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  • Platon : La gymnastique

    - Après la musique, c'est par la gymnastique qu'il faut former les jeunes gens.
    - Sans doute.
    - Il faut donc les y exercer sérieusement dès l'enfance et au cours de la vie. Voici ma pensée à ce sujet : examine-la avec moi. Ce n'est pas, à mon avis, le corps, si bien constitué qu'il soit, qui par sa vertu propre rend l'âme bonne, mais au contraire l'âme qui, lorsqu'elle est bonne, donne au corps, par sa vertu propre, toute la perfection dont il est capable. Que t'en semble ?
    - La même chose qu'à toi, dit-il.
    - Si donc, après avoir suffisamment pris soin de l'âme, nous lui laissions la tâche de préciser ce qui regarde le corps, nous bornant à indiquer les modèles généraux, 403e afin d'éviter de longs discours, ne ferions-nous pas bien ?
    - Tout à fait bien.
    - Nous avons déjà dit que nos gardiens devaient fuir l'ivresse ; en effet, à un gardien moins qu'à tout autre il est permis, étant ivre, de ne pas savoir où il se trouve.
    - Il serait, en effet, ridicule, dit-il, qu'un gardien eût besoin d'être gardé !
    - Mais que dirons-nous de la nourriture ? Nos hommes sont les athlètes de la plus grande lutte, n'est-ce pas ?
    - Oui.
    - Donc, le régime des athlètes actuels leur conviendrait-il ?
    - Peut-être.
    - Mais, repris-je, c'est un régime somnolent et dangereux pour la santé. Ne vois-tu pas qu'ils passent leur vie à dormir ces athlètes, et que pour peu qu'ils s'écartent du régime qu'on leur a prescrit ils contractent de graves et violentes maladies ?
    - Je le vois.
    - D'un régime plus fin, poursuivis-je, ont besoin nos athlètes guerriers, pour qui c'est une nécessité de rester, comme les chiens, toujours en éveil, de voir et d'entendre avec la plus grande acuité, et, tout en changeant souvent de boisson et de nourriture, en s'exposant aux soleils brûlants et aux froids, de conserver une inaltérable santé.
    - Il me le semble.
    - Or la meilleure gymnastique n'est-elle pas sœur de la musique simple dont nous parlions il n'y a qu'un moment ?
    - Que veux-tu dire ?
    - Qu'une bonne gymnastique est simple, surtout si elle est destinée à des guerriers.
    - Comment ?
    - On pourrait, répondis-je, l'apprendre d'Homère. Tu sais, en effet, que quand il fait manger ses héros en campagne il ne les régale ni de poissons, bien qu'ils soient près de la mer, sur l'Hellespont, ni de viandes préparées, mais simplement de viandes rôties, d'un apprêt très facile pour des soldats ; car partout, peut-on dire, il est plus facile de se servir du feu même que de porter des ustensiles avec soi.
    - Oui certes.
    - Des assaisonnements, Homère, je crois, n'a fait jamais mention. Les autres athlètes ne savent-ils pas que pour rester en bonne forme il faut s'abstenir de tout cela ?
    - Et c'est avec raison, dit-il, qu'ils le savent et s'en abstiennent.
    - Quant à la table syracusaine et aux mets variés de Sicile, il ne semble pas, mon ami, que tu les approuves, si nos prescriptions te paraissent justes.
    - Non.
    - Tu n'approuveras pas non plus que des hommes qui doivent rester en bonne forme aient pour maîtresse une jeune fille de Corinthe ?
    - Point du tout.
    - Ni qu'ils s'adonnent aux délices renommées de la pâtisserie attique ?
    - Non, nécessairement.
    - En effet, en comparant une telle alimentation et un tel régime à la mélopée et au chant où entrent tous les tons et tous les rythmes, nous ferions, je crois, une comparaison juste.
    - Sans doute.
    - Ici la variété produit le dérèglement, là elle engendre la maladie ; au contraire, la simplicité dans la musique rend l'âme tempérante, et dans la gymnastique le corps sain.
    - Rien de plus vrai, dit-il.

    Platon, La République, III (Ve s. av. JC)

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  • Ils ont dit au sujet de la possession du corps

    "Le corps est le tombeau de l’âme." [Platon]

    "L’âme ne raisonne jamais mieux que quand elle s’isole le plus complètement en elle-même, en envoyant promener le corps" [Platon]

    "Notre corps […] est l’enveloppe de l’âme, qui, de son côté, en est la gardienne et la protectrice" [Lucrèce]

    "Je ne suis point cet assemblage de membres que l’on appelle le corps humain […] puisque j’ai supposé que tout cela n’était rien, et que, sans changer cette supposition, je trouve que je ne laisse pas d’être certain que je suis quelque chose." [René Descartes]

    "Je ne suis pas seulement logé dans mon corps, ainsi qu’un pilote en son navire." [René Descartes]

    "Personne, il est vrai, n’a jusqu’à présent déterminé ce que peut le corps, c’est-à-dire l’expérience n’a enseigné à personne jusqu’à présent ce que, par les seules lois de la Nature considérée en tant seulement que corporelle, le corps peut faire et ce qu’il ne peut pas faire à moins d’être déterminé par l’esprit." [Baruch Spinoza]

    "Je suis corps tout entier et rien autre chose ; l’âme n’est qu’un mot pour une parcelle du corps… [Le corps] ne dit pas moi, mais il est moi." [Friedrich Nietzsche]

    "Notre avidité de connaître la nature est un moyen pour le corps de se perfectionner" [Friedrich Nietzsche]

    "Ce que nous appelons notre Moi se comporte dans la vie d'une façon toute passive, que nous sommes, pour nous servir de son expression, vécus par des forces inconnues, échappant à notre maîtrise." [Sigmund Freud]

    "Je n’ai pas d’autre moyen de connaître le corps humain que de le vivre, c’est-à-dire de reprendre à mon compte le drame qui le traverse et de me confondre avec lui. Je suis donc mon corps." [Maurice Merleau-Ponty]

    "Notre siècle a effacé la ligne de partage du "corps" et de l'"esprit" et voit la vie humaine comme spirituelle et corporelle de part en part, toujours appuyée au corps, toujours intéressée, jusque dans ses modes les plus charnels, au rapport des personnes." [Maurice Merleau-Ponty]

    "La vieille puissance de la mort où se symbolisait le pouvoir souverain est maintenant recouverte soigneusement par l’administration des corps et la gestion calculatrice de la vie." [Michel Foucault]

    "Si les sociétés attachent un tel prix aux détails en apparence les plus insignifiants de la tenue, du maintien, des manières corporelles et verbales, c’est que ‘traitant’ le corps comme une mémoire, elles lui confèrent […] les principes fondamentaux de l’‘arbitraire culturel’. Ce qui est ainsi incorporé se trouve placé hors des prises de la conscience." [Pierre Bourdieu]

    "Le corps est l'ensemble de nos pouvoirs, son être n'est compréhensible qu'à partir de l'essence de la puissance…" [Michel Henry]

    "En fait, le corps humain est tout d’abord un « objet matériel » et, en tant que tel, il s’inscrit L’être humain est une personne incarnée : sans corps, elle n’existerait pas ; par le corps, elle est liée à la matérialité du monde." [Michela Marzano]

    "En fait, le corps humain est tout d’abord un « objet matériel » et, en tant que tel, il s’inscrit dans le « devenir » et dans le « paraître »." [Michela Marzano]

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  • "Le scaphandre et le papillon"

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  • Baudy : Le scaphandre et le papillon

    J'ai connu des réveils plus suaves. Quand j'ai repris conscience, ce matin de la fin janvier, un homme était penché sur moi et couturait ma paupière droite avec du fil et une aiguille comme on ravaude une paire de chaussettes. J'ai été saisi d'une crainte irraisonnée. Et si dans son élan l'ophtalmo me cousait aussi l’œil gauche, mon seul lien avec l'extérieur, l'unique soupirail de mon cachot, le hublot de mon scaphandre? Par bonheur je n'ai pas été plongé dans la nuit. Il a soigneusement rangé son petit matériel dans des boîtes en fer-blanc tapissées d'ouate et, sur le ton d'un procureur qui requiert une peine exemplaire à l'encontre d'un récidiviste, il a juste lâché : "Six mois" De mon œil valide, j'ai multiplié les signaux interrogateurs, mais le bonhomme, s'il passait ses journées à scruter la prunelle d'autrui, ne savait pas pour autant lire dans les regards. C'était le prototype du docteur Je-m'en-fous, hautain, cassant, plein de morgue, qui pour sa consultation convoquait impérativement les patients à huit heures, arrivait à neuf, et repartait à neuf heures cinq après avoir consacré à chacun quarante-cinq secondes de son précieux temps.

    Jean-Dominique BaubyLe Scaphandre et Le Papillon (2007)

     

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  • Spinoza : Corps et esprit

    Personne, il est vrai, n’a jusqu’à présent déterminé ce que peut le corps, c’est-à-dire l’expérience n’a enseigné à personne jusqu’à présent ce que, par les seules lois de la Nature considérée en tant seulement que corporelle, le corps peut faire et ce qu’il ne peut pas faire à moins d’être déterminé par l’esprit.

    Baruch Spinoza, Ethique, livre III, scolie de la prop. 2

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  • Platon : le Théétète

    Il y a donc certaines choses que, dès leur naissance, les hommes et les bêtes sont naturellement capables de sentir : ce sont les impressions qui gagnent l’âme en passant par le corps. Au contraire, les raisonnements qu’on fait sur ces impressions, relativement à leur essence et à leur utilité, ne viennent que difficilement et à la longue… Ce n’est donc point dans les impressions que réside la science mais dans le raisonnement sur les impressions car c’est par cette voie qu’on peut atteindre l’essence et la vérité.

    PlatonThéétète (Ve s. av. JC)

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  • Joyce : Les "oui" de Molly

    c’est pour vous que le soleil brille comme il me disait le jour où nous étions couchés dans les rhododendrons à la pointe de Howth avec son complet de tweed gris et son chapeau de paille le jour que je l’ai amené à me parler mariage oui d’abord je lui ai passé le morceau de gâteau au cumin que j’avais dans la bouche et c’était une année bissextile comme cette fois-ci oui il y a 16 ans de ça mon Dieu après ce long baiser j’en avais presque perdu le souffle oui il a dit que j’étais une fleur de la montagne oui c’est bien ça que nous sommes des fleurs tout le corps d’une femme oui pour une seule fois il a dit quelque chose de vrai et c’est pour vous que le soleil brille aujourd’hui oui c’est pour ça qu’il m’a plu parce que je voyais qu’il comprenait ou qu’il sentait ce que c’est qu’une femme et je savais que je pourrais toujours en faire ce que je voudrais et je lui ai donné tout le plaisir que j’ai pour l’amener à me demander de dire oui et d’abord je ne voulais pas répondre je ne faisais que regarder la mer et le ciel je pensais à tant de choses qu’il ne savait pas à Mulvey et M. Stanhope et Hester et à père et au vieux capitaine Groves et aux marins qui jouaient à pigeon-vole et à saute-mouton et à pète-en-gueule comme ils l’appelaient sur la jetée et la sentinelle devant la maison du gouverneur avec la machine autour de son casque blanc pauvre bougre à moitié grillé et les petites Espagnoles qui riaient avec leurs châles et leurs grands peignes et la criée le matin les Grecs et les Juifs et les Arabes et dieu sait qui encore des gens de tous les bouts de l’Europe et Duke Street et le marché à la volaille tout gloussant devant chez Larby Sharon et les pauvres bourricots qui trébuchaient à moitié endormis et les types vagues dans leurs manteaux qui formaient sur les marches à l’ombre et les grandes roues des chariots pour les taureaux et le vieux château vieux de centaines de siècles oui et ces beaux Arabes tout en blanc avec des turbans qui sont comme des rois qui vous demandent de vous asseoir dans leur petite boutique de rien et Ronda et les vieilles fenêtres des posadas de deux yeux de feu derrière le treillage pour que son amoureux embrasse les barreaux et les cafés entrouverts la nuit et les castagnettes et la nuit que nous avons manqué le bateau à Algésiras le veilleur qui faisait sa ronde serein avec sa lanterne et Ô cet effrayant torrent tout au fond Ô et la mer la mer écarlate quelquefois comme du feu et les glorieux couchers de soleil et les figuiers dans les jardins de l’Alameda et toutes les ruelles bizarres et les maisons roses et bleues et jaunes et les roseraies et les jasmins et les géraniums et les cactus de Gibraltar quand j’étais jeune fille et une fleur de la montagne oui quand j’ai mis la rose dans mes cheveux comme les filles Andalouses ou en mettrai-je une rouge oui et comme il m’a embrassée sous le mur mauresque je me suis dit après tout aussi bien lui qu’un autre et alors je lui ai demandé avec les yeux de demander encore oui et alors il m’a demandé si je voulais oui dire oui ma fleur de la montagne et d’abord je lui ai mis mes bras autour de lui oui et je l’ai attiré sur moi pour qu’il sente mes seins tout parfumés oui et son cœur battait comme fou et oui j’ai dit oui je veux bien Oui.

    James Joyce, Ulysse (1922)

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  • La valise philosophique du mois : "Est-on possesseur de son corps?"

    La classique "Valise philosophique" du café philo est toujours disponible et vous accompagne pour illustrer nos débats.

    Comme pour chaque séance, nous vous avons préparé des documents, textes, extraits de films ou de musiques servant à illustrer et enrichir les débats mensuels.

    Sur la colonne de droite, vous pouvez retrouver les documents autour de la séance du vendredi 18 janvier 2019 qui aura pour thème : "Est-on possesseur de son corps"

    Restez attentifs : régulièrement de nouveaux documents viendront alimenter cette rubrique d'ici la séance.

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  • Foucault : Le corps, le supplice et l'enfermement

    La disparition des supplices, c'est donc le spectacle qui s'efface; mais c'est aussi la prise sur le corps qui se dénoue. Rush, en 1787 : "Je ne peux pas m'empêcher d'espérer que le temps n'est pas loin où les gibets, le pilori, l'échafaud, le fouet, la roue seront, dans l'histoire des supplices, considérés comme les marques de la barbarie des siècles et des pays et comme les preuves de la faible influence de la raison et de la religion sur l'esprit humain", En effet, Van Meenen ouvrant soixante ans plus tard le second congrès pénitentiaire, à Bruxelles, rappelait le temps de son enfance comme une époque révolue : J'ai vu le sol parsemé de roues, de gibets, de potences, de piloris; j'ai vu des squelettes hideusement étendus sur des roues." La marque avait été abolie en Angleterre (1834) et en France (1832); le grand supplice des traîtres, l'Angleterre n'osait plus l'appliquer dans toute son ampleur en 1820 (Thistlewood ne fut pas coupé en quartiers). Seul le fouet demeurait encore dans un certain nombre de systèmes pénaux (Russie, Angleterre, Prusse). Mais d'une façon générale, les pratiques punitives étaient devenues pudiques. Ne plus toucher au corps, ou le moins possible en tout cas, et pour atteindre en lui quelque chose qui n'est pas le corps lui-même. On dira : la prison, la réclusion, les travaux forcés, le bagne, l'interdiction de séjour, la déportation — qui ont occupé une place si importante dans les systèmes  pénaux modernes — sont bien des peines "physiques" : à la différence de l'amende, ils portent, et directement, sur le corps. Mais la relation châtiment-corps n'y est pas identique à ce qu'elle était dans les supplices. Le
    corps s'y trouve en position d'instrument ou d'intermédiaire : si on intervient sur lui en l'enfermant, ou en le faisant travailler, c'est pour priver l'individu d'une liberté considérée à la fois comme un droit et un bien. Le corps, selon cette pénalité, est pris dans un système de contrainte et de privation, d'obligations et d'interdits. La souffrance physique, la douleur du corps lui-même ne sont plus les éléments constituants de la peine.

    Michel Foucault, Surveiller et punir (1975)

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  • Julia Jacklin : "Body"

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  • Foucault : Le corps utopique

    Le corps aussi est un grand acteur utopique, quand il s'agit des masques, du maquillage et du tatouage. Se masquer, se maquiller, se tatouer, ce n'est pas exactement, comme on pourrait se l'imaginer, acquérir un autre corps, simplement un peu plus beau, mieux décoré, plus facilement reconnaissable ; se tatouer, se maquiller, se masquer, c'est sans doute tout autre chose, c'est faire entrer le corps en communication avec des pouvoirs secrets et des forces invisibles. Le masque, le signe tatoué, le fard dépose sur le corps tout un langage : tout un langage énigmatique, tout un langage chiffré, secret, sacré, qui appelle sur ce même corps la violence du dieu, la puissance sourde du sacré ou la vivacité du désir. Le masque, le tatouage, le fard placent le corps dans un autre espace, ils le font entrer dans un lieu qui n'a pas de lieu directement dans le monde, ils font de ce corps un fragment d'espace imaginaire qui va communiquer avec l'univers des divinités ou avec l'univers d'autrui. On sera saisi par les dieux ou on sera saisi par la personne qu'on vient de séduire. En tout cas, le masque, le tatouage, le fard sont des opérations par lesquelles le corps est arraché à son espace propre et projeté dans un autre espace clos du religieux ou dans le réseau invisible de la société, alors on voit que tout ce qui touche au corps - dessin, couleur, diadème, tiare, vêtement, uniforme - tout cela fait épanouir sous une forme sensible et bariolée les utopies scellées dans le corps. Mais peut-être faudrait descendre encore au-dessous du vêtement, peut-être faudrait-il atteindre le chair elle même, et alors on verrait que dans certains cas, à la limite, c'est le corps lui même qui retourne contre soi son pouvoir utopique et fait entrer tout l'espace du religieux et du sacré, tout l'espace de l'autre monde, tout l'espace du contre-monde, à l'intérieur même de l'espace qui lui est réservé. Alors, le corps, dans sa matérialité, dans sa chair, serait comme le produit de ses propres fantasmes. Après tout, est-ce que le corps du danseur n'est pas justement un corps dilaté selon tout un espace qui lui est intérieur et extérieur à la fois ? Et les drogués aussi, et les possédés ; les possédés, dont le corps devient enfer ; les stigmatisés, dont le corps devient souffrance, rachat et salut, sanglant paradis. J'étais sot, vraiment, tout à l'heure, de croire que le corps n'était jamais ailleurs, qu'il était un ici irrémédiable et qu'il s'opposait à toute utopie.

    Michel Foucault, Le Corps utopique (1966)

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