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kierkegaard

  • Compte-rendu du café philo "L'ennui : vice ou vertu?"

    Thème du débat : "L'ennui : Vice ou vertu ?" 

    Date : 27 mai 2016 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée

    Le 27 mai 2016, le café philosophique de Montargis se réunissait pour une séance portant sur cette question : "Ennui : vice ou vertu ?"

    Un premier participant considère que l’ennui serait plutôt un vice, facteur de mal être et pourvoyeur de maladies psychosomatiques. Certes, on peut échapper à l’ennui grâce au travail à haute dose. L’idéal serait plutôt d’échapper à l’ennui mortifère par des activités moins aliénantes en se tournant vers la culture, la réflexion et la curiosité, qui n’est pas la qualité la mieux partagée au monde.

    Pour un autre intervenant, l’ennui – à ne pas confondre avec l’oisiveté – pourrait au contraire être considéré comme une "vertu", à tel point que les pédopsychiatres encouragent les parents à ne pas assommer leurs enfants d’activités mais à les laisser s’ennuyer (cf. lien). Cet ennui permettrait de revenir vers soi, de réfléchir. L’oisiveté, elle, serait une non-activité désirée.

    L’ennui, d’après une autre personne du public serait "de n’avoir aucune perspective". Elle considère que le temps libre, et son corollaire l’ennui, pourrait être considéré comme un luxe dans une vie dédiée au travail et lorsque ce temps libre surviendrait, l’ennui peut subvenir parce que l’on ne s’est pas préparé à dédier ce temps sans contrainte à telle ou telle activité. "Ne jamais voir passer le temps est-il si avantageux que cela ?" se demande un autre participant.

    Un autre intervenant considère que l’ennui a à voir avec un état psychologique et une volonté, en dehors de tout aspect social. La curiosité serait un frein à ce mal, à ce temps libre qui peut être mortifère.

    Le terme de oisiveté est prononcé au cours du débat. L’oisiveté, dit Bruno, a été considéré pendant des siècles par un péché, d’où le titre de ce débat et les notions de vice et de vertu. C’est en tout cas, une posture condamnée par la société, y compris dans les couches sociales a priori les plus ouvertes. Or, Søren Kierkegaard considère que l’oisiveté n’est pas un mal parce que cela permet de se rapprocher de soi-même, d’être en dehors du monde. L’ennui, comme le rappelle un participant, est bien différent de l’oisiveté car il s’apparente à une maladie de l’âme au contraire de l’oisiveté qui est voulue. Kierkegaard affirmait d’ailleurs ceci : "L'oisiveté, en tant qu’oisiveté, est la mère de tous les maux, au contraire, c’est une vie vraiment divine lorqu’elle ne s’accompagne pas d’ennui."

    La notion d’ennui aurait une connotation négative. Si je m’ennuie, a priori je ne me destine pas à aller dans la contemplation ou la méditation. L’ennui est, de la même manière, la conséquence d’une absence de désir. Par ailleurs, l’ennui peut aussi être considéré comme un privilège de privilégié, souvent identifié aux classes sociales dans les œuvres de Proust ou chez les romanciers classiques russes. Le travail ouvrier ne serait pas un univers propice à l’ennui.

    Est-il certain que le travail serait un remède à l’ennui comme il a été dit ? Il semblerait que dans nos sociétés modernes, 30 % des personnes qui travaillent s’ennuient. L’activité professionnelle, parce qu’elle est déqualifiée par rapport aux aptitudes, devient aliénante et, au final, source d’ennui. Un participant souligne que l’ennui peut également être organisé par la société, pour punir, par exemple dans les prisons ou dans l’armée.

    Claude revient sur l’étymologie de l’ennui, qui permet de revenir sur la connotation morale de l’ennui. Le mot ennui vient du latin "odio" et de son ablatif "odium" ("haine"), à savoir " in odio esse", qui veut dire "être un objet de haine". Dans l’ennui, il y a cette notion de "dégoût de la vie", le taedium de Sénèque. Il est aussi question du mal de vivre propre au XIXe siècle avec Chateaubriand ou Musset (Confessions d’un Enfant du Siècle). Le mot "ennui" s’est ensuite affaibli pour exprimer une certaine lassitude, un manque de goût qu’on prend aux choses. Et cela s’est encore affadi avec les expressions du genre "avoir des ennuis" ou bien "l’ennui c’est que..." Finalement, l’intitulé moral du sujet, la référence au vice et à la vertu, est assez approprié, tant l’ennui évoque le dégoût que les philosophes stoïciens puis chrétiens réprouvaient : "De là cet ennui, ce mécontentement de soi, ce va-et-vient d’une âme qui ne se fixe nulle part, cette résignation triste et maussade à l’inaction… cette oisiveté mécontente" disait Sénèque. Claude souligne aussi que l’ennui pourrait être considéré, comme l’affirmait une participante, comme "un luxe de riches", que ne peuvent s’offrir les gens pauvres. Par ailleurs, l’ennui serait une incapacité, dans laquelle on se complaît, à s’occuper, éloignée de l’"odium", cette oisiveté disponible aux autres et à soi-même, "une oisiveté que l’on arrive à remplir".

    Bruno parle de l’ennui au XIXe siècle comme le mal du siècle, un mal qui fait immédiatement référence à Madame Bovary de Flaubert ou au spleen de Charles Baudelaire. L’ennui, pendant cette période, est une conséquence de l’effervescence sociale et politique de la Révolution française puis de l’Empire napoléonien. La guerre semblerait être pour certains un fabuleux pourvoyeur d’activités empêchant l’ennui ! Gilles évoque à ce sujet André Malraux : dans les paramètres qui ont poussé l’intellectuel à s’engager dans la Guerre d’Espagne, n’y avait-il pas, pas pour cet enfant issu d’une bonne famille, l’envie de se sortir de l’ennui ? Claude revient sur le XIXe siècle et sur le phénomène socio-historique de l’ennui. Après les guerres napoléoniennes est venu le temps d’un certain vide pour les jeunes populations symbolisés par ces anciens soldats, ces demi-soldes sans travail et sans statut, tel le héros de Balzac, le colonel Chabert. Une génération de jeunes gens ayant baigné dans le mythe de Napoléon se retrouvent sous la Restauration puis la Monarchie de Juillet sevrés de leurs idées libérales : "Trois éléments partageaient donc la vie qui s’offrait alors aux jeunes gens. Derrière eux, un passé à jamais détruit, s’agitant encore sous ses ruines avec tous les fossiles des siècles de l’absolutisme. Devant eux, l’aurore d’un immense horizon, les premières clartés de l’avenir. Et entre ces deux mondes, quelque chose de semblable à l’océan qui sépare le vieux continent de la jeune Amérique, je ne sais quoi de vague et de flottant. Le siècle présent, en un mot, qui sépare le passé de l’avenir, qui n’est ni l’un ni l’autre et qui ressemble à tous deux à la fois et l’on ne sait tout. Voilà dans quel chaos il fallut choisir à la fois. Voilà ce qui se présentait à des enfants plein de forces et d’audaces, fils de l’Empire et petits-fils de la Révolution. Il leur restait donc le présent, l’esprit du siècle, ange du crépuscule qui n’est ni la nuit ni le jour. Un sentiment de malaise inexprimable commença donc à fermenter dans tous les jeunes cœurs, condamnés au repos par les souverains du monde, livrés aux cuistres de tout espèce, à l’oisiveté et à l’ennui. Les jeunes gens voyaient se retirer d’eux les vagues écumantes contre lesquelles ils avaient préparé leurs bras. Tous ces gladiateurs frottés d’huiles se sentaient au fond de l’âme une misère insupportable" (Confessions d’un Enfant du Siècle, 1836).

    Une participante revient sur l’étymologie latine et l’aspect péjoratif de l’ennui. Une obligation morale de l’Église a imposé pendant des siècles que l’ennui soit absolument combattu. Même aujourd’hui, le statut social se fait essentiellement grâce au travail. L’ennui viendrait d’une absence de sens lorsque l’on ne se situe plus par rapport au travail. Il viendrait également de la recherche d’un plaisir immédiat et durable dans l’activité à laquelle on se livre. C’est l’exemple de l’école et de l’ennui croissant des élèves. Il est dit à ce sujet que cet ennui a à voir avec une forme de paresse et de refus de l’effort. Le fait de laisser son esprit aller d’une pensée à une autre – zapper – encourage la "paresse". On peut préférer des activités ludiques, au détriment du savoir, de l’apprentissage et de l’effort. L’ennui, pour rester dans l’exemple scolaire, peut être une difficulté à se projeter et à comprendre que ce qui ne les intéresse pas peut être formateur.

    Pour Claire, la question posée pourrait être celle-ci : est-ce que la disposition à s’ennuyer ou à jouir de l’existence entraîne un vice ou une vertu ? De nature, est-ce que des êtres sont plus disposés à être curieux? Et d’autres personnes sont-ils condamnés à subir un ennui existentiel, un mal profond ? Est-ce que l’ennui peut être un vice ou un vertu s’il n’est pas volontaire ? De l’oisiveté, il est dit qu’en découlerait l’inactivité et le vice, mais l’oisiveté ne découle pas de l’ennui mais de la disposition à s’ennuyer. Est-ce que l’on est responsable de l’ennui que l’on ressent ?

    L’ennui peut peser, en effet, déclare une personne du public, alors que l’inactivité peut être positive dans le sens où elle peut permettre de méditer et de se tourner sur soi. L’ennui viendrait d’ailleurs, et nous serait imposé par autrui. La conscience de l’ennui, qu’il soit vice ou vertu, serait un premier pas pour s’en extraire, par la curiosité et les passions, qu’elles soient intellectuelles ou non. L’ennui serait une maladie de l’âme, parfois difficilement curable comme le montre l’exemple des maladies psychosomatiques chez des personnes se trouvant du jour au lendemain sans activité.

    À ce sujet, l’ennui semblerait être un état transitoire. Contrairement à l’oisiveté qui est plus ou moins voulue et aspire à se prolonger, l’ennui est quelque part provisoire : c’est par exemple l’enfant qui s’ennuie chez lui et qui attendent de ses parents qu’ils lui trouvent des jeux ou une activité. Cet état flou, transitoire, peut expliquer pourquoi l’ennui est si difficilement définissable. Cet "objet de haine" nous reste insaisissable d’autant plus qu’il n’est pas appelé à perdurer : l’élève qui s’ennuie en classe demande que le professeur lui donne une activité qui ne l’ennuie pas. Dans l’Enfer de Dante, il est question des indolents, ces être qui, après leur mort, ne sont pas condamnés à l’enfer, ni au paradis, mais ils doivent errer dans un vestibule – dans un monde entre-deux. Sans doute est-ce cela l’ennui : un no man’s land, une zone floue.

    Pour un autre intervenant, lorsque l’on est dans l’ennui, on tombe dans un abîme, dans lequel on tombe sur soi-même. L’ennui nous contraint à regarder à l’intérieur de nous, dans une introspection parfois difficile. On est dans une souffrance "psychiatrique", un vice dont on essaie de se sortir par une sorte" d’automédication. La vertu, qui est ce courage de s’en sortir, permet par contre de faire face au monde.

    Pour un participant, la question de la corrélation entre l’oisiveté (qui est désiré) et l’argent ne va pas de soi. Une intervenante répond que cette corrélation est réelle dans la littérature, l’ennui étant vu comme un privilège réservé aux gens aisés. Le concept d’ennui est bien lié, selon elle, à l’oisiveté. L’ennui, en tant qu’absence de désir, peut être assimilé à un néant intellectuel avec une intensité qui a été développée notamment par Tristan Garcia.

    L’ennui, considère Claude, est un manque d’être et la propension à l’ennui est plus importante chez les personnes aisées. Chez les stoïciens comme chez Pascal, l’ennui est le luxe des riches que l’on pourrait croire heureux. Alain critique cette complaisance par exemple lorsqu’il parle de cette "passion triste" : c’est pour lui "la peur des commencements", l’appréhension sur quoi cette nouvelle activité va déboucher et le manque d’aventurisme et d’audace. Schopenhauer, dit Claire, était très pessimiste et, selon lui, la souffrance était inhérente à l’humanité. Mais il y avait deux degrés de souffrances : la souffrance liée au désir d’obtenir quelque chose ; la deuxième, la pire, était celui d’assouvir ses désirs et ne plus rien vouloir. En cela, l’ennui peut être lié à l’argent.

    Comment combattre l’ennui ? La solution passerait par résoudre le problème de la solitude et de l’enfermement sur soi. Les activités numériques et les réseaux sociaux peuvent être considérés comme un enfermement sur soi-même, une conscience de soi cruelle et un révélateur de notre condition. Or, l’enfermement sur soi est valorisé par des philosophes, les stoïciens par exemple, au point que certains considèrent que l’ennui est à rechercher. Nietzsche est également cité : "Celui qui ne dispose pas des deux tiers de sa journée pour lui-même est un esclave, qu’il soit d’ailleurs ce qu’il veut : politique, marchand, fonctionnaire, érudit".

    Blaise Pascal, lui, parle non de l’ennui mais au contraire du divertissement. Pour lui, le divertissement est ce qui nous "détourne" (divertere) de la voie de la contemplation, d’une réflexion sur nous-même, de notre condition d’homme et aussi de la mort. Auteur pessimiste et chrétien, Pascal considère que l’ennui est cette capacité à se recueillir sur soi-même non dans un repli frileux mais dans une sorte de conscience de soi. Renversant la perspective traditionnelle, il dénonce le divertissement comme moyen de lutte contre un ennui considéré comme vice : "Quand je m’y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s’exposent dans la Cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. Un homme qui a assez de biens pour vivre, s’il savait demeurer chez soi avec plaisir n’en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d’une place. Mais quand j’y pense de plus près, j’ai trouvé qu’il y a une cause bien effective qui consiste dans le malheur naturel de nitre condition faible et mortelle, si misérable que rien en peut nous consoler lorsque nous y pensons de près." Pour Pascal, le divertissement serait cette activité frénétique où l’on se perd complètement, dans le jeu, la guerre, la chasse. Et finalement, on aime mieux "la chasse que la prise" : notre intérêt c’est la quête et non le résultat, si bien que lorsque l’on a eu ce que l’on désirait on est dans l’insatisfaction. "Ainsi s’écoule toute la vie. On cherche le repos en combattant quelques obstacles. Si on les a surmontés, le repos devient insurmontable car ou l’on pense aux misères qu’on a ou à celles qui nous menacent. Et quand on se verrait même assez à l’abri de toute part, l’ennui de son autorité privée ne laisserait pas de sortir au fond du cœur ou il a des racines naturelles, et de remplir l’esprit de son venin. Ainsi, l’homme est si malheureux qu’il s’ennuierait même sans aucune cause d’ennui, par l’état propre de sa complexion. Et il est si vain qu’étant plein de mille causes essentielles d’ennui, la moindre chose, comme un billard et une balle qu’il pousse, suffisent pour le divertir, D’où vient que cet homme qui a perdu depuis peu de mois son fils unique et qui, accablé de procès et de querelles, était ce matin si troublé, n’y pense plus maintenant. Ne vous en étonnez pas : il est tout occupé à voir par où passera ce sanglier que les chiens poursuivent avec tant d’ardeur." Le divertissement est vu chez le philosophe comme une manière de se perdre et de ne pas réfléchir à soi-même.

    L’ennui serait une situation dérangeante (quand elle n’est pas une arme redoutable comme le montrerait, à sa manière, le livre de Vercors Le Silence de la Mer). L’ennui n’est sans doute ni un vice ni une vertu mais un entre-deux comme le montrait à sa manière Dante. Ce serait aussi un moyen, sinon une arme, pour avancer dans la vie. C’est une période charnière provisoire et latente. On s’ennuie dans le monde et on s’ennuie au monde parmi les siens et autrui. L’oisiveté peut être un choix assumé ; l’ennui est par contre un ennui au sein du monde car on ne s’ennuie paradoxalement jamais seul. On attend des autres qu’ils nous "désennuisent" et qu’ils nous tendent la main pour se retrouver avec soi et se retrouver avec les autres. L’ennui est certes un désœuvrement mais c’est aussi une incapacité à donner un sens à sa vie et à chaque instant. Comment s’en sortir ? Ce serait d’accepter qu’il n’y ait pas un sens immédiat aux choses que l’on fait, que le plaisir ne soit pas là, ou bien savoir donner du prix à chaque instant.

    La duchesse de Choisel répondait ceci à Mme la Marquise du Deffand qui recevait notamment Diderot... dans ses "cafés philos" ! Celle-ci disait s’ennuyer mortellement. Voilà ce que lui écrivit son amie : "Savez-vous pourquoi vous vous ennuyez tant ma chère enfant ? C’est justement par la peine que vous prenez d’éviter, de prévoir, de combattre l’ennui. Vivez au jour la journée, prenez le temps comme il vient. Profitez de tous les moments et avec cela vous verrez que vous ne vous ennuierez pas. Si les circonstances vous sont contraires, cédez aux torrents et ne prétendez pas y résister."

    La séance se termine comme de coutume par le vote de la séance du 24 juin 2016, qui sera la dernière de la saison. Trois sujets sont proposés : "L’homme est-il un loup pour l’homme ?", "Les mots sont-ils des armes ?" et "Comment bien vieillir ?" Les participants votent à une large majorité pour le sujet "Les mots sont-ils des armes ?", qui sera discuté au cours de la séance du 24 juin 2016.

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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE "MÉMOIRE, MÉMOIRES..."

    Thème du débat : "Mémoire, mémoires... Cette mémoire qui nous construit, cette mémoire qui nous détruit" 

    Date : 30 novembre 2012 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée.

    brainphysiology.jpgPour ce café philosophique spécial intitulé "Mémoire, mémoires… Cette mémoire qui nous construit, cette mémoire qui nous détruit" entre 80 et 90 personnes étaient présentes. Pour l’occasion, Claire et Bruno étaient accompagnés de Jean-Dominique Paoli. 

    Bruno le présente : Jean-Dominique Paoli, ancien professeur agrégé en économie et gestion, consacre depuis plusieurs années son temps libre dans l’étude de la mémoire et dans son entraînement quotidien. Il précise qu’il n’est certes pas spécialiste mais qu’il souhaite partager ses connaissances et son expérience sur les formidables capacités cognitives du cerveau. Notre invité entend faire de cette séance du café philosophique de Montargis un moyen de montrer que n’importe qui peut "muscler" son cerveau (quoique le terme de "muscle" n’est pas approprié pour cette partie du corps humain) et que, surtout, les petits accidents de la vie quotidienne (la perte d’un trousseau de clés ou celle d’un nom) ne sont pas dramatiques. Il s’agit également, ajoute Bruno, d’un café philo qui entendra rendre hommage au cerveau, mal connu, de taille modeste (1 % environ de la masse corporelle) mais puissamment irrigué : 20 à 25 % de notre sang passe par le cerveau !

    Puisque nous sommes dans le cadre d’une animation philosophique, en ce début de séance, Claire propose au public de faire fonctionner ses méninges en citant de mémoire une liste de vingt philosophes qu’ils ont pu retenir. Cette liste est inscrite sur un tableau: 

    Nietzsche (n°1), Platon (n°2), Spinoza (n°3), Bergson (n°4), Kierkegaard (n°5), Schopenhauer (n°6), Descartes (n°7), Lavarède (sic) (n°8), Pascal (n°9), Kant (n°10), Teilhard de Chardin (n°11), Épicure (n°12), Sartre (n°13), Husserl (n°14), Socrate (n°15), Confucius (n°16), Alain (n°17), Marx (n°18), Montaigne (n°19), Lao Tseu (n°20).

    Jean-Dominique Paoli mémorise pendant quelques minutes cette liste tout en continuant de converser avec les participants - ce qui rend l'exercice particulièrement difficile. Puis le tableau est retourné et caché. 

    IMG_2337.JPGJean-Dominique ne cache pas que l’utilisation de nos jours de la mémoire pose problème : alors que les maladies invalidantes – type Alzheimer – ont tendance à nous inquiéter, tout se passe comme si nous nous désintéressions de nos capacités mnémoniques. Il y a une explication à cela : notre vie quotidienne est de plus en plus riche d’instruments qui facilitent notre vie quotidienne – téléphones portables, Internet, moteurs de recherche, répertoires électroniques, etc. – au risque de rendre notre cerveau dépendant de ces machines. Combien sommes-nous à ignorer jusqu’à notre propre numéro de téléphone ? L’objet de cette séance sera donc nous ouvrir les yeux sur l’importance de cette mémoire. 

    Il est d’ailleurs remarquable de constater que même chez étudiants et les adolescents, les plus à même d’utiliser la mémoire – voire de bien l’utiliser étant donné les qualités optimales de leur cerveau à leur âge –, cette faculté est inhibée. Qui n’a pas connu, les veilles d’examens, l’expérience de l’angoisse à l’idée que toutes les connaissances que l’on a mémorisées vont disparaître devant une copie blanche ? Il existe pourtant des moyens de gérer sa mémoire, réagit Jean-Dominique Paoli, tout en concédant que le stress (bien compréhensible dans le cas d’un examen) est délétère pour le cerveau. Ce dernier n’est jamais aussi efficace que lorsqu’il travaille dans le plaisir et le "politiquement incorrect". À ce sujet, il est frappant, remarque notre intervenant non sans humour, que parmi les premiers mots appris par les jeunes enfants figurent en bonne place le "vocabulaire du "pipi-caca" !

    Rebondissant sur l’intervention d’une participante, il est entendu, dit Claire, que le sujet de ce soir entend parler de la mémoire personnelle, même si les concepts de mémoire historique ou de mémoire familiale ne sont pas déconnectés du sujet qui nous occupe, sujet qui mériterait à lui seul bien d’autres débats...

    IMG_2332.JPGJean-Dominique Paoli définit la mémoire en la montrant comme multiple et plurielle. Une différence est faite entre mémoire rétrograde et de mémoire antérograde (la mémoire antérograde est la mémoire qui acquiert les informations nouvelles alors que la mémoire rétrograde celle qui a conservé les informations passées).

    Maintenir ces souvenirs acquis n’est cependant pas garantir leur perpétuation intacte et exacte. Nous nous construisons grâce à notre passé autant que nous reconstruisons ce passé ! Nos souvenirs sont perpétuellement revus, réexaminés, voire "reliftés". Bruno prend pour exemple une anecdote tragique narrée par Boris Cyrulnik dans son autobiographie récente Sauve-toi, la vie t’appelle (éd. Odile Jacob, 2012). Ce spécialiste de la résilience garde le souvenir de son arrestation avec ses parents le 18 juillet 1942. Alors qu’il n’a que cinq ans, il est enfermé dans la synagogue de Bordeaux. Une infirmière le dissimule sous un matelas où gît déjà une femme mourante, ce qui le sauvera de la mort. Or, la mémoire de l’enfant conserve le souvenir d’un soldat allemand entrant dans la synagogue. Pendant des années, Boris Cyrulnik a été persuadé que ce militaire avait vu le petit garçon mais qu’il n’avait rien dit pour ne pas le dénoncer – par humanité. Ce n’est que plus tard qu’il apprendra la vérité crue : le "soldat bienveillant" n’a en réalité pas vu l’enfant mais, tombant sur la femme mourante, il lui a lancé : "Qu’elle crève ici ou ailleurs, ce qui compte c’est qu’elle crève". Tout se passe comme si la mémoire du jeune enfant avait reconstruit un souvenir afin de rendre son passé plus supportable. Sa santé psychique était sans doute à ce prix. 

    Même s’il est peu abordé au cours de cette séance, l’oubli fait partie de nos capacités cognitives : "Il est possible de vivre presque sans souvenir et de vivre heureux, comme le démontre l'animal, mais il est impossible de vivre sans oublier" affirme Nietzsche. Plus tard, Sigmund Freud a démontré que l’oubli est indispensable pour rendre notre vie psychique saine et stable. Parmi ces oublis, étudiés par le plus célèbre des psychanalystes, figurent en bonne place les actes manqués et les lapsus.

    Parler de mémoire, dit Jean-Dominique Paoli, c’est avoir en tête que sa compréhension est relativement récente. Pendant très longtemps, son étude s’est cantonnée aux réflexions de philosophes (Cicéron, s. Augustin ou Malebranche pour ne citer qu’eux). Est-ce à dire que cette faculté a été déconsidérée ? Non : pendant des centaines d’années, l’ars memoriae faisait partie des matières enseignées sous l’Antiquité (chez Platon ou Cicéron par exemple, cf. cet extrait de texte de Platon) comme sous l’époque médiévale (pour aller plus loin, lire ce document en ligne).

    IMG_2339.JPG

    Depuis trente ans environ, l’arrivée et le développement de l’imagerie médicale (nombre de personnes se souviennent de l’événement que constituait il y a quelques années l’investissement dans tel ou tel hôpital d’un appareil IRM) a bouleversé notre connaissance du cerveau. Aujourd’hui, il est possible de suivre en temps réel l’activité du cerveau, ce qui laisse augurer pour les années à venir des progrès fulgurants dans la connaissance de cet organe hors du commun.

    Qu’est-ce que la mémoire ? Blaise Pascal résume en disant qu’"elle est nécessaire à toutes les opérations de l’esprit". Et pas seulement de l’esprit : elle régit notre motricité ("Les jambes, les bras sont pleins de souvenirs engourdis" dit Marcel Proust) autant que nos capacités cognitives, y compris celles les plus enfouies. D’emblée, pour un tel sujet, on se situe dans un vocabulaire en miroir : 

    Mémoire / cerveau

    |

    Psychisme / physiologique

    |

    Conscient / inconscient

    La mémoire à court terme est chargée de trier des informations provenant des cinq sens : visuelles, auditives, olfactives, gustatives et tactiles. Ce tri est constant et quasi instantané. Sans cesse renouvelé, il est nécessaire au bon fonctionnement de notre psychisme. J’ai un numéro de téléphone à composer. Mon cerveau enregistre ce numéro momentanément. À peine tapé au clavier, j’ai déjà oublié ce numéro, du moins si sa mémorisation ne m’est pas utile. C’est l’hippocampe qui gère ce tri et qui procède soit à l’élimination, soit à la conservation de cette information. Dans ce cas, celle-ci est en quelque sorte étiquetée et rangée à l’intérieur de mon cerveau pour une éventuelle réutilisation.

    Qui décide du tri ? En principe, dit encore Jean-Dominique Paoli, l’inconscient décide de ce qui doit être éliminé ; le conscient décide de son côté ce que l’on doit conserver dans la mémoire à long terme.

    Il y a cependant une nuance de taille : l’inconscient peut décider seul de conserver l’information lorsqu’elle s’accompagne d’une émotion. L’amygdale, structure par laquelle toutes les émotions passent, donne alors une injonction à l’hippocampe. L’inconscient joue son rôle à plein, au point que la personne ignore cette conservation d’information.

    Ce n’est que fortuitement que ce souvenir pourra se réveiller et se révéler à la personne. Claire cite Henri Bergson, théoricien de la mémoire involontaire : "La mémoire (...) n’est pas une faculté de classer des souvenirs dans un tiroir ou de les inscrire sur un registre... En réalité le passé se conserve de lui-même, automatiquement."

    Mais, ajoute notre invité, qui mieux que Marcel Proust a parlé de notre mémoire dans son œuvre fleuve À la Recherche du Temps perdu ? La "madeleine de Proust" est l’exemple parfait pour parler de cette procédure mentale de mémoire involontaire :

    "Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce goût c'était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l'heure de la messe), quand j'allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m'offrait après l'avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m'avait rien rappelé avant que je n'y eusse goûté ; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d'autres plus récents ; peut-être parce que de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s'était désagrégé ; les formes - et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, sous son plissage sévère et dévot - s'étaient abolies, ou ensommeillées, avaient perdu la force d'expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir." (Proust, Du côté de chez Swann, 1913)

    Ce célèbre texte lu par Bruno rend compte de manière admirable comment un souvenir peut rester à jamais enfoui dans la mémoire si rien ne vient le réveiller. 

    IMG_2325.JPGUn aspect important à souligner est encore le rôle de la mémoire dans la compréhension du langage. La mémoire à court terme permet de mémoriser le début d’une phrase de manière à ce que l’on en comprenne la fin.

    En fin de compte, que deviennent ces informations une fois stockées ? Nous avons dit qu’elles pouvaient passer dans la mémoire à long terme soit grâce à un acte conscient de la mémorisation, soit suite à une procédure inconsciente en présence d’une émotion. Elles peuvent aussi disparaître purement et simplement. Toutefois, on pourra les retrouver en reconstituant le contexte. Là encore, la notion de tri est centrale car il faut laisser la place aux millions d’informations qui assaillent la mémoire à court terme.

    S’agissant des petits troubles de la mémoire, faut-il s’en inquiéter ? Où sont mes clés ? Mes lunettes ? Que suis-je venu faire dans cette pièce ? Si je refais le chemin géographique, trouverai-je la réponse ? Rien n’est moins sûr… Suis-je en train de perdre la mémoire ? C’est grave, docteur ? Ce sont autant de situations – les plaintes mnésiques – qui inquiètent. Il convient de se rassurer : les professionnels consultés au sujet de la mémoire considèrent que tant qu’il y a plainte mnésique il n’y a pas de réel problème puisque la personne est consciente de ses défaillances.   

    Ces oublis, certes gênants dans la vie quotidienne, ne sont que des problèmes mineurs liés au fonctionnement de la mémoire à court terme d’une part et à un manque de concentration et à des gestes machinaux d’autre part : lorsque l’on pose ses clés, un geste machinal, la mémoire à court terme élimine l’information dans les secondes qui suivent. Cela n’a a priori pas de rapport avec une maladie neurodégénérative.

    À ce stade du débat et après près d’une heure d’explication, Bruno propose de mettre Jean-Dominique Paoli à l’épreuve. Les participants avaient en début de séance listé 20 noms de philosophes. Ces noms, Jean-Dominique parvient devant le public à les retrouver, qui plus est dans l’ordre où ils ont été donnés :

    Nietzsche (n°1), Platon (n°2), Spinoza (n°3), Bergson (n°4), Kierkegaard (n°5), Schopenhauer (n°6), Descartes (n°7), Lavarède (n°8), Pascal (n°9), Kant (n°10), Teilhard de Chardin (n°11), Épicure (n°12), Sartre (n°13), Husserl (n°14), Socrate (n°15), Confucius (n°16), Alain (n°17), Marx (n°18), Montaigne (n°19), Lao Tseu (n°20). 

    Il a suffi d’une poignée de minutes à notre invité pour mémoriser – dans l’ordre et sans avoir cessé son intervention ! – cette liste ardue, composée qui plus de noms peu courants. Ce travail de mémorisation s’appuie sur des aides mnémotechniques : des personnages facilement identifiables (les Chinois Confucius ou Lao Tseu ou bien encore Montaigne, le plus célèbre des Bordelais), de noms mis en scène ("Platon assiste à un banquet"), d’anecdotes sur tel ou tel personnage (Nietzsche, ses relations avec Richard Wagner et le dévoiement de certaines de ses théories – le Surhomme – récupérées par l’idéologie nazie) ou de jeux de mots (chope-> Schopenhauer !)... N’oublions pas que le cerveau n’aime rien de mieux que le politiquement incorrect ! L’intervenant précise l’importance, à la condition d’être en état de relâchement, du travail de son inconscient, lequel a enregistré les informations en arrière-plan et les restitue de manière quasi automatique. (Claire et Bruno témoignent d’ailleurs que bien après cette séance, jusqu’à trois jours plus tard, cette liste a pu être récitée parfaitement par notre intervenant, la mémoire s’étant consolidée). 

    IMG_2328.JPGJean-Dominique Paoli tient à montrer que cette performance n'est pas exceptionnelle et que tout un chacun peut parvenir à entraîner sa mémoire de la même façon. Une condition essentielle est d’adopter un mode de vie saine, en incluant le sport (la marche quotidienne pour notre invité) et en excluant drogues et alcool. Celui-ci insiste également sur une autre notion, que viennent corroborer plusieurs participants du public (dont un médecin) : l’importance du lâcher prise que nos sociétés contemporaines tendent à gommer. L’utilisation de plus en plus fréquente de la sophrologie – si elle est bien pratiquée par des personnes compétentes et qualifiées – peut être un outil intéressant d’aide à ce lâcher prise. (pour en savoir plus, rendez-vous sur cette page consacrée à la sophrologie). Il existe enfin des procédés mnémotechniques connus et facilement trouvables sur l’Internet.

    La séance se termine par la communication de l’adresse mail de Jean-Dominique Paoli. Il se déclare prêt à renseigner les personnes qui sont intéressées. Claire et Bruno le remercient une nouvelle fois pour son intervention brillante au cours de cette séance spéciale du café philosophique qui aura été, pour l’occasion, moins riche en débat mais particulièrement instructive.  

    Claire et Bruno fixent rendez-vous pour le prochain débat qui aura lieu le 21 décembre 2012. Des mouvements apocalyptiques ayant fixé la fin du monde à cette date, ce n’est pas sans malice que le café philosophique de Montargis a choisi de consacrer sa prochaine séance à ce sujet : "Catastrophe ! La fin du monde ? La peur peut-elle être bonne conseillère ?" Il ne reste plus qu’à espérer, conclut Bruno, que ce jour-là nous serons suffisamment de survivants – et nous le fêterons devant un verre ! – pour mener notre débat sur ce sentiment ancestral et universel qu’est la peur…

    Pour aller plus loin dans ce débat, lire aussi l'interview de Jean-Dominique Paoli.

    Pour en savoir plus sur la mémoire, voir cette bibliographie

    Photos de Bernard Croissant, avec son aimable autorisation


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  • COMPTE RENDU DE LA DERNIÈRE SÉANCE

    Thème du débat : "Peut-on vraiment être en vacances ?" 

    Date : 6 juillet 2012 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée.

    Cette séance vient clôturer la troisième saison du café philosophique de Montargis. Avant de prendre ses quartiers d’été, le café philo propose un sujet consacré aux… vacances. Pour cette séance, un buffet froid nous était généreusement offert par la Brasserie du centre commercial de la Chaussée. Merci à Marc !

    Avant de commencer le débat, Claire tient à faire une parenthèse sur l’épreuve de philosophie du baccalauréat. Après avoir rappelé les sujets (lien ici) qui avaient été proposés aux élèves de Terminale (dont plusieurs sur le travail, un thème traité lors d’une séance du "Café philo passe le bac"), elle félicite les Lycéens présents ce vendredi soir pour leurs résultats excellents. Elle s’en réjouit d’autant plus que plusieurs de ces jeunes bacheliers, non contents d’être venus à plusieurs reprises assister aux séances du café philosophique de Montargis, ont co-animé en plus le débat "Peut-on être jeune et heureux ?"

    Le débat de ce soir commence par un tour de table autour de la question de ce soir : "Peut-on vraiment être en vacances ?" Le terme "vraiment" n’est pas sans importance, ajoute Claire : il sous-entendrait toute la difficulté pendant une certaine période de se mettre en vacances, en retrait. Est-ce réellement possible ? Est-ce également souhaitable ? Bruno ajoute que l’étymologie du mot "vacances" n’est pas anodine : mot d’origine latine, vacans signifie "néant", un mot dont est issue singulièrement le terme "vacance" pour désigner, par exemple, "la vacance du pouvoir". Partir en vacances signifierait se mettre délibérément à l’écart de la société : est-ce une posture réservée à quelques-uns ?

    Dès lors, les "vacances" désignent d'abord le moment - ou la période - non travaillés, durant lesquels le vacancier n'a rien à faire. Plusieurs participants rejettent dès le début cette idée. Selon eux, les vacances ne sont pas faites de "néant" mais d'abord d'une rupture par rapport au quotidien, d'un changement de rythme. "Les vacances, affirme l'un d'eux, c'est tout d'abord faire la même chose qu'en week-end mais en prenant d'avantage le temps." 

    Vacances = néant ?

    Être en vacances reviendrait donc avant tout à savourer ce qui, le reste de l'année, se fait dans l'urgence. Ainsi, une participante suggère que les vacances permettent souvent, en prenant le temps, de se reposer, de se ressourcer même, en faisant un bilan de la période les précédant et revenir plein de résolutions pour la suivante.  En citant le vacancier tout juste revenu de congé vantant ses vacances devant ses collègues, un participant affirme que les vacances sont aussi une mode et une manière de se "situer" socialement. Les vacances sont d'ailleurs devenues un business, plusieurs entreprises spécialisées dans ce domaine étant florissantes. Dans ce sens, ces entreprises cherchent d'ailleurs à se spécialiser dans "une vision" des vacances, chacune définissant ce qu'elles entendent par là. Et alors, lesquelles sont-elles dans "le vrai" ?

    Pour beaucoup, ce n'est pas forcément le sable blanc et les cocotiers qui signifient les vacances, "les vraies". Par contre, il est important, voire primordial, de sortir de chez soi, d'en partir. "Pour être en vacances il faut y partir !" affirme l'un d'entre nous. Une participante suggère alors une définition des vacances : se libérer de ses tracas quotidien, de ses habitudes, faire peau neuve. 

    Liberté est sans doute le maître mot qui définirait nos "chères vacances". Chacun se fait son propre idéal de cette période : pour certains, vacances riment avec dépaysement et voyages ; pour d’autres, sortir quelques kilomètres de chez soi et planter sa tente dans un coin proche et familier constitue déjà une coupure bénéfique. Pour d’autres encore, obligés à voyager toute l’année pour des raisons professionnelles, "partir" en vacances c’est au contraire "rester" chez soi et profiter de ses proches. Certains enfin choisissent au contraire de profiter de ces vacances pour s’éloigner de la famille et des enfants afin de se retrouver seuls.

    Oui, chacun a sa propre lecture de ce temps mais, sans nul doute, ce temps doit être avant tout un temps de liberté, de rupture et de changement de rythme social, biologique ou familial. Rupture et non pas néant, comme le suggérerait le mot vacans latin.

    Au vu de ces interventions, il apparaît que limiter les vacances à la simple récompense d’un travail serait trop simple. Alors qu’une participante avoue son plaisir ineffable de profiter de vacances alors qu’elle est à la retraite, une autre dit comprendre la soif de vacances que peut ressentir un demandeur d’emploi, sans activité professionnelle.

    Sans aucun doute, ceux-ci, parce que le souci de leur situation sociale les taraude jour après jour, non seulement "peuvent" se mettre en vacances quelques temps mais le "doivent" sans doute pour leur santé. 

    "L’oisiveté est la mère de la philosophie"  

    Les vacances sont considérées sans doute à tort comme un temps de farniente et de nonchalance. Voire, répond un participant : c’est oublier les tâches qu’attendent un vacancier : préparation pratique, bagages, caravanes ou tentes à planter pour certains, voyages harassants en voiture. Être en vacances n'est assurément pas une mince affaire ! Chacun peut également relater des souvenirs de vacances aux corvées bien plus nombreuses que de coutume : locations aux conforts spartiates ou matériels électroménagers frustres voire inexistants. Une participante fait un sort à une autre idée reçue : celle de vacances que l’on réserverait exclusivement à la vie familiale, gage de vacances "réussies". La réalité peut être moins rose. Plusieurs personnes s’interrogent : partir en vacances n’est-ce pas d’abord se retrouver - égoïstement - soi-même plutôt qu’autrui, même si cela peut être au détriment d’un(e) conjoint(e) ou d'enfants, obstacles à cette période conçue comme une plage de liberté ?

    Le café philosophique de ce soir permet en outre une confrontation – non dénuée de taquineries – entre, d'une part, des adultes désireux de s’affranchir des contraintes de l’éducation de leurs progénitures pendant le temps des vacances et, d'autre part, des jeunes présents ce soir en quête de liberté pour eux-mêmes durant cette période (aventureuse s’il en est) qu’ils attendent avec impatience après leur année scolaire. Cette discussion est la marque sans doute d’une nouvelle pierre d’achoppement entre deux générations qui, finalement, ont d’abord soif de se faire comprendre mutuellement : un adulte peut-il être en vacances au milieu des contraintes eu égard à leur rôle de parents et un jeune peut-il l’être de son côté lorsque la sphère familiale le bride et le contraint pendant sa période de vacances ? Nous voyons que la soif de liberté est toujours au centre de ce "besoin" de vacances !

    Une participante s’interroge ensuite sur ce "néant" (vacans) évoqué plus tôt : cette rupture pendant les vacances ne serait-elle pas propice, bien plus qu’au farniente ou à la distraction, à un repli constructif sur soi-même ? Quelle meilleure période, propice à la lenteur et au calme, pour réfléchir, être dans l’introspection, philosopher ? Bruno va dans ce sens, ajoutant qu’en un sens, depuis des siècles, les philosophes se sont intéressés aux vacances, ou plus exactement à l’oisiveté. Ainsi, selon Thomas Hobbes,  "L’oisiveté est la mère de la philosophie" alors que Søren Kierkegaard affirme que "l'oisiveté, loin d'être la mère du mal, est plutôt le vrai bien."

     

    C’est sur cette exigence d’accomplissement dans l’oisiveté que se termine le débat proprement dit de cette dernière séance de la saison du café philosophique de Montargis. Bruno conclut par deux citations. La première de Marcel Proust : "Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux" et la seconde de la conférencière Patricia Fripp :"Il est étonnant de voir que les gens passent plus de temps à préparer leurs prochaines vacances que leur avenir." 

    Cette séance se termine par un désormais classique du café philo : un blind-test consacré à la philosophie et en particulier aux séances de cette saison 3. Voici les questions et les réponses de ce jeu :

    1. Qui a affirmé que la principale qualité pour un Président est "de ne pas cligner des yeux ?" Réponse : Barack Obama (cf. lien vers la séance correspondante)

    2. Que signifie "éduquer" ?  Réponse : Guider, conduire vers : littéralement rendre autonome (cf. lien vers la séance correspondante)

    3. Qui a dit : que "l’on peut s’opposer [au tyran] tout de même ainsi qu’à tout autre qui envahirait de force le droit d’autrui" ?   Réponse  : John Locke (cf. lien vers la séance correspondante)

    4. Qui a dit : "Avoir beaucoup vu et ne rien avoir c’est avoir les yeux riches et les mains pauvres" ?  Réponse  : Shakespeare (Comme il vous plaira, As You Like It) (cf. lien vers la séance correspondante)

    5. Qui a estimé que l’étonnement, l’une des conséquences du hasard, est la première étape de la philosophie ?  Réponse  : Platon (cf. lien vers la séance correspondante)

    6. Qui a dit : "Rien de grand dans le monde ne s’est accompli sans passion" ?  Réponse  : Hegel (cf. lien vers la séance correspondante)

    7. Au sujet de quelles institutions avons-nous philosopher en février dernier ?  Réponse  : l’école (cf. lien vers la séance correspondante)

    8. Qui a dit : "Mieux vaut changer mes désirs plutôt que l’ordre du monde" ? Réponse : Descartes (cf. lien vers la séance correspondante)

    9. Sur quel document public se sont appuyés Claire et Bruno pour le débat "Qu’est-ce qu’un bon Président ?"  Réponse  : un sondage (cf. lien vers la séance correspondante)

    10. Dans quelle mesure peut-on dire que l’homme heureux est forcément un chanceux ?  Réponse : "bon-heur" = "bonne fortune" (cf. lien vers la séance correspondante)

    hessel.jpg11. Durant le débat de décembre, quel "ennemi de la société" risque, si on n’y prend garde, d’être réduit à sa situation matérielle et ainsi de se voir dénier le statut de personne humaine ?  Réponse  : le riche (cf. lien vers la séance correspondante)

    12. Qui a dit : "(En politique) La fin justifie toujours les moyens" ?  Réponse  : Machiavel (cf. lien vers la séance correspondante)

    13. Qui a affirmé que la passion doit être l’instrument de la raison ?  Réponse  : Hegel (cf. lien vers la séance correspondante)

    14. Combien y a t il eu de séances du café philo durant cette 3ème saison ?  Réponse  : 8 (24 depuis le début) 

    La gagnante repart avec l’essai de Hessel et Morin, Le Chemin de l'Espérance

    La prochaine séance aura lieu le vendredi 28 septembre 2012. Les participants votent en majorité pour ce sujet : "Prendre son temps est-ce le perdre ?

    Claire et Bruno clôturent cette séance par des remerciements aux personnes qui les ont accompagnées durant cette saison et adressent une nouvelle fois un merci particulier au propriétaire de la Brasserie du centre commercial de la Chaussée pour son soutien comme pour le buffet qu'il a offert aux participants de ce soir. 

    Bonnes vacances à tous !

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  • EN ATTENDANT LE COMPTE-RENDU...

     Cela a-t-il encore un sens de philosopher aujourd’hui ?

    Le sens de la philosophie semble être de donner un sens … à la vie. Cette vie qui semble par définition contradictoire : quel sens quelque chose qui ne peut que devenir néant peut-il avoir ?

    La philosophie a toujours été une réflexion, une critique pourrait-on dire. Une critique de ce que nous sommes, ou plutôt de ce que nous faisons de nous : la manière du philosopher est donc, par définition, une remise en question (le « je ne sais qu’une chose, que je ne sais rien » du premier philosopher Socrate). Il s’agit donc de commencer par se remettre en cause, en question, mais pour construire une idée bien à soi, un soi unique qui me définisse et qui me construise. Il ne s’agit pas de se contenter de remettre en question, il faut en effet, pour que la critique soit efficace, qu’elle se fasse dialectique, c’est-à-dire qu’elle soit dépassée par un moment positif.

    Chaque philosophie est singulière car elle est la construction d’une personne, de sa définition (Sartre). Et chaque philosophie étant singulière, on trouve autant de philosophie que de philosophes. Tout penseur s’inscrit en effet comme singulier et surtout en rupture d’avec ses homologues. Dès lors, la philosophie ne possède pas un sens, mais doit plutôt s’apparenter à une orientation, une direction : philosopher c’est orienter sa vie vers une considération de soi et du monde, considération qui se veut introspective tout autant que rétrospective, mais qui entend également se charger de la construction d’un avenir. Philosopher c’est ainsi décider de soi. La réflexion doit donc s’allier intimement avec l’action : la philosophie est alors morale de vie.

    Et pourtant, et pourtant… Qui peut prétendre aujourd’hui avoir sa propre philosophie, savoir où il va et pourquoi il y va ? Qui peut même prétendre prendre le temps de philosopher ? Les philosophes ne sont-ils pas devenus des farfelus érudits que seule une élite consulte, et encore, pour entretenir sa tour d’ivoire (Kierkegaard) ?

    N’est-il pas plus aisé d’en rester aux prêts à penser délivrés par les médias, les politiques, la famille, les amis même ?

    Est-il seulement possible de philosopher au sens où nous l’avons décrit ci-avant ? Est-il possible, aujourd’hui, de ne pas suivre le mouvement, de construire sa propre définition, indépendamment de la société, des médias, des politiques, de la famille, des amis ?

    Si nous pouvons répondre par l’affirmative à cette question (à voir) quel sens (au sens Sartrien) cette réflexion et orientation auraient-elles ? Avancer à contre-courant ou en marge n’est-ce pas me condamner ? Me condamner à errer seul, à ce qu’on me considère comme un fou voire un homme dangereux pour la société. Et si nous faisions tous ce travail … à quelle vie le philosopher ne nous mène-t-il pas : le solipsisme résigné pour seule consolation ?

    Alors, à quoi sert-il de philosopher ? 

    Bientôt, sur ce site, le compte-rendu du café philo de Montargis qui était consacré à cette question.

     

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"Tous les hommes recherchent d’être heureux; cela est sans exception; quelques différents moyens qu’ils y emploient, ils tendent tous à ce but ” [Blaise Pascal]