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schopenhauer

  • Compte-rendu du débat: "Le désir n'est-il que le manque?"

    Le café philo de Montargis se réunissait au Belman le vendredi 18 janvier 2019 pour un débat portant sur cette question : "Le désir n’est-il que le manque ?"

    Le désir, est-il dit pour commencer, est une forme d’idéalisation. Il naîtrait d’un fantasme et d’un inconscient qui pourrait nous commander. Le désir procéderait d’une tension et se porte sur un objet. Mais de quel objet parle-t-on ? D’une personne, d’un bien matériel ? En quoi donc, le désir viendrait-il d’un manque ?

    Une personne parle d’amour, "d’élégance dans son mode de vie", d’affection dans son environnement et de milliers de choses définissables. Des désirs sont atteignables, d’autres non. Certains sont raisonnables, ou pas. Parfois, nous pouvons être dans un prisme déformant, et le désir, par le manque qu’il provoque, nous rend vide, tendu et frustré. "Ce qu'on n'a pas, ce qu'on n'est pas, ce dont on manque, voilà l'objet du désir" écrivait Platon.
    Certains désirs pourraient-il être moins orientés sur le manque, qui seraient donc maîtrisés ? Cela peut être un désir sublimé.

    Beaucoup de désirs peuvent être une volonté orientée, par exemple dans le cadre d’un projet que l’on a souhaité mener. Cela peut être un désir intellectualisé, dans le domaine artistique par exemple.

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  • Les sujets du bac de philo

    Série L : Littéraire

    Sujet 1 : La culture nous rend-elle plus humain ?
    Sujet 2 : Peut-on renoncer à la vérité ?
    Sujet 3 : Expliquer le texte extrait de l'ouvrage de Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation, 1818

    Série ES : Economique et sociale

    Sujet 1 : Toute vérité est-elle définitive ?
    Sujet 2 : Peut-on être insensible à l’art ?
    Sujet 3 : Expliquer le texte extrait de l'ouvrage de Durkheim, Les Formes élémentaires de la vie religieuse (1912)

    Série S : Scientifique 

    Sujet 1 : Le désir est-il la marque de notre imperfection ?
    Sujet 2 : Éprouver l’injustice, est-ce nécessaire pour savoir ce qui est juste ?
    Sujet 3 : Expliquer le texte extrait de l'ouvrage de Mill, Système de logique, 1843

    Séries Technologiques

    Sujet 1 : L’expérience peut-elle être trompeuse ?
    Sujet 2 : Peut-on maîtriser le développement technique ?
    Sujet 3 : Explication de texte de Montesquieu, De l’Esprit des lois (1748)

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  • Compte-rendu de la séance "Ma liberté est-elle en danger?"

    Le café philo se réunissait le 15 décembre pour une séance qui portait sur le thème : "Ma liberté est-elle en danger ?" La séance se déroulait au café Le Belman.

    La liberté est un thème général, mais aussi un concept moderne. La séance commence par la diffusion d'un court extrait vidéo sur ce thème, un extrait mis en ligne sur ce lien.

    La définition de la liberté (de libertas, en latin) définit qu'est libre celui qui est non-esclave (emancipare) d'un autre. On est donc privés de liberté lorsque l'on est esclave. Par ailleurs, nous serions libres lorsque nous pourrions agir contre ce qui nous détermine. L'indépendance est également un concept-clé, tout comme le libre-arbitre et la volonté. L'autre liberté la plus visible est le libéralisme économique, qui permet de créer des richesses par-delà les frontières. La liberté de conscience, qui avait été décrit par Martin Luther, permet d'annoncer le libre examen des écritures de la Bible. La liberté morale est aussi le pouvoir de juger et d'apprécier. Il est rappelé que dans l'Antiquité, la liberté était vue comme quelque chose de collectif et non pas individuel. Il y a aussi ces notions de liberté d'ordre publique. Or, face à un Léviathan (Thomas Hobbes) chargé de protéger une collectivité, n'y a-t-il pas un viol de nos libertés ? La liberté ne serait-elle pas conditionnelle ?

    Après ce tour d'horizon rapide de cette notion de liberté, un premier participant reprend la question de départ : "Ma liberté est-elle en danger ?" Il apparaîtrait que la liberté, tout comme les notions d'égalité et de fraternité mises au fronton des mairies, seraient bien en danger et toujours à défendre. À la question de savoir qui met en danger ma liberté, s’en ajoute une autre : Comment savoir où s’arrête ma liberté ?

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  • Compte-rendu du café philo "L'ennui : vice ou vertu?"

    Thème du débat : "L'ennui : Vice ou vertu ?" 

    Date : 27 mai 2016 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée

    Le 27 mai 2016, le café philosophique de Montargis se réunissait pour une séance portant sur cette question : "Ennui : vice ou vertu ?"

    Un premier participant considère que l’ennui serait plutôt un vice, facteur de mal être et pourvoyeur de maladies psychosomatiques. Certes, on peut échapper à l’ennui grâce au travail à haute dose. L’idéal serait plutôt d’échapper à l’ennui mortifère par des activités moins aliénantes en se tournant vers la culture, la réflexion et la curiosité, qui n’est pas la qualité la mieux partagée au monde.

    Pour un autre intervenant, l’ennui – à ne pas confondre avec l’oisiveté – pourrait au contraire être considéré comme une "vertu", à tel point que les pédopsychiatres encouragent les parents à ne pas assommer leurs enfants d’activités mais à les laisser s’ennuyer (cf. lien). Cet ennui permettrait de revenir vers soi, de réfléchir. L’oisiveté, elle, serait une non-activité désirée.

    L’ennui, d’après une autre personne du public serait "de n’avoir aucune perspective". Elle considère que le temps libre, et son corollaire l’ennui, pourrait être considéré comme un luxe dans une vie dédiée au travail et lorsque ce temps libre surviendrait, l’ennui peut subvenir parce que l’on ne s’est pas préparé à dédier ce temps sans contrainte à telle ou telle activité. "Ne jamais voir passer le temps est-il si avantageux que cela ?" se demande un autre participant.

    Un autre intervenant considère que l’ennui a à voir avec un état psychologique et une volonté, en dehors de tout aspect social. La curiosité serait un frein à ce mal, à ce temps libre qui peut être mortifère.

    Le terme de oisiveté est prononcé au cours du débat. L’oisiveté, dit Bruno, a été considéré pendant des siècles par un péché, d’où le titre de ce débat et les notions de vice et de vertu. C’est en tout cas, une posture condamnée par la société, y compris dans les couches sociales a priori les plus ouvertes. Or, Søren Kierkegaard considère que l’oisiveté n’est pas un mal parce que cela permet de se rapprocher de soi-même, d’être en dehors du monde. L’ennui, comme le rappelle un participant, est bien différent de l’oisiveté car il s’apparente à une maladie de l’âme au contraire de l’oisiveté qui est voulue. Kierkegaard affirmait d’ailleurs ceci : "L'oisiveté, en tant qu’oisiveté, est la mère de tous les maux, au contraire, c’est une vie vraiment divine lorqu’elle ne s’accompagne pas d’ennui."

    La notion d’ennui aurait une connotation négative. Si je m’ennuie, a priori je ne me destine pas à aller dans la contemplation ou la méditation. L’ennui est, de la même manière, la conséquence d’une absence de désir. Par ailleurs, l’ennui peut aussi être considéré comme un privilège de privilégié, souvent identifié aux classes sociales dans les œuvres de Proust ou chez les romanciers classiques russes. Le travail ouvrier ne serait pas un univers propice à l’ennui.

    Est-il certain que le travail serait un remède à l’ennui comme il a été dit ? Il semblerait que dans nos sociétés modernes, 30 % des personnes qui travaillent s’ennuient. L’activité professionnelle, parce qu’elle est déqualifiée par rapport aux aptitudes, devient aliénante et, au final, source d’ennui. Un participant souligne que l’ennui peut également être organisé par la société, pour punir, par exemple dans les prisons ou dans l’armée.

    Claude revient sur l’étymologie de l’ennui, qui permet de revenir sur la connotation morale de l’ennui. Le mot ennui vient du latin "odio" et de son ablatif "odium" ("haine"), à savoir " in odio esse", qui veut dire "être un objet de haine". Dans l’ennui, il y a cette notion de "dégoût de la vie", le taedium de Sénèque. Il est aussi question du mal de vivre propre au XIXe siècle avec Chateaubriand ou Musset (Confessions d’un Enfant du Siècle). Le mot "ennui" s’est ensuite affaibli pour exprimer une certaine lassitude, un manque de goût qu’on prend aux choses. Et cela s’est encore affadi avec les expressions du genre "avoir des ennuis" ou bien "l’ennui c’est que..." Finalement, l’intitulé moral du sujet, la référence au vice et à la vertu, est assez approprié, tant l’ennui évoque le dégoût que les philosophes stoïciens puis chrétiens réprouvaient : "De là cet ennui, ce mécontentement de soi, ce va-et-vient d’une âme qui ne se fixe nulle part, cette résignation triste et maussade à l’inaction… cette oisiveté mécontente" disait Sénèque. Claude souligne aussi que l’ennui pourrait être considéré, comme l’affirmait une participante, comme "un luxe de riches", que ne peuvent s’offrir les gens pauvres. Par ailleurs, l’ennui serait une incapacité, dans laquelle on se complaît, à s’occuper, éloignée de l’"odium", cette oisiveté disponible aux autres et à soi-même, "une oisiveté que l’on arrive à remplir".

    Bruno parle de l’ennui au XIXe siècle comme le mal du siècle, un mal qui fait immédiatement référence à Madame Bovary de Flaubert ou au spleen de Charles Baudelaire. L’ennui, pendant cette période, est une conséquence de l’effervescence sociale et politique de la Révolution française puis de l’Empire napoléonien. La guerre semblerait être pour certains un fabuleux pourvoyeur d’activités empêchant l’ennui ! Gilles évoque à ce sujet André Malraux : dans les paramètres qui ont poussé l’intellectuel à s’engager dans la Guerre d’Espagne, n’y avait-il pas, pas pour cet enfant issu d’une bonne famille, l’envie de se sortir de l’ennui ? Claude revient sur le XIXe siècle et sur le phénomène socio-historique de l’ennui. Après les guerres napoléoniennes est venu le temps d’un certain vide pour les jeunes populations symbolisés par ces anciens soldats, ces demi-soldes sans travail et sans statut, tel le héros de Balzac, le colonel Chabert. Une génération de jeunes gens ayant baigné dans le mythe de Napoléon se retrouvent sous la Restauration puis la Monarchie de Juillet sevrés de leurs idées libérales : "Trois éléments partageaient donc la vie qui s’offrait alors aux jeunes gens. Derrière eux, un passé à jamais détruit, s’agitant encore sous ses ruines avec tous les fossiles des siècles de l’absolutisme. Devant eux, l’aurore d’un immense horizon, les premières clartés de l’avenir. Et entre ces deux mondes, quelque chose de semblable à l’océan qui sépare le vieux continent de la jeune Amérique, je ne sais quoi de vague et de flottant. Le siècle présent, en un mot, qui sépare le passé de l’avenir, qui n’est ni l’un ni l’autre et qui ressemble à tous deux à la fois et l’on ne sait tout. Voilà dans quel chaos il fallut choisir à la fois. Voilà ce qui se présentait à des enfants plein de forces et d’audaces, fils de l’Empire et petits-fils de la Révolution. Il leur restait donc le présent, l’esprit du siècle, ange du crépuscule qui n’est ni la nuit ni le jour. Un sentiment de malaise inexprimable commença donc à fermenter dans tous les jeunes cœurs, condamnés au repos par les souverains du monde, livrés aux cuistres de tout espèce, à l’oisiveté et à l’ennui. Les jeunes gens voyaient se retirer d’eux les vagues écumantes contre lesquelles ils avaient préparé leurs bras. Tous ces gladiateurs frottés d’huiles se sentaient au fond de l’âme une misère insupportable" (Confessions d’un Enfant du Siècle, 1836).

    Une participante revient sur l’étymologie latine et l’aspect péjoratif de l’ennui. Une obligation morale de l’Église a imposé pendant des siècles que l’ennui soit absolument combattu. Même aujourd’hui, le statut social se fait essentiellement grâce au travail. L’ennui viendrait d’une absence de sens lorsque l’on ne se situe plus par rapport au travail. Il viendrait également de la recherche d’un plaisir immédiat et durable dans l’activité à laquelle on se livre. C’est l’exemple de l’école et de l’ennui croissant des élèves. Il est dit à ce sujet que cet ennui a à voir avec une forme de paresse et de refus de l’effort. Le fait de laisser son esprit aller d’une pensée à une autre – zapper – encourage la "paresse". On peut préférer des activités ludiques, au détriment du savoir, de l’apprentissage et de l’effort. L’ennui, pour rester dans l’exemple scolaire, peut être une difficulté à se projeter et à comprendre que ce qui ne les intéresse pas peut être formateur.

    Pour Claire, la question posée pourrait être celle-ci : est-ce que la disposition à s’ennuyer ou à jouir de l’existence entraîne un vice ou une vertu ? De nature, est-ce que des êtres sont plus disposés à être curieux? Et d’autres personnes sont-ils condamnés à subir un ennui existentiel, un mal profond ? Est-ce que l’ennui peut être un vice ou un vertu s’il n’est pas volontaire ? De l’oisiveté, il est dit qu’en découlerait l’inactivité et le vice, mais l’oisiveté ne découle pas de l’ennui mais de la disposition à s’ennuyer. Est-ce que l’on est responsable de l’ennui que l’on ressent ?

    L’ennui peut peser, en effet, déclare une personne du public, alors que l’inactivité peut être positive dans le sens où elle peut permettre de méditer et de se tourner sur soi. L’ennui viendrait d’ailleurs, et nous serait imposé par autrui. La conscience de l’ennui, qu’il soit vice ou vertu, serait un premier pas pour s’en extraire, par la curiosité et les passions, qu’elles soient intellectuelles ou non. L’ennui serait une maladie de l’âme, parfois difficilement curable comme le montre l’exemple des maladies psychosomatiques chez des personnes se trouvant du jour au lendemain sans activité.

    À ce sujet, l’ennui semblerait être un état transitoire. Contrairement à l’oisiveté qui est plus ou moins voulue et aspire à se prolonger, l’ennui est quelque part provisoire : c’est par exemple l’enfant qui s’ennuie chez lui et qui attendent de ses parents qu’ils lui trouvent des jeux ou une activité. Cet état flou, transitoire, peut expliquer pourquoi l’ennui est si difficilement définissable. Cet "objet de haine" nous reste insaisissable d’autant plus qu’il n’est pas appelé à perdurer : l’élève qui s’ennuie en classe demande que le professeur lui donne une activité qui ne l’ennuie pas. Dans l’Enfer de Dante, il est question des indolents, ces être qui, après leur mort, ne sont pas condamnés à l’enfer, ni au paradis, mais ils doivent errer dans un vestibule – dans un monde entre-deux. Sans doute est-ce cela l’ennui : un no man’s land, une zone floue.

    Pour un autre intervenant, lorsque l’on est dans l’ennui, on tombe dans un abîme, dans lequel on tombe sur soi-même. L’ennui nous contraint à regarder à l’intérieur de nous, dans une introspection parfois difficile. On est dans une souffrance "psychiatrique", un vice dont on essaie de se sortir par une sorte" d’automédication. La vertu, qui est ce courage de s’en sortir, permet par contre de faire face au monde.

    Pour un participant, la question de la corrélation entre l’oisiveté (qui est désiré) et l’argent ne va pas de soi. Une intervenante répond que cette corrélation est réelle dans la littérature, l’ennui étant vu comme un privilège réservé aux gens aisés. Le concept d’ennui est bien lié, selon elle, à l’oisiveté. L’ennui, en tant qu’absence de désir, peut être assimilé à un néant intellectuel avec une intensité qui a été développée notamment par Tristan Garcia.

    L’ennui, considère Claude, est un manque d’être et la propension à l’ennui est plus importante chez les personnes aisées. Chez les stoïciens comme chez Pascal, l’ennui est le luxe des riches que l’on pourrait croire heureux. Alain critique cette complaisance par exemple lorsqu’il parle de cette "passion triste" : c’est pour lui "la peur des commencements", l’appréhension sur quoi cette nouvelle activité va déboucher et le manque d’aventurisme et d’audace. Schopenhauer, dit Claire, était très pessimiste et, selon lui, la souffrance était inhérente à l’humanité. Mais il y avait deux degrés de souffrances : la souffrance liée au désir d’obtenir quelque chose ; la deuxième, la pire, était celui d’assouvir ses désirs et ne plus rien vouloir. En cela, l’ennui peut être lié à l’argent.

    Comment combattre l’ennui ? La solution passerait par résoudre le problème de la solitude et de l’enfermement sur soi. Les activités numériques et les réseaux sociaux peuvent être considérés comme un enfermement sur soi-même, une conscience de soi cruelle et un révélateur de notre condition. Or, l’enfermement sur soi est valorisé par des philosophes, les stoïciens par exemple, au point que certains considèrent que l’ennui est à rechercher. Nietzsche est également cité : "Celui qui ne dispose pas des deux tiers de sa journée pour lui-même est un esclave, qu’il soit d’ailleurs ce qu’il veut : politique, marchand, fonctionnaire, érudit".

    Blaise Pascal, lui, parle non de l’ennui mais au contraire du divertissement. Pour lui, le divertissement est ce qui nous "détourne" (divertere) de la voie de la contemplation, d’une réflexion sur nous-même, de notre condition d’homme et aussi de la mort. Auteur pessimiste et chrétien, Pascal considère que l’ennui est cette capacité à se recueillir sur soi-même non dans un repli frileux mais dans une sorte de conscience de soi. Renversant la perspective traditionnelle, il dénonce le divertissement comme moyen de lutte contre un ennui considéré comme vice : "Quand je m’y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s’exposent dans la Cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. Un homme qui a assez de biens pour vivre, s’il savait demeurer chez soi avec plaisir n’en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d’une place. Mais quand j’y pense de plus près, j’ai trouvé qu’il y a une cause bien effective qui consiste dans le malheur naturel de nitre condition faible et mortelle, si misérable que rien en peut nous consoler lorsque nous y pensons de près." Pour Pascal, le divertissement serait cette activité frénétique où l’on se perd complètement, dans le jeu, la guerre, la chasse. Et finalement, on aime mieux "la chasse que la prise" : notre intérêt c’est la quête et non le résultat, si bien que lorsque l’on a eu ce que l’on désirait on est dans l’insatisfaction. "Ainsi s’écoule toute la vie. On cherche le repos en combattant quelques obstacles. Si on les a surmontés, le repos devient insurmontable car ou l’on pense aux misères qu’on a ou à celles qui nous menacent. Et quand on se verrait même assez à l’abri de toute part, l’ennui de son autorité privée ne laisserait pas de sortir au fond du cœur ou il a des racines naturelles, et de remplir l’esprit de son venin. Ainsi, l’homme est si malheureux qu’il s’ennuierait même sans aucune cause d’ennui, par l’état propre de sa complexion. Et il est si vain qu’étant plein de mille causes essentielles d’ennui, la moindre chose, comme un billard et une balle qu’il pousse, suffisent pour le divertir, D’où vient que cet homme qui a perdu depuis peu de mois son fils unique et qui, accablé de procès et de querelles, était ce matin si troublé, n’y pense plus maintenant. Ne vous en étonnez pas : il est tout occupé à voir par où passera ce sanglier que les chiens poursuivent avec tant d’ardeur." Le divertissement est vu chez le philosophe comme une manière de se perdre et de ne pas réfléchir à soi-même.

    L’ennui serait une situation dérangeante (quand elle n’est pas une arme redoutable comme le montrerait, à sa manière, le livre de Vercors Le Silence de la Mer). L’ennui n’est sans doute ni un vice ni une vertu mais un entre-deux comme le montrait à sa manière Dante. Ce serait aussi un moyen, sinon une arme, pour avancer dans la vie. C’est une période charnière provisoire et latente. On s’ennuie dans le monde et on s’ennuie au monde parmi les siens et autrui. L’oisiveté peut être un choix assumé ; l’ennui est par contre un ennui au sein du monde car on ne s’ennuie paradoxalement jamais seul. On attend des autres qu’ils nous "désennuisent" et qu’ils nous tendent la main pour se retrouver avec soi et se retrouver avec les autres. L’ennui est certes un désœuvrement mais c’est aussi une incapacité à donner un sens à sa vie et à chaque instant. Comment s’en sortir ? Ce serait d’accepter qu’il n’y ait pas un sens immédiat aux choses que l’on fait, que le plaisir ne soit pas là, ou bien savoir donner du prix à chaque instant.

    La duchesse de Choisel répondait ceci à Mme la Marquise du Deffand qui recevait notamment Diderot... dans ses "cafés philos" ! Celle-ci disait s’ennuyer mortellement. Voilà ce que lui écrivit son amie : "Savez-vous pourquoi vous vous ennuyez tant ma chère enfant ? C’est justement par la peine que vous prenez d’éviter, de prévoir, de combattre l’ennui. Vivez au jour la journée, prenez le temps comme il vient. Profitez de tous les moments et avec cela vous verrez que vous ne vous ennuierez pas. Si les circonstances vous sont contraires, cédez aux torrents et ne prétendez pas y résister."

    La séance se termine comme de coutume par le vote de la séance du 24 juin 2016, qui sera la dernière de la saison. Trois sujets sont proposés : "L’homme est-il un loup pour l’homme ?", "Les mots sont-ils des armes ?" et "Comment bien vieillir ?" Les participants votent à une large majorité pour le sujet "Les mots sont-ils des armes ?", qui sera discuté au cours de la séance du 24 juin 2016.

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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE : "AUTRUI, ANTIDOTE À LA SOLITUDE ?"

    Thème du débat : "Autrui, antidote à la solitude ?" 

    Date : 20 mars 2015 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée

    Le café philosophique de Montargis se réunissait le 20 mars 2015 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée pour un débat intitulé : "Autrui, antidote à la solitude?" 

    Un premier participant réagit au mot "antidote", lourd de sens. L'antidote est étymologiquement "un médicament agissant contre une substance toxique" ou encore "un remède contre un mal psychologique". Cela voudrait donc dire que la solitude est connotée de manière négative, comme un mal. Le mot "antidote" serait-il donc le plus adapté ?    

    Pour un autre participant, souhaitant s'arrêter sur le terme d'autrui, ce mot conduit à nous interroger sur ce qu'est justement autrui : un compagnon ou une compagne, un conjoint ou bien un individu dans un groupe, ou bien un ami, y compris "un ami Facebook" (en référence aussi à un sketch des Bodin's). Comment dois-je définir autrui ? S'interroge Claire. Doit-il celui ou celle grâce à qui je me nourris ?  Est-il un moyen ou une fin ? Est-ce que mon alter ego doit être l'antidote de quelque chose ? Puis-je m'en défaire complètement ? Est-ce que je dois entendre son jugement lorsqu'il porte un regard différent du mien ? Ou bien dois-je rompre avec lui à partir du moment où je défends ma singularité ? 

    Autrui condamne à la solitude selon un autre participant car, dès qu'il me quitte, il me contraint à l'isolement social. "Il me condamne aussi car il a sa complétude que je n'ai pas et, de ce point de vue, la solitude est un poison pour moi. Et en tant que poison, autrui en fait partie. Il n'est pas un antidote et il ne peut pas l'être. Voire, il ne veut pas l'être : "Ce qui ennuie autrui est de nous apporter quelque chose...

    Claire s'interroge : y a-t-il une solitude irréductible, voire une espèce de solipsisme, au sens cartésien du terme ? Il y a l'idée, selon Descartes, que nous sommes enfermés perpétuellement dans une forme de solitude. Autrui n'aurait donc pas d'existence proprement dite qui me permettrait d'échanger, de partager. Il semblerait qu'une communion avec mon "alter ego" soit de l'ordre de l'impossible. La communication, de la même manière, reste difficile, y compris avec la personne qui m'accompagne et qui ne peut pas, de fait, souffrir avec moi ce que j'endure. De ce point de vue aussi, la solitude serait irréductible. Mais dans ce cas, quel rôle doit jouer, dans mon existence, l'autre qui est mon ami ou mon compagnon ? Devrait-il me porter à bout de bras ou bien me renverrait-il fatalement à cette solitude et donc face à moi-même.  

    Une participante témoigne que la solitude n'est, selon elle, ni une maladie ni un poison ; elle est au contraire un bienfait – et aussi "un besoin", rajoute une autre personne. En dehors de la compagnie des hommes, il y a la possibilité de s'accomplir, dans les endroits déserts – comme, paradoxalement, dans des foules aliénantes (le terme de "méditation" est employé au cours de la soirée).  La solitude est aussi la manifestation de la singularité, ce qui ne veut pas dire que l'on dénigre la différence.

    Face à l'altérité, ne sommes nous pas ramenés à notre solitude ? Ou au contraire nous renvoie-t-elle moins péjorativement à la singularité ? Le regard de l'autre joue un regard fondamental. Claire cite l'exemple de l'exclusion honteuse, de l'isolement imposé (l'étranger ou bien les quartiers de haute-sécurité en prison) ou bien du monstre, qui avait été discuté lors d'un café philosophique précédent. J'apparais tel qu'autrui me regarde, comme le dit Sartre. Autrui peut certes jouer un effet miroir, commente un participant ; encore faut-il que ce ne soit pas un "miroir déformant" ! Claire cite une anecdote racontée par Jean-Paul Sartre : un jour, le philosophe s'incruste discrètement dans un groupe en train de discuter – un groupe où, du reste, se trouve Simone de Beauvoir. Et il se trouve que ce groupe parle de Sartre lui-même, sans avoir remarqué sa présence. Le philosophe existentialiste avoue par la suite s'être trouvé "en flagrant délit d'existence". Dépasser le miroir déformant ("L'enfer c'est les autres" dit la fameuse citation sartrienne) est un obstacle terrible. De la même manière, l'indifférence de l'autre peut nous détruire.   

     

    Autrui n'est pas un poison pour un autre intervenant ; il se pourrait même qu'il soit une solution. Ainsi, pour prendre un exemple concret, toute œuvre d'art se fait dans le cadre d'un groupe social, plus ou moins important, que ce soit dans ses sources, sa culture, ses acquis, sa reconnaissance, etc. "La solitude créé un vide qui appelle un comblement" et ce comblement peut se faire en partie avec les autres et en partie seul : "on se nourrit dans la solitude". Chez l'enfant, la gestion de l'ennui et de la solitude aide à la construction de la personnalité. C'est aussi une manière de se ressourcer chez l'adulte, ajoute un autre participant (cette fameuse "méditation", évoquée précédemment).

    Un autre intervenant souligne par contre que certaines personnes – par exemple de grands malades – sont contraintes à l'isolement et à la solitude. Si elle est contrainte, celle-ci est néfaste pour l'homme (capacités cognitives, mémoire, etc.) : "Nous sommes faits pour vivre avec autrui... qui peut nous apporter énormément". "Il n'est pas bon que l'homme reste seul" dit encore la Genèse. Or, précise Bruno, socialement la solitude a le vent en poupe : 39 % de la population est célibataire en France et ce chiffre atteint les 50 % aux États-Unis, qui donnent souvent le la des évolutions futures en Europe. La solitude est-elle le mal absolu ? Le sociologue américain Eric Klinenberg considère que le solitaire urbain est celui qui, statistiquement et de fait, va plus s'investir dans des associations ou des ONG et... avoir une vie sociale ("Dans le sociétés les plus riches, les gens emploient une part considérable de l'argent qu'ils gagnent à s'offrir la solitude"). 

    Si l'on s'intéresse à la philosophie proprement dite, il faut ajouter que les philosophes ont souvent vécu et travaillé seuls : Nietzsche, Hegel ou Schopenhauer. Ce même Schopenhauer considérait d'ailleurs que la solitude était une disposition de l'esprit, demandant un certain courage pour bénéficier d'un "remplissage de soi-même", bénéfique pour l'esprit : "La solitude offre à l'homme intellectuellement haut placé un double avantage : le premier, d'être avec soi-même, et le second de n'être pas avec les autres", disait-il. Il écrivait également ceci : "On ne peut être vraiment soi qu'aussi longtemps qu'on est seul ; qui n'aime donc pas la solitude n'aime pas la liberté, car on n'est libre qu'étant seul". Selon un participant, Schopenhauer est un pragmatique qui parle de la solitude comme inévitable lorsque la vieillesse est là : on doit finir seul, dit-il en substance. Il considère que de ce point de vue la caractéristique du vieillissement est la fatigue croissante, rendant la communication devenue de plus en plus difficile : on a de moins en moins à dire et, partant, on est de plus en plus seul. Bruno considère que chez Schopenhauer il y a une contrainte de la solitude en même temps qu'une recherche de cette solitude, en tant qu'accomplissement de soi. 

    "Est-ce que l'autre ? L'alter ego nous altère-t-il ?" s'interroge un autre intervenant. Autrui pourrait prendre de notre essence. Il nous aliénerait. Freud explique que le cerveau de l'enfant est achevé par la relation à la mère : autrui répondrait donc à un besoin physiologique. Dans le même ordre d'idée, ajoute ce participant, la solitude peut rendre fou, comme peuvent le montrer des expériences dans l'espace. L'absence d'autrui altère nos fonctions cognitives et peut nous atteindre durablement. Claire prend pour exemple la série Rectify relatant la sortie d'un homme des couloirs de la mort. Cet ancien condamné à mort retrouve la société et la liberté mais est devenu en raison de son isolement carcéral "posthume à lui-même" (expression sartrienne). Michel Tournier relate dans Vendredi ou les Limbes du Pacifique l'aventure d'un homme seul sur une île, pouvant survivre mais incapable d'affronter l'idée que le monde entier le croit mort. 

    Pour une personne de l'assistance, cet autre pouvant nous aider à vivre debout (Alain) pourrait aussi bien être cette personne qui nous dissout. "À cause de l'autre, j'existe moins". En partageant, j'enlève une partie de moi-même qui me rendait heureux car c'est cet ego qui permet mon accomplissement. Comment répondre à cette "mutilation ? Par une forme d'altruisme : "Ce que je demande à la "non-solitude" c'est "l'autre-présent" : et me voilà heureux !" Sommes-nous prêts à accepter cette dissolution ? Rien n'est moins sûr. Le partage n'est pas évident, le sacrifice de soi non plus ! S'exposer dans sa faiblesse c'est accepter un abandon dévastateur autant que le jugement : "- Ça va ? - Oui, ça va. Car si ça ne va pas, cela peut gêner l'autre !", commente Claire. Je peux tout à fait choisir de protéger ma singularité plutôt que de m'exposer : "Mon jardin secret est une prison" disait Gaston Berger. On porte sans doute des masques (Calderón) afin de se mouvoir dans la société, tout en se protégeant. Sauf à "prendre le risque" de faire confiance à l'autre. Réagissant à ce pari de s'affronter à l'autre, Claire s'interroge : "Est-ce qu'en disant le mal je me dis vraiment ?" Est-ce que je peux avec des mots dire ma singularité ? cf. débat du café philo "Le langage trahit-il la pensée ?" Est-ce que je doit m'interdire de laisser l'occasion à l'autre de pouvoir m'abandonner et prendre une partie de moi ? Ou bien n'est-ce qu'un "associé" qui n'a pas vocation à être un antidote à ma solitude ? 

    Partager son for-intérieur, répond un intervenant, peut se traduire par un "besoin d'être ensemble", comme nous l'ont montré les manifestations du 11 janvier dernier suite aux attentats de Charlie Hebdo et de l'épicerie Casher. Claire rebondit par ce constat que l'interdépendance est omniprésente. Certes, un groupe ne suffit pas à faire une société mais "je ne peux pas vivre sans l'autre". L'échange peut se faire économiquement mais il y a également des causes communes et des valeurs : faire le bien, dit un nouvel intervenant, prenant l'exemple de Alexandre Jollien. Dans mon existence même, autrui peut apparaître comme le médiateur entre moi et moi-même, comme le disait Sartre. Autrui est le témoin de mon existence, comme le constatait douloureusement Robinson ou bien le personnage en rupture de ban du film Into The Wild.

    Un participant constate que le débat porte sur des idées élevées qui se nomment confiance, dissolution, réflexion sur la l'isolement sociétal, aliénation, construction ou préservation de soi et "grande solitude". Pourquoi ne pas s'arrêter sur quelque chose de plus terre à terre, à savoir cette première strate de la solitude, une strate presque prosaïque ? Les conversations simples de la vie quotidienne, "sur des bouts de chiffons" ou des sottises, suffisent à chasser cette "stupide solitude". Ces hommes et ces femmes qui discutent de choses simples, de réflexions insensées ou de bêtises permettent de faire changer quelque chose. Ce n'est pas rien ! Grâce à ces petits événements de la vie quotidienne, "on est déjà à la porte de la solitude". Les conversations qui n'ont pas de sens en ont justement un : la fin de la solitude. 

    Ces conversations peuvent aussi être, dit un autre intervenant, le temps de la confiance trouvée ou retrouvée. C'est un temps permettant de trouver le ton juste, de s'ajuster, même s'il peut être long. La notion de temporalité apporte la connaissance de l'autre et cette justesse, au sens "d'ajuster" (Louis Althusser). Cela conduit à s'interroger sur la régulation, la bienveillance, l'accueil de l'autre et l'acceptation.    

    Claire conclut en rappelant que cette lutte contre la solitude est également au coeur des discussions au sein de nos café philosophiques, lieux d'échanges autant que lieux de rencontre. Elle termine par par une citation du philosophe Alain : "Je puis vouloir une éclipse, ou simplement un beau soleil qui sèche ce grain, au lieu de cette tempête grondeuse et pleureuse ; je puis, à force de vouloir, espérer et croire enfin que les choses iront comme je veux ; mais elles vont leur train. D'où je vois bien que ma prière est d'un nigaud. Mais quand il s'agit de mes frères les hommes, ou de mes sœurs les femmes, tout change. Ce que je crois finit souvent par être vrai. Si je me crois haï, je serai haï ; pour l'amour, de même. Si je crois que l'enfant que j'instruis est incapable d'apprendre, cette croyance écrite dans mes regards et dans mes discours le rendra stupide ; au contraire, ma confiance et mon attente est comme un soleil qui mûrira les fleurs et les fruits du petit bonhomme. Je prête, dites-vous, à la femme que j'aime, des vertus qu'elle n'a point ; mais si elle sait que je crois en elle, elles les aura. Plus ou moins ; mais il faut essayer ; il faut croire. Le peuple, méprisé, est bientôt méprisable ; estimez-le, il s'élèvera. La défiance a fait plus d'un voleur ; une demi-confiance est comme une injure ; mais si je savais la donner toute, qui donc me tromperait ? Il faut donner d'abord."

    Trois sujets sont proposés au vote pour la séance du 17 avril 2015 : "Y a-t-il une morale politique ?",  "Y a-t-il des civilisations supérieures à d'autres ?" et "Suis-je ce que mon passé fait de moi ?" C'est ce dernier sujet qui est choisi par la majorité des personnes présentes.   

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  • L'AUTRE : "ET L'ON SE SENT SEUL, PEUT-ÊTRE, MAIS PEINARD"

    solitude solitude.jpgLes hérissons dont nous parlait Schopenhauer se rapprochaient lorsqu’ils avaient froid, ainsi nous nous rapprochons quand nous avons besoin de compagnie; mais les hérissons parfois devaient s’éloigner, car trop  près les uns des autres, ils étaient incommodés, ils subissaient les piquants de leurs congénères. Est-ce que nous ne serions pas un peu tels les hérissons : Tantôt besoin de sentir la présence des autres ? Tantôt besoin de nous libérer de cette présence qui nous gêne, qui nous importune ?

    "Nous ne sommes, nous répètent les philosophes, que dans notre rapport avec les autres", et pourtant, qui est satisfait d’être tassé, compressé dans le métro, dans le train, ou autre situation de promiscuité désagréable ? Tour à tour nous cherchons un endroit calme, puis nous allons ensuite chercher un endroit où il y ait de l’ambiance !

    Comment puis-je maîtriser cet aspect du partage du temps avec les autres ? Le misanthrope finit par vivre seul : "Enfin seul ! ... Et l’on se sent tout seul peut-être, mais peinard" (Léo Ferré, Avec le temps). Mais est-ce que cette solitude que s’impose le misanthrope, ces barrières qu’il dresse autour de lui, vont faire qu’à terme sa chère solitude, cette tour d’ivoire, cette citadelle du moi, son beau cocon, devienne la prison qu’il s’est construit ?

    Dans un des romans d’Amélie Nothomb, Mercure, le personnage arrive sur une île ; l’île, ce symbole par excellence de la solitude : morceau, comme détaché du continent, comme détaché du rythme de vie du monde. La jeune femme du roman se pose cette question : "Habiter une telle solitude est-elle une liberté, ou une prison sans espoir ?"

    Sans un peu de solitude puis-je construire mon altérité ? Trop immergé avec les autres ne vais-je pas être qu’un reflet des autres ? Au final, puis-je faire de ma solitude un cocon et réaliser ce que nous préconisait Horace : "Dans la solitude, soyez un monde à vous-même" ?                    

    Guy Pannetier
    http://cafes-philo.org

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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE "AVONS-NOUS CE QUE NOUS MÉRITONS ?"

    Thème du débat : "Avons-nous ce que nous méritons ?" 

    Date : 13 juin 2014 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée

    Environ 70 personnes étaient présentes à cette séance du café philosophique de Montargis, la dernière de cette saison 5. La question posée aux participants était celle-ci: "Avons-nous ce que nous méritons ?" 

    Cette question peut paraître vaine, commence un intervenant, dans la mesure où notre existence est sans doute dominée par le hasard : nous serions nés du néant et nous serions appelés au néant après notre mort. Le mérite semblerait donc ne pas avoir sa place. Le monde serait un "vaste chantier", non-programmé, non déterminé, dominé par ailleurs par l'injustice sociale.

    Cette question, "Avons-nous ce que nous méritons ?", dit Claire, pose le problème "d'une liberté absolue". Ne sommes-nous que liberté, comme le dit Jean-Paul Sartre car nous ne serions que ce que nous ferions ? (cf. ce texte) Nous serions, selon lui, le résultat de nos comportements, dans la mesure où il n'y aurait aucune prédétermination dans nos vies. Différentes questions dominent ce sujet : Sommes-nous libres ? Nous choisissons-nous ? Dans quelle mesure les situations où nous évoluons nous déterminent-elles ? Pouvons-nous nous libérer de notre passé ? Au sujet de ce dernier point, lorsque tel(le) ou tel(le) s'entend dire : "Tu n'as que ce que tu mérites", une phrase tombant comme une sentence, ce n'est que dit a posteriori, comme la conséquence d'actes lourds de conséquence, avec une responsabilité à porter et à assumer.

    Un des enjeux du débat de ce café philo est celui du bonheur : est-on heureux dans l'avoir ou bien dans l'être, c'est-à-dire dans une véracité face à soi-même ? Est-on d'abord responsables de ce que nous sommes plutôt que de ce que nous avons ? Finalement, ce sujet devrait sans doute poser cette question : "Méritons-nous ce que nous sommes ?" En terme sartrien, face à la propriété c'est moi qui donne le sens à ma situation. Le mérite et la responsabilité sont une seule et même chose car tout serait question de sens et d'interprétation. 

    Une telle assertion est critiquée par un participant. L'injustice sociale n'est pas qu'une question sémantique : un enfant défavorisé en France ou ailleurs ou bien une personne handicapée ne méritent pas de si grands malheurs. Au contraire, certaines personnes – hommes et femmes de pouvoir, riches par la  naissance – ne méritent pas sans doute pas ce qu'elles ont (cf. séance "Les riches le méritent-ils?").

    Cependant, évoquer de telles considérations (pauvreté, maladies, deuils, etc.) c'est déjà jauger toutes les potentialités possibles pour un être humain et les comparer avec une réalité donnée. Sartre, lui, se place dans un autre schéma, que Henri Bergson définit ainsi : il n'y a pas une série de possibles et moi qui me situe dans cette réalité. Ce n'est pas cela être libre ; ce n'est pas choisir  entre différentes potentialités, auquel cas la situation serait déterminante (entrent en jeu dans ce cas des tas de critères et des contraintes : la classe sociale de mes parents, mon physique, ma santé, etc.). Mais, pour Bergson et Sartre, c'est le réel qui devient possible. La personne handicapée ou celle soumise à une contrainte matérielle ont une réalité donnée, sans conditionnelle. Tout autre hypothèse ou possibilité deviennent caduques et intenables.  

    Selon une intervenante du café philo, s'interroger sur le mérite c'est aussi poser la question de l'échelle de valeurs permettant de le jauger. Nous sommes en doit de nous demander :qui établit ce que je peux mériter ? Moi ou autrui ? Il est vrai, réagit Claire, qu'être juste c'est donner à chacun ce qu'il mérite. Par ailleurs, la notion de mérite est très relative par rapport à telle ou telle situation, tel ou tel pays, telle ou telle culture. Que l'on pense aux sourires des chiffonniers du Caire qui ont tant frappé Sœur Emmanuelle ou bien au sentiment de réussite d'un jeune homme décrochant son premier et modeste CDD.   

    Il  n'en est pas moins vrai que nous ne devons pas oublier les envies ou les frustrations de personnes soumises à des contraintes terribles. La personne handicapée ne pouvant accéder à certaines choses peut se sentir dans un état de profonde injustice. Jean-Jacques Rousseau va dans ce sens. Dans son second discours du Fondement de l'inégalité parmi les Hommes (1755), le philosophe des Lumières parle des inégalités naturelles qui se retrouvent dans la culture. Puis, il écrit le Contrat social (1762) : la société, dit-il, doit gommer ces inégalités naturelles. En théorie, on doit trouver un légal qui fonde le légitime, au sein d'État de Droit – il n'existe pas de Droit dans l'état de nature. À partir du moment où l'on créé le concept de justice fondée sur l'équité et l'égalité, on a ce que l'on mérite (livre I). Or, à la toute fin du livre I du Contrat socialRousseau ajoute un commentaire. Il constate que cette théorie peine à se concrétiser dans la réalité : les inégalités, les oppressions et les injustices sont omniprésentes dans un État qui devrait au contraire les préserver, sinon les annihiler (cf. ce lien). Force est de constater que ce postulat continue d'exister de nos jours. Notre République essaie de gommer les inégalités naturelles (le mérite républicain), alors même que les clivages entre les classes sociales s'accentuent, que ce soit à l'école ou dans la vie professionnelle. On ne choisit pas vraiment mais chacun est déterminé socialement, comme le concevait Émile Zola dans son cycle des Rougon-Macquart (Voir ce lien).

    La question de la définition du mérite est un des enjeux du débat de ce soir. À une prédestination venue de plus haut, celle d'un dieu quel qu'il soit, s'ajoute l'idée d'une élévation sociale, parfois difficile, le mérite républicain s'avérant peu capable de gommer les privilèges liés à la naissance. Force est de constater par exemple que "l'école de la République échoue" ! Un participant constate que la société contemporaine est bloquée par les personnes qui ont le pouvoir économique. La notion de mérite, ajoute-t-il, ne peut pas sortir d'une conception marxiste, d'un antagonisme entre les personnes possédant et celles qui sont désœuvrées, comme abandonnées à leur sort (voir aussi ce lien).

    Un autre intervenant décortique ce que peut recouvrir historiquement et philosophiquement ce mérite. Ce terme vient du latin meritum qui veut dire "mérite"  mais aussi "la chose méritée, le salaire, la récompense", "un bienfait ou un service rendu", "la faute, l'action coupable ou le méfait" (une définition qui renvoie à l'expression : meritum delictorum tert, c'est-à-dire "la punition des péchés") et enfin "la qualité, l'importance et la valeur".

    C'est sans doute cette dernière notion de valeur qui mérite (sic) que l'on s'y arrête. Cette valeur est le produit d'une époque, ouverte après la Révolution française, avec la contestation de l'aristocratie – qui veut dire "pouvoir du mérite" ! Or, l'aristocratie, cette classe "méritante", s'est cristallisée, avec le soutien des castes religieuses, et c'est au nom du mérite, dont elle se targuait, qu'elle a été critiquée. Cet intervenant lit deux citations : "Si les Empires, les grades, les places, ne s'obtenaient pas par la corruption, si les hommes purs n'étaient achetés qu'au prix du mérite, que des gens qui sont nus seraient couverts et que de gens qui commandent seraient commandés !" (William Shakespeare, 1597) et "La religion catholique est une instruction pour mendier le ciel qu'il serait trop incommode de mériter. Les prêtres sont les intermédiaires de cette mendicité" (Arthur Schopenhauer, 1818). Le mérite est donc devenu un "concept à haute valeur ajoutée" que la bourgeoisie du XVIIIe siècle a imposé. Dit autrement, "la bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de la famille et les a réduite à n'être que de simples rapports d'argent. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d'échanges. Elle a substitué aux nombreuses libertés si chèrement conquises l'unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l'exploitation qui masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe et brutale. Elle a noyé les frissons sacrées de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise, dans les eaux glacées du calcul égoïste" (Karl Marx).

    Une participante rebondit sur cette intervention : parler du mérite c'est aussi parler de la liberté. Le mérite pourrait être cette histoire du bon point donné pendant notre enfance, à l'école, et aussi la comparaison avec tel(le) ou tel(le). Or, elle estime qu'il y a plus de valeur à être dans son existence, libre et engagé(e), que recevoir une approbation, quelle qu'elle soit, d'autrui. Revenant sur la définition du mérite largement abordée, Bruno cite Emmanuel Kant : "Le mérite est cette qualité d'une personne qui  repose sur le vouloir-propre du sujet, conformément à laquelle une raison législatrice universelle s'accordera à toutes les fins de cette personne. Le mérite est donc à tout à fait distinct de l'habileté à se procurer un bonheur." Dans cette citation, c'est la Volonté, chère à Schopenhauer mais aussi à Nietzsche, qui est l'instrument du mérite.

    La notion de mérite gêne dans la mesure où elle s'impose dans l'idée commune comme châtiment ("Tu  n'as que ce que tu mérites !"). "Mériter, n'est-ce pas renoncer ?" s'interroge également une personne du public. Par ailleurs, affirmer que l'on ne mérite pas ce qui nous arrive c'est aussi, quelque part, se déresponsabiliser. Ne sommes-nous pas pourtant acteurs de nos vies, en dépit des malheurs, de la misère et de nos échecs ? Le mérite n'est plus cette valeur qui a été évoquée mais le fruit d'un travail et d'initiatives. Si nous ne sommes pas heureux, si nous n'avons rien, nous pouvons ne nous en prendre qu'à nous-même. Dès lors, nous pouvons nous interroger sur la manière dont nous pourrions nous libérer de ce passé. 

    Le mérite est aussi à considérer dans notre rapport au monde. Dois-je agir pour gagner ma vie, être dans la possession y compris dans ma possession ("Puis-je me conquérir moi-même ?" s'interroge Claire), et dans ce cas, dans mon rapport avec autrui, quelle est la place de l'acte moral comme acte désintéressé ?       

    Le mérite pourrait en effet se situer sur deux niveaux : celui qui nous est proche et puis il y a le mérite social, vu sous l'aspect des classes sociales, deux niveaux qui peuvent être poreux et en interaction. Or, lorsque Sartre dit que l'on est que ce que l'on fait, il se place sous l'égide de la responsabilité de chacun et de l'engagement – nous sommes en 1945 (L'existentialisme est un Humanisme) et la question des responsabilités pendant la guerre vient heurter les consciences de chacun. Dépasser le mérite serait sans doute d'arrêter d'en parler afin de devenir ce que nous sommes (Nietzsche). Ce faisant, il faut arrêter de penser la situation comme quelque chose qui nous détermine et lui donner le sens que l'on veut qu'elle ait. Cette philosophie existentialiste viendrait se substituer à une philosophie pratique de "l'auto-excuse" (le "c'est vraiment trop injuste"). Sartre parle à ce sujet des personnes "posthumes à eux-mêmes", qui ne sont plus acteurs de leur propre vie, qui subissent...  Certes, je ne possède pas tous les biens que je voudrais acquérir ; mais par contre, je peux devenir celui que je veux, vivre debout (Alain), accéder au bonheur, même si cela peut me contraindre à rester dans une classe sociale moyenne. Sur ce bonheur, Claire souligne qu'étymologiquement le bonheur est le "bon heur", cette "chance" et une forme d'élection par les dieux – parce que je l'aurais mérité. Sartre dit au contraire que le bonheur se choisit, dans un dynamisme de vie.         

    Un participant pose une question éthique sur le mérite à partir de son expérience au sein d'une ONG travaillant auprès des SDF. Il parle du travail du philosophe Jean Ladrière : les SDF sont souvent dans l'impossibilité de se mettre "en position d'éthique" vis à vis d'elles-mêmes. Il est là aussi question de responsabilité puisque ce chercheur constate que les personnes vivant dans la rue ne sont pas dans la position de personnes méritantes vis-à-vis d'elles-mêmes. Elles ont par là de grandes difficultés à poser des actes et à agir pour se réinsérer dans la société : le dynamisme nécessaire à cela n'existe plus. Pire, contre toute attente, beaucoup de SDF refusent toute action pouvant les remettre sur le chemin du mérite. Finalement, la question que nous nous posons ce soir ("Avons-nous ce que nous méritons ?") n'est même plus appréhendable par ces personnes de la rue.

    On constate, dit un participant, que le mérite implique énormément de facteurs : volonté, culpabilité religieuse (les scolastiques), liberté, libre-arbitre (s. Thomas d'Aquin), responsabilités. L'existentialisme de Sartre est à replacer dans un contexte historique et dans sa philosophie pratique de l'engagement. La notion de responsabilité que Sartre développe est aussi, ajoute cet intervenant, à compléter avec la notion de responsabilité collective mise en lumière par Hannah Arendt

    La notion de pouvoir et d'inégalités économiques, nous l'avons dit, est au cœur de cette notion de mérite. Michel Foucault, cite un participant, disait : "On ne se bat pas pour une cause parce qu'on dit qu'elle est juste. On dit d'une cause qu'elle est juste parce qu'on se bat pour elle". On pourrait dire une chose analogue au sujet du mérite : les gens heureux dans leur vie vont considérer qu'ils sont méritants.  Le problème, dit un nouvel intervenant, réside dans le fait que le mérite est décrété par les valeurs des autres. Encore faudrait-il que ces valeurs soient partagées. 

    L'apport de la scolastique, dit un participant, et plus généralement de la philosophie chrétienne dans cette idée du  mérite n'est pas seulement le libre-arbitre mais aussi la culpabilité. Il s'agit d'une punition que la théorie religieuse a longtemps considéré comme une sorte de libération (rédemption) mais qui peut tout aussi bien s'apparenter à un fardeau (morale religieuse). De là, nous pouvons nous interroger sur les moyens de nous libérer du passé et d'avancer si cette punition – "méritée" ou non – vient nous entraver. La culpabilité, réagit Claire, peut être en effet une stratégie d'évitement. L'auto-flagellation permanente me conforte dans mon malheur. Sauf si, comme Sartre , j'assume mon passé sans le renier ou si, comme Sigmund Freud, je me retourne, je m'écoute et je comprends les raisons de tel ou tel acte, de tel ou tel échec, de tel ou tel engagement. Comment faire pour s'en sortir ? D'abord, considérer qu'il n'y a ni hasard, ni prédestination. Par contre, tout a un sens et il faut que j'essaie de trouver ce sens. Ensuite, en comprenant ce sens, je vais pouvoir m'assumer (le "connais-toi toi-même" socratique) et dépasser ce passé. S'en libérer, c'est ne plus le voir comme un carcan. C'est le lâcher prise grâce à la connaissance mais aussi aux choix de mon existence (voir cet extrait du film Tenue de Soirée).

    Cela voudrait dire que le mérite devrait être redéfini, débarrassé de ses interprétations courantes : injustices omniprésentes, contraintes sociales, ambitions, privilèges de naissance, punitions, comparaisons avec autrui. 

    Au sujet de cette comparaison à autrui, inhérente au mérite tel qu'il est considéré aujourd'hui, un participant cite Confucius : "L'important ce n'est pas de se croire supérieur à autrui mais de se sentir supérieur à ce que l'on était la veille." Il est vrai cependant, affirment plusieurs participants, que la notion de mérite n'a jamais été aussi discutée que depuis que les inégalités sociales ne se sont creusées.

    Bruno conclut ce dernier débat de la saison par une citation de Mark Twain : "C'est par piston qu'on entre au paradis. Si c'était au mérite, mon chien y entrerait et moi je resterais dehors" ! 

    Trois sujets sont proposés pour la séance suivante, celle du 26 septembre 2014, qui sera la première de la saison 6 du café philosophique de Montargis : "Existe-t-on quand personne ne nous regarde ?", "Une morale sans dieu est-elle possible ?"  et "Un cosmopolitisme est-t-il souhaitable ?" C'est le premier sujet, "Existe-t-on quand personne ne nous regarde ?", qui est choisi par les participants. Après une vague de remerciements, rendez-vous est pris en septembre pour une nouvelle saison du café philo. 

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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE "L'AMOUR PEUT-IL SE PASSER DE NORMES ?"

    Thème du débat : "L’amour peut-il se passer de normes ?" 

    Date : 3 mai 2013 à la Brasserie du Centre commercial de la Chaussée.

    Pour débattre du sujet, "L’amour peut-il se passer de normes ?" environ 80 personnes s’étaient données rendez-vous à la Brasserie du Centre commercial de la Chaussée.

    Pour cette 32ème séance, le sujet élu par les participants du débat précédent était l’amour et surtout sur les normes qui pourraient l’encadrer voire le contrarier. Que seraient ces normes ? se demande Bruno. Seraient-ce des règles que l’on définirait en société ? Qui dit norme dit-il normalité, une normalité qui placerait les sentiments amoureux sous l’égide des lois ? Y a-t-il une seule façon d’aimer ? De même, y a-t-il un "art d’aimer", pour reprendre le titre d’une œuvre d’Ovide ? De même, n’y aurait-il pas plusieurs types amours : un homme pour une femme, une mère pour son enfant, etc. 

    L’amour est un sentiment qui vous assaille, dit un premier intervenant : "Le patron c’est le sentiment". Donc, mettre des normes pour contrarier un mouvement naturel et incontrôlable peut paraître absurde. Les questions posées pourraient être celles-ci : doit-on parler plutôt de normes sociales mises en place pour circonscrire l’amour ou bien est-ce le sentiment amoureux qui véhicule ses propres normes ? À ce sujet, une intervenante prend l’exemple de la polygamie (chez les canards, par exemple, comme le rappelle malicieusement une participante). Ce type d’union, proscrit en France, est accepté par certaines civilisations. À son instar, les normes sociales peuvent aller dans des sens différents au sein du genre humain, suivant telle ou telle culture. Une participante émet l’idée que lorsque l’amour est mis à l’épreuve il peut être amené à faire céder des normes : par exemple, on peut tuer pour défendre son enfant, donc enfreindre la loi.

    Finalement, de quelles normes parle-t-on et peuvent-elles être en contradiction avec la nature ? La loi, ajoute Claire, règle et norme la relation amoureuse alors même que l’amour se définit par l’apparition d’un sentiment d’attachement a priori naturel et subi plus que voulu. 

    Mais de quel amour parle-t-on au juste ? En français, contrairement à d’autres langues, le même mot – "amour" – qualifie des notions bien différentes : l’amour "sentiment amoureux", l’amour maternel ou paternel, l’amour religieux, l’amour de la patrie, l’amour amitié, etc. En anglais, dit un participant, il y a au moins deux mots différents : "to like" et "to love". Le français utilise certes un même mot, répond une autre intervenante, mais on peut l’exprimer différemment, avec subtilité : dire "je t’aime" à son ami(e) n’est pas le même "je t’aime" dit à son amoureux(se).

    Un intervenant parle des trois types d’amour identifiés par les philosophes : l’amour sexuel (éros), l’amitié (philia) et l’amour du prochain (agapè). À cela s’ajoute le storgê, l’amour familial. Cette distinction illustre la complexité d’une définition de l’amour, un sentiment à multiples facettes, omniprésent dans nos vies quotidiennes comme dans les arts mais difficilement définissable. Il apparaît en cours de débat que l’amour est une "auberge espagnole" !

    Une participante estime que l’on aime – sauf exceptions – relativement peu de personnes au cours de notre vie. Une autre personne souligne l’amalgame que nous tous, en société, faisons lorsque nous parlons de l’amour : on confondrait l’amour physique, la passion et le véritable amour valorisant et pérenne. Finalement le point commun de ces amours théorisés – éros, philia, agapè et storgê – n’est-ce pas le plaisir d’être ensemble et le bonheur de partager un moment avec autrui ?

    Un jeune intervenant parle de l’importance d’ajouter à cela l’amour-amitié, souvent oublié. Oui, on peut aimer ses amis d’un amour inconditionnel ! C’est ce que beaucoup de jeunes gens connaissent – le débat de ce soir est d’ailleurs suivi par nombre d’adolescents ! 

    Mais si je dis "je t’aime" à un ami, pourrait-ce être le même que pour un amoureux ? Il apparaît pour certains que ce ne soit pas la même chose que le sentiment amoureux. L’un des critères, aujourd’hui plus ou moins lâche, est celui de la sexualité. Dans ce dernier type d’amour – celui qui est le plus valorisé dans notre vécu – se donner à autrui passe par un don du corps et de son intimité. Nous disons "lâche" dans la mesure où je peux avoir une relation sexuelle avec tel(le) ou tel(le) sans que le sentiment amoureux ne soit présent, chez un(e) ami(e) par exemple. La sexualité ne semblerait donc pas être un critère absolu – ne parle-t-on pas d’ailleurs d’amour platonique, comme le remarque un jeune intervenant ? Pour d’autres participants du café philo, l’amitié (que d’aucuns mettent un cran en dessous du sentiment amoureux ) est une forme d’amour en ce qu’il ouvre un vaste champ à l’écoute, au désintéressement, à la complicité, au dépassement dans ma relation avec mon ami(e) et à l’altruisme.  

    Il encore dit que lorsque j’aime, le jugement de l’autre est suspendu au profit du désintéressement. Voilà qui pourrait être le premier point commun de ces différents amours. Je me donne corps et âme à autrui de la même manière que le patriote se sacrifie sans condition par "amour" pour son drapeau, sans douter du bien-fondé de son choix. Bruno rappelle l’exemple d’Alberto Moravia dans Le Mépris (cf. lien). Dans ce texte, l’amour cesse à partir du moment où l’autre commence à me juger. Il y a aussi une part de jeu et de manipulation (ce qui nous renvoie au débat du 7 juin 2013).

    Il est aussi dit que derrière la recherche perpétuelle de l’émotion se cache la quête de soi-même. Je rechercherais une image que le miroir me renvoie. Qu’est-ce que nous attendons réellement de l’amour ? Claire évoque Hegel. Pour ce dernier, la première raison d’être de l’être humain est la reconnaissance d’autrui. L’amour est sans doute polysémique : "amour" est le même mot avec plusieurs réalités mais à chaque fois il est question de reconnaissance pour l’être aimé, un des fondements de l’humanité. 

    Une autre question est alors posée : l’amour doit-il être réciproque ou peut-il être unilatéral ? Peut-on aimer quelqu’un qui ne nous aime pas en retour ? Comme le disait Jacques Lacan, "L’amour c’est donner ce que l’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas." Une phrase terrible et pessimiste – pour ne pas dire cynique mais qui ne semble pas résister à la réalité des faits : qui dit amour dit don mais dit aussi échange.

    Lorsqu’il est question de l’amour, on est dans un processus très intime, résultat d’un passé, d’une enfance, d’une éducation, d’expériences personnelles ; mais il s’agit aussi d’un processus intime inscrit au sein de la société. Nous sommes sans cesse dans le partage, dans la cohabitation avec l’autre et à rechercher chez l’autre un amour, ce qui se concrétise aussi par la sexualité dans la relation amoureuse. Voilà tout le paradoxe de ce sentiment complexe et très personnel : on est sans cesse dans ce mélange de l’intime et du public. 

    Dans une relation amoureuse, il y a dans cet élan émotionnel personnel et égoïste, une relation avec autrui que l’on souhaite voir durer dans le temps. C’est la mise à l’épreuve, voire le manque, qui valident ce sentiment. Un participant s’interroge sur la manière dont l’amour s’aborde dans la durée : comment "transformer le besoin en envie" pour reprendre une phrase du chanteur Daniel Balavoine ("Qu’est-ce qui pourrait sauver l’amour ?") ? Quand on est dans le besoin, on est dans la dépendance, on sent le manque. Le pur amour est dans le "démarrage", dans une liberté guidée simplement par un besoin irrépréhensible d’être avec l’autre, d’être dans le don et l’échange (comment ne pas citer à ce sujet cet extrait du roman Belle du Seigneur d'Albert Cohen ?). Puis, lorsque le couple s’installe dans la durée, lorsqu’un contrat a remplacé le désir dopé par l’interdit (un thème bien connu de la littérature : Roméo et Juliette, Lolita, les tragédies classiques de Corneille, etc.), là commence un nouvel amour, avec deux désirs juxtaposés – du moins si l’ennui n’a pas fait irruption chez l’un ou l’autre ("En amour, il y en a un qui souffre et un qui s’ennuie" disait Honoré de Balzac).   

    Dans le véritable amour, on ne se regarderait pas seulement soi-même, tel le reflet d’un miroir évoqué plus haut, mais aussi et surtout l’autre, dans un regard fait de respect afin de le valoriser, quand ce n’est pas pour le "sauver". Pour le coup, on est dans l’altérité. Une altérité qui peut aller jusqu’à faire des folies et transgresser des normes, tant le besoin d’amour est indubitablement partagé par l’humanité : "plutôt souffrir que vivre sans amour", émet une participante, tant l’homme est un être de communication, de société et d’émotion. 

    La question est ensuite de savoir si un art d’aimer existe et si une norme amoureuse est en jeu dans ma relation avec autrui. 

    Il est difficile, réagit une participante, de normer quelque chose qui n’appartient pas au domaine de la raison. D’autant plus que la physiologie joue à plein lorsque le sentiment amoureux nous envahit. La norme s’adresse au contraire au cortex, alors que l’amygdale est le centre de l’émotion. Ce qui se joue est le jeu d’influence entre l’incontrôlable sentiment amoureux et la raison qui nous serviraient à définir une norme. 

    Face au tsunami que peut constituer la passion amoureuse, la norme a quelque chose de rassurant lorsqu’elle n’est pas coercitive. C’est sûrement possible, dit une participante, qu’une élaboration de schémas mentaux nous permette de baliser un parcours, d’établir des normes afin de garder l’amour sous contrôle. Voilà à quoi ces normes pourraient servir : contrôler. Encore faudrait-il que ce contrôle soit possible. Pour plusieurs participants, il existe et il est actif. La raison joue souvent pleinement son rôle afin d’endiguer la violence des sentiments. On peut certes "aimer à perdre la raison" (Aragon), dans une passion déraisonnée mais l’amour parvient souvent à rester sous contrôle et est délimité par la raison et certaines normes.  

    Qu’entend-on par norme ? La norme c’est d’abord et surtout le regard de la société qui, dans un souci de "normalité", peut contraindre – ou plutôt veut contraindre – à des sentiments amoureux ou à des passions qu’elle juge contraire à ses principes. 

    Que serait donc l’amour "hors norme" ? Une participante évoque un reportage troublant – et, à plus d’un égard, choquant – qui s’intéressait à des personnes pédophiles vivant sous un autocontrôle permanent, car obligés de dompter des désirs interdits et proscrits par la loi. Le "hors norme" est également très représenté dans les arts. La littérature nous en offre des exemples par milliers. Bruno évoque l’aventure du philosophe Abélard et de sa jeune maîtresse Héloïse (cf. cet article ici). Il s’agissait d’une relation jugée scandaleuse et hors norme au XIIème siècle. Mais l’exemple le plus célèbre d’un amour contrarié par la société reste Roméo et Juliette, le célèbre drame de Shakespeare. Or, dans cet exemple, dit Bruno, l’objectif de cet amour hors norme est, justement, de rentrer dans la norme, se faire accepter par leurs familles respectives – les Montaigu et les Capulet – et par la société de Vérone. Pour Roméo et Juliette, cette histoire d’amour n’a-t-elle pas été conditionnée et "dopée" par les barrières qui se sont élevées entre les jeunes amoureux ? N’est-ce pas l’interdit et le hors-norme qui conditionne certains amours ? Dit autrement, l’idylle entre Roméo et Juliette aurait-elle pu s’aimer sans cette barrière et cet interdit ? Cf. aussi cet extrait Roméo et Juliette.

    Un participant réagit en soulignant que lorsque l’on parle de normes transgressées, il ne s’agit pas des normes de l’amour mais d’autres normes – sociétales, religieuses, politiques, etc. Cela ne veut pas dire, répond une intervenante, que les normes de l’amour soient absentes : elles existeraient indubitablement, quand bien même la violation d’autres normes serait nécessaire pour cela. C’est l’exemple dit plus haut avec l’exemple du meurtre pour protéger cet autre que je chéri – mon enfant, mon amant, mes parents, etc.

    Qui dit norme, dit institutionnalisation et dit mariage. La religion prend une place capitale dans l’institutionnalisation des normes – non sans hypocrisie, ajoute un participant. Il existe cependant, ajoute une participante, des normes qui seraient "naturelles" et des désirs universellement réprouvés : la zoophilie, la pédophilie, pour ne prendre que ces exemples, car ces deux penchants représenteraient dans l’inconscient collectif une mise en danger de l’humanité. Finalement, c’est la société qui construit la plupart des normes, dans le cadre d’un sentiment amoureux que l’on peut estimer éphémère ("L’Amour dure trois ans" pour reprendre le titre d’un film récent). Une des normes, justement, serait que les normes sociales ne devraient pas interférer avec celles de l’amour. Pour autant, il y a des règles ("ou des moyennes" !) en amour : "je veux bien être avec lui ou elle à condition de… sauf si…" 

    Pour un participant, quand on parle de norme, il y a la notion de contrat entre plusieurs êtres, dans un consentement mutuel et libre. L’essentiel est de "pouvoir sortir du jeu" lorsqu’on souhaite (par le divorce par exemple). Or, réagit Claire, si on parle de "contrat", cela reviendrait à se contredire sur cette définition de l’amour, ce sentiment naturel qui nous prend par surprise ("Je ne sais pas pourquoi… Je n’y peux rien…") et qui nous mène à défier des normes culturelles. S’il y a consentement, dans le cadre d’un contrat sentimental, la raison prend toute sa place et, du coup, ne fait plus du sentiment amoureux le maître du jeu. 

    Il y a autant d’amours que d’amoureux. Chacun ferait donc ce qu’il veut. Or, nous sommes dans une période socialement perturbée par cette question du mariage pour tous (cf. ce clin d'oeil). Force est de constater que la liberté de jouir de sa relation amoureuse en contractant un mariage semble poser problème à une part importante de la population. Claire précise qu’il n’est bien entendu pas question d’ouvrir un débat sur ce mariage pour tous. Elle constate par contre que le consentement mutuel n’apparaît plus comme une règle exclusive mais serait soumis, pour certains, à des conditions strictes – seuls les hétérosexuels peuvent se marier. La contradiction est là : chacun peut en théorie faire ce qu’il veut de sa vie sentimentale, être avec qui il/elle veut ; cependant, l’idée d’une union universelle, entre deux personnes du même sexe, semble poser problème. Les manifestations contre le mariage pour tous le montre : deux groupes antagonistes, pour ne pas dire irréconciliables, luttent pour imposer leur propre norme du mariage, autrement dit d’une union amoureuse. La norme ne serait-elle pas, réagit un participant : on ne devrait pas interdire le mariage à deux personnes qui souhaitent vivre leur amour pleinement et ensemble ?  

    L’amour maternel ou parental (storgê) est sans doute aussi là où se cristallise le sentiment amoureux. Il nécessite en tout cas des normes, intervient un participant : sans les règles instruites par des parents, que de dégâts ! Il est intéressant, réagit une participante, que l’amour parental soit défini d’une manière très normée. L’amour parental "normal" consisterait en cette vérité d’airain : les parents aiment leur(s) enfant(s). Mais une telle vérité ne résiste pas à l’épreuve des faits, poursuit-elle : combien de pères ou de mères n’aiment pas leur enfants ? Ce qui n’est du reste pas forcément réciproque. Les faits-divers sont remplis de drames ayant pour origine une storgê bancale voire inexistante. La norme qui dit : "J’ai des enfants donc je les aime" est battue en brèche. L’actualité nous le montre quotidiennement, ce que l’on peut bien évidemment déplorer. Ce qui nous semble une "a-normalité" – un enfant non aimé par ses parents – pourra avoir des conséquences sur la vie sentimentale de cet être, sauf si une forme de résilience existe.

    Nous sommes là face à ce qui ressemble à une norme : transmettre quelque chose à quelqu’un. On est dans l’"amour d’obédience" : l’amour de parents pour leur enfant, l’amour-amitié chez les adolescents, la passion amoureuse, etc. On échange des rires, du plaisir, des larmes, parfois plus encore ! Qui dit transmission dit aussi don.  

    L’âge pourrait-il être une norme ? Il semblerait que ce ne soit pas un facteur déterminant, à l’instar de l’exemple de Lolita (Nabokov) car le sentiment amoureux agit sur moi telle une nouvelle virginité. Que le coup de foudre m’assaille à vingt, quarante ou soixante ans, où est la différence ? Vivre par contre avec la même personne pendant des années relève d’une autre perspective ! Il existe en tout cas des phases, des alternances entre l’ennui et la possession (Schopenhauer). 

    De toute manière, le vécu est capital dans le sentiment amoureux. Quelle est la limite que l’on se donne dans la relation à deux, au risque que l’un ou l’autre se perde ? Ce n’est pas un mouvement figé mais qui évolue dans une certaine dynamique : l’amour unilatéral n’existe pas, sauf peut-être lorsque l’on parle d’amour religieux. Il est dit que l’établissement de normes, ou plutôt de bornes, est nécessaire pour la pérennité d’un amour, qu’il soit au sein d’un couple, dans l’amitié ou pour son/ses enfant(s). L’une de ces bornes pourrait être la fidélité à l’autre. Si un minimum de règles est absent, l’épanouissement ne peut se développer pleinement. Dans ce cas, la fuite est sans doute nécessaire. 

    Dans un couple, être poreux vis à vis de l’autre semble n’avoir aucun intérêt. Nous sommes-là face à une seconde norme : sa propre préservation. L’amour, sentiment édifiant et sublimant, peut faire fi des normes sociales ou du moins peut les dépasser afin de m’élever et d’être heureux. En clair, jusqu’où suis-je prêt à aller dans mon projet amoureux ? 

    Lorsque l’on regarde la vie privée des philosophes qui ont parlé d’amour, dit Claire, il apparaît qu’un débat philosophique rationnel sur ce sujet devient problématique. Ces intellectuels ont souvent vécu des expériences peu édifiantes : pour prendre ces exemples, Kant a vécu seul et la vie personnelle de Jean-Jacques Rousseau a été un désastre. Amoureux fou puis marié avec une femme plus âgée que lui – mais qui ne l’aimait pas ! – l’auteur de l’Émile a eu cinq enfants qu’il a tous abandonnés après la mort de sa compagne. Lui-même avouait ceci, non sans lucidité : "Tous ces sages contemplatifs qui ont passé leur vie à l’étude du cœur humaine, en savent moins sur les vrais signes de l’amour que la plus bornée des femmes sensibles". Cf. aussi ce texte de Rousseau. Hegel, qui a fondé la relation intersubjective, disait qu’il avait un besoin d’amour primal pour être reconnu, au risque, assurait-il, d’être sacrifié d’être méprisé et de tomber dans un esclavage sentimental. Il affirmait pouvoir accepter cette aliénation à condition d’être reconnu. Or, Hegel avait beau disserter sur cet élan sentimental, il multipliait les conquêtes sans vergogne, au risque de l’immoralité. D’aucuns pourrait le qualifier de "salaud fini", un dénominatif qui porte en creux une norme qui a déjà été évoquée en cours de débat : la fidélité. Ces exemples illustrent en conclusion la complexité à philosopher sur l’amour, un sentiment "irraisonnable" et difficile à raisonner.

    Pour la séance suivante, rendez-vous est pris le vendredi 7 juin (et non le 31 mai comme prévu à l’origine) pour un café philo exceptionnel intitulé "Manipulation dans le couple : pourquoi rester ? Comment partir ?" Catherine Armessen, médecin et auteur du roman La Marionnette accompagnera Claire et Bruno pour un débat qui n’est pas sans rapport avec le sujet qui était débattu ce soir. 

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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE "MÉMOIRE, MÉMOIRES..."

    Thème du débat : "Mémoire, mémoires... Cette mémoire qui nous construit, cette mémoire qui nous détruit" 

    Date : 30 novembre 2012 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée.

    brainphysiology.jpgPour ce café philosophique spécial intitulé "Mémoire, mémoires… Cette mémoire qui nous construit, cette mémoire qui nous détruit" entre 80 et 90 personnes étaient présentes. Pour l’occasion, Claire et Bruno étaient accompagnés de Jean-Dominique Paoli. 

    Bruno le présente : Jean-Dominique Paoli, ancien professeur agrégé en économie et gestion, consacre depuis plusieurs années son temps libre dans l’étude de la mémoire et dans son entraînement quotidien. Il précise qu’il n’est certes pas spécialiste mais qu’il souhaite partager ses connaissances et son expérience sur les formidables capacités cognitives du cerveau. Notre invité entend faire de cette séance du café philosophique de Montargis un moyen de montrer que n’importe qui peut "muscler" son cerveau (quoique le terme de "muscle" n’est pas approprié pour cette partie du corps humain) et que, surtout, les petits accidents de la vie quotidienne (la perte d’un trousseau de clés ou celle d’un nom) ne sont pas dramatiques. Il s’agit également, ajoute Bruno, d’un café philo qui entendra rendre hommage au cerveau, mal connu, de taille modeste (1 % environ de la masse corporelle) mais puissamment irrigué : 20 à 25 % de notre sang passe par le cerveau !

    Puisque nous sommes dans le cadre d’une animation philosophique, en ce début de séance, Claire propose au public de faire fonctionner ses méninges en citant de mémoire une liste de vingt philosophes qu’ils ont pu retenir. Cette liste est inscrite sur un tableau: 

    Nietzsche (n°1), Platon (n°2), Spinoza (n°3), Bergson (n°4), Kierkegaard (n°5), Schopenhauer (n°6), Descartes (n°7), Lavarède (sic) (n°8), Pascal (n°9), Kant (n°10), Teilhard de Chardin (n°11), Épicure (n°12), Sartre (n°13), Husserl (n°14), Socrate (n°15), Confucius (n°16), Alain (n°17), Marx (n°18), Montaigne (n°19), Lao Tseu (n°20).

    Jean-Dominique Paoli mémorise pendant quelques minutes cette liste tout en continuant de converser avec les participants - ce qui rend l'exercice particulièrement difficile. Puis le tableau est retourné et caché. 

    IMG_2337.JPGJean-Dominique ne cache pas que l’utilisation de nos jours de la mémoire pose problème : alors que les maladies invalidantes – type Alzheimer – ont tendance à nous inquiéter, tout se passe comme si nous nous désintéressions de nos capacités mnémoniques. Il y a une explication à cela : notre vie quotidienne est de plus en plus riche d’instruments qui facilitent notre vie quotidienne – téléphones portables, Internet, moteurs de recherche, répertoires électroniques, etc. – au risque de rendre notre cerveau dépendant de ces machines. Combien sommes-nous à ignorer jusqu’à notre propre numéro de téléphone ? L’objet de cette séance sera donc nous ouvrir les yeux sur l’importance de cette mémoire. 

    Il est d’ailleurs remarquable de constater que même chez étudiants et les adolescents, les plus à même d’utiliser la mémoire – voire de bien l’utiliser étant donné les qualités optimales de leur cerveau à leur âge –, cette faculté est inhibée. Qui n’a pas connu, les veilles d’examens, l’expérience de l’angoisse à l’idée que toutes les connaissances que l’on a mémorisées vont disparaître devant une copie blanche ? Il existe pourtant des moyens de gérer sa mémoire, réagit Jean-Dominique Paoli, tout en concédant que le stress (bien compréhensible dans le cas d’un examen) est délétère pour le cerveau. Ce dernier n’est jamais aussi efficace que lorsqu’il travaille dans le plaisir et le "politiquement incorrect". À ce sujet, il est frappant, remarque notre intervenant non sans humour, que parmi les premiers mots appris par les jeunes enfants figurent en bonne place le "vocabulaire du "pipi-caca" !

    Rebondissant sur l’intervention d’une participante, il est entendu, dit Claire, que le sujet de ce soir entend parler de la mémoire personnelle, même si les concepts de mémoire historique ou de mémoire familiale ne sont pas déconnectés du sujet qui nous occupe, sujet qui mériterait à lui seul bien d’autres débats...

    IMG_2332.JPGJean-Dominique Paoli définit la mémoire en la montrant comme multiple et plurielle. Une différence est faite entre mémoire rétrograde et de mémoire antérograde (la mémoire antérograde est la mémoire qui acquiert les informations nouvelles alors que la mémoire rétrograde celle qui a conservé les informations passées).

    Maintenir ces souvenirs acquis n’est cependant pas garantir leur perpétuation intacte et exacte. Nous nous construisons grâce à notre passé autant que nous reconstruisons ce passé ! Nos souvenirs sont perpétuellement revus, réexaminés, voire "reliftés". Bruno prend pour exemple une anecdote tragique narrée par Boris Cyrulnik dans son autobiographie récente Sauve-toi, la vie t’appelle (éd. Odile Jacob, 2012). Ce spécialiste de la résilience garde le souvenir de son arrestation avec ses parents le 18 juillet 1942. Alors qu’il n’a que cinq ans, il est enfermé dans la synagogue de Bordeaux. Une infirmière le dissimule sous un matelas où gît déjà une femme mourante, ce qui le sauvera de la mort. Or, la mémoire de l’enfant conserve le souvenir d’un soldat allemand entrant dans la synagogue. Pendant des années, Boris Cyrulnik a été persuadé que ce militaire avait vu le petit garçon mais qu’il n’avait rien dit pour ne pas le dénoncer – par humanité. Ce n’est que plus tard qu’il apprendra la vérité crue : le "soldat bienveillant" n’a en réalité pas vu l’enfant mais, tombant sur la femme mourante, il lui a lancé : "Qu’elle crève ici ou ailleurs, ce qui compte c’est qu’elle crève". Tout se passe comme si la mémoire du jeune enfant avait reconstruit un souvenir afin de rendre son passé plus supportable. Sa santé psychique était sans doute à ce prix. 

    Même s’il est peu abordé au cours de cette séance, l’oubli fait partie de nos capacités cognitives : "Il est possible de vivre presque sans souvenir et de vivre heureux, comme le démontre l'animal, mais il est impossible de vivre sans oublier" affirme Nietzsche. Plus tard, Sigmund Freud a démontré que l’oubli est indispensable pour rendre notre vie psychique saine et stable. Parmi ces oublis, étudiés par le plus célèbre des psychanalystes, figurent en bonne place les actes manqués et les lapsus.

    Parler de mémoire, dit Jean-Dominique Paoli, c’est avoir en tête que sa compréhension est relativement récente. Pendant très longtemps, son étude s’est cantonnée aux réflexions de philosophes (Cicéron, s. Augustin ou Malebranche pour ne citer qu’eux). Est-ce à dire que cette faculté a été déconsidérée ? Non : pendant des centaines d’années, l’ars memoriae faisait partie des matières enseignées sous l’Antiquité (chez Platon ou Cicéron par exemple, cf. cet extrait de texte de Platon) comme sous l’époque médiévale (pour aller plus loin, lire ce document en ligne).

    IMG_2339.JPG

    Depuis trente ans environ, l’arrivée et le développement de l’imagerie médicale (nombre de personnes se souviennent de l’événement que constituait il y a quelques années l’investissement dans tel ou tel hôpital d’un appareil IRM) a bouleversé notre connaissance du cerveau. Aujourd’hui, il est possible de suivre en temps réel l’activité du cerveau, ce qui laisse augurer pour les années à venir des progrès fulgurants dans la connaissance de cet organe hors du commun.

    Qu’est-ce que la mémoire ? Blaise Pascal résume en disant qu’"elle est nécessaire à toutes les opérations de l’esprit". Et pas seulement de l’esprit : elle régit notre motricité ("Les jambes, les bras sont pleins de souvenirs engourdis" dit Marcel Proust) autant que nos capacités cognitives, y compris celles les plus enfouies. D’emblée, pour un tel sujet, on se situe dans un vocabulaire en miroir : 

    Mémoire / cerveau

    |

    Psychisme / physiologique

    |

    Conscient / inconscient

    La mémoire à court terme est chargée de trier des informations provenant des cinq sens : visuelles, auditives, olfactives, gustatives et tactiles. Ce tri est constant et quasi instantané. Sans cesse renouvelé, il est nécessaire au bon fonctionnement de notre psychisme. J’ai un numéro de téléphone à composer. Mon cerveau enregistre ce numéro momentanément. À peine tapé au clavier, j’ai déjà oublié ce numéro, du moins si sa mémorisation ne m’est pas utile. C’est l’hippocampe qui gère ce tri et qui procède soit à l’élimination, soit à la conservation de cette information. Dans ce cas, celle-ci est en quelque sorte étiquetée et rangée à l’intérieur de mon cerveau pour une éventuelle réutilisation.

    Qui décide du tri ? En principe, dit encore Jean-Dominique Paoli, l’inconscient décide de ce qui doit être éliminé ; le conscient décide de son côté ce que l’on doit conserver dans la mémoire à long terme.

    Il y a cependant une nuance de taille : l’inconscient peut décider seul de conserver l’information lorsqu’elle s’accompagne d’une émotion. L’amygdale, structure par laquelle toutes les émotions passent, donne alors une injonction à l’hippocampe. L’inconscient joue son rôle à plein, au point que la personne ignore cette conservation d’information.

    Ce n’est que fortuitement que ce souvenir pourra se réveiller et se révéler à la personne. Claire cite Henri Bergson, théoricien de la mémoire involontaire : "La mémoire (...) n’est pas une faculté de classer des souvenirs dans un tiroir ou de les inscrire sur un registre... En réalité le passé se conserve de lui-même, automatiquement."

    Mais, ajoute notre invité, qui mieux que Marcel Proust a parlé de notre mémoire dans son œuvre fleuve À la Recherche du Temps perdu ? La "madeleine de Proust" est l’exemple parfait pour parler de cette procédure mentale de mémoire involontaire :

    "Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce goût c'était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l'heure de la messe), quand j'allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m'offrait après l'avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m'avait rien rappelé avant que je n'y eusse goûté ; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d'autres plus récents ; peut-être parce que de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s'était désagrégé ; les formes - et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, sous son plissage sévère et dévot - s'étaient abolies, ou ensommeillées, avaient perdu la force d'expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir." (Proust, Du côté de chez Swann, 1913)

    Ce célèbre texte lu par Bruno rend compte de manière admirable comment un souvenir peut rester à jamais enfoui dans la mémoire si rien ne vient le réveiller. 

    IMG_2325.JPGUn aspect important à souligner est encore le rôle de la mémoire dans la compréhension du langage. La mémoire à court terme permet de mémoriser le début d’une phrase de manière à ce que l’on en comprenne la fin.

    En fin de compte, que deviennent ces informations une fois stockées ? Nous avons dit qu’elles pouvaient passer dans la mémoire à long terme soit grâce à un acte conscient de la mémorisation, soit suite à une procédure inconsciente en présence d’une émotion. Elles peuvent aussi disparaître purement et simplement. Toutefois, on pourra les retrouver en reconstituant le contexte. Là encore, la notion de tri est centrale car il faut laisser la place aux millions d’informations qui assaillent la mémoire à court terme.

    S’agissant des petits troubles de la mémoire, faut-il s’en inquiéter ? Où sont mes clés ? Mes lunettes ? Que suis-je venu faire dans cette pièce ? Si je refais le chemin géographique, trouverai-je la réponse ? Rien n’est moins sûr… Suis-je en train de perdre la mémoire ? C’est grave, docteur ? Ce sont autant de situations – les plaintes mnésiques – qui inquiètent. Il convient de se rassurer : les professionnels consultés au sujet de la mémoire considèrent que tant qu’il y a plainte mnésique il n’y a pas de réel problème puisque la personne est consciente de ses défaillances.   

    Ces oublis, certes gênants dans la vie quotidienne, ne sont que des problèmes mineurs liés au fonctionnement de la mémoire à court terme d’une part et à un manque de concentration et à des gestes machinaux d’autre part : lorsque l’on pose ses clés, un geste machinal, la mémoire à court terme élimine l’information dans les secondes qui suivent. Cela n’a a priori pas de rapport avec une maladie neurodégénérative.

    À ce stade du débat et après près d’une heure d’explication, Bruno propose de mettre Jean-Dominique Paoli à l’épreuve. Les participants avaient en début de séance listé 20 noms de philosophes. Ces noms, Jean-Dominique parvient devant le public à les retrouver, qui plus est dans l’ordre où ils ont été donnés :

    Nietzsche (n°1), Platon (n°2), Spinoza (n°3), Bergson (n°4), Kierkegaard (n°5), Schopenhauer (n°6), Descartes (n°7), Lavarède (n°8), Pascal (n°9), Kant (n°10), Teilhard de Chardin (n°11), Épicure (n°12), Sartre (n°13), Husserl (n°14), Socrate (n°15), Confucius (n°16), Alain (n°17), Marx (n°18), Montaigne (n°19), Lao Tseu (n°20). 

    Il a suffi d’une poignée de minutes à notre invité pour mémoriser – dans l’ordre et sans avoir cessé son intervention ! – cette liste ardue, composée qui plus de noms peu courants. Ce travail de mémorisation s’appuie sur des aides mnémotechniques : des personnages facilement identifiables (les Chinois Confucius ou Lao Tseu ou bien encore Montaigne, le plus célèbre des Bordelais), de noms mis en scène ("Platon assiste à un banquet"), d’anecdotes sur tel ou tel personnage (Nietzsche, ses relations avec Richard Wagner et le dévoiement de certaines de ses théories – le Surhomme – récupérées par l’idéologie nazie) ou de jeux de mots (chope-> Schopenhauer !)... N’oublions pas que le cerveau n’aime rien de mieux que le politiquement incorrect ! L’intervenant précise l’importance, à la condition d’être en état de relâchement, du travail de son inconscient, lequel a enregistré les informations en arrière-plan et les restitue de manière quasi automatique. (Claire et Bruno témoignent d’ailleurs que bien après cette séance, jusqu’à trois jours plus tard, cette liste a pu être récitée parfaitement par notre intervenant, la mémoire s’étant consolidée). 

    IMG_2328.JPGJean-Dominique Paoli tient à montrer que cette performance n'est pas exceptionnelle et que tout un chacun peut parvenir à entraîner sa mémoire de la même façon. Une condition essentielle est d’adopter un mode de vie saine, en incluant le sport (la marche quotidienne pour notre invité) et en excluant drogues et alcool. Celui-ci insiste également sur une autre notion, que viennent corroborer plusieurs participants du public (dont un médecin) : l’importance du lâcher prise que nos sociétés contemporaines tendent à gommer. L’utilisation de plus en plus fréquente de la sophrologie – si elle est bien pratiquée par des personnes compétentes et qualifiées – peut être un outil intéressant d’aide à ce lâcher prise. (pour en savoir plus, rendez-vous sur cette page consacrée à la sophrologie). Il existe enfin des procédés mnémotechniques connus et facilement trouvables sur l’Internet.

    La séance se termine par la communication de l’adresse mail de Jean-Dominique Paoli. Il se déclare prêt à renseigner les personnes qui sont intéressées. Claire et Bruno le remercient une nouvelle fois pour son intervention brillante au cours de cette séance spéciale du café philosophique qui aura été, pour l’occasion, moins riche en débat mais particulièrement instructive.  

    Claire et Bruno fixent rendez-vous pour le prochain débat qui aura lieu le 21 décembre 2012. Des mouvements apocalyptiques ayant fixé la fin du monde à cette date, ce n’est pas sans malice que le café philosophique de Montargis a choisi de consacrer sa prochaine séance à ce sujet : "Catastrophe ! La fin du monde ? La peur peut-elle être bonne conseillère ?" Il ne reste plus qu’à espérer, conclut Bruno, que ce jour-là nous serons suffisamment de survivants – et nous le fêterons devant un verre ! – pour mener notre débat sur ce sentiment ancestral et universel qu’est la peur…

    Pour aller plus loin dans ce débat, lire aussi l'interview de Jean-Dominique Paoli.

    Pour en savoir plus sur la mémoire, voir cette bibliographie

    Photos de Bernard Croissant, avec son aimable autorisation


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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE "PRENDRE SON TEMPS EST-CE LE PERDRE ?"

    Thème du débat : "Prendre son temps est-ce le perdre ?" 

    Date : 28 septembre 2012 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée.

    Le vendredi 28 septembre 2012, le café philosophique de Montargis faisait sa rentrée avec un sujet choisi par les participants du précédent rendez-vous : "Prendre son temps est-ce le perdre?" Environ 60 personnes étaient présentes pour ce nouveau débat.

    En préambule de cette 25ème séance, Claire et Bruno présentent les grandes lignes de cette quatrième saison.

    Si l’objectif et le fonctionnement du café philo restent le même, dit Claire, quelques changements seront apportés cette année. Un changement dans l’horaire d’abord : les séances auront toujours lieu un vendredi par mois (le dernier si possible) mais elles commenceront à 19 heures au lieu de 18 heures 30 et ce, pour des raisons personnelles, "afin de ne pas arriver ventre à terre, pris que nous sommes par le temps !" Ensuite, l’ambition des séances à venir est d’apporter au sein des débats de la Chaussée encore plus de références et de sujets philosophiques – et ce, même s’il est vrai qu’un sujet comme le temps peut-être autant considéré comme un thème philosophique classique, digne d’une épreuve de baccalauréat, qu’une interrogation très concrète ancrée dans notre vie quotidienne. Enfin, une nouvelle rubrique est instaurée dès cette séance de septembre : "Le bouquin du Mois" (voir aussi ce lien et la rubrique à gauche). Chaque mois, et dans la mesure du possible, une œuvre philosophique importante sera présentés en fin de débat. Pour cette première séance, le choix a été porté sur L’Existentialisme est un Humanisme de Jean-Paul Sartre, essai commenté par Claire en fin de débat (cf. infra).

    Bruno présente les prochains rendez-vous du café philosophique de Montargis : le 19 octobre 2012 (et non plus le 26 octobre comme nous l’annoncions précédemment), le 30 novembre 2012, le 21 décembre 2012 (un café philo intitulé provisoirement : "Fin du monde ou la peur peut-elle être bonne conseillère ?"), le 25 janvier 2013, le 22 février 2013, le 29 mars 2013 (séance co-animée par des élèves de Terminale), le 26 avril 2013, le 31 mai 2013 (une séance spéciale "Le café philo passe le bac") et enfin le 28 juin 2013 (un café philo spécial consacré à la violence conjugale). Ce calendrier est susceptible d’être modifié. Voir aussi la rubrique "Calendrier des prochaines séances" à droite.

    Cette séance de rentrée, intitulée "Prendre son temps est-ce le perdre?", commence par une première intervention d’une participante qui entend répondre par l’affirmatif à ce qui est une préoccupation ressentie par nombre de personnes : nous pouvons nous sentir bousculés dans notre quotidien par des obligations sociales et professionnelles. Il est souvent difficile de s’arrêter, de se poser et de prendre le temps de souffler, un luxe que peuvent se permettre notamment les personnes retraitées, libérées presque totalement d’obligations d’emploi du temps. Ainsi, nous passons notre temps et notre vie dans des préoccupations vaines et matérielles qui nous éloignent de l’essence de notre existence : prendre le temps de savourer le présent, s’écouter soi-même, méditer, une oisiveté que Montaigne qualifie lui-même, comme le dit un participant, d’excellent moyen de vivre sa vie (Essais, cf. lien vers cette oeuvre). D’emblée la notion de divertissement pascalienne prend tout son sens : "La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement ; et cependant c’est la plus grande de nos misères" (Pensées, 171-414). Une contradiction est apportée à cette critique de ce mouvement qui peut nous être imposer : se hâter dans des tâches – ne pas prendre son temps – est une obligation dans notre vie en société. Mon travail – en entreprise, dans une administration, avec mes clients, à l’école, etc. – doit être fait dans un certain laps de temps, sauf à considérer qu’autrui, cet autrui qui dépend de mon travail, qui y participe même – un collègue, un professeur, un élève, un client, etc. – ne soit lésé, voire aliéné !

    Cela pourrait donc signifier, appuie un troisième participant, que cette vitesse dont nous faisons les frais, est, quelque part, non pas aliénante, mais source de liberté. "La vitesse est la forme d'extase dont la révolution technique a fait cadeau à l'homme" dit Milan Kundera (La Lenteur), auteur qu’une personne dans l’assistance cite avec justesse.

    Prendre son temps interroge notre rapport au travail, résume Bruno, mais aussi à l’économie. Comme le dit Guy Debord, "Le temps pseudo-cyclique est celui de la consommation de la survie économique moderne, la survie augmentée, où le vécu quotidien reste privé de décision et soumis… à la pseudo-nature développée dans le travail aliéné."

    Les exemples sont nombreux de cette importance donnée à l’action immédiate. N’avons-nous pas, dit Claire, l’exemple de ces deux Présidents de la République : l’un, Nicolas Sarkozy ayant donné une place prépondérante à la réaction immédiate à tel ou tel événement d’actualité – et qui fut critiqué à de nombreuses reprises pour cela – et de l’autre son successeur à la tête de l’État, François Hollande, soucieux de réflexion et d’actions dans la durée, une position qui lui est tout autant critiquée ? Chacun voudrait des résultats là, tout de suite, chez l’un, lorsque chez l’autre on pouvait dénoncer la précipitation voire l’emportement dans ses décisions. 

    Cette dictature de l’immédiateté fait des victimes en nombre : abreuvés que nous sommes par les médias (encore pourrait-on les nommer "i-mmédias" !), nous avons le plus grand mal – et c’est encore plus vrai pour les jeunes générations – à prendre du recul sur l’actualité, à réfléchir en profondeur sur un sujet. Il apparaît que les jeunes générations sont particulièrement en première ligne de ce recul du sens critique. Le traitement de l’information, nous arrivant en flux ininterrompu, est réduit à sa portion congrue, alors même que les outils qui sont mises à notre disposition pourraient faire de nous des êtres extraordinairement bien in-formés

    Ces outils sont notre chance mais aussi, paradoxalement, une source d’aliénation. Bruno prend l’exemple des courriers électroniques qui ont grandement facilité notre vie quotidienne : combien de "temps perdu" avant l’apparition des e-mails et des SMS lorsque tel ou tel devait rédiger et envoyer une lettre ; aujourd’hui, au contraire, écrire se fait en quelques secondes, dans l’immédiateté. Ces technologiques relativement récentes nous ont, certes, permis de "libérer du temps". Cependant, tout se passe comme si ce temps libéré ne servait en propre qu’à nous assigner de nouvelles tâches. Ce n’est plus la liberté qui est érigée en maître mot de nos sociétés post-modernes mais l’efficacité et une gestion optimisée du temps et que nombre de cadres connaissent bien (ce sont les formations professionnelles ad hoc pour "optimiser le temps"). Un participant, singulièrement ancien chef d’entreprise, se fait critique sur cette priorité donnée, en milieu professionnelle, à l’accélération des tâches et à l’importance, vaine selon lui, du travail accompli dans la vitesse : "Travailler vite ne sert à rien : je le sais d’expérience… L’essentiel est que le travail soit fait et bien fait…

     

    Il est patent de constater que la lenteur a été encouragée par nombre de philosophes et de penseurs, de Montaigne ("Je passe le temps, quand il est mauvais et incommode ; quand il est bon, je ne le veux pas passer, je le retâte, je m'y tiens. Il faut courir le mauvais et se rasseoir au bon.") à Simone de Beauvoir ("Ils se contentent de tuer le temps en attendant que le temps les tue") en passant par Schopenhauer ("Tout ce qui est exquis mûrit lentement."). Plus près de nous, Hartmut Rosa, de l'université Friedrich-Schiller d'Iéna, parle dans son essai Accélération de "critique sociale du temps" en tant que source d’aliénation dans nos sociétés post-modernes (cf. ce lien pour aller plus loin). Un participant cite également l’essai Éloge de la Lenteur de Carl Honoré. Pourtant, il existe singulièrement un philosophe – et pas des moindres – qui a encouragé de son côté l’occupation pleine et entière du temps. Platon – puisque c’est de lui dont il s’agit – affirme ainsi : "Il faut que l'emploi du temps de tous les hommes libres soit réglé dans la totalité de sa durée, à commencer presque depuis l'aube du jour sans la moindre interruption jusqu'à l'aube du jour suivant." Voilà un projet qui étonne les participants du café philo ! Encore faut-il préciser, dit Bruno, que ce projet – digne de 1984 – visait les hommes libres, déjà déchargés du travail dévolu aux esclaves, aux femmes et aux étrangers (les metoikos)...

    Que le temps – notre temps – soit "perdu" revient à nous interroger sur ce qu’est ce temps et en quoi il est nôtre. Cette étape dans notre débat est essentielle mais particulièrement ardue, dit Claire en citant saint Augustin : "Qu'est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais : mais que je veuille l'expliquer à la demande, je ne le sais pas !" Le temps a-t-il réellement été bien défini par les philosophes, interroge une participante ? Le connaît-on réellement? Ce temps de l’horloge – cette horloge qui guide nos journées pour le meilleur et pour le pire – n’est-il pas un instrument artificiel ? Répondre par l’affirmatif c’est nier ce temps biologique qui fait que le jeune enfant réclame nourriture et sommeil à des intervalles précises. Le temps a été un sujet débattu depuis des lustres par les philosophes. Claire évoque Emmanuel Kant (Critique de la Raison pure) qui a cristallisé une définition du temps : il considère le temps comme ayant la forme a priori de notre sensibilité. Il est transcendant à tout, c’est-à-dire que tous les phénomènes présupposent son existence. Sa représentation nous est malgré tout (et c’est paradoxal !) bien différente : ce temps, facteur d’ordre et horizon indépassable, nous apparaît bien réel (ainsi, nous n’éprouvons pas le temps de nos rêves, bien qu’ils soient composés d’événements se succédant). Comment aller plus loin dans cette explication du temps ? Au XXème siècle, Henri Bergson affirme que ce temps transcendant est aussi un temps vécu. Il suppose que chacun expérimente sa propre appréhension du temps. C’est le temps-durée qui rend un événement extrêmement long lorsqu’il est considéré comme peu agréable (un cours ennuyeux, par exemple) ou (trop) court lorsque cet événement m’apporte satisfaction (un rendez-vous amoureux, un film passionnant, etc.), ce que chacun de nous a expérimenté, dit une participante. Ce temps-durée, notre temps-durée, est aussi le temps du mouvement et du changement continuel, ce changement inexorable qui nous approche de notre mort.

    C'est à l’aune de cette fin inéluctable que se mesure notre appréhension au temps et à la manière dont nous l’avons utilisé. N’est-ce pas la préoccupation de chacun d'entre nous ? L’utilisation de ce temps qui nous est imparti (un temps déifié, ajoute un participant pour qui Dieu est le Temps !) semble être la condition d’une vie bien remplie, ou, au contraire, d'une "vie bien ratée" – pour reprendre le titre d’un recueil de nouvelles de Pierre Autin Grenier (Toute une Vie bien ratée). Cette boutade ouvre en réalité la porte d’un formidable problème existentiel. Ce temps-durée s’écoulant sans cesse (cf. la célèbre citation d’Héraclite : "Tout s’écoule."), chaque seconde de notre existence est une seconde terminée, morte pour ainsi dire. En rejoignant le passé et ces autres souvenirs, il ne reste qu’une étroite fenêtre ouverte : celle du futur. Et quel futur ! Un futur angoissant au sens existentiel puisque chaque décision est le déchirement de devoir faire un choix inexorable et qui n’appellera aucun retour en arrière. Claire cite d'ailleurs une conversation récente avec un adolescent (et lycéen), angoissé littérallement par cette perspective. Prendre son temps est-ce le perdre ? A cette question, force est de constater que de toute manière "notre temps" est appelé à disparaître, à être perdu. Sauf, ajoute Claire, si l’on se prend à rêver de faire machine arrière et de revivre (voire de réparer) nos années passées, comme le montre si admirablement le film récent Camille redouble. Charmante et utopique solution ! 

    Finalement, notre seule arme véritable est dans l’action. L’existence précédant l’essence, comme le répétait Jean-Paul Sartre, il convient que nous nous construisions au milieu de nos semblables, grâce à ce temps qui nous est imparti. Notre temps, finalement, doit être celui de nos actions. Qu’on ne s’y trompe pas, précise Claire : la phrase sartrienne emblématique "L’enfer c’est les autres" n’est en rien un appel à la défiance envers mes contemporains : c’est la constatation que l’autre est celui ou celle par qui mon existence prend son sens. Je suis grâce à mes relations avec l’autre, cet autre qui me construit autant que je me construits. 

    Notre (premier) bouquin du mois

    Dans la continuité directe de ce débat, c’est une nouvelle fois Jean-Paul Sartre qui est évoqué, à travers une de ses œuvres les plus emblématiques : L’Existentialisme est un Humanisme (Pour aller plus loin, rendez-vous sur ce lien).

    Claire présente cet ouvrage éminemment important, publié après la sortie de l’œuvre majeure de Sartre L’Être et le Néant qui avait suscité incompréhension pour ne pas dire rejet. L’Existentialisme est un Humanisme, sorti en 1946, est la transcription d’une conférence donnée par Sartre en octobre 1945. Contre toute attente, cette conférence remporte un grand succès public. Quelques mois plus tard, parait le compte-rendu de cette conférence (intitulée : "L’existentialisme est un Humanisme").

    Ce livre constitue une présentation synthétique et claire de l’existentialisme, mal compris jusqu’alors. Sartre y développe sa conception de la liberté, intrinsèque à l’homme : "L’homme est condamné à être libre". Pour reprendre Dostoïevski, "si Dieu n’existe pas, tout est permis" car, en l’absence de tout projet divin il n’y a pas de nature humaine a priori qui déterminerait la condition de chaque homme. L’expérience religieuse, pour l’homme athée, n’est d’aucun secours : tout doit dépendre de la volonté et de l’action de chaque homme. Sartre résume cette position par cette phrase : "L’existence précède l’essence". L’existentialisme entend dévoiler en pleine lumière la liberté, dans toute sa puissance mais aussi toute sa crudité. Par là, puisque je suis libéré de toute intention transcendante, mes comportements me révèlent en tant qu’individu libre. Libre, souverain mais aussi solitaire dans cette attitude. Car cette liberté se construit également dans l’angoisse existentielle.

    Que l’existentialisme soit une philosophie de l’action individuelle (ce qui n’a pas été sans susciter des critiques de la part des théoriciens marxistes) n’en fait pas une théorie du repli sur soi. L’existentialisme est bien un humanisme, dit Sartre  dans le sens où chacun, en étant responsable de lui-même est aussi responsable de l’humanité toute entière : "Tout se passe comme si pour tout homme, toute l’humanité avait les yeux fixés sur ce qu'il fait". L’homme, à chaque instant, se projette en avant, dans ses projets. Il s’invente, sans la condition d’une force transcendantale qui le dépasserait. Nos actes prennent sens en tant qu’actes exemplaires qui ne nous engagent pas qu’individuellement : ils doivent être cohérents avec notre conception de l’humanité. Notre responsabilité l’engage. Finalement, la seule nature universelle de l’homme est celle d’être au monde, d’être au milieu des autres hommes et d’être mortel. 

    Ce premier café philosophique de la saison se termine par le choix du sujet de la séance du 19 octobre. Quatre sujets étaient proposés : "La vérité est-elle toujours bonne à dire ?", "Un bon citoyen peut-il être hors-la-loi ?", "Et si on parlait d’amour ?" et "La mort" (sujet proposé par une participante). Le sujet "La vérité est-elle toujours bonne à dire ?" est choisi à la majorité. Rendez-vous est pris pour ce débat le vendredi 19 octobre 2012 à 19H à la Brasserie du Centre commercial de la Chaussée.

     

     

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  • COMPTE RENDU DE LA DERNIÈRE SÉANCE

    Thème du débat : "Les riches le méritent-ils ?"

    Date : 9 décembre 2011 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée.

    Environ 50 personnes étaient présentes pour cette nouvelle séance du café philosophique intitulée "Les riches le méritent-ils ?"

    Une fois n’est pas coutume, cette séance commence par un blind test consacré au sujet de cette soirée :

    1.    Qui a dit : "Celui qui n’a pas une Rolex a cinquante ans a quand même raté sa vie !" ? Réponse : Jacques Séguéla

    2.    Qui a dit : "Avoir beaucoup vu et ne rien avoir, c’est avoir les yeux riches et les mains pauvres" ? Réponse : William Shakespeare

    3.    Qui est l’auteur des Recherches sur la nature et les causes de la Richesse des Nations… ? Réponse : Adam Smith (économiste écossais, 1723-1790)

    4.    Qui a dit : "Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : "ceci est à moi" et trouva assez de gens simples pour le croire fut le vrai fondateur de la société civile." ? Réponse : Jean-Jacques Rousseau

    5.    Quel cinéaste et intellectuel français est l’auteur de L’Argent ? Réponse : Robert Bresson

    6.    Qui a dit : "L'expérience prouve que jamais les peuples n'ont accru leur richesse et leur puissance sauf sous un gouvernement libre." Réponse : Nicolas Machiavel

    7.    Quel philosophe considère la richesse comme l’un des trois bienfaits de l’humanité (avec la santé et la beauté) ? Réponse : Platon

    8.    Qui a dit : "Les hommes sont mille fois plus acharnés à acquérir des richesses que la culture , bien qu’il soit parfaitement certain que le bonheur d’un individu dépend bien plus de ce qu’il est que de ce qu’il a" ? Réponse : Arthur Schopenhauer

    9.    Qui a dit : "La valeur diffère donc essentiellement de la richesse car elle ne dépend pas de l’abondance, mais de la difficulté ou de la facilité de production." Réponse : Karl Marx

    Le gagnant repart avec le nouvel ouvrage de Thomas Cathcart et Daniel Klein, Kant et son Kangourou franchissent les Portes du Paradis : Petite Philosophie de la Vie (et après) par les blagues. Félicitations à lui.

    Le débat de ce soir commence par un tour de table sur le sujet de ce soir, un sujet qu’une participante trouve polémique et problématisant mal un débat sur la richesse. Bruno répond que l’objectif d’une telle question ("les riches le méritent-ils ?", et qui sous-entendrait que les pauvres le mériteraient également...) est bien entendu de jouer la provocation. Notre café philosophique a pour habitude de proposer des sujets volontairement malicieux et de faire de ses rendez-vous des lieux de débat et non des smples cours de philosophie. Claire ajoute que l’objectif n’est pas de jeter aux gémonies les riches – une situation que certains souhaiterait atteindre alors que ces mêmes personnes seraient les premières à  se féliciter de faire fortune – mais bien de s’interroger sur la place du mérite. Il y a matière à s’interroger sur cette équation qui conduirait une personne digne d’éloge, de considération et de valeur morale à accéder à une fortune matérielle. Cette équation est-elle encore recevable de nos jours?

    Claire ajoute que les riches peuvent se caractériser dans trois grands groupes distincts : les héritiers d’une part (ce sont les Bettencourt, les Lagardère ou les Rothschild), les entrepreneurs ou hauts salariés d’autre part (chefs d’entreprise, actionnaires, traders, hauts fonctionnaires et cadres supérieurs) et enfin les personnes dotées d’un talent hors du commun (ce sont les grands artistes mais aussi certains sportifs de haut niveau). Il se trouve que le poids de ces riches ou "super riches" prend une place de plus en plus considérable. Le classement Forbes 2011 est marqué par un double record : celui du nombre de milliardaires d’une part (1210) et celui des fortunes cumulées d’autre part (4500 milliards de dollars). (Plus d'infos ici)

    Alors, les riches peuvent-ils mériter ces fortunes ?

    En réponse à cette question provocatrice, un débattant répond avec la même malice que les riches méritent certainement non seulement de l’être mais en plus de savoir conserver leur richesse intacte ! Ils mettent en tout cas beaucoup d’énergie et de talent à se soustraire à toute ponction financière (impôts, taxes ou autre). Il n’en reste pas moins vrai, ajoute-t-il, que l’acquisition de la richesse pose assurément question et débat, dans un monde où les inégalités ne cessent de croître. L’acquisition de la fortune obéit certes à des règles – une bonne scolarité, le travail, un environnement favorable – mais la part de l’opportunité, pour ne pas dire du hasard, jouent un rôle capital. C’est toute l’histoire des fortunes créées grâce aux nouvelles technologies (les Mark Zuckerberg et autres Steve Jobs).

    Parler du seul mérite dans la création de richesses, dit au autre participant, c’est oublier que dans un monde technologique les richesses sont aussi créées de manière ultra sophistiquée. C’est l’exemple de ces sociétés de bourse générant des actes d’achat et de vente à l’aide de logiciels performants où l’intervention de l’homme reste minime (système automatisé intégral).

    Bruno fait un aparté pour s’interroger sur le seuil à partir duquel on peut considérer tel ou tel comme riche. Il existe une définition statistique (en savoir plus ici). À l’instar du seuil de pauvreté qui correspond à 40 ou 60 % du revenu médian, le seuil de richesse correspond au double du revenu médian. En France, une personne seule gagnant au moins 3 000 euros (net) est donc considérée comme riche. Cette acception économique et statistique est considérée par les participants comme trop restrictive : la richesse n’est-elle pas très relative ? Pour preuve, alors qu’un participant considère la richesse comme cette possibilité de pouvoir s’octroyer le superflu, une autre répond qu’elle considère le superflu (un parfum onéreux, par exemple) comme un plus "indispensable" à l’existence humaine. Rien donc n’est simple lorsque l’on parle de richesse.

    La richesse est-elle question de culture? Accordons-nous dans nos sociétés occidentales une importance considérable à la richesse, contrairement à d’autres pays ? Bruno doute sur ce point : la mondialisation donne à tout être humain une envie d’acquérir la fortune, sinon comment expliquer que le besoin d’accéder à la fortune se fasse déplacer des millions d’êtres humains, ce qui paraît le plus naturel du monde ! La richesse apparaît en tout cas comme très souvent limitée à un aspect trop prosaïque : le mérite d’un professeur, souligne avec justesse un participant, apporte une richesse considérable.

    En tout état de cause, qu’elle soit méritée ou pas (et surtout si elle n’est pas méritée!) la richesse non seulement n’est pas source de bonheur mais serait son pire ennemi. Un participant rappelle qu’une enquête sur le bonheur (Enquête "Happy Life Years" de Ruut Veenhoven, université de Rotterdam) a placé les personnes riches comme potentiellement les plus imperméables à cette notion, un peu comme si la peur de perdre ses biens anéantissait tout "bénéfice" à cette fortune si convoitée.

    Évoquer le mérite qu’a tel ou tel dans l’acquisition de la richesse signifie d’abord surtout acceptation ou non qu’autrui acquiert une fortune démesurée dans un monde de plus en plus inégalitaire. Là, sans doute, est le nœud du débat. Un intervenant souhaite souligner qu’un super riche pourra être considéré – justement – avec considération alors que sa fortune est immense - voire démesurée - et pourrait heurter le commun des mortels. Prenant l’exemple de Bill Gates, le même intervenant souligne que son prestige est dû aux œuvres caritatives et de philanthropies importantes qui ont le "mérite" d’humaniser sa richesse (site de la Fondation Bill & Melinda Gates sur ce lien). Soulignons que ce blanc-seing accordé au fondateur de Microsoft est caractéristique : un riche est jugé moins pour ses actions passées qui l’ont conduit à la fortune que pour l’utilisation de sa fortune.

    Cela fait dire à un jeune participant que philosopher sur la notion de mérite et de richesse c’est se confronter à un mur : c’est d’emblée réduire le riche à sa situation matérielle et à lui dénier le statut de personne humaine ! Un autre participant rebondit sur cette constatation, affirmant qu’une telle réduction a trouvé dans l’histoire des réalités monstrueuses : les dictatures communistes. Cette idéologie, héritée du philosophe Karl Marx, en proclamant le riche comme "ennemi de la société" (un ennemi qui, précisément, ne méritait pas sa fortune), a commis des crimes de masse, parmi les pires pratiqués dans l’Histoire (Goulag de l'ancienne URSS, Cambodge de Pol Pot, Chine de Mao, etc.). Dans ces pays communistes d’ailleurs, une classe de gens riches, pas plus méritoires d’ailleurs, remplaçait celle qui avait été exterminée !

    La fortune peut-elle être bénéfique et méritée ? La question, dit un autre participant, semble ne pas se poser en tout cas pas pour ces "super riches", formant une caste, une nomenklatura cooptée, fréquentant les mêmes écoles, les mêmes salons et se retrouvant dans les mêmes conseils d’administration. Quelle est la place du mérite pour ces "super riches" ? Nulle ou négligeable, ajoute-t-il. Voire, répond un autre intervenant : il y a d’abord ces responsabilités écrasantes que peu d’entre nous pourraient assurément assumer. Il ne faut pas nier non plus la valeur intrinsèque de tel ou tel individu explique pour une part ces fortunes (Michel Pébereau, ancien responsable de BNP Paribas, par exemple). D’ailleurs, plusieurs personnes conviennent que la prise d’importantes responsabilités peut être extrêmement lourde : "Qui serait prêt à sacrifier tout ou partie de sa vie personnelle ou familiale ?" résume Claire.

    En tout état de cause, les fortunes, méritées ou pas, doivent être mises au service de la communauté, avance un participant. Finalement, ce qui est passionnément débattu en fin de séance n’est pas tant la question du droit à être riche ou très riche (droit acquis grâce à son mérite, ses talents ou un art, quel qu’il soit, ou bien à cause de sa naissance...) que le devoir qu’entraîne cette richesse : participer à la vie de la Cité à hauteur de ses moyens, participation qui implique d’accepter de se voir grever une infime minorité de sa richesse. Il est, hélas, patent, affirment plusieurs participants, que la générosité est pour le moins un sentiment peu répandu au sommet de la pyramide économique et financière (cf. théorie du "trickle down"), comme si la cohésion des hommes de pouvoir ne pouvait admettre tout coup de canif à des richesses démesurées ! Un intervenant rappelle une citation du milliardaire Warren Buffet : "La lutte des classes existe et nous sommes en train de la gagner" (citation datée de 2008, précise Bruno).

    Détester la pauvreté plutôt que mépriser les riches !

    Bruno conclut ce débat. S’interroger sur la richesse, dit-il, et sur la valeur de la richesse, c’est ne pas en faire une simple question de comptabilité. Je peux vouer une admiration sans borne à Bill Gates dont la richesse me paraît méritée et moralement acceptable ; à l’inverse, combien sont plus aléatoires ces rémunérations de traders ! De même, un footballeur payé des millions d’euros mais à la carrière très courte et apportant prestige, notoriété et richesse à son club, aura-t-il une rémunération moralement moins acceptable qu’un chef d’entreprise à la tête d’une entreprise du CAC 40 où les responsabilités sont diluées ? On peut en douter ! La richesse doit donc résulter d’une rémunération juste au terme d’un contrat conclut entre deux parties. Dans l’idéal. Mais ce même mérite comme voie vers la richesse rencontre très souvent comme obstacle la modestie (c’est le philosophe David Hume qui le dit) et est détrôné tout autant par ces cancers de la société que sont le népotisme et tous ces systèmes de préférence en fonction de la naissance.

    Un autre facteur, social et économique, doit être pris en compte : celui d’une aliénation via l’argent et de la non-distribution de la richesse en dépit du mérite de tel ou tel (Karl Marx). Cette non-distribution est expliquée par la dilution des responsabilités  et par le développement de l’automatisation de la création des richesses (exemple des systèmes informatiques boursiers).

    Le mot de la fin est pour Hume qui est parvenu à disséquer les heurs et les malheurs de la fortune : "les qualités bonnes ou mauvaises de l’homme sont les causes de sa bonne ou mauvaise fortune" (encore que ce terme de "fortune" désigne essentiellement la fortuna, autrement dit la providence). C’est finalement à chacun qu’il appartient de refuser de mépriser les riches mais préférer détester la pauvreté et de travailler à son propre mérite, avec courage et sans modestie ! Ayons enfin à l’esprit que le véritable mérite est, pour reprendre Hume, de procurer du bonheur à la société des hommes - plutôt que d'acquérir la richesse !

    Le café philo se conclut par le vote du sujet de la séance du 27 janvier 2012. Les participants élisent à une écrasante majorité le sujet : "La vie est-elle trop courte pour s'ennuyer avec quelqu'un qui n'en vaut pas la peine ?" Nous l'intitulerons ainsi : "Vivre seul(e) ou mal accompagné (e) ?"

     

    Lien permanent Catégories : =>Saison 3, Comptes-rendus des débats, Tous les blind tests du café philo, [19] "Les riches le méritent-ils ?" Imprimer 0 commentaire Pin it!

“Il n’est pas d’hommes qu’on juge moins propres à gouverner l’État, que les théoriciens, c’est-à-dire les philosophes” [Spinoza]