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  • Ils ont dit, au sujet de ma liberté

    " Nous délibérons sur les choses qui dépendent de nous et que nous pouvons réaliser." [Aristote]

    "La liberté, c'est l'indépendance de la pensée." [Épictète]

    "La vraie liberté est de pouvoir toute chose sur soi." [Montaigne]

    "Au reste, il est si évident que nous avons une volonté libre, qui peut donner son consentement ou ne pas le donner, quand bon lui semble." [René Descartes]

    "La liberté est le droit de faire ce que les lois permettent." [Montesquieu]

    "J'appelle libre une chose qui est et agit par la seule nécessité de sa nature ; contrainte, celle qui est déterminée par une autre chose à exister et à agir d'une certaine façon déterminée." [Baruch Spinoza]

    "Telle est cette liberté humaine que tous se vantent de posséder et qui consiste en cela seul que les hommes ont conscience de leurs appétits et ignorent les causes qui les déterminent." [Baruch Spinoza]

    "Les hommes se trompent en ce qu'ils pensent être libres." [Baruch Spinoza]

    “Que les gens sont absurdes ! Ils ne se servent jamais des libertés qu'ils possèdent, mais réclament celles qu'ils ne possèdent pas ; ils ont la liberté de pensée, ils exigent la liberté de parole.” [Sören Kierkegaard]

    "Je est un autre. Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute. Cela m’est évident : j’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute : je lance un coup d’archet : la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d’un bond sur la scène." [Arthur Rimbaud]

    “C’est par la grâce de Dieu que nous avons ces trois précieuse choses : la liberté de parole, la liberté de penser et la prudence de n’exercer ni l’une ni l’autre.” [Mark Twain]

    "Le domaine de la liberté commence là où s’arrête le travail déterminé par la nécessité." [Karl Marx]

    "On ne peut enfermer un homme dans ses actes, ni dans ses oeuvres ; ni même dans ses pensées, où lui-même ne peut s'enfermer, car nous savons par expérience propre et continuelle que ce que nous pensons et faisons à chaque instant n'est jamais exactement nôtre ; mais tantôt un peu plus, tantôt un peu moins." [Paul Valéry]

    "Dans le cours des siècles, la science a infligé à l'égoïsme naïf de l'humanité deux graves démentis. La première fois, ce fut lorsqu'elle a montré que la terre, loin d'être le centre de l'univers, ne forme qu'une parcelle insignifiante du système cosmique dont nous pouvons à peine nous représenter la grandeur. Cette première démonstration se rattache pour nous au nom de Copernic, bien que la science alexandrine ait déjà annoncé quelque chose de semblable. Le second démenti fut infligé à l'humanité par la recherche biologique, lorsqu'elle a réduit à rien les prétentions de l'homme à une place privilégiée dans l'ordre de la création, en établissant sa descendance du règne animal et en montrant l'indestructibilité de sa nature animale. Cette dernière révolution s'est accomplie de nos jours, à la suite des travaux de Ch. Darwin, de Wallace et de leurs prédécesseurs, travaux qui ont provoqué la résistance la plus acharnée des contemporains. Un troisième démenti sera infligé à la mégalomanie humaine par la recherche psychologique de nos jours qui se propose de montrer au moi qu'il n'est seulement pas maître dans sa propre maison." [Sigmund Freud]

    "Le dandy se rassemble, se forge une unité, par la force même du refus. Dissipé en tant que personne privée de règle, il sera cohérent en tant que personnage." [Albert Camus]

    “Que préfères-tu, celui qui veut te priver de pain au nom de la liberté ou celui qui veut t’enlever ta liberté pour assurer ton pain ?" [Albert Camus]

    "L’idée qui sort de ces contes, c’est la prédestination, que des théologiens mirent plus tard en doctrine ; et cela s’exprime ainsi : la destinée de chacun est fixée quoi qu’il fasse. Ce qui n’est point scientifique du tout." [Alain]

    "C’est ainsi que nous vivons ; à chaque instant nous échappons à un malheur parce que nous le prévoyons ; ainsi ce que nous prévoyons, et très raisonnablement, n’arrive pas." [Alain]

    "Je n’espère rien, je ne crains rien, je suis libre" [Níkos Kazantzákis]

    "Quand un homme se sacrifie lui-même, il dépasse en grandeur la Divinité, car comment Dieu, infini et tout-puissant, pourrait-il faire le sacrifice de Lui-même? Tout au plus peut-il sacrifier son Fils Unique." [Somerset Maugham]

    "En fait, nous sommes une liberté qui choisit, mais nous ne choisissons pas d'être libres : nous sommes condamnés à la liberté.” [Jean-Paul Sartre]

    "Il y a au moins un être chez qui l'existence précède l'essence, un être qui existe avant de pouvoir être défini par un aucun concept... Et cet être c'est l'homme." [Jean-Paul Sartre]

    "En me choisissant, je choisis l'homme." [Jean-Paul Sartre]

    "La première démarche de l’existentialisme est de mettre l'homme en possession de ce qu'il est et de faire reposer sur lui la responsabilité totale de l’existence." [Jean-Paul Sartre]

    "Un homme n'est rien d'autre qu'une série d'entreprises... Il est la somme, l'organisation, l'ensemble des relations qui constituent ces entreprises." [Jean-Paul Sartre]

    "La liberté est une, mais elle se manifeste diversement selon les circonstances. A tous les philosophes qui s'en font les défenseurs, il est permis de poser une question préalable : à propos de quelle situation privilégiée avez-vous fait l'expérience de votre liberté ? C'est une chose, en effet, d'éprouver qu'on est libre sur le plan de l'action, de l'entreprise sociale ou politique, de la création dans les arts, et autre chose de l'éprouver dans l'acte de comprendre et de découvrir." [Jean-Paul Sartre]

    "Une liberté qui ne s'emploie qu'à nier la liberté doit être niée.” [Simone de Beauvoir]

    "J’ai traité le déterminisme physique de cauchemar. C’est un cauchemar parce qu’il affirme que le monde entier, avec tout ce qu’il contient est un gigantesque automate, et que nous ne sommes rien d’autre que des petits rouages, ou des sous-automates dans le meilleur des cas." [Karl Popper]

    "Nous naissons déterminés et nous avons une petite chance de devenir libres" [Pierre Bourdieu]

    "Mais que peut valoir la vie, si la première répétition de la vie est déjà la vie même ? C'est ce qui fait que la vie ressemble toujours à une esquisse." [Milan Kundera]

    "La liberté de pensée est absolue ou elle n'est rien." [Luc Ferry]

    "L'homme est cet être qui peut se résumer lui-même après s'être formé en jouant avec le hasard." [Peter Sloterdijk]

    "Quiconque dit "je" cherche à s'illusionner sur lui-même." [Peter Sloterdijk]

    "Nous sommes des produits pédagogiques semi-finis qui doivent mener seuls leur production à son terme." [Peter Sloterdijk]

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  • Camus : la révolte du dandy

    "Le dandy crée sa propre unité par des moyens esthétiques. Mais C'est une esthétique de la singularité et de la négation. "Vivre et mourir devant un miroir", telle était, selon Baudelaire, la devise du dandy. Elle est cohérente, en effet. Le dandy est par fonction un oppositionnel. Il ne se maintient que dans le défi. La créature, jusque-là, recevait sa cohérence du créateur. À partir du moment où elle consacre sa rupture avec lui, la voilà livrée aux instants, aux jours qui passent, à la sensibilité dispersée. Il faut donc qu'elle se reprenne en mains. Le dandy se rassemble, se forge une unité, par la force même du refus. Dissipé en tant que personne privée de règle, il sera cohérent en tant que personnage. Mais un personnage suppose un public ; le dandy ne peut se poser qu'en s'opposant. Il ne peut s'assurer de son existence qu'en la retrouvant dans le visage des autres. Les autres sont le miroir. Miroir vite obscurci, il est vrai, car la capacité d'attention de l'homme est limitée. Elle doit être réveillée sans cesse, éperonnée par la provocation. Le dandy est donc forcé d'étonner toujours. Sa vocation est dans la singularité, son perfectionnement dans la surenchère. Toujours en rupture, en marge, il force les autres à le créer lui-même, en niant leurs valeurs. Il joue sa vie, faute de pouvoir la vivre. Il la joue jusqu'à la mort, sauf aux instants où il est seul et sans miroir. Être seul pour le dandy revient à n'être rien. Les romantiques n'ont parlé si magnifiquement de la solitude que parce qu'elle était leur douleur réelle, celle qui ne peut se supporter. Leur révolte s'enracine a un niveau profond, mais du Cleveland de l'abbé Prévost, jusqu'aux dadaïstes, en passant par les frénétiques de 1830, Baudelaire et les décadents de 1880, plus d'un siècle de révolte s'assouvit à bon compte dans les audaces de "l'excentricité". Si tous ont su parler de la douleur, c'est que, désespérant de jamais la dépasser autrement que par de vaines parodies, ils éprouvaient instinctivement qu'elle demeurait leur seule excuse, et leur vraie noblesse...

    Dans ses formes conventionnelles, le dandysme avoue la nostalgie d'une morale. Il n'est qu'un honneur dégradé en point d'honneur. Mais il inaugure en même temps une esthétique qui règne encore sur notre monde, celle des créateurs solitaires, rivaux obstinés d'un Dieu qu'ils condamnent. À partir du romantisme, la tâche de l'artiste ne sera plus seulement de créer un monde, ni d'exalter la beauté pour elle seule, mais aussi de définir une attitude. L'artiste devient alors modèle, il se propose en exemple : l'art est sa morale. Avec lui commence l'âge des directeurs de conscience. Quand les dandys ne se tuent pas ou ne deviennent pas fous, ils font carrière et posent pour la prospérité. Même lorsqu'ils crient, comme Vigny, qu'ils vont se taire, leur silence est fracassant."

    Albert Camus, L'Homme révolté (1951)

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  • Ils ont dit, au sujet de l'identité française

    "Toute la Gaule est divisée en trois parties, dont l'une est habitée par les Belges, l'autre par les Aquitains, la troisième par ceux qui, dans leur langue, se nomment Celtes, et dans la nôtre, Gaulois. Ces nations diffèrent entre elles par le langage, les institutions et les lois." [César]

    "Le 15 février, Louis et Charles se réunirent dans la ville autrefois appelée Argentaria, et maintenant Strasbourg, et là ils se prêtèrent réciproquement les serments que nous allons rapporter, Louis en langue romane, et Charles en langue tudesque." [Nithard]

    "On dit que l’homme est un animal sociable. Sur ce pied-là, il me paraît qu’un Français est plus homme qu’un autre : c’est l’homme par excellence, car il semble être fait uniquement pour la société. " [Montesquieu]

    "Je te parlais l’autre jour de l’inconstance prodigieuse des Français sur leurs modes. Cependant il est inconcevable à quel point ils en sont entêtés : ils y rappellent tout ; c’est la règle avec laquelle ils jugent de tout ce qui se fait chez les autres nations : ce qui est étranger leur paraît toujours ridicule. Je t’avoue que je ne saurais guère ajuster cette fureur pour leurs coutumes avec l’inconstance avec laquelle ils en changeant tous les jours." [Montesquieu]

    "Mais au moins on peut uniformer le langage d'une grande Nation de manière que tous les citoyens qui la composent puissent sans obstacle se communiquer leurs pensées." [Abbé Grégoire]

    "À la fin du dix-huitième siècle, la France était encore divisée en trente-deux provinces. Treize parlements y interprétaient les lois d’une manière différente et souveraine. La constitution politique de ces provinces variait considérablement. Les unes avaient conservé une sorte de représentation nationale, les autres en avaient toujours été privées. Dans celles-ci on suivait le droit féodal ; dans celle-là on obéissait à la législation romaine. Toutes ces différences étaient superficielles et pour ainsi dire extérieures." [Alexis de Tocqueville]

     

    "Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n'en font qu'une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L'une est dans le passé, l'autre dans le présent. L'une est la possession en commun d'un riche legs de souvenirs ; l'autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l'héritage qu'on a reçu indivis." [Ernest Renan]

    "L'Europe a un lieu de naissance. Je ne songe pas, en termes de géographie, à un territoire, quoi qu’elle en possède un, mais à un lieu spirituel de naissance, dans une nation ou dans le coeur de quelques hommes isolés et de groupes d'hommes appartenant à cette nation." [Edmund Husserl]

    "Il n’y a pas d'orgueil à être français. Nous aimons trop La gloire." [Georges Bernanos]

    "Il n'existe pas de race française. La France est une nation, c'est-à-dire une œuvre humaine, une création de l'homme; notre peuple [...] est composé d'autant d'éléments divers qu'un poème ou une symphonie." [Georges Bernanos]

    "Nous ne ferons rien en effet pour l'amitié française, si nous ne nous délivrons pas du mensonge et de la haine. Dans un certain sens, il est bien vrai que nous n'en sommes pas délivrés. Nous sommes à leur école depuis trop longtemps." [Albert Camus]

    "Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France." [Charles de Gaulle]

    "Ce ne sont pas seulement les Juifs, c'est la France aussi qui est atteinte et frappée par ces résultats abjects de la politique de collaboration. Trahir ses lois traditionnelles d'hospitalité politique, accepter pour elle-même et pour ses propres lois l'ignominie bestiale du racisme nazi, livrer les Juifs étrangers accueillis chez elle depuis 1935 comme dans une terre humaine et fidèle, livrer même ceux-là qui ont combattu pour elle et dans son armée au cours de la présente guerre, jamais dans l'histoire infamie pareille n'a été imposée à la France." [Jacques Maritain]

    "Il y a une identité de la France à rechercher, avec les erreurs et les succès possibles, mais en dehors de toute position politique partisane. Je ne veux pas qu’on s’amuse avec l’identité." [Fernand Braudel]

    "Je crois que le thème de l'identité française s'impose à tout le monde, qu'on soit de gauche, de droite ou du centre, de l'extrême gauche ou de l'extrême droite. C'est un problème qui se pose à tous les Français." [Fernand Braudel]

    "Il y a une identité de la France à rechercher, avec les erreurs et les succès possibles, mais en dehors de toute position politique partisane. Je ne veux pas qu’on s’amuse avec l’identité... L’identité de la France est incompréhensible si on ne la replace pas dans la suite des événements de son passé, car le passé intervient dans le présent…" [Fernand Braudel]

    "Pour le pire ou pour le meilleur, nous avons épousé notre siècle : les industries, les villes tentaculaires, la fin des paysans, l'informatique." [Raymond Aron]

    "Un Français ? un homme qui s'interroge sur l'Homme, en français." [Albert Jacquard]

    "Que je le veuille ou non, j’ai des identités multiples. Je suis homme et pas femme (…) Je suis vieux (…) Je suis professeur (…) Je suis aussi français." [Alfred Grosser]

    "On peut admettre que la République, qui est une idée, soit une et indivisible. Mais si la France, qui est un bouquet multicolore, devait l'être à son tour, on s'embêterait à mourir. On doit la démultiplier, la déplier pour lui rendre tonus et couleurs. La France, je ne puis l'envisager que sur le modèle de ces disques optiques, le rotorelief à la Duchamp." [Régis Debray]

    "La Marseillaise dans son intégrité est donc un grand hymne où sont associées Nation, République, universalisme, liberté, dans une intensité frémissante qui est justement celle de l'an I, de Valmy, du moment fondateur de la France républicaine et du moment paroxystique de la défense de la liberté nationale. Le premier couplet porte cette marque. Il est remémorateur, commémorateur, régénérateur." [Edgar Morin]

    "Je pense que la France est le seul pays où l’on respecte encore l’esprit, et qui soit accoutumé aux opinions contradictoires." [Adam Gopnik]

    "A quels critères un peuple se reconnaît-il ? On en discute. Mais on ne doute pas de l'existence de la nation: en l'occurrence, c'est la France." [Claude Lefort]

    "Si la diversité, en effet, est la valeur suprême, il faut que l'école permette, au plus tôt, à chacun d'être reconnu, de décliner son identité, d'afficher et d'épanouir sa différence." [Alain Finkielkraut]

    "On s'intégrait autrefois à un projet et à une culture. La France de Montaigne, de Diderot, de Condorcet, de Chateaubriand, et du colonel Picquart était une nation à laquelle on pouvait "s'attacher par l'esprit et le cœur aussi fortement que par des racines", selon la belle expression d'Emmanuel Levinas… le message, désormais, c'est le métissage. En guise de projet, la France n'a rien d'autre à offrir que le spectacle de sa composition : la formule "black-blanc-beur" remplace l'ancien modèle d'intégration, la diversité tient lieu de culture." [Alain Finkielkraut]

    "l'histoire de l'État républicain en France, avec ses épisodes de lâcheté et d'héroïsme, de l'affaire Dreyfus à la Résistance, et du Manifeste des 121 au procès de Bobigny, ne manque pas d'illustrations du processus par lequel les conditions substantielles de l'obéissance à la loi se trouvent refondées à travers le refus d'accepter les décisions iniques de l'autorité politique ou judiciaire." [Etienne Balibar]

    "Derrière le mythe d’une République unique et singulière, identique par-delà ses métamorphoses, drapée dans son immaculée dignité, il y eut des Républiques différentes, voire contraires." [Daniel Bensaïd]

    "[Le multiculturalisme] est la seule bonne réponse. [...] Le métissage est la vérité de ce qui fait l'identité nationale française." [Michel Onfray]

    "Les Français sont toutefois plus attachés à leur culture que racistes à proprement parler." [Samuel Huntington]

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  • Camus : éloge de la France pacifique

    1003950-Albert_Camus.jpg"Nous ne ferons rien en effet pour l'amitié française, si nous ne nous délivrons pas du mensonge et de la haine. Dans un certain sens, il est bien vrai que nous n'en sommes pas délivrés. Nous sommes à leur école depuis trop longtemps. Et c'est peut-être la dernière et la plus durable victoire de l'hitlérisme que ces marques honteuses laissées dans le coeur de ceux mêmes qui l'ont combattu de toutes leurs forces. Comment en serait-il autrement ? Depuis des années, ce monde est livré à un déferlement de haine qui n'a jamais eu son égal. Pendant quatre ans, chez nous-mêmes, nous avons assisté à l'exercice raisonné de cette haine. Des hommes comme vous et moi, qui le matin caressaient des enfants dans le métro, se transformaient le soir en bourreaux méticuleux. Ils devenaient les fonctionnaires de la haine et de la torture. Pendant quatre ans, ces fonctionnaires ont fait marcher leur administration : on y fabriquait des villages d'orphelins, on y fusillait des hommes en pleine figure pour qu'on ne les reconnaisse pas, on y faisait entrer les cadavres d'enfants à coups de talon dans des cercueils trop petits pour eux, on y torturait le frère devant la sœur, on y façonnait des lâches et on y détruisait les plus fières des âmes. Il paraît que ces histoires ne trouvent pas créance à l'étranger. Mais pendant quatre ans il a bien fallu qu'elles trouvent créance dans notre chair et notre angoisse. Pendant quatre ans, tous les matins, chaque Français recevait sa ration de haine et son soufflet. C'était le moment où il ouvrait son journal. Forcément, il est resté quelque chose de tout cela.

    Il nous en est resté la haine. Il nous en est resté ce mouvement qui l'autre jour, à Dijon, jetait un enfant de quatorze ans sur un collaborateur lynché, pour lui crever le visage. Il nous en est resté cette fureur qui nous brûle l'âme au souvenir de certaines images et de certains visages. À la haine des bourreaux, a répondu la haine des victimes. Et les bourreaux partis, les Français sont restés avec leur haine en partie inemployée. Ils se regardent encore avec un reste de colère.
    Eh bien, c'est de cela que nous devons triompher d'abord. Il faut guérir ces cœurs empoisonnés. Et demain, la plus difficile victoire que nous ayons à remporter sur l'ennemi, c'est en nous-mêmes qu'elle doit se livrer, avec cet effort supérieur qui transformera notre appétit de haine en désir de justice. Ne pas céder à la haine, ne rien concéder à la violence, ne pas admettre que nos passions deviennent aveugles, voilà ce que nous pouvons faire encore pour l'amitié et contre l'hitlérisme."

    Albert Camus, "Discours à la Mutualité" (1945), in Défense de l'Intelligence (1965)

    Voir également ce lien : http://www.niooz.fr/camus-eloge-de-la-france-pacifique-cafe-philosophique-de-montargis-11129041.shtml

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  • Ils ont dit, au sujet de l'ennui

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    "De là cet ennui, ce mécontentement de soi, ce va-et-vient d’une âme qui ne se fixe nulle part, cette résignation triste et maussade à l’inaction… cette oisiveté mécontente." [Sénèque]

    "Mais le plaisir arrivé à son plus haut point s'évanouit; il ne tient pas une grande place, c'est pourquoi il la remplit vite; puis vient l'ennui, et après un premier élan le plaisir se flétrit." [Sénèque]

    "Celui qui connaît l'art de vivre avec soi-même ignore l'ennui." [Érasme]

    "Quand je m’y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s’exposent dans la Cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre." [Blaise Pascal]

    "Tout le malheur des hommes vient d’une chose, qui est de ne pas savoir demeurer au repos dans une chambre." [Blaise Pascal]

    "Le repos devient insupportable par l’ennui qu’il engendre. Il en faut sortir et mendier le tumulte." [Blaise Pascal]

    "Ennui. Rien n'est si insupportable à l'homme que d'être dans un plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide." [Blaise Pascal]

    "Le bonheur abrège le temps, le plaisir lui donne des ailes, l'ennui le rend long." [La Rochefoucauld]

    "L'ennui est entré dans le monde par la paresse." [Jean de La Bruyère]

    "La philosophie nous met au-dessus des grandeurs, mais rien ne nous met au-dessus de l'ennui." [Madame de Maintenon]

    "L'ennui naquit un jour de l'uniformité." [Antoine Houdar de la Motte]

    "Aimer à lire, c'est faire un échange des heures d'ennui que l'on doit avoir en sa vie contre des heures délicieuses." [Montesquieu]

    "Le travail éloigne de nous trois grand maux : l'ennui, le vice et le besoin" [Voltaire]

    "La vie n'est que de l'ennui ou de la crème fouettée." [Voltaire]

    "Ah ! dignité, fille de l'orgueil et mère de l'ennui." [Jean-Jacques Rousseau]

    "L ‘oisiveté, en tant qu’oisiveté, est la mère de tous les maux, au contraire, c’est une vie vraiment divine lorqu’elle ne s’accompagne pas d’ennui." [Søren Kierkegaard]

    "L'ennui n'est pas le moindre de nos maux ; il met à la longue sur les figures une véritable expression de désespérance." [Arthur Schopenhauer]

    "N'importe ! Elle n'était pas heureuse, ne l'avait jamais été. D'où venait donc cette insuffisance de la vie, cette pourriture instantanée des choses où elle s'appuyait ?" [Gustave Flaubert]

    "Qui ne sait pas peupler sa solitude, ne sait pas non plus être seul dans une foule affairée." [Charles Baudelaire]

    "Les passions font moins de mal que l'ennui, car les passions tendent toujours à diminuer, tandis que l'ennui tend toujours à s'accroître." [Jules Barbey d’Aurevilly]

    "Chasser l'ennui à tout prix est vulgaire, comme de travailler sans plaisir." [Friedrich Nietzsche]

    "Celui qui ne dispose pas des deux tiers de sa journée pour lui-même est un esclave, qu’il soit d’ailleurs ce qu’il veut : politique, marchand, fonctionnaire, érudit." [Friedrich Nietzsche]

    "L’ennui fait le fond de la vie, c’est l’ennui qui a inventé les jeux, les distractions, les romans et l’amour." [Miguel de Unamuno]

    "Ce que certains appellent l'ennui n'est que de la lassitude; ou bien ce n'est qu'une sorte de malaise ; ou bien encore, il s'agit de fatigue. Mais l'ennui, s'il participe en effet de la fatigue, du malaise, de la lassitude, participe de tout cela comme l'eau participe de l'hydrogène et de l'oxygène dont elle se compose." [Fernando Pessoa]

    "La plupart de nos ennuis sont notre création originale." [Paul Valéry]

    "Il y a deux richesses ; celle qui laisse assis ennuie ; celle qui plait est celle qui veut des projets encore et des travaux, comme est pour le paysan un champ qu’il convoitait, et dont il est enfin le maître, car c’est la puissance qui plaît, non point au repos, mais la puissance en action. L’homme qui ne fait rien n’aime rien." [Alain]

    "Qui n’a point de ressources en lui-même, l’ennui le guette et bientôt le tient." [Alain]

    "C'est toujours par l'ennui et ses folies que l'ordre social est rompu." [Alain]

    "L'ennui est une sorte de jugement d'avance." [Alain]

    "J'ai compris alors qu'un homme qui n'aurait vécu qu'un seul jour pourrait sans peine vivre cent ans dans une prison. Il aurait assez de souvenirs pour ne pas s'ennuyer. Dans un sens, c'était un avantage." [Albert Camus]

    "Si l'on est d'accord pour considérer la vie avec ennui, alors seulement on peut se comporter comme de vieux amis." [Lao She]

    "L'ennui est un problème vital pour le moraliste , puisque sa crainte a causé au moins la moitié des péchés de l’Humanité." [Bertrand Russell]

    "L’idée que les pauvres puissent avoir des loisirs a toujours choqué les riches." [Bertrand Russell]

    "Je n’écris plus le livre. C’est fini, je ne peux plus écrire. Qu’est-ce que je vais faire de ma vie ? Rien. Exister." [Jean-Paul Sartre]

    "J'ai dit que je me suis toujours ennuyé; j'ajoute que c'est depuis un certain temps relativement récent que je suis arrivé à comprendre avec une clarté suffisante ce qu'est réellement l'ennui." [Alberto Moravia]

    "Le seul argument contre l'immortalité est l'ennui." [Emil Michel Cioran]

    "Avoir des ennuis désennuie" [Robert Sabatier]

    "Il y a trois catégories d'ennui: l'ennui passif (la jeune fille qui danse et baille); l'ennui actif (les amateurs de cerfs-volants); et l'ennui en révolte (la jeunesse qui brûle les voitures et cassent les vitrines)" [Milan Kundera]

    "L'ennui est lié à la réflexion, et toute réflexion tend à perdre de vue le monde. Les distractions perturbent la réflexion, mais cela reste un phénomène passager. Le travail se révèle souvent moins ennuyeux que les distractions." [Lars Fr. H. Svendsen]

    "Né de l'oisiveté comme le vice, l'ennuie donne souvent la main à son frère." [Joseph Sanial-Dubay]

     

    "Pour un monde de jouissances à gagner, nous n’avons à perdre que l’ennui." [Raoul Vaneigem]

    "Nous ne voulons pas d'un monde où la certitude de ne pas mourir de faim s'échange contre le risque de mourir d'ennui." [Raoul Vaneigem]

     

     

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  • Camus : Meursault et l'ennui

    25081942.jpg"Après le déjeuner, je me suis ennuyé un peu et j’ai erré dans l’appartement. Il était commode quand maman était là. Maintenant il est trop grand pour moi et j’ai dû transporter dans ma chambre la table de la salle à manger. Je ne vis plus que dans cette pièce, entre les chaises de paille un peu creusées, l’armoire dont la glace est jaunie, la table de toilette et le lit de cuivre. Le reste est à l’abandon. Un peu plus tard, pour faire quelque chose, j’ai pris un vieux journal et je l’ai lu. J’y ai découpé une réclame des sels Kruschen et je l’ai collée dans un vieux cahier où je mets les choses qui m’amusent dans les journaux. Je me suis, aussi lavé les mains et, pour finir, je me suis mis au balcon."

    Albert Camus, L'Etranger (1942)

     

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  • Compte-rendu du café philosophique de Montargis : "De quoi sommes-nous responsables ?"

    Thème du débat : "De quoi sommes-nous responsables?" 

    Date : 2 octobre 2015 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée

    Responsabilite_image.jpgBruno commence cette soirée et cette 51e séance par présenter aux 80 personnes présentes la nouvelle équipe qui s'est constituée après le départ de Claire Durand pour raisons personnelles. Bruno présente les deux animateurs qui vont l'accompagner pour cette première séance : d'abord, Gilles Poirier, un des plus fidèles du café philo, qui a suivi les séances depuis sa création. L'autre personne qui animera le premier débat de cette septième saison est Claire Bailly, qui a découvert récemment l'animation de la Chaussée et s'est lancée dans cette aventure. Pascal Weber, toujours fidèle au café philo, complète l'équipe de ce soir.

    Pour lancer le débat, un premier participant parle du titre de la séance "De quoi sommes-nous responsables ?" Cette question en appelle d'autres : "Comment philosopher et comment relativiser ? Comment définir la philosophie que l'on emprunte ? Comment définir le champ d'idée ?" Pour aller plus loin, un autre intervenant souhaite poser la question de la responsabilité d'un individu vis-à-vis d'une société avec ses lois ou vis-à-vis de son éthique propre.

    A ce sujet, Claire souhaite faire une distinction entre responsabilité civile et responsabilité morale. La responsabilité civile a ses limites, vis-à-vis de la loi : ce qui est légal et ce qui ne l'est pas. Il s'agit d'une responsabilité unique. La responsabilité morale est une notion abstraite car elle est propre à chaque individu. Elle déborde sur le champ de la conscience : quelqu'un va se sentir responsable d'un acte alors qu'une autre personne face à un même acte, ne se sentira pas responsable car elle n'a ni la même conscience, ni les mêmes valeurs.

    no-yolo-11-other-life-lessons-from-the-twilight-zone-source-twilightzone2frame-tumblr-483308.jpgGilles souhaite s'arrêter sur les définitions de la responsabilité (Le Robert) : "Qui doit réparer les dommages qu'il a causés par sa faute... Qui doit subir le châtiment par la loi". Responsable est à la fois un substantif et un adjectif. La deuxième acception est : "Qui doit rendre des comptes de ses actes ou de ceux d'autrui en vertu de la morale admise" La troisième signification est :"Qui est auteur, qui est la cause volontaire de quelque chose et en porte la responsabilité morale." La quatrième variante : celui qui est "chargé de", celui qui prend les décisions dans une organisation. La cinquième acception : "Qui est la cause et la raison suffisante de quelque chose". Et la sixième, qui est plus récente, est issue du terme anglais "responsible", à savoir "raisonnable", "réfléchi, "qui mesure les conséquences de ses actes, qui a une attitude raisonnable."

    Dans la notion de responsabilité il pourrait également être question d'instinct. Mes comportements pourraient être conditionnés par ces instincts qui mettent d'emblée la question de la responsabilité en questionnement. 

    Nous pourrions être responsables de tout ce que nous entreprenons, est-il encore dit. Nous sommes à 100 % responsables de ce que nous entreprenons si nous entreprenons à 100 % cette chose. Je peux être responsable d'un examen que je passe mais je ne suis pas à 100 % responsable de son résultat. Certains critères m'échappent qui sont de la responsabilité d'une tierce personne. Un autre exemple est pris : celui des accidents de la route qui peuvent être autant dû à des négligences et une forme d'irresponsabilité qu'à des facteurs autres qui me dédouaneraient, ou bien me donneraient quelques circonstances atténuantes. Pour cet intervenant, "tout le malheur du monde est le manque d'auto-responsabilité", à force de toujours chercher "les limites vis-à-vis d'autrui". Le contournement de la loi et le judiciaire utilisé à mauvais escient aurait tendance à permettre à tel ou tel de se déresponsabiliser vis-à-vis de la loi commune à tous.

    obsolete_man_twilight.pngÀ travers ces interventions, dit Bruno, il apparaît que la notion de responsabilité est une notion vaste et sinueuse qui nous amène dans beaucoup de directions différentes : responsabilités vis-à-vis des autres, vis-à-vis de soi-même. Bruno revient au cœur de la question posée ce soir. La phrase "De quoi sommes-nous responsables ?" nous met en accusation. C'est une notion injonctive : la responsabilité a beaucoup à voir avec le pénal, alors que la responsabilité est beaucoup plus vaste. Bruno cite l'exemple d'une œuvre marquante de la littérature : Le Procès de Franz Kafka, dans lequel le personnage principal, Joseph K. (que l'on peut du reste identifier à l'auteur) est accusé de quelque chose dont le lecteur ne saura rien (voir cet extrait). Désigné responsable (puis coupable), un procès se déroule dans une ambiance mystérieuse, procès qui aboutira à une fin tragique. La responsabilité est là : c'est une notion forte et écrasante. Or, il apparaît qu'aujourd'hui nous sommes responsables de tout et de rien. La responsabilité est très vaste, illimitée, mais en même temps, nous pouvons nous sentir à maints égards irresponsables de ce qui peut nous arriver. Un participant cite l'exemple de la famille qui induit une responsabilité à l'égard de ses enfants, de ses proches, de ses parents. La responsabilité est engagée dès lors qu'il y a un conflit. Les enjeux sociaux nous engagent, jusqu'au conflit : "Nous avons la responsabilité d'être un être humain". Mais être responsable, dans l'acception courate, c'est assumer sa liberté même si cela peut être difficile voire "chiant" ! Être responsable, ce serait "répondre" en conscience – plutôt que "réagir" – à une situation, fruit certainement d'un héritage plus ou moins imposant. 

    La responsabilité a souvent avoir, dit une intervenante, avec la notion de responsabilité civile et la notion de culpabilité. Or, être responsable ce n'est pas forcément être coupable (voir ce lien). Cela pervertit même le sens de responsabilité, qui doit contenir une acception "civilisatrice", tel le Petit Prince qui doit être responsable de sa rose car il l'a apprivoisée (Saint-Exupéry). Dans l'étymologie, le mot responsabilité vient de l'expression "répondre à" : on répond de nos choix plutôt qu'on les assume. C'est une philosophie personnelle qui nous engage face aux autres.

    9-21.jpgEncore faut-il que nous soyons de fait en état d'être responsables. Bruno évoque à ce sujet la psychanalyse. L'inconscient peut nous dicter via des lapsus, des actes manqués, des vérités qui nous dépassent. La psychanalyse tend depuis Freud à baliser le champ de cet inconscient qui nous contraint ("Le Moi n'est plus maître dans sa propre maison"). 

    L'homme a une conscience réfléchie, dit une autre intervenante, et la notion de choix est capitale pour comprendre celle de responsabilité. Il n'y a pas de responsabilité s'il n'y a pas de liberté et de choix. Claire fait un point étymologique sur le mot "responsabilité" qui vient du latin "respondere" qui veut dire "se porter garant de" et du mot "sponsio" qui veut dire "promesse". Donc, au final, la responsabilité est littéralement "assumer ses choix". Pour qu'il y ait responsabilité, il faut qu'il y ait deux fondements : la liberté et la conscience. Je dois donc me poser cette double question : est-ce que je suis libre de mon choix et est-ce que je suis conscient de mon choix ? Claire prend l'exemple de l'ivrogne et du somnambule. L'un et l'autre sont dans la rue, l'un est endormi et l'autre est ivre. Or, chacun fait tomber par inadvertance une personne dans l'eau qui se noie. La question à se poser est : sont-ils responsables ? Les deux personnes sont toutes les deux inconscientes, l'un à cause du sommeil, l'autre à cause de l'alcool. Or, c'est là que la notion de liberté prend son sens : l'ivrogne avait le choix de cette inconscience alors que le somnambule ne l'était pas. Parler de liberté nous renvoie à Sartre : L'homme est "condamné à être libre". Cette phrase apparaît de manière négative. La liberté n'est pas si douce. Elle est une angoisse d'avoir des choix constants à faire et de ne pas être acteurs des événements qui nous contraignent. N'être pas passifs nous impose. Nous sommes libres de faire nos choix. On ne naît pas libre, réagit une personne du public, mais nous avons la possibilité de le devenir. 

    Un intervenant intervient sur cette notion de responsabilité qui peut être à la fois enivrante (être responsable d'une entreprise, par exemple) et parfois vaine ("on n'est responsables de rien"), tant le déterminisme nous contraint. Nous agissons face à, la nécessité (Spinoza), en accord avec la mouvance sociale autour de nous, de notre passé et de notre héritage, d'autrui également. La responsabilité est une question dialectique.

    burgess-meredith-twilight-zone.pngBruno cite Épictète : "Il y a ce qui dépend de nous, il y a ce qui ne dépend pas de nous. Dépendent de nous l’opinion, la tendance, le désir, l’aversion, en un mot toutes nos œuvres propres ; ne dépendent pas de nous le corps, la richesse, les témoignages de considération, les hautes charges, en un mot toutes les choses qui ne sont pas nos œuvres propres." Bruno revient sur la notion de responsabilité juridique, déjà débattue : un tribunal civil ou pénal punit un acte commis, plutôt que putatif, comme le disait Hans Jonas : un acte doit être exécuté pour être puni.

    Pour un autre intervenant, l'histoire impose que la notion de responsabilité ait évolué avec te temps, en plus d'être tributaire de cultures différentes : on a pu parler de responsabilité imposée par le cosmos, puis sous l'angle des religions, avant d'apporter la conscience et la connaissance humaine avec la démocratie et le droit positif. Un intervenant parle de la notion d'héritage. Il se pourrait aussi que nous devions répondre de nos actions devant deux sortes de tribunaux : le civil (mais quelle est la légitimité d'un village mettant en accusant tel ou tel, comme dans le film Coup de Chaud ?) et notre conscience morale, si tant est que celle-ci n'a pas été "dégénérée", à l'exemple de ces marchands d'arme continuant leurs affaires sans état d'âme.

    Aux propos d'une dame parlant de la notion de responsabilité historique de la seconde guerre mondiale pesant sur les épaules des jeunes générations allemandes, Bruno pose la question de savoir si on peut différencier responsabilité individuelle et responsabilité collective. Pour un intervenant, les deux termes sont en interaction entre le je et le tu ou entre le nous et le vous. Cette notion de culpabilité collective, voire de péché originel, semblerait peser lourdement dans les consciences, comme si la culpabilité de nos aïeux devait être portée par les générations suivantes. Bruno cite le film Amnesia, qui raconte l'histoire d'une femme allemande qui refuse son passé, sa langue et sa culture, en raison de cette responsabilité collective insupportable. Or, cette notion semblerait inadéquate. Hannah Arendt, qui a suivi le procès d'Adolf Eichmann, établit que la responsabilité collective n'a aucun sens, et en tout cas elle n'est pas moralement établie si je n'ai pas accompli d'actes : "Deux conditions doivent être présentes pour qu'il y ait responsabilité collective : je dois être tenu pour responsable de quelque chose que je n'ai pas fait et la raison expliquant ma responsabilité doit être ma participation à un groupe (un collectif) qu'aucun acte volontaire de ma part ne peut dissoudre, c'est-à-dire une participation qui n'a rien à voir avec un partenariat commercial, que je peux dissoudre à volonté. La question de la "faute en groupe par complicité" doit être laissée en suspens parce que toute participation est déjà non déléguée. Cette forme de responsabilité est selon moi toujours politique, qu'elle prenne la forme ancienne où toute une communauté se juge responsable de ce que l'un de ses membres a fait ou bien si une communauté est tenue pour responsable de ce qui a été fait en son nom.

    Bm9rg7yCMAA9CXo.jpgClaire revient sur la responsabilité civile qui a pour principe de mettre une limite à nos actes afin de maintenir une certaine cohésion sociale, avec le risque de se déresponsabiliser en pointant du doigt autrui ou un groupe. Sartre disait ceci : "L'homme qui se croit déterminé se masque sa responsabilité". Comment alors, se demande Bruno, être responsable dans un monde complexe, multi-connecté avec beaucoup de choses qui nous échappent ? Pour une participante, le degré de responsabilisation n'est pas uniforme d'un individu à un autre, surtout dans un monde de plus en plus vaste, et avec des élites de plus en plus puissantes et souvent impunies. La contrainte sociale semblerait nous déresponsabiliser : "Soyez le changement que vous voudriez voir dans le monde" invitait Gandhi pour une prise de conscience générale. Seulement, "comment aimer un monde qui n'est pas aimable" et comment imposer sa responsabilité dans des sociétés où l'individu a du mal à se faire entendre ?

    De là, Gilles évoque le danger d'une déresponsabilisation sociale due à un amoncellement de lois. Le philosophe, sociologue et historien Cornelius Castoriadis (voir aussi ce lien) ne dit pas autre chose lorsqu'il stigmatise ce déficit en responsabilisation : "Il y a donc une contre-éducation politique. Alors que les gens devraient s’habituer à exercer toutes sortes de responsabilités et à prendre des initiatives, ils s’habituent à suivre ou à voter pour des options que d’autres leur présentent. Et comme les gens sont loin d’être idiots, le résultat, c’est qu’ils y croient de moins en moins et qu’ils deviennent cyniques." Le cynisme semblerait être un aboutissement à cette déresponsabilisation. Bruno rappelle que le cynisme vient du grec kunikos, chien : "ceux qui déchiquettent les opinions", qui se mettent à l'écart de la société - tel Diogène - par déception, indignation et apathie. 

    En tout état de cause, avance un autre intervenant, il semblerait que ce soit la responsabilité qui structure l'être humain, avec une obligation morale d'assumer ses actes. À ce sujet, un proverbe portugais dit ceci : "Nos malheurs entrent toujours par des portes que nous ouvrons". La notion de liberté et de choix est toujours présente. Cependant, penser que tous nos actes nous engagent et engagent la vie peut vite "rendre la vie impossible", et cela pourrait nous tétaniser. La philosophie pratique ne devrait-elle pas nous imposer une ataraxie, à la manière d’Épicure ? Sans doute, faudrait-il plutôt tenter de ne pas créer de malheur. "Un homme ça s'empêche" disait Albert Camus : pourquoi ne chercherions-nous pas, modestement, "à éviter de faire plutôt qu'à chercher à faire" ? 

    time-enough.pngUne personne du public revient sur l'acception religieuse de la responsabilité, en rappelant qu'il a été un moment question de péché originel. Elle fait référence à l'encyclique Laudato Si du pape François sur l'environnement et sur les conséquences de nos actions, et de celles des entreprises prévaricatrices du milieu naturel - non sans notre complicité. L'homme n'a pas à être un pion irresponsable, dit-elle encore, mais un "maillon intégré dans le système" pour évaluer le bout de la chaîne, qui sont les milliards d'êtres humains qui n'ont ni eau, ni nourriture, ni électricité. Ces propos, dit Bruno, font écho au philosophe Hans Jonas qui a écrit un ouvrage de référence, Le Principe Responsabilité (voir aussi ce lien)Jonas répondait, en quelque sorte, à cette citation provocatrice de David Hume : "Je peux préférer la destruction du monde à une égratignure sur mon doigt". Jonas pose le principe de responsabilité devant la nature, avec une nouvelle éthique. Le philosophe nous met face à des choix moraux. Devant le futur (même si le terme de "génération future" est mis à toutes les sauces), Jonas nous parle de la nécessité d'avoir peur. Une peur non pas aliénante mais qui devient valeur positive, source de connaissance plutôt que d'aveuglément (car "nous sommes responsables de notre ignorance", comme le dit un autre intervenant). Jonas parle de nouveaux impératifs catégoriques de la responsabilité : "Agis de telle sorte que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur terre ; agis de telle sorte que les effets de ton action ne soient pas des destructeurs pour la possibilité future d'une telle vie ; Ne compromet pas les conditions de la survie indéfinie de l'humanité sur terre..." Nous sommes face à une responsabilité individuelle pour faire des choix qui engagent l'humanité toute entière, en sachant que nous pouvons être responsables de nos inactions et de nos silences. L'injonction kantienne "Tu peux donc tu dois" se transforme chez Jonas en un "Tu dois donc tu peux"! (voir aussi ce lien)

    960.jpgL'engagement, on le voit, est au centre de cette notion de responsabilité. Gilles cite à ce sujet Toni Negri, qui s'adresse à chacun d'entre nous : "Chaque fois que l'on fait quelque chose, on en accepte la responsabilité. Cette action vit pour toujours dans l'éternité. Il n'y a pas de renvoi de responsabilité. Chacun de nous est responsable de sa singularité, de son présent, de l'intensité de sa vie, de la jeunesse et de la vieillesse qu'il y investit. Et c'est l'unique moyen d'éviter la mort. Il faut saisir le temps, le tenir, le remplir de responsabilité."

    Bruno considère en conclusion que derrière chaque responsabilité, il y a un acte, un choix, de courtes décisions que l'on prend à certains moments de notre vie. Ce sont des décisions pour autant capitales car elles mettent en jeu notre passé, celui de nos aïeux, celui de notre inconscient (assez peu évoqué au cours de cette séance), notre monde et autrui (l'existentialisme). Et ces enjeux nous conduisent à nous porter vers le monde, vers la transformation du monde, voire à le réparer comme le conceptualise la philosophie du Care (Carol Giligan, Michael Slote ou Sandra Laugier). La réparation est souvent évoquée dans le cadre judiciaire. Elle peut l'être dans le cadre environnemental, sociétal ou économique. C'est de l'ordre de notre responsabilité individuelle, l'individu étant devenue la norme dans nos sociétés car "de notre position de sujet, nous sommes toujours responsables" (Jacques Lacan). Êtres fondamentalement libres, nous sommes invités à nous engager, ce qui est une responsabilité écrasante, comme on peut le voir dans Le Procès de Kafka ou chez un personnage comme Hamlet. Pour autant qu'elle soit lourde, cette responsabilité est noble : "La responsabilité demande du courage parce qu'elle nous place à la pointe extrême de la décision agissante" (Vladimir Jankélévitch).

    La séance suivante aura lieu le vendredi 6 novembre à 19 heures. Il s'agira d'une séance exceptionnelle puisque le débat intitulé "Œil pour œil, dent pour dent", sur le thème de la vengeance, sera co-animé en présence de Catherine Armessen

     

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  • Ils ont dit, au sujet de la responsabilité

    orsay20.jpg"J'apparais aujourd'hui ce que je suis en fait : un criminel , issu de criminels" [Sophocle]

    "En menant une existence relâchée les hommes sont personnellement responsables d'être devenus eux-mêmes relâchés, ou d'être devenus injustes ou intempérants" [Aristote]

    "Il y a aussi, semble-t-il bien, une différence entre agir par ignorance et accomplir un acte dans l'ignorance" [Aristote]

    "Il y a ce qui dépend de nous, il y a ce qui ne dépend pas de nous. Dépendent de nous l’opinion, la tendance, le désir, l’aversion, en un mot toutes nos œuvres propres ; ne dépendent pas de nous le corps, la richesse, les témoignages de considération, les hautes charges, en un mot toutes les choses qui ne sont pas nos œuvres propres" [Épictète]

    "- Qui t’as dit que c’était ton affaire de pouvoir te promener sans en être empêché ? C’est ta volonté seule dont je dis qu’elle n’est pas empêchée ; mais dès que l’on a besoin du corps et de son concours, tu as depuis longtemps appris que ce n’était pas ton affaire. Soit encore cela. Quelqu’un peut-il te forcer à désirer contre ton gré ? – Personne" [Épictète]

    "Renoncer à sa liberté c’est renoncer à sa qualité d’homme, aux droits de l’humanité, même à ses devoirs" [Jean-Jacques Rousseau]

    "Agis de telle sorte que tu traites l'humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen" [Emmanuel Kant]

    "Devoir ! nom sublime et grand, toi qui ne renfermes rien en toi d'agréable, rien qui implique insinuation, mais qui réclames la soumission" [Emmanuel Kant]

    "Si les circonstances ne sont pas celles dont l'individu avait conscience et si l'objectivité comporte d'autres déterminations que celles qu'il prévoyait, l'homme moderne n'accepte pas l'entière responsabilité de ce qu'il a fait, il désavoue une partie de ce qu'il a réalisé, parce que, du fait de l'ignorance où il était des circonstances ou du fait de leur fausse appréciation, cette partie de son activité n'a pas été comme il la voulait, et il ne s'impute que ce qu'il savait et que ce qu'il a accompli intentionnellement en se basant sur ce savoir" [Hegel]

    "On dit volontiers : ma volonté a été déterminée par ces mobiles, circonstances, excitations et impulsions. Cette formule implique que je me suis comporté de façon passive. Mais, en réalité, mon comportement n'a pas été seulement passif : il a été actif aussi, et de façon essentielle, car c'est ma volonté qui assume telles ou telles circonstances comme mobiles, qui les fait valoir comme mobiles" [Hegel]

    "Tout ce qui augmente la liberté augmente la responsabilité" [Victor Hugo

    "Mais ces personnes n'interviennent ici que comme personnification de catégories économiques, comme porteurs de rapports de classe et d'intérêts déterminés" [Karl Marx]

    "Société : système ingénieux pour obtenir des bénéfices individuels sans responsabilité individuelle.” [Ambrose Bierce]

    "On peut dire qu'il y a trois qualités déterminantes qui font l'homme politique : la passion - le sentiment de la responsabilité - le coup d’œil" [Max Weber]

    "Socrate et Platon ont raison : quoi que l'homme fasse, il fait toujours le bien, c'est-à-dire ce qui lui semble bon (utile) suivant son degré d'intelligence, son niveau actuel de raison" [Friedrich Nietzsche]

    "Les profondes lois de la conservation et de la croissance exigent le contraire: que chacun s'invente sa vertu, son impératif catégorique" [Friedrich Nietzsche]

    "On voit donc à quel point la notion de responsabilité repose sur celle de causalité, c'est-à-dire de conformité à des lois (Gesetzmässigkeit) de nos actes volontaires" [Moritz Schlick]

    "Responsabilité. Une faute est ce qui est enfin puni. La conséquence mauvaise est la marque de la faute. L'homme qui manque du pied pèche contre son rythme, choit et se blesse" [Paul Valéry]

    “Presque toujours, la responsabilité confère à l’homme de la grandeur.” [Stefan Zweig]

    "Si un homme est conduit, par les lois de la nature, à faire ce qu'il fait, nous ne pouvons ni l'en approuver ni le blâmer, pas davantage que nous ne pouvons reprocher à une montre d'être en avance ou en retard" [Albert Camus]

    "Dans la vie, bien souvent, les responsabilités nous échappent, comme l'eau qu'on puise avec un panier percé." [Lao She]

    "C'est justement pour préserver ce qui est neuf et révolutionnaire dans chaque enfant que l'éducation doit être conservatrice, c'est-à-dire assurer “la continuité du monde" [Hannah Arendt]

    "J'ignore quand le terme de « responsabilité collective » est apparu pour la première fois, mais je crois pouvoir affirmer avec certitude que non seulement le terme mais aussi les problèmes qu'il implique doivent leur pertinence et l'intérêt général qu'ils attirent à des situations qui sont politiques, et non juridiques ou morales" [Hannah Arendt]

    "Quand quelqu'un dit qu'il se sent coupable non de ce qu'il a fait mais des actes de son père ou de son peuple, c'est en un sens seulement métaphorique et non en un sens personnel. (Moralement parlant, il est presque aussi mal de se sentir coupable quand on n'a rien fait de précis, que de se sentir innocent quand on est réellement coupable.)" [Hannah Arendt]

    "L'homme qui se croit déterminé se masque sa responsabilité." [Jean-Paul Sartre]

    "L'existentialiste ne croit pas à la puissance de la passion. Il ne pensera jamais qu'une belle passion est un torrent dévastateur qui conduit fatalement l'homme à certains actes, et qui, par conséquent, est une excuse. Il pense que l'homme est responsable de sa passion. L'existentialiste ne pensera pas non plus que l'homme peut trouver un secours dans un signe donné, sur terre, qui l'orientera ; car il pense que l'homme déchiffre lui- même le signe comme il lui plaît." [Jean-Paul Sartre]

    "Ce qui compte, c'est l'engagement total, et ce n'est pas un cas particulier, une action particulière, qui vous engage totalement" [Jean-Paul Sartre]

    "Ah monstre que je suis ! infortunées victimes ! est-il possible que j'aye fait cela, non ce n'est qu'un rêve ! ah ce n'est que trop vrai !" [Michel Foucault/Pierre Rivière]

    "Brusquement ce qui est tout bonnement donné, ce qui est pris comme allant de soi, ce à quoi on ne réfléchit jamais dans le but de l'action : qu'il y ait des hommes, qu'il y ait la vie, qu'il y ait un monde fait pour cela, se trouve placé sous l'éclairage orageux de la menace émanant de l'agir humain" [Hans Jonas]

    "La condition de la responsabilité est le pouvoir causal. L'acteur doit répondre de son acte : il est tenu responsable de ses conséquences et le cas échéant on lui en fait porter la responsabilité" [Hans Jonas]

    "Personne ne doit des comptes pour l'imagination impuissante des méfaits les plus atroces et les sentiments de culpabilité qui surgissent éventuellement ici sont tout aussi privés que le délit psychologique. Un acte doit avoir été exécuté ou du moins commencé à avoir été commis dans le monde (comme dans le complot). Et il reste vrai que l'acte réussi pèse plus lourd que l'acte raté" [Hans Jonas]

    "Le problème de la responsabilité, ce sont des suites qui n'ont pas encore fait leurs effets mais que l'on peut évaluer. Là intervient la deuxième idée de Jonas, à savoir qu'il faut tenir compte non seulement des dangers probables, mais aussi des dangers possibles" [Paul Ricoeur]

    "La désobéissance civile est une forme de responsabilité et appelle à davantage de responsabilités" [André Glucksmann]

     

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  • Camus : la responsabilité pénale

    obsolete.jpg"Si un homme est conduit, par les lois de la nature, à faire ce qu'il fait, nous ne pouvons ni l'en approuver ni le blâmer, pas davantage que nous ne pouvons reprocher à une montre d'être en avance ou en retard... La louange et le blâme, le châtiment en tant que vengeance ou paiement d'une dette sociale, n'ont pas leur place dans un système qui considère l'homme comme appartenant à l'univers naturel et qui admet par conséquent que son caractère comme ses actes découlent de ces lois. Devant toute situation donnée, l'homme réagit comme il devait réagir. Il ne pourrait agir autrement que si son caractère ou sa situation, ou les deux, étaient différents... Dire que x n"aurait pas dû tuer y revient à dire que x n"aurait pas dû être x... Au regard d'un système juridique cohérent du point de vue déterministe, les définitions en usage devant nos tribunaux seraient considérées comme de pures absurdités. "La responsabilité pénale" serait une absurdité, puisque le mot "responsabilité" implique la possibilité d'un libre choix devant l'action, tandis que le libre choix est une illusion, et que toutes nos actions sont déterminées à l'avance. "Je n'ai pas pu m'en empêcher", suffirait à la défense de chacun, puisque aucun de nous ne peut s'empêcher d'être ce qu'il est et de se conduire comme il se conduit".

    Albert Camus, Réflexions sur la peine capitale (1957)

     

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  • Compte-rendu de la 50e séance : "la philosophie a-t-elle une quelconque utilité?"

    Thème du débat : "La philosophie a-t-elle une quelconque utilité ?" 

    Date : 19 juin 2015 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée

    montaigne,socrate,onfray,platon,sartre,descartes,camus,hegel,wittgenstein,aristote,locke,bacon,foucault,arendt,heidegger,freud,spinoza,nietzsche,sade,husserlLe vendredi 19 juin 2015, le café philosophique de Montargis se réunissait à la Brasserie du Centre commercial de la Chaussée pour sa 50e séance, et aussi la dernière de sa saison 6. À cette occasion, le débat proposé, et choisi par les participants de la séance précédente, portait sur cette question: "La philosophie a-t-elle une quelconque utilité ?"

    Au préalable, Bruno rappelle la genèse et les grands événements qui ont marqué les six années et les 50 séances du café philo. Il insiste sur la naissance mouvementée de l'animation de la Chaussée, ses débuts difficiles, les sujets polémiques qui ont émaillé son histoire (Dieu, la mort ou... le Père Noël), la fierté des animateurs et médiateurs de voir l'engouement autour du café philo mais aussi les émissions de radio "La Philosophie au Comptoir" (en 2014) qui ont marqué le café philosophique de Montargis.  

    Pour lancer le débat, outre le sujet du débat de ce soir, "La philosophie a-t-elle une quelconque utilité ?" Bruno pose aux participants deux autres questions : "Fait-on de la philosophie lors d'un café philo ?" et "Que venez-vous faire ici, au café philo ?"

    montaigne,socrate,onfray,platon,sartre,descartes,camus,hegel,wittgenstein,aristote,locke,bacon,foucault,arendt,heidegger,freud,spinoza,nietzsche,sade,husserlUn premier intervenant réagit en citant Michel de Montaigne pour justifier l'utilité de la philosophie : "Philosopher c'est apprendre à mourir". Pour lui, alors que le débat sur la la fin de vie fait des remous, la philosophie semble avoir une très grande utilité. Claire rebondit sur cette intervention. Il y a une distinction entre utilité et nécessité, dit-elle, car, souvent, on a tendance à commettre un abus de langage : on considère comme utile ce qui est nécessaire, or ce n'est pas le cas. L'utilité vise "l'outil". La question peut donc se poser ainsi : est-ce que la philosophie mène à quelque chose ? Et si la philosophie est un outil, quelle est sa finalité ?   

    Pour un autre intervenant, la philosophie a une utilité indéniable ; encore faut-il savoir de quelle philosophie l'on parle : il peut y avoir autant des courants de pensées hermétiques peu appréciés que des pratiques philosophiques, plus terre-à-terre, pragmatiques et qui peuvent intéresser tout un chacun. Finalement, cette dernière intervention pose cette question : la philosophie est un moyen pour faire quoi ? La philosophie, qui est étymologiquement l'amour de la sagesse, trouve sa finalité dans l'apprentissage de la mort et dans l'orientation de ses actions pratiques afin de réfléchir à certains sujets pour ensuite les vivre, et vivre mieux ("Nous vivre mieux") . L'amour de la sagesse n'est pas l'amour du savoir. Le sage n'est pas celui qui sait tout mais plutôt "celui qui ne sait rien" (Socrate). Dès lors, philosopher c'est sans doute commencer à s'interroger et remettre en question ce qui fait notre existence et notre identité. Au sein du café philo, chacun réfléchit à comment agir, avec la morale, à l'orientation pratique de notre vie, de nos actions, ici et maintenant.

    montaigne,socrate,onfray,platon,sartre,descartes,camus,hegel,wittgenstein,aristote,locke,bacon,foucault,arendt,heidegger,freud,spinoza,nietzsche,sade,husserlAu sein du café philo, la question est bien de savoir si dans le cadre des débats on est dans un moyen d'atteindre ces objectifs philosophiques. Michel Onfray refuse par exemple d'admettre que l'on philosophe au sein d'un café philosophique. Une intervenante réagit en regrettant la durée des séances : souvent, un deuxième débat pourrait être utile, remarque-t-elle, tant les questions appellent d'autres questions et aussi des demandes d'approfondissements. Bruno ajoute toutefois que les animateurs sont là pour susciter des questions et pas d'apporter des réponses comme le feraient des gourous de sectes ! Philosopher, comme le dit une participante, "c'est exploiter la capacité que l'humain a de se poser des questions auxquelles il ne peut pas répondre". C'est aussi un échappatoire à l'uniformité des discussions triviales, afin d'éviter "la stagnation de l'esprit".

    La philosophie ne consiste pas à apporter des solutions abouties à des questions posées, réagit un participant. Pour Claire, les philosophes dits "systématiques" ont pour rôle de répondre à des questions. Le café philo, dans ce sens, est "non-philosophique", dans le sens où le café philo n'apporte pas des éléments pour répondre à des questions. Pour autant, nous pourrions dire qu'au sein du café philo nous pratiquons un "philosopher", dans le sens où le café philo sert à cheminer dans une pensée. Certaines interventions nous renvoient d'autres pensées. "La pratiques collective" de la réflexion est en effet un élément capital, réagit une autre personne du public car cela peut peut permettre d'approfondir des sujets. Par toutes nos expériences, réagit une autre participante, par nos différences, "mettre en commun nos idées, les confronter à l'exemple de la maïeutique (Platon), ce n'est pas nous permettre d'avoir tous la même mais d'avoir tous la nôtre."

    montaigne,socrate,onfray,platon,sartre,descartes,camus,hegel,wittgenstein,aristote,locke,bacon,foucault,arendt,heidegger,freud,spinoza,nietzsche,sade,husserlUne participante s'exprime ainsi : "La philo n'est ni dans l'action ni dans la morale mais Jean-Paul Sartre a dit qu'elle nous apprenait à être libre et responsable de nos actes". La philosophie a bien une utilité, affirme un intervenant : même si elle n'est pas poussée, elle nous permet de côtoyer des gens différents, de s'exprimer, d'échanger dans le respect, de se frotter à la réalité et d'affiner ses opinions au contact des autres. La philosophie antique, dans l'agora, est, quelque part, ressuscitée au sein des cafés philos – qui pourraient aussi bien se passer dans d'autres lieux publics.   

    La réflexion collective permettrait de passer de l'opinion, qui est de l'ordre de la représentation individuelle, à l'idée, qui est collective. L'idée est forte de justification et l'altérité, en apportant la contradiction à notre opinion, permet d'asseoir notre jugement grâce aux arguments et presque en savoir. Claire rappelle que la différence entre le croire et le savoir n'est pas tant la véracité de la représentation mais c'est dans le fait que le croire est une représentation qui est tenue pour vraie sans capacité de la justifier alors que le savoir implique qu'une représentation est tenue pour vraie car il existe des justifications, des raisons d'être. On peut se sentir un peu plus fort de ses principes si un philosophe vient à notre rescousse ("Descartes l'a dit...") ou si la confrontation avec les idées collectives et les opinions d'autrui viennent appuyer ce que je peux penser. "Les débats philosophiques permettent de s'enrichir au niveau de l'être.

    montaigne,socrate,onfray,platon,sartre,descartes,camus,hegel,wittgenstein,aristote,locke,bacon,foucault,arendt,heidegger,freud,spinoza,nietzsche,sade,husserlL'utilité cathartique du café philo est également avérée : prendre la parole, s'approprier un micro ("un bâton de parole") et confronter ses idées avec celles des autres est au cœur de nos débats. Le café philo peut être aussi une pratique de la démocratie, dans un cercle de citoyens différents, de tous âges. Jean-Pierre Vernant affirme d'ailleurs que la raison naît dans le cadre de la naissance de la première cité démocratique grecque. Or, dans cette société, deux groupes de pensées s'opposent : les "instituteurs de la République" – les sophistes – qui visent à apprendre aux citoyens à parler et qui visent l'utilisation d'un langage pour s'exprimer. Dès lors, l'objectif pour ces sophistes est d'apprendre à parler bien plutôt que de parler vrai. Or, contre eux, les philosophes vont s'insurger, et parmi eux, Socrate. Pour ces philosophes, parler bien c'est utiliser le langage en l'enlevant de sa sa valeur. Celui qui ne chercher que la communication et la beauté le rend caduc car l'homme doué de langage se doit de chercher la vérité. Le philosophe ne va pas chercher de réponse mais il va s'interroger sans cesse pour nuancer et s'approcher de la réalité et de la vérité.  

    Un participant nuance ces propos : est-ce que pour parler vrai il ne faut pas parler bien ? Cette question fait aussi référence à un précédent débat : "Le langage trahit-il la pensée ?" Pour Michel Onfray, justement, dans la philosophie il y a une forme d'académisme et d'exigence. Michel Onfray ne dénie pas l'utilité démocratique des cafés mais ils sont pour lui plus "citoyens" que "philosophiques". Philosopher implique des bases, des lectures, des connaissances, l'acquisition de lettres de noblesse (parler correctement). Certains philosophes inaccessibles peuvent du reste se targuer d'être inaccessibles. Certains auteurs peuvent être lisibles et claires (Albert Camus) ; d'autres hermétiques (Critique de la Raison Pure de Hegel ou L'Être et le Néant de Sartre). Ces problèmes de compréhension apparaissent comme susceptible de dénaturer la pensée philosophique affirme Ludwig Wittgenstein ("Ce dont on  ne peut pas parler, il faut le taire"). Il y a aussi cette idée que la philosophie touche aux hautes sphères de l'intellect (la métaphysique par exemple) et peut donc faire fuir une grande partie de la population. Le café philosophique de Montargis a, par contre, eut très vite pour ambition d'amener la philosophie dans la Cité et de la rendre accessible 

    montaigne,socrate,onfray,platon,sartre,descartes,camus,hegel,wittgenstein,aristote,locke,bacon,foucault,arendt,heidegger,freud,spinoza,nietzsche,sade,husserlUn participant rappelle l'étymologie de "philosophie", qui est "l'amour de la vérité". On est philosophe non pas quand on détient la vérité mais lorsqu'on la recherche. Au sein, Un café philosophique qui a pour objectif de rechercher – avec curiosité – la vérité fait donc, n'en déplaise à Michel Onfray, de la philosophie.   

    Claire conclut cet échange par deux citations. La première est de Platon : "Sans raisonnement, tu mèneras l'existence non pas d'un homme mais d'une éponge ou de ces êtres marins qui habitent dans des coquillages" (Philète). Descartes, lui, affirmait dans Principes de la Philosophie (Préface) : "C'est précisément avoir les yeux fermés, sans jamais tâcher de les ouvrir, que de vivre sans philosopher."  

    La seconde partie de ce 50e café philosophique est consacré à un blind-test, un jeu proposé à l'assistance que le café philo avait proposé par le passé :

    - Qu'est-ce que la maïeutique ? Réponse : l'art d'accoucher les esprits, les âmes (Socrate)

    - Qui a écrit le Tractatus logico-philosophicus ? Réponse : Ludwig Wittgenstein

    - Pourquoi appelle-t-on les disciples d'Aristote les Péripatéticiens ? Réponse : parce que dans le peripatos grec, le "promenoir" littéralement, les philosophes du Lycée d'Aristote philosophaient en marchant. On les appelait donc les péripatéticiens.

    - Qui a parlé de l'homme comme d'"une invention récente" ? Réponse : Michel Foucault

    - Quand on traite de la philosophie, on dit que l'une des formules principales du philosopher est "gnoti seauton". Qu'est-ce que ça signifie ? Réponse : "Connais-toi toi-même

    - Qui est le concepteur de la dialectique du maître et de l'esclave ? Réponse : Hegel

    - Qu'est-ce qu'une tautologie ? Réponse : "Dire deux fois la même chose", la répétition de deux expressions signifiant une chose identique

    - La philosophe Hannah Arendt a été la maîtresse d'un philosophe controversé. Qui est-il?  Réponse : Martin Heidegger 

    - Qu'est ce que l'ataraxie. Réponse : "La paix de l'âme"

    - Quel philosophe anglais est l'auteur de La Nouvelle Atlantide, roman sur l'île utopique Bensalem ?  Réponse : Francis Bacon

    - De quel philosophe anglais se sont inspirés les auteurs de la série Lost pour la création de l'un de leur personnage ? Réponse : John Locke

    - Qui a parlé de la religion comme d'une "névrose obsessionnelle de l'Humanité ?"  Réponse : Sigmund Freud

    - Quel philosophe est tourné en dérision dans Les Nuées ?  Réponse : Socrate

    - Qui a dit : "Les hommes se trompent en ce qu'ils se pensent être libres ?"  Réponse : Baruch Spinoza

    - Qui est l'auteur de la Lettre à Newcastle ?  Réponse : Descartes

    - Que signifie "Sapere aude" ? Réponse : "Aie le courage de te servir de ton propre entendement"

    - Avec quel compositeur et ami Friedrich Nietzsche s'est-il brouillé dans les dernières années de sa vie ?  Réponse : Richard Wagner

    - Quel philosophe français, romancier et homme politique révolutionnaire est l'auteur de l'ouvrage "Français, encore un effort !si vous voulez être Républicains" ?  Réponse : Le Marquis de Sade

    - Quel philosophe tchèque est le fondateur de la phénoménologie contemporaine et le concepteur de l'intentionnalité ?  Réponse : Edmund Husserl

    - Quel compositeur français est l'auteur de l'ouvrage lyrique Socrate ?  Réponse : Erik Satie

    - De qui d'Aristote a-t-il été le précepteur ?  Réponse : Alexandre Le Grand ?

    montaigne,socrate,onfray,platon,sartre,descartes,camus,hegel,wittgenstein,aristote,locke,bacon,foucault,arendt,heidegger,freud,spinoza,nietzsche,sade,husserlExceptionnellement, aucun sujet n'est proposé pour la prochaine séance.

    Claire remercie chaleureusement les personnes présentes et exprime sa fierté d'avoir pu participer avec Bruno à cette belle aventure du café philosophique de Montargis. Ce dernier remercie à son tour Claire pour son travail et son implication au sein du café philo.

    La première séance de la saison 7 sera fixée ultérieurement en septembre ou octobre 2015.

     

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  • ILS ONT DIT, AU SUJET DE DIEU

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    "Tard je t'ai aimée, Beauté si ancienne et si nouvelle, tard je t'ai aimée ! mais quoi ! Tu étais au-dedans de moi et j'étais, moi, en dehors de moi-même !" [s. Augustin]

    "La nature a des perfections pour montrer qu'elle est l'image de Dieu, et des défauts pour montrer qu'elle n'en est que l'image." [Blaise Pascal]

    "Athéisme, force de l'esprit, mais jusqu’à un certain degré seulement." [Blaise Pascal]

    "Examinons donc ce point, et disons Dieu est, ou il est pas... Que gagerez-vous?... Il faut parier cela n'est pas volontaire, vous êtes embarqué... Pesons le gain et la perte en prenant croix, que Dieu est." [Blaise Pascal]

    "Pourquoi la mer était-elle agitée ? pourquoi l’homme a-t-il été invité pour tel moment ? et ils continueront ainsi de vous interroger sans relâche sur les causes des événements, jusqu’à de que vous vous soyez réfugié dans la volonté de Dieu, cet asile de l’ignorance." [Baruch Spinoza

    "Dieu ne parle pas, mais Sa voix est distincte ; Il éclaire peu mais sa lumière est pure." [Nicolas De Malebranche]

    "La cause de l'athéisme réside dans cette notion de corps doté d'une réalité en soi, complète, absolue et indépendante." [Isaac Newton

    "Il n'appartient qu'à l'honnête homme d'être athée." [Denis Diderot]

    "Qu'est-ce que la foi ? Est-ce de croire ce qui paraît évident ? Non. Il m'est évident qu'il y a un Être nécessaire, éternel, suprême, intelligent ; ce n'est pas là de la foi, c'est de la raison." [Voltaire]  

    "Les athées sont pour la plupart des savants hardis et égarés qui raisonnent mal, et qui, ne pouvant comprendre la création, l'origine du mal, et d'autres difficultés, ont recours à l'hypothèse de l'éternité des choses et de la nécessité." [Voltaire

    "La religion, sans la conscience morale n'est qu'un culte superstitieux. On croit servir Dieu lorsque, par exemple, on le loue ou célèbre sa puissance, sa sagesse, sans penser à la manière d'obéir aux lois divines, sans même connaître et étudier cette sagesse et cette puissance. Pour certaines gens, les cantiques sont un opium pour la conscience et un oreiller sur lequel on peut tranquillement dormir." [Emmanuel Kant]

    "L'homme devient athée lorsqu'il se sent meilleur que son Dieu." [Pierre-Joseph Proudhon]

    "Il est évident que l'athéisme est encore moins logique que la foi." [Pierre-Joseph Proudhon]

    "Dieu est le seul être qui, pour régner, n'ait même pas besoin d'exister." [Charles Baudelaire]

    "L’objet de l’homme n’est rien d’autre que son essence objective elle-même. Telle est la pensée de l’homme, tels ses sentiments, tel son Dieu : autant de valeur possède l’homme, autant et pas plus, son Dieu." [Ludwig Feuerbach

    "Et si Dieu existait, il faudrait s'en débarrasser !" [Michel Bakounine

    "Si Dieu est, l'homme est esclave, or l'homme peut et doit être libre : donc Dieu n'existe pas." [Michel Bakounine

    "L'athéisme est une négation de Dieu et par cette négation, il pose l'existence de l'homme." [Karl Marx

    "La religion est le soupir de la créature opprimée, l'âme d'un monde sans cœur, comme elle est l'esprit des conditions sociales d'où l'esprit est exclu. Elle est l'opium du peuple." [Karl Marx

    "Cet homme de la mauvaise conscience s'est emparé de l'hypothèse religieuse pour pousser son propre supplice à un degré de dureté et d'acuité effrayant. Une dette envers Dieu : cette pensée devint pour lui un instrument de torture." [Friedrich Nietzsche] 

    "Par la foi nous recevons la substance de la vérité, par la raison sa forme." [Miguel de Unamuno]

    "L'avenir est la seule transcendance des hommes sans Dieu." [Albert Camus

    "Ce dont l'existence pourrait être démontrée ne serait pas et ne pourrait pas être Dieu." [Gabriel Marcel]

    "Si Dieu n'est pas noir en lui-même, alors Jésus a menti quand il a pris la parole dans la synagogue de Capharnaüm et Marx avait raison de dire que la religion est l'opium du peuple." [Jean-Paul Sartre]

    "Tout est permis si Dieu n'existe pas, et par conséquent l'homme est délaissé, parce qu'il ne trouve ni en lui, ni hors de lui une possibilité de s'accrocher." [Jean-Paul Sartre]

    "Le destin de l’homme est d’épuiser l’idée de Dieu." [Emil Michel Cioran]

    "Le grand fléau au cœur de notre culture, un fléau dont on n'ose pas parler, est le monothéisme." [Gore Vidal]

    "La religion n'est plus opium du peuple, mais la vitamine du faible." [Régis Debray]

    "Le silence de Dieu permet le bavardage de ses ministres qui usent et abusent de l'épithète : quiconque ne croit pas à Dieu, donc à eux, devient immédiatement un athée. Donc le pire des hommes : l'immoraliste, le détestable, l'immonde, l'incarnation du mal. Difficile dès lors de se dire athée. [...] On est dit tel, et toujours dans la perspective insultante d'une autorité soucieuse de bannir, mettre à l'écart et condamner." [Michel Onfray]

    "Car l'inverse me semble bien plutôt vrai : "Parce que Dieu existe, alors tout est permis ..." [Michel Onfray]

    "Quand la croyance fâche avec l’immanence, donc soi, l’athéisme réconcilie avec la terre, l’autre nom de la vie." [Michel Onfray]

    "L'athéisme n'est pas une thérapie mais une santé mentale recouvrée." [Michel Onfray]

    "À un enfant qui meurt, et aux parents de cet enfant, ferez-vous, si la religion les console, l'éloge de l'athéisme ? Qu'on ne se méprenne pas : cela, à mon sens, ne prouve rien contre l'athéisme et beaucoup contre la religion. "L'âme d'un monde sans âme, disait Marx, l'esprit d'un monde sans esprit..." C'est la misère qui fait la religion, et c'est pourquoi celle-ci est misérable. Qui interdirait l'opium au mourant ? Et que sommes-nous d'autres, hors l'oubli ou le divertissement, que des mourants ?" [André Comte-Sponville]

     

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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE "FAUT-IL TROUVER UN SENS À CHAQUE CHOSE?"

    Thème du débat : "Faut-il trouver un sens à chaque chose ?" 

    Date : 9 mai 2014 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée

    bergson,nietzsche,camus,platon,sartre,socrate,alain,molyneux,voltaire,descartes,pascalUn peu plus de 70 personnes s'étaient réunis le 9 mai 2014 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée de Montargis pour un nouveau café philosophique intitulé "Faut-il trouver un sens à chaque chose ?" Il s'agissait d'une séance exceptionnelle en ce que Claire et Bruno étaient accompagnés pour l'occasion de six lycéennes, venues en tant que co-animatrices : Marine, Marion, Camille, Coraline, Alice et Caroline, représentaient la quasi-totalité de la classe de Terminale littéraire du Lycée Saint-François de Sales de Gien.

    "Faut-il trouver un sens à chaque chose ?" Au préalable, avance un premier participant, se poser une telle question c'est déjà apporter une partie de la réponse ; c'est admettre que ce questionnement a un sens. Comment interroger un tel sujet ? se demande Claire. Finalement, en vertu de quoi devrions-nous trouver un sens à chaque chose ? Et quelles sont ces "choses" ? A contrario, que signifierait ne pas en trouver ? Puis-je être dans ma vie comme détachée de toute explication qui me dépasserait ? Par ailleurs, une philosophie de vie et une philosophie pratique seraient-elles viables si l'on choisissait de n'assigner aucun sens aux choses ?

    Un intervenant souhaite apporter un éclairage sur le sujet de ce débat : parle-t-on de "trouver" ou de "chercher" ? Il est certainement question ici, souligne une des co-animatrice, d'une notion de devoir et de morale. À moins qu'une démarche de philosophie pratique nous pousse à un carpe diem salvateur (Horace), c'est-à-dire à accepter ce qui nous est imposé. Il se pourrait aussi, dit un participant, que ces deux démarches – trouver et chercher – soient complémentaires dans nos vies.

    bergson,nietzsche,camus,platon,sartre,socrate,alain,molyneux,voltaire,descartes,pascalDans la question de savoir s'il faut trouver un sens, il y a  la notion d'assignation, ou non, d'une valeur aux choses, de repères, à l'instar de Friedrich Nietzsche qui affirmait que n'importe quelle valeur valait mieux qu'aucune. L'autre point soulevé par Claire est la notion de sens : la signification est-elle nécessaire ? Si l'on prend l'exemple d'une œuvre d'art, celle-ci doit-elle être simplement vécue et reçue tel quel ou bien doit-elle être décryptée pour être comprise et accueillie ?

    Quand on s'interroge sur le sens qu'on donne aux choses – une "auberge espagnole", est-il dit : événements, objets, relations à l'autre, etc. – le sens intègre aussi une finalité, y compris une finalité spirituelle. La signification c'est aussi l'orientation : dire "je t'aime", par exemple, cela peut vouloir autant dire "je ne te déteste pas" que "je m'engage dans une relation avec toi". Je nomme les choses, j'y mets une sorte d'étiquette – une volonté aussi. Autrement dit, je nomme les éléments et les objets, pour reprendre ce qu'affirmait Henri Bergson : je les classe, voire je les oriente. Il y a donc derrière cela une notion d'utilité. Cela peut être une utilité pragmatique lorsqu'il est question d'un objet (d'un ouvre-boîte, d'une voiture, etc.)  mais cela peut aussi être une utilité plus noble lorsqu'il s'agit de sentiments (l'amour, l'amitié, le pardon, etc.). Donner un sens, complète un participant, c'est aussi donner une définition : de quoi parle-t-on ? Trouver du sens, réagit un intervenant, est sans doute insuffler du concret dans une démarche a priori incompréhensible. Il prend pour exemple la construction du Château de Versailles au XVIIe siècle. Cette création "insensée" obéissait à des raisons politiques – voire économique, ajoute-t-il sous forme de boutade : "un investissement à long terme pour le développement du tourisme trois siècles plus tard" ! 

    Une question se pose dès lors : y a-t-il un devoir moral, voire une contrainte physique, à assigner des significations à ce qui pourrait nous arriver ? Ou bien faudrait-il, comme il a été dit précédemment,  se contenter de vivre une vie détachée de ces questions angoissantes. L'être humain se trouve dans une situation aporétique et être terrifié. Il se trouve coi devant le choix qui lui est proposé, affirme un intervenant : comprendre et être au monde ou bien être passif. 

    bergson,nietzsche,camus,platon,sartre,socrate,alain,molyneux,voltaire,descartes,pascalCette passivité, dit une des co-animatrices de ce soir, se trouve illustrée de manière frappante dans le roman d'Albert Camus, L'Étranger. Meursaut, personnage étranger à son monde, ne veut pas trouver de sens à sa vie. Son existence est absurde. Il est indifférent et passif à chaque chose : à sa vie sentimentale, à ses proches, au décès d'autrui et même à sa propre mort. Cette posture simplifie sans nul doute le rapport au monde et aux autres : c'est en effet une chose de donner une signification à un objet, à une chaise par exemple ; c'en est une autre de donner du sens à une relation (à un "je t'aime, par exemple"), infiniment plus complexe. C'est d'ailleurs ce qui différencie l'animal de l'homme : en dehors du stimulus extérieur qui nous protège d'un danger, la conscience nous permet de revenir en arrière sur une action passée et de se projeter vers l'avenir. L'impératif catégorique du "Connais-toi toi-même" (Platon) est piétiné par Meursaut,qui choisit de subir les événements sans vivre sa vie d'homme. Ce qui nous met mal à l'aise dans le roman de Camus est également l'absence d'émotion du personnage, ces émotions qui sont aussi des catalyseurs de la recherche de sens, pour ne pas dire un besoin (culturel, spirituel, etc.) inhérent à l'homme.

    Nous retrouvons là cette problématique abordée plus tôt : trouver ou rechercher ? Qu'est-ce qui pourrait nous empêcher de voir dans la vie quelque chose d'absurde et/car subie ? Dans ce cas, nous pourrions être dans le monde déconnectés de toute signification et vivre une "vie insensée" ! Une telle vie incohérente – et pas forcément absurde et qui nous permettrait peut-être de vivre malgré tout notre vie d'homme debout (Alain). Le fou – celui qui aurait compris avant tout le monde que le monde n'a pas de sens ! – ne serait-il pas le parfait exemple de ce type d'existence, incohérente ? Vivre de manière insensée semble ne pas être possible, réagit un participant, dans la mesure où la société a son mot à dire. Le vivre ensemble l'impose, ce qui fait dire à plusieurs personnes dans l'assistance que c'est fondamentalement ce qui différencie l'homme de l'animal. 

    bergson,nietzsche,camus,platon,sartre,socrate,alain,molyneux,voltaire,descartes,pascalChercher un sens c'est trouver des repères, dit un nouvel intervenant, à la manière par exemple des personnes sans emploi que l'on tente de remettre sur une voie. L'action peut, par contre, être un moyen d'avancer, sans y mettre ce trop-plein de signes et vivre dans le mouvement. Cette assertion est discutée. Agir et se donner un ou des buts – professionnels, personnels, sportifs ou autre – c'est en soi donner une orientation et, par là, un sens à sa vie. D'ailleurs, pour dépasser des obstacles qui se dresseraient devant nous, le rappel du sens permet aussi de les dépasser et d'être dans le monde.

    Comment appréhender ce monde justement et faut-il y trouver un sens ? Cette question posée par Claire nous interroge sur la recherche de la vérité, qui est par exemple l'objectif de la justice. La véracité importe finalement peu : l'essentiel est d'avoir des repères, tels ces aveugles capables de s'orienter dans notre monde grâce à d'autres vecteurs. D'où, ce problème de William Molyneux : que se passe-t-il lorsqu'un aveugle recouvre la vue ? Pourra-t-il reconnaître des objets sans les toucher ? Certains films de science-fiction appréhendent le sens et le réel de manière inédite et troublante, capables "de nous mettre la tête à l'envers" (Inception pour ne prendre que cet exemple). 

    Si, en tant que sujet, je donne le sens à l'objet – dans son sens le plus large : choses matérielles, relations, événements, etc. – que j'ai en face de moi, est-ce que je ne trahis pas cette réalité en lui donnant une signification ? Dit autrement, assigne-t-on du sens à une chose parce que l'on est incapable de vivre sans repère ? L'école philosophique des gestaltistes a théorisé la Psychologie de la Forme (Gestaltpsychologie) : ils affirment que l'être humain est ainsi fait qu'il ne peut pas pouvoir faire sans sens, et plus précisément sans forme. Le monde lui été donné brut et ne peut pas être analysé par notre cerveau s'il ne lui assigne pas des formes, qu'elles soient véritables ou non (cf. aussi ce lien). À leur suite, Henri Bergson affirme que nous ne sommes pas "véritables" au monde. Nous collerions des étiquettes sur tel ou tel objet et ces étiquettes permettent de donner des repères et s'orienter. Faut-il donc tout signifier ou devrions-nous vivre le monde en spectateur, contemplatifs ? Henri Bergson, encore lui,  parle de l'art et affirme que lorsqu'un peintre représente des objets sur une toile – les pommes de Cézanne, par exemple – il en retire l'aspect pragmatique : ces pommes ne sont plus des pommes – tout comme la pipe de Magritte n'en est pas une, cf. ce lien ! Or, le spectateur va tout de même considérer que ces "fausses pommes" en sont. Tout se passe comme si en enlevant le côté utile et utilitaire de tel ou tel objet, ceux-ci sont vus tels qu'ils sont et retrouvent pleinement leur sens. 

    bergson,nietzsche,camus,platon,sartre,socrate,alain,molyneux,voltaire,descartes,pascalSommes nous capables d'apposer des sens à des choses moins rationnelles. Ne faudrait-il pas mieux laisser les choses avoir leur propre sens, sans chercher à les interpréter ? Cette question se heurte à notre appréhension de l'Histoire. Les événements historiques acquièrent un sens, mais seulement a posteriori. À l'heure où plusieurs commémorations rythment notre actualité (70 ans du Débarquement de Normandie, centenaire du début de la première guerre mondiale), il est admis que nombre de vérités, jugées incontestables à une certaine période, sont réexaminés avec le temps : ainsi, les fusillés pour l'exemple pendant la guerre 14-18 ne sont plus du tout considérés comme des "traîtres à la Nation" de nos jours. 

    L'expression courante "cela n'a pas de sens" paraît intenable. Les faits ne peuvent pas s'appréhender bruts, sans une signification ou une orientation intelligible. La logique du bonheur pourrait résulter a contrario du refus d'une compréhension du monde, à l'image de Candide. "Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes", affirme le personnage de Voltaire : je n'ai pas à trouver du sens car il est là, devant moi. Disons aussi que les religions proposent aussi ce genre de pensées : les événements passées sont passées et un ordre invisible régit notre monde. Les stoïciens affirment de leur côté qu'il y a ce qui dépend de moi et ce qui n'en dépend pas. Ce qui ne dépend pas de moi, je dois m'en détacher, sans trouver du sens. Quant à ce qui dépend de moi, il est admis que cela représente une part relativement tenue.     

    Donner du sens participe aussi à une forme d'engagement mais aussi à une forme de cohésion des sociétés humaines. L'absence de sens pourrait signifier quelque part que tout est permis. Dire "Chacun sa vérité" ou "Les goûts et les couleurs se valent" ne serait-ce pas "un relativisme de mauvais aloi" ? Le sens que l'on donne aux choses est à tout le moins relatif. Les religions vivent sur des vérités et des repères différents. Si Blaise Pascal proclame justement : "Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà", pour René Descartes "le bon sens est la chose la mieux partagée au monde" (Discours de la Méthode). Mais est-ce que ce bon sens, s'interroge un intervenant, est suffisant pour donner du sens à sa vie ? Claire répond que selon le même Descartes, c'est une chose de l'avoir, ce bon sens, c'est une autre chose que de "l'appliquer bien", et a fortiori de le partager pour en faire un "sens commun" (cf. aussi ce lien). Un intervenant réagit à ce sujet : "Il n'y a pas de sens unique même s'il y a souvent du sens commun." 

    bergson,nietzsche,camus,platon,sartre,socrate,alain,molyneux,voltaire,descartes,pascalUn participant se demande si la recherche du sens ne peut pas être comparée aux théories scientifiques : elles ne servent qu'un temps, aussi longtemps qu'elles fonctionnent, jusqu'au jour où on leur donne un autre sens qui convient davantage. "On n'est pas sensible à tout ; mais on n'est pas insensible non plus", dit un autre intervenant : le sens fait intrinsèquement partie de l'homme. Une des co-animatrice en revient à la Psychologie de la Forme : chaque chose a un sens mais pour soi uniquement, ce qui  vient en contradiction avec la religion, véhicule de vérités et de sens pris dans un... sens collectif. Du coup, lorsque Nietzsche proclame que "Dieu est mort", cela implique que tout est permis et que c'est l'individu qui se réapproprie la recherche de sens. 

    Dans le monde, Jean-Paul Sartre dit que nous sommes condamnés à être libres, obligés de faire des choix, en permanence. Après la mort de Dieu (Nietzsche ), ce dont on a accusé Sartre c'est de pratiquer une philosophie du désespoir car aucun être immanent ne me sauverait et je n'ai pas la possibilité d'être guidé ni pardonné en dernier ressort. La recherche de sens est d'abord un acte libre. Est-ce à dire que cette recherche est simple ? Non. Certaines personnes ont trouvé leur sens, définitivement. Ces gens-là, Sartre ne les envie pas et considère qu'elles sont posthumes à elles-mêmes.  

    Une intervenante aborde la question des religions en tant que pourvoyeuses de vérité, pour ne pas dire de "valeurs communes". Des valeurs qui peuvent aussi aider à adopter et adapter une philosophie pratique. Créer son propre sens, admet Claire, peut être jouissif et appartenir à un idéal de liberté. Pour autant, admettre que tout vaut tout, remiser au placard toutes les valeurs morales, est considéré par nombre de psychologues comme nocif, à commencer par l'éducation des enfants. Le sens fait sens justement en ce qu'il créé des repères pour la vie. Dans cette optique, les valeurs communes – y compris religieuses – peuvent nous rassurer. Un autre exemple, celui de la justice, nous interroge en ce qu'il apparaîtrait que cette institution est interrogée sur ce qu'il faut faire ou non. La justice deviendrait référent. Tout se passe comme s'il y avait une injonction sociale pour que les juges et les avocats décident des valeurs communes pour vivre en société. D'où ce danger que la société en deviendrait dépendante ! Il est, là, aussi question de pouvoir, cette mainmise qui a pu – et qui est encore – le reproche fait aux religions.   

    bergson,nietzsche,camus,platon,sartre,socrate,alain,molyneux,voltaire,descartes,pascal"Sous prétexte de sens, il peut y avoir beaucoup de complaisance", affirme un intervenant : l'esprit de système peut se baser sur cette soif de sens pour trouver un sens commun qui peut à la longue devenir sclérosant, voire aliénant. Il y a un côté rassurant dans le système, sans même parler d'esprit grégaire. Cette satisfaction mentale rassurante est illustrée par ces vers de Louis Aragon : "Vous voudriez au ciel bleu croire / Je le connais ce sentiment / J'y crois moi aussi par moments / Comme l'alouette au miroir / J'y crois parfois je vous l'avoue / A n'en pas croire mes oreilles / Ah je suis bien votre pareil / Ah je suis bien semblable à vous."

    L'on parle de satisfaction ; pourquoi ne pas parler de cette quête du bonheur ? Une quête du bonheur mais aussi l'appréhension de la mort et le désir de bien mourir. Comme le dit Claire, pour bien mourir, il faut avoir bien vécu, c'est-à-dire avoir trouvé son sens et avoir pris ses responsabilités. 

    Cette quête de sens, une quête pour la vie, est capitale pour se mouvoir dans la vérité, voire trouver une justification a posteriori afin de se conforter dans ses propre choix. Une personne accepte sa mort – par exemple un patient dans des soins palliatifs – à partir du moment où sa vie lui paraît cohérente. Ainsi un sentiment de plénitude aide à accepter notre propre mort. Dès lors, le "Connais-toi toi-même" socratique semble avoir trouvé un aboutissement.

    Pour aller plus loin dans ce débat, retrouvez cette émission de La Philosophie au Comptoir (C2L) qui est consacrée à ce sujet.

    Trois sujets sont mis au vote en fin de débat : "Suis-ce ce que la culture fait de moi ?", "Avons-nous ce que nous méritons ?" et "Une morale sans Dieu est-elle possible ?" C'est le sujet  "Avons-nous ce que nous méritons ?" qui est élu et qui fera l'objet d'un débat lors de la séance du 13 juin 2014, la dernière de cette saison 5 du café philosophique de Montargis.

    Philo-galerie

    Les illustrations de ce compte-rendu sont des œuvres de MC Escher.

     

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  • CAMUS : MEURSAULT OU L'ABSENCE DE SENS

    112.jpg"Le soir, Marie est venue me chercher et m'a demandé si je voulais me marier avec elle. J'ai dit que cela m'était égal et que nous pourrions le faire si elle le voulait. Elle a voulu savoir alors si je l'aimais. J'ai répondu comme je l'avais déjà fait une fois, que cela ne signifiait rien mais que sans doute je ne l'aimais pas. "Pourquoi m'épouser alors?" a-t-elle dit. Je lui ai expliqué que cela n'avait aucune importance et que si elle le désirait, nous pouvions nous marier. D'ailleurs, c'était elle qui le demandait et moi je me contentais de dire oui. Elle a observé alors que le mariage était une chose grave. J'ai répondu : "Non". Elle s'est tue un moment et elle m'a regardé en silence. Puis elle a parlé. Elle voulait simplement savoir si j'aurais accepté la même proposition venant d'une autre femme, à qui je serais attaché de la même façon. J'ai dit: "Naturellement."

    Elle s'est demandé alors si elle m'aimait et moi, je ne pouvais rien savoir sur ce point.

    Après un autre moment de silence, elle a murmuré que j'étais bizarre, qu'elle m'aimait sans doute à cause de cela mais que peut-être un jour je la dégoûterais pour les mêmes raisons. Comme je me taisais, n'ayant rien à ajouter, elle m'a pris le bras en souriant et elle a déclaré qu'elle voulait se marier avec moi. J'ai répondu que nous le ferions dès qu'elle le voudrait. Je lui ai parlé alors de la proposition du patron et Marie m'a dit qu'elle aimerait connaître Paris. Je lui ai appris que j'y avais vécu dans un temps et elle m'a demandé comment c'était. Je lui ai dit: "C'est sale. Il y a des pigeons et des cours noires. Les gens ont la peau blanche."

    Puis nous avons marché et traversé la ville par ses grandes rues. Les femmes étaient belles et j'ai demandé à Marie si elle le remarquait. Elle m'a dit que oui et qu'elle me comprenait. Pendant un moment, nous n'avons plus parlé. Je voulais cependant qu'elle reste avec moi et je lui ai dit que nous pouvions dîner ensemble chez Céleste. Elle en avait bien envie, mais elle avait à faire. Nous étions près de chez moi et je lui ai dit au revoir. Elle m'a regardé: "Tu ne veux pas savoir ce que j'ai à faire?" Je voulais bien le savoir, mais je n'y avais pas pensé et c'est ce qu'elle avait l'air de me reprocher. Alors, devant mon air empêtré, elle a encore ri et elle a eu vers moi un mouvement de tout le corps pour me tendre sa bouche."

    Albert Camus, L'Etranger (1942)

     

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  • CAMUS : L'ÉTRANGER (INCIPIT)

    camus.jpgAujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile: "Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués." Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier.

    L’asile de vieillards est à Marengo, à quatre-vingts kilomètres d’Alger. Je prendrai l’autobus à deux heures et j’arriverai dans l’après-midi. Ainsi, je pourrai veiller et je rentrerai demain soir. J’ai demandé deux jours de congé à mon patron et il ne pouvait pas me les refuser avec une excuse pareille. Mais il n’avait pas l’air content. Je lui ai même dit : "Ce n’est pas de ma faute." Il n’a pas répondu. J’ai pensé alors que je n’aurais pas dû lui dire cela. En somme, je n’avais pas à m’excuser. C’était plutôt à lui de me présenter ses condoléances. Mais il le fera sans doute après-demain, quand il me verra en deuil. Pour le moment, c’est un peu comme si maman n’était pas morte. Après l’enterrement, au contraire, ce sera une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus officielle.

    J’ai pris l’autobus à deux heures. Il faisait très chaud. J’ai mangé au restaurant, chez Céleste, comme d’habitude. Ils avaient tous beaucoup de peine pour moi et Céleste m’a dit : "On n’a qu’une mère." Quand je suis parti, ils m’ont accompagné à la porte. J’étais un peu étourdi parce qu’il a fallu que je monte chez Emmanuel pour lui emprunter une cravate noire et un brassard. Il a perdu son oncle, il y a quelques mois.

    J’ai couru pour ne pas manquer le départ. Cette hâte, cette course, c’est à cause de tout cela sans doute, ajouté aux cahots, à l’odeur d’essence, à la réverbération de la route et du ciel, que je me suis assoupi. J’ai dormi pendant presque tout le trajet. Et quand je me suis réveillé, j’étais tassé contre un militaire qui m’a souri et qui m’a demandé si je venais de loin. J’ai dit "oui" pour n’avoir plus à parler.

    L’asile est à deux kilomètres du village. J’ai fait le chemin à pied. J’ai voulu voir maman tout de suite. Mais le concierge m’a dit qu’il fallait que je rencontre le directeur. Comme il était occupé, j’ai attendu un peu. Pendant tout ce temps, le concierge a parlé et ensuite, j’ai vu le directeur : il m’a reçu dans son bureau. C’était un petit vieux, avec la Légion d’honneur. Il m’a regardé de ses yeux clairs. Puis il m’a serré la main qu’il a gardée si longtemps que je ne savais trop comment la retirer. Il a consulté un dossier et m’a dit : "Mme Meursault est entrée ici il y a trois ans. Vous étiez son seul soutien." J’ai cru qu’il me reprochait quelque chose et j’ai commencé à lui expliquer. Mais il m’a interrompu : "Vous n’avez pas à vous justifier, mon cher enfant. J’ai lu le dossier de votre mère. Vous ne pouviez subvenir à ses besoins. Il lui fallait une garde. Vos salaires sont modestes. Et tout compte fait, elle était plus heureuse ici." J’ai dit : "Oui, monsieur le Directeur." Il a ajouté : "Vous savez, elle avait des amis, des gens de son âge. Elle pouvait partager avec eux des intérêts qui sont d’un autre temps. Vous êtes jeune et elle devait s’ennuyer avec vous."

    Albert Camus, L'Etranger (1942)

     

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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE "QU'EST-CE QUE L'AMITIÉ ?"

    Thème du débat : "Qu'est-ce que l'amitié ?" 

    Date : 8 novembre 2013 à la Brasserie du Centre commercial de la Chaussée.

    amitiés.jpgLe vendredi 8 novembre 2013, environ 120 personnes étaient présentes pour une nouvelle séance du café philosophique de Montargis intitulée "Qu’est-ce que l’amitié ?" 

    Pour commencer le débat, Claire cite Jean-Jacques Rousseau : "Il y a plus d’amour dans l’amitié que dans l’amour lui-même parce qu’il n’y a pas d’amour-propre". Y aurait-il donc plus de noblesse dans le sentiment amical que dans le sentiment amoureux ?

    Une question à se poser est celle de savoir si l’amitié est dénuée d’amour, voire si elle s’y oppose. Une participante réagit en mettant en avant la dimension sexuelle dans l’amour. Là, sans doute, se situe une forme d’intéressement, ce que n’a pas, a priori, l’amitié ("Amitié : mariage de deux êtres qui ne peuvent pas coucher ensemble", disait Jules Renard). C’est sans doute ce qu’implicitement veut dire Jean-Jacques Rousseau lorsqu’il parle de cette soif d’amour propre. Ne s’agirait-il pas d’un "désir sexuel", qui n’est pas présent dans l’amitié ? Son absence fait que le sentiment amical est traditionnellement considéré comme plus noble : "Il est plus ordinaire de voir un amour extrême qu'une parfaite amitié" écrivait le moraliste Jean de La Bruyère.

    Ne peut-on pas parler d’une forme de narcissisme dans l’amour, dans la mesure où ce sentiment permettrait de se chercher soi-même ? Au contraire, l’amitié serait un peu plus pur car ce serait un amour de bénévolence par excellence : je donne tout à l’autre sans rien attendre en retour, sans aspect passionnel. Pour Jean-Paul Sartre, dans l’amour on a un rapport de sujet à objet alors que dans l’amitié je prends l’autre comme mon égal. 

    depardieu dewaere.jpgComment définir ce qu’est l’amitié ? Un participant considère que l’amitié n’est pas mesurable, dans la mesure où il n’y a pas d’indicateurs. Si l’on continue la différence avec l’amour, l’amitié a la particularité d’être considérée comme plus vérace que l’amour, qui charrie souvent son lot d’illusions. L’amitié se vivrait alors que l’amour se déclarerait et se penserait. Mais l’amitié peut également reposer sur des fondations biaisées, réagit un intervenant et, à l’instar de l’amour, avoir comme corollaires trahisons, malentendus ou incompréhensions. Un autre participant souligne qu’une différence notable entre l’amour et l’amitié, différence pas si anecdotique que ça, réside dans la notion de cohabitation. Aujourd’hui, les amis ne vivent en général pas ensemble (si l’on omet certains couples ou bien des communautés marginales). Au contraire, la plupart du temps les couples formés dans le cadre d’une relation amoureuse sont dans un quotidien qui vient à brouiller les liens entre ces deux personnes. Dans l’amitié, ce lien, non pollué par la trivialité des choses domestiques, garde une certaine pureté et une pérennité. Une pureté qui n’est pas étrangère à l’absence de désir sexuel. 

    Un tel désir est-il réellement absent dans l’amitié ? Un rapprochement charnel n’est-il pas possible ? Il y a certainement une forme d’élection physique dans la relation amicale, ce que plusieurs personnes du public confirment. Preuve en est que le premier rapport amical est celle de la rencontre incarnée, souvent survenant à l’improviste. Ce qui fait dire que la séduction est là, que ce soit pour un homme ou pour une femme, sans pour autant qu’il y ait passage à l’acte. Une participante évoque toute la beauté d’une rencontre amicale avec une jeune femme ("Béatrice"), rencontrée des années plus tôt. Elle témoigne d’un "coup de foudre amical", sans pour autant qu’il y ait attirance physique. Ce qui ne veut pas dire, ajoute-t-elle, que la jalousie soit absente. On peut être assurément possessif en amitié en raison de cette affinité élective évoquée plus haut. 

    "On ne choisit pas ses amis", dit encore un intervenant : on peut avoir envie de nouer (voire renouer) une relation amicale. Encore faut-il qu’il y ait réciprocité de ce désir. Or, en amour, fait observer Bruno, la réciprocité n’est pas forcément au rendez-vous. 

    Si l’on parle de définir ce qu’est l’amitié, Claire pose cette question : qu’est-ce qui distingue l’ami, du copain, du compagnon ou de l’allié ? L’amitié et l’ami peuvent prendre plusieurs visages, est-il affirmé tout au long du débat de ce soir : l’amitié fusionnelle ou inconditionnelle, la notion d’âme-sœur, l’ami comme seconde famille, celle de circonstance, voire l’ami Facebook (nous y reviendrons) et celle des réseaux sociaux, professionnels ou non ! Il y a assurément plusieurs degrés dans l’amitié, comme le dit une intervenante. Finalement, est-il dit encore, et pour reprendre une citation de Hervé Lauwick, "un ami, c'est quelqu'un qui vous connaît bien et qui vous aime quand même".  

    boileau narcejac.jpgSelon une autre intervenante, l’amitié idéale pourrait avoir comme caractéristique principale la pérennité. Ce qui en fait quelque chose de plus rare. Claire évoque la rencontre entre Marceline Loridan-Ivens et Simone Veil dans les camps de la mort : "j’ai enfin compris que cette femme allait faire partie des femmes de ma vie" dit-elle en parlant de la future ministre (en lire plus ce lien). Il y a, nous l’avons dit, cette idée du coup de foudre déjà évoqué. Mais il y a aussi exprimé une forme d’intéressement. Un intéressement si fort que la jalousie n’est pas exclue. Une participante réagit en affirmant que tout échange – amical, amoureux ou autre – implique quelque chose en réponse. Un participant considère ceci : "Quand on aide un ami, on n’attend pas à recevoir quelque chose de lui en retour mais on attend quelque chose de lui malgré tout". L’absence de toute réciprocité peut mettre un danger cette relation amicale.

    Puisque l’on utilise le terme d’"élection", peut-il y avoir la possibilité de créer une "communauté d’amis" (Montaigne). Aristote parle de polyphilia dans Éthique à Nicomaque, une communauté d’amis égalitaire. Cette philia, dit Bruno, est l’amitié civique grecque. C’est un type d’amitié absent aujourd’hui dans nos sociétés, pour qui l’amitié se définit d’abord comme une relation intra-personnelle. La polyphilia a vocation à être une base sociale très forte et à être facteur d’entraide et de solidarité. Au contraire, dans nos cultures occidentales, c’est l’État, un État désincarné et parfois bureaucratique, qui a en charge d’aider les citoyens.

    Cela n’a pas toujours été le cas. Bruno évoque la plus célèbre histoire d’amitié de la littérature française, celle entre Montaigne et Étienne de La Boétie ("Parce que c’était lui, parce que c’était moi"). Il n’est pas anodin de préciser que cette amitié, née durant le drame des terribles Guerres de religion, n’aurait certainement pas pu s’épanouir sans prendre la forme d’une philia, cette amitié civique : nous nous rencontrons, nous sommes amis et nous restons ensemble dans une "communauté d’amis", pour le meilleur et pour le pire. Nous avons bien là l’exemple d’une amitié qui n’est pas entièrement désintéressée. 

    Cette philia n’a pas entièrement disparu dans nos époques modernes : citons les amitiés formés dans les rangs des Résistants durant la seconde guerre mondiale, dans les tranchées de la première guerre mondiale ou bien parmi les militants communistes (texte de JP Vernant). 

    Dans la philia, c’est l’échange qui fait sens. Une jeune participante cite à ce sujet David Foenkinos : "J’ai sans doute entendu dire qu’un véritable ami c’est quelqu’un qu’on peut appeler en pleine nuit lorsque l’on se retrouve avec un cadavre sur les bras. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai toujours aimé cette idée. Il y a des gens qui se demandent ce qu’ils feraient s’ils gagnaient au Loto. Moi, je me demande qui j’appellerais le jour où je devrais me débarrasser d’un corps, car il est très peu probable que je gagne un jour au Loto. Je parcours la liste de mes amis et j’hésite. Je pèse le pour et le contre d’une lâcheté éventuelle. Et puis, je me rends compte que le choix est plus complexe que prévu. Aimer un ami c’est aussi éviter de l’impliquer dans une histoire aussi sordide que risquée."

    montaigne-boétie.jpgL’amitié est omniprésente dans nos sociétés, même si elle ne prend pas la forme de la polyphilia antique. Cependant, il y a sans doute un peu de cette amitié civique dans les réseaux sociaux. L’ami Facebook (cf. lien vers cette publicité) est un emprunt à l’amitié anglo-saxonne (friendship), plus "lâche" et plus éphémère que l’amitié telle que nous la concevons dans notre idéal français (celle de Montaigne et La Boétie). Cette amitié "sociale" (nous dirions "civique") peut se défaire en un clic de souris et en quelques secondes : plus que dans la "vie réelle", on peut "changer d’ami comme de chemise", pour reprendre l’expression d’un intervenant. 

    Quel est le rôle de cet ami si on parle d’intéressement et peut-on vivre sans ami ? L’intéressement en question n’est-ce pas la compréhension et l’oreille ? Comme le dit un intervenant, "la nature nous a donné deux oreilles et une bouche afin d’écouter deux fois plus que parler". L’ami(e) est certainement celui ou celle qui écoute, voire conseille. L’ami peut être celui qui dit la vérité, coûte que coûte, comme le disent Aristote ou Molière (Alceste). À moins que l’ami ne soit celui qui se tait, dans le respect, sans jugement : "Je n’ai rien trahi. Car je n’avais rien à trahir. Je me suis interdit de vouloir connaître les secrets de mon ami et je ne les connais pas" (André Hardellet). L’ami pourrait également être celui qui garde notre jardin, en s’interdisant de pénétrer dans notre maison !

    Nous avons dit toute l’importance du rôle de l’affinité élective : la personne "choisie" l’est pour son essence, "pour ce qu’elle est vraiment". Et, plus encore, entretenir ce sentiment se fait dans une volonté qui est tout sauf désintéressée. J’attends de mon ami des conseils ou, à tout le moins, une forme d’acquiescement. En réalité, "on choisit le conseilleur" car on sait inconsciemment ou consciemment quel(s) avis l’on va recevoir de cette personne élue au nom de l’amitié. À ce sujet, c’est Sartre qui parle dans L’Existentialisme est un Humanisme de la polyphilia et de ses limites aristotéliciennes, à savoir que je ne peux pas donner autant, égalitairement, à tous mes amis. Pour Sartre, l’amitié a ce rôle de nourriture spirituelle, à ce ceci près et contrairement à l’amour, qu’elle est plurielle. Et, nous dit Sartre, selon les circonstances et selon les besoins, je vais m’adresser à tel(le) ou tel(le) ami(e) dont je sais qu’il/elle va me répondre ce que je veux entendre. Lorsque je suis face à une interrogation, il faut que je trouve dans mon cercle de relations l’ami ad hoc qui donnera l’avis qui irait dans mon sens.  

    Que la pérennité ne soit pas au rendez-vous est courante. Pour revenir à Montaigne et La Boétie, il faut avoir à l’esprit que cette amitié célébrissime et considérée comme un modèle n’a duré que quatre ans et s’est terminée avec le décès de La Boétie à l’âge de trente-deux ans (en 1563, alors que Montaigne est décédé en 1592 !).

    Jacques rivière alain fournier.jpgCela dit, lorsque ce n’est pas la mort qui met fin à l’amitié, elle peut s’arrêter subitement. Voilà qui peut surprendre, alors même que nous avons dit que le sentiment amical est souvent considéré comme un idéal ? Si une amitié prend fin, répond un intervenant, cela est souvent parce que des conditions ne sont plus réunies. Ce lien ne peut pas perdurer car des attentes qui ne sont plus satisfaites. Il convient de tenir compte des changements survenant au cours de nos vies et qui peuvent entraîner la fin de cette affinité élective ? L’amitié, nous l’avons dit avec la polyphilia, répond souvent à des besoins. Comme le disait encore David Foenkinos : "Il y a des gens formidables qu’on rencontre au mauvais moment et il y a des gens qui sont formidables parce qu’on les rencontre au bon moment.

    À partir du moment où l’amitié est là, dit Claire, la pérennité est attendue comme une condition sine qua non de ce sentiment rare : "On est ami(e)s, à la vie à la mort". Or, si une brouille vient à surgir, si un désaccord, voire une broutille, met un coup de griffe à cette relation que l’on pensait solide comme le roc, est-ce à dire que ce qui a été vécu jusqu’alors était de l’ordre de l’illusion ou bien à une chose sans importance ? Une participante reconnaît que l’amitié peut ne pas durer – comme l’amour d’ailleurs. Toutefois, cela n’enlève rien aux belles histoires et aux apports mutuels. D’ailleurs, selon les circonstances de l’existence, une amitié peut être comme suspendue dans le temps et l’espace puis reprendre comme si de rien n’était : "On reste ami, finalement !"

    Il n’en est pas moins vrai que la fin d’une relation amicale sonne dans l’entourage comme une incompréhension, voire un tsunami : "Vous ne vous parlez plus ? Mais pourquoi ? Vous étiez tellement ami(e)s !" La fin d’une amitié pourrait s’apparenter à un deuil cruel. La reconstruction est possible mais il s’agit d’une perte de repères et cette reconstruction est difficile. L’amitié perdue reste une perte incalculable dans la mesure où, d’une amitié disparue, il reste toujours quelque chose, un lien indicible ("Les blessures d'amitié sont inconsolables" écrivait Tahar Ben Jelloun). Il est toutefois possible, est-il affirmé, que les liens dissolues, en raison de futilités ou de confiance trahie, ne soient renoués grâce au pardon.  

    camus-sartre.jpg

    Claire cite à ce sujet la rupture d’amitié entre Jean-Paul Sartre et Albert Camus. Une brouille – philosophique, et qui n’avait rien de désuète ! – est intervenue entre les deux hommes, au point qu’ils ont fini par ne plus se parler. Lorsque Camus est décédé en 1962, Sartre a très mal vécu qu’ils n’aient plus été amis à ce moment. Il écrit : "Nous étions brouillés. Une brouille, ce n’est rien. Juste une façon de continuer à vivre ensemble dans le seul monde qui nous est donné." Il y a cette idée que l’échange et les liens perdurent malgré les choses de la vie qui peuvent nous séparer. 

    Car le véritable ami pourrait aussi être celui que l’on reconnaît a posteriori. Ce deuil nous fait cruellement ressentir la perte d’une amitié que l’on n’avait pas expérimentée jusqu’alors. Sans doute est-ce aussi le sens des réflexions de Sartre à l’égard de Camus.

    D’ailleurs, si brouille il y a, contrairement à l’amour, cela ne fait pas de cet ami quelqu’un que l’on n’aime plus du tout. Il peut y avoir désaccord et absence de contacts mais cela n’en fait pas un monstre. Cela reste quelqu’un avec qui l’on a partagé énormément. Les partages et les choses vécues ensemble font de cette personne – de celui ou celle qui a été notre ami(e) – quelqu’un que l’on traite et que l’on traitera avec bienveillance malgré tout. 

    En conclusion de ce débat, un participant souhaite réagir ainsi : "il n’y a pas d’amitiés, il n’y a que des preuves d’amitié", pour reprendre un célèbre dicton. Bruno clôt la séance par une citation d’Albert Camus au sujet de Roger Martin du Gard, un ami qu’il pleura à sa mort : "La seule présence de cet homme incomparable aidait à vivre."

    La prochaine séance du café philosophique de Montargis sera une séance décentralisée car elle aura lieu à La galerie d’art de l’AGART à Amilly, le 29 novembre 2013. Le débat portera sur cette question : "Un bon artiste est-il le Surhomme ?"  

    Philo-Galerie

    Les illustrations de ce compte-rendu sont les portraits d'amis dans le monde des arts, de la littérature et, bien entendu, de la philosophie : Depardieu et Dewaere, Boileau et Narcejac, Montaigne et La Boétie, Rivière et Alain Fournier, Sartre et Camus.


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