Café philo janvier 2025
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Beckett : "En attendant Godot"
Sur une route de campagne, deux vagabonds attendent un certain Godot, qui n'arrive pas.
ESTRAGON1. – Qu'est‑ce que tu as ?
VLADIMIR. – Je n'ai rien.
ESTRAGON. – Moi je m'en vais.
VLADIMIR. – Moi aussi.
Silence.ESTRAGON. – Il y avait longtemps que je dormais ?
VLADIMIR. – Je ne sais pas.
Silence.ESTRAGON. – Où irons‑nous ?
VLADIMIR. – Pas loin.
ESTRAGON. – Si si, allons‑nous‑en loin d'ici !
VLADIMIR. – On ne peut pas.
ESTRAGON. – Pourquoi ?
VLADIMIR. – Il faut revenir demain.
ESTRAGON. – Pour quoi faire ?
VLADIMIR. – Attendre Godot.
ESTRAGON. – C'est vrai. (Un temps.) Il n'est pas venu ?
VLADIMIR. – Non.
ESTRAGON. – Et maintenant il est trop tard.
VLADIMIR. – Oui, c'est la nuit.
ESTRAGON. – Et si on le laissait tomber ? (Un temps.) Si on le laissait tomber ?
VLADIMIR. – Il nous punirait. (Silence. Il regarde l'arbre.) Seul l'arbre vit.
ESTRAGON (regardant l'arbre). – Qu'est‑ce que c'est ?
VLADIMIR. – C'est l'arbre.
ESTRAGON. – Non, mais quel genre ?
VLADIMIR. – Je ne sais pas. Un saule.
ESTRAGON. – Viens voir. (Il entraîne Vladimir vers l'arbre. Ils s'immobilisent devant. Silence.) Et si on se pendait ?
VLADIMIR. – Avec quoi ?
ESTRAGON. – Tu n'as pas un bout de corde ?
VLADIMIR. – Non.
ESTRAGON. – Alors on ne peut pas.
VLADIMIR. – Allons‑nous‑en.
ESTRAGON. – Attends, il y a ma ceinture.
VLADIMIR. – C'est trop court.
ESTRAGON. – Tu tireras sur mes jambes.
VLADIMIR. – Et qui tirera sur les miennes ?
ESTRAGON. – C'est vrai.
Samuel Beckett, En attendant Godot (1952)
Photo : Pexels - Mario Spencer
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"La responsabilité pour autrui"
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"Pourquoi j'ai arrêté de me justifier"
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Porphyre : Peuvent-ils souffrir ?
"Mettre sur le même pied plantes et animaux, voilà qui est tout à fait forcé. La nature des uns en effet est de sentir, de souffrir, de craindre, de subir un dommage et donc aussi l’injustice. Les autres n’ont aucune sensation et donc rien qui leur soit inapproprié ou mauvais, un dommage ou une injustice.
Porphyre, De l'abstinence (IIIe s.)
Photo : Pexels - Sonic
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"L'injustifiable et l'extrême par Alain Renaut"
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"C'est pas juste !"
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Leichter-Flack, Quand on ne peut pas sauver tout le monde
Ainsi les différents usages argumentatifs du tri entre les vies , de la sélection , de la pénurie ou du rationnement , exploités dans leur dimension émotionnelle, doivent-ils être interrogés , examinés, maîtrisés de manière critique y compris dans un spectre large incluant les fictions grand public constitutives de tout un imaginaire contemporain.Frédérique Leichter-Flack, Qui vivra, qui mourra ? Quand on ne peut pas sauver tout le monde (2015)
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"Papaoutai"
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Mill : L'explication et la notion de justice
Les Grecs et les Romains, qui savaient que leurs lois avaient été faites à l'origine, et continuaient encore à être faites, par des hommes, ne craignaient pas d'admettre que ces hommes pouvaient faire de mauvaises lois, et accomplir, sous le couvert d'une loi (...) les actes mêmes qui seraient qualifiés d'injustes, s'il s'agissait d'actes individuels accomplis sans protection légale...
Et ainsi, le sentiment de l'injustice en vint à s'attacher, non plus à la violation de toutes les lois, mais seulement à la violation de celles qui doivent exister, en y comprenant celles qui devraient exister, mais n'existent pas ; et tout aussi bien aux lois elles-mêmes, lorsqu'on les juge contraires à ce que devrait être la loi. C'est ainsi que la notion de loi et de ses prescriptions resta prédominante dans l'idée de justice, alors même que les lois effectivement en vigueur cessaient d'être acceptées comme règles de justice.
Il est vrai que l'humanité considère l'idée de justice et les obligations qui s'y rattachent comme devant s'appliquer à bien des choses qui ne sont pas réglées et qu'on ne désire pas voir réglées par la loi... Mais, même dans ce cas, l'idée d'une infraction à ce qui devrait être la loi subsiste encore sous une forme atténuée. Il nous serait toujours agréable et notre sentiment des convenances trouverait bon que les actes que nous estimons injustes fussent punis... Nous serions heureux de voir la conduite juste imposée par contrainte, et l'injustice réprimée, jusque dans leurs plus petits détails, si nous n'étions pas effrayés, et à juste titre, par la pensée de conférer au magistrat un pouvoir aussi illimité sur les individus. Quand nous pensons qu'une personne est tenue, en bonne justice, de faire une chose, nous disons – c'est une façon courante de parler – qu'on devrait la forcer à la faire. Il nous serait agréable de voir l'acte obligatoire (the obligation) imposé par quelqu'un qui en aurait le pouvoir... Nous considérons comme un mal l'impunité accordée à l'injustice et nous nous efforçons de réparer ce mal en donnant une forme énergique à notre blâme... Ainsi c'est toujours l'idée de contrainte légale qui est à l'origine de la notion de justice."
John Stuart Mill, L'Utilitarisme (1861)
Photo : Pexels - Polina Tankilevitch
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D'Holbach : Expliquer les actions des hommes
Pour fixer nos idées sur les actions des hommes, il est utile de les définir avec précision. Cela posé, le vol est toute action qui prive un homme injustement et contre son gré de ce qu'il a droit de posséder : c'est une violation de la propriété que toute société s'engage à conserver à chacun de ses membres. Nulle loi ne peut autoriser des actions contraires au but de la société. Ainsi tout homme juste ne se prêtera jamais à des opinions introduites par la tyrannie, et contredites hautement par l'équité naturelle ; celle-ci défend à tous les hommes de s'emparer du bien des autres, et fait un crime du vol sous quelque nom qu'on cherche à le couvrir. Elle montre que les conquêtes sont des vols de royaumes et de provinces, et que les guerres injustes sont des assassinats. Elle montre que les impôts qui n'ont pas pour objet l'utilité publique, sont des vols avérés ; que les profits illicites, les émoluments injustes, le refus de payer ses dettes, les extorsions, les rapines et les concussions du despotisme sont des vols aussi criminels que ceux qui se font sur les grands chemins. Les voleurs ordinaires peuvent du moins rejeter leurs crimes sur la misère, sur le besoin, sur la nécessité qui ne connaît point de loi ; au lieu que les tyrans et leurs suppôts ne volent souvent que pour acquérir du superflu, dont ils ne font qu'un usage évidemment contraire au bonheur, et de la société particulière, et de tout le genre humain.
Lorsque les nations sont corrompues, elles s'apprivoisent aisément avec les actions les plus criminelles. D'ailleurs, le nombre et le rang des coupables semblent ennoblir la conduite la plus déshonorante ; et la négligence des législateurs paraît en quelque sorte l'absoudre. Un grand qui emprunte de tous côtés ; un prodigue qui, après avoir follement dissipé sa fortune, ruine ses créanciers ; un commerçant qui, abusant de la confiance qu'on lui montre, dérange, par son inconduite ou ses entreprises hasardeuses, ses affaires propres, et fait banqueroute aux autres, ne sont le plus souvent, ni punis, ni déshonorés ; ils se montrent effrontément dans le monde, et quelquefois même y font trophée de leurs escroqueries. Mais aux yeux de l'homme juste, ces différents personnages ne sont que d'infâmes voleurs que les lois devraient punir, ou du moins qu'à leur défaut la bonne compagnie devrait exclure sans pitié. Si ceux qui vivent aux dépens des autres sont des voleurs, les adhérents et les parasites du prodigue ou du fripon endetté sont de vrais receleurs.
La morale nous fait porter un même jugement de tous ces vendeurs de mauvaise foi, qui, sans pudeur et sans remords, profitent de la simplicité, du peu de connaissance ou du besoin des autres pour les tromper indignement.
Bien des marchands se persuadent que leur profession les met en droit de saisir toutes les occasions de gagner ; que tout gain est légitime ; et ceux mêmes qui en tout autre chose craindraient de violer les règles de la probité la plus sévère et de blesser leur conscience, n'ont plus ni probité ni conscience dès qu'il s'agit de leur métier. Bien plus il est des hommes assez pervers pour se vanter ouvertement de l'abus honteux qu'ils ont fait de la crédulité des autres. L'ignorance trop commune où vit le peuple des grands principes de la justice, fait que, surtout dans les grandes villes, presque tous les petits marchands sont voleurs et fripons. Ce n'est que chez les commerçants d'un ordre plus relevé qu'on trouve de l'honneur et de la bonne foi ; sentiments que la bonne éducation peut seule inspirer.
L'indigence, la paresse, le vice poussent communément au crime. Les hommes qui jouissent du nécessaire, ou qui l'obtiennent par leur travail, qui n'ont point de vices à satisfaire, ne sont guère tentés de voler ni de troubler la société. Les vices font commettre des crimes, pour contenter des vices dont on a contracté la malheureuse habitude. L'homme du peuple, dès qu'il est sans rien faire, devient nécessairement vicieux et se livre à toutes sortes de crimes pour assouvir ses nouveaux besoins. L'homme opulent et puissant est communément rempli de vices et de besoins, parce qu'il est désœuvré ; la fortune la plus ample suffisant à peine pour rassasier sa cupidité, il se croit forcé de recourir au crime, dans l'espoir frivole de se rendre plus heureux.
L'injustice peut se définir, en général, une disposition à violer les droits des autres en faveur de notre intérêt personnel. La tyrannie est l'injustice exercée contre toute la société par ceux qui la gouvernent. Toute autorité légitime n'étant fondée que sur les avantages que l'on procure à ceux sur qui elle est exercée, cette autorité devient une tyrannie dès qu'on en abuse contre eux ; elle n'est alors qu'une usurpation odieuse. Comme ce n'est qu'en vue de jouir des avantages de la justice que les hommes vivent en société, on voit très clairement que l'injustice anéantit le pacte social, et que pour lors la société ne rassemble plus que des ennemis toujours prêts à se nuire, des oppresseurs et des opprimés.
L'injustice relâche et dissout les liens de la société conjugale ; un mari, devenu tyran, n'est pas en droit d'attendre de sa femme des sentiments d'amour ; un père injuste ne trouve que des ennemis dans ses propres enfants ; un maître injuste se doit pas compter sur l'attachement de ses serviteurs ; tout homme injuste semble, par sa conduite, annoncer à ceux qui ont des rapports avec lui, qu'il renonce à leur affection, qu'il consent à leur haine, qu'il n'a besoin de personne, qu'il ne songe qu'à lui. En un mot la justice est le soutien du monde, et l'injustice est la source de toutes les calamités dont il est affligé.
Paul-Henry Thiry D'Holbach, La Morale Universelle, ou Les devoirs de l'homme fondés sur la Nature (1776)
Photo : Pexels - Cedric Eriale
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Aristote : L'injustice
L'injustice acquiert un surcroît de gravité quand elle s'adresse davantage à des amis : par exemple, il est plus choquant de dépouiller de son argent un camarade qu'un concitoyen, plus choquant de refuser son assistance à un frère qu'à un étranger, plus choquant enfin de frapper son père qu'une autre personne quelconque. La nature veut, en effet, que l'obligation d'être juste croisse avec l'amitié, puisque justice et amitié ont des caractères communs et une égale extensionAristote, Éthique à Nicomaque (IVe s. av. JC)
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Rastier : Justifier l'injustifiable
Publié en décembre 2013 sous la responsabilité d'une équipe prestigieuse, le Dictionnaire Heidegger affirmait qu'il n'y a pas trace d'antisémitisme dans son œuvre. Dès la publication des Cahiers noirs, le déni a changé de portée : rien de nouveau sous le soleil, on vous l'avait toujours dit. Nancy déclare : « Nul depuis cinquante ans ne pouvait douter que Heidegger ait partagé l'antisémitisme dominant l'Europe des années 1930, même si on ne trouvait dans ses textes aucune déclaration de cette nature. À cet égard nous n'apprenons rien dans les Carnets noirs. » Ainsi, en quelques mois, les heideggériens français semblent-ils parvenus à réécrire l'histoire de leurs propres dénis, en oubliant leur indignation chorale contre l'ouvrage d'Emmanuel Faye, dont témoigne notamment le recueil au titre ambigu Heidegger à plus forte raison.
À la différence de penseurs comme Krieck ou Baümler qui ne sont plus guère connus que des historiens de la pensée nazie, Heidegger est un auteur d'aujourd'hui car il a su assurer son emprise et sa survie : chacune des nouvelles parutions fait événement à l'échelon international – et un Cercle international Martin Heidegger vient même d'être lancé en juillet 2015 par Trawny et Di Cesare.
Or la réception des Cahiers noirs n'est pas moins inquiétante que leur contenu et c'est bien au présent que nous allons l'évoquer. Depuis leur parution, des apologistes se radicalisent, tant dans le déni que dans l'affirmation, soit en continuant de séparer le philosophe et le nazi (Badiou), soit en félicitant Heidegger pour le courage de son engagement politique (Vattimo) ; soit enfin, comme Trawny en intégrant l'antisémitisme à la philosophie, en s'appuyant bien entendu sur des auteurs juifs…
François Rastier, Comment justifier l'injustifiable (2020)
https://shs.cairn.info/naufrage-d-un-prophete--9782130729709-page-119?lang=frPhoto : Pexels
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"Army Of Me"
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Dostoïevski : Un crime expliqué mais injustifiable
- Permets-moi de te poser une question sérieuse, dit l'étudiant avec chaleur. Tout à l'heure, naturellement, je plaisantais, mais regarde un peu : d'un côté, une vieille, malade, mauvaise, insignifiante, insensée et bête, dont personne n'a besoin et qui, au contraire, est nuisible à tout le monde, qui ne sait pas elle-même pourquoi elle vit, et qui dès demain mourra de sa belle mort. Tu comprends ? Tu comprends ?
- Bon, je comprends, répondit l'officier, en fixant attentivement son camarade échauffé.
- Écoute la suite. De l'autre côté, de jeunes énergies toutes fraîches, qui périssent inutilement sans soutien, et cela par milliers, et cela partout ! Il y a cent, mille bonnes oeuvres ou bonnes initiatives qu'on peut entreprendre et mener à bien avec cet argent que la vieille a voué à un monastère ! Cent, mille existences peut-être, mises sur la bonne voie ; des dizaines de familles sauvées de la misère, de la décomposition, de la ruine, de la débauche, des hôpitaux pour maladies vénériennes, et tout cela avec son argent ! Tue-la et prends son argent, dans l'intention de te consacrer ensuite, avec l'aide de cet argent, au service de l'humanité et de la cause commune : qu'en penses-tu, est-ce que ce petit crime minuscule et unique ne sera pas effacé par ces milliers de bonnes actions ? En échange d'une vie, des milliers de vies sauvées de la pourriture et de la décomposition. Une seule mort, et cent vies en échange, mais c'est de l'arithmétique cela ! D'ailleurs que vaut, dans la balance commune, la vie de cette vieille poitrinaire, bête et méchante ? Pas plus que celle d'un pou, d'un cafard, et encore elle ne la vaut pas, parce que cette vieille est nuisible. Elle dévore la vie des autres ; elle est mauvaise.
Fiodor Dostoïevski, Crime et châtiment (1866)
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Christie : Comprendre la nature humaine
- ... Notez bien, Monsieur, que mon travail était particulièrement intéressant. Le plus intéressant qui soit au monde.Dans un accès d'humeur carolinienne, et résolu à lui pardonner ces gallicismes, je l'encourageai à poursuivre :
-Ah oui ?
-Je parle de l'étude de la nature humaine, monsieur.
-Certes, approuvai-je avec bienveillance.
Plus de doute, c'était un coiffeur à la retraite. Qui mieux que les coiffeurs connaît les secrets de l'humaine nature ?
AAgatha Christie, Le Meurtre de Roger Ackroyd (1926)
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"Nuit et brouillard"
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Bentham : Utilitarisme
La nature a placé l'humanité sous le gouvernement de deux maîtres souverains, la douleur et le plaisir. C'est à eux seuls qu'il appartient de signifier ce que nous devrions faire, comme de déterminer ce que nous ferons. D'un côté, le modèle du bien et du mal, de l'autre la chaîne des causes et effets, sont rivés à leur trône. Ils nous dirigent dans tout ce que nous faisons, dans tout ce que nous disons, dans tout ce que nous pensons : tout effort que nous pourrions faire pour nous libérer de notre sujétion, ne servira qu'à la souligner et à la confirmer. En paroles, un homme peut prétendre abjurer leur empire : mais, dans la réalité, il demeurera leur sujet pour toujours. Le principe d'utilité recueille cette sujétion, et la pose en pierre angulaire d'une doctrine dont le but est d'édifier un monument du bonheur des hommes par le biais de la raison et de la loi. Les divers systèmes qui tentent de la mettre en question reposent sur du vent plutôt que sur du solide, sur des foucades[1] plutôt que sur la raison, sur l'obscurité plutôt que sur la lumière.
Mais c'en est assez de la métaphore et de la déclamation ; ce n'est pas par de tels moyens que la science morale peut être améliorée.
Le principe d'utilité constitue le socle du présent ouvrage ; il convient donc, dès l'abord d'établir de manière explicite et précise ce que l'on entend par cette formule.
Par principe d'utilité on désigne un principe qui approuve ou désapprouve toute action, en fonction de son aptitude apparente à augmenter ou diminuer le bonheur de la partie dont l'intérêt est en jeu ; ou, ce qui revient au même mais en d'autres termes, à favoriser ou à contrarier ce bonheur. Je dis bien, de quelque action que ce soit, donc non seulement de chaque action d'un simple particulier, mais également de toute mesure d'un gouvernement.
Par le terme « utilité » on désigne la faculté que possède chaque chose de produire un bénéfice, un avantage, un plaisir, un bien, ou du bonheur (tous ces mots reviennent présentement au même), ou (ce qui est la même chose) d'éviter un dommage, une souffrance, un mal, ou un chagrin à la partie dont l'intérêt est en jeu ; s'il s'agit de la communauté en général, alors il s'agit du bonheur de la communauté ; s'il s'agit d'un individu particulier, alors il s'agit du bonheur de cet individu.
Jeremy Bentham, Une introduction aux principes de morale et de législation (1789)
Photo : Pexels - Soner Arkan
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"Shutter Island"
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"Justify My Love"
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Muller : La fin justifie-t-elle les moyens ?
« La fin, dit le proverbe, justifie les moyens » et cela signifie que la fin justifie tous les moyens. Certes, les moyens ne sont justes que si, d'abord, la fin est juste. Mais il ne suffit pas que la fin soit juste pour que les moyens le soient également. Il importe aussi que les moyens soient accordés à la fin, cohérents avec elle. Le moyen de la violence, fût-il employé pour atteindre une fin juste, contient en lui-même une part irréductible d'injustice qui se retrouve à la fin. Si le choix des moyens est second par rapport à la fin recherchée, il n'est pas secondaire ; il est au contraire primordial pour atteindre effectivement la fin poursuivie. Non seulement les moyens de la violence pervertissent la fin, mais ils risquent de se substituer à elle. L'homme qui choisit la violence délaisse la fin qu'il avait d'abord invoquée pour aller livrer bataille et ne s'en préoccupe plus, car le moyen l'occupe entièrement. Le moyen devient le premier de ses soucis et la fin le second, donc le dernier de ses soucis. Certes, il évoquera encore la fin dans sa propagande, mais ce ne sera que pour justifier le moyen. Ainsi, le moyen n'est plus au service de la fin, mais c'est la fin qui est mise au service du moyen. « C'est ce renversement du rapport entre le moyen et la fin, écrit Simone Weil, c'est cette folie fondamentale qui rend compte de tout ce qu'il y a d'insensé et de sanglant tout au long de l'histoire. »
Justifier les moyens par la fin, c'est faire de la violence un simple moyen technique, un outil, un instrument qui doit être jugé selon le seul critère de l'efficacité. La violence ne serait ni bonne ni mauvaise, mais seulement plus ou moins efficace. Elle sort ainsi du champ de l'éthique pour entrer dans celui du pragmatisme. La violence est alors éthiquement neutre et seule la probabilité de sa réussite et de son échec permet d'en apprécier l'utilité. La décision qui commande l'action n'est plus un choix, mais se
« Qui veut la fin, veut les moyens » dit un autre proverbe qui, pourvu qu'on l'interprète comme il convient, exprime mieux que le précédent la véritable sagesse des nations. Qui veut la justice, veut en effet des moyens justes. Qui veut la paix, veut en effet des moyens pacifiques. C'est l'action qui est importante et non pas l'intention de l'acteur. Or, précisément, la fin est de l'ordre de l'intention, seuls les moyens sont de l'ordre de l'action. Rien n'est plus pervers qu'une morale de l'intention qui juge l'action seulement à la qualité de son intention.
Jean-Marie Muller, "Philosophie de la non-violence",
in Faut-il s'accommoder de la violence ? (2000)Photo : Pexels - Octavian Iordache
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Machiavel : la fin justifie les moyens
Malheureusement, on peut compter sur la mesquinerie naturelle des humains avec plus d'assurance que sur leurs désirs de bonté. Aussi, est-il sage de gouverner en conséquence.
Le souverain doit, en cas d'urgence, être capable de faire aussi le mal. On appréciera davantage un Prince qui, même avec la réputation d'être sanguinaire, arrivera à maintenir la paix et l'unité de son État qu'un vertueux, juste et débonnaire qui sera inefficace. Le bien-être et la sécurité passent avant la vertu.
Machiavel, Le Prince (1532)
Photo : Pexels
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Ripoll : Pourquoi croit-on ?
Dans cet ouvrage, je me suis intéressé au phénomène de la croyance : croyances magiques, croyances religieuses, croyances populaires, complotisme et toutes sortes de croyances qui nous sont chères, qui structurent nos vies et qui sont souvent la raison d’être des décisions que nous prenons et des comportements que nous adoptons. J’aborde ce phénomène inhérent au psychisme humain bien sûr sous l’angle de la psychologie dans toutes ses composantes, mais aussi sous l’angle de l’anthropologie, de la biologie, des neurosciences et de la philosophie. Il y a quelque chose de fascinant dans notre capacité de croire et d’avoir une profonde conviction alors même que nous disposons parfois de si peu d’éléments empiriques ou théoriques pour soutenir nos croyances. C’est probablement un des traits les plus remarquables de notre humanité, sans doute une spécificité du cerveau d’humain : mêmes les grands singes, si proches de nous en tous points, ne semblent pas pouvoir développer le type de croyances qui sont les nôtres. Tout en étant fasciné, je suis aussi troublé, voire inquiet. Les croyances sont nécessaires à nos vies. Elles peuvent être aussi délétères, liberticides et représentent un réel danger pour les individus crédules. Lorsqu’elles prennent très franchement le pas sur notre rationalité, notamment quand il s’agit d’organiser la vie en société, le danger est grand et il nous guette. La montée actuelle des populismes et des extrémismes relève de l’irrationalité de nos croyances et risque de nous plonger dans de nouveaux totalitarismes. Comprendre pourquoi nous croyons est salutaire pour se prémunir de ce risque.
Thierry Ripoll, Pourquoi croit-on ? (2020)
Photo : Pexels - Matteo Milan
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Kant : La solidité de la raison humaine ?
Une partie de ces connaissances [a priori], les connaissances mathématiques, sont depuis longtemps en possession de la certitude, et font espérer le même succès pour les autres, quoique celles-ci soient peut-être d'une nature toute différente. En outre, dès qu'on a mis le pied hors du cercle de l'expérience, on est sûr de ne plus être contredit par elle. Le plaisir d'étendre ses connaissances est si grand que l'on ne pourrait être arrêté dans sa marche que par une évidente contradiction, contre laquelle on viendrait se heurter. Or il est aisé d'éviter cette pierre d'achoppement, pour peu que l'on se montre avisé dans ses fictions, qui n'en restent pas moins des fictions. L'éclatant exemple des mathématiques nous montre jusqu'où nous pouvons aller dans la connaissance a priori sans le secours de l'expérience. Il est vrai qu'elles ne s'occupent que d'objets et de connaissances qui peuvent être représentés dans l'intuition ; mais on néglige aisément cette circonstance, puisque l'intuition dont il s'agit ici peut être elle-même donnée a priori, et que, par conséquent, elle se distingue à peine d'un simple et pur concept. Entraînés par cet exemple de la puissance de la raison, notre penchant à étendre nos connaissances ne connaît plus de bornes. La colombe légère, qui, dans son libre vol, fend l'air dont elle sent la résistance, pourrait s'imaginer qu'elle volerait bien mieux encore dans le vide. C'est ainsi que Platon, quittant le monde sensible, qui renferme l'intelligence dans de si étroites limites, se hasarda, sur les ailes des idées, dans les espaces vides de l'entendement pur. Il ne s'apercevait pas que, malgré tous ses efforts, il ne faisait aucun chemin, parce qu'il n'avait pas de point d'appui où il pût appliquer ses forces pour changer l'entendement de place. C'est le sort commun de la raison humaine dans la spéculation, de commencer par construire son édifice en toute hâte, et de ne songer que plus tard à s'assurer si les fondements en sont solides.
Emmanuel Kant, Critique de la raison pure (1781)
Photo : Pexels - Ramon Karolan
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Kant : Les failles de la raison humaine
La raison humaine a cette destinée singulière, dans un genre de ses connaissances, d'être accablée de questions qu'elle ne saurait éviter, car elles lui sont imposées par sa nature même, mais auxquelles elle ne peut répondre, parce qu'elles dépassent totalement le pouvoir de la raison humaine.
Ce n'est pas sa faute si elle tombe dans cet embarras. Elle part de principes dont l'usage est inévitable dans le cours de l'expérience et en même temps suffisamment garanti par cette expérience. Aidée par eux, elle monte toujours plus haut (comme du reste le comporte sa nature), vers des conditions plus éloignées. Mais s'apercevant que, de cette manière, son œuvre doit toujours rester inachevée, puisque les questions n'ont jamais de fin, elle se voit dans la nécessité d'avoir recours à des principes qui dépassent tout usage possible dans l'expérience et paraissent néanmoins si dignes de confiance qu'ils sont même d'accord avec le sens commun. De ce fait, elle se précipite dans une telle obscurité et dans de telles contradictions qu'elle peut en conclure qu'elle doit quelque part s'être appuyée sur des erreurs cachées, sans toutefois pouvoir les découvrir, parce que les principes dont elle se sert, dépassant les limites de toute expérience, ne reconnaissent plus aucune pierre de touche de l'expérience. Le terrain où se livrent ces combats sans fin se nomme la Métaphysique.
Emmanuel Kant, Critique de la raison pure (1781)
Photo : Pexels - Kağan Karatay
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Hume : Le raisonnement
Dans toutes les sciences démonstratives, les règles sont certaines et infaillibles, mais lorsque nous les appliquons, nos facultés incertaines et faillibles sont fortement sujettes à s'en écarter et à tomber dans l'erreur. Il nous faut, par conséquent, former, pour chacun de nos raisonnements, un nouveau jugement pour vérifier ou contrôler notre croyance ou jugement premier ; notre vision doit s'élargir jusqu'à inclure une sorte d'historique de tous les cas où notre entendement nos a trompés, comparés à ceux où son témoignage était juste et vrai. Nous pouvons donc considérer notre jugement comme une sorte de cause, dont la vérité est l'effet naturel, mais un effet tel qu'il peut fréquemment être empêché par l'irruption d'autres causes ainsi que par l'inconstance des pouvoirs de notre esprit. La conséquence en est que toute connaissance dégénère en probabilité, et cette probabilité est plus ou moins grande suivant l'expérience que nous avons de la véracité ou du caractère trompeur de notre entendement, et aussi selon la simplicité ou la complexité de la question.
David Hume, Traité de la nature humaine (1740)
Photo : Pexels - Caner Kökçü
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Chostakovitch : "Symphonie n°5 en ré mineur op. 47"
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Primo Levi : Expliquer l'injustifiable
Cependant, je dois admettre que ces explications, qui sont celles communément admises, ne me satisfont pas : elles sont restrictives, sans mesure, sans proportion avec les événements qu’elles sont censées éclairer. A relire les historiques du nazisme, depuis les troubles des débuts jusqu’aux convulsions finales, je n’arrive pas à me défaire de l’impression d’une atmosphère générale de folie incontrôlée qui me paraît unique dans l’histoire. Pour expliquer cette folie, cette espèce d’embardée collective, on postule habituellement la combinaison de plusieurs facteurs différents, qui se révèlent insuffisants dès qu’on les considère séparément, et dont le principal serait la personnalité même de Hitler, et les profonds rapports d’interaction qui le liaient au peuple allemand. Et il est certain que ses obsessions personnelles, sa capacité de haine, ses appels à la violence trouvaient une résonance prodigieuse dans la frustration du peuple allemand, qui les lui renvoyait multipliés, le confirmant dans la conviction délirante que c’était lui le Héros annoncé par Nietzsche, le Surhomme rédempteur de l’Allemagne.Primo Levi, Si c'est un homme (1947)
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"Le procès"
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Kafka : "Le procès"
– Je ne connais pas cette loi, dit K.
– Vous vous en mordrez les doigts, dit le gardien.
– Elle n’existe certainement que dans votre tête », répondit K.
Il aurait voulu trouver un moyen de se glisser dans la pensée de ses gardiens, de la retourner en sa faveur ou de la pénétrer complètement. Mais le gardien éluda toute explication en déclarant :
« Vous verrez bien quand vous la sentirez passer ! »Franz Kafka, Le Procès (1925)