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29/04/2016

PESSOA : QU'EST-CE QUE L'ENNUI ?

pessoa_entrada1.jpg"Personne encore n'a défini, dans un langage pouvant être compris de ceux-là mêmes qui n'en ont jamais fait l'expérience, ce qu'est l'ennui. Ce que certains appellent l'ennui n'est que de la lassitude; ou bien ce n'est qu'une sorte de malaise ; ou bien encore, il s'agit de fatigue. Mais l'ennui, s'il participe en effet de la fatigue, du malaise, de la lassitude, participe de tout cela comme l'eau participe de l'hydrogène et de l'oxygène dont elle se compose. Elle les inclut, sans toutefois leur être semblable.

Si la plupart donnent ainsi à l'ennui un sens restreint et incomplet, quelques rares esprits lui prêtent une signification qui, d'une certaine façon, le transcende: c'est le cas lorsqu'on appelle ennui ce dégoût intime et tout spirituel qu'inspirent la diversité et l'incertitude du monde. Ce qui nous fait bâiller, et qui est la lassitude; ce qui nous fait changer de position, et qui est le malaise; ce qui nous empêche de bouger, et qui est la fatigue - rien de tout cela n'est vraiment l'ennui ; mais ce n'est pas non plus le sens profond de la vacuité de toute chose grâce auquel se libère l'aspiration frustrée, se relève le désir déçu et se forme dans l'âme le germe d'où naîtra le mystique ou le saint.

L'ennui est bien la lassitude du monde, le malaise de se sentir vivre, la fatigue d'avoir déjà vécu; l'ennui est bien, réellement, la sensation charnelle de la vacuité surabondante des choses. Mais plus que tout cela, l'ennui c'est aussi la lassitude d'autres mondes, qu'ils existent ou non ; le malaise de devoir vivre, même en étant un autre, même d'une autre manière, même dans un autre monde ; la fatigue, non pas seulement d'hier et d'aujourd'hui, mais encore de demain et de l'éternité même, si elle existe - ou du néant, si c'est lui l'éternité.

Ce n'est pas seulement la vacuité des choses et des êtres qui blesse l'âme quand elle est en proie à l'ennui ; c'est aussi la vacuité de quelque chose d'autre, qui n'est ni les choses ni les êtres, c'est la vacuité de l'âme elle-même qui ressent ce vide, qui s'éprouve elle-même comme du vide, et qui, s'y retrouvant, se dégoûte elle-même et se répudie.

L'ennui est la sensation physique du chaos, c'est la sensation que le chaos est tout. Le bâilleur, le maussade, le fatigué se sentent prisonniers d'une étroite cellule. Le dégoûté par l'étroitesse de la vie se sent ligoté dans une cellule plus vaste. Mais l'homme en proie à l'ennui se sent prisonnier d'une vaine liberté, dans une cellule infinie. Sur l'homme qui bâille d'ennui, sur l'homme en proie au malaise ou à la fatigue, les murs de la cellule peuvent s'écrouler, et l'ensevelir. L'homme dégoûté de la petitesse du monde peut voir ses chaînes tomber, et s'enfuir; il peut aussi se désoler de ne pouvoir les briser et, grâce à la douleur, se revivre lui-même sans dégoût. Mais les murs d'une cellule infinie ne peuvent nous ensevelir, parce qu'ils n'existent pas; et nos chaînes ne peuvent pas même nous faire revivre par la douleur, puisque personne ne nous a enchaînés.

Voilà ce que j'éprouve devant la beauté paisible de ce soir qui meurt, impérissablement. Je regarde le ciel clair et profond, où des choses vagues et rosées, telles des ombres de nuages, sont le duvet impalpable d'une vie ailée et lointaine. Je baisse les yeux vers le fleuve, où l'eau, seulement parcourue d'un léger frémissement, semble refléter un bleu venu d'un ciel plus profond. Je lève de nouveau les yeux vers le ciel, où flotte déjà, parmi les teintes vagues qui s'effilochent sans former de lambeaux dans l'air invisible, un ton endolori de blanc éteint, comme si quelque chose aussi dans les choses, là où elles sont plus hautes et plus frustes, connaissait un ennui propre, matériel, une impossibilité d'être ce qu'elles sont, un corps impondérable d'angoisse et de détresse.

Quoi donc? Qu'y a-t-il d'autre, dans l'air profond, que l'air profond lui-même, qui n'est rien? Qu'y a-t-il d'autre dans le ciel qu'une teinte qui ne lui appartient pas? Qu'y a-t-il dans ces traînées vagues, moins que des nuages et dont je doute déjà, qu'y a-t-il de plus que les reflets lumineux, matériellement incidents, d'un soleil déjà déclinant? Dans tout cela, qu'y a-t-il d'autre que moi ? Ah, mais l'ennui c'est cela, simplement cela. C'est que dans tout ce qui existe - ciel, terre, univers - , dans tout cela, il n'y ait que moi."

Fernando Pessoa, Le Livre de l'Intranquillité (1999)

 

28/04/2016

SÉNÈQUE : "PUIS VIENT L'ENNUI..."

Christina-2.jpg"Le souverain bien est immortel, il ne sait point s'en aller, il ne connaît ni satiété ni regret; en effet une âme droite ne change jamais, elle n'éprouve point de haine pour elle-même, elle n'a rien à modifier à sa vie qui est la meilleure. Mais le plaisir arrivé à son plus haut point s'évanouit; il ne tient pas une grande place, c'est pourquoi il la remplit vite; puis vient l'ennui, et après un premier élan le plaisir se flétrit. Ayant son essence dans le mouvement, il est toujours indéterminé. Rien ne peut exister de substantiel en ce qui vient et passe si vite, et se trouve destiné à périr de par son propre usage; le plaisir en effet aboutit à un point où il cesse, et dès son début il regarde vers sa fin. Que dire du fait que le plaisir n'existe pas moins chez les fous que chez les méchants et que les êtres bas prennent autant de plaisir dans leurs infamies que les honnêtes gens dans leurs belles actions? Aussi les Anciens ont prescrit de rechercher la vie la plus vertueuse et non la plus agréable, de façon que le plaisir soit non pas le guide mais le compagnon d'une volonté droite et bonne."

Sénèque, De la vie heureuse (Ier s. ap. JC)

 

27/04/2016

"LE TANGO DE L'ENNUI"

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26/04/2016

DAGERMAN : NOTRE BESOIN DE CONSOLATION EST IMPOSSIBLE A RASSASIER

AVT2_Dagerman_4310.jpeg"Je ne possède pas de philosophie dans laquelle je puisse me mouvoir comme le poisson dans l’eau ou l’oiseau dans le ciel. Tout ce que je possède est un duel, et ce duel se livre à chaque minute de ma vie entre les fausses consolations, qui ne font qu’accroître mon impuissance et rendre plus profond mon désespoir, et les vraies, qui me mènent vers une libération temporaire. Je devrais peut-être dire : la vraie car, à la vérité, il n’existe pour moi qu’une seule consolation qui soit réelle, celle qui me dit que je suis un homme libre, un individu inviolable, un être souverain à l’intérieur de ses limites.

Mais la liberté commence par l’esclavage et la souveraineté par la dépendance. Le signe le plus certain de ma servitude est ma peur de vivre. Le signe définitif de ma liberté est le fait que ma peur laisse la place à la joie tranquille de l’indépendance. On dirait que j’ai besoin de la dépendance pour pouvoir finalement connaître la consolation d’être un homme libre, et c’est certainement vrai. A la lumière de mes actes, je m’aperçois que toute ma vie semble n’avoir eu pour but que de faire mon propre malheur. Ce qui devrait m’apporter la liberté m’apporte l’esclavage et les pierres en guise de pain.

Les autres hommes ont d’autres maîtres. En ce qui me concerne, mon talent me rend esclave au point de pas oser l’employer, de peur de l’avoir perdu. De plus, je suis tellement esclave de mon nom que j’ose à peine écrire une ligne, de peur de lui nuire. Et, lorsque la dépression arrive finalement, je suis aussi son esclave. Mon plus grand désir est de la retenir, mon plus grand plaisir est de sentir que tout ce que je valais résidait dans ce que je crois avoir perdu : la capacité de créer de la beauté à partir de mon désespoir, de mon dégoût et de mes faiblesses. Avec une joie amère, je désire voir mes maisons tomber en ruine et me voir moi-même enseveli sous la neige de l’oubli. Mais la dépression est une poupée russe et, dans la dernière poupée, se trouvent un couteau, une lame de rasoir, un poison, une eau profonde et un saut dans un grand trou. Je finis par devenir l’esclave de tous ces instruments de mort. Ils me suivent comme des chiens, à moins que le chien, ce ne soit moi."

Stig Dagerman, Notre Besoin de Consolation est impossible à rassasier (1952)

 

25/04/2016

"VIRGIN SUICIDES"

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24/04/2016

PASCAL : L'ENNUI, CET ENFER

pascal"Ennui. Rien n'est si insupportable à l'homme que d'être dans un plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide."

Blaise Pascal, Pensées (posth. 1662)

17/04/2016

ALAIN : QU'EST-CE QUE L'ENNUI ?

1925-ennui-photograph-detail.jpg"Il est bon d’avoir un peu de mal à vivre et de ne pas suivre une route toute unie. Je plains les rois s’ils n’ont qu’à désirer ; et les dieux s’il y en a quelque part, doivent être un peu neurasthéniques. On dit que dans les temps passés ils prenaient forme de voyageurs et venaient frapper aux portes ; sans doutes ils trouvaient un peu de bonheur à éprouver la faim, la soif et les passions de l’amour. Seulement, dès qu’ils pensaient un peu à leur puissance, ils se disaient que tout cela n’était qu’un jeu, et qu’ils pouvaient tuer leurs désirs s’ils le voulaient, en supprimant le temps et la distance. Tout compte fait ils s’ennuyaient ; ils ont dû se pendre ou se noyer, depuis ce temps-là ; ou bien ils dorment comme la belle au bois dormait. Le bonheur suppose sans doute toujours quelque inquiétude, quelque passion, une pointe de douleur qui nous éveil à nous-même. Il est ordinaire que l’on ait plus de bonheur par l’imagination que par les biens réels. Cela vient de ce que, lorsque l’on a les biens réels, on croit que tout est dit, et l’on s’assied au lieu de courir. Il y a deux richesses ; celle qui laisse assis ennuie ; celle qui plait est celle qui veut des projets encore et des travaux, comme est pour le paysan un champ qu’il convoitait, et dont il est enfin le maître, car c’est la puissance qui plait, non point au repos, mais la puissance en action. L’homme qui ne fait rien n’aime rien. Apportez-lui des bonheurs tout faits, il détourne la tête comme un malade. Au reste qui n’aime mieux faire la musique que l’entendre ? Le difficile est ce qui plait. Aussi toutes les fois qu’il y a quelque obstacle sur la route, cela fouette le sang et ravive le feu. Qui voudrait jouer aux cartes sans risquer de perdre ? Voici un vieux roi qui joue avec des courtisans ; quand il perd, il se met en colère, et les courtisans le savent bien ; depuis que les courtisans ont bien appris à jouer, le roi ne perd jamais. Aussi voyez comme il repousse les cartes. Il se lève, monte à cheval ; il part pour la chasse ; mais c’est une chasse de roi, le gibier lui vient dans les jambes, les chevreuils aussi sont courtisans. J’ai connu plus d’un roi. C’étaient de petits rois, d’un petit royaume ; Rois dans leur famille, trop aimés, trop flattés, trop choyés, trop bien servis. Ils n’avaient point le temps de désire. Des yeux attentifs lisaient dans leur pensée. Eh bien, ces petits jupiters voulaient malgré tout lancer la foudre ; Ils inventaient des obstacles ; ils se forgeaient des désirs capricieux, changeaient comme un soleil de janvier, voulaient à tout prix vouloir, et tombaient de l’ennui dans l’extravagance. Que les dieux, s’ils ne sont pas morts d’ennui ne vous donnent pas à gouverner ces plats royaumes ; qu’ils vous conduisent par des chemins de montagnes ; Qu’ils vous donnent pour compagne quelque bonne mule d’Andalousie, qui ait les yeux comme des puits, le front comme une enclume et qui s’arrête tout à coup parce qu’elle voit sur la route l’ombre de ses oreilles."

Alain, Propos

NIETZSCHE : LE TRAVAIL ET L'ENNUI

caillebotte-raboteurs1.jpgLe besoin nous contraint au travail dont le produit apaise le besoin : le réveil toujours nouveau des besoins nous habitue au travail. Mais dans les pauses où les besoins sont apaisés et, pour ainsi dire, endormis, l'ennui vient nous surprendre. Qu'est-ce à dire ? C'est l'habitude du travail en général qui se fait à présent sentir comme un besoin nouveau, adventice ; il sera d'autant plus fort que l'on est plus fort habitué à travailler, peut-être même que l'on a souffert plus fort des besoins. Pour échapper à l'ennui , l'homme travaille au-delà de la mesure de ses autres besoins ou il invente le jeu, c'est-à-dire le travail qui ne doit apaiser aucun autre besoin que celui du travail en général. Celui qui est saoul du jeu et qui n'a point, par de nouveaux besoins, de raison de travailler, celui-là est pris parfois du désir d'un troisième état, qui serait au jeu ce que planer est à danser, ce que danser est à marcher, d'un mouvement bienheureux et paisible : c'est la vision du bonheur des artistes et des philosophes.

Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain (1878)

 

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16/04/2016

PINK : "BORING"

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14/04/2016

SVENDSEN : PETITE PHILOSOPHIE DE L'ENNUI

ennui-baillement-degas_0.jpg"L'ennui est lié à la réflexion, et toute réflexion tend à perdre de vue le monde. Les distractions perturbent la réflexion, mais cela reste un phénomène passager. Le travail se révèle souvent moins ennuyeux que les distractions. Pourtant, qui prescrirait le travail comme remède contre l'ennui confondrait la disparition momentanée des symptômes avec la guérison d'une maladie. Il est indéniable que de nombreuse formes de travail sont d'un ennui mortel. Le travail est souvent fatiguant, et peu de nature à donner un sens à notre vie. En soi, la question de savoir pourquoi l'on s'ennuie ne relève ni du travail ni du temps libre."


Lars Fr. H. Svendsen, Petite philosophie de l'ennui (2006)

13/04/2016

"L'ENNUI" (TRAILER)

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12/04/2016

SCHOPENHAUER : LE FARDEAU DE L'ENNUI

arthur_schopenhauer_daguerreotype.jpg"Alors intervient le désir de nous délivrer du fardeau de l'existence, ou du moins de le rendre insensible, le désir de tuer le temps, c'est-à-dire de fuir l'ennui. Aussi voyons-nous la plupart des gens à l'abri du besoin et des soucis, une fois débarrassés de tous leurs autres fardeaux, être enfin à charge à eux-mêmes, considérer comme un gain toute heure écoulée, et s'appliquer, pour ainsi dire, à réduire cette vie que jusqu'alors ils mettaient tous leurs efforts à conserver. L'ennui n'est pas le moindre de nos maux ; il met à la longue sur les figures une véritable expression de désespérance."

Arthur Schopenhauer, Le Monde comme Volonté et comme Représentation (1819)

 

11/04/2016

MORAVIA : JE ME SUIS TOUJOURS ENNUYÉ

lennui-roman-moravia.jpg"J'ai dit que je me suis toujours ennuyé; j'ajoute que c'est depuis un certain temps relativement récent que je suis arrivé à comprendre avec une clarté suffisante ce qu'est réellement l'ennui. Pendant mon enfance, puis mon adolescence et ma première jeunesse, j'ai souffert de l'ennui sans me l'expliquer, comme ceux qui souffrent d'un mal de tête sans jamais se décider à interroger un médecin. Quand j'étais enfant surtout, l'ennui assumait des formes tout à fait obscures pour moi et pour les autres, formes que j'étais incapable d'expliquer et que les autres, ma mère par exemple, attribuaient à des troubles de santé ou à d'autres causes analogues; un peu comme la mauvaise humeur des petits enfants est mise sur le compte de la poussée de leurs dents.

En ces années-là, il m'arrivait de cesser brusquement de jouer et de rester des heures entières immobile, comme engourdi, accablé en réalité par le malaise que m'inspirait ce que j'ai appelé la flétrissure des objets, c'est-à-dire par l'obscure conscience qu'entre moi et les choses, il n'existait aucun rapport. Si, en de tels moments, ma mère entrait dans la chambre et me voyant muet, inerte et pâle de souffrance, me demandait ce que j'avais, je répondais invariablement: « je m'ennuie» expliquant ainsi, par un mot de sens clair et étroit, un état d'âme vaste et obscur. Ma mère alors, prenant mon affirmation au sérieux, se penchait pour m'embrasser, puis me promettait de m'emmener au cinéma dans l'après-midi, c'est-à-dire qu'elle me proposait une distraction qui, je le savais parfaitement, n'était ni le contraire de l'ennui ni son remède. Et moi tout en feignant d'accueillir cette proposition avec joie, je ne pouvais m'empêcher d'éprouver ce même sentiment d'ennui que ma mère prétendait chasser en posant ses lèvres sur mon front, en m'entourant les épaules de ses bras, non moins que par le cinéma qu'elle faisait miroiter à mes yeux comme un mirage. Avec ses lèvres, avec ses bras, avec le cinéma, je n'avais en fait aucun rapport à ce moment. Mais comment aurais-je pu expliquer à ma mère que le sentiment d'ennui dont je souffrais ne pouvait être allégé en aucune façon? J'ai déjà noté que l'ennui consiste principalement dans l'incommunicabilité. Or, en ne pouvant communiquer avec ma mère, de laquelle j'étais séparé comme de n'importe quel objet, j'étais en quelque sorte contraint d'accepter le malentendu et de lui mentir.

Je passe sur les désastres de l'ennui durant mon adolescence. A cette époque, les très mauvais résultats que j'obtins à l'école furent attribués à de soi-disant « faiblesses », c'est-à-dire à des incapacités congénitales en telle ou telle matière d'enseignement; moi-même j'acceptai cette explication faute d'une autre plus valable. Maintenant au contraire, je sais de façon certaine que les mauvaises notes qui pleuvaient sur moi à chaque fin d'année scolaire étaient dues à un seul motif: l'ennui. En réalité je sentais subtilement, avec le profond malaise habituel, que je n'avais aucun rapport avec tout ce pèle-mêle de rois athéniens et d'empereurs romains, de fleuves de l'Amérique du Sud et de montagnes de l'Asie, d’hendécasyllabes de Dante et d'hexamètres de Virgile, d'opérations algébriques et de formules chimiques. Toute cette énorme quantité de notions ne me regardait pas, ou ne me regardait que pour en constater l'absurdité fondamentale. Mais, comme je l'ai dit, je ne me vantais ni en moi-même ni auprès des autres de ce sentiment purement négatif; je me disais même que je n'aurais pas dû l'éprouver et j'en souffrais. Déjà alors cette souffrance, je m'en souviens, m'inspira le désir de la définir et de l'expliquer. Mais j'étais un enfant avec toute la prétention et l'ambition des enfants. Aussi le résultat fut-il un projet d'histoire universelle fondée sur l'ennui, dont je n'écrivis toutefois que les premières pages. L'histoire universelle fondée sur l'ennui était basée sur une idée très simple : le ressort de l'histoire ne se trouvait ni dans le progrès, ni dans l'évolution biologique, ni dans le fait économique, ni dans aucun autre des motifs qu'allèguent généralement les historiens des diverses écoles, mais bien dans l'ennui. Très excité par cette magnifique découverte, je pris les choses à la racine. Au commencement donc était l'ennui, vulgairement appelé chaos. Dieu s'ennuyant créa la terre, le ciel, l'eau, les animaux, les plantes, puis Adam et Ève; ces derniers s'ennuyant à leur tour dans le paradis mangèrent le fruit défendu. Ils ennuyèrent Dieu qui les chassa de l'Eden; Caïn qu'ennuyait Abel le tua; Noé s'ennuyant vraiment trop inventa le vin; Dieu ayant de nouveau pris les hommes en ennui détruisit le monde par le déluge; mais ce désastre également l'ennuya à tel point qu'il fit revenir le beau temps. Et ainsi de suite. Les grands empires égyptiens, babyloniens, persans, grecs et romains surgissaient de l'ennui et s'écroulaient dans l'ennui; l'ennui du paganisme suscitait le christianisme; l'ennui du catholicisme engendra le protestantisme; l'ennui de l'Europe faisait découvrir l'Amérique; l'ennui de la féodalité provoquait la révolution française et celui du capitalisme, la révolution russe. Toutes ces belles trouvailles furent notées en une sorte de petit tableau puis, avec un grand zèle, je commençai à écrire l'histoire en bonne et due forme. Je ne me souviens pas bien, mais je ne crois pas être allé au-delà de la description fort détaillée de l'ennui atroce dont souffraient Adam et Ève dans l'Eden et de la façon dont ils commirent le péché mortel, justement à cause de cet ennui. Ensuite, ennuyé à mon tour par mon projet, je l'abandonnai."

Alberto MoraviaL’ennui (1960)

 

10/04/2016

FLAUBERT : EMMA BOVARY, L'ENNUI ET LE MAL DU SIÈCLE

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"Un jour qu'ils s'étaient quittés de bonne heure, et qu'elle s'en revenait seule par le boulevard, elle aperçut les murs de son couvent ; alors elle s'assit sur un banc, à l'ombre des ormes. Quel calme dans ce temps-là ! Comme elle enviait les ineffables sentiments d'amour qu'elle tâchait, d'après des livres, de se figurer !

Les premiers mois de son mariage, ses promenades à cheval dans la forêt, le Vicomte qui valsait, et Lagardy chantant, tout repassa devant ses yeux... Et Léon lui parut soudain dans le même éloignement que les autres.
-- Je l'aime pourtant ! se disait-elle.

N'importe ! Elle n'était pas heureuse, ne l'avait jamais été. D'où venait donc cette insuffisance de la vie, cette pourriture instantanée des choses où elle s'appuyait ?... Mais, s'il y avait quelque part un être fort et beau, une nature valeureuse, pleine à la fois d'exaltation et de raffinements, un coeur de poète sous une forme d'ange, lyre aux cordes d'airain, sonnant vers le ciel des épithalames élégiaques, pourquoi, par hasard, ne le trouverait-elle pas ? Oh ! quelle impossibilité ! Rien, d'ailleurs, ne valait la peine d'une recherche ; tout mentait ! Chaque sourire cachait un bâillement d'ennui, chaque joie une malédiction, tout plaisir son dégoût, et les meilleurs baisers ne vous laissaient sur la lèvre qu'une irréalisable envie d'une volupté plus haute.

Un râle métallique se traîna dans les airs et quatre coups se firent entendre à la cloche du couvent. Quatre heures ! et il lui semblait qu'elle était là, sur ce banc, depuis l'éternité. Mais un infini de passions peut tenir dans une minute, comme une foule dans un petit espace. Emma vivait tout occupée des siennes, et ne s'inquiétait pas plus de l'argent qu'une archiduchesse."

Gustave Flaubert, Madame Bovary (1857)