Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

[19] "Les riches le méritent-ils ?"

  • COMPTE RENDU DE LA DERNIÈRE SÉANCE

    Thème du débat : "Les riches le méritent-ils ?"

    Date : 9 décembre 2011 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée.

    Environ 50 personnes étaient présentes pour cette nouvelle séance du café philosophique intitulée "Les riches le méritent-ils ?"

    Une fois n’est pas coutume, cette séance commence par un blind test consacré au sujet de cette soirée :

    9782021016215.jpg1.    Qui a dit : "Celui qui n’a pas une Rolex a cinquante ans a quand même raté sa vie !" ? Réponse : Jacques Séguéla

    2.    Qui a dit : "Avoir beaucoup vu et ne rien avoir, c’est avoir les yeux riches et les mains pauvres" ? Réponse : William Shakespeare

    3.    Qui est l’auteur des Recherches sur la nature et les causes de la Richesse des Nations… ? Réponse : Adam Smith (économiste écossais, 1723-1790)

    4.    Qui a dit : "Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : "ceci est à moi" et trouva assez de gens simples pour le croire fut le vrai fondateur de la société civile." ? Réponse : Jean-Jacques Rousseau

    5.    Quel cinéaste et intellectuel français est l’auteur de L’Argent ? Réponse : Robert Bresson

    6.    Qui a dit : "L'expérience prouve que jamais les peuples n'ont accru leur richesse et leur puissance sauf sous un gouvernement libre." Réponse : Nicolas Machiavel

    7.    Quel philosophe considère la richesse comme l’un des trois bienfaits de l’humanité (avec la santé et la beauté) ? Réponse : Platon

    8.    Qui a dit : "Les hommes sont mille fois plus acharnés à acquérir des richesses que la culture , bien qu’il soit parfaitement certain que le bonheur d’un individu dépend bien plus de ce qu’il est que de ce qu’il a" ? Réponse : Arthur Schopenhauer

    9.    Qui a dit : "La valeur diffère donc essentiellement de la richesse car elle ne dépend pas de l’abondance, mais de la difficulté ou de la facilité de production." Réponse : Karl Marx

    Le gagnant repart avec le nouvel ouvrage de Thomas Cathcart et Daniel Klein, Kant et son Kangourou franchissent les Portes du Paradis : Petite Philosophie de la Vie (et après) par les blagues. Félicitations à lui.

    la chapelle 1.jpgLe débat de ce soir commence par un tour de table sur le sujet de ce soir, un sujet qu’une participante trouve polémique et problématisant mal un débat sur la richesse. Bruno répond que l’objectif d’une telle question ("les riches le méritent-ils ?", et qui sous-entendrait que les pauvres le mériteraient également...) est bien entendu de jouer la provocation. Notre café philosophique a pour habitude de proposer des sujets volontairement malicieux et de faire de ses rendez-vous des lieux de débat et non des smples cours de philosophie. Claire ajoute que l’objectif n’est pas de jeter aux gémonies les riches – une situation que certains souhaiterait atteindre alors que ces mêmes personnes seraient les premières à  se féliciter de faire fortune – mais bien de s’interroger sur la place du mérite. Il y a matière à s’interroger sur cette équation qui conduirait une personne digne d’éloge, de considération et de valeur morale à accéder à une fortune matérielle. Cette équation est-elle encore recevable de nos jours?

    Claire ajoute que les riches peuvent se caractériser dans trois grands groupes distincts : les héritiers d’une part (ce sont les Bettencourt, les Lagardère ou les Rothschild), les entrepreneurs ou hauts salariés d’autre part (chefs d’entreprise, actionnaires, traders, hauts fonctionnaires et cadres supérieurs) et enfin les personnes dotées d’un talent hors du commun (ce sont les grands artistes mais aussi certains sportifs de haut niveau). Il se trouve que le poids de ces riches ou "super riches" prend une place de plus en plus considérable. Le classement Forbes 2011 est marqué par un double record : celui du nombre de milliardaires d’une part (1210) et celui des fortunes cumulées d’autre part (4500 milliards de dollars). (Plus d'infos ici)

    Alors, les riches peuvent-ils mériter ces fortunes ?

    prev_warhol2649.jpgEn réponse à cette question provocatrice, un débattant répond avec la même malice que les riches méritent certainement non seulement de l’être mais en plus de savoir conserver leur richesse intacte ! Ils mettent en tout cas beaucoup d’énergie et de talent à se soustraire à toute ponction financière (impôts, taxes ou autre). Il n’en reste pas moins vrai, ajoute-t-il, que l’acquisition de la richesse pose assurément question et débat, dans un monde où les inégalités ne cessent de croître. L’acquisition de la fortune obéit certes à des règles – une bonne scolarité, le travail, un environnement favorable – mais la part de l’opportunité, pour ne pas dire du hasard, jouent un rôle capital. C’est toute l’histoire des fortunes créées grâce aux nouvelles technologies (les Mark Zuckerberg et autres Steve Jobs).

    Parler du seul mérite dans la création de richesses, dit au autre participant, c’est oublier que dans un monde technologique les richesses sont aussi créées de manière ultra sophistiquée. C’est l’exemple de ces sociétés de bourse générant des actes d’achat et de vente à l’aide de logiciels performants où l’intervention de l’homme reste minime (système automatisé intégral).

    Bruno fait un aparté pour s’interroger sur le seuil à partir duquel on peut considérer tel ou tel comme riche. Il existe une définition statistique (en savoir plus ici). À l’instar du seuil de pauvreté qui correspond à 40 ou 60 % du revenu médian, le seuil de richesse correspond au double du revenu médian. En France, une personne seule gagnant au moins 3 000 euros (net) est donc considérée comme riche. Cette acception économique et statistique est considérée par les participants comme trop restrictive : la richesse n’est-elle pas très relative ? Pour preuve, alors qu’un participant considère la richesse comme cette possibilité de pouvoir s’octroyer le superflu, une autre répond qu’elle considère le superflu (un parfum onéreux, par exemple) comme un plus "indispensable" à l’existence humaine. Rien donc n’est simple lorsque l’on parle de richesse.

    74880_rose_mcgowan_david_la_chapelle_shoot_04_123_567lo.jpgLa richesse est-elle question de culture? Accordons-nous dans nos sociétés occidentales une importance considérable à la richesse, contrairement à d’autres pays ? Bruno doute sur ce point : la mondialisation donne à tout être humain une envie d’acquérir la fortune, sinon comment expliquer que le besoin d’accéder à la fortune se fasse déplacer des millions d’êtres humains, ce qui paraît le plus naturel du monde ! La richesse apparaît en tout cas comme très souvent limitée à un aspect trop prosaïque : le mérite d’un professeur, souligne avec justesse un participant, apporte une richesse considérable.

    En tout état de cause, qu’elle soit méritée ou pas (et surtout si elle n’est pas méritée!) la richesse non seulement n’est pas source de bonheur mais serait son pire ennemi. Un participant rappelle qu’une enquête sur le bonheur (Enquête "Happy Life Years" de Ruut Veenhoven, université de Rotterdam) a placé les personnes riches comme potentiellement les plus imperméables à cette notion, un peu comme si la peur de perdre ses biens anéantissait tout "bénéfice" à cette fortune si convoitée.

    Évoquer le mérite qu’a tel ou tel dans l’acquisition de la richesse signifie d’abord surtout acceptation ou non qu’autrui acquiert une fortune démesurée dans un monde de plus en plus inégalitaire. Là, sans doute, est le nœud du débat. Un intervenant souhaite souligner qu’un super riche pourra être considéré – justement – avec considération alors que sa fortune est immense - voire démesurée - et pourrait heurter le commun des mortels. Prenant l’exemple de Bill Gates, le même intervenant souligne que son prestige est dû aux œuvres caritatives et de philanthropies importantes qui ont le "mérite" d’humaniser sa richesse (site de la Fondation Bill & Melinda Gates sur ce lien). Soulignons que ce blanc-seing accordé au fondateur de Microsoft est caractéristique : un riche est jugé moins pour ses actions passées qui l’ont conduit à la fortune que pour l’utilisation de sa fortune.

    andy-warhol-mao-mao-ii-93.jpgCela fait dire à un jeune participant que philosopher sur la notion de mérite et de richesse c’est se confronter à un mur : c’est d’emblée réduire le riche à sa situation matérielle et à lui dénier le statut de personne humaine ! Un autre participant rebondit sur cette constatation, affirmant qu’une telle réduction a trouvé dans l’histoire des réalités monstrueuses : les dictatures communistes. Cette idéologie, héritée du philosophe Karl Marx, en proclamant le riche comme "ennemi de la société" (un ennemi qui, précisément, ne méritait pas sa fortune), a commis des crimes de masse, parmi les pires pratiqués dans l’Histoire (Goulag de l'ancienne URSS, Cambodge de Pol Pot, Chine de Mao, etc.). Dans ces pays communistes d’ailleurs, une classe de gens riches, pas plus méritoires d’ailleurs, remplaçait celle qui avait été exterminée !

    La fortune peut-elle être bénéfique et méritée ? La question, dit un autre participant, semble ne pas se poser en tout cas pas pour ces "super riches", formant une caste, une nomenklatura cooptée, fréquentant les mêmes écoles, les mêmes salons et se retrouvant dans les mêmes conseils d’administration. Quelle est la place du mérite pour ces "super riches" ? Nulle ou négligeable, ajoute-t-il. Voire, répond un autre intervenant : il y a d’abord ces responsabilités écrasantes que peu d’entre nous pourraient assurément assumer. Il ne faut pas nier non plus la valeur intrinsèque de tel ou tel individu explique pour une part ces fortunes (Michel Pébereau, ancien responsable de BNP Paribas, par exemple). D’ailleurs, plusieurs personnes conviennent que la prise d’importantes responsabilités peut être extrêmement lourde : "Qui serait prêt à sacrifier tout ou partie de sa vie personnelle ou familiale ?" résume Claire.

    la chapelle 3.jpgEn tout état de cause, les fortunes, méritées ou pas, doivent être mises au service de la communauté, avance un participant. Finalement, ce qui est passionnément débattu en fin de séance n’est pas tant la question du droit à être riche ou très riche (droit acquis grâce à son mérite, ses talents ou un art, quel qu’il soit, ou bien à cause de sa naissance...) que le devoir qu’entraîne cette richesse : participer à la vie de la Cité à hauteur de ses moyens, participation qui implique d’accepter de se voir grever une infime minorité de sa richesse. Il est, hélas, patent, affirment plusieurs participants, que la générosité est pour le moins un sentiment peu répandu au sommet de la pyramide économique et financière (cf. théorie du "trickle down"), comme si la cohésion des hommes de pouvoir ne pouvait admettre tout coup de canif à des richesses démesurées ! Un intervenant rappelle une citation du milliardaire Warren Buffet : "La lutte des classes existe et nous sommes en train de la gagner" (citation datée de 2008, précise Bruno).

    Détester la pauvreté plutôt que mépriser les riches !

    Bruno conclut ce débat. S’interroger sur la richesse, dit-il, et sur la valeur de la richesse, c’est ne pas en faire une simple question de comptabilité. Je peux vouer une admiration sans borne à Bill Gates dont la richesse me paraît méritée et moralement acceptable ; à l’inverse, combien sont plus aléatoires ces rémunérations de traders ! De même, un footballeur payé des millions d’euros mais à la carrière très courte et apportant prestige, notoriété et richesse à son club, aura-t-il une rémunération moralement moins acceptable qu’un chef d’entreprise à la tête d’une entreprise du CAC 40 où les responsabilités sont diluées ? On peut en douter ! La richesse doit donc résulter d’une rémunération juste au terme d’un contrat conclut entre deux parties. Dans l’idéal. Mais ce même mérite comme voie vers la richesse rencontre très souvent comme obstacle la modestie (c’est le philosophe David Hume qui le dit) et est détrôné tout autant par ces cancers de la société que sont le népotisme et tous ces systèmes de préférence en fonction de la naissance.

    la chapelle 2.jpgUn autre facteur, social et économique, doit être pris en compte : celui d’une aliénation via l’argent et de la non-distribution de la richesse en dépit du mérite de tel ou tel (Karl Marx). Cette non-distribution est expliquée par la dilution des responsabilités  et par le développement de l’automatisation de la création des richesses (exemple des systèmes informatiques boursiers).

    Le mot de la fin est pour Hume qui est parvenu à disséquer les heurs et les malheurs de la fortune : "les qualités bonnes ou mauvaises de l’homme sont les causes de sa bonne ou mauvaise fortune" (encore que ce terme de "fortune" désigne essentiellement la fortuna, autrement dit la providence). C’est finalement à chacun qu’il appartient de refuser de mépriser les riches mais préférer détester la pauvreté et de travailler à son propre mérite, avec courage et sans modestie ! Ayons enfin à l’esprit que le véritable mérite est, pour reprendre Hume, de procurer du bonheur à la société des hommes - plutôt que d'acquérir la richesse !

    Le café philo se conclut par le vote du sujet de la séance du 27 janvier 2012. Les participants élisent à une écrasante majorité le sujet : "La vie est-elle trop courte pour s'ennuyer avec quelqu'un qui n'en vaut pas la peine ?" Nous l'intitulerons ainsi : "Vivre seul(e) ou mal accompagné (e) ?"

    Philo-galerie

    portrait.jpgDes oeuvres de deux artistes illustrent ce compte-rendu sur la richesse : Andy Warhol (1928-1987) et David LaChapelle (né en 1963). Ces deux artistes américains aux multiples points communs (Warhol a offert à LaChapelle son premier contrat) ont tous deux travaillé sur nos sociétés de consommation et sur la place de l'argent.

     

    Lien permanent Catégories : =>Saison 3, Comptes-rendus des débats, Tous les blind tests du café philo, [19] "Les riches le méritent-ils ?" Imprimer
  • MERCI AUX PARTICIPANTS DE LA DERNIERE SEANCE

    applause.gifMerci aux participants de la dernière séance du café philosophique qui avait lieu le vendredi 9 décembre 2011. Le débat, passionné comme nous le pensions, portait sur cette question volontairement provocatrice :  - passionnant - avait justement pour titre : "Les riches le méritent-ils ?"

    Bientôt, sur ce site, le compte-rendu de cette séance.

    Prochain débat le vendredi 27 janvier 2012 à 18H30 à la brasserie du centre commercial de la Chaussée. Le sujet choisi posera cette question : "La vie est-elle trop courte pour s'ennuyer avec quelqu'un qui n'en vaut pas la peine ?"

    A bientôt.

     

    Lien permanent Catégories : =>Saison 3, [19] "Les riches le méritent-ils ?", [20] "Vivre seul(e) ou mal accompagné(e)?" Imprimer
  • PROCHAIN CAFÉ PHILOSOPHIQUE CE SOIR

    prochainement.gifLe prochain café philosophique de Montargis se tiendra ce soir, vendredi 9 décembre, à partir de 18H30 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée. Pour cette dernière séance de l'année 2011, le sujet portera sur cette question : "Les riches le méritent-ils ?"

     

    Lien permanent Catégories : =>Saison 3, [19] "Les riches le méritent-ils ?" Imprimer
  • LE MÉRITE SELON HUME

    "Je suis d’avis que les plaintes habituelles contre la providence sont mal fondées et que les qualités bonnes ou mauvaises de l’homme sont les causes de sa bonne ou mauvaise fortune, plus que l’on ne se l’imagine habituellement. Il y a sans aucun doute des contre-exemples, au demeurant assez nombreux, mais peu comparé à ceux qui témoignent d’une distribution égale entre prospérité et adversité. De la même manière, il ne saurait en être autrement dans le cours habituel des affaires humaines. Un homme doté d’un tempérament altruiste et qui aime son prochain apportera presque infailliblement amour et respect, se constituant des circonstances maîtresses qui facilitent chaque initiative et chaque dessein, en plus de la satisfaction personnelle qui en résulte aussitôt. Il en sera de même pour les autres vertus. La prospérité est naturellement, bien que non nécessairement, liée à la vertu et au mérite ; et l’adversité, de la même façon, au vice et à la folie.

    David Hume.JPGNéamnmoins, je dois reconnaitre que cette règle admet une exception concernant une qualité morale : la modestie a une tendance naturelle à dissimuler les talents d’un homme, tout comme l’orgueil les exhibe au plus haut point et a constitué l’unique cause de l’ascension de beaucoup dans le monde, malgré tous les handicaps que peuvent engendrer une naissance modeste et un faible mérite. Il y a tant de paresse et d’incapacité dans l’ensemble du genre humain que l’homme est enclin à accepter un autre homme, quelle que soit l’image que ce dernier visera à renvoyer de lui-même ; et qu’il considère ses airs dominateurs comme la preuve du mérite que cette personne s’attribue à elle-même. Une confiance en soi mesurée paraît être la compagne naturelle de la vertu, et peu d’hommes peuvent la distinguer de l’orgueil. De même, le manque d’assurance, résultat naturel du vice et de la folie, a flétri l’honneur de la modestie, qui d’apparence extérieure lui ressemble tant.

    Comme l’orgueil, bien qu’étant un vice, produit les mêmes effets qu’une vertu sur la fortune d’un homme, on peut alors observer qu’il est presque aussi pénible de se l’approprier, et qu’il se distingue ainsi de tous les autres vices, acquis sans grande peine et que l’indulgence fait prospérer. Plus d’un homme, conscient que la modestie portera grand préjudice à l’établissement de sa fortune, s’est résolu à  devenir orgueilleux et à en adopter l’attitude ; mais il faut remarquer que de telles personnes ont rarement réussi leur tentative, finalement contraintes à retomber dans leur modestie originelle. Rien ne permet davantage à l’homme de se faire une place dans le monde qu’un véritable orgueil, naturel et authentique. Le déguiser est voué à l’échec et ne saurait se maintenir. Dans toute autre tentative, quelles que soient les fautes qu’il commet et auxquelles il se montre sensible, il est tellement près de réussir. Mais dès qu’il tentera de jouer l’orgueil, pour peu qu’il échoue lors de la tentative, le souvenir de cet échec le fera rougir et le déconcerterainfailliblement. Après quoi chaque ridicule sera la cause de nouveaux ridicules jusqu’à ce qu’il soit clair pour tout le monde qu’il n’est qu’un tricheur éhonté et un vain prétendant à l’orgueil.

    Si quelque chose peut donner plus d’assurance à un homme modeste, ce sont les bienfaits de la fortune que la chance lui procure. La richesse fournit naturellement à l’homme une réception favorable en société, elle procure au mérite un lustre supplémentaire, quand la personne en est dotée, et le remplace avantageusement quand il est absent. Il est merveilleux d’observer les airs condescendants d’imbéciles et de canailles aux vastes richesses sur des hommes de plus grand mérite qui vivent dans l’indigence. Les hommes de mérite ne s’opposeront pas pour autant à ces usurpations ; ils auront plutôt tendance à les encourager par la modestie de leurs attitudes. Leur bon sens et leur expérience les rend timides dans leur jugement et les pousse à tout examiner avec la plus grande précision. D’un autre côté, la délicatesse de leurs sentiments les rend timorés car ils ont peur de fauter, ce qui les amène à perdre dans la pratique du monde cette intégrité de vertu, pour ainsi dire, dont ils sont si jaloux. Allier sagesse et confiance est aussi pénible que de réconcilier vice et modestie.

    Telles sont les réflexions qui me sont venues à l’esprit sur le thème de l’orgueil et de la modestie ; et j’espère que le lecteur ne verra pas d’inconvénient à ce qu’ils soient représentés dans l’allégorie suivante.

    Au commencement, Jupiter a allié Vertu, Sagesse et Confiance en Soi d’une part ; et Vice, Folie et Manque d’Assurance d’autre part. Il les envoya ainsi groupés dans le monde. Cependant, alors qu’il pensait les avoir unis avec grand jugement - la Confiance en Soi est la compagne naturelle de la Vertu, le Vice mérite sa place auprès du Manque d’Assurance - ils ne s’en furent pas loin avant que ne s’élève la discorde. La Sagesse, qui menait la première communauté, ne s’aventurait jamais sur un sentier, qu’il soit ou non battu, avant d’en être familier et de l’examiner avec attention, pour s’assurer de sa destination, des dangers, des difficultés et obstacles plus ou moins probables. Elle prenait d’habitude un certain temps avant de rendre son verdict ; un retard qui déplaisait beaucoup à la Confiance en Soi, toujours sur le pas de course, et sans trop de prévoyance ni de jugements au premier sentier qu’elle croisait. La Sagesse et la Vertu étaient inséparables. Mais un jour, la Confiance en Soi, fidèle à sa nature impétueuse, prit une formidable avance sur ses guides et compagnes et, ne ressentant pas le besoin de leur compagnie, elle ne s’enquit jamais de leurs nouvelles et ne les revit plus. D’une manière comparable, l’autre communauté, bien que formée par Jupiter, se trouva en désaccord et se scinda. Comme la Folie ne pouvait guère voir devant elle, elle ne pouvait déterminer si un sentier était avenant ou non, ni donner une préférence à l’un plutôt qu’à un autre ; et ce manque de résolution se trouvait augmenté par le Manque d’Assurance qui, plein de doutes et de scrupules, retardait toujours le trajet. Cela irritait beaucoup le Vice, qui n’aimait pas entendre parler de difficultés et de retards, et qui n’était jamais satisfait que de sa propre course folle, quel que fût le résultat de ses inclinations. La Folie, il le savait bien, bien qu’elle n’écoutât que le Manque d’Assurance, serait aisément apprivoisable quand elle serait seule; et ainsi, tel un cheval vicieux détrônant son cavalier, il expulsa ouvertement l’entrave à tous ses plaisirs, et reprit sa route avec la Folie dont il est inséparable. La Confiance en Soi et le Manque d’Assurance, ainsi écartés de leur communauté respective, errèrent quelque temps, jusqu’à ce qu’enfin le hasard les mène au même moment à un village précis. La Confiance en Soi se dirigea d’emblée vers la grande maison, qui appartenait à la Richesse, maîtresse du village; et sans attendre le portier, elle s’immisca directement dans les appartements privés où elle rencontra le Vice et la Folie qui avaient été bien accueillis. Elle se joignit à la compagnie, alla promptement se recommander à la maîtresse des lieux et devint si complice avec le Vice qu’elle fut admise dans la même communauté, avec la Folie. Ils étaient souvent les invités de la Richesse et dès lors, en furent inséparables. Le Manque d’Assurance, pendant ce temps, n’osant approcher la grande maison, accepta l’invitation de la Pauvreté, l’un des locataires. Quand il entra dans la maisonnette, il trouva la Sagesse et la Vertu qui, rejetées par la maîtresse du village, s’étaient retirées en ces lieux. La Vertu éprouva de la compassion pour lui, et la Sagesse jugea que d’après son tempérament, il ferait rapidement des progrès: elles l’acceptèrent donc dans leur communauté. Par conséquent et grâce à elles, certains aspects de son attitude changèrent en peu de temps et, devenant bien plus aimable et engageant, il fut connu sous le nom de Modestie. Comme une communauté corrompue produit de bien plus grands effets qu’une bonne communauté, la Confiance en Soi,  plus réfractaire aux conseils et à l’exemple, dégénéra tellement au contact du Vice et de la Folie qu’elle prit le nom d’Orgueil. Les Hommes, qui virent ces communautés telles que Jupiter les avaient d’abord formées, et qui ne savent rien de ces bouleversements, sont ainsi plongés dans d’étranges erreurs : là où ils rencontrent l’Orgueil, ils voient la Vertu et la Sagesse; et là où ils observent la Modestie, ils nomment ses acolytes Vice et Folie."

    David Hume, Essai sur l’Orgueil et la Modestie, traduction de Guillaume Ravasse,

    in http://philotra.pagesperso-orange.fr/orgueil.htm

     

    Lien permanent Catégories : =>Saison 3, Compilation de textes, Documents, Livres, [19] "Les riches le méritent-ils ?" Imprimer
  • BIENTÔT LE PROCHAIN CAFÉ PHILOSOPHIQUE

    Le prochain débat du café philosophique de Montargis aura lieu cette semaine, le vendredi 9 décembre à 18H30 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée. Le thème de discussion philosophique proposé promet pour le moins d’être passionné puisqu’il posera cette question : "Les riches le méritent-ils ?"

    Richesses-0107f.jpgSi tel était le cas, les pauvres le mériteraient également… Alors, que penser ?

    Vit-on réellement dans un système méritocrate ? La hiérarchisation des richesses se fait-elle uniquement sur le mérite, c’est-à-dire sur ce qui rend une personne digne d'estime, d'éloge, de considération ou de récompense au regard de sa conduite ou des obstacles surmontés ?

    La richesse financière, économique, est-elle le résultat de comportements dignes ou nobles ?

    Le riche n’est-il pas, au contraire, l’arriviste qui, tel George Duroy (le Bel-Ami de Maupassant), est prêt à tout pour réussir ? Le Prince de Machiavel l’affirme et le souligne : lorsqu’il est question de réussir "la fin justifie toujours les moyens".

    Sur ce vaste sujet et toutes ces questions, Claire et Bruno proposeront à chacun de venir en découdre le vendredi 9 décembre à 18 h 30 au café philosophique de La Chaussée. Participation libre et gratuite – bien que toujours très enrichissante !

     

    Lien permanent Catégories : =>Saison 3, [19] "Les riches le méritent-ils ?" Imprimer
  • LE PUBLICITAIRE ET LA ROLEX

    "Si, à 50 ans, on n'a pas une Rolex, on a quand même raté sa vie." Jacques Séguéla, l'auteur de cette sentence, n'en finit plus de devoir expier cette sortie malencontreuse, proférée le 13 février 2009 sur le plateau des 4 Vérités de France 2. Mireille Dumas a tout de même voulu y revenir, lundi 28 novembre, à l'occasion de son émission sur France 3 autour du thème "Comment ils sont devenus riches"...

    LA SUITE ICI...

    Source : Le Point

     

    Lien permanent Catégories : =>Saison 3, Quelques news en philo mais pas que, [19] "Les riches le méritent-ils ?" Imprimer
  • LE MÉRITE SELON KANT

    kant.gif"Le mérite est cette qualité d'une personne qui repose sur le vouloir propre du sujet, conformément à laquelle une raison législatrice universelle (de la nature aussi bien que du libre vouloir) s'accorderait à toutes les fins de cette personne. Il est donc tout à fait distinct de l'habileté à se procurer un bonheur."

    Emmanuel Kant, Théorie et pratique


    Lien permanent Catégories : =>Saison 3, Compilation de textes, Documents, Livres, [19] "Les riches le méritent-ils ?" Imprimer
  • L’ALIÉNATION DE L’ARGENT SELON MARX

    "L'argent, qui possède la qualité de pouvoir tout acheter et de s'approprier tous les objets, est par conséquent l'objet dont la possession est la plus éminente de toutes. Universalité de sa qualité est la toute-puissance de son être ; il est donc considéré comme l'être tout-puissant. L'argent est l'entremetteur entre le besoin et l'objet, entre la vie et le moyen de vivre de l'homme. Mais ce qui me sert de médiateur pour ma propre vie me sert également de médiateur pour l'existence d'autrui. Mon prochain, c'est l'argent.

    Shakespeare dans Timon d'Athènes : "De l'or! De l'or jaune, étincelant, précieux ! Non, dieux du ciel, je ne suis pas un soupirant frivole... Ce peu d'or suffirait à rendre blanc le noir, beau le laid, juste l'injuste, noble l'infâme, jeune le vieux, vaillant le lâche... Cet or écartera de vos autels vos prêtres et vos serviteurs; il arrachera l'oreiller de dessous la tête des mourants; cet esclave jaune garantira et rompra les serments, bénira les maudits, fera adorer la lèpre livide, donnera aux voleurs place, titre, hommage et louange sur le banc des sénateurs; c'est lui qui pousse à se remarier la veuve éplorée. Celle qui ferait lever la gorge à un hôpital de plaies hideuses, l'or l'embaume, la parfume, en fait de nouveau un jour d'avril. Allons, métal maudit, putain commune à toute l'humanité, toi qui mets la discorde parmi la foule des nations..."

    Shakespeare peint magistralement l'argent.

    marx1.jpgCe que je peux m'approprier grâce à l'argent, ce que je peux payer, autrement dit ce que l'argent peut acheter, je le suis moi-même, moi le possesseur de l'argent. Les qualités de l'argent sont mes qualités et mes forces essentielles en tant que possesseur d'argent. Ce que je suis et ce que je puis, ce n'est nullement mon individualité qui en décide. Je suis laid, mais je puis m'acheter la femme la plus belle. Je ne suis pas laid, car l'effet de la laideur, sa force repoussante est annulée par l'argent. Personnellement je suis paralytique mais l'argent me procure vingt-quatre pattes ; je ne suis donc pas paralytique. Je suis méchant, malhonnête, dépourvu de scrupules, sans esprit, mais l'argent est vénéré, aussi le suis-je de même, moi, son possesseur. L'argent est le bien suprême, donc son possesseur est bon ; au surplus, l'argent m'évite la peine d'être malhonnête et l'on me présume honnête. Je n'ai pas d'esprit, mais l'argent étant l'esprit réel de toute chose, comment son possesseur manquerait-il d'esprit ? Il peut en outre s'acheter les gens d'esprit, et celui qui est le maître des gens d'esprit n'est-il pas plus spirituel que l'homme d'esprit ? Moi qui puis avoir, grâce à l'argent, tout ce que désire un cœur humain, ne suis-je pas en possession de toutes les facultés humaines ? Mon argent ne transforme-t-il pas toutes mes impuissances en leur contraire ?

    Si l'argent est le lien qui me relie à la vie humaine, à la société, à la nature et aux hommes, l'argent n'est-il pas le lien de tous les liens ? Ne peut-il pas nouer et dénouer tous les liens ?

    Shakespeare fait ressortir surtout deux propriétés de l'argent : C'est la divinité visible, la métamorphose de toutes les qualités humaines et naturelles en leur contraire, la confusion et la perversion universelles des choses. L'argent concilie les incompatibilités. C'est la prostituée universelle, l'entremetteuse générale des hommes et des peuples."

    Karl Marx, Manuscrits de 1844

     

    Lien permanent Catégories : =>Saison 3, Compilation de textes, Documents, Livres, [19] "Les riches le méritent-ils ?" Imprimer
  • PROCHAIN CAFÉ PHILOSOPHIQUE LE 9 DÉCEMBRE 2011

    café philosophique, café philosophique de montargis, montargis, cafe philo, cafe philosophique, philosophieLe vendredi 9 décembre prochain à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée aura lieu le prochain café philosophique de Montargis. Thème du débat choisi : "Les riches le méritent-ils ?" Retrouvez le flyer de cette séance ici.

    A noter que le hors-série Le Monde Dossiers et Documents du mois de décembre 2011 est consacré justement aux riches. Sur un dossier d'une dizaine de pages, la question posée est celle-ci : "A quoi servent les riches ?"

     

    Lien permanent Catégories : =>Saison 3, [19] "Les riches le méritent-ils ?" Imprimer
  • YVES MICHAUD PARLE DU MÉRITE (4) : MÉRITE : VALEUR DE DROITE OU DE GAUCHE ?

    Lien permanent Catégories : =>Saison 3, Documents, Vidéos/cinéma/TV, [19] "Les riches le méritent-ils ?" Imprimer
  • YVES MICHAUD PARLE DU MÉRITE (3) : LES FOOTBALLEURS MÉRITENT-ILS LEUR SALAIRE FARAMINEUX ?

    Lien permanent Catégories : =>Saison 3, Documents, Vidéos/cinéma/TV, [19] "Les riches le méritent-ils ?" Imprimer
  • YVES MICHAUD PARLE DU MÉRITE (2) : LA NOTION DE MÉRITE EN 2009

    Lien permanent Catégories : =>Saison 3, Documents, Vidéos/cinéma/TV, [19] "Les riches le méritent-ils ?" Imprimer
  • YVES MICHAUD PARLE DU MÉRITE (1) : QU'EST-CE QUE LE MÉRITE ?

    Lien permanent Catégories : =>Saison 3, Documents, Vidéos/cinéma/TV, [19] "Les riches le méritent-ils ?" Imprimer
  • LES RICHES LE MERITENT-ILS ? (SANS COMMENTAIRE)

    riche.gif

    Lien permanent Catégories : =>Saison 3, Documents, Sans commentaires, Vidéos/cinéma/TV, [19] "Les riches le méritent-ils ?" Imprimer
  • LES RICHES LE MÉRITENT-ILS ? LES PAUVRES LE MÉRITENT-ILS ?

    Au sujet du prochain débat "Les riches le méritent-ils ?"

    La pauvreté est la condition au monde la mieux ou la plus partagée, même si la moitié des pauvres habitent dans des pays riches. La richesse ne se partage pas, elle ne fait que l’objet d’échanges.

    40633625.jpgComment aborder ce sujet sans être taxé de vouloir attiser, et les envies, et la jalousie, et la haine. Il nous paraît tout à fait normal que le fruit d’un travail, de l’intelligence ou de l’habileté soit rémunéré, et que le gain puisse être conservé ce qui constitue la richesse élémentaire. Mais au-delà se développe le principe de propriété : "Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : ceci est à moi, et  trouva assez de gens simples pour le croire fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misère et d’horreurs n’eût point épargné au genre humain celui qui, arrachant les pieux et comblant le fossé, eût crié à ses semblables : gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à vous, que la terre n’est à personne" (Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’Origine et les Fondements de l’Inégalité parmi les Hommes).

    De la richesse à l’opulence jusqu’à la magnificence, nous avons avec cette notion de propriété privée perverti tout notre système de relations économiques et sociales. Nous voilà revenu à l’adoration du "veau d’or." "Parce que vous le méritez bien" dit la pub dans le droit fil de l’individualisme comme seul projet politique. Je m’insurge contre cette notion de mérite, je la refuse, même pour moi. Que de gens qui méritent par leur courage, leur volonté et qui ne connaîtrons que la misère :

    "Dans l’ensemble, il paraît donc indéniable que rien ne peut conférer plus de mérite à une créature humaine que le sentiment de bienveillance [...] et qu’une partie de son mérite au  moins vient au moins de ce qu’elle tend à promouvoir les intérêts de notre espèce, et de procurer du bonheur à la société des hommes" (David Hume, Enquête sur les Principes de la Morale, section I, 2ème partie).

    Nul ne mérite d’être riche. Nul ne mérite d’être pauvre.

    Guy-Louis Pannetier


    Lien permanent Catégories : =>Saison 3, [19] "Les riches le méritent-ils ?" Imprimer

"Il faut se méfier des ingénieurs, ça commence par la machine à coudre, ça finit par la bombe atomique." [Marcel Pagnol]