués grâce au pardon.  

    Claire cite à ce sujet la rupture d’amitié entre Jean-Paul Sartre et Albert Camus. Une brouille – philosophique, et qui n’avait rien de désuète ! – est intervenue entre les deux hommes, au point qu’ils ont fini par ne plus se parler. Lorsque Camus est décédé en 1962, Sartre a très mal vécu qu’ils n’aient plus été amis à ce moment. Il écrit : "Nous étions brouillés. Une brouille, ce n’est rien. Juste une façon de continuer à vivre ensemble dans le seul monde qui nous est donné." Il y a cette idée que l’échange et les liens perdurent malgré les choses de la vie qui peuvent nous séparer. 

    Car le véritable ami pourrait aussi être celui que l’on reconnaît a posteriori. Ce deuil nous fait cruellement ressentir la perte d’une amitié que l’on n’avait pas expérimentée jusqu’alors. Sans doute est-ce aussi le sens des réflexions de Sartre à l’égard de Camus.

    D’ailleurs, si brouille il y a, contrairement à l’amour, cela ne fait pas de cet ami quelqu’un que l’on n’aime plus du tout. Il peut y avoir désaccord et absence de contacts mais cela n’en fait pas un monstre. Cela reste quelqu’un avec qui l’on a partagé énormément. Les partages et les choses vécues ensemble font de cette personne – de celui ou celle qui a été notre ami(e) – quelqu’un que l’on traite et que l’on traitera avec bienveillance malgré tout. 

    En conclusion de ce débat, un participant souhaite réagir ainsi : "il n’y a pas d’amitiés, il n’y a que des preuves d’amitié", pour reprendre un célèbre dicton. Bruno clôt la séance par une citation d’Albert Camus au sujet de Roger Martin du Gard, un ami qu’il pleura à sa mort : "La seule présence de cet homme incomparable aidait à vivre."

    La prochaine séance du café philosophique de Montargis sera une séance décentralisée car elle aura lieu à La galerie d’art de l’AGART à Amilly, le 29 novembre 2013. Le débat portera sur cette question : "Un bon artiste est-il le Surhomme ?"  

    Philo-Galerie

    Les illustrations de ce compte-rendu sont les portraits d'amis dans le monde des arts, de la littérature et, bien entendu, de la philosophie : Depardieu et Dewaere, Boileau et Narcejac, Montaigne et La Boétie, Rivière et Alain Fournier, Sartre et Camus.

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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE "QU'EST-CE QU'UNE VIE RÉUSSIE?"

    Thème du débat : "Qu'est-ce qu'une vie réussie ?" 

    Date : 28 juin 2013 à la Brasserie du Centre commercial de la Chaussée.

    Environ 60 personnes étaient présentes pour ce dernier café philosophique de la saison. Le débat de ce vendredi 28 juin était intitulé : "Qu’est-ce qu’une vie réussie ?"

    Un premier participant réagit à cette question par une autre question : "Parle-t-on de réussir sa vie ou de réussir dans la vie ?" Il s’agit d’une nuance de taille, tant la réussite sociale et professionnelle prend souvent le pas sur la poursuite de notre réussite en tant qu’hommes et femmes de raison. Or, il apparaît que réussir sa vie est possible malgré une carrière professionnelle modeste. Il y a une prétention à prétendre que l’on a réussi sa vie ou que l’on réussit sa vie, affirme un participant. Cependant, il n’en reste pas moins vrai que cette question se pose spécialement lorsque l’on a des choix importants à faire  dans les domaines professionnel, sentimental ou familial. Mieux, aujourd’hui il y a assurément une injonction sociale à réussir sa vie personnelle. Bruno souligne par ailleurs que l’approche individualiste de la réussite est un concept relativement moderne : pendant des siècles, la réussite de tel(le) ou tel(le) consistait d’abord à faire partie d’un groupe et à s’y insérer : que l’on pense aux sociétés chrétiennes sous l’Ancien Régime ou bien aux humanistes désireux d’apporter leur pierre au progrès et à la civilisation.

    "Réussir sa vie" pose un problème philosophique de taille, dit Claire, en ce que cette expression tendrait à prouver que notre vie peut être notre œuvre. Cela signifierait que nous pourrions nous détacher de notre vie, la penser comme un objet autonome et la mesurer comme réussite. Il y a là une question fondamentale à soulever : peut-on faire de sa vie son œuvre ? Est-on dans sa vie un existant, empêtré sans pouvoir prendre suffisamment de recul pour voir ou penser sa propre vie ? Une intervenante émet l'idée que la réussite ou non de sa vie se décide de manière posthume. A posteriori, c’est autrui qui jugerait de la réussite ou non de ma vie. Par conséquent, ma vie ne serait mon œuvre - ratée ou non - qu’à partir du moment où elle serait achevée, autrui se plaçant comme seul juge. Pour autant, réagit une personne du public, réussir c’est se placer au préalable comme acteur de sa propre vie. Réussir impliquerait donc que j’agisse à cette fin. 

    A ce sujet, il y a une distinction entre vie contemplative (vita contemplativa) et vie active (vita activa). Cette distinction a notamment été soulignée par Hannah Arendt. Nous pouvons dans notre existence être maîtres de ce que nous faisons, acteurs de notre propre existence, avec la volonté de nous construire en même temps que notre identité (vita activa) ; mais nous pouvons également être dans la posture du sage antique (vita contemplativa), dans un lâcher prise permanent, avec la contemplation de sa vie comme œuvre. Dans ce dernier cas, nous ne devons pas être dans une contemplation béate et satisfaite mais dans la pratique de l’épokè (ἐποχή), une prise de recul spéculative au sein de laquelle on prend le temps de se regarder, de s’écouter, de s’intéresser à ce qui compte et à ce qui ne compte pas. Il s’agit de la dynamique du lâcher prise. Cette pratique est bien connue puisque la philosophie antique, dévoyée ou non, revient beaucoup au goût du jour. À l’origine, on retrouve ce concept chez les StoïciensÉpictète et Marc-Aurèle pour ne citer qu’eux. Dans leur optique, il faut prendre le temps de s’arrêter sur soi, savoir qui on est, ce que l’on veut, ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas (Manuel d'Épictète, cf. ce lien). 

    Qu’est-ce qui se joue fondamentalement dans ce concept de réussite ? Il semblerait pour beaucoup que ce soit la recherche du bonheur. La philosophie définie comme "amour de la sagesse" n’est rien d’autre que la quête de la vérité entendue comme forme de plénitude face à soi-même et d’accomplissement de soi. 

    Claire s’arrête sur Épicure et sa Lettre à Ménécée (cf. lien). Comment être heureux ? se demande-t-il. Suis-je heureux tout seul ou avec l’autre ? Et est-ce qu’il faut réussir sa vie absolument ? Il y a une injonction sociale, nous l'avons dit, à réussir sa vie. Une autre approche serait de considérer que ma vie au départ est a priori subie. Je n’ai pas demandé à naître sur cette terre. Pourquoi la réussite de cette vie non désirée devrait-elle être un objectif ? Ne pourrais-je pas traverser mon existence tel un fantôme en me laissant porter au gré des événements ? Une intervenante réagit ainsi : un tel postulat – le détachement total et le refus de toute recherche d’un accomplissement personnel – peut conduire paradoxalement à conduire sa vie harmonieusement, sans trahison et peut constituer une forme de réussite ! L’injonction n’est plus respectée, certes, mais une forme de réussite peut être au rendez-vous…

    Or, il y a là une question fondamentale : est-on d’abord heureux lorsque l’on est dans cette démarche de connaissance de soi (le "connais-toi toi-même" platonicien) ou bien lorsque l’on est maître de sa propre vie, c’est-à-dire dans nos actes ? Une participante répond que la réussite passe par la résolution des conflits entre notre identité et nos actions (dans la vie personnelle, professionnelle ou familiale). Il est question d’harmonie, ce que Friedrich Nietzsche, reprenant Pindare, a résumé par cette citation : "Deviens ce que tu es". 

    Comment est-ce possible ? Et comment mesure-t-on cette réussite ? Dépend-elle d’un salaire, du nombre de semaines de vacances, d’avantages divers et variés, du nombre d’enfants que l’on aura élevé ? Certes non. Outre que la réussite est subjective, comme il est rappelé, elle est aussi plurielle. Par ailleurs, ajoute cette intervenante, une réussite peut se jouer en dehors des objectifs que je m’étais donné durant ma jeunesse. La réussite peut s’avancer masquée, à l’image du morceau de trompette joué un soir par le personnage principal du Pendule de Foucault d’Umberto Eco (cf. cet extrait). On peut également penser au "rosebud" de Citizen Kane (cf. la bande annonce de ce film).

    Les rêves de notre jeunesse ou, dit autrement, les projets que je me suis fixés un certain moment ne jouent-ils pas cependant pleinement leur rôle ? Peut-on "rêver sa vie", au risque "de se faire du mal" ? Est-on dans notre existence dans une stratégie afin de réaliser un objectif tel l’enfant souhaitant devenir astronaute ou bien danseuse étoile ? Ou bien actualise-t-on des potentialités dans des réévaluations perpétuelles ? Il a été question plus haut d’harmonie : n’est-on pas dans une harmonisation perpétuelle de notre existence, d’adaptation au fil des événements qui surviennent – par exemple faire le choix d’une nouvelle carrière professionnelle selon telle ou telle circonstance. N’adapte-t-on pas notre existence au gré de désirs soudainement révélés ?      

    Le "rêve" apparaît  pour certains participants comme un mirage. La réussite ne passe-t-elle pas avant tout par le passage successif dans notre existence d’étapes que l’on franchirait les unes après les autres, en s’en sortant le mieux possible, sans conflit particulier ? Finalement, ce dont il est question ici, réagit Bruno, est l’appréhension du présent comme seul horizon – le fameux "carpe diem" du poète épicurien Horace ("Prend le jour qui s'offre, ne fais pas crédit à demain", cf. cet extrait). Cette philosophie pratique évoquée, réagit Claire, est une philosophie antique mêlant épicurisme et stoïcisme : tous les plaisirs ne sont pas à désirer ni toutes les souffrances à refuser ; il faut à chaque fois que l’on passe une étape prendre le temps de faire sa vie son œuvre. 

    Or, une nouvelle question se pose : si la réussite se juge à la fin de sa vie, comme il a été dit plus haut, quand est-ce que ce jugement peut avoir lieu si l’on considère que cette fin - notre fin - peut subvenir à tout moment ? Si comme Montaigne nous affirmons : "Il ne faut juger notre heur qu'après notre mort", dans quelle mesure "réussit-on sa vie", là, maintenant ? Cette interrogation est capitale : personne ne sait à quel moment notre vie va s’arrêter ! En outre, une période de grande sérénité peut s’arrêter subitement. Comme un participant le dit, je peux être heureux et en pleine harmonie jusque vers soixante-dix ans avant de traverser des tourments et des malheurs qui mettront à mal cette réussite que j’avais touché du doigt. Dans ce cas, est-on capable de faire le bilan de sa propre vie. N’est-ce pas l’autre qui va décider a posteriori de la réussite ou non de mon existence ? 

    Cet accomplissement de soi, nous avons dit qu’il pouvait être dans une démarche de vita contemplativa et de connaissance de soi, telle que la philosophie antique nous l’enseigne. Mais plusieurs participants considèrent que la réussite passe aussi par une vita activa, à la recherche d’un but. Et notamment d’un but dans la société. Pour autant, ces deux démarches ne pourraient-elles pas être liées, se demande Claire ? Ne pourrait-on pas être à la fois un existant – on est dans sa vie et on essaie de passer les étapes les unes après les autres – et en même temps donner un sens dans nos actes. Et dans ce cas, le regard d’autrui est capital autant que les apports aux autres. Ma vie deviendrait alors une lutte pour la reconnaissance par autrui, condition pour une réussite de ma propre existence. 

    N’est-ce pas antinomique avec la philosophie antique et notamment le stoïcisme ? se demande Bruno. Le retour sur soi et la recherche de la sagesse me placerait d’emblée en dehors de la sphère sociale. Claire pondère cette vision en parlant d’Épicure qui considère qu’il y a une dimension morale dans le bonheur. Si l’on fait un bond dans le temps jusqu’à la deuxième moitié du XXème siècle, on retrouve des membres de  la Beat Generation (Jack Kerouac pour ne citer que lui) s’inscrivant en marge de la société pour s’accomplir soi-même, mais en même temps ne pouvant faire abstraction de leurs contemporains. C’est aussi tout le message du personnage principal du film Into The Wild choisissant de tout quitter – familles, carrière, petite amie – pour se retrouver dans le Grand Nord ; il laissera finalement une épitaphe bouleversante : "Le bonheur ne vaut que s’il est partagé" (cf. la bande annonce de ce film).  

    Dans ce rapport au monde, une participante soumet l’idée que notre vie doit se vivre comme une petite chose, le fragment atomique d’un cosmos que je peux essayer d’influer. Claire et Bruno retrouvent là l’influence antique de la philosophie atomiste. La réussite est aussi une question de mode autant qu’une idée universelle : toute croyance mise à part, dit Claire, nous avons conscience de notre place au monde autant que de l’éphémère de notre propre existence. Bien que simple "atome", je sais aussi que mes actes contribuent à ce monde. Et rater sa vie peut contribuer ad contrario à faire flancher cet univers. Le bonheur, finalement, se trouve dans la morale, "une morale intéressée et avec les autres".      

    Réussir sa vie passerait en tout cas par une recherche perpétuelle d’actions à accomplir, faute de quoi l’on peut se retrouver, comme le dit Sartre, "posthumes à nous-mêmes" (L’Être et le Néant). L’injonction de réussite n’est donc pas simplement un effet de mode mais aussi une question existentielle. Claire cite le philosophe français dans un autre livre, L’Existentialisme est un Humanisme. Au début de cet essai, il se pose cette question : d’où naît l’angoisse existentielle ? Elle vient, répond-il, de cette prise de conscience fondamentale : je choisis et/ou je choisis de ne pas choisir. L’angoisse existentielle offre ainsi deux alternatives : le désespoir et un formidable espoir. Plus que le "Qui suis-je ?" je dois sans cesse me poser cette question : "Que vais-je devenir ?" Le danger et l’échec, à cause de mes actions, m’attendent au coin de la rue. Mais ils ne me condamnent pas sûrement car j’ai cette liberté de changer et de me changer, ce qui est aussi une responsabilité angoissante. Mieux, parce que l’existence est un pis-aller, ne pas choisir c’est aussi faire un choix qui peut être lourd de conséquences. Cette liberté me donne aussi la possibilité de m’amender par mes actes. Comme le rappelle une participante, un criminel peut s’affranchir et se reconstruire : il n’est jamais trop tard pour philosopher, comme le dit Épicure et, pour reprendre l’adage populaire, il n’est jamais trop tard pour bien faire. Finalement, une question essentielle se pose lorsque je me projette vers la réussite de ma vie : "Que dois-je faire ?"

    Mais si je considère ma vie comme une œuvre, n’y a-t-il pas le danger que je prenne une partie pour un tout ? Si l'on réfléchit à une philosophie de vie, une personne auteur d’un acte immoral et criminel peut-elle avoir l’opportunité de refaire sa vie et de se racheter pour devenir autre ? Et même si cette personne peut changer, en partant du postulat existentialiste que je suis ce que je fais va-t-elle pouvoir reconvertir sa vie totalement ? Une rédemption n'est-elle pas vaine ? L’angoisse est prégnante, l’acte immoral pourrait m'avoir pollué et condamné pour de bon en tant qu’homme moral. Mes actes finalement m’engagent, sans retour en arrière possible, à l’exemple des efforts vains de l’héroïne du film Camille redouble pour changer (cf. la bande annonce de ce film). Le retour en arrière est vain et seul le présent importe, répètent les Stoïciens. Sénèque, dans Lettre à Lucilius dit que le passé est déjà passé et que l’avenir n’est pas encore, donc je dois apprendre sans cesse à me détacher de cela et à me dire que je suis là, maintenant, dans la vie. Le passé et le futur sont des poids qui nous lestent et seul le présent mériterait notre attention. De là, la locution "j’ai réussi ma vie" ou "je réussirai" à moins de sens que le "je réussis ma vie". Cela condamnerait-il le rêve et ma propension à me jeter dans l’avenir, se demande une participante ?

    Claire évoque une nouvelle fois cette contradiction vita contemplativa/vita activa, contradiction que des philosophes comme Arendt ou Hegel ont tenté de résoudre : pour ce dernier, les grands hommes sont ceux qui de leurs désirs font des idées. Ce sont eux qui révèlent l’humanité. Ils vont réaliser ce qu’ils croient bons et vertueux. Ce privilège n’est cependant réservé qu’à quelques hommes, tant le rêve peut sembler pour certains participants comme une chimère, un objectif indépassable voire vain. À moins que, à l’exemple de Claire, on choisisse d’utiliser le mot "élan" : une volonté qui serait un moteur dans notre vie. J’ai des projets plein la tête qui me font avancer. Comme le disait André Gide, la seule injonction que l’on ait c’est suivre sa pente en la montant, en se confrontant à l’altérité. 

    Réussir sa vie, dit un intervenant, c’est aussi et surtout, à la manière de l’ataraxie d’Épicure, ne pas trop la rater (Pour reprendre le livre de Pierre Autin-Grenier, Toute une Vie bien ratée, cf. cet extrait) et échapper autant que possible aux douleurs et aux troubles.

    Réussir sa vie ce serait aussi la corriger perpétuellement, le suicide pouvant apparaître, affirme un participant, comme la constatation d’un échec. La question de la mort fait sens car, nous disent les philosophes antiques, réussir dans la vie c’est aussi apprendre à mourir, sans crainte et conscients de se poser les bonnes questions. Appendre à mourir c’est apprendre à réussir sa vie. Il y a dans l’apprentissage de la mort la question de savoir si c’est dans la réalisation d’innombrables rêves que l’on s’accomplit (à la manière des deux personnages principaux du film Sans plus attendre, cf. bande annonce du film) ou bien dans le fait de devenir soi-même. Regretter telle ou telle chose peut apparaître vaine dans la mesure où mes choix – ou l’absence de choix – obéit, un certain moment, à des facteurs et des contraintes. Et simplement en s’interrogeant aux raisons qui ont présidé à ce choix, l’on se rend compte que l’on a pris ces décisions en connaissance de cause : "Nul n’agit mal volontairement" pour reprendre Platon.   

    En tout cas, se poser la question de la réussite de sa question c’est aussi et surtout commencer à y apporter une réponse. Empêtrés que nous sommes dans nos vies respectives, avec les contraintes sociales de toute sorte, il se peut, dit Sartre  que la question de la réussite de notre vie risque de ne jamais se poser. Chacun peut se conforter dans la vision de l’autre et coller à l’image qu’autrui attend de vous. Mais s’interroger sur qui l’on est réellement et sur nos choix pour donner un sens singulier à notre vie c’est déjà faire un pas vers cette réussite en se reconvertissant et en se pardonnant à soi-même. 

    En conclusion, dit Claire, réussir sa vie c’est d’abord la vivre. 

    Trois sujets sont proposés en fin de séance pour le premier débat de cette saison 5 du café philosophique de Montargis : "Il y a-t-il une manière de bien vieillir ?" "Justice : surveiller, punir ou guérir ?" et "Histoire contre devoir de mémoire". Les participants élisent à une courte majorité le sujet "Justice : surveiller, punir ou guérir ?"

    Claire et Bruno concluent cette séance – et cette saison – par remercier les soutiens du café philosophique de Montargis – l’équipe de Radio Châlette, la presse et surtout les participants venus en nombre cette année. Le rendez-vous suivant est d’ores et déjà fixé au vendredi 27 septembre 2013.

     

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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE "MANIPULATION DANS LE COUPLE..."

    Thème du débat : "Manipulation dans le couple : pourquoi rester ? Comment partir ?" 

    Date : 7 juin 2013 à la Brasserie du Centre commercial de la Chaussée.

    Une centaine de personnes étaient présentes pour le café philosophique du 7 juin 2013 intitulé : "Manipulation dans le couple : pourquoi rester ? Comment partir ?" Pour l’occasion, Claire et Bruno recevaient Catherine Armessen, médecin et écrivain, auteur notamment du roman La Marionnette, une œuvre de fiction ayant pour thème le sujet débattu de ce soir.

    Bruno commence la séance en présentant leur invité : Catherine Armessen est médecin en Seine-et-Marne et romancière. Après avoir écrit pour les petits (3-7 ans), elle a décidé de passer à la littérature adulte. L'auteur traite volontiers des sujets de société, comme l'alcoolisme ou les sectes. Parmi ses livres publiés il cite L’Ariégeoise (2003), Dérapages (2005), Manipulation (2007, Prix Littré), La Fille du Verrier (2008), Le Clan des Secrets (2010), Le Méchant Z (2012) et La Marionnette (2013). Catherine Armessen, qui a déjà été invité par le café philosophique de Montargis pour un débat sur les dérives sectaires ("Dérives sectaires : où s’arrête ma liberté ?"), anime également des conférences ("La douleur de la personne âgée", "Approche non médicamenteuse de la maladie de Parkinson" pour citer les plus récentes). Bruno parle de son dernier roman La Marionnette comme un livre illustrant mieux que beaucoup de documentaires la réalité de la manipulation dans le couple (en savoir plus sur ce lien). 

    Catherine Armessen commence par rappeler que le café philosophique du 6 février 2013 (cf. lien) parlait de sentiment amoureux, de désintéressement et d’épanouissement. Au cours, de cette présente séance sur la manipulation, il sera au contraire question de faux amour, de sentiments tronqués et d’accaparation perverse. Le manipulateur, qui est dans une relation de pouvoir et non d’amour, donne à sa victime l'illusion d'être aimée pour mieux en faire sa chose. 

    ca.jpegCatherine Armessen commence par définir ce qu’est un manipulateur et ce que sont les facteurs qui permettent de définir la manipulation domestique. Des spécialistes ont dressés une typologie du comportement de ces personnes – autant des hommes que des femmes, même si notre invité avoue n’avoir reçu que des femmes en consultation. Trente caractéristiques peuvent définir ces manipulateurs (cf. article sur le site). Conventionnellement, lorsqu’une dizaine de ces caractéristiques apparaissent chez un individu, ce dernier peut être qualifié de manipulateur. Ce dernier se définit comme une personne d’une grande intelligence capable, en usant tour à tour de la flatterie, de l’humiliation, de la remise en cause de la personne en face d’elle et de la violence (qu’elle soit verbale ou physique) de corseter et de contraindre son ou sa partenaire. Ce partenaire glisse progressivement dans un état de dépendance d’autant plus sournois que son manipulateur réussit à éloigner la victime de ses proches – famille ou amis – voire à les manipuler eux-mêmes. Se libérer de cette emprise est d’autant plus difficile pour la victime que celle-ci reste attachée (dans tous les sens du terme !) à cet homme ou cette femme dont elle reste éprise et chez qui elle espère sans cesse une remise en cause, un dédouanement et finalement le retour à l’être aimé des premiers temps. On reste parce qu’il y a toujours l’espoir que tout aille pour le mieux par la suite. Le manipulateur lui-même, après une des multiples crises, peut aisément supplier qu’un tel comportement est inadmissible et qu’il ne se reproduira pas. Il réclame le pardon que la victime, par amour, bien souvent accepte. Vaine illusion, souligne Catherine Armessen ! D’autant plus que dès les premiers temps de la relation, cet être toxique, aimé pour sa sensibilité et son originalité, cachait ce je ne sais quoi de "particulier" : "Il y avait quelque chose qui ne collait pas" disent fréquemment les victimes de harcèlement. Ce "quelque chose", considéré d’abord avec bienveillance voire tendresse, était déjà le signe avant-coureur d’une future dérive. Et pourtant, le manipulateur cache bien son jeu – à supposer même qu’il puisse savoir qu’il l’est ! Il est si charmant en public, si prévenant ! Au point que si sa victime l’accuse de l’isoler et de la faire souffrir, ce ne peut être qu’elle l’affabulatrice ! C’est ce qu’une participante souligne et appuie : la manipulation dans le couple est affaire privée et secret familial bien enfoui ! Lorsque la vérité éclate au grand jour, il est déjà trop tard.

    Catherine Armessen s’arrête sur l’engrenage de cette violence domestique. La stratégie du manipulateur repose sur la séduction, la fascination et la destruction de l’identité de la victime qui se retrouve face à un vampire psychoaffectif qui se nourrit de son énergie. Le manipulateur ne supporte pas d'avoir des défauts : il se veut et se vit parfait. Pour cela il prête à sa victime les intentions qu’il a lui-même. L'autre n'est pas une personne à part entière mais le mauvais reflet de lui qu'il refuse de voir. Souvent, la victime est déstabilisée, voire culpabilisée. Et, parce que "l'amour rend aveugle" (comme le dit l'adage), la proie du manipulateur choisit de rester au lieu de se sauver en courant. La proie est un peu la fourmi prise au piège de l'araignée. Elle est paralysée par une machination dont elle ignore les rouages et qui va la fragiliser. L'araignée entame sévèrement voire détruit l’estime de soi et génère divers troubles de la santé mentale et physique.

    Catherine Armessen lit un extrait de son dernier livre pour illustrer ce que peut être le comportement quotidien d’un manipulateur. Voilà ce que dit Alexandre Lambert, le manipulateur, à sa compagne, Camille :

    "- Tu la ramènes mais tu ne devrais pas. T’es un vrai boulet que je me traîne depuis des mois. Je la ferme mais j’en pense pas moins. Tu me rends la vie impossible. Tu chiales tout le temps, tu te laisses aller. T’es pas fichue de te débrouiller toute seule mais t’écoutes l’autre pétasse qui voudrait que tu prennes ton indépendance. Foutaises ! T’as quinze ans d’âge mental et l’énergie d’un lombric. J’étouffe avec toi !" (La Marionnette, p. 62)

    Catherine Armessen souligne un autre aspect souvent peu évoqué dans la manipulation dans le couple : l’intérêt matériel et financier. Ce point est capital car pour pouvoir soumettre et isoler sa victime, son bourreau s’arrange pour la rendre dépendante. Il la spolie financièrement (on retrouve là un des traits caractéristiques des dérives sectaires) et l’empêcher de quitter le domicile familial. L’isolement joue ainsi un double rôle : la victime se retrouve seule et avec peu de recours pour solliciter une aide extérieure. Les conséquences de la manipulation mentale dans le couple sont au final un effondrement total à la fois de la personne en tant qu'individu et en tant que membre de la société

    Le premier de ces recours n’est-il pas la justice en premier lieu ? Or, Bruno s’interroge sur l’apparente frilosité de l’institution judiciaire pour écouter, accompagner et finalement répondre aux victimes du harcèlement. Catherine Armessen se montre moins sévère, arguant l’importance dans nos institutions démocratiques de preuves capables d’accréditer ou non des cas de harcèlement, dont la caractéristique principale est la répétitivité. Pour cela, il faut des preuves. La justice se doit d’analyser avec froideur tous les éléments en sa possession et d’écouter plaignants et mis en accusation. Or, force est de constater que, très souvent affaiblie, la victime a le plus grand mal à affronter le manipulateur ; un manipulateur qui plus est bien au fait des moyens de retourner toute situation à son avantage, à telle enseigne que tout essai de médiation est impossible car elle se retournait indubitablement contre le plaignant. Le manipulateur est en effet un personnage imperméable aux émotions des autres, égocentrique et prêt à tout pour atteindre son but, y compris par le biais de la médiation judiciaire. 

    Le manipulateur, ajoute Catherine Armessen, vit dans un film dont il est le héros et pulvérise tout ce qui se trouve en travers de son chemin avec des armes qui peuvent être la séduction quand ça l'arrange: il cajole, flatte, adopte le discours qui plait a son interlocuteur, etc. L’autre arme dont il se sert couramment est le mensonge. Il s’en sert pour instrumentaliser autrui. Cet autrui qui devient sa chose : il ne tient aucun compte de ses  besoins des autres ni de ses droits.

    À ce stade du débat, plusieurs participants font une parenthèse, évoquant la place que la manipulation tient dans nos sociétés. Elle a certes des effets pervers ; il n’en reste pas moins vrai qu’elle est omniprésente en politique, dans la publicité, y compris dans nos vies quotidiennes. 

    Bruno s’interroge sur l’influence que pourrait avoir la tradition patriarcale de nos sociétés occidentales. Ne serait-ce pas sur ce substrat multimillénaire que pousserait une violence domestique éminemment masculine ? Catherine Armessen n’apporte pas de réponse définitive, précisant que la manipulation touche autant les hommes que les femmes, même si elle admet n’avoir jusqu’ici reçu que des femmes en consultation.  

    Un participant met en avant l’aspect psychiatrique de la manipulation tout en mettant en garde le public de ne pas confondre comportements et symptômes cliniques : le manipulateur n’est pas un malade (et ce, même si, Bruno le rappelle, il peut avoir des circonstances atténuantes, durant l’enfance ou l’adolescence par exemple, ce que Catherine Armessen évoque dans son dernier roman). Ce même participant tient à ajouter, non sans provocation, que tout bourreau implique une victime qui apporterait une forme de soumission sinon de consentement implicite. Catherine Armessen va dans ce sens, quoique avec plus de nuance. La victimisation est un chemin facile qui ne peut pas donner de solutions aux cas de harcèlements. C’est un combat que le manipulé doit livrer au manipulateur et non pas une soumission ou une abdication qui ne règleraient rien. Détruit par le regard de celui ou celle que l’on aimait, parce que ses défenses ont sauté et que l’estime de soi a disparu, le chemin est long pour recouvrer des forces pour cette lutte sans merci, a fortiori pour se reconstruire, ce que nous évoquerons plus loin. 

    Évoquant cette confrontation terrible, très souvent cachée parce qu’intime, et parce que nous sommes dans un café philo, une question proprement existentielle se pose : celle du rapport à autrui. Dans cette lutte violente, n’est-ce pas moi-même que je défie lorsque je soumets ma victime ? Le regard de l’autre est capital, admet Claire. Jean-Paul Sartre parle de cet autre qui n’est pas moi-même mais qui me renvoie ma propre image. Je me construis dans le monde, rappelle le philosophe existentialiste, et mon rapport au monde se fait au travers d’autrui. Autrui m’est indispensable à ma propre existence. Là, sans doute, se trouve l’aspect le plus tragique dans ce rapport dominant-dominé que nous traitons ce soir. Autrui, qui était l’être aimé, celui en qui nous faisions une confiance aveugle, détruit mon estime de soi par son regard, par ses mots humiliants. Dit autrement, cette confrontation quotidienne au travers de la manipulation contribue à détruire mon être. Dans ma rencontre avec autrui, conceptualise l’existentialisme, je fais l’expérience de l’intersubjectivité : “La nature de mon corps me renvoie à l’existence d’autrui et à mon être-pour-autrui. Je découvre avec lui, un autre mode d’existence aussi fondamental que l’être-pour-soi et que je nommerai être-pour-autrui” (Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant). Dans le tragique de la manipulation, autrui fait de moi un objet. Il me cristallise : je ne suis plus un sujet qu’autrui, que j’aime ou que je croyais aimer,  recherche pour fonder son propre être mais je deviens un non-sujet qu’il cherche à détruire. Je ne suis plus cet être libre que l’autre veut comme absolu et qui est aussi une limitation de sa propre liberté : je ne suis, au contraire, plus qu’un objet (non-sujet) dont autrui (le manipulateur en l’occurrence) cherche à annihiler la liberté comme s’il était seul au monde.

    À ce stade du débat, nous entrons dans une discussion proprement médicale. Catherine Armessen souligne que le harcèlement cesse d’être un problème social et devient un cas médico-social ce qu’une intervenante approuve, pour avoir été elle-même victime. Le manipulateur lamine l'estime de soi. Or celle- ci est vitale pour notre équilibre psychique. Catherine Armessen parle des trois degrés dans l’estime de soi. Il y a d’abord l’amour de soi, qui est le noyau dur. Il nous permet de résister aux tempêtes de la vie et défend notre intégrité. Il résiste aux critiques et au rejet. Il prend sa source dans l'amour inconditionnel que nous avons reçu dans l'enfance. Le deuxième degré est la confiance en soi. Elle permet de se sentir capable d'agir avec efficacité. Elle permet de ne pas vivre un échec comme un drame et de n'avoir qu'une peur raisonnable du jugement de autres. Elle prend sa source dans une éducation mesurée, ni trop perfectionniste ni surprotectrice, ce qui est le défaut actuel dans l’éducation actuelle de nombre d’enfants, ajoute notre invitée ! La confiance en soi peut néanmoins s'acquérir à l’âge adulte. Le troisième et dernier degré est la vision de soi-même. C'est une vision subjective, très influencée à la base par la perception positive ou négative des parents. Ces trois composantes de l'estime de soi se forment très tôt et interagissent. Toute notre vie, l'estime de soi doit être nourrie par l'amour, l'estime, les compétences, etc. Le manipulateur, par la répétition de comportements malveillants, érode l'estime de soi jusqu'a la cassure. Finalement, broyée dans la mécanique manipulatoire, la victime ne fait-elle pas inconsciemment le choix du regard de l’autre plutôt que de l’estime d’elle-même ? C’est la question que plusieurs participants soulèvent au cours du débat.

    Pour s’échapper de ce processus manipulatoire (car le débat de ce soir pose cette question : "Pourquoi rester, comment partir ?"), quelles sont les solutions ? Nous avons dit plus haut que la médiation et la diplomatie n’ont aucun effet sur le manipulateur, passé maître dans l’art de tirer avantage de toute situation grâce à ses "talents".

    La fuite est inéluctable pour se libérer de la manipulation. La fourmi, un jour, décide de sortir de la toile de ĺ’araignée bien que cela, paraisse mission impossible. Pourquoi impossible ? Deux obstacles au moins se dressent en effet : les émotions et les croyances. Le manipulateur a recours a moult stratagèmes pour retenir sa proie: il la culpabilise, se victimise, menace de se suicider. Et cela marche longtemps. La séparation demande du courage. Le manipulateur ne recule devant rien pour retenir sa proie. Le divorce lui parait inconcevable. Il essaiera de manipuler le juge, de terroriser son conjoint, de mettre à dos les proches de sa victime. Tous les coups sont permis. Parmi les grands classiques: les accusations mensongères, le terrorisme financier, la revendication de la garde des enfants. Lorsque la fuite a lieu, au sentiment de délivrance vient se substituer des difficultés matérielles mais aussi des souffrances dues à la destruction psychologique. Pour cela, une longue période est nécessaire et le soutien du corps médical, des autres, de la famille ou des amis s’avèrent indispensables afin de se retrouver et de faire le choix de soi-même. Ce que plusieurs témoins attestent, non sans émotion ! La fuite n’est finalement que la première étape vers la reconstruction psychologique qui est toujours possible. Une participante témoigne que se libérer d’une telle emprise est possible. Pour elle, se fut le cas après cinq années de travail sur elle-même.  

    Sur cette note d’espoir, Claire et Bruno remercient chaleureusement Catherine Armessen pour l’intervention de ce soir. Une séance de dédicaces suit immédiatement ce débat. 

    La soirée se termine par le vote de la dernière séance de cette saison. Plusieurs sujets étaient proposés : "Qu’est-ce qu’une vie réussie ?", "L’histoire se répète-t-elle ?", "Comment vieillir ?", "L’égalité est-elle une utopie ?" et "Comment devient-on femme aujourd’hui ?" Les participants choisissent à quelques voix près (devant le sujet sur la vieillesse) le sujet : "Qu’est-ce qu’une vie réussie ?" Ce sera le thème de la séance du 28 juin 2013, qui sera aussi la dernière de cette saison 4.

    Catherine Armessen a adressé un mot à l'adresse des participants du café philosophique de Montargis. Lire ce message sur ce lien.

    Vous pouvez consulter son site Internet sur ce lien : http://www.catherine-armessen.fr.

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  • SARTRE : LA LIBERTÉ D'AUTRUI EST LE FONDEMENT DE SON ÊTRE

    "Tout ce qui vaut pour moi vaut pour autrui. Pendant que je tente de me libérer de l'emprise d'autrui, autrui tente de se libérer de la mienne ; pendant que je cherche à asservir autrui, autrui cherche à m'asservir. Il ne s'agit nullement ici de relations unilatérales avec un objet-en-soi, mais de rapports réciproques et mouvants. Les descriptions qui vont suivre doivent donc être envisagées dans la perspective du conflit. Le conflit est le sens originel de l'être-pour-autrui. 

    beauvoir-sartre.jpgSi nous partons de la révélation première d'autrui comme regard, nous devons reconnaître que nous éprouvons notre insaisissable être-pour-autrui sous la forme d'une possession. Je suis possédé par autrui ; le regard d'autrui façonne mon corps dans sa nudité, le fait naître, le sculpte, le produit comme il est, le voit comme je ne le verrai jamais. Autrui détient un secret : le secret de ce que je suis. Il me fait être et, par cela même, me possède, et cette possession n'est rien autre que la conscience de me posséder. Et moi, dans la reconnaissance de mon objectité, j'éprouve qu'il a cette conscience. A titre de conscience, autrui est pour moi à la fois ce qui m'a volé mon être et ce qui fait « qu'il y a » un être qui est mon être. Ainsi ai-je la compréhension de cette structure ontologique ; je suis responsable de mon être-pour-autrui, mais je n'en suis pas le fondement ; il m'apparaît donc sous forme d'un donné contingent dont je suis pourtant responsable, et autrui fonde mon être en tant que cet être est sous la forme du « il y a » ; mais il n'en est pas responsable, quoiqu'il le fonde en toute liberté, dans et par sa libre transcendance. Ainsi, dans la mesure où je me dévoile à moi-même comme responsable de mon être, je revendique cet être que je suis ; c'est-à-dire que je veux le récupérer ou, en termes plus exacts, je suis projet de récupération de mon être. Cet être qui m'est apprésenté comme mon être, mais à distance, comme le repas de Tantale, je veux étendre la main pour m'en emparer et le fonder par ma liberté même. Car, si, en un sens, mon être-objet est insupportable contingence et pure « possession » de moi par un autre, en un autre sens cet être est comme l'indication de ce qu'il faudrait que je récupère et que je fonde pour être fondement de moi. Mais c'est ce qui n'est concevable que si je m'assimile la liberté d'autrui. Ainsi, mon projet de récupération de moi est fondamentalement projet de résorption de l'autre. Toutefois ce projet doit laisser intacte la nature de l'autre. C'est-à-dire que : 1° Je ne cesse pas pour cela d'affirmer autrui, c'est-à-dire de nier de moi que je sois l'autre : l'autre étant fondement de mon être ne saurait se diluer en moi sans que mon être-pour-autrui s'évanouisse. Si donc je projette de réaliser l'unité avec autrui, cela signifie que je projette de m'assimiler l'altérité de l'autre en tant que telle, comme ma possibilité propre. Il s'agit, en effet, pour moi de me faire être en acquérant la possibilité de prendre sur moi le point de vue de l'autre. Mais il ne s'agit pas cependant d'acquérir une pure faculté abstraite de connaissance. Ce n'est pas la pure catégorie de l'autre que je projette de m'approprier : cette catégorie n'est ni conçue ni même concevable. Mais, à l'occasion de l'épreuve concrète, soufferte et ressentie, de l'autre, c'est cet autre concret comme réalité absolue que je veux m'incorporer dans son altérité. 2° L'autre que je veux assimiler n'est aucunement l'autre-objet. Ou, si l'on veut, mon projet d'incorporation de l'autre ne correspond nullement à un ressaisissement de mon pour-soi comme moi-même et à un dépassement de la transcendance de l'autre vers mes propres possibilités. Il ne s'agit pas pour moi d'effacer mon objectivité en objectivant l'autre, ce qui correspondrait à me délivrer de mon être-pour-autrui, mais, bien au contraire, c'est en tant qu'autre-regardant que je veux m'assimiler l'autre et ce projet d'assimilation comporte une reconnaissance accrue de mon être-regardé. En un mot, je m'identifie totalement à mon être-regardé pour maintenir en face de moi la liberté regardante de l'autre et, comme mon être-objet est la seule relation possible de moi à l'autre, c'est cet être-objet seul qui peut me servir d'instrument pour opérer l'assimilation à moi de l'autre liberté. Ainsi, comme réaction à l'échec de la troisième ek-stase, le pour-soi veut s'identifier à la liberté d'autrui, comme fondant son être-en-soi. Etre à soi-même autrui — idéal toujours visé concrètement sous forme d'être à soi-même cet autrui — c'est la valeur première des rapports avec autrui ; cela signifie que mon être-pour-autrui est hanté par l'indication d'un être-absolu qui serait soi en tant qu'autre et autre en tant que soi et qui, se donnant librement comme autre son être-soi et comme soi son être-autre, serait l'être même de la preuve ontologique, c'est-à-dire Dieu. Cet idéal ne saurait se réaliser sans que je surmonte la contingence originelle de mes rapports à autrui, c'est-à-dire le fait qu'il n'y a aucune relation de négativité interne entre la négation par quoi autrui se fait autre que moi et la négation par quoi je me fais autre que l'autre. Nous avons vu que cette contingence est insurmontable : elle est le fait de mes relations avec autrui, comme mon corps est le fait de mon être-dans-le-monde. L'unité avec autrui est donc, en fait, irréalisable. Elle l'est aussi en droit, car l'assimilation du pour-soi et d'autrui dans une même transcendance entraînerait nécessairement la disparition du caractère d'altérité d'autrui. Ainsi, la condition pour que je projette l'identification à moi d'autrui, c'est que je persiste à nier de moi que je sois l'autre. Enfin, ce projet d'unification est source de conflit puisque, tandis que je m'éprouve comme objet pour autrui et que je projette de l'assimiler dans et par cette épreuve, autrui me saisit comme objet au milieu du monde et ne projette nullement de m'assimiler à lui. Il serait donc nécessaire — puisque l'être pour autrui comporte une double négation interne — d'agir sur la négation interne par quoi autrui transcende ma transcendance et me fait exister pour l'autre, c'est-à-dire d'agir sur la liberté d'autrui."

    Jean-Paul Sartre, L'Être et le Néant, troisième partie, chap. III  (1943)


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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE "PUIS-JE SAVOIR QUI JE SUIS ?"

    Thème du débat : "Puis-je savoir qui je suis ?" 

    Date : 1er mars 2013 à la Brasserie du Centre commercial de la Chaussée.

    De 110 à 120 personnes étaient présentes ce 1er mars 2013 pour la 30ème séance du café philosophique de Montargis intitulée "Puis-je savoir qui je suis ?" A noter que cette séance est enregistrée par Radio Châlette, dans le cadre d'une future émission.

    Il faut préciser, dit Claire en préambule, qu’un tel sujet est fondamental en philosophie. Le thème de la conscience ouvre d’ailleurs le programme de philosophie en classe de Terminale. La question de ce café philo est de s’interroger sur la connaissance de soi-même : peut-on réellement savoir qui on est ? Le premier des philosophes, Socrate, n’a de cesse d’affirmer que se connaître soi-même doit être un slogan de vie, même si c’est difficile. Est-ce impossible ?    

    Il est vrai, dit une intervenante, que cette question est celle "de toute une vie". Y répondre c’est passer par l’introspection comme par le regard des autres dans la société. Cette interrogation sur la conscience de soi, ajoute Claie, c’est aussi celle que s’est posée René Descartes dans les Méditations métaphysiques. Alors qu’il sort diplômé de la Flèche et que l’auteur du Discours de la Méthode est promis à un brillant avenir, il en vient à réfléchir sur lui-même. Qui est-il, finalement ? Son Moi est-il essentiellement constitué de son savoir ? Ou bien est-ce l’expérience vécue dans le monde ? L’identité dépend-elle de son environnement ou n’y a-t-il pas un Moi autonome ? Descartes se met alors à douter de tout : le doute hyperbolique vient de là. La question de savoir qui on est constitue une question abyssale qui renvoie, plusieurs siècles plus tard, à l’existentialisme sartrienComme Descartes  il convient donc de s’interroger. Y a-t-il un moi ou y en a-t-il plusieurs ? Le Moi reste-t-il le même lorsque l’on est seul ou en société, avec son conjoint, ses amis, ses collègues de travail ? Ou bien sommes-nous la somme de tout cela ? Quel est le rôle d’autrui dans notre Moi ? 

    Un participant ajoute une autre question : est-ce que je renvoie aux autres mon propre Moi, un reflet fidèle ? Cette question de savoir qui on est se pose après une confrontation avec autrui : "Ce n’est pas moi" s’entend-on dire après telle ou telle situation. Je peux me dire que la personne que les autres voient en moi est en dissymétrie avec ce que je crois être. Qui est le véritable moi-même ? Est-ce celui que je suis persuadé être ou est-ce celui que tous les autres décrivent ?

    Lorsque l’on se pose la question de savoir qui l’on est, il convient de se demander l’utilité d’une telle question. L’introspection se trouve très souvent cantonnée à la recherche de jalons afin de se "projeter" dans le monde et avec les autres. Le repli sur soi par cette introspection sert des objectifs la plupart du temps concrets voire triviaux : quelle direction vais-je prendre dans ma vie pour que je sois en accord avec mon Moi? Quel choix dois-je faire pour arriver à une satisfaction personnelle ? Au contraire, se raconter des histoires – sur soi – peut être un pis-aller acceptable voire nécessaire, comme le montre admirablement le livre et le film Shutter Island

    Un participant propose de s’intéresser à l’identité, le cœur de ce savoir qui intéresse le café philo de ce soir. L’identité est multiple et le Moi n’est pas une entité fixe que l’on définirait une bonne fois pour toute telle une carte d’identité ou un passeport. Le Moi est à géométrie variable, dépendant de ce que l’on voit de nous et de ce que les autres voient de nous. De plus, nos vécus successifs transforment le Moi, le rendant de fait multiple, faisant apparaître et disparaître anciens et nouveaux Mois. Rechercher qui on est peut ainsi apparaître vain, si ce n’est que cette quête perpétuelle contribue à étancher la soif insatiable de notre curiosité. 

    Rebondissant sur cette intervention, une participante suggère de comparer ce Moi multidimensionnel à un oignon – ou à la planète terre: au centre, se trouve un noyau  constitué par notre vécu infantile. Le Moi de l’enfance ce sont les premiers temps de notre vie, avec toute cette cohorte d’émotions primaires, d’environnements familiaux et de souvenirs basiques. Au-dessus de ce noyau se superposent, telles des peaux d’oignon, de nouvelles couches : celle(s) de l’adolescence, celle(s) de notre vie professionnelle, etc. Cette participante considère qu’il y a des permanences (l’environnement parental, les émotions primaires, les premières blessures de l’enfance ou notre éducation) mais aussi des faits contingents (des amours, des rencontres marquantes ou des choix professionnels). Ce sont ces faits contingents qui nous rendent responsables de notre identité, en dépit de ce "noyau dur" construit durant notre enfance. Un "noyau dur" parfois lourd à porter : Guy Georges, le tueur en série condamné durant les années 90, se faisait lui-même procureur de la société ou de l’éducation pour justifier la cruauté de ses actes !

    Il est dit que les caractères singuliers de ce Moi sont définis en grande partie par l’éducation. Celle-ci a bon dos car elle définirait notre identité dès les premières années – ce noyau dur dont il a été question précédemment, qui est également l’époque où le Je se construit. Un tel raccourci pose problème dans le sens où notre expérience montre qu’un environnement et une éducation identiques, y compris au sein d’une même sphère familiale, n’empêchent pas – loin de là – de donner vie à des identités différentes. "Nous sommes tous différents", rappelle un participant et "les quelque 80 milliards d’humains qui peuplent la terre le sont tout autant". Ces différences peuvent s’expliquer, argumente une nouvelle intervenante, par l’histoire de notre famille et celle de nos aïeux comme par les desideratas que les parents projettent pour leur enfant, avant même sa naissance. La conception sartrienne d’une existence fondatrice de l’identité est en lutte contre des facteurs innés et hérités d’un passé prénatal. Edmond Marc dit que dans un premier stade, je ne suis que le résultat du façonnement de mes parents dans l’éducation. C’est dans un deuxième temps, avec l’entrée sur scène du Je, que je choisis de partir à la recherche de mon Moi et de sortir du schéma initial. Connaître son identité, savoir qui on est, c’est lutter contre une identité récalcitrante qui ne vient pas de nulle part (secrets de familles, environnements familiaux, modèles culturels, projections de nos parents, etc.). Au bout du compte, comme le dit une participante, cette démarche nous entraîne vers une acceptation de soi, un "amour de soi", nous permettant de trouver une voie pour évoluer, changer et vivre sa vie ("On n’a qu’une vie !").

    Un nouvel intervenant s’étonne de constater que la recherche de Soi prend souvent une tournure anxiogène : "Pourquoi s’inquiéter de qui on est ?" s’interroge-t-il. Cela peut permettre d’éviter de faire du mal autour de soi et à soi, répond une autre personne. Une telle question sur l’utilité de la connaissance du Je renvoie à la pratique psychanalytique. Sigmund Freud a tracé un chemin afin de nous aider à révéler notre Moi profond, rappelle une participante. Se connaître permet de comprendre pourquoi on agit de telle ou telle façon. Lorsque Freud dit que le Moi n’est pas maître dans sa propre maison, il ajoute aussi qu’il en est même réduit à des renseignements rares et fragmentaires. La conscience me permet, certes, de m’interroger sur moi-même mais elle ne sait que très peu de choses sur l’identité.

    Une intervenante considère que se connaître soi-même, cette introspection dont nous débattons, sert avant tout à se projeter dans l’avenir et à se jauger avant de faire un grand saut vers l’inconnu. Mais dans ce cas, la connaissance de soi n’est-elle pas – une nouvelle fois – vaine, dans le sens où nos choix sont en grande partie prédéfinis par des faits passés et par notre identité ? Une sorte de déterminisme conduirait nos actes et ces choix n’en seraient pas vraiment. Autrement dit, notre identité ne serait non pas en construction mais subie. Claire se demande si se connaître soi-même ce ne serait pas partir à la recherche d’un passé oublié.  

    Oui, se connaître soi-même peu sembler une démarche d’autant plus intimidante et vaine que notre situation dans le monde a été, quelque part, subie. Nous sommes issus du néant, dit un nouvel intervenant, et nous sommes appelés à rejoindre un nouveau néant après notre mort. Entre ces deux néants, je me construis et je prends conscience de Moi dans un environnement subi. Le fameux "connais-toi toi-même", ajoute cette personne, est important et doit nous suivre toute notre vie, sans pour autant nous inhiber. Cette invite doit nous servir à nous projeter dans notre action, dans nos projets et dans nos envies. L’interrogation perpétuelle peut être dangereuse dans le sens où elle peut nous paralyser. Cette démarche de surgir et se projeter dans la vie est proprement sartrienne : "L’existence précède l’essence", disait Jean-Paul Sartre, ajoutant aussitôt que cette existence a un train de retard sur l’essence. L’identité nous pose réellement un problème, dans le sens où il nous est difficile, voire impossible, de définir des caractères singuliers, nécessaires et suffisants de notre identité. Le retour sur le Moi-même, nous dit encore Sartre, ne sera finalement possible qu’après notre mort et c’est à autrui qu’il reviendra de définir notre propre Moi – lorsque nous ne serons plus !      

    Une intervenante s’interroge sur la question de la connaissance de soi chez les autres civilisations. Il a été dit que le "Connais-toi toi-même" platonicien est une pierre fondatrice de la philosophie occidentale. En réponse à cette interrogation, une participante parle de la place du Moi dans la philosophie bouddhiste. Dans cette sphère culturelle et cultuelle, le Moi n’existe pas car l’existence est basée sur l’impermanence ; il n’y a pas de continuum du Moi ni de dualité entre soi et les autres. Une autre participante considère que les questions sur le Moi, le Je et l’identité sont des concepts très occidentaux qui ne sont pas aussi présents par exemple dans les cultures africaines. Dans ces civilisations, c’est le groupe et la communauté qui priment. L’individu ne vaut que par rapport au groupe et à la fonction qu’il occupe au sein de ce groupe, au point qu’il peut être sacrifié en tant que Moi. Ce qui n’est pas sans poser problème dans un monde globalisé : l’individualisme inhérent à nos sociétés modernes tend à l’emporter sur l’ensemble du globe terrestre, au détriment de traditions multiséculaires où la communauté prime.

    Lorsque l’on parle des pays où le Je n’existerait pas ou, du moins, serait étouffé par un groupe, il faut, dit un nouvel intervenant, considérer que derrière cette toute-puissance du groupe se terre un Moi qui ne cherche qu’à s’affirmer. Dans ces communautés, aux yeux de l’autre, je ne peux exister que par rapport aux fonctions que j’occupe. Cette idée n’est finalement pas si éloignée de ce que nous vivons en Occident. Lorsque Sartre fait dire à Garcin dans Huis Clos : "L’enfer c’est les autres" il révèle que ce personnage est incapable d’agir en opposition aux autres, avec ce que l’on dit de lui. Dans cette incapacité de changer son essence, il ne peut que constater cet enfer existentiel.  

    Au sujet de l’identité vécue dans d’autres civilisations, un participant évoque l’exemple des cultures finno-ougriennes (Finlande, Pays Baltes, Hongrie, etc.). En Finlande la construction du Moi se passe durant l’enfance, suivant un processus durant lequel la pression sociale joue pleinement son rôle. À l’origine, le Je n’existe pas dans la langue finnoise ; il n’y a pas de genre dans les prénoms. Le "il" permet de parler d’un homme ou d’une femme. Devenus plus grands, les petits enfants disent "moi" mais ne disent pas "tu" : ils disent "ça", parlant  indistinctement de leurs parents, d’un camarade d’école, d’un chien ou d’une voiture. À l’origine de leur éducation, la distinction sujet/objet est abolie. Vers l’âge de sept ans, apparaissent les distinctions filles/garçons, sous la pression sociale. On le voit bien : l’identité révélée – qui n’est pas sans poser des problèmes d’identification sexuelle en Finlande – est très variable selon les groupes culturels et linguistiques.     

    L’énonciation du Je est capital dans cette construction de l’identité, nous dit Kant. À partir du moment où le sujet parle de lui en disant, non pas "Claire veut…", mais "Je veux…", le sujet s’élève au dessus du rang d’objet. Il devient maître de lui-même. À l’opposé, dans le Baudelaire de Sartre  ce dernier nous dit qu’à partir du moment où cesse l’identification à la mère et où le Je apparaît, le sujet se retrouve seul car responsable de ce qu’il fait : il n’a plus aucun guide et devient responsable de ses actes. Lorsque je deviens sujet, je prends une dignité, je deviens un être humain, donc libre, autonome et responsable. Se connaître soi-même participe de cette identification : c’est se mettre une barrière autant que se distinguer d’autrui.

    Il a été dit que la connaissance de soi participe de notre projection dans le monde en tant qu’être existant. Savoir qui je suis par l’introspection me servirait à construire ma vie : le cheminement intérieur guiderait notre marche dans le monde. Mais n’est-ce pas qu’une vue de l’esprit ? s’interroge Claire. Dans le film Camille redouble, Noémie Lovski va à rebours de cette idée. C’est le désir qui guide nos actes et l’introspection approfondie, notre confrontation à l’abyme existentiel de cette interrogation, n’a lieu que pour peu de personnes et durant peu de temps. 

    Cette quête de soi, ce retour en arrière pour refaire ce que l’on estime avoir raté, participe aussi de la thérapie, estime un intervenant. L’inconscience se manifeste dans cette connaissance de soi : on peut avoir l’impression de ne pas se connaître consciemment ; dans ce cas, la clé se joue dans l’inconscient : la psychanalyse remonte par le biais de la parole vers l’inconscient permettant de se découvrir soi-même. 

    Cependant, l’angoisse peut être telle que la connaissance de soi est refusée, que ce soit par la syncope dans Camille Redouble – que l’on pourrait assimiler à une forme de folie – ou par la schizophrénie dans Shutter Island de Martin Scorcese dans lequel le personnage principal choisit de vivre en héros plutôt que de mourir en monstre, au risque de devoir se raconter une histoire (le film se clot par une question posée par le personnage joué par Leonardo di Caprio : "Qu’est ce qu’il y a de pire pour vous : vivre en monstre ou mourir en homme de bien ?"). Dans cet exemple, la connaissance de soi se heurte à un mur et à un refus. Est-ce réellement condamnable ? se demande un intervenant pour qui les zones d’ombre – et donc la méconnaissance de soi – font partie de notre identité.

    Parler de la découverte de soi nous conduit à parler de la construction scientifique de l’homme. L’identité physique – clonage, sélection de la couleur des yeux, des cheveux, de peau, etc. – peut être techniquement choisie. Toutefois, ce contrôle est chimérique en ce que l’identité humaine dépasse des caractères physiques que l’on manipulerait. La part de l’éducation dans la construction du Moi joue mais, plus que tout, le maître mot est tout de même ma responsabilité dans le monde et mes choix.

    Au terme de ce débat, conclut Bruno, il apparaît que lorsque nous nous interrogeons sur la connaissance du Moi, c’est finalement des autres dont il est surtout question : l’enfant construisant son Je avec ses parents, la place de la culture ou de la nature dans la construction de mon identité ou mes choix de me projeter ou non dans le monde.

    La fin de cette séance est consacrée au vote du sujet du 22 mars 2013 qui sera co-animé par des élèves de Terminale. Trois sujets sont proposés : "Puis-je faire ce que je veux de mon corps ?", "L’école m’apprend-elle à devenir quelqu’un ?" et "L’amour peut-il se passer de normes ?" Les participants votent pour le sujet "Puis-je faire ce que je veux de mon corps ?"

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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE "MÉMOIRE, MÉMOIRES..."

    Thème du débat : "Mémoire, mémoires... Cette mémoire qui nous construit, cette mémoire qui nous détruit" 

    Date : 30 novembre 2012 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée.

    brainphysiology.jpgPour ce café philosophique spécial intitulé "Mémoire, mémoires… Cette mémoire qui nous construit, cette mémoire qui nous détruit" entre 80 et 90 personnes étaient présentes. Pour l’occasion, Claire et Bruno étaient accompagnés de Jean-Dominique Paoli. 

    Bruno le présente : Jean-Dominique Paoli, ancien professeur agrégé en économie et gestion, consacre depuis plusieurs années son temps libre dans l’étude de la mémoire et dans son entraînement quotidien. Il précise qu’il n’est certes pas spécialiste mais qu’il souhaite partager ses connaissances et son expérience sur les formidables capacités cognitives du cerveau. Notre invité entend faire de cette séance du café philosophique de Montargis un moyen de montrer que n’importe qui peut "muscler" son cerveau (quoique le terme de "muscle" n’est pas approprié pour cette partie du corps humain) et que, surtout, les petits accidents de la vie quotidienne (la perte d’un trousseau de clés ou celle d’un nom) ne sont pas dramatiques. Il s’agit également, ajoute Bruno, d’un café philo qui entendra rendre hommage au cerveau, mal connu, de taille modeste (1 % environ de la masse corporelle) mais puissamment irrigué : 20 à 25 % de notre sang passe par le cerveau !

    Puisque nous sommes dans le cadre d’une animation philosophique, en ce début de séance, Claire propose au public de faire fonctionner ses méninges en citant de mémoire une liste de vingt philosophes qu’ils ont pu retenir. Cette liste est inscrite sur un tableau: 

    Nietzsche (n°1), Platon (n°2), Spinoza (n°3), Bergson (n°4), Kierkegaard (n°5), Schopenhauer (n°6), Descartes (n°7), Lavarède (sic) (n°8), Pascal (n°9), Kant (n°10), Teilhard de Chardin (n°11), Épicure (n°12), Sartre (n°13), Husserl (n°14), Socrate (n°15), Confucius (n°16), Alain (n°17), Marx (n°18), Montaigne (n°19), Lao Tseu (n°20).

    Jean-Dominique Paoli mémorise pendant quelques minutes cette liste tout en continuant de converser avec les participants - ce qui rend l'exercice particulièrement difficile. Puis le tableau est retourné et caché. 

    IMG_2337.JPGJean-Dominique ne cache pas que l’utilisation de nos jours de la mémoire pose problème : alors que les maladies invalidantes – type Alzheimer – ont tendance à nous inquiéter, tout se passe comme si nous nous désintéressions de nos capacités mnémoniques. Il y a une explication à cela : notre vie quotidienne est de plus en plus riche d’instruments qui facilitent notre vie quotidienne – téléphones portables, Internet, moteurs de recherche, répertoires électroniques, etc. – au risque de rendre notre cerveau dépendant de ces machines. Combien sommes-nous à ignorer jusqu’à notre propre numéro de téléphone ? L’objet de cette séance sera donc nous ouvrir les yeux sur l’importance de cette mémoire. 

    Il est d’ailleurs remarquable de constater que même chez étudiants et les adolescents, les plus à même d’utiliser la mémoire – voire de bien l’utiliser étant donné les qualités optimales de leur cerveau à leur âge –, cette faculté est inhibée. Qui n’a pas connu, les veilles d’examens, l’expérience de l’angoisse à l’idée que toutes les connaissances que l’on a mémorisées vont disparaître devant une copie blanche ? Il existe pourtant des moyens de gérer sa mémoire, réagit Jean-Dominique Paoli, tout en concédant que le stress (bien compréhensible dans le cas d’un examen) est délétère pour le cerveau. Ce dernier n’est jamais aussi efficace que lorsqu’il travaille dans le plaisir et le "politiquement incorrect". À ce sujet, il est frappant, remarque notre intervenant non sans humour, que parmi les premiers mots appris par les jeunes enfants figurent en bonne place le "vocabulaire du "pipi-caca" !

    Rebondissant sur l’intervention d’une participante, il est entendu, dit Claire, que le sujet de ce soir entend parler de la mémoire personnelle, même si les concepts de mémoire historique ou de mémoire familiale ne sont pas déconnectés du sujet qui nous occupe, sujet qui mériterait à lui seul bien d’autres débats...

    IMG_2332.JPGJean-Dominique Paoli définit la mémoire en la montrant comme multiple et plurielle. Une différence est faite entre mémoire rétrograde et de mémoire antérograde (la mémoire antérograde est la mémoire qui acquiert les informations nouvelles alors que la mémoire rétrograde celle qui a conservé les informations passées).

    Maintenir ces souvenirs acquis n’est cependant pas garantir leur perpétuation intacte et exacte. Nous nous construisons grâce à notre passé autant que nous reconstruisons ce passé ! Nos souvenirs sont perpétuellement revus, réexaminés, voire "reliftés". Bruno prend pour exemple une anecdote tragique narrée par Boris Cyrulnik dans son autobiographie récente Sauve-toi, la vie t’appelle (éd. Odile Jacob, 2012). Ce spécialiste de la résilience garde le souvenir de son arrestation avec ses parents le 18 juillet 1942. Alors qu’il n’a que cinq ans, il est enfermé dans la synagogue de Bordeaux. Une infirmière le dissimule sous un matelas où gît déjà une femme mourante, ce qui le sauvera de la mort. Or, la mémoire de l’enfant conserve le souvenir d’un soldat allemand entrant dans la synagogue. Pendant des années, Boris Cyrulnik a été persuadé que ce militaire avait vu le petit garçon mais qu’il n’avait rien dit pour ne pas le dénoncer – par humanité. Ce n’est que plus tard qu’il apprendra la vérité crue : le "soldat bienveillant" n’a en réalité pas vu l’enfant mais, tombant sur la femme mourante, il lui a lancé : "Qu’elle crève ici ou ailleurs, ce qui compte c’est qu’elle crève". Tout se passe comme si la mémoire du jeune enfant avait reconstruit un souvenir afin de rendre son passé plus supportable. Sa santé psychique était sans doute à ce prix. 

    Même s’il est peu abordé au cours de cette séance, l’oubli fait partie de nos capacités cognitives : "Il est possible de vivre presque sans souvenir et de vivre heureux, comme le démontre l'animal, mais il est impossible de vivre sans oublier" affirme Nietzsche. Plus tard, Sigmund Freud a démontré que l’oubli est indispensable pour rendre notre vie psychique saine et stable. Parmi ces oublis, étudiés par le plus célèbre des psychanalystes, figurent en bonne place les actes manqués et les lapsus.

    Parler de mémoire, dit Jean-Dominique Paoli, c’est avoir en tête que sa compréhension est relativement récente. Pendant très longtemps, son étude s’est cantonnée aux réflexions de philosophes (Cicéron, s. Augustin ou Malebranche pour ne citer qu’eux). Est-ce à dire que cette faculté a été déconsidérée ? Non : pendant des centaines d’années, l’ars memoriae faisait partie des matières enseignées sous l’Antiquité (chez Platon ou Cicéron par exemple, cf. cet extrait de texte de Platon) comme sous l’époque médiévale (pour aller plus loin, lire ce document en ligne).

    IMG_2339.JPG

    Depuis trente ans environ, l’arrivée et le développement de l’imagerie médicale (nombre de personnes se souviennent de l’événement que constituait il y a quelques années l’investissement dans tel ou tel hôpital d’un appareil IRM) a bouleversé notre connaissance du cerveau. Aujourd’hui, il est possible de suivre en temps réel l’activité du cerveau, ce qui laisse augurer pour les années à venir des progrès fulgurants dans la connaissance de cet organe hors du commun.

    Qu’est-ce que la mémoire ? Blaise Pascal résume en disant qu’"elle est nécessaire à toutes les opérations de l’esprit". Et pas seulement de l’esprit : elle régit notre motricité ("Les jambes, les bras sont pleins de souvenirs engourdis" dit Marcel Proust) autant que nos capacités cognitives, y compris celles les plus enfouies. D’emblée, pour un tel sujet, on se situe dans un vocabulaire en miroir : 

    Mémoire / cerveau

    |

    Psychisme / physiologique

    |

    Conscient / inconscient

    La mémoire à court terme est chargée de trier des informations provenant des cinq sens : visuelles, auditives, olfactives, gustatives et tactiles. Ce tri est constant et quasi instantané. Sans cesse renouvelé, il est nécessaire au bon fonctionnement de notre psychisme. J’ai un numéro de téléphone à composer. Mon cerveau enregistre ce numéro momentanément. À peine tapé au clavier, j’ai déjà oublié ce numéro, du moins si sa mémorisation ne m’est pas utile. C’est l’hippocampe qui gère ce tri et qui procède soit à l’élimination, soit à la conservation de cette information. Dans ce cas, celle-ci est en quelque sorte étiquetée et rangée à l’intérieur de mon cerveau pour une éventuelle réutilisation.

    Qui décide du tri ? En principe, dit encore Jean-Dominique Paoli, l’inconscient décide de ce qui doit être éliminé ; le conscient décide de son côté ce que l’on doit conserver dans la mémoire à long terme.

    Il y a cependant une nuance de taille : l’inconscient peut décider seul de conserver l’information lorsqu’elle s’accompagne d’une émotion. L’amygdale, structure par laquelle toutes les émotions passent, donne alors une injonction à l’hippocampe. L’inconscient joue son rôle à plein, au point que la personne ignore cette conservation d’information.

    Ce n’est que fortuitement que ce souvenir pourra se réveiller et se révéler à la personne. Claire cite Henri Bergson, théoricien de la mémoire involontaire : "La mémoire (...) n’est pas une faculté de classer des souvenirs dans un tiroir ou de les inscrire sur un registre... En réalité le passé se conserve de lui-même, automatiquement."

    Mais, ajoute notre invité, qui mieux que Marcel Proust a parlé de notre mémoire dans son œuvre fleuve À la Recherche du Temps perdu ? La "madeleine de Proust" est l’exemple parfait pour parler de cette procédure mentale de mémoire involontaire :

    "Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce goût c'était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l'heure de la messe), quand j'allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m'offrait après l'avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m'avait rien rappelé avant que je n'y eusse goûté ; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d'autres plus récents ; peut-être parce que de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s'était désagrégé ; les formes - et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, sous son plissage sévère et dévot - s'étaient abolies, ou ensommeillées, avaient perdu la force d'expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir." (Proust, Du côté de chez Swann, 1913)

    Ce célèbre texte lu par Bruno rend compte de manière admirable comment un souvenir peut rester à jamais enfoui dans la mémoire si rien ne vient le réveiller. 

    IMG_2325.JPGUn aspect important à souligner est encore le rôle de la mémoire dans la compréhension du langage. La mémoire à court terme permet de mémoriser le début d’une phrase de manière à ce que l’on en comprenne la fin.

    En fin de compte, que deviennent ces informations une fois stockées ? Nous avons dit qu’elles pouvaient passer dans la mémoire à long terme soit grâce à un acte conscient de la mémorisation, soit suite à une procédure inconsciente en présence d’une émotion. Elles peuvent aussi disparaître purement et simplement. Toutefois, on pourra les retrouver en reconstituant le contexte. Là encore, la notion de tri est centrale car il faut laisser la place aux millions d’informations qui assaillent la mémoire à court terme.

    S’agissant des petits troubles de la mémoire, faut-il s’en inquiéter ? Où sont mes clés ? Mes lunettes ? Que suis-je venu faire dans cette pièce ? Si je refais le chemin géographique, trouverai-je la réponse ? Rien n’est moins sûr… Suis-je en train de perdre la mémoire ? C’est grave, docteur ? Ce sont autant de situations – les plaintes mnésiques – qui inquiètent. Il convient de se rassurer : les professionnels consultés au sujet de la mémoire considèrent que tant qu’il y a plainte mnésique il n’y a pas de réel problème puisque la personne est consciente de ses défaillances.   

    Ces oublis, certes gênants dans la vie quotidienne, ne sont que des problèmes mineurs liés au fonctionnement de la mémoire à court terme d’une part et à un manque de concentration et à des gestes machinaux d’autre part : lorsque l’on pose ses clés, un geste machinal, la mémoire à court terme élimine l’information dans les secondes qui suivent. Cela n’a a priori pas de rapport avec une maladie neurodégénérative.

    À ce stade du débat et après près d’une heure d’explication, Bruno propose de mettre Jean-Dominique Paoli à l’épreuve. Les participants avaient en début de séance listé 20 noms de philosophes. Ces noms, Jean-Dominique parvient devant le public à les retrouver, qui plus est dans l’ordre où ils ont été donnés :

    Nietzsche (n°1), Platon (n°2), Spinoza (n°3), Bergson (n°4), Kierkegaard (n°5), Schopenhauer (n°6), Descartes (n°7), Lavarède (n°8), Pascal (n°9), Kant (n°10), Teilhard de Chardin (n°11), Épicure (n°12), Sartre (n°13), Husserl (n°14), Socrate (n°15), Confucius (n°16), Alain (n°17), Marx (n°18), Montaigne (n°19), Lao Tseu (n°20). 

    Il a suffi d’une poignée de minutes à notre invité pour mémoriser – dans l’ordre et sans avoir cessé son intervention ! – cette liste ardue, composée qui plus de noms peu courants. Ce travail de mémorisation s’appuie sur des aides mnémotechniques : des personnages facilement identifiables (les Chinois Confucius ou Lao Tseu ou bien encore Montaigne, le plus célèbre des Bordelais), de noms mis en scène ("Platon assiste à un banquet"), d’anecdotes sur tel ou tel personnage (Nietzsche, ses relations avec Richard Wagner et le dévoiement de certaines de ses théories – le Surhomme – récupérées par l’idéologie nazie) ou de jeux de mots (chope-> Schopenhauer !)... N’oublions pas que le cerveau n’aime rien de mieux que le politiquement incorrect ! L’intervenant précise l’importance, à la condition d’être en état de relâchement, du travail de son inconscient, lequel a enregistré les informations en arrière-plan et les restitue de manière quasi automatique. (Claire et Bruno témoignent d’ailleurs que bien après cette séance, jusqu’à trois jours plus tard, cette liste a pu être récitée parfaitement par notre intervenant, la mémoire s’étant consolidée). 

    IMG_2328.JPGJean-Dominique Paoli tient à montrer que cette performance n'est pas exceptionnelle et que tout un chacun peut parvenir à entraîner sa mémoire de la même façon. Une condition essentielle est d’adopter un mode de vie saine, en incluant le sport (la marche quotidienne pour notre invité) et en excluant drogues et alcool. Celui-ci insiste également sur une autre notion, que viennent corroborer plusieurs participants du public (dont un médecin) : l’importance du lâcher prise que nos sociétés contemporaines tendent à gommer. L’utilisation de plus en plus fréquente de la sophrologie – si elle est bien pratiquée par des personnes compétentes et qualifiées – peut être un outil intéressant d’aide à ce lâcher prise. (pour en savoir plus, rendez-vous sur cette page consacrée à la sophrologie). Il existe enfin des procédés mnémotechniques connus et facilement trouvables sur l’Internet.

    La séance se termine par la communication de l’adresse mail de Jean-Dominique Paoli. Il se déclare prêt à renseigner les personnes qui sont intéressées. Claire et Bruno le remercient une nouvelle fois pour son intervention brillante au cours de cette séance spéciale du café philosophique qui aura été, pour l’occasion, moins riche en débat mais particulièrement instructive.  

    Claire et Bruno fixent rendez-vous pour le prochain débat qui aura lieu le 21 décembre 2012. Des mouvements apocalyptiques ayant fixé la fin du monde à cette date, ce n’est pas sans malice que le café philosophique de Montargis a choisi de consacrer sa prochaine séance à ce sujet : "Catastrophe ! La fin du monde ? La peur peut-elle être bonne conseillère ?" Il ne reste plus qu’à espérer, conclut Bruno, que ce jour-là nous serons suffisamment de survivants – et nous le fêterons devant un verre ! – pour mener notre débat sur ce sentiment ancestral et universel qu’est la peur…

    Pour aller plus loin dans ce débat, lire aussi l'interview de Jean-Dominique Paoli.

    Pour en savoir plus sur la mémoire, voir cette bibliographie

    Photos de Bernard Croissant, avec son aimable autorisation


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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE "PRENDRE SON TEMPS EST-CE LE PERDRE ?"

    Thème du débat : "Prendre son temps est-ce le perdre ?" 

    Date : 28 septembre 2012 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée.

    Le vendredi 28 septembre 2012, le café philosophique de Montargis faisait sa rentrée avec un sujet choisi par les participants du précédent rendez-vous : "Prendre son temps est-ce le perdre?" Environ 60 personnes étaient présentes pour ce nouveau débat.

    En préambule de cette 25ème séance, Claire et Bruno présentent les grandes lignes de cette quatrième saison.

    Si l’objectif et le fonctionnement du café philo restent le même, dit Claire, quelques changements seront apportés cette année. Un changement dans l’horaire d’abord : les séances auront toujours lieu un vendredi par mois (le dernier si possible) mais elles commenceront à 19 heures au lieu de 18 heures 30 et ce, pour des raisons personnelles, "afin de ne pas arriver ventre à terre, pris que nous sommes par le temps !" Ensuite, l’ambition des séances à venir est d’apporter au sein des débats de la Chaussée encore plus de références et de sujets philosophiques – et ce, même s’il est vrai qu’un sujet comme le temps peut-être autant considéré comme un thème philosophique classique, digne d’une épreuve de baccalauréat, qu’une interrogation très concrète ancrée dans notre vie quotidienne. Enfin, une nouvelle rubrique est instaurée dès cette séance de septembre : "Le bouquin du Mois" (voir aussi ce lien et la rubrique à gauche). Chaque mois, et dans la mesure du possible, une œuvre philosophique importante sera présentés en fin de débat. Pour cette première séance, le choix a été porté sur L’Existentialisme est un Humanisme de Jean-Paul Sartre, essai commenté par Claire en fin de débat (cf. infra).

    Bruno présente les prochains rendez-vous du café philosophique de Montargis : le 19 octobre 2012 (et non plus le 26 octobre comme nous l’annoncions précédemment), le 30 novembre 2012, le 21 décembre 2012 (un café philo intitulé provisoirement : "Fin du monde ou la peur peut-elle être bonne conseillère ?"), le 25 janvier 2013, le 22 février 2013, le 29 mars 2013 (séance co-animée par des élèves de Terminale), le 26 avril 2013, le 31 mai 2013 (une séance spéciale "Le café philo passe le bac") et enfin le 28 juin 2013 (un café philo spécial consacré à la violence conjugale). Ce calendrier est susceptible d’être modifié. Voir aussi la rubrique "Calendrier des prochaines séances" à droite.

    Cette séance de rentrée, intitulée "Prendre son temps est-ce le perdre?", commence par une première intervention d’une participante qui entend répondre par l’affirmatif à ce qui est une préoccupation ressentie par nombre de personnes : nous pouvons nous sentir bousculés dans notre quotidien par des obligations sociales et professionnelles. Il est souvent difficile de s’arrêter, de se poser et de prendre le temps de souffler, un luxe que peuvent se permettre notamment les personnes retraitées, libérées presque totalement d’obligations d’emploi du temps. Ainsi, nous passons notre temps et notre vie dans des préoccupations vaines et matérielles qui nous éloignent de l’essence de notre existence : prendre le temps de savourer le présent, s’écouter soi-même, méditer, une oisiveté que Montaigne qualifie lui-même, comme le dit un participant, d’excellent moyen de vivre sa vie (Essais, cf. lien vers cette oeuvre). D’emblée la notion de divertissement pascalienne prend tout son sens : "La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement ; et cependant c’est la plus grande de nos misères" (Pensées, 171-414). Une contradiction est apportée à cette critique de ce mouvement qui peut nous être imposer : se hâter dans des tâches – ne pas prendre son temps – est une obligation dans notre vie en société. Mon travail – en entreprise, dans une administration, avec mes clients, à l’école, etc. – doit être fait dans un certain laps de temps, sauf à considérer qu’autrui, cet autrui qui dépend de mon travail, qui y participe même – un collègue, un professeur, un élève, un client, etc. – ne soit lésé, voire aliéné !

    Cela pourrait donc signifier, appuie un troisième participant, que cette vitesse dont nous faisons les frais, est, quelque part, non pas aliénante, mais source de liberté. "La vitesse est la forme d'extase dont la révolution technique a fait cadeau à l'homme" dit Milan Kundera (La Lenteur), auteur qu’une personne dans l’assistance cite avec justesse.

    Prendre son temps interroge notre rapport au travail, résume Bruno, mais aussi à l’économie. Comme le dit Guy Debord, "Le temps pseudo-cyclique est celui de la consommation de la survie économique moderne, la survie augmentée, où le vécu quotidien reste privé de décision et soumis… à la pseudo-nature développée dans le travail aliéné."

    Les exemples sont nombreux de cette importance donnée à l’action immédiate. N’avons-nous pas, dit Claire, l’exemple de ces deux Présidents de la République : l’un, Nicolas Sarkozy ayant donné une place prépondérante à la réaction immédiate à tel ou tel événement d’actualité – et qui fut critiqué à de nombreuses reprises pour cela – et de l’autre son successeur à la tête de l’État, François Hollande, soucieux de réflexion et d’actions dans la durée, une position qui lui est tout autant critiquée ? Chacun voudrait des résultats là, tout de suite, chez l’un, lorsque chez l’autre on pouvait dénoncer la précipitation voire l’emportement dans ses décisions. 

    Cette dictature de l’immédiateté fait des victimes en nombre : abreuvés que nous sommes par les médias (encore pourrait-on les nommer "i-mmédias" !), nous avons le plus grand mal – et c’est encore plus vrai pour les jeunes générations – à prendre du recul sur l’actualité, à réfléchir en profondeur sur un sujet. Il apparaît que les jeunes générations sont particulièrement en première ligne de ce recul du sens critique. Le traitement de l’information, nous arrivant en flux ininterrompu, est réduit à sa portion congrue, alors même que les outils qui sont mises à notre disposition pourraient faire de nous des êtres extraordinairement bien in-formés

    Ces outils sont notre chance mais aussi, paradoxalement, une source d’aliénation. Bruno prend l’exemple des courriers électroniques qui ont grandement facilité notre vie quotidienne : combien de "temps perdu" avant l’apparition des e-mails et des SMS lorsque tel ou tel devait rédiger et envoyer une lettre ; aujourd’hui, au contraire, écrire se fait en quelques secondes, dans l’immédiateté. Ces technologiques relativement récentes nous ont, certes, permis de "libérer du temps". Cependant, tout se passe comme si ce temps libéré ne servait en propre qu’à nous assigner de nouvelles tâches. Ce n’est plus la liberté qui est érigée en maître mot de nos sociétés post-modernes mais l’efficacité et une gestion optimisée du temps et que nombre de cadres connaissent bien (ce sont les formations professionnelles ad hoc pour "optimiser le temps"). Un participant, singulièrement ancien chef d’entreprise, se fait critique sur cette priorité donnée, en milieu professionnelle, à l’accélération des tâches et à l’importance, vaine selon lui, du travail accompli dans la vitesse : "Travailler vite ne sert à rien : je le sais d’expérience… L’essentiel est que le travail soit fait et bien fait…

     

    Il est patent de constater que la lenteur a été encouragée par nombre de philosophes et de penseurs, de Montaigne ("Je passe le temps, quand il est mauvais et incommode ; quand il est bon, je ne le veux pas passer, je le retâte, je m'y tiens. Il faut courir le mauvais et se rasseoir au bon.") à Simone de Beauvoir ("Ils se contentent de tuer le temps en attendant que le temps les tue") en passant par Schopenhauer ("Tout ce qui est exquis mûrit lentement."). Plus près de nous, Hartmut Rosa, de l'université Friedrich-Schiller d'Iéna, parle dans son essai Accélération de "critique sociale du temps" en tant que source d’aliénation dans nos sociétés post-modernes (cf. ce lien pour aller plus loin). Un participant cite également l’essai Éloge de la Lenteur de Carl Honoré. Pourtant, il existe singulièrement un philosophe – et pas des moindres – qui a encouragé de son côté l’occupation pleine et entière du temps. Platon – puisque c’est de lui dont il s’agit – affirme ainsi : "Il faut que l'emploi du temps de tous les hommes libres soit réglé dans la totalité de sa durée, à commencer presque depuis l'aube du jour sans la moindre interruption jusqu'à l'aube du jour suivant." Voilà un projet qui étonne les participants du café philo ! Encore faut-il préciser, dit Bruno, que ce projet – digne de 1984 – visait les hommes libres, déjà déchargés du travail dévolu aux esclaves, aux femmes et aux étrangers (les metoikos)...

    Que le temps – notre temps – soit "perdu" revient à nous interroger sur ce qu’est ce temps et en quoi il est nôtre. Cette étape dans notre débat est essentielle mais particulièrement ardue, dit Claire en citant saint Augustin : "Qu'est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais : mais que je veuille l'expliquer à la demande, je ne le sais pas !" Le temps a-t-il réellement été bien défini par les philosophes, interroge une participante ? Le connaît-on réellement? Ce temps de l’horloge – cette horloge qui guide nos journées pour le meilleur et pour le pire – n’est-il pas un instrument artificiel ? Répondre par l’affirmatif c’est nier ce temps biologique qui fait que le jeune enfant réclame nourriture et sommeil à des intervalles précises. Le temps a été un sujet débattu depuis des lustres par les philosophes. Claire évoque Emmanuel Kant (Critique de la Raison pure) qui a cristallisé une définition du temps : il considère le temps comme ayant la forme a priori de notre sensibilité. Il est transcendant à tout, c’est-à-dire que tous les phénomènes présupposent son existence. Sa représentation nous est malgré tout (et c’est paradoxal !) bien différente : ce temps, facteur d’ordre et horizon indépassable, nous apparaît bien réel (ainsi, nous n’éprouvons pas le temps de nos rêves, bien qu’ils soient composés d’événements se succédant). Comment aller plus loin dans cette explication du temps ? Au XXème siècle, Henri Bergson affirme que ce temps transcendant est aussi un temps vécu. Il suppose que chacun expérimente sa propre appréhension du temps. C’est le temps-durée qui rend un événement extrêmement long lorsqu’il est considéré comme peu agréable (un cours ennuyeux, par exemple) ou (trop) court lorsque cet événement m’apporte satisfaction (un rendez-vous amoureux, un film passionnant, etc.), ce que chacun de nous a expérimenté, dit une participante. Ce temps-durée, notre temps-durée, est aussi le temps du mouvement et du changement continuel, ce changement inexorable qui nous approche de notre mort.

    C'est à l’aune de cette fin inéluctable que se mesure notre appréhension au temps et à la manière dont nous l’avons utilisé. N’est-ce pas la préoccupation de chacun d'entre nous ? L’utilisation de ce temps qui nous est imparti (un temps déifié, ajoute un participant pour qui Dieu est le Temps !) semble être la condition d’une vie bien remplie, ou, au contraire, d'une "vie bien ratée" – pour reprendre le titre d’un recueil de nouvelles de Pierre Autin Grenier (Toute une Vie bien ratée). Cette boutade ouvre en réalité la porte d’un formidable problème existentiel. Ce temps-durée s’écoulant sans cesse (cf. la célèbre citation d’Héraclite : "Tout s’écoule."), chaque seconde de notre existence est une seconde terminée, morte pour ainsi dire. En rejoignant le passé et ces autres souvenirs, il ne reste qu’une étroite fenêtre ouverte : celle du futur. Et quel futur ! Un futur angoissant au sens existentiel puisque chaque décision est le déchirement de devoir faire un choix inexorable et qui n’appellera aucun retour en arrière. Claire cite d'ailleurs une conversation récente avec un adolescent (et lycéen), angoissé littérallement par cette perspective. Prendre son temps est-ce le perdre ? A cette question, force est de constater que de toute manière "notre temps" est appelé à disparaître, à être perdu. Sauf, ajoute Claire, si l’on se prend à rêver de faire machine arrière et de revivre (voire de réparer) nos années passées, comme le montre si admirablement le film récent Camille redouble. Charmante et utopique solution ! 

    Finalement, notre seule arme véritable est dans l’action. L’existence précédant l’essence, comme le répétait Jean-Paul Sartre, il convient que nous nous construisions au milieu de nos semblables, grâce à ce temps qui nous est imparti. Notre temps, finalement, doit être celui de nos actions. Qu’on ne s’y trompe pas, précise Claire : la phrase sartrienne emblématique "L’enfer c’est les autres" n’est en rien un appel à la défiance envers mes contemporains : c’est la constatation que l’autre est celui ou celle par qui mon existence prend son sens. Je suis grâce à mes relations avec l’autre, cet autre qui me construit autant que je me construits. 

    Notre (premier) bouquin du mois

    Dans la continuité directe de ce débat, c’est une nouvelle fois Jean-Paul Sartre qui est évoqué, à travers une de ses œuvres les plus emblématiques : L’Existentialisme est un Humanisme (Pour aller plus loin, rendez-vous sur ce lien).

    Claire présente cet ouvrage éminemment important, publié après la sortie de l’œuvre majeure de Sartre L’Être et le Néant qui avait suscité incompréhension pour ne pas dire rejet. L’Existentialisme est un Humanisme, sorti en 1946, est la transcription d’une conférence donnée par Sartre en octobre 1945. Contre toute attente, cette conférence remporte un grand succès public. Quelques mois plus tard, parait le compte-rendu de cette conférence (intitulée : "L’existentialisme est un Humanisme").

    Ce livre constitue une présentation synthétique et claire de l’existentialisme, mal compris jusqu’alors. Sartre y développe sa conception de la liberté, intrinsèque à l’homme : "L’homme est condamné à être libre". Pour reprendre Dostoïevski, "si Dieu n’existe pas, tout est permis" car, en l’absence de tout projet divin il n’y a pas de nature humaine a priori qui déterminerait la condition de chaque homme. L’expérience religieuse, pour l’homme athée, n’est d’aucun secours : tout doit dépendre de la volonté et de l’action de chaque homme. Sartre résume cette position par cette phrase : "L’existence précède l’essence". L’existentialisme entend dévoiler en pleine lumière la liberté, dans toute sa puissance mais aussi toute sa crudité. Par là, puisque je suis libéré de toute intention transcendante, mes comportements me révèlent en tant qu’individu libre. Libre, souverain mais aussi solitaire dans cette attitude. Car cette liberté se construit également dans l’angoisse existentielle.

    Que l’existentialisme soit une philosophie de l’action individuelle (ce qui n’a pas été sans susciter des critiques de la part des théoriciens marxistes) n’en fait pas une théorie du repli sur soi. L’existentialisme est bien un humanisme, dit Sartre  dans le sens où chacun, en étant responsable de lui-même est aussi responsable de l’humanité toute entière : "Tout se passe comme si pour tout homme, toute l’humanité avait les yeux fixés sur ce qu'il fait". L’homme, à chaque instant, se projette en avant, dans ses projets. Il s’invente, sans la condition d’une force transcendantale qui le dépasserait. Nos actes prennent sens en tant qu’actes exemplaires qui ne nous engagent pas qu’individuellement : ils doivent être cohérents avec notre conception de l’humanité. Notre responsabilité l’engage. Finalement, la seule nature universelle de l’homme est celle d’être au monde, d’être au milieu des autres hommes et d’être mortel. 

    Ce premier café philosophique de la saison se termine par le choix du sujet de la séance du 19 octobre. Quatre sujets étaient proposés : "La vérité est-elle toujours bonne à dire ?", "Un bon citoyen peut-il être hors-la-loi ?", "Et si on parlait d’amour ?" et "La mort" (sujet proposé par une participante). Le sujet "La vérité est-elle toujours bonne à dire ?" est choisi à la majorité. Rendez-vous est pris pour ce débat le vendredi 19 octobre 2012 à 19H à la Brasserie du Centre commercial de la Chaussée.

     

     

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  • COMPTE RENDU DE LA DERNIÈRE SÉANCE

    Thème du débat : "Vivre seul(e) ou mal accompagné(e) ?" Débat sur cette question : "La vie est-elle trop courte pour s'ennuyer avec quelqu'un qui n'en vaut pas la peine ?" 

    Date : 27 janvier 2012 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée.

    Pour cette vingtième séance, et la première de l’année 2012, le café philosophique de Montargis rassemblait un public particulièrement nombreux – environ 70 personnes. Sans doute le titre et le thème de cette séance n’étaient-ils pas étrangers à cette affluence : "Vivre seul(e) ou mal accompagné (e) ?" Bruno précise que ce sujet, choisi lors de la séance de décembre et proposé d’ailleurs par un participant, porte en réalité sur cette question : "La vie est-elle trop courte pour s'ennuyer avec quelqu'un qui n'en vaut pas la peine ?"

    Claire et Bruno commencent le débat par un tour de table. À la question de savoir – comme le dit l’adage – s’il vaut mieux vivre seul que mal accompagné, une participante répond par l’affirmatif, tant il est vrai, ajoute-t-elle, qu’une vie à deux ne peut se concevoir sans épanouissement personnel. Sans cet épanouissement, à quoi bon s’évertuer à continuer avec un homme ou une femme ? Cela ne dispense en outre pas d’être accompagné, si ce n’est d’un compagnon ou d’une compagne, d’amis ou de relations plus éphémères, a fortiori si cette vie sociale de célibat assumée apporte bonheur et accomplissements personnels. Un autre participant, en écho à cette intervention, donne un autre son de cloche. Il souligne la difficulté à porter un jugement définitif sur la personne qui sera amenée à partager notre vie. Il prend pour exemple l’opéra de Mozart La Flûte enchantée : l’oiseleur Papageno désespère à l’idée de devoir se marier avec une sorcière hideuse, jusqu’à ce que, miraculeusement et à son grand bonheur, cette future épouse honnie se transforme en délicieuse Papagena, l’âme sœur de Papageno (vidéo ici).

     

    Une troisième intervenante souligne la difficulté de former un couple, tout en considérant que vivre seul ne peut se concevoir dans la durée. Le célibat paraît être une situation sociale non pérenne. Ce qui ne veut pas dire que vivre en couple le soit obligatoirement : plus qu’il y a quelques années, la vie à deux devient compliquée (pour aller plus loin, cliquez ici) et il n’y a pas de doute que la transformation idyllique de Papagena peut être vécue bien différemment : celui ou celle qui partage sa vie, considéré(e) au début comme son âme sœur, peut, avec les années, s’avérer être un compagnon ou une compagne bien encombrante. Accepter de faire sa vie avec un homme ou une femme ne va donc pas forcément de soi. 

    Cela nous amène à nous demander, s’interroge Claire, si nous ne sommes pas faits pour vivre seuls ("Il n’est pas bon que l’homme soit seul", lit-on dans le premier livre de la Genèse) :  "L’homme est un animal politique" écrit Aristote (Politiques, I, 1). Dès lors, qu’attendons-nous d’autrui ? Quelle est la fin de notre relation ? Quel est notre intérêt à vivre avec tel(le) ou tel ? Cette relation peut-elle être désintéressée ?

    Un participant suggère que le mot "intérêt" a certainement pris tout son sens dans les millénaires qui nous ont précédés ; il est d'ailleurs encore présent de nos jours. Bien souvent, c’est le gain qui est recherché et lorsque ce gain se fait inférieur à ce que l’on donne, on rompt. Il semble que la relation avec l’autre, dans nos sociétés modernes, soit fondée  sur une recherche de plaisir : il doit être présent sinon la relation perd son sens…

    Celui ou celle qui m’accompagne ne déboule pas dans ma vie simplement par hasard. Nombre de psychologues sont d’accord pour dire que la personne avec qui je choisis de partager ma vie vient en résonance avec mon passé comme avec mes attentes, ici et maintenant. 

    L’amour ne peut-il exister que par l’intérêt que la relation amoureuse m’apporte ? À ce sujet, Claire évoque l’exemple concret d’un couple actuel (documentaire "Couple : quand l'autre change de visage") qui s’est reconstruit de manière troublante : après des années de vie commune, ponctuées de fréquents déplacements à l’étrangers d'un homme, militaire de carrière,  ce dernier décide de se séparer de sa femme au moment de sa retraite. Problème – hélas ! – classique de notre société dans laquelle un mariage sur trois se conclut par un divorce… (pour aller plus loin, cliquez ici) Alors que le divorce est sur le point d’être prononcé, un médecin apprend à l’homme que sa femme (bientôt sa "future ex-femme") est atteinte de la maladie d’Alzheimer. Contre toute attente, l’homme décide de rester avec cette dernière, mû par un sentiment autre que l’amour. Il s’agit d’une forme de reconnaissance. Reconnaissance de l’autre, de cet autre précis et singulier comme ayant donné et donnant encore un sens, le sens que je souhaite, à celui ou celle que je suis.

    Il y a en effet un rôle conséquent de l’autre dans celle ou celui que je suis ; ne me définit-il pas ? Au-delà des désirs et plaisirs charnels, la relation amoureuse n’est-elle pas celle où je m’expose tout entière, attendant que celui avec qui je vis me reconnaisse telle que je cherche à être : aimé(e) d’un autre, existant à travers ou dans ses yeux.

    "Ne confond-on donc pas "amour" et "désir" ?" s’interroge un participant. Il est patent que l’homme est aujourd’hui principalement devenu un être de désir. Notre société de consommation le pousse d’ailleurs à cet état de fait. Ce désir, qui est omniprésent dans la vie d’un jeune couple, s’amenuise avec les années. Et ce qui fait tenir un couple dans la durée c’est bien un amour désincarné et non pas un désir évanescent. Bruno va dans ce sens, ajoutant que l’on touche là le centre de la problématique du sujet de ce soir : "La vie est-elle trop courte pour s'ennuyer avec quelqu'un qui n'en vaut pas la peine ?" L’ennui – qui est par définition l’absence de désir – serait une justification suffisante de la désagrégation du couple.

    Ce mal absolu dans la vie à deux – ou du moins présumé tel – invite plusieurs participants à discuter autour du sexe – en se gardant bien de tout jugement moral, comme le souligne un participant. Sans doute, là, touchons-nous un point névralgique! Vivre à deux, demande Claire, implique une acceptation de l’abandon d’une liberté. C’est toute l’histoire de ces couples libertins. Une telle acceptation signifie aussi la mutilation d’une partie de ma liberté (n’est-ce pas toute la thèse du sulfureux Marquis de Sade ?).

    Alors, l’homme s’il est politique (selon Aristote), est-il naturellement fidèle ? Le véritable amour doit-il être exclusif ?

    Claire évoque Jean-Paul Sartre dans son questionnement sur l’aliénation qu’apporte mon amour passionné pour autrui : "Il arrive qu'un asservissement total de l'être aimé tue l'amour de l'amant… [L’amant] veut être aimé par une liberté et réclame que cette liberté comme liberté ne soit plus libre. Il veut à la fois que la liberté de l'Autre se détermine elle-même à devenir amour (…) et, à la fois, que cette liberté soit captivée par elle-même, qu'elle se retourne sur elle-même, comme dans la folie, comme dans le rêve, pour vouloir sa captivité. Et cette captivité doit être démission libre et enchaînée à la fois entre nos mains", L'Être et le Néant). Comme souvent, en se liant à autrui au sein d’un couple, le piège se renferme sur sa propre liberté.

    Reste à considérer une forme d’amour considérée par les Grecs comme plus noble que toutes : l’amitié. La philia ne s’encombre pas du pathos.  Ne serait-ce pas vers celle-ci que nous souhaiterions aller ? Parlant de l’amour, Socrate pose cette question à Lysis: "Mais que leur as-tu donc fait pour qu'ils t'empêchent avec tant de rigueur d'être heureux et de faire ce qu'il te plaît, pour qu'ils te tiennent toute la journée dans la dépendance de quelqu'un, en un mot dans l'impossibilité de faire à peu près rien de ce que tu peux désirer ?" Il faut au contraire, selon,  Socrate  s'efforcer de rendre humbles ceux que l’on aime plutôt que les louer immodérément par des poèmes... (Lysis)

    Combien peut être éloignée de cet idéal une vie de couple, parfois faite de frustrations ou, pire, de non-dits ! Une participante convient que la gestion de la vie à deux doit être un combat de chaque instant et que ce combat est aussi fait d’écoutes et de compromis. Elle ajoute que dans la vie à deux peut intervenir un facteur important : l’enfant ou les enfants. Encore ne faut-il pas qu’ils soient des alibis mais au contraire un ciment bienfaiteur. Le résultat de ces efforts – écoutes mutuelles et compromis – en vaut véritablement la chandelle, ajoute-t-elle. Il est aussi vrai que cet appel à la mesure peut choquer le discours ambiant : l’amour ne devrait-il être que passionné ? Une nouvelle preuve de la "dictature des passions", acquiesce Bruno, qui renvoie du même coup à un débat antérieur du café philosophique de Montargis (en savoir plus ici).

    Un autre participant propose de revenir sur la phrase à l’origine du débat : "La vie est-elle trop courte pour s'ennuyer avec quelqu'un qui n'en vaut pas la peine ?" Voilà une question particulièrement virulente qui fait peu cas justement de ce partenaire qui partage ma vie, juge-t-il ! Il serait à l’origine de cet ennui déflagrateur de mon couple. Or, si problème il y a (cet ennui en l’occurrence), ne viendrait-il pas justement de moi et de personne d’autre ? Par ailleurs, ajoute Bruno sous forme de boutade, cette proposition qui a été à l’origine du débat de ce soir, est sans doute erronée : vivre avec une personne ennuyeuse peut rendre au contraire la vie extrêmement longue !

    Il est question dès lors de se regarder et de s’étudier plutôt que de juger l’autre. Une participante rappelle que le couple ne sera déstructuré et destructeur que si l’on accepte et même travaille à ce qu’il le soit. Un autre participant affirme dès lors que pour réussir son couple, il faut d’abord savoir ce que l’on veut et est prêt à accepter ou pas d’autrui. Conscient que l’image que l’autre me renvoie est primordiale pour celle que je suis vraiment, j’ai à exiger que ma relation à l’autre, ma manière de l’aimer soit aussi déterminante de celui ou celle que je suis. Dès lors, la relation à l’autre doit révéler, davantage que l’autre lui-même, mon identité.

    L’amour c’est donc d’abord voir l’autre comme sa finalité, non comme un moyen pour parvenir à un accomplissement. En le considérant ainsi, je m’élève au-dessus d’un simple rapport charnel pour entrer dans une relation de partage et d’échange, forcément salvatrice en qu’elle m’apprend qui je suis et qui est l’homme, elle fonde l’humanité. 

    C’est sur cet appel à chercher au fond de soi cet ennui destructeur et à accepter de l’autre ses différences que s’achève ce vingtième café philosophique. 

    La soirée se termine par le vote du sujet de la séance du 24 février 2012. Le choix se porte sur ce débat : "L’école sert-elle à enseigner ou à éduquer ?"

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  • COMPTE RENDU DE LA DERNIÈRE SÉANCE

    Thème du débat : "La vie n'est-elle qu'une suite de hasards ?"

    Date : 30 septembre 2011 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée.

    Environ 45 personnes étaient présentes pour ce premier café philosophique de la saison. Le sujet choisi était particulièrement ardu puisqu’il portait sur le hasard, un concept, dit Bruno, qui a toujours posé problème aux philosophes, lorsqu’il n’a pas été purement et simplement dénié. Pourquoi cette négation ?

    Claire et Bruno proposent de partir d’un exemple. Anne-Marie est une femme qui a des années vécue seule. Elle a fait confiance à sa bonne étoile pour trouver une personne avec qui elle vivrait mais force est de constater que sa destinée ne lui a pas été favorable. Si bien que, jusque vers l’âge de quarante ans, elle reste célibataire. Un jour, un banal accrochage de voiture inopinée la conduit à la gendarmerie. Elle se retrouve nez à nez avec un homme qui ne la laisse pas indifférente. Répondant à son invitation, elle accepte de le revoir, commençant une idylle et une nouvelle vie : "le hasard fait bien les choses", dira-t-elle à leur mariage ! Anne-Marie et cet homme – nous l’appellerons Paul – se marient et vivent ensemble une dizaine d’années, des années heureuses qui confortent Anne-Marie dans sa vision d’une bonne étoile protectrice. Un soir, cependant, la gendarmerie où travaille Paul l’appelle : un accident de voiture a eu lieu. Son mari vient de décéder : une nouvelle fois, le hasard a frappé a sa porte. Un hasard tragique, cette fois.

    Le hasard fait-il les choses ? Il semble y avoir une contradiction à dire cela. Le hasard c’est la contingence. Alors, plutôt que de hasard, peut-on parler ici de prédestination comme guide de l’action guidée par une intelligence supérieure derrière cette suite d’événements ?

    Une première participante émet l’avis que selon elle "rien n’arrive par hasard" (une première négation du hasard) : chacun a un rôle à jouer dans sa vie, même si nous n’en sommes pas conscients. Cette opinion est contestée par plusieurs autres participants qui donnent au hasard une place importante, sans toutefois faire du hasard l’alpha et l’oméga de notre existence : le monde ne serait pas qu’un "vaste chantier sans architecte et sans fin" comme le sous-entendait le poète épicurien du Ier siècle av. J.C. Lucrèce !

    Qu’est-ce donc que le hasard ? Une suite d’événements chaotiques ? La manifestation d’une intelligence supérieure qui nous guiderait tels des pantins ? Finalement, le hasard ne serait que l’interprétation d’événements chaotiques et/ou incompréhensibles (Freud). Ainsi, un participant évoque l’exemple de la naissance du genre humain, provoquée par la chute "hasardeuse" d’une météorite. À cette remarque, un autre participant rebondit en s’interrogeant s’il ne s’agit pas de "science" plutôt que de hasard. Tout est histoire d’interprétation.

    Le hasard ne serait-il donc pas l’ennemi de la raison ? Les philosophes auraient tendance à le penser, tant le hasard, "ce mal-aimé", leur a donné du fil à retordre. Bruno rappelle l’étymologie du terme : le mot hasard tire son origine de l’arabe "az-zahr", le jeu de dés. De ce mot, on en a tiré un autre : "as", le premier chiffre de ce jeu de dés (cf. également cet article).

    Force est de constater que les philosophes n’aiment pas le hasard : face au chaos originel, au désordre, au hasard, l’intelligence humaine répond par le savoir, la science, la compréhension : "Au commencement était le chaos, puis vint l'intelligence qui débrouilla tout" (Anaxagore). Pour Confucius, "La vie de l'homme dépend de sa volonté ; sans volonté, elle serait abandonnée au hasard."  Vain combat, tant le hasard s’entête à guider des pans entiers de notre existence.

    Si la vie est une suite de hasards ou même s’il faut composer avec lui, alors la liberté n’existe pas. Qu’est-ce que le libre-arbitre ? On ne peut donc pas rationnellement se soumettre au seul hasard. D’ailleurs, pour Démocrite, "Tout ce qui existe dans l'univers est le fruit du hasard et de la nécessité." Les penseurs ont très vite cherché à repousser la place du hasard, synonyme de chaos et de désordre, comme de la Fortuna (ou "la Fortune", qui distribue aveuglément coups du sort et bonheur). Leucippe, (v. -460 - -370) affirme ceci : "Aucune chose ne devient sans cause, mais tout est l'objet d'une loi [raison] (λόγος), et sous la contrainte de la nécessité". Plus tard, avec l’avènement du christianisme, les philosophes chrétiens voient dans Dieu le principe d’une nécessité souveraine abolissant le chaos et le hasard : "Ce que nous appelons le hasard n'est que notre incapacité à comprendre un degré d'ordre supérieur" dit Jean Guitton.

    Pour beaucoup de penseurs donc, le hasard est l’opposé de la raison, l’opposé de l’intelligence et la négation de la liberté. Ainsi, être libre c’est être le maître absolu omniscient et omniprésent de son action. C’est un ennemi tenace qui a la peau dure car on a beau "raboter le hasard il en reste toujours quelque chose".

    Un participant considère pourtant que le hasard fait partie intégrante de la raison et de la science. Darwin a ainsi fait du hasard une composante de sa théorie de l’évolution des espèces, ce qui n’a pas été sans lui donner des problème de conscience religieuse.

    Loin d’être ce trou noir inexorable, le hasard peut en outre être paré de toutes les vertus. On peut penser alors à ces jeux de hasard, si populaires ! Ne pourrait-on pas les identifier à cette Bonne Fortune (Fortuna) ancestrale chargée de distribuer les bienfaits sans distinction ? Une Bonne Fortune que l’on peut également parer – à tort ou à raison – des atours des statistiques ! 

    Finalement, le hasard, qu’il soit bienvenu ou non, est la condition de notre liberté. C’est à nous qu’il convient  soit de l’accueillir avec bienveillance, soit de l’affronter avec le courage sartrien ! C’est dans le sens que l’on donne à la situation que se trouve ou pas le hasard. L’action donc me dépasse ; mais attention à la mauvaise foi ! Claire propose que le vrai homme sage irait prendre jusqu’à la posture des Stoïciens pour qui l’on ne devrait se préoccuper que de ce qui dépend de nous et considérer comme négligeable ce qui nous échappe (et la mort en fait partie !). (Manuel d’Épictète) Une posture ambitieuse et difficilement réalisable.

    Pour les croyants ou ceux qui font confiance au pari de Pascal, le hasard peut être la manifestation voire la chance d’une puissance supérieure (un dieu ?). Dans tous les cas, le hasard (ou les hasards), pour chaotique qu’il apparaisse et parce qu’il sait nous surprendre, nous émouvoir (qu’on pense aux arts aléatoires : ce compte-rendu est d'ailleurs illustré de reproductions de peintures faisant appel à cela, cf. infra), nous heurter, doit être considéré et pensé avec étonnement. L’étonnement qui est, comme le disait Platon (Téétète), la première étape vers la philosophie !

    Ce café philosophique s’achève par le vote du thème du prochain débat. Le choix se porte sur ce sujet : "Mes passions sont-elles des entraves à ma liberté ?" Rendez-vous le 4 novembre 2011 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée, à 18H30.

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  • LES PHILOSOPHES MEURENT AUSSI

    Simon Critchley, Les Philosophes meurent aussi, éd. François Bourin, 360 p.

    9782849411933.1290704854.jpgPhilosopher c’est apprendre à mourir, ne cessent de répéter les penseurs au cours des siècles. Penser la mort et penser sa mort est un sujet si ardu : elles est en plus devenue taboue dans notre société ! D’ailleurs, il est communément admis (même si c’est aller bien vite en besogne !) que l’histoire de la philosophie commence avec la mort de Socrate… On peut être reconnaissant à Simon Critchley, lui-même philosophe, d’avoir écrit ces passionnantes chroniques qui s’intéressent autant à la mort des 190 philosophes les plus marquants de l’Humanité qu’à leur propre vision de la fin de l’existence humaine : de Pythagore, massacré après avoir refusé de traverser un champ de fèves, à Sartre qui affirmait ne pas penser à la mort, en passant par Pic ce la Mirandole, empoisonné par son secrétaire, ou Diderot, étouffé par un abricot. Ce livre passionnant est en tout cas tout sauf déprimant. Il contient des passages drôles (de l’humour noir, bien sûr !) mais aussi de belles pages lorsque l’auteur évoque quelques brillants maîtres qu’il a côtoyés (Gadamer ou Adorno) ou des intellectuels qui ont su mourir sereinement (Foucault ou Montaigne). Les Philosophent meurent aussi est aussi un excellent ouvrage d’introduction à la philosophie. À découvrir et dévorer de toute urgence !

    Bruno


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  • LES 25 ANS DE LA DISPARITION DE SIMONE DE BEAUVOIR

    Une oeuvre et une vie indissociables. Une vie dont elle a fait une oeuvre, une leçon de liberté, de rigueur intellectuelle et de lucidité. Simone de Beauvoir (1908-1986) n'a voulu être ni chef ni mère symbolique. Mais une femme qui, vingt-cinq ans après sa mort, peut encore aider les autres femmes à penser leur condition...

    Souce : Lemonde.fr

    LA SUITE ICI...

     

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  • EN ATTENDANT LE COMPTE-RENDU...

     Cela a-t-il encore un sens de philosopher aujourd’hui ?

    Le sens de la philosophie semble être de donner un sens … à la vie. Cette vie qui semble par définition contradictoire : quel sens quelque chose qui ne peut que devenir néant peut-il avoir ?

    La philosophie a toujours été une réflexion, une critique pourrait-on dire. Une critique de ce que nous sommes, ou plutôt de ce que nous faisons de nous : la manière du philosopher est donc, par définition, une remise en question (le « je ne sais qu’une chose, que je ne sais rien » du premier philosopher Socrate). Il s’agit donc de commencer par se remettre en cause, en question, mais pour construire une idée bien à soi, un soi unique qui me définisse et qui me construise. Il ne s’agit pas de se contenter de remettre en question, il faut en effet, pour que la critique soit efficace, qu’elle se fasse dialectique, c’est-à-dire qu’elle soit dépassée par un moment positif.

    Chaque philosophie est singulière car elle est la construction d’une personne, de sa définition (Sartre). Et chaque philosophie étant singulière, on trouve autant de philosophie que de philosophes. Tout penseur s’inscrit en effet comme singulier et surtout en rupture d’avec ses homologues. Dès lors, la philosophie ne possède pas un sens, mais doit plutôt s’apparenter à une orientation, une direction : philosopher c’est orienter sa vie vers une considération de soi et du monde, considération qui se veut introspective tout autant que rétrospective, mais qui entend également se charger de la construction d’un avenir. Philosopher c’est ainsi décider de soi. La réflexion doit donc s’allier intimement avec l’action : la philosophie est alors morale de vie.

    Et pourtant, et pourtant… Qui peut prétendre aujourd’hui avoir sa propre philosophie, savoir où il va et pourquoi il y va ? Qui peut même prétendre prendre le temps de philosopher ? Les philosophes ne sont-ils pas devenus des farfelus érudits que seule une élite consulte, et encore, pour entretenir sa tour d’ivoire (Kierkegaard) ?

    N’est-il pas plus aisé d’en rester aux prêts à penser délivrés par les médias, les politiques, la famille, les amis même ?

    Est-il seulement possible de philosopher au sens où nous l’avons décrit ci-avant ? Est-il possible, aujourd’hui, de ne pas suivre le mouvement, de construire sa propre définition, indépendamment de la société, des médias, des politiques, de la famille, des amis ?

    Si nous pouvons répondre par l’affirmative à cette question (à voir) quel sens (au sens Sartrien) cette réflexion et orientation auraient-elles ? Avancer à contre-courant ou en marge n’est-ce pas me condamner ? Me condamner à errer seul, à ce qu’on me considère comme un fou voire un homme dangereux pour la société. Et si nous faisions tous ce travail … à quelle vie le philosopher ne nous mène-t-il pas : le solipsisme résigné pour seule consolation ?

    Alors, à quoi sert-il de philosopher ? 

    Bientôt, sur ce site, le compte-rendu du café philo de Montargis qui était consacré à cette question.

     

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“Il n’est pas d’hommes qu’on juge moins propres à gouverner l’État, que les théoriciens, c’est-à-dire les philosophes” [Spinoza]