Café philo janvier 2025
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Ricoeur : "Sanction - réhabilitation - pardon"
Il est difficile de situer correctement l'idée de pardon sur la trajectoire dessinée par les trois termes : sanction - réhabilitation - pardon. On peut dire de lui deux choses contradictoires, mais peut-être également nécessaires, voire complémentaires, concernant le lien entre le pardon et toutes les formes juridiques englobant la sanction, la réhabilitation, la grâce et l'amnistie. D'un côté, en effet, le pardon n'appartient pas à l'ordre juridique ; il ne relève même pas du plan du droit. Il faudrait en parler comme Pascal parle de la charité dans le fameux passage sur les « trois ordres » : ordre des corps, ordre des esprits, ordre de la charité. Le pardon échappe en effet au droit aussi bien par sa logique que par sa finalité. D'un point de vue, qu'on peut dire épistémologique, il relève d'une économie du don, en vertu de la logique de surabondance qui l'articule et qu'il faut bien opposer à la logique d'équivalence présidant à la justice ; à cet égard le pardon est une valeur non seulement supra-juridique mais supra-éthique. Mais il n'échappe pas moins au droit par sa finalité. Pour le comprendre il faut d'abord dire qu'il peut l'exercer. Absolument parlant, ce ne peut être que la victime. À cet égard, le pardon n'est jamais dû. Non seulement il ne peut être demandé, mais si la demande peut être légitimement refusée. Dans cette mesure, le pardon doit d'abord avoir rencontré l'impardonnable, c'est-à-dire la dette infinie, le tort irréparable. Cela dit, bien que non dû, il n'est pas sans finalité. Et cette finalité a rapport avec la mémoire. Son « projet » n'est pas d'effacer la mémoire, ce n'est pas l'oubli ; bien au contraire, son projet, qui est de briser la dette, est incompatible avec celui de libérer l'oubli. Le pardon est une sorte de guérison de la mémoire, l'achèvement de son deuil ; délivrée du poids de la dette, la mémoire est libérée pour de grands projets. Le pardon donne un futur à la mémoire.
Cela dit, il n'est pas interdit de se demander si le pardon n'a pas quelque effet secondaire sur l'ordre juridique lui-même, dans la mesure où, lui échappant, il le surplombe.
Je dirai deux choses à cet égard. D'un côté, en tant qu'horizon de la séquence sanction-réhabilitation-pardon, ce dernier constitue un rappel permanent du fait que la justice est seulement celle des hommes, et qu'elle ne saurait s'ériger en jugement dernier ; en outre ne peut-on tenir pour des retombées du pardon sur la justice toutes les manifestations de compassion, de bienveillance, à l'intérieur même de l'administration de la justice, comme si la justice, touchée par la grâce, visait dans sa sphère propre à cet extrême que depuis Aristote nous nommons équité.
Enfin je voudrais, pour finir, suggérer l'idée suivante : ne revient-il pas au pardon d'accompagner la justice dans son effort pour éradiquer sur le plan symbolique la composante sacrée de la vengeance à laquelle nous avons fait une fois allusion en commençant ? Ce n'est pas en effet seulement de la vengeance sauvage que la justice cherche à se dissocier, mais de la vengeance sacrée, en vertu de laquelle le sang appelle le sang et qui prétend elle-même au titre de justice.
Au plan symbolique le plus profond, l'enjeu est celui de la séparation entre Dikè, justice des hommes, et Thémis, ultime et ténébreux refuge de l'équation entre Vengeance (avec une majuscule) et Justice (également avec une majuscule). N'appartient-il pas au pardon d'exercer sur ce sacré malveillant la catharsis qui en fera émerger son vrai bienveillant ? La tragédie grecque, celle de l'Orestie, au premier chef, nous a appris que les Érinyes, les vengeresses, et les Euménides, les Bienveillantes, sont les mêmes. Dans un raccourci fulgurant, Hegel note dans les Principes de la philosophie du droit : « Les Euménides dorment, mais le crime les réveille .
Paul Ricoeur, Le juste (1995)
Photo : Pexels - Katrin Bolotsova
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Jankélévitch : "Le pardon ! Mais nous ont-ils jamais demandé pardon ?"
Le pardon ! Mais nous ont-ils jamais demandé pardon ? C'est la détresse et c'est la déréliction du coupable qui seules donneraient un sens et une raison d'être au pardon. Quand le coupable est gras, bien nourri, prospère, enrichi par le « miracle économique », le pardon est une sinistre plaisanterie. Non, le pardon n'est pas fait pour les porcs et pour leurs truies. Le pardon est mort dans les camps de la mort. Notre horreur pour ce que l'entendement à proprement parler ne peut concevoir étoufferait la pitié dès sa naissance ... si l'accusé pouvait nous faire pitié. L'accusé ne peut jouer sur tous les tableaux à la fois : reprocher aux victimes leur ressentiment, revendiquer pour soi-même le patriotisme et les bonnes intentions, prétendre au pardon. Il faudrait choisir ! Il faudrait, pour prétendre au pardon, s'avouer coupable, sans réserves ni circonstances atténuantes. C'est aujourd'hui la première fois depuis 1945 que des Allemands font mine de s'excuser ; ils découvrent qu'ils ont peut-être certains comptes à nous rendre, et on nous fait l'aumône de quelques explications. Si nous n'avons pas entendu plus tôt un mot de compréhension, c'est, paraît-il, que nous avons fui le contact avec les Allemands ... Était-ce à l'offensé à chercher ce contact ? Les Allemands et les Allemandes n'y ont donc pas pensé tout seuls ? Auraient-ils eu l'idée d'écrire tant de belles lettres émues aux hebdomadaires si nous n'avions pas protesté contre la prescription ? Rien ne prouve mieux, en tout cas, le manque de spontanéité d'une certaine jeunesse allemande, son peu d'empressement à aller au-devant des victimes sa foncière bonne conscience. Devancer sa victime, c'était cela : demander pardon ! Nous avons longtemps attendu un mot, un seul, un mot de compréhension et de sympathie ... L'avons-nous espéré, ce mot fraternel ! Certes nous ne nous attendions pas à ce qu'on implorât notre pardon. Mais la parole de compréhension, nous l'aurions accueillie avec gratitude, les larmes aux yeux. Hélas ! en fait de repentir, les Autrichiens nous ont fait cadeau du honteux acquittement des bourreaux. [...] Et j'ajoute encore ceci : Je ne vois pas pourquoi ce serait à nous, les survivants, à pardonner. Craignons plutôt que la complaisance à notre belle âme et à notre noble conscience, craignons que l'occasion d'une attitude pathétique et la tentation d'un rôle à jouer ne nous fassent un jour oublier les martyrs. Il ne s'agit pas d'être sublime, il suffit d'être fidèle et sérieux. Au fait, pourquoi nous réserverions-nous ce rôle magnanime du pardon ? Comme me l'écrivait en termes admirables un chrétien pravo-slave, M. Olivier Clément, c'est aux victimes à pardonner. En quoi les survivants ont-ils qualité pour pardonner à la place des victimes ou au nom des rescapés, de leurs parents, de leur famille ? Non, ce n'est pas à nous de pardonner pour les petits enfants que les brutes s'amusaient à supplicier. Il faudrait que les petits enfants pardonnent eux-mêmes. Alors nous nous tournons vers les brutes, et vers les amis de ces brutes, et nous leur disons : demandez pardon vous-mêmes aux petits enfants.
Vladimir Jankélévitch, L'Imprescriptible, Seuil (1971)
Photo : Pexels - Ted GoldBerg
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Arendt : Mal, pardon et rédemption
Contre l'irréversibilité et l'imprévisibilité du processus déclenché par l'action le remède ne vient pas d'une autre faculté éventuellement supérieure, c'est l'une des virtualités de l'action elle-même. La rédemption possible de la situation d'irréversibilité - dans laquelle on ne peut défaire ce que l'on a fait, alors que l'on ne savait pas, que l'on ne pouvait pas savoir ce que l'on faisait - c'est la faculté de pardonner. Contre l'imprévisibilité, contre la chaotique incertitude de l'avenir, le remède se trouve dans la faculté de faire et de tenir des promesses. Ces deux facultés vont de pair : celle du pardon sert à supprimer les actes du passé, dont les « fautes » sont suspendues comme l'épée de Damoclès au-dessus de chaque génération nouvelle ; l'autre, qui consiste à se lier par des promesses, sert à disposer, dans cet océan d'incertitude qu'est l'avenir par définition, des îlots de sécurité sans lesquels aucune continuité, sans même parler de durée, ne serait possible dans les relations des hommes entre eux.
Si nous n'étions pardonnés, délivrés des conséquences de ce que nous avons fait, notre capacité d'agir serait comme enfermée dans un acte unique dont nous ne pourrions jamais nous relever ; nous resterions à jamais victimes de ses conséquences, pareils à l'apprenti sorcier qui, faute de formule magique, ne pouvait briser le charme. Si nous n'étions liés par des promesses, nous serions incapables de conserver nos identités ; nous serions condamnés à errer sans force et sans but, chacun dans les ténèbres de son cœur solitaire, pris dans les équivoques et les contradictions de ce cœur - dans des ténèbres que rien ne peut dissiper, sinon la lumière que répand sur le domaine public la présence des autres, qui confirment l'identité de l'homme qui promet et de l'homme qui accomplit.
Hannah Arendt, Condition de l'homme moderne (1958)
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Kant : Le pardon
Le pardon est un devoir de l'homme ; mais il ne doit pas être confondu avec la veule patience à supporter les offenses, comme renonciation aux moyens rigoureux pour prévenir l'offense répétée d'autrui ; car ce serait jeter ses droits aux pieds des autres et violer le devoir de l'homme envers lui-même.
Emmanuel Kant, Métaphysique des mœurs (1797)
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Schmitt : Lorsqu'il n'y aura plus d'ennemis
Le jour où les peuples, les religions, les classes et les autres groupes humains sur cette terre, dans toute leur diversité, seront unis au point de rendre impossible et inconcevable une lutte entre eux, où la possibilité même d’une guerre civile au sein d’un empire englobant la terre entière sera très réellement écartée à tout jamais, où donc même la simple éventualité d’une discrimination ami-ennemi aura disparu, il n’y aura plus que des faits sociaux purs de toute politique : idéologie, culture, civilisation, économie, morale, droit, arts, divertissements, etc., mais il n’a aura plus ni politique ni État. J’ignore si la Terre et l’humanité connaîtront jamais cet état et quand cela se produira. En attendant, il n’existe pas. Ce serait une fiction malhonnête de le supposer réalisé et ce serait une méprise bien éphémère, vu la facilité avec laquelle une guerre entre grandes puissances se transforma de nos jours en guerre mondiale, de croire que la fin de cette guerre correspond par conséquent à la paix mondiale et donc à cet état idyllique de paix universelle où la dépolitisation est totale et définitive.Carl Schmitt, La notion de politique. Théorie du partisan (1972)
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"Love and mercy"
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Rousseau : La pitié
Il est donc certain que la pitié est un sentiment naturel, qui, modérant dans chaque individu l’activité de l’amour de soi-même, concourt à la conservation mutuelle de toute l’espèce. C’est elle qui nous porte sans réflexion au secours de ceux que nous voyons souffrir : c’est elle qui, dans l’état de nature, tient lieu de lois, de moeurs et de vertu, avec cet avantage que nul n’est tenté de désobéir à sa douce voix : c’est elle qui détournera tout sauvage robuste d’enlever à un faible enfant, ou à un vieillard infirme, sa subsistance acquise avec peine, si lui-même espère pouvoir trouver la sienne ailleurs ; c’est elle qui, au lieu de cette maxime sublime de justice raisonnée : Fais à autrui comme tu veux qu’on te fasse, inspire à tous les hommes cette autre maxime de bonté naturelle bien moins parfaite, mais plus utile peut-être que la précédente : Fais ton bien avec le moindre mal d’autrui qu’il est possible.
Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1755)
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Kant : "Agis de telle sorte..."
Si donc il doit y avoir un principe pratique suprême, et au regard de la volonté humaine un impératif catégorique, il faut qu’il soit tel que, par la représentation de ce qui, étant une fin en soi, est nécessairement une fin pour tout homme, il constitue un principe objectif de la volonté, que par conséquent il puisse servir de loi pratique universelle. Voici le fondement de ce principe : la nature raisonnable existe comme fin en soi. L’homme se représente nécessairement ainsi sa propre existence ; c’est donc en ce sens un principe subjectif d’actions humaines. Mais tout autre être raisonnable se présente également ainsi son existence, en conséquence du même principe rationnel qui vaut aussi pour moi * ; c’est donc en même temps un principe objectif dont doivent pouvoir être déduites, comme d’un principe pratique suprême, toutes les lois de la volonté. L’impératif pratique sera donc celui-ci : Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen.
Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs (1785)
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Montaigne : "De divers moyens on arrive à pareille fin"
La façon la plus courante d'amadouer ceux qu'on a offensés, lorsque, prêts à se venger, ils nous tiennent à leur merci, c'est de susciter en eux, par notre soumission, la pitié et la commisération. Et pourtant, la bravade, la constance et la détermination, qui en sont l'inverse, ont parfois produit le même effet.
Édouard, le Prince de Galles, qui régna si longtemps sur notre Guyenne, personnage dont la condition et le destin ne manquent pas de grandeur, avait été gravement offensé par les Limousins. En s'emparant de leur ville, il ne se laissa pas attendrir par les cris du peuple, des femmes et des enfants abandonnés au massacre, implorant sa pitié et se jetant à ses pieds. Mais comme il avançait plus avant dans la ville, il aperçut trois gentilshommes français qui, faisant preuve d'une hardiesse incroyable, soutenaient à eux seuls l'assaut de son armée victorieuse. La considération et le respect que lui inspirèrent un courage aussi remarquable émoussa sa colère ; et après avoir accordé sa miséricorde à ces trois-là, il l'accorda à tous les autres habitants de la ville.
Scanderberch, Prince de l'Épire, poursuivait un de ses propres soldats pour le tuer ; celui-ci ayant essayé de l'apaiser par ses protestations d'humilité et ses supplications, se résolut en dernière extrémité à l'attendre l'épée au poing : cette résolution arrêta net la furie de son maître, qui lui voyant prendre un si honorable parti, lui accorda sa grâce. Mais il est vrai que ceux qui n'auraient pas eu connaissance de la vaillance et de la force prodigieuses de ce Prince pourraient donner à son attitude une autre interprétation.
L'Empereur Conrad III, ayant assiégé le Guelphe Duc de Bavière, ne voulut pas adoucir ses conditions, quelques viles et lâches satisfactions qu'on lui offrît. Il permit seulement aux Dames qui étaient assiégées avec le Duc, de sortir sans qu'il fût porté atteinte à leur honneur, à pied, avec ce qu'elles pourraient emporter sur elles. Et elles d'un cœur magnanime, eurent l'idée de charger sur leurs épaules leurs maris, leurs enfants, et le Duc lui-même. L'Empereur fut tellement impressionné par la noblesse de leur attitude, qu'il en pleura de contentement, et que l'inimitié mortelle et totale qu'il éprouvait envers le Duc s'adoucit ; et à partir de ce moment, il le traita humainement, lui et les siens.
Quant à moi, je me laisserais entraîner aussi bien vers l'une que vers l'autre de ces attitudes, mais j'ai une certaine faiblesse pour la miséricorde et la mansuétude ; si bien qu'à mon avis, je me rendrais plus facilement à la compassion qu'à l'admiration. La pitié est pourtant, pour les Stoïciens un mauvais sentiment : ils considèrent que si l'on doit porter secours aux affligés, on ne doit pas se laisser fléchir au point de partager leurs souffrances.
Michel de Montaigne, Essais, I (1580)
Photo : Pexels - Anna Giorgia Zambrelli
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Hérodote : "Puissent les ennemis des Perses user de la démocratie !"
Je pense, dit-il, avec Otanes, qu’il faut abolir la tyrannie, et j’approuve tout ce qu’il a dit à ce sujet. Mais quand il nous exhorte à remettre la puissance souveraine entre les mains du peuple, il s’écarte du bon chemin : rien de plus insensé et de plus insolent qu’une multitude pernicieuse ; en voulant éviter l’insolence d’un tyran, on tombe sous la tyrannie d’un peuple effréné. Y a-t-il rien de plus insupportable ? Si un roi forme quelque entreprise, c’est avec connaissance : le peuple, au contraire, n’a ni intelligence ni raison. Eh ! comment en aurait-il, lui qui n’a jamais reçu aucune instruction, et qui ne connaît ni le beau et l’honnête, ni le décent ? Il se jette dans une affaire, tête baissée et sans jugement, semblable à un torrent qui entraîne tout ce qu’il rencontre sur son passage. Puissent les ennemis des Perses user de la démocratie !Hérodote, Histoires (Ve s. av. JC)
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Lanez : Folcoche
Vipère au poing n'est pas un roman autobiographique, il est une vengeance, construite, mûrie et efficace puisqu'elle condamne depuis soixante-dix ans une famille au silence. Le plus célèbre matricide littéraire, qui, depuis sa parution, berne toutes les générations de lecteurs.Emilie Lanez, Folcoche (2025)
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"Vipère au poing"
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Bazin : Vipère au poing
Cette vipère, ma vipère, dûment étranglée, mais partout renaissante, je la brandis encore et je la brandirai toujours, quelque soit le nom qu'il te plaise de lui donner : haine, politique du pire, désespoir ou goût du malheur !
Cette vipère, ta vipère, je la brandis, je la secoue, je m'avance dans la vie avec ce trophée, effarouchant mon public, faisant le vide autour de moi.Merci ma mère ! Je suis celui qui marche, une vipère au poing.
Hervé Bazin, Vipère au poing (1948)
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"Dark"
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Beckett : "En attendant Godot"
Sur une route de campagne, deux vagabonds attendent un certain Godot, qui n'arrive pas.
ESTRAGON1. – Qu'est‑ce que tu as ?
VLADIMIR. – Je n'ai rien.
ESTRAGON. – Moi je m'en vais.
VLADIMIR. – Moi aussi.
Silence.ESTRAGON. – Il y avait longtemps que je dormais ?
VLADIMIR. – Je ne sais pas.
Silence.ESTRAGON. – Où irons‑nous ?
VLADIMIR. – Pas loin.
ESTRAGON. – Si si, allons‑nous‑en loin d'ici !
VLADIMIR. – On ne peut pas.
ESTRAGON. – Pourquoi ?
VLADIMIR. – Il faut revenir demain.
ESTRAGON. – Pour quoi faire ?
VLADIMIR. – Attendre Godot.
ESTRAGON. – C'est vrai. (Un temps.) Il n'est pas venu ?
VLADIMIR. – Non.
ESTRAGON. – Et maintenant il est trop tard.
VLADIMIR. – Oui, c'est la nuit.
ESTRAGON. – Et si on le laissait tomber ? (Un temps.) Si on le laissait tomber ?
VLADIMIR. – Il nous punirait. (Silence. Il regarde l'arbre.) Seul l'arbre vit.
ESTRAGON (regardant l'arbre). – Qu'est‑ce que c'est ?
VLADIMIR. – C'est l'arbre.
ESTRAGON. – Non, mais quel genre ?
VLADIMIR. – Je ne sais pas. Un saule.
ESTRAGON. – Viens voir. (Il entraîne Vladimir vers l'arbre. Ils s'immobilisent devant. Silence.) Et si on se pendait ?
VLADIMIR. – Avec quoi ?
ESTRAGON. – Tu n'as pas un bout de corde ?
VLADIMIR. – Non.
ESTRAGON. – Alors on ne peut pas.
VLADIMIR. – Allons‑nous‑en.
ESTRAGON. – Attends, il y a ma ceinture.
VLADIMIR. – C'est trop court.
ESTRAGON. – Tu tireras sur mes jambes.
VLADIMIR. – Et qui tirera sur les miennes ?
ESTRAGON. – C'est vrai.
Samuel Beckett, En attendant Godot (1952)
Photo : Pexels - Mario Spencer
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"La responsabilité pour autrui"
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"Pourquoi j'ai arrêté de me justifier"
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Porphyre : Peuvent-ils souffrir ?
"Mettre sur le même pied plantes et animaux, voilà qui est tout à fait forcé. La nature des uns en effet est de sentir, de souffrir, de craindre, de subir un dommage et donc aussi l’injustice. Les autres n’ont aucune sensation et donc rien qui leur soit inapproprié ou mauvais, un dommage ou une injustice.
Porphyre, De l'abstinence (IIIe s.)
Photo : Pexels - Sonic
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"L'injustifiable et l'extrême par Alain Renaut"
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"C'est pas juste !"
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Leichter-Flack, Quand on ne peut pas sauver tout le monde
Ainsi les différents usages argumentatifs du tri entre les vies , de la sélection , de la pénurie ou du rationnement , exploités dans leur dimension émotionnelle, doivent-ils être interrogés , examinés, maîtrisés de manière critique y compris dans un spectre large incluant les fictions grand public constitutives de tout un imaginaire contemporain.Frédérique Leichter-Flack, Qui vivra, qui mourra ? Quand on ne peut pas sauver tout le monde (2015)
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"Papaoutai"
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Mill : L'explication et la notion de justice
Les Grecs et les Romains, qui savaient que leurs lois avaient été faites à l'origine, et continuaient encore à être faites, par des hommes, ne craignaient pas d'admettre que ces hommes pouvaient faire de mauvaises lois, et accomplir, sous le couvert d'une loi (...) les actes mêmes qui seraient qualifiés d'injustes, s'il s'agissait d'actes individuels accomplis sans protection légale...
Et ainsi, le sentiment de l'injustice en vint à s'attacher, non plus à la violation de toutes les lois, mais seulement à la violation de celles qui doivent exister, en y comprenant celles qui devraient exister, mais n'existent pas ; et tout aussi bien aux lois elles-mêmes, lorsqu'on les juge contraires à ce que devrait être la loi. C'est ainsi que la notion de loi et de ses prescriptions resta prédominante dans l'idée de justice, alors même que les lois effectivement en vigueur cessaient d'être acceptées comme règles de justice.
Il est vrai que l'humanité considère l'idée de justice et les obligations qui s'y rattachent comme devant s'appliquer à bien des choses qui ne sont pas réglées et qu'on ne désire pas voir réglées par la loi... Mais, même dans ce cas, l'idée d'une infraction à ce qui devrait être la loi subsiste encore sous une forme atténuée. Il nous serait toujours agréable et notre sentiment des convenances trouverait bon que les actes que nous estimons injustes fussent punis... Nous serions heureux de voir la conduite juste imposée par contrainte, et l'injustice réprimée, jusque dans leurs plus petits détails, si nous n'étions pas effrayés, et à juste titre, par la pensée de conférer au magistrat un pouvoir aussi illimité sur les individus. Quand nous pensons qu'une personne est tenue, en bonne justice, de faire une chose, nous disons – c'est une façon courante de parler – qu'on devrait la forcer à la faire. Il nous serait agréable de voir l'acte obligatoire (the obligation) imposé par quelqu'un qui en aurait le pouvoir... Nous considérons comme un mal l'impunité accordée à l'injustice et nous nous efforçons de réparer ce mal en donnant une forme énergique à notre blâme... Ainsi c'est toujours l'idée de contrainte légale qui est à l'origine de la notion de justice."
John Stuart Mill, L'Utilitarisme (1861)
Photo : Pexels - Polina Tankilevitch
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D'Holbach : Expliquer les actions des hommes
Pour fixer nos idées sur les actions des hommes, il est utile de les définir avec précision. Cela posé, le vol est toute action qui prive un homme injustement et contre son gré de ce qu'il a droit de posséder : c'est une violation de la propriété que toute société s'engage à conserver à chacun de ses membres. Nulle loi ne peut autoriser des actions contraires au but de la société. Ainsi tout homme juste ne se prêtera jamais à des opinions introduites par la tyrannie, et contredites hautement par l'équité naturelle ; celle-ci défend à tous les hommes de s'emparer du bien des autres, et fait un crime du vol sous quelque nom qu'on cherche à le couvrir. Elle montre que les conquêtes sont des vols de royaumes et de provinces, et que les guerres injustes sont des assassinats. Elle montre que les impôts qui n'ont pas pour objet l'utilité publique, sont des vols avérés ; que les profits illicites, les émoluments injustes, le refus de payer ses dettes, les extorsions, les rapines et les concussions du despotisme sont des vols aussi criminels que ceux qui se font sur les grands chemins. Les voleurs ordinaires peuvent du moins rejeter leurs crimes sur la misère, sur le besoin, sur la nécessité qui ne connaît point de loi ; au lieu que les tyrans et leurs suppôts ne volent souvent que pour acquérir du superflu, dont ils ne font qu'un usage évidemment contraire au bonheur, et de la société particulière, et de tout le genre humain.
Lorsque les nations sont corrompues, elles s'apprivoisent aisément avec les actions les plus criminelles. D'ailleurs, le nombre et le rang des coupables semblent ennoblir la conduite la plus déshonorante ; et la négligence des législateurs paraît en quelque sorte l'absoudre. Un grand qui emprunte de tous côtés ; un prodigue qui, après avoir follement dissipé sa fortune, ruine ses créanciers ; un commerçant qui, abusant de la confiance qu'on lui montre, dérange, par son inconduite ou ses entreprises hasardeuses, ses affaires propres, et fait banqueroute aux autres, ne sont le plus souvent, ni punis, ni déshonorés ; ils se montrent effrontément dans le monde, et quelquefois même y font trophée de leurs escroqueries. Mais aux yeux de l'homme juste, ces différents personnages ne sont que d'infâmes voleurs que les lois devraient punir, ou du moins qu'à leur défaut la bonne compagnie devrait exclure sans pitié. Si ceux qui vivent aux dépens des autres sont des voleurs, les adhérents et les parasites du prodigue ou du fripon endetté sont de vrais receleurs.
La morale nous fait porter un même jugement de tous ces vendeurs de mauvaise foi, qui, sans pudeur et sans remords, profitent de la simplicité, du peu de connaissance ou du besoin des autres pour les tromper indignement.
Bien des marchands se persuadent que leur profession les met en droit de saisir toutes les occasions de gagner ; que tout gain est légitime ; et ceux mêmes qui en tout autre chose craindraient de violer les règles de la probité la plus sévère et de blesser leur conscience, n'ont plus ni probité ni conscience dès qu'il s'agit de leur métier. Bien plus il est des hommes assez pervers pour se vanter ouvertement de l'abus honteux qu'ils ont fait de la crédulité des autres. L'ignorance trop commune où vit le peuple des grands principes de la justice, fait que, surtout dans les grandes villes, presque tous les petits marchands sont voleurs et fripons. Ce n'est que chez les commerçants d'un ordre plus relevé qu'on trouve de l'honneur et de la bonne foi ; sentiments que la bonne éducation peut seule inspirer.
L'indigence, la paresse, le vice poussent communément au crime. Les hommes qui jouissent du nécessaire, ou qui l'obtiennent par leur travail, qui n'ont point de vices à satisfaire, ne sont guère tentés de voler ni de troubler la société. Les vices font commettre des crimes, pour contenter des vices dont on a contracté la malheureuse habitude. L'homme du peuple, dès qu'il est sans rien faire, devient nécessairement vicieux et se livre à toutes sortes de crimes pour assouvir ses nouveaux besoins. L'homme opulent et puissant est communément rempli de vices et de besoins, parce qu'il est désœuvré ; la fortune la plus ample suffisant à peine pour rassasier sa cupidité, il se croit forcé de recourir au crime, dans l'espoir frivole de se rendre plus heureux.
L'injustice peut se définir, en général, une disposition à violer les droits des autres en faveur de notre intérêt personnel. La tyrannie est l'injustice exercée contre toute la société par ceux qui la gouvernent. Toute autorité légitime n'étant fondée que sur les avantages que l'on procure à ceux sur qui elle est exercée, cette autorité devient une tyrannie dès qu'on en abuse contre eux ; elle n'est alors qu'une usurpation odieuse. Comme ce n'est qu'en vue de jouir des avantages de la justice que les hommes vivent en société, on voit très clairement que l'injustice anéantit le pacte social, et que pour lors la société ne rassemble plus que des ennemis toujours prêts à se nuire, des oppresseurs et des opprimés.
L'injustice relâche et dissout les liens de la société conjugale ; un mari, devenu tyran, n'est pas en droit d'attendre de sa femme des sentiments d'amour ; un père injuste ne trouve que des ennemis dans ses propres enfants ; un maître injuste se doit pas compter sur l'attachement de ses serviteurs ; tout homme injuste semble, par sa conduite, annoncer à ceux qui ont des rapports avec lui, qu'il renonce à leur affection, qu'il consent à leur haine, qu'il n'a besoin de personne, qu'il ne songe qu'à lui. En un mot la justice est le soutien du monde, et l'injustice est la source de toutes les calamités dont il est affligé.
Paul-Henry Thiry D'Holbach, La Morale Universelle, ou Les devoirs de l'homme fondés sur la Nature (1776)
Photo : Pexels - Cedric Eriale
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Aristote : L'injustice
L'injustice acquiert un surcroît de gravité quand elle s'adresse davantage à des amis : par exemple, il est plus choquant de dépouiller de son argent un camarade qu'un concitoyen, plus choquant de refuser son assistance à un frère qu'à un étranger, plus choquant enfin de frapper son père qu'une autre personne quelconque. La nature veut, en effet, que l'obligation d'être juste croisse avec l'amitié, puisque justice et amitié ont des caractères communs et une égale extensionAristote, Éthique à Nicomaque (IVe s. av. JC)
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Rastier : Justifier l'injustifiable
Publié en décembre 2013 sous la responsabilité d'une équipe prestigieuse, le Dictionnaire Heidegger affirmait qu'il n'y a pas trace d'antisémitisme dans son œuvre. Dès la publication des Cahiers noirs, le déni a changé de portée : rien de nouveau sous le soleil, on vous l'avait toujours dit. Nancy déclare : « Nul depuis cinquante ans ne pouvait douter que Heidegger ait partagé l'antisémitisme dominant l'Europe des années 1930, même si on ne trouvait dans ses textes aucune déclaration de cette nature. À cet égard nous n'apprenons rien dans les Carnets noirs. » Ainsi, en quelques mois, les heideggériens français semblent-ils parvenus à réécrire l'histoire de leurs propres dénis, en oubliant leur indignation chorale contre l'ouvrage d'Emmanuel Faye, dont témoigne notamment le recueil au titre ambigu Heidegger à plus forte raison.
À la différence de penseurs comme Krieck ou Baümler qui ne sont plus guère connus que des historiens de la pensée nazie, Heidegger est un auteur d'aujourd'hui car il a su assurer son emprise et sa survie : chacune des nouvelles parutions fait événement à l'échelon international – et un Cercle international Martin Heidegger vient même d'être lancé en juillet 2015 par Trawny et Di Cesare.
Or la réception des Cahiers noirs n'est pas moins inquiétante que leur contenu et c'est bien au présent que nous allons l'évoquer. Depuis leur parution, des apologistes se radicalisent, tant dans le déni que dans l'affirmation, soit en continuant de séparer le philosophe et le nazi (Badiou), soit en félicitant Heidegger pour le courage de son engagement politique (Vattimo) ; soit enfin, comme Trawny en intégrant l'antisémitisme à la philosophie, en s'appuyant bien entendu sur des auteurs juifs…
François Rastier, Comment justifier l'injustifiable (2020)
https://shs.cairn.info/naufrage-d-un-prophete--9782130729709-page-119?lang=frPhoto : Pexels
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"Army Of Me"
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Dostoïevski : Un crime expliqué mais injustifiable
- Permets-moi de te poser une question sérieuse, dit l'étudiant avec chaleur. Tout à l'heure, naturellement, je plaisantais, mais regarde un peu : d'un côté, une vieille, malade, mauvaise, insignifiante, insensée et bête, dont personne n'a besoin et qui, au contraire, est nuisible à tout le monde, qui ne sait pas elle-même pourquoi elle vit, et qui dès demain mourra de sa belle mort. Tu comprends ? Tu comprends ?
- Bon, je comprends, répondit l'officier, en fixant attentivement son camarade échauffé.
- Écoute la suite. De l'autre côté, de jeunes énergies toutes fraîches, qui périssent inutilement sans soutien, et cela par milliers, et cela partout ! Il y a cent, mille bonnes oeuvres ou bonnes initiatives qu'on peut entreprendre et mener à bien avec cet argent que la vieille a voué à un monastère ! Cent, mille existences peut-être, mises sur la bonne voie ; des dizaines de familles sauvées de la misère, de la décomposition, de la ruine, de la débauche, des hôpitaux pour maladies vénériennes, et tout cela avec son argent ! Tue-la et prends son argent, dans l'intention de te consacrer ensuite, avec l'aide de cet argent, au service de l'humanité et de la cause commune : qu'en penses-tu, est-ce que ce petit crime minuscule et unique ne sera pas effacé par ces milliers de bonnes actions ? En échange d'une vie, des milliers de vies sauvées de la pourriture et de la décomposition. Une seule mort, et cent vies en échange, mais c'est de l'arithmétique cela ! D'ailleurs que vaut, dans la balance commune, la vie de cette vieille poitrinaire, bête et méchante ? Pas plus que celle d'un pou, d'un cafard, et encore elle ne la vaut pas, parce que cette vieille est nuisible. Elle dévore la vie des autres ; elle est mauvaise.
Fiodor Dostoïevski, Crime et châtiment (1866)
Photo : Pexels
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Christie : Comprendre la nature humaine
- ... Notez bien, Monsieur, que mon travail était particulièrement intéressant. Le plus intéressant qui soit au monde.Dans un accès d'humeur carolinienne, et résolu à lui pardonner ces gallicismes, je l'encourageai à poursuivre :
-Ah oui ?
-Je parle de l'étude de la nature humaine, monsieur.
-Certes, approuvai-je avec bienveillance.
Plus de doute, c'était un coiffeur à la retraite. Qui mieux que les coiffeurs connaît les secrets de l'humaine nature ?
AAgatha Christie, Le Meurtre de Roger Ackroyd (1926)