Café philo janvier 2025
Muller : La fin justifie-t-elle les moyens ?
« La fin, dit le proverbe, justifie les moyens » et cela signifie que la fin justifie tous les moyens. Certes, les moyens ne sont justes que si, d'abord, la fin est juste. Mais il ne suffit pas que la fin soit juste pour que les moyens le soient également. Il importe aussi que les moyens soient accordés à la fin, cohérents avec elle. Le moyen de la violence, fût-il employé pour atteindre une fin juste, contient en lui-même une part irréductible d'injustice qui se retrouve à la fin. Si le choix des moyens est second par rapport à la fin recherchée, il n'est pas secondaire ; il est au contraire primordial pour atteindre effectivement la fin poursuivie. Non seulement les moyens de la violence pervertissent la fin, mais ils risquent de se substituer à elle. L'homme qui choisit la violence délaisse la fin qu'il avait d'abord invoquée pour aller livrer bataille et ne s'en préoccupe plus, car le moyen l'occupe entièrement. Le moyen devient le premier de ses soucis et la fin le second, donc le dernier de ses soucis. Certes, il évoquera encore la fin dans sa propagande, mais ce ne sera que pour justifier le moyen. Ainsi, le moyen n'est plus au service de la fin, mais c'est la fin qui est mise au service du moyen. « C'est ce renversement du rapport entre le moyen et la fin, écrit Simone Weil, c'est cette folie fondamentale qui rend compte de tout ce qu'il y a d'insensé et de sanglant tout au long de l'histoire. »
Justifier les moyens par la fin, c'est faire de la violence un simple moyen technique, un outil, un instrument qui doit être jugé selon le seul critère de l'efficacité. La violence ne serait ni bonne ni mauvaise, mais seulement plus ou moins efficace. Elle sort ainsi du champ de l'éthique pour entrer dans celui du pragmatisme. La violence est alors éthiquement neutre et seule la probabilité de sa réussite et de son échec permet d'en apprécier l'utilité. La décision qui commande l'action n'est plus un choix, mais se
« Qui veut la fin, veut les moyens » dit un autre proverbe qui, pourvu qu'on l'interprète comme il convient, exprime mieux que le précédent la véritable sagesse des nations. Qui veut la justice, veut en effet des moyens justes. Qui veut la paix, veut en effet des moyens pacifiques. C'est l'action qui est importante et non pas l'intention de l'acteur. Or, précisément, la fin est de l'ordre de l'intention, seuls les moyens sont de l'ordre de l'action. Rien n'est plus pervers qu'une morale de l'intention qui juge l'action seulement à la qualité de son intention.
Jean-Marie Muller, "Philosophie de la non-violence",
in Faut-il s'accommoder de la violence ? (2000)Photo : Pexels - Octavian Iordache



