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  • Ivan Argote : "Retouch"

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  • Qu'est-ce qui fait tant rire Yue Minjun ?

    805193-jpg_536262_1000x667.jpgEXPOS – Cet homme qui semble pris d'un fou rire dans son studio à Pékin, au milieu d’autoportraits pareillement hilares, s’appelle Yue Minjun. Le nom ne vous dit rien ? Normal : l’artiste n'avait jusqu'à présent eu droit à aucune grande exposition personnelle en France. Pourtant, c’est l’un des peintres chinois actuels les plus cotés et les plus percutants. Du 14 novembre au 17 mars [2012], la Fondation Cartier, à Paris, offre au public ses peintures, ses dessins et ses sculptures aux rires aussi éclatants qu’énigmatiques.

    Un rire de combat

    Car le contexte dans lequel Yue Minjun a commencé à peindre ne prête pas vraiment à la poilade. Né en 1962, il reçoit un enseignement artistique académique à l’école normale de la province du Hebei, non loin de Pékin, de 1985 à 1989. C’est donc en 1989 que Yue Minjun commence sa carrière, au moment où la révolte étudiante est écrasée par le régime, que des contestataires sont arrêtés, emprisonnés ou simplement massacrés. Et c’est justement au début des années 1990 qu'il intègre la communauté d’artistes du village de Yuanmingyuan et exploite le sujet qui deviendra sa marque de fabrique : le rire. Malgré les apparences, les toiles du peintre sont donc très politiques.

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    Lien permanent Catégories : =>Saison 7, Documents, Philo-galerie, [56] "Peut-on rire de tout?" Imprimer
  • Compte-rendu du café philo : "Les femmes sont-elles des hommes comme les autres ?"

    Thème du débat : "Les femmes sont-elles des hommes comme les autres?" 

    Date : 26 février 2016 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée

    3-Barry-Lategan.jpgLe vendredi 26 février 2016, le café philosophique de Montargis se réunissait pour un nouveau débat autour de cette question : "La femme est-elle un homme comme les autres ?"

    Un premier intervenant y répond en parlant d’abord de l’aspect physiologique qui distingue hommes et femmes, par exemple dans la différence musculaire. Statistiquement, la morphologie des femmes semblerait différente des hommes. En dépit de cela, du point de vue sociologique ou psychologique, rien ne devrait permettre de distinguer les droits des hommes et ceux des femmes : en cela, l’objet du débat de ce 26 février n’aurait pas lieu d’être.

    Or, la question de la séance, "La femme est-elle un homme comme les autres ?", est loin d’être incongrue. D’abord, le thème de la séance du café philo a été voté à la majorité, il est donc apparu comme pertinent et il ne choque personne : c’est la preuve qu’il y a matière à débat.

    D’emblée, hommes et femmes sembleraient n’être en effet pas mis sur le même pied d’égalité. C’est vrai dans les théocraties ; cela l’est tout autant dans les démocraties laïques. Dans nos pays modernes, il y a des différences de salaires et d’emplois indéniables et les tâches domestiques apparaissent dans leur grande majorité inégalement réparties. La question qui sous-tend aussi ce débat est celle de savoir pourquoi les hommes n’aident pas plus les femmes – leurs compagnes, leurs mères, leurs filles ou leurs sœurs – à aller vers plus d’équité. Ce sont les femmes qui se battent toutes seules – les suffragettes, les Femen – et il semblerait que les hommes profitent de leurs avantages et ne cherchent pas à changer l’ordre des choses. Il est également dit en ce début de soirée que les femmes feraient-elles la même chose que les hommes dans la situation inverse.

    Une intervenante réagit au sujet de la différence physiologique homme/femme : sur le plan physique, le cerveau est de 1300 cm³ pour les femmes comme pour les hommes (voir aussi ce lien). Par ailleurs, biologiquement, "le sexe fort est plutôt la femme", est-il encore dit. En pédiatrie, par exemple, il naît plus de garçons que de filles mais cette différence se renverse au bout d’une année en raison d’une mortalité infantile qui touche plus les garçons que les filles. L’espérance de vie est d’ailleurs de manière générale, plus longue chez les femmes que chez les hommes : "les femmes ne sont pas si faibles que cela". Et si, morphologiquement, la femme n’est pas un homme comme les autres, les différences ne sont parfois pas là où on le penserait.

    bert-stern_twiggy.jpgBruno souhaite s’interroger sur la notion d’homme et de femme. Qu’est-ce qu’une femme et qu’est-ce qui se joue réellement ? L’aspect biologique, la sexualité ou la maternité ? La question, ensuite, telle qu’elle est posée, "La femme est-elle un homme comme les autres ?", pose une sorte d’ambivalence : le jeu de mot entre "homme", genre masculin, et "homme", espèce humaine. De ce point de vue, la question de ce soir est provocatrice car elle sous-entendrait que la femme serait posée comme un "sous-genre" de l’homme. D’ailleurs, grammaticalement le genre masculin l’emporte sur le genre féminin. D’emblée, il y a un problème. Et ce problème peut être décortiqué si l’on revient au cœur du sujet : qu’est-ce que qu’une femme ?

    Un participant dit qu’il convient de faire la différence entre genre masculin et genre féminin, qui renvoie à cette fameuse théorie du genre. La notion de genre sous-entend une idée socio-culturelle : la femme dans la Genèse, dit une personne du public, est issue de la côte d’un homme et non pas de Dieu.

    Bruno revient sur cette notion physique. Il a été dit que morphologiquement il y ait une différence homme/femmes. Un documentaire a été fait sur ce sujet : Pourquoi les femmes sont-elles plus petites que les hommes ? (à voir ici) Des scientifiques se sont aperçus que cette différence morphologique s’expliquait par le darwinisme : à l’aube de l’humanité, les hommes se battaient pour obtenir les meilleurs morceaux de viandes pour se nourrir, laissant les restes aux femmes. Et cette habitude est restée ancrée encore aujourd’hui. Or, cette habitude ne tient pas car, scientifiquement, les femmes ont besoin de plus de viandes que les hommes (règles, maternité).

    femme 4.jpgUn participant revient au cœur de la question pour revenir sur cette ambivalence évoquée. "La femme est-elle un homme comme les autres ?" Comment résoudre le problème des termes homme/femme ? Sans doute en traduisant cette question dans une autre langue, en l’occurrence le latin. Dans cette langue, on a femina, vir et homo. On dit :"femina homo est" et non pas "femina vir est". De même, on dira "vir homo est" et non pas "femina vir est". Dans le sujet français "La femme est-elle un homme comme les autres ?", il est posé la proposition que la femme appartient au genre humain, ce qui va de soi et logique. Mais cela peut être intéressant philosophiquement sur la question de l’égalité ou inégalité des sexes. Est-elle sociologiquement et génétiquement construite ? Va se poser la question du genre humain. Si je dis "un homme est un homme", quel homme parle lorsque je dis cela : le vir ou le homo ? Au nom de quoi et de qui parle-t-on ? Lorsqu’une femme parle, est-ce en tant qu’être humain (homo) ou en tant que genre féminin (femina) ? Sur la question des genres, en américain, le terme qui correspond à "genre" est "genus". "Gender", que l’on a traduit en "genre", ne correspond au "genus" de "générique". Il correspond au "genre" de "monsieur" ou "madame".

    Sur la théorie des genres, dit Claire, la question théorique "Est-ce que la femme est l’égal de l’homme ?" est vite balayée par les considérations biologiques. La réponse philosophique peut être à rechercher chez Platon : "La femme enfante tandis que l’homme engendre". Mais l’aspect politique et social peut être questionné : est-ce que les conditionnements qui nous formatent font que la femme va agir de manière telle que la société la construite ? Quel est l’acquis et l’innée ? Sur l’instinct maternel, deux grands courants philosophiques se construisent : l’universalisme et le différentialisme ou l’essentialisme. La question de ce soir, "La femme est-elle un homme comme les autres ?", n’est pas une question vaguement machiste. Simone de Beauvoir (Le Deuxième Sexe), qui a inspiré profondément le féminisme moderne basculait d’ailleurs, d’une théorie à une autre. La question est aussi de savoir si l’espèce humaine est une ou deux. Platon disait que la femme enfantait et que l’homme engendrait. Il ajoutait que cette différence naturelle ne pouvait pas être extrapolée dans la sphère politique et sociale, en précisant que la femme restait inférieure à l’homme. Aristote dénonçait cet universalisme. Pour lui, la femme était fondamentalement inférieure à l’homme et condamnée à rester au foyer.

    Twiggy_promo.jpgLa femme devrait-elle être identique ou non à l’homme ? Le débat au lieu jusque dans les courants féministes aujourd’hui : certains prônent une égalité dans la différence. La femme aurait des différences innées (la maternité par exemple) mais elle doit être intégrée dans la société pour sa cohésion. Le débat sur le genre a pris un visage frappant avec la théorie du genre qui admet qu’une femme est conditionnée dès sa plus tendre enfance, que ce soit dans les goûts (le rose et le bleu) ou l’éducation : "La passivité qui caractérisera essentiellement la femme "féminine" est un trait qui se développe en elle dès ses premières années. Mais il est faux de prétendre que c'est là une donnée biologique ; en vérité, c'est un destin qui lui est imposé par ses éducateurs et par la société" écrivait Simone de Beauvoir. Une participante parle d’un magasin de Montargis qui avait organisé une campagne d’affichage : "Plus tard je serai infirmière" disait une petite fille, tandis qu’un garçon disait : "Plus tard je serai médecin". "Plus tard je serai gourmande" disait la petite fille, tandis que le garçon avait cette phrase : "Plus tard, je serai pilote de chasse". Cette différentiation se voit jusque dans les manuels scolaires : le papa lit le journal tandis que la maman repasse ou fait le ménage.

    Un intervenant parle des droits sociologiques et politiques. La question est aussi de savoir ce qui a créé ces différences. Pour une participante, la place de la femme dans la société est restreinte du fait de sa maternité. La femme qui souhaite avoir un enfant accouche et parfois allaite : cette réalité est un frein à son insertion sociale. Comment égaliser ?

    La maternité – "La femme est un réceptacle" disait Thomas d’Aquin – est posée comme un désavantage. Dans l’histoire, le pouvoir a toujours été accaparé par les hommes : "On persuade l'enfant que c'est à cause de la supériorité des garçons qu'il leur est demandé davantage ; pour l'encourager dans le chemin difficile qui est le sien, on lui insuffle l'orgueil de sa virilité" écrivait Simone de Beauvoir. Or, enfanter, allaiter et élever un enfant offre un pouvoir d’éducation à la femme. Pour le coup, ce pouvoir génital aurait été retourné par les hommes de pouvoir à l’encontre des femmes.

    femme 3.jpgPour une autre personne du public, la conception que l’on a du sexe n’est pas seulement physique. Elle est aussi intellectuelle et idéologique. Elle s’est formée au fil des millénaires et c’est une question de pouvoir. Or, la maternité n’est pas un problème en soi. Elle l’est parce que la plupart des entreprises sont dirigés par des hommes : ils pensent que leur entreprise va perdre de l’argent. Ce qui est une vue de l’esprit : rien n’empêche un homme de prendre un congé parental et la société ne s’appauvrit pas en raison d’une grossesse ou d’une naissance !

    Pour un participant, l’homme et la femme sont complémentaires, morphologiquement et psychologiquement : un plus un pourrait bien faire trois voire plus. Si l’homme et la femme serait complémentaire, alors il n’y aurait pas de différence fondamentale – a fortiori d’opposition et de confrontation – entre l’homme et la femme. Ils auraient donc chacun des rôle à jouer.

    Pour une participante, les genres masculins et féminins évoluent dans la société : des jeunes gens allant chez l’esthéticienne, des papas élevant leurs enfants, et cetera. La femme a du mal à trouver sa place mais les hommes jeunes ont autant d’interrogation sur leur position : comment s’insérer dans la société, comment donner leur place à leur campagne. Ce qu’Élisabeth Badinter a montré dans son ouvrage XY.

    Il est dit que la société bouge avec des femmes de plus en plus présentes dans le milieu politique, économique ou culturel. Une place bien maigre, dit en substance une intervenante. L’historicité du pouvoir masculin est toujours présent, d’autant plus avec la problématique de la maternité qui nécessite de la femme une forme de protection. Cette protection a son corollaire négatif : la victimisation, généralisée aujourd’hui dans l’ensemble de la société. Le chemin est long avant que la femme ne devienne un homme comme les autres dans nos sociétés. Et encore, dit une participante, les métiers se féminisent très souvent dans des métiers… moins bien payés.

    twiggy_by_wassermoth-d6d2ifw.jpgPire, les jeunes femmes d’aujourd’hui sembleraient s’être désintéressées du féminisme pour emprunter des voies traditionnelles, quitte à abandonner leurs études supérieures. Bruno parle d’un article du Monde daté du 27 février 2016  : "Le travail des mères fait le succès des enfants et du couple… Les femmes dont les mères travaillaient quand elles étaient enfant ont plus de chance de trouver du travail, d’avoir des postes à responsabilité. Elles gagnent en moyenne plus que celles dont les mères étaient au foyer… De même, les hommes élevés par des mères bosseuses contribuent davantage que les autres aux tâches domestiques et passent plus de temps à s’occuper de leur famille… Les mères qui ont un emploi transmettent à leur fille des informations, des façons de faire utiles aux entreprises pour y faire carrière." Mais avec la crise économique, les jeunes femmes choisissent ou sont contraintes d’abandonner une carrière professionnelle, soulignait Élisabeth Badinter. Finalement, la vraie question de ce soit serait : "Les femmes peuvent-elles faire comme les hommes ?"

    La question de ce soir est-elle une généralisation de mauvaise aloi, se demande un intervenant. Il ajoute que la prise de conscience sur l’égalité homme/femme est venue par la force des choses, avec les guerres (les femmes qui remplaçaient les hommes dans les usines), avec le boom des Trente Glorieuses, mais pas tant avec les réflexions des féministes ou des intellectuels. D’ailleurs, ce mouvement semblerait faire machine arrière, comme le dit Élisabeth Badinter. Et lorsque la société est fragile ce sont souvent les faibles et les femmes qui trinquent en premier. Bruno précise que l’égalité homme/femme est très souvent restreinte à l’égalité ou l’inégalité domestique, au détriment de l’inégalité économique, salariale ou politique. Et puis, ajoute-t-il, parler de cette inégalité c’est aussi se pencher sur la violence intrinsèque, que Pierre Bourdieu avait étudié dans son ouvrage La Domination masculine : "Le masculin et le féminin sont les créations culturelles d’une société fondée, entre autres hiérarchies, sur une hiérarchie de genre". La violence domestique, dit une participante, est proprement masculine. Par contre, dans l’histoire, les souveraines sont aussi violentes que les hommes : les femmes au pouvoir sont des hommes comme les autres.

    Twiggy-5.jpgD’après une participante, l’évolution dans les mentalités existe, par rapport à ce qu’ont connu nos mères et nos grand-mères. Le patriarcat semblerait disparaître. De la même manière, les jeunes hommes sembleraient ne plus chercher à paraître "mâles" mais à utiliser des produits de beauté jusque là réservés aux femmes. Finalement, dit Bruno, la vraie question ne serait-elle pas : "Les hommes sont-ils des femmes comme les autres ?"

    Dans le couple, dit Claire, même s’il y a une évolution dans le rôle que prennent les femmes et les hommes, notamment dans les tâches domestiques, l’homme reste plutôt le sujet de la relation et la femme l’objet. Et c’est cette relation objet/sujet qui a articulé la dialectique du maître et de l’esclave de Hegel. Il y a deux consciences distinctes : la conscience A (l’homme) a un désir fort de reconnaissance. Dans "un combat à mort" - purement métaphorique ! – l’homme va tenter de nier l’autre pour qu’il soit asservi. La conscience B (la femme) va se soumettre à la conscience A mais, en évoluant, la conscience A va se trouver soumis à la conscience B qui se rend indispensable et devient maître. Dans la partie finale de la dialectique, les deux consciences se rendent compte que la situation de dominant et de dominé n’est pas viable et l’on va se trouver dans une situation d’égalité. Elle peut être atteinte dans certains couples. Il se pourrait même que la société arrive à cette égalité, voire à une supériorité de la femme sur l’homme. Cette supériorité est d’ailleurs présente dans la mythologie comme dans certains exemples (reine de Saba, tribus indiennes).

    Mis attention ! Pour Françoise Héritier, le matriarcat est en réalité un mythe. Malgré des tentatives de sociétés matrilinéaires et la transmission des terres par les filles par exemple, les femmes n’ont jamais eu le pouvoir politique. Les évolutions sociales lentes n’ont jamais permis aux femmes d’être des hommes comme les autres.

    Pour faire l’historique du couple, peut-être faudrait-il s’interroger sur l’histoire de la séduction, dit une nouvelle personne du public. À l’origine, l’homme choisissait la femme pour des raisons de procréation. Si les origines de la relation homme/femme viennent de ce postulat-là, cela prédéterminerait des rôles bien définis dès la nuit des temps.

    FYKF99LFT3KAD8F.LARGE_.jpgUne intervenante aborde de nouveau ce problème de l’inégalité homme/femme. Elle considère que "ce sont les femmes qui élèvent les garçons comme les filles… qui font les femmes soumises et les hommes machos !" : "Les femmes se forgent à elles-mêmes les chaînes dont l’homme ne souhaite pas les charger" disait Simone de Beauvoir. Les femmes qui brisent les barrières pour prendre des responsabilités jusque-là réservés aux hommes sont régulièrement saquées comme s’il ne leur était pas permis de décloisonner certaines fonctions. L’entretien du système d’inégalité arrange beaucoup de personnes, dont les hommes au pouvoir, que ce soit les politiques ou les responsables du CAC 40.

    La religion semblerait avoir son rôle à dire. Les religions monothéistes, dit une personne du public, y compris là où les croyantes sont si nombreuses, "rabaissent les femmes". Des femmes qui sont autant victimes que les auteurs de leur propre aliénation. En effet, lorsque l’affaire du voile islamique a éclaté dans les années 90, elle est partie de lycéennes qui voulaient marquer leur défiance vis-à-vis du système. C’était un acte de revendication ("punk") troublant. Le voile ne pose pas simplement la question de la liberté religieuse. Les femmes sont invitées à se couvrir, "se cacher" – et pas les hommes. Cela pose un réel problème d’égalitarisme dans nos sociétés laïques.

    Cette subordination des femmes par rapport aux hommes est-elle tenable ? Pour un participant, la soumission, si soumission il y a, n’est pas une culpabilité mais une forme d’aliénation, qui est cependant à relativiser en fonction du poids de la culture, de la tradition et du voisinage.

    D’après un participant, les femmes pourraient-elles se contenter de cette inégalité, de ne pas être des hommes comme les autres, voire s’en feraient complices ? D’après Claire, accepter un quota pour telle ou telle situation (monde politique, monde de l’entreprise, et cetera) serait accepter de se porter en victime pour finalement demander aux hommes de faire quelques concessions de partage. Imposer un quota c’est se porter en tant qu’être de genre féminin et non pas en tant qu’être porteur de pensée politique. Peut-être aussi que le retour de l’égalité passerait par la disparition de certains comportements clivant comme la galanterie.

    twiggy_6070_620x.jpgBruno conclut en parlant d’abord de l’aspect identitaire qui semblerait fondamental selon des intellectuels comme Élisabeth Badinter. Une éducation doit en prendre compte afin que garçons et filles, malgré leurs différences, puissent trouver leur propre équilibre et puissent par la suite se rencontrer et trouver une forme de connivence en société et/ou au sein du cercle privé. L’aspect biologique et maternité a été abordé au cours de cette soirée : or, c’est sans doute un faux problème car le patriarcat (le matriarcat étant a priori une "vaste légende urbaine") s’est réfugié derrière la maternité pour justifier la domination/protection de l’homme, jusqu’à la violence masculine traitée par Pierre Bourdieu. Or, les femmes au pouvoir sont aussi violentes que les hommes. De ce point de vue, les femmes sont des hommes comme les autres. Si bien que l’on constate que les archétypes prêtés aux hommes et aux femmes ne tiennent pas la route. Certes, dans la symbolique freudienne, le pénis peut être symbolisé par le couteau ou l’épée ; cependant, la conquête et le pouvoir peut aussi être féminine. Les femmes ont-elles justement la possibilité de prendre le pouvoir, d’être des hommes comme les autres ? C’est tout le cœur des combats féministes. Certains courants ont encouragé durant les années 70 la scission entre hommes et femmes, jusqu’à prôner l’homosexualité comme solution : "[L'homosexualité féminine est] pour la femme une manière parmi d'autres de résoudre les problèmes posés par sa condition en général, par sa situation érotique en particulier", disait Simone de Beauvoir. Parmi les mouvements engagés et modernes figurent les Femen. Les critiques que l’on entend sur les Femen mérite que l’on s’y intéresse. Qu’est-ce qui gêne chez les Femen ? Leur lutte contre la domination masculine ou les dictatures machistes ? Leur combat contre l’excision ? Pas du tout. Ce qui dérange chez les Femen c’est que leur mouvement est emprunt de violence et de radicalité. Ce serait sans ce type de protestations (happenings, poitrines violemment dénudées sur des lieux publics voire "sacrés") qui gênerait car, dans l’inconscient collectif, la femme est douce, pacifique, aimante et discrète. Les Femen contribuent à bousculer cette image au nom de l’égalité sociale entre hommes et femmes. Cette égalité est la condition pour une société apaisée et harmonieuse car "quand un sexe souffre, l'autre aussi" (Margaret Mead).

    La séance suivant du café philosophique de Montargis aura lieu le vendredi 1er avril 2016 et aura pour sujet : "Peut-on rire de tout ?" Ce sujet a été choisi par les organisateurs et animateurs du café philo.

    Philo-galerie

    Les illustrations de cet article sont des photographies du mannequin Twiggy Lawson.

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  • Compte-rendu du café philo : "la pauvreté est-elle le mal absolu ?"

    Thème du débat : "La pauvreté est-elle le mal absolu ?" 

    Date : 4 décembre 2015 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée

    épicure,platon,pascal,marx,d'aquin,smithLe vendredi 4 décembre 2015, le café philosophique de Montargis se réunissait pour un débat qui avait pour thème : "La pauvreté est-elle le mal absolu ?" Une soixantaine de personnes étaient présentes pour cette 53e séance.

    À cette question, "La pauvreté est-elle le mal absolu ?" une participante réagit par une autre question : "Est-ce que c'est la pauvreté qui est le mal absolu ou est-ce que ce sont les causes qui l'engendre ?" Une autre participante s'interroge : "Qu'est-ce que la pauvreté ?" Pour un troisième intervenant, la pauvreté serait sans doute un mal relatif. Il s'en réfère à l'Histoire et à cette vision que l'on a pu avoir de la pauvreté dans des périodes reculées, voire très reculées. Aujourd'hui le capitalisme libéral tendrait à nous montrer un miroir affreux de la pauvreté qui serait injuste : il rappelle que 67 personnes détiennent autant de richesses et de patrimoine que 3,5 milliards d'êtres humains sur terre ! Il y a une forme de différence et de comparaison et c'est cette différence qui ferait le problème. À cela s'ajoute le fait que non seulement le riche accapare la richesse universelle mais renvoie en plus ses déchets au détriment de ses contemporains. Le problème de la pauvreté tiendrait à l'écart entre deux extrêmes, un écart considéré comme inacceptable.

    Gilles souhaite s'arrêter sur des notions économiques afin de définir ce qu'est la pauvreté. Il convient d'abord, dit-il, de revenir sur la notion de revenu médian, qui était en 2012 de 1645 euros. Est pauvre la personne qui gagne moins de 60 % de ce revenu médian, soit, en 2012, de 987 euros. Il y avait huit millions de Français dans cette catégorie. La grande pauvreté est fixée à 50 % de cette valeur, soit 843 euros en 2012 et l'extrême pauvreté 760 euros, soit 1,6 millions de personnes dont beaucoup de familles monoparentales. Le seuil de la pauvreté internationale est définie par l'économiste Martin Ravallion qui parle du seuil de pauvreté monétaire "nécessaire à la survie de l'individu". En 1992, elle était de 1,25 dollars par jour. Elle est de 1,90 dollars en 2015. En France, le RSA est de 524,16 euros pour une personne seule (786 euros pour une personne avec un enfant). L'allocation de solidarité des personnes âgées (le minimum vieillesse) est de 800 euros par mois pour une personne seule et de 1 242 euros par mois pour un couple.

    épicure,platon,pascal,marx,d'aquin,smithUne participante réagit en critiquant cette notion de calcul de la pauvreté en fonction du revenu et du calcul selon le revenu médian. Il conviendrait de s'interroger sur la somme dont une personne a besoin pour vivre correctement, se loger, se nourrir. D'ailleurs, dans certaines tribus, la notion de pauvreté n'a pas de sens à partir du moment où chacun parvient à vivre correctement.

    Derrière ces chiffres, dit Bruno, il y a la réalité, y compris une réalité morale. Un économiste peut calculer de manière froide ce qu'est la pauvreté mais, derrière, il y a le vécu de tel ou tel. La question du débat de ce soit, "La pauvreté est-elle le mal absolu ?", peut interpeller. Il semblerait qu'aujourd'hui, le pauvre n'existe plus, ou du moins qu'il n'a plus droit de cité. On ne parle aujourd'hui plus de "pauvre". Non pas que la pauvreté ait disparu mais force est de constater que le vocabulaire contourne cette notion. On parle plus volontiers de gens modestes, indigents, démunis, précaires, de ménages ne pouvant joindre les deux bouts, de SDF, de fins de droit. À la limite, en terme d'économie, la notion de pauvreté est encore présente (seuil de pauvreté, travailleurs pauvres, etc.) mais la pauvreté serait considérée comme un mal tel que nous refusons jusqu'à nommer "pauvre" un pauvre. La pauvreté, pour une intervenante, est "le mal absolu de la société", "son talon d’Achille". Il faut la cacher aux yeux de tous car c'est une honte.

    La pauvreté peut également être vue, dit un participant, sous un angle moral, intellectuel, toutes ces pauvretés semblant être liés. Ne parle-t-on pas de misère "affective" ou de misère "intellectuelle" ? L'auteur post-moderne Michel Houellebecq parle "d'extension du domaine de la lutte" en parlant de cette inégalité entre riches et pauvres étendue au domaine affectif et sexuel. La difficulté affective, intellectuelle et sociale est abordée par une autre intervenante. Cette pauvreté recouvrerait la difficulté qu'ont les gens à dire ce qu'ils sont réellement. Gilles cite Karl Marx "La pauvreté est le lien passif qui fait que l’homme éprouve le besoin de la plus grande des richesses : autrui." Parler de la pauvreté ne saurait se limiter à "l'avoir" que l'on a que l'on n'a pas. Ce serait aussi, insiste une personne de l'assistance, une question "d'être". Être pauvre serait aussi être mal !

    épicure,platon,pascal,marx,d'aquin,smithPour en revenir à cette notion de pauvreté matérielle, la pauvreté serait causée, dit Claire, par "la malédiction de la rareté", selon laquelle il y n'y aurait pas assez de ressources sur terre pour satisfaire tous les besoins. Donc, la solution serait d'agir soit sur les ressources soit sur les besoins. Mais étant ancrés dans une civilisation essentiellement hédoniste, nous sommes à mille lieues de changer notre vision des besoins. Épicure disait : comment devenir riche ? Il ne faut pas augmenter nos biens mais diminuer nos besoins ("La belle chose, que le contentement dans la pauvreté !"). C'est un grand défi de nos civilisations modernes qui ont longtemps voulu rendre abondant ce qui était rare. Or, cela ne fait que créer une sous-couche de pauvreté (sous-prolétariat), frustrée d'être mise à l'écart de cette abondance. Bruno ajoute que la notion de pauvreté qui a évolué avec le temps. Platon estimait ainsi que la pauvreté était un danger pour la Cité ("Si un État veut éviter la désintégration civile, il ne faut pas permettre à la pauvreté et à la richesse extrême de se développer dans aucune partie du corps civil", voir ce lien). Puis, à partir du Moyen Âge, est venu le concept de la pauvreté évangélique, une pauvreté acceptée voire revendiquée, avec la charité comme action vertueuse. Nous y reviendrons. Les Révolutions industrielles au XIXe siècle et la remise en cause du paradigme chrétien a été un retour de balancier : la lutte contre la pauvreté est devenue centrale et cette lutte est encore présente aujourd'hui. La question est aussi de savoir si notre objectif social est de devenir plus riche ou de consommer moins (décroissance). Une participante ajoute que pendant des millénaires la norme était que toute personne était pauvre et que seule une minorité pouvait prétendre à la richesse. Or, aujourd'hui, dans nos civilisations dites "avancées" être pauvre est anormal et "mal", justement parce que la richesse intrinsèque des nations modernes est importante "et que chacun voudrait avoir sa part du gâteau".

    épicure,platon,pascal,marx,d'aquin,smithQu'est-ce que la pauvreté et en quoi est-elle un mal absolu ? Se demande un intervenant. S'agit-il de la pauvreté relative définie par des notions économiques ou bien de la pauvreté absolue, cette pauvreté "mère de tous les maux" - délinquance, maladie, dénuement complet ? Ne pas pouvoir avoir accès à la santé, à la culture, à la sociabilisation, à la nourriture et au logement sont de véritables fléaux. Claire à ce sujet fait la distinction entre pauvreté et misère. Thomas d'Aquin a conjecturé que la pauvreté était un manque de superflu et la misère un manque de nécessaire. Pour Adam Smith, la pauvreté est la privation des nécessités de la vie quotidienne. C'est en soi une notion large et floue. Si la pauvreté est-elle le mal absolu, de quelle pauvreté parlons-nous ? Parle-t-on des gens affamés ou bien de cette vie frugale prêchée par beaucoup de philosophes. Ces derniers font l'éloge d'une vie pauvre, simple et essentielle mais ils ne font absolument pas l'éloge de la misère. La pauvreté peut créer une atmosphère d'entraide et d'humanité : "Passer de l'appauvrissement à la pauvreté, comme on va de l'humiliation à l'humilité" disait Blaise Pascal. La misère, elle, est un point de non-retour. Un intervenant s'interroge : qui aujourd'hui serait prêt à choisir la pauvreté ou la sobriété – pour prendre un terme plus doux ?

    Un participant considère en effet que la pauvreté est un mal relatif et non absolu. La lutte contre la pauvreté serait dans les cordes de l'humanité, mais c'est une question de volonté. La pauvreté, dit encore une intervenante, est dans le vécu. Vivre modestement, voire chichement, ne saurait être une entrave au bonheur. Pierre Rabhi parle même de "sobriété heureuse" ajoute une autre personne du public. A-t-on besoin du superflu ? Il semblerait que non, malgré la pression sociale pour avoir la dernière voiture, le dernier téléphone portable. Ce combat quotidien peut au contraire conduire au malheur voire au désespoir, comme le remarquait Sœur Emmanuelle qui comparait la société française avec les chiffonniers du Caire.

    épicure,platon,pascal,marx,d'aquin,smithParler de la pauvreté c'est aussi parler de la comparaison avec mon voisin que j'estime plus riche que moi, avec une plus grosse voiture, une plus belle maison, de meilleurs revenus. Il s'agit d'une sorte d'affrontement et de défiance, avec la richesse et la pauvreté comme éléments clés. Ce que je n'ai pas m'enfoncer bien plus que ce que je possède. Le rassasiement pourrait ne jamais venir, même pour les personnes les plus fortunées.

    La sobriété semblerait être le pendant bénéfique d'une pauvreté/dénuement. Ce serait une lutte assumée contre l'abondance, avec comme notion centrale la liberté et la raison. À ce sujet, ajoute une participante, Victor Hugo disait : "Qui n'est pas capable d'être pauvre, n'est pas capable d'être riche." Lao Tseu, lui, écrivait : "Celui qui a bien compris le sens du mot "assez" aura toujours suffisamment". La pauvreté viendrait de notre attachement au bien matériel et plus on en a et plus en a besoin, et moins on est libre. Un intervenant n'est pas d'accord : la vraie pauvreté lui semble être une réalité rarement choisie, a fortiori dans des États riches. Pour une autre intervenante, en effet, le point de cristallisation est le choix, dans une société abondante permettant d'aller à l'opéra, de choisir de beaux vêtements et de vivre plus confortablement.

    Gilles revient sur la pauvreté monétaire théorisé dans les années 50 par Martin Ravallion. Un autre économiste, l'Indien Amartya Sen, Prix Nobel d'économie en 1998, a travaillé sur les famines (Poverty and famin, 1981). Il parle de "capabilité" (capability) : les pauvres ne possèdent pas ces capacités à être ou à faire compte tenu de leurs capacités personnelles et des circonstances extérieures.

    épicure,platon,pascal,marx,d'aquin,smithLa pauvreté peut-elle être éradiquée ? Demande une participante. Gilles répond que Joseph Wresinski a travaillé sur la grande pauvreté en fondant ATD Quart Monde. Il a posé cette question de l'éradication de la grande pauvreté et de la précarité économique, notamment dans un rapport en 1987. Il disait ceci : "L'humiliation des pauvres n'est pas seulement injuste à nos yeux. Elle est la négation de l'honneur des pauvres. Elle est une atteinte fondamentale à leur dignité. Elle fait un type d'homme tel que Dieu et l'histoire des hommes l'ont créé". En 1987, rappelle Gilles, se posait l'éradication de la grande pauvreté qui augmentait sans cesse, après une quasi-disparition durant les Trente Glorieuses en raison de l'industrialisation. Cette éradication pourrait être possible mais, d'après un intervenant elle n'est pas forcément souhaitée par une petite oligarchie qui pourrait profiter de cette pauvreté pour s'enrichir (Voir un précédent débat du café philosophique de Montargis, "Les riches le méritent-ils ?"). Or, cette richesse semblerait être souhaitée par nombre de personnes qui ne refuseraient pas d'entrer dans cette oligarchie. En retour, cette classe soudée par la fortune ne serait pas fermée aux nouveaux entrants, dans la mesure où ces derniers sont riches : "Ne dites pas du mal des riches, ça pourrait vous arriver".

    L'éradication de la pauvreté paraîtrait selon une participante en effet difficile à atteindre. Limiter ses besoins apparaîtrait pour beaucoup insurmontable. Par ailleurs, les aides reçues pourraient être des freins à l'imagination et à l'inventivité, au risque d'une compétitivité entre pauvres pour s'en sortir, comme le rajoute une participante.

    épicure,platon,pascal,marx,d'aquin,smithLa pauvreté étant relative considère une autre personne, l'éradication de la pauvreté pourrait advenir lorsque tout le monde sera pauvre : alors, personne ne pourra comparer ses richesses avec celles de son voisin puisque chacun sera logé à la même enseigne ! Alors, il n'y aura plus de pauvre ! Derrière cette affirmation provocatrice, ajoute cette intervenante, la question est de savoir si chacun de nous est prêt à laisser les biens qui nous sont chers. À ce sujet, il existe un texte des Évangiles prônant la pauvreté :"Il est bien plus difficile à un riche d'entrer dans le Royaume de Dieu qu'un chameau d'entrer dans le chat d'une aiguille" (voir le texte en ligne). Bruno revient sur cette notion de pauvreté évangélique qui a marqué l'histoire de nos sociétés. Le Sermon sur la Montagne, qui contient la citation célèbre "Heureux les pauvres...", semblerait avoir été détourné de son sens. Le "Heureux les pauvres" aurait une connotation révolutionnaire que les théologiens de la Libération ont rappelé : "Heureux les pauvres : grâce à moi ils ne seront plus pauvres". On le voit, Jésus ne serait pas ce prêcheur consolant les pauvres mais celui qui leur promettrait la richesse ici et maintenant. On le voit la pauvreté évangélique ne semblerait pas être acquise, y compris au sein de la sphère religieuse, comme le montre un extrait du Nom de la Rose d'Umberto Eco où Franciscains et proches du pape se chamaillent et s'insultent au sujet de la pauvreté évangélique.

    À ce point du débat, une intervenante s'interroge sur l'image qui se dessine du pauvre. Deviendrait-il un personnage à part entière, miséreux et caricatural. Or, qui n'est pas pauvre ? Beaucoup d'entre nous viennent de familles pauvres, sans pour autant que cela nous ait frappé. Pourquoi ? Parce que cette pauvreté n'est pas vécue ainsi, parce que l'éducation, l'échange et la culture l'emportent sur tout autre aspect économique. On peut avoir la sensation de vivre modestement, "de devoir faire attention", d'être "dans la dèche" mais pas de vivre dans une pauvreté.

    Claire rappelle qu'est miséreux celui qui n'arrive pas à subvenir à ses besoins fondamentaux, à survivre. Est pauvre celui qui l'est au regard d'autrui, "qui se l'entend dire", "qui reçoit une frustration existentielle et corrosive parce qu'il est dépossédé de bien qu'on lui fait croire indispensables".

    Bruno conclut ce débat par une citation de Dominique Lapierre, l'auteur de La Cité de la Joie : "Il est facile à tout homme de reconnaître et de glorifier les richesses du monde, mais seul un pauvre peut connaître la richesse qu'est la pauvreté."

    La soirée se conclue par le vote du sujet de la séance suivante, prévue le vendredi 29 janvier 2016. Trois sujets sont mis au vote : "L'homme est-il un loup pour l'homme ?", "Y a-t-il des guerres justes ?" et "L'Histoire se répète-t-elle ?" C'est ce dernier sujet, "L'Histoire se répète-t-elle ?", qui est choisi par les participants. 

    Philo-galerie

    Les illustrations de ce compte-rendu sont tirées du film Les Temps modernes de Charlie Chaplin.

     

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  • Compte-rendu du café philo : "œil pour œil, dent pour dent?"

    Thème du débat : "Œil pour œil, dent pour dent ?" 

    Date : 6 novembre 2015 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée

    72prud'hon3.jpgPour cette 52e séance du café philosophique de Montargis, envers 90 personnes étaient présentes pour débattre avec l'invitée exceptionnelle, Catherine Armessen, autour de la question "Œil pour œil, dent pour dent ?", un sujet autour du thème de la vengeance et du pardon. Bruno présente l'invitée de la soirée : Catherine Armessen est médecin et romancière. Après avoir écrit pour les petits, elle a décidé de passer à la littérature adulte. L'auteur traite volontiers des sujets de société, si bien que l'on peut justement parler de ses romans comme des "romans documentaires" : Manipulation (2007, Prix Littré) traitait des sectes et La Marionnette (2013) de la manipulation dans le couple et des pervers narcissiquese (ces deux sujets ayant fait l'objet de débats en 2011 et 2013). Son dernier livre, Tu me reviendras (2015), un thriller, traite de la vengeance. C'est pour parler de ce sujet que Catherine Armessen est présente à ce café philo.

    Claire commence le débat par rappeler l'origine de l'expression "œil pour œil, dent pour dent". Cette expression retranscrit la loi du Talion, terme originaire du latin talis qui veut dire "tel" ou "pareil". La loi du Talion consiste en "la juste réciprocité du crime et de la peine". Cette loi, qui fonde notre justice, se trouve à l'origine dans le Code Hammurabi, un texte babylonien datant du XVIIIe siècle avant JC. Ce texte stipulait que "si un homme arrache l’œil d’un autre homme, son œil sera arraché. Si un homme brise un os d’un autre homme, son os sera brisé." Ces préceptes ont été repris dans la majorité des textes religieux, la Torah, la Bible ou le Coran. Cette loi du Talion a ensuite largement inspiré nos lois actuelles.

    280px-Klytaimnestra_Erinyes_Louvre_Cp710.jpgCatherine Armessen prend la parole en évoquant son livre Tu me reviendras qui traite de la spirale de la vengeance. En quoi la vengeance diffère-t-elle de la justice ? La justice entend punir un délit ou un crime dans un cadre précis qui entend être rationnel. Et la punition est décidée par une personne tiers – un juge ou un jury – alors que dans la vengeance c'est la ou les victimes qui cherchent à obtenir réparation, dans une décision mue par la passion et parfois la violence. Aussi, dit Catherine Armessen, peut-on opposer la veangeance/violence/passion à la justice/punition réfléchie/raison.

    Un intervenant réagit. Cette loi, "œil pour œil, dent pour dent, main pour main, meurtrissure pour meurtrissure", qui peut paraître cruelle, est destinée à donner de la raison à une vengeance qui pourrait occasionner une violence déconsidérée. Catherine Armessen va dans ce sens : la loi du Talion s'inscrivait dans une volonté de paix sociale, pour éviter une spirale de la violence, malgré ses imperfections. En un sens, c'est une loi intermédiaire entre la vendetta et la justice moderne, élaborée avec une tarification par crime.

    Bruno va dans ce sens. La loi du Talion apporte en effet une forme de raison. C'est d'ailleurs ce que dit Hegel. Or, ce qui diffère bien entre la justice et la vengeance c'est la manière dont elles sont appliquées. Dans un cas, c'est une tiers-personne, qui est en dehors de l'acte, qui obtient réparation alors que dans l'autre c'est la victime qui punit.

    La justice serait donc un moyen d'apporter de la raison en lieu et place d'une vengeance aveugle susceptible d'être cruelle et "injuste". Or, la justice peut, dans certains cas, n'être pas raisonnable. Bruno prend l'exemple de la peine de mort sous l'Ancien Régime. Michel Foucault décrit, dans Surveiller et Punir, le supplice et l'exécution de Damiens, accusé d'un attentat contre Louis XV, en plein Siècle des Lumières. Loin d'être une mesure simplement coercitive, cette mise à mort est décrite par Foucault sur 50 pages hallucinantes. Le philosophe ne nous épargne aucun détail sur le supplice et l'exécution du condamné. Ici, l'acte judiciaire semblerait bien relever d'un acte de vengeance collective vis-à-vis d'un homme qui a commis le pire des crimes : le régicide, forme symbolique du parricide qui était considéré comme le crime le plus abominable à l'époque. Or, l'application de la Loi du Talion n'apparaît pas appropriée dans ce cas de figure, dans la mesure où le roi est sorti sauf de cet attentat, au contraire de son auteur (à moins que l'on ne puisse parler d'une Loi du Talion "symbolique"). Finalement, la différence entre justice raisonnable et loi du Talion paraît dans certains cas tenu.

    erinyes-oreste.jpgPour Catherine Armessen, la justice s'adapte, peu ou prou, à la société de son époque. Dans l'exemple de Damiens, ce qui est également en jeu c'est aussi le rapport avec le corps. En tout cas, le besoin de réparer avec la brutalité, que ce soit individuellement ou collectivement, est toujours présente. Or, la vengeance peut être apportée sous l'angle psychologique. La vengeance prend son origine dans des émotions que nous ressentons face à des émotions. C'est une manière de décharger "nos émotions négatives". En ce sens, l'acte de vengeance et le désir de vengeance sont différents. La Rochefoucauld disait justement que "la vengeance procède toujours de la faiblesse de l'âme qui n'est pas capable de supporter les injures". La vengeance initie un cycle de violences, comme dans la vendetta. La Colomba de Mérimée en est un très bel exemple, dit notre invitée. La vendetta, dans la Corse traditionnelle, n'est pas stricto sensu une loi du Talion : c'est une forme de justice arithmétique, une dette à régler : "Je te tue deux hommes, tu me tues deux hommes, et ainsi de suite... jusqu'à plusieurs cousinades éloignées."

    Catherine Armessen parle du désir de vengeance : "Nous sommes tous violents", constate-t-elle. Les règles sociales mises en place sont destinées à freiner cette violence, quitte à aller contre la nature. Bruno ajoute que René Girard, décédé quelques jours avant ce café philo, a beaucoup réfléchi et disserter sur cette violence, le désir mimétique mais aussi le pardon, vu sous l'angle religieux et catholique (voir ce texte). Catherine Armessen affirme que la violence est nécessaire pour préserver notre équilibre psychique. La vengeance semblerait être inhérente au fonctionnement humain, à un instinct (ou désir) vital en jeu. Cette vengeance va s'exprimer obligatoirement à travers quatre possibilités. Première possibilité : se venger contre l'agresseur ("je me fais mal tu me fais mal"). Dans ce cas la justice est là pour réparer l'affront. Deuxième possibilité : choisir un bouc-émissaire, avec l'exemple du peuple juif pendant la seconde guerre mondiale. Troisième possibilité : la sublimation "qui est une manière noble de se venger" : un enfant agressé physiquement va, par exemple, se mettre à être bon à l'école pour aider l'autre. Quatrième possibilité : se venger contre soi-même en tombant malade. Et c'est tout le problème des maladies psychosomatiques. Catherine Armessen lit un court passage de son roman Tu me reviendras : "Nathalie grimaça en ressentant une douleur dans son mollet droit, souvenir d'un vieil accident. La douleur était si présente dans sa vie qu'elle l'avait, par dérision, prénommée Carabosse, comme la sorcière qui se faufilait dans les contes depuis le XIIIe siècle. La douleur était là, tyrannique, obligeant sa victime à se courber pour se passer la jambe, pour dissiper la crampe qui s'installait. Carabosse, la vieille fée bossue à trente carats, s'invitait quand Nathalie se sentait débordée par sa vie, comme ce matin où elle supportait mal les grommellements qui l'attendaient". Catherine Armessen souligne que souvent le corps parle et il faut l'écouter.

    ulysse-iros_corinth.jpgBruno revient sur cette notion de respect. Chercher à se venger contre quelqu'un qui a bafoué mon honneur est quelque part un acte rationnel. D'après Nietzsche, dans cette vengeance offensive, c'est la raison qui joue : on raisonne sur la vulnérabilité de l'adversaire et à ce qui pourrait le faire souffrir, même si les conséquences de cet acte ne sont pas réfléchies et raisonnées. La vengeance serait par ailleurs vouée à l'échec dans la tentative de réparation : "Quand on punirait un bourreau en lui infligeant les souffrances qu'il a infligées... Ce tortionnaire n'aurait pas cent corps pour souffrir les cent martyres qu'il a faits. La punition n'irait pas assez loin. Elle serait inaccomplie et confesserait son impuissance devant le crime." disait France Quéré.

    La question qui est ensuite posée est de savoir si la violence est naturelle. Par exemple, les "castagnes" sur les cours de récréations sont-elles si néfastes que cela, se demande Catherine Armessen ? Un participant récuse ce propos, ajoutant que si la violence est dite naturelle, la non-violence l'est tout autant. Face à la pulsion nous poussant à agir avec brutalité afin que nous soyons respectés, il y a la pulsion naturelle qui nous pousse vers l'autre avec bienveillance et sociabilité, car je suis un être de relation – et de relation pacifique. Pour cet intervenant, associer justice et punition pourrait être considérée comme réducteur car ce qui est également en jeu c'est la réparation, afin que nous parvenions à revivre ensemble. Par ailleurs, la non-violence n'est pas la non-agressivité. L'agressivité est une forme de combativité. Elle peut être violente et non-violente. Et c'est celle-ci qui doit être éduquée, y compris auprès des enfants (cf. café philo "L'éducation à la non-violence"). Pour aller plus loin, une participante cite Lao Tseu qui disait : "Si quelqu'un t'a offensé, ne cherche pas te venger. Assied-toi au bord de la rivière et bientôt tu verras passer son cadavre." On est dans une tradition bouddhiste et taoïste qui parle de la loi de causalité : si l'on cause quelque chose, il y aura un effet. Delà, une personne non-violente ne cherchera pas à se venger car la réponse à un acte répréhensible viendra d'elle-même. Par ailleurs, cette intervenante estime que si une personne cherche à se venger c'est qu'elle n'a pas de solution pour gérer son vécu. "Un désir de vengeance se domestique", ajoute un autre participant, avant de citer un autre penseur oriental, Gandhi : "Avec une maxime comme ça [Œil pour œil dent pour dent"], il y aura bientôt la moitié de l'humanité qui sera borgne et l'autre moitié qui sera édentée." La loi du Talion est source de beaucoup de conflits et de démesures criminelles car cette maxime "se traduit souvent par un peu plus d'un œil pour un œil et un peu plus d'une dent pour une dent". Cet intervenant cite ensuite l'Évangile de Matthieu, un texte de sagesse religieuse, qui vient apporter une contradiction avec cette loi du Talion : "Vous avez appris qu'il a été dit : œil pour œil et dent pour dent. Et moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Au contraire, si quelqu'un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l'autre" (Matthieu, (5, 38-42). Cette citation, souvent stigmatisée, serait en réalité mal interprétée. Elle n'est pas un appel à la soumission et à la non-résistance. Tolstoï disait que la traduction est mauvaise car cette phrase de Jésus signifierait plutôt : "Ne résiste pas au méchant avec les moyens du méchant" – mais résiste toutefois.

    oreste_mei.jpgUne intervenante réagit en faisant de nouveau référence à la tradition bouddhiste : "L’étendue de la criminalité peut être réduite en améliorant les conditions sociales et économiques, mais aucune société humaine ne sera jamais capable d’éradiquer complètement le crime. C'est à chaque être de prendre la responsabilité de son amélioration et de voir la continuité entre le criminel et la victime possible qui est en nous". Chacun doit être conscient qu'il peut basculer du statut de criminel à victime.

    Le désir de vengeance semblerait être un symptôme qui se tourne contre la personne qui l'énonce ; Catherine Armessen cite un passage de son dernier roman : "Comme il t'allait ce tailleur... Le jour où tu ruinais ma vie, tu portais la même coiffure. En te cadrant dans l'objectif, je t'ai haïe pour ta trahison... Ah tout ce bonheur perdu dans l'inflexibilité du temps ! Toutes ces petites joies mortes à cause de toi... Rien désormais ne m'empêchera de te rejoindre et de te détruire." En tant que médecin Catherine Armessen témoigne : elle voit des gens s’abîmer gravement dans la haine et dans les émotions négatives. Mais est-ce leur intérêt de les laisser se focaliser sur ces désirs ? Elle s'interroge sur la manière de passer au-dessus d'une agression sans passer par l'acte de vengeance. La première solution est la justice, qui veut dire aussi la reconnaissance du crime par l'autre. Les vertus thérapeutiques ont également une grande importance, comme cela est montré dans les manipulations mentales dans le couple.

    Pour un intervenant, chacun peut être amené à choisir entre vengeance et justice en fonction de la nature du préjudice et de son intensité. L'autre aspect est la confiance que l'on peut avoir dans la justice. Pour un autre intervenant, il peut y avoir une incompréhension sur la nature de la justice et sur ses décisions, dans la mesure aussi où la justice peut être décalée par rapport à la société, avec une justice qualifiée d'inhumaine, des juges seuls et des victimes parfois oubliées. Pour revenir à la vengeance, dit une autre personne du public, le commencement de ce désir est d'abord l'instinct. Catherine Armessen parle, de son côté, de "survie psychique inconsciente". Bruno réagit et parle d'ambivalence : la notion "arithmétique" qui dit "œil pour œil, dent pour dent" est contredite par une motivation de fait "instinctive". Il semblerait que la loi du Talion se pare de beaux oripeaux civilisateurs pour finalement cacher les instincts qui sont au cœur de cette forme de justice.

    Dans la loi du Talion, réagit un autre participant, il y a l'aspect sociétal. La vengeance ne peut pas être une solution laissée à l'individu pour obtenir réparation. Il faut qu'il y ait un contrôle social pour empêcher tous les règlements. Or, un intervenant constate que la justice a pour motivation la défense de la société - plutôt que de l'individu - comme le montrait Foucault, ce que beaucoup de victimes peuvent déplorer car elles se sentent oublier. C'est le cas dans les grands crimes ("la justice ne me le fera pas revenir") mais aussi dans les petits ou grands délits. Bruno considère que la justice pourrait avoir du mal à regarder dans les yeux les victimes car elle n'a pas le même but que celles-ci. Il reprend l'exemple de l'exécution de Damiens : l'application de son supplice n'a finalement pour but que de susciter l'effroi et de prévenir tout acte de régicide (même si Louis XV est sorti vivant de cet attentat). Par là, la société se protège et préserver le corps social.

    SetWidth600-345.jpgAprès avoir longtemps discuté de la vengeance, la discussion s'engage au sujet du pardon qui, pour certains penseurs, est "une forme de vengeance". Le verbe pardonner est vague : "Renoncer à punir... Accepter sans dépit... Ne pas tenir rigueur à quelqu'un." L'autre lecture proposée par Catherine Armessen est de proposer le pardon non pas comme une "non-action" mais comme une "dynamique qui est celle de se dégager de la spirale de la violence pour se reconstruire." Renoncer à la haine", ajoute notre invitée, "c'est rompre avec des émotions blessantes". "Ne pas tenir rigueur à l'adversaire c'est comprendre ce qui l'a conduit à l'offense pour rompre le lien avec lui" et ne pas punir "c'est sortir de la spirale pour ne pas se punir soi-même en continuant d'être dans cette spirale." Le choix du pardon entraîne une rupture dans la chaîne affective et dans la temporalité où l'on accepte de ne pas changer ce qui a été fait et qui est irréversible. Cela veut aussi dire sortir du passé douloureux. "Si l'affront perd de sa puissance, du coup l'adversaire aussi." Il y aurait donc, grâce au pardon trois ruptures : affective, temporalité et représentation de l'adversaire. Le pardon est un élan positif. Hannah Arendt disait ceci : "Le pardon est de l'ordre de la naissance, il ouvre un avenir : l'être humain n'est pas enfermé dans ce qu'il a fait, il est capable d'autre chose." Le pardon libère et reconstruit. La philosophe ajoute ceci : "Le pardon est certainement l'une des plus grandes facultés humaines et peut-être la plus audacieuse des actions, dans la mesure où elle tente l'impossible - à savoir défaire ce qui a été - et réussit à inaugurer un nouveau commencement là où tout semblait avoir pris fin." Il y a un côté salvateur dans le pardon, ce qui semble pour plusieurs membres du public aller en contradiction avec la difficulté ou l'impossibilité d'excuser un crime monstrueux ou une atteinte à une personne indéfendable. C'est tout le problème des victimes, se pensant souvent incomprises dans les affaires judiciaires. Par ailleurs, se demande un intervenant, le pardon est-il également utile pour la société, dans la mesure où le criminel peut se sortir intact d'un méfait. La justice ne favorise pas le pardon dans la mesure où les procédures judiciaires durent des années.

    Peut-on tout pardonner ? Se demande Catherine Armessen. Elle cite Vladimir Jankélévitch : "Pardonner un tel crime [un crime contre l’Humanité] ne serait pas renoncer à ses droits mais trahir le Droit car la victime n'est pas une ou des personnes mais l'Humanité."

    Catherine Armessen voit le pardon comme une forme d'exorcisme – même colérique – afin de comprendre puis de s'en sortir mentalement, même si cela demande courage, temps et humilité. Elle prend l'exemple de la manipulation mentale dans le couple. Bruno réagit : pardonner n'est pas baisser les bras mais reprendre la main sur sa propre souffrance. Sans doute que pardon et vengeance sont les deux versants du même processus. 

    richmond_electre-agamemnon.jpgCertains psychologues, dit Bruno, soulignent que la vengeance peut être un moyen inconscient pour la personne qui a souffert de rester en lien avec la personne qui l'a fait souffrir et de ne pas couper des liens, lorsque le chagrin est impossible : "La littérature psychiatrique et psychanalytique décrit généralement le désir de vengeance comme une simple forme de l'hostilité. Seuls quelques rares articles indiquent que le désir de vengeance peut aussi remplir des fonctions défensives — c'est-à-dire servir de défense contre prise de conscience d'affects chargés d'angoisse et refoulés." (Harold Searles)

    Bruno conclut le débat par une citation d'Hannah Arendt : "Le châtiment a ceci de commun avec le pardon qu’il tente de mettre un terme à une chose qui, sans intervention, pourrait continuer indéfiniment. Il est donc très significatif, c’est un élément structurel du domaine des affaires humaines, que les hommes soient incapables de pardonner ce qu’ils ne peuvent punir, ce qui se relève impardonnable."

    Trois sujets sont proposés en fin de séance pour le débat suivant : "Que voulons-nous vouloir ?", "Histoire contre devoir de mémoire ?" et "La pauvreté est-elle le mal absolu ?" C'est ce dernier sujet qui est choisi par les participants pour la séance du 4 décembre 2015, à 19 heures, à la Brasserie du Centre commercial de la Chaussée.

    Philo-galerie

    Les images illustrant ce compte-rendu sont des reproductions de scènes mythologiques en rapport avec la vengeances : les Furies, Cassandre, Electre, Ulysse.

     

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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE "SUIS-JE CE QUE MON PASSÉ FAIT DE MOI?"

    Thème du débat : "Suis-je ce que mon passé fait de moi?" 

    Date : 17 avril 2015 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée

    rousseau,kant,hegel,sartre,cyrulnik ,freudLe vendredi 17 avril 2015, environ 120 personnes étaient présentes pour la séance du café philosophique de Montargis dont le débat portait sur cette question : "Suis-je ce que mon passé fait de moi ?"

    Une première participante réagit ainsi : "Oui et non. Non car c'est dans l'instant présent que je peux exister et faire des choix. [Oui car] je suis conditionné culturellement par mon passé." Pour une autre intervenante, le passé nous construit indubitablement, grâce à nos expériences, notre vécu. D'ailleurs, ajoute aussi Claire, "quelle tragédie si je deviens amnésique !"  

    Pour un autre intervenant, on dépend culturellement de son passé et on a du mal à échapper à sa spatio-temporalité. Par contre, chacun peut se projeter par ses envies, ses rêves. On peut en sortir si l'on veut. "L'avenir est la seule chose qui m'intéresse, car je compte bien y passer les prochaines années" disait Woody Allen

    rousseau,kant,hegel,sartre,cyrulnik ,freudPour Claire, il est déjà question de deux passés : un passé culturel, au sens de situation culturelle et sociale ("On est d'abord un être en situation"), c'est un passé historique, regroupant une histoire filiale, familiale, générationnelle ; et d'autre part le passé en tant que vécu personnel ("Ce que j'ai fait avant"). Dans ce dernier cas, puis-je me choisir vraiment ? Ma vie est-elle mon œuvre ? Finalement, la question de savoir si je résulte de mon passé ne se pose pour ainsi dire pas si ce passé est honorifique ; par contre, la question devient aporitique lorsque mon passé me colle à la peau et que je souhaiterais m'en défaire.

    Pour un autre intervenant, notre vie est un "immense apprentissage" (gestes, mouvements, etc.). D'ailleurs le sujet de ce débat porte sur une expression importante : "Suis-je...". Le "Je suis" regroupe mon corps, mes comportements, mes paroles, l'apprentissage, la mémoire, l'inconscient, etc. Le passé est ce qui peut nous revenir violemment : des faits, des colères, des émotions, comme le disait Marcel Proust : "Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir.

    rousseau,kant,hegel,sartre,cyrulnik ,freudPour une autre participante l'aspect psychologique est importante dans un tel sujet. Pour elle, à l'âge de trois ans, la majorité des dés sont jetés. Chacun part avec ce capital plus ou moins riche et chaque individu ne peut échapper à l'une des cinq blessures que l'on traîne toute notre vie : la trahison, le rejet, l'humiliation, l'abandon et l'injustice. On est issu de ce passé là et la majorité de nos réactions vient de ces cinq blessures originelles. 

    Pour un autre intervenant, la question "Suis-je ce que mon passé fait de moi ?" induit une question bien plus fondamentale : est-ce que je suis capable de savoir que je suis le résultat de mon passé ? Cela voudrait dire que je me souviens exactement de mon propre passé et que je suis capable de repérer dans celui-ci ce qui me détermine. Répondre à cette question est d'une infinie complexité ! Et si je cherche à lire dans ce passé qui me détermine, sans doute vais-je forcément trouver quelque chose ; par contre, est-ce réellement cette chose qui me détermine ? Ou bien n'y a-t-il pas le risque que j'interprète ou surinterprète une notion, un acte ou une parole ? Cela renvoie en tout cas autant à la notion de mémoire qu'à celle de liberté. 

    En parlant de mémoire, un nouvel intervenant parle de la mémoire familiale et des secrets de famille (la psychogénéalogie) qui sembleraient avoir des influences considérables sur la vie de chacun. Les non-dits reproduisent de manière similaires ou quasi-similaires les traumatismes. Freud, dit Claire, met en avant l'aspect scientifique de la psychanalyse tout en précisant que c'est l'une des seules sciences qui ne peut recevoir de lois car un traumatisme ne sera pas reçu de la même manière par telle ou telle catégorie de gens (voir aussi ce texte). Freud fait le lien avec la littérature. Zola théorisait le conditionnement du milieu ; d'autres philosophes, au contraire, considèrent que les individus réagissent différemment parce qu'ils ne reçoivent pas la situation  de la même manière. Boris Cyrulnik parle, lui, de résilients pouvant échapper aux conséquences de situations catastrophiques, situations qui ont pourtant provoqué l'effondrement d'autres personnes  avant eux. Il y a une histoire de volonté derrière cet échappatoire salutaire. La question est de savoir qui est à même de s'autoriser à en rêver et à s'en sortir ? Face à un choc traumatique – et quelque soit sa puissance – certains résilients ont la volonté de se construire envers et contre tout. Au contraire, d'autres personnes, qui ont acquis une éducation "sécure", se refuseront de croire en eux. Il semblerait qu'il n'existe pas de lois figées ni de théories.

    rousseau,kant,hegel,sartre,cyrulnik ,freudUn autre exemple est cité : celui de la gémellité. Les jumeaux, êtres génétiquement identiques, restent des êtres uniques, justement parce que, malgré les caractéristiques et les passés communs, chacun porte un regard singulier sur l'un comme sur l'autre, même si l'amour donné et l'éducation sont a priori identiques.    

    Le passé doit être tenu comme ce qu'il est : un ensemble d'événements révolus, dus au hasard ou non. La solution serait d'essayer de s'y confronter, de l'affronter (dans le cadre de la psychanalyse, par exemple) mais aussi pratiquer une forme d'amnésie volontaire. Certains peuvent aussi choisir de partir sans laisser d'adresse. La question est de savoir comment je peux me défaire de mon passé. Est-ce que je fais toujours les mêmes erreurs, à l'image du personnage principale de Camille Redouble ? Comme le dit Claire, j'ai été "informé" depuis l'enfance – au sens de "donner forme" – et il semblerait que cette forme soit reproduite. Dit autrement, est-ce que l'existence précède l'essence (Sartre) ? Voir aussi ce texte.

    Pour un intervenant, ce débat prend une tournure très négative dans le sens où la question qui pourrait nous être posée serait celle-ci : comment ne pas subir ce passé ? Or, il pourrait tout aussi bien prendre un tour plus positif. L'histoire humaine semblerait bien ne pas se répéter. Mieux, si l'on peut considérer être le résultat de notre passé, force est de constater qu'à titre collectif la richesse humaine s'est considérablement accumulée à travers l'Histoire. Je peux considérer que je peux bénéficier de cette richesse culturelle. Le passé est un héritage et la leçon de toutes les civilisations qui m'ont précédé est de savoir comment profiter de ces apports.

    rousseau,kant,hegel,sartre,cyrulnik ,freudClaire s'interroge sur la notion de progrès – positif ou négatif – qui semble être apposé à celui de l'Histoire. Certains historiens prônent le mythe de l'éternel retour. L'histoire serait cyclique, avec un certain déterminisme catégorique (Cf. texte de Mircéa Eliade). Cependant, réagit un participant, intuitivement, cette notion de progrès – matérielle ou non – semblerait être réelle : nous lisons Kant au contraire de nombre de nos aïeux, la peine de mort  tend à devenir moins pratiquée dans le monde qu'il y a seulement un siècle et les supplices tendent à disparaître au fur et à mesure des siècle. Cela n'empêche pas l'homme de ne pas tirer les leçons passées et de faire le choix de violences à travers le monde (un intervenant rappelle que le cerveau de l'artiste qui a peint la Grotte Chauvet est le même que celui de l'homme moderne). Se rappeler de son passé pour se tourner vers l'avenir (le "devoir de mémoire") implique que l'on doive en tirer les leçons. Claire cite Emmanuel Kant : " L’homme veut la concorde, mais la nature sait mieux que lui ce qui est bon pour son espèce : elle veut la discorde. Il veut vivre commodément et à son aise ; mais la nature veut qu’il soit obligé de sortir de son inertie et de sa satisfaction passive, de se jeter dans le travail et dans la peine pour trouver en retour les moyens de s’en libérer sagement" (Kant, Idée d'une Histoire universelle du Point de vue cosmopolitique, §8). 

    rousseau,kant,hegel,sartre,cyrulnik ,freudLe vrai sujet est qu'aujourd'hui notre civilisation a tendance à oublier la notion de passé pour privilégier la notion de performance immédiate et la maîtrise d'un futur qui lui échappe de toute manière. Il semblerait, dit encore cet intervenant, que chacun doive s'interroger sur cette question : qu'est-ce que j'hérite de mon passé commun et comment je m'enrichis grâce à lui ? Et, ajoute ce participant, interpréter ce passé à l'échelle individuelle et psychanalytique est une "perversion" et le "dévoie" totalement !

    Hegel affirme dans La Raison dans l'Histoire, dit que l'homme individuellement est emprunt de passion. Mais, à l'échelle de l'Humanité, on est dans un progrès de la Raison qui donne sens à tout cela. On va vers une évolution pour davantage de rationalité. C'est directement mis en avant par Jean-Jacques Rousseau qui dit que l'homme est perfectible. L'homme, dit-il, peut être dans un rapport mimétique au monde ou bien il peut le dépasser par la création. Contre cette théorie, Nietzsche puis les philosophes existentialistes croient en la faculté positive de l'oubli : laissons derrière nous, dit le "Philosophe au Marteau", ces héritages de sens – car le sens ne s'hérite pas : il se créé. Et Sartre dit qu'à situation similaire, réception différente parce que l'homme est libre – et condamné à être libre. Cette façon singulière de recevoir un stimulus afin d'écrire "son histoire", qui sera jugée à l'aune de l'Humanité. Le lâche n'est pas lâche du fait de son passé : il est lâche car il a décidé, un moment donné, de se comporter comme un lâche et "son sens lui colle à la peau".  

    Une participante évoque le concept de socialisation, élaboré par Émile Durkheim. Ce principe d'éducation admet que ce que l'on reçoit de nos parents de la société qui, de manière consciente ou non, forme nos manières d'agir, de réagir, nos contenus mentaux. Les successeurs de Durkheim, dont Maurice Halbwachs, insisteront sur le fait que la socialisation influe sur la manière dont on donne sens au monde qui nous entoure. Selon les milieux sociaux, les personnes n'ont pas les mêmes réactions face à telle ou telle situation. Cette intervenante parle des inégalités perpétuées au sein de l'école. Raymond Boudon parle en 1973, dans L'Inégalité des Chances, "d'individualisme éthologique". Les individus n'ont pas les mêmes réactions et font des choix hérités du passé et des aïeux, alors que la démocratisation scolaire est avancée : études courtes, diplômes moins prestigieux, écoles modestes. Claire rebondit en constatant que cette "inégalité des chances" est plus vraie en 2015 qu'en 1973. François Lenglet, dans un cours sur les inégalités, met en évidence que les grandes écoles françaises se renouvellent au sein d'une même classe sociale. Il y a aussi une forme d'alimentation de cette inégalité, par une sorte de fatalisme. Cette répétition du passé, jusque dans les élites ("je suis polytechnicien parce que mon père l'était") est sans doute aussi, réagit un participant, une forme de ratage de carrière, de sa vie ("l'inculture... de ces polytechniciens formatés" est sévèrement stigmatisée !) et de ses aspirations vers le bonheur. 

    Bruno considère qu'il existe un autre frein : la nostalgie, qui peut être un facteur limitant. 

    rousseau,kant,hegel,sartre,cyrulnik ,freudLa question ambitieuse est de savoir, si l'on n'a pas à reproduire les mêmes mécanismes sociaux, comment se défaire d'un passé qui ne nous convient pas, qui nous empêche de nous exprimer et de nous épanouir ? Dans ce cas, la tâche à accomplir pas s'avérer ardue comme le montrent quelques destins atypiques (le cuisinier Thierry Marx, par exemple). Finalement, réagit un autre participant, "les gens diffèrent plus par leur volonté que par leur intelligence". Le déterminisme est une chose ("à trois ans tout est fini" ?), dit un autre intervenant, mais le libre-arbitre en est une autre. La raison nous interroge : puis-je me contenter de mon passé ou bien est-ce que j'aspire à autre chose afin de ne pas subir ? Dans ce cas, la connaissance et la volonté sont des armes, sauf si la volonté "est barrée par des croyances limitantes" (évoquées autrement plus haut), facteurs d'une forme de déterminisme social. Ces dernières sont inscrites profondément et inconsciemment en nous et il est très difficile d'en sortir. Pour lutter contre ce déterminisme, la clé serait le rêve, dû souvent à des personnes qui s'autorisent à créer et agir pour faire changer leur monde et le monde. Pour preuve, l'artiste, capable de dépasser l'académisme – et souvent après avoir assimilé le passé – pour créer leur propre univers.

    Un participant évoque la question du passé, non pas de soi, mais de l'autre. Ce qui peut nous faire sortir de notre passé c'est la séduction d'un passé qui nous est étranger mais qui nous touche par l'universalité et la beauté. Le rôle de l'artiste, par exemple, nous permet de nous échapper de notre propre passé qui pourrait nous débloquer.  

    Un participant évoque en fin de débat cette allégorie : le passé serait cette petite barque naviguant au fil de l'eau mais construite au fur et à mesure. Au fur et à mesure de notre voyage, nous intégrons à cette barque des débris – plus ou moins lourds – que nous rencontrons. Nous tentons de donner un cap à notre bateau grâce à notre raisonnement, en sachant que nous devons faire avec les vents dominants comme avec les tempêtes. Au final, nous essayons sans doute de trouver l'équilibre en pleine mer. Certains, que nous pouvons croiser sur notre route, peuvent essayer de nous pousser dans une  direction initiale mais c'est à nous d'influer le cap et de suivre notre propre boussole. 

    Finalement, nous devons nous autoriser à dépasser notre passé et à rêver, pour aller vers un avenir – mais sans "se divertir" (Pascal), sans courir vers quelque chose qui n'existe pas. 

    Pour clôture la séance, quatre sujets (et non pas trois, comme de coutume) sont mis au vote pour la séance suivante, le 22 mai 2015 : "Y a-t-il des civilisations supérieures à d'autres ?", "Doit-on prendre ses rêves pour la réalité ?", "Doit-on mourir pour une cause ?" et "Est-il raisonnable de croire en Dieu ?" C'est ce dernier sujet qui est élu par la majorité des participants.    

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    Illustrations:  Gustav Klimt

     

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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE : "AUTRUI, ANTIDOTE À LA SOLITUDE ?"

    Thème du débat : "Autrui, antidote à la solitude ?" 

    Date : 20 mars 2015 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée

    descartes,sartre,beauvoir,calderon,Klinenberg,freud,berger,nietzsche,hegel,schopenhauer,alain,jollien,althusser,Le café philosophique de Montargis se réunissait le 20 mars 2015 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée pour un débat intitulé : "Autrui, antidote à la solitude?" 

    Un premier participant réagit au mot "antidote", lourd de sens. L'antidote est étymologiquement "un médicament agissant contre une substance toxique" ou encore "un remède contre un mal psychologique". Cela voudrait donc dire que la solitude est connotée de manière négative, comme un mal. Le mot "antidote" serait-il donc le plus adapté ?    

    Pour un autre participant, souhaitant s'arrêter sur le terme d'autrui, ce mot conduit à nous interroger sur ce qu'est justement autrui : un compagnon ou une compagne, un conjoint ou bien un individu dans un groupe, ou bien un ami, y compris "un ami Facebook" (en référence aussi à un sketch des Bodin's). Comment dois-je définir autrui ? S'interroge Claire. Doit-il celui ou celle grâce à qui je me nourris ?  Est-il un moyen ou une fin ? Est-ce que mon alter ego doit être l'antidote de quelque chose ? Puis-je m'en défaire complètement ? Est-ce que je dois entendre son jugement lorsqu'il porte un regard différent du mien ? Ou bien dois-je rompre avec lui à partir du moment où je défends ma singularité ? 

    Autrui condamne à la solitude selon un autre participant car, dès qu'il me quitte, il me contraint à l'isolement social. "Il me condamne aussi car il a sa complétude que je n'ai pas et, de ce point de vue, la solitude est un poison pour moi. Et en tant que poison, autrui en fait partie. Il n'est pas un antidote et il ne peut pas l'être. Voire, il ne veut pas l'être : "Ce qui ennuie autrui est de nous apporter quelque chose...

    descartes,sartre,beauvoir,calderon,Klinenberg,freud,berger,nietzsche,hegel,schopenhauer,alain,jollien,althusser,Claire s'interroge : y a-t-il une solitude irréductible, voire une espèce de solipsisme, au sens cartésien du terme ? Il y a l'idée, selon Descartes, que nous sommes enfermés perpétuellement dans une forme de solitude. Autrui n'aurait donc pas d'existence proprement dite qui me permettrait d'échanger, de partager. Il semblerait qu'une communion avec mon "alter ego" soit de l'ordre de l'impossible. La communication, de la même manière, reste difficile, y compris avec la personne qui m'accompagne et qui ne peut pas, de fait, souffrir avec moi ce que j'endure. De ce point de vue aussi, la solitude serait irréductible. Mais dans ce cas, quel rôle doit jouer, dans mon existence, l'autre qui est mon ami ou mon compagnon ? Devrait-il me porter à bout de bras ou bien me renverrait-il fatalement à cette solitude et donc face à moi-même.  

    Une participante témoigne que la solitude n'est, selon elle, ni une maladie ni un poison ; elle est au contraire un bienfait – et aussi "un besoin", rajoute une autre personne. En dehors de la compagnie des hommes, il y a la possibilité de s'accomplir, dans les endroits déserts – comme, paradoxalement, dans des foules aliénantes (le terme de "méditation" est employé au cours de la soirée).  La solitude est aussi la manifestation de la singularité, ce qui ne veut pas dire que l'on dénigre la différence.

    Face à l'altérité, ne sommes nous pas ramenés à notre solitude ? Ou au contraire nous renvoie-t-elle moins péjorativement à la singularité ? Le regard de l'autre joue un regard fondamental. Claire cite l'exemple de l'exclusion honteuse, de l'isolement imposé (l'étranger ou bien les quartiers de haute-sécurité en prison) ou bien du monstre, qui avait été discuté lors d'un café philosophique précédent. J'apparais tel qu'autrui me regarde, comme le dit Sartre. Autrui peut certes jouer un effet miroir, commente un participant ; encore faut-il que ce ne soit pas un "miroir déformant" ! Claire cite une anecdote racontée par Jean-Paul Sartre : un jour, le philosophe s'incruste discrètement dans un groupe en train de discuter – un groupe où, du reste, se trouve Simone de Beauvoir. Et il se trouve que ce groupe parle de Sartre lui-même, sans avoir remarqué sa présence. Le philosophe existentialiste avoue par la suite s'être trouvé "en flagrant délit d'existence". Dépasser le miroir déformant ("L'enfer c'est les autres" dit la fameuse citation sartrienne) est un obstacle terrible. De la même manière, l'indifférence de l'autre peut nous détruire.   

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    Autrui n'est pas un poison pour un autre intervenant ; il se pourrait même qu'il soit une solution. Ainsi, pour prendre un exemple concret, toute œuvre d'art se fait dans le cadre d'un groupe social, plus ou moins important, que ce soit dans ses sources, sa culture, ses acquis, sa reconnaissance, etc. "La solitude créé un vide qui appelle un comblement" et ce comblement peut se faire en partie avec les autres et en partie seul : "on se nourrit dans la solitude". Chez l'enfant, la gestion de l'ennui et de la solitude aide à la construction de la personnalité. C'est aussi une manière de se ressourcer chez l'adulte, ajoute un autre participant (cette fameuse "méditation", évoquée précédemment).

    Un autre intervenant souligne par contre que certaines personnes – par exemple de grands malades – sont contraintes à l'isolement et à la solitude. Si elle est contrainte, celle-ci est néfaste pour l'homme (capacités cognitives, mémoire, etc.) : "Nous sommes faits pour vivre avec autrui... qui peut nous apporter énormément". "Il n'est pas bon que l'homme reste seul" dit encore la Genèse. Or, précise Bruno, socialement la solitude a le vent en poupe : 39 % de la population est célibataire en France et ce chiffre atteint les 50 % aux États-Unis, qui donnent souvent le la des évolutions futures en Europe. La solitude est-elle le mal absolu ? Le sociologue américain Eric Klinenberg considère que le solitaire urbain est celui qui, statistiquement et de fait, va plus s'investir dans des associations ou des ONG et... avoir une vie sociale ("Dans le sociétés les plus riches, les gens emploient une part considérable de l'argent qu'ils gagnent à s'offrir la solitude"). 

    descartes,sartre,beauvoir,calderon,Klinenberg,freud,berger,nietzsche,hegel,schopenhauer,alain,jollien,althusser,Si l'on s'intéresse à la philosophie proprement dite, il faut ajouter que les philosophes ont souvent vécu et travaillé seuls : Nietzsche, Hegel ou Schopenhauer. Ce même Schopenhauer considérait d'ailleurs que la solitude était une disposition de l'esprit, demandant un certain courage pour bénéficier d'un "remplissage de soi-même", bénéfique pour l'esprit : "La solitude offre à l'homme intellectuellement haut placé un double avantage : le premier, d'être avec soi-même, et le second de n'être pas avec les autres", disait-il. Il écrivait également ceci : "On ne peut être vraiment soi qu'aussi longtemps qu'on est seul ; qui n'aime donc pas la solitude n'aime pas la liberté, car on n'est libre qu'étant seul". Selon un participant, Schopenhauer est un pragmatique qui parle de la solitude comme inévitable lorsque la vieillesse est là : on doit finir seul, dit-il en substance. Il considère que de ce point de vue la caractéristique du vieillissement est la fatigue croissante, rendant la communication devenue de plus en plus difficile : on a de moins en moins à dire et, partant, on est de plus en plus seul. Bruno considère que chez Schopenhauer il y a une contrainte de la solitude en même temps qu'une recherche de cette solitude, en tant qu'accomplissement de soi. 

    "Est-ce que l'autre ? L'alter ego nous altère-t-il ?" s'interroge un autre intervenant. Autrui pourrait prendre de notre essence. Il nous aliénerait. Freud explique que le cerveau de l'enfant est achevé par la relation à la mère : autrui répondrait donc à un besoin physiologique. Dans le même ordre d'idée, ajoute ce participant, la solitude peut rendre fou, comme peuvent le montrer des expériences dans l'espace. L'absence d'autrui altère nos fonctions cognitives et peut nous atteindre durablement. Claire prend pour exemple la série Rectify relatant la sortie d'un homme des couloirs de la mort. Cet ancien condamné à mort retrouve la société et la liberté mais est devenu en raison de son isolement carcéral "posthume à lui-même" (expression sartrienne). Michel Tournier relate dans Vendredi ou les Limbes du Pacifique l'aventure d'un homme seul sur une île, pouvant survivre mais incapable d'affronter l'idée que le monde entier le croit mort. 

    descartes,sartre,beauvoir,calderon,Klinenberg,freud,berger,nietzsche,hegel,schopenhauer,alain,jollien,althusser,Pour une personne de l'assistance, cet autre pouvant nous aider à vivre debout (Alain) pourrait aussi bien être cette personne qui nous dissout. "À cause de l'autre, j'existe moins". En partageant, j'enlève une partie de moi-même qui me rendait heureux car c'est cet ego qui permet mon accomplissement. Comment répondre à cette "mutilation ? Par une forme d'altruisme : "Ce que je demande à la "non-solitude" c'est "l'autre-présent" : et me voilà heureux !" Sommes-nous prêts à accepter cette dissolution ? Rien n'est moins sûr. Le partage n'est pas évident, le sacrifice de soi non plus ! S'exposer dans sa faiblesse c'est accepter un abandon dévastateur autant que le jugement : "- Ça va ? - Oui, ça va. Car si ça ne va pas, cela peut gêner l'autre !", commente Claire. Je peux tout à fait choisir de protéger ma singularité plutôt que de m'exposer : "Mon jardin secret est une prison" disait Gaston Berger. On porte sans doute des masques (Calderón) afin de se mouvoir dans la société, tout en se protégeant. Sauf à "prendre le risque" de faire confiance à l'autre. Réagissant à ce pari de s'affronter à l'autre, Claire s'interroge : "Est-ce qu'en disant le mal je me dis vraiment ?" Est-ce que je peux avec des mots dire ma singularité ? cf. débat du café philo "Le langage trahit-il la pensée ?" Est-ce que je doit m'interdire de laisser l'occasion à l'autre de pouvoir m'abandonner et prendre une partie de moi ? Ou bien n'est-ce qu'un "associé" qui n'a pas vocation à être un antidote à ma solitude ? 

    Partager son for-intérieur, répond un intervenant, peut se traduire par un "besoin d'être ensemble", comme nous l'ont montré les manifestations du 11 janvier dernier suite aux attentats de Charlie Hebdo et de l'épicerie Casher. Claire rebondit par ce constat que l'interdépendance est omniprésente. Certes, un groupe ne suffit pas à faire une société mais "je ne peux pas vivre sans l'autre". L'échange peut se faire économiquement mais il y a également des causes communes et des valeurs : faire le bien, dit un nouvel intervenant, prenant l'exemple de Alexandre Jollien. Dans mon existence même, autrui peut apparaître comme le médiateur entre moi et moi-même, comme le disait Sartre. Autrui est le témoin de mon existence, comme le constatait douloureusement Robinson ou bien le personnage en rupture de ban du film Into The Wild.

    descartes,sartre,beauvoir,calderon,Klinenberg,freud,berger,nietzsche,hegel,schopenhauer,alain,jollien,althusser,Un participant constate que le débat porte sur des idées élevées qui se nomment confiance, dissolution, réflexion sur la l'isolement sociétal, aliénation, construction ou préservation de soi et "grande solitude". Pourquoi ne pas s'arrêter sur quelque chose de plus terre à terre, à savoir cette première strate de la solitude, une strate presque prosaïque ? Les conversations simples de la vie quotidienne, "sur des bouts de chiffons" ou des sottises, suffisent à chasser cette "stupide solitude". Ces hommes et ces femmes qui discutent de choses simples, de réflexions insensées ou de bêtises permettent de faire changer quelque chose. Ce n'est pas rien ! Grâce à ces petits événements de la vie quotidienne, "on est déjà à la porte de la solitude". Les conversations qui n'ont pas de sens en ont justement un : la fin de la solitude. 

    Ces conversations peuvent aussi être, dit un autre intervenant, le temps de la confiance trouvée ou retrouvée. C'est un temps permettant de trouver le ton juste, de s'ajuster, même s'il peut être long. La notion de temporalité apporte la connaissance de l'autre et cette justesse, au sens "d'ajuster" (Louis Althusser). Cela conduit à s'interroger sur la régulation, la bienveillance, l'accueil de l'autre et l'acceptation.    

    Claire conclut en rappelant que cette lutte contre la solitude est également au coeur des discussions au sein de nos café philosophiques, lieux d'échanges autant que lieux de rencontre. Elle termine par par une citation du philosophe Alain : "Je puis vouloir une éclipse, ou simplement un beau soleil qui sèche ce grain, au lieu de cette tempête grondeuse et pleureuse ; je puis, à force de vouloir, espérer et croire enfin que les choses iront comme je veux ; mais elles vont leur train. D'où je vois bien que ma prière est d'un nigaud. Mais quand il s'agit de mes frères les hommes, ou de mes sœurs les femmes, tout change. Ce que je crois finit souvent par être vrai. Si je me crois haï, je serai haï ; pour l'amour, de même. Si je crois que l'enfant que j'instruis est incapable d'apprendre, cette croyance écrite dans mes regards et dans mes discours le rendra stupide ; au contraire, ma confiance et mon attente est comme un soleil qui mûrira les fleurs et les fruits du petit bonhomme. Je prête, dites-vous, à la femme que j'aime, des vertus qu'elle n'a point ; mais si elle sait que je crois en elle, elles les aura. Plus ou moins ; mais il faut essayer ; il faut croire. Le peuple, méprisé, est bientôt méprisable ; estimez-le, il s'élèvera. La défiance a fait plus d'un voleur ; une demi-confiance est comme une injure ; mais si je savais la donner toute, qui donc me tromperait ? Il faut donner d'abord."

    Trois sujets sont proposés au vote pour la séance du 17 avril 2015 : "Y a-t-il une morale politique ?",  "Y a-t-il des civilisations supérieures à d'autres ?" et "Suis-je ce que mon passé fait de moi ?" C'est ce dernier sujet qui est choisi par la majorité des personnes présentes.   

    Philo-galerie

    Les illustrations de ce compte-rendu sont d'Edward Hopper, le "peintre de la solitude".

     

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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE : "FAUT-IL TOUT FAIRE POUR ÊTRE HEUREUX ?"

    Thème du débat : "Faut-il tout faire pour être heureux ?" 

    Date : 12 décembre 2014 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée

    watzlawick,andré,épicure,spinoza,cyrulnik,eudémonistes,aristote,rousseau,bouddha,pascal,socrate,arendtLe café philosophique de Montargis se réunissait le 12 décembre 2014 pour un débat portant sur cette question : "Doit-on tout faire pour être heureux ?" Une centaine de personnes était présente pour cette 45e séance.

    Claire commence par préciser qu'il s'agissait d'un sujet proposé, en juin 2014, pour l'épreuve de philosophie du baccalauréat (section Littéraire).  

    Un premier participant problématise cette question : est-il question d'une obligation ? Qu'est-ce qu'être heureux (biens matériels, comportements, etc.) ? Quel est le rapport entre la notion de bonheur et celle de plaisir ("la récompense") ? Le "tout faire" pourrait impliquer que ce chemin vers le bonheur se ferait "au détriment des autres". La répartition des biens et des richesses en est une illustration, ajoute ce participant. La cupidité et la rapacité se font au détriment d'une immense majorité de personnes pauvres ou modestes (il est cité l'exemple des notaires – "pas forcément dans le besoin" – manifestant cette semaine pour conserver leur niveau de vie...). À l'inverse, certaines personnes altruistes sont heureuses lorsqu'elles apportent un peu de bien aux autres. Bruno rebondit en citant l'exemple de Fritz Zorn, Mars : le narrateur, issu d'un milieu bourgeois et aisé, trouve son salut – et une forme de bonheur – grâce à la maladie qui l'accable.


    watzlawick,andré,épicure,spinoza,cyrulnik,eudémonistes,aristote,rousseau,bouddha,pascal,socrate,arendtPour un autre intervenant : "Il faut tout faire pour être heureux, parce que la vie est courte (... ), mais dans la limite du raisonnable". La question soulevée par une participante est celle de quantifier le bonheur : quand est-on heureux ? La réponse peut être dans une forme de comparaison. Une intervenante se demande si le bonheur ne résiderait pas dans l'absence de malheur, une optique dans laquelle s'engouffre le domaine pharmaceutique et les mises à disposition de psychotropes. Lorsque tout va bien, dit Claire, nous pouvons être dans un état d'allégresse, de joie, de spontanéité qui n'est sans doute pas à proprement parlé du bonheur. Par contre, c'est sans doute dans le malheur et dans les témoignages d'amour et de soutien que l'on pourrait retrouver la trace de ce bonheur.  

    Pour une participante, le bonheur est une exigence autant qu'un état personnel, lié à l'éducation, avec certainement une part génétique voire neurologique. Aux notions de bien et de mal, peut s'ajouter les notions de "bien vivre" et de "mal vivre". Tout faire pour être heureux semblerait ne pas vraiment avoir de sens, dit encore cette participante, car le bonheur semblerait être un état naturel ("On ne peut pas se forcer à être heureux : on l'est ou on l'est pas"). Par contre, ajoute-t-elle, certaines personnes, peuvent rendre malheureux les autres. 

    Pour une autre intervenante, le bonheur est souvent associé à quelque chose d'extérieur à soi que que l'on posséderait : la santé, l'amour, une famille, les biens matériels, etc. "Une récompense", est-il encore dit au cours de la soirée. L'autre remarque de cette intervenante réside autour de cette question : "Est-ce qu'il est obligatoire de faire quelque chose pour être heureux ?" Ne pourrait-on pas être heureux dans la quiétude épicurienne évoquée par Claire : accepter et ne rien faire. En un mot : le lâcher prise ?

    Tout faire pour être heureux pose la question de l'âge : la jeunesse, remarque une personne de l'assistance, recherche le bonheur dans l'action, alors qu'avec l'âge cet état résiderait plutôt dans l'évitement de la douleur : l'ataraxie.  

    watzlawick,andré,épicure,spinoza,cyrulnik,eudémonistes,aristote,rousseau,bouddha,pascal,socrate,arendtClaire revient sur cette notion de bonheur et d'obligation, évoquées plus haut : "Il y a la notion d'obligation mais aussi la notion de devoir". Le "tout faire" et le "doit-on" peuvent se regrouper autour de la notion de devoir. Autrement dit, je pourrais pratiquer un hédonisme tel que, par définition, je me devrais, pour être un homme, d'être heureux envers et contre tous. Du coup, peut-on et comment arriver à l'état de plénitude – qui est l'état du bonheur  ? Car il s'agit bien de cela, ajoute Claire : le bonheur est cet état de plénitude, sans manque ni désir. On est heureux lorsque l'on satisfait ses désirs. Le bonheur résiderait dans l'avoir et la possession, l'assouvissement de ses désirs et donc, quelque part, dans l'accomplissement de soi. 

    La notion de devoir est importante, ajoute Claire, dans le sens où cela sous-entend une une forme d'exigence. Car, a contrario, si la finalité de la vie humaine n'est pas le bonheur, quelle est-elle ? La vérité ? La santé ? Autre chose ? Si l'on abandonne l'exigence du bonheur, peut-on mener une existence pertinente ? Pour une participante, la réponse est positive : on peut se contenter d'un "semi-bonheur" car, suite à ce semi-bonheur, "le reste arrivera" sans doute...

    Est-ce que le bonheur ne résiderait pas plutôt dans l'ataraxie, l'absence de troubles de l'âme ? À ce sujet, Épicure dit que le plaisir est le commencement et la fin de toute vie heureuse. Mais dans sa Lettre à Ménécée, il précise que tous les plaisirs ne sont pas à rechercher ni toutes les douleurs à éviter. Par là, l'épicurisme n'est pas cette doctrine philosophique souvent caricaturée d'une invitation à "brûler la vie par les deux bouts" : Épicure recherche plutôt l'ataraxie, la quiétude, la sérénité. On peut penser qu'un bonheur ne peut s'atteindre si l'on est en conflit avec autrui. Mais donc ce cas, peut-on être heureux tout seul ? Et peut-on être heureux si l'on est malgré tout dans "l'attentat" envers son proche et son prochain ?  

    Claire réagit en précisant qu'étymologiquement, le "bon heur" est la "chance". Par exemple, les eudémonistes, qui sont ces philosophes qui cherchent à comprendre le bonheur et les moyens d'y accéder, ne parlent pas de "bon heur", tant cette notion de chance et de fortune (fortuna) nous échappe. Mais par contre, ils parlent du Souverain Bien (Aristote ou Épicure). Nous ne sommes plus alors dans l'action mais plutôt dans le délaissement. On va à l'essentiel et à ce qui nous caractérise singulièrement, ce qui fait que nous sommes nous-même et pas un autre, y compris dans le corps politique (polis). Le bonheur se situe dans le respect de soi-même et de l'autre. Nous sommes alors dans la dimension éthique du Souverain Bien.  

    watzlawick,andré,épicure,spinoza,cyrulnik,eudémonistes,aristote,rousseau,bouddha,pascal,socrate,arendtUne participante remarque que ce débat sur le bonheur semble être très occidental, même si cette notion reste universelle. La France, pays développé et riche, fait partie de ces contrées dont les habitants sont les plus insatisfaits et les plus "malheureux" au monde. C'est aussi là, précise un autre intervenant, que se consomme le plus de psychotropes (du "bonheur de substitution"). Cette notion de bonheur est très relative et peut être mise en relief avec d'autres cultures, par exemple le Bouthan qui a remplacé le PNB (Produit National Brut) par le BNB (Bonheur National Brut). Un intervenant relativise cette posture : le BNB interdisait l'alcool, interdiction qui, par la suite a été levée, ce qui amis un sérieux coup de canif dans l'idéal de ce BNB !

    Un autre intervenant parle de techniques modernes pour accéder au bonheur (la méditation de pleine conscience de Christophe André), de notions psychologiques ou psychiatriques (la résilience de Boris Cyrulnik) qui tendent à nous emmener vers une forme de bonheur immatériel : être en paix avec soi-même. Paul Watzlawick, de l'école de Palo Alto, dans l'ouvrage Faites-vous même votre Malheur, démontre comment certaines personnes s'enfoncent dans leur malheur, le ruminent et n'ont simplement jamais conscience de se sentir bien. 

    Un nouveau participant reprend la question d'origine : "Doit-on tout faire pour être heureux ?" Si l'on répond par la négative, on se place d'emblée dans le camp de ceux pour qui bonheur ou malheur laisse indifférent. Je me place en position de désintérêt par rapport à la vie et à ma propre existence, - voire, ajoute-t-il, dans un "état suicidaire". La recherche du bonheur (même s'il s'agit, comme dit plus haut d'un "demi bonheur"), est, selon lui, une nécessité absolue, tout en sachant qu'il sera difficilement accessible, notamment pour les personnes vivant dans le dénuement et le désœuvrement le plus total. Pour une autre personne du public, le bonheur peut s'organiser (il cite l'importance des vacances ou de sorties en groupes) : "Il faut se battre pour être heureux !" autant que donner. Mais tout en gardant en tête, ajoute une intervenante, l'impératif de la morale : "Pas de bonheur sans morale !"  Et pas de bonheur sans autrui, est-il également dit au cours de ce débat.

    watzlawick,andré,épicure,spinoza,cyrulnik,eudémonistes,aristote,rousseau,bouddha,pascal,socrate,arendtPour un autre intervenant, la condition fondamentale du bonheur est celle de la liberté. L'accès au bonheur semblerait bien être l'objectif que tout un chacun souhaite atteindre. Seulement, présenté par les eudémonistes comme le Souverain Bien, il s'agit d'un idéal et en tant qu'idéal il est inatteignable : "Le concept du bonheur est un concept si indéterminé, que, malgré le désir qu’a tout homme d’arriver à être heureux, personne ne peut jamais dire en termes précis et cohérents ce que véritablement il désire et il veut", écrivait Emmanuel Kant. Jean Anouilh disait, de son côté : "Il ne faut pas croire exagérément au bonheur."

    Pour Claire, il y a une nette distinction entre l'injonction "Je dois tout faire pour être heureux" par l'action d'une part et le travail sur soi afin d'acquérir une forme de sérénité d'autre part. Il est sans doute important de faire en sorte de donner un sens à sa vie (Sartre) ; a contrario, pour beaucoup de philosophes, si le bonheur se situe dans un état de projection, on perd tout car, par définition, s'évertuer à dire que l'on est heureux c'est oublier qu'on l'est déjà ! La philosophie stoïcienne dit par exemple qu'il y a ce qui dépend de moi et ce qui n'en dépend pas ; tout ce qui ne dépend pas de moi, je dois m'en détacher et tout ce qui dépend de moi, je dois l'apprécier. Pour Blaise Pascal, l'homme sera d'autant plus heureux lorsqu'il arrêtera de chercher à se divertir, le divertissement n'étant rien d'autre que la projection vers un bonheur illusoire, au risque d'oublier l'instant présent : la méditation et la contemplation, là, maintenant, serait préférable à la nostalgie comme à une recherche vaine vers un bonheur futur et hypothétique. Un participant cite à ce sujet Bouddha : "La joie se cueille, le plaisir se ramasse et le bonheur se cultive." Ce sont les petits bonheurs et les petits malheurs qui permettent d'accueillir la vie : "Goûtez tous les plaisirs et souffrez tous les maux / Et dites : c'est beaucoup et c'est l'ombre d'un rêve" (Jean Moréas), cite un participant.

    Pour aller plus loin, la morale devrait-elle toujours prévaloir dans cette "construction du bonheur". Pascal dit : "Tous les hommes recherchent d’être heureux. Cela est sans exception, quelques différents moyens qu’ils y emploient. Ils tendent tous à ce but" (Pensée 138). Mais à le rechercher sans relâche, on oublie de vivre de manière pertinente, on s'oublie soi-même, si bien que "le présent ne nous satisfaisant jamais, l’espérance nous séduit, et, de malheur en malheur, nous mène jusqu’à la mort, qui en est le comble éternel". Une telle posture pose une question morale : s'accomplir soi-même vient en contradiction avec nos impératifs sociaux. Nous ne sommes sans doute jamais à notre place dans notre vie, la recherche du bonheur venant se heurter à une vie qui nous oblige. Le "connais-toi toi-même" socratique nous interpelle : est-ce que je suis à ma place ? Tout cela est une histoire d'appropriation.

    watzlawick,andré,épicure,spinoza,cyrulnik,eudémonistes,aristote,rousseau,bouddha,pascal,socrate,arendtLe bonheur, dit une autre intervenante, pourrait n'être qu'un fantasme. Un fantasme que de grandes  idéologies du XXe siècle ont utilisé à des fins politiques, à décréter. Le bonheur ne serait pas à prendre d'un bloc mais comme une accumulation de petits événements ou de micro comportements à goûter ("Le bonheur est dans le pré ; cours-y vite cours-y vite ; le bonheur est dans le pré ; Cours y vite il va filer" dit une comptine célèbre). Bruno rebondit sur cette question de "bonheur collectif". Un bonheur collectif qui, depuis la fin du XXe siècle, n'existe plus et a été remplacé par le concept de bonheur individuel (thérapies de groupe, cours de sophrologie, etc.).

    Parler du bonheur implique la nécessité et la capacité à le reconnaître lorsqu'il se présente à nous, réagit une nouvelle participante. Or, parfois, cette capacité nous ne l'avons pas. Le bonheur est aussi le fait d'appréhender le monde d'une certaine façon afin de "le rendre heureux". Lors d'une introspection, lors de mauvaises expériences, nous pouvons en tirer des conclusions et des leçons bénéfiques ("positiver les choses"). 

    Ce qui est également en jeu à travers la question du bonheur est celle de la mort et de notre rapport à elle. Une intervenante cite l'Inde. Dans ce pays, la mort n'est pas taboue. Elle est présente de manière moins tragique que dans nos sociétés occidentales. Claire met en avant notre rapport moderne à la mort. Aucune mort n'est naturelle et tout décès est hasardeux, "alors que, dit Claire, la mort n'est pas un hasard ; c'est la vie qui en est un". Dans nos sociétés modernes, la mort, la vieillesse et le passé sont mises de côté. Seuls comptent le présent et le futur. On est dans la création. Le bonheur semblerait avoir un lien avec l'idée de sens : quelle orientation dois-je choisir de donner à ma vie.? Or, n'est-il par perdu d'avance de chercher à se construire dans un avenir hypothétique ? "L'homme avide est borné" disait Jean-Jacques Rousseau.

    Dans le doit-on tout faire pour être heureux, peut-on choisir son malheur, quitte à faire souffrir aujourd'hui ? Ou bien mon bonheur ne devra-t-il passer que par l'acceptation d'autrui ? Ce qui se pose ici est celle d'une morale qui viendrait borner notre recherche du bonheur.  

    watzlawick,andré,épicure,spinoza,cyrulnik,eudémonistes,aristote,rousseau,bouddha,pascal,socrate,arendt"Il y a une intelligence du bonheur", juge également un membre du public : certaines personnes ont plus d'aptitudes au bonheur que d'autres. Partant de cela, réagit un autre participant, "ceux qui n'en ont pas doivent aller chercher des astuces" pour être meilleur et heureux. Mais une telle considération sur "l'intelligence du bonheur" n'est-elle pas contredite par l'expression populaire "Espèce d'imbécile heureux !" ? Être trop intelligent ne serait-ce pas un frein à ce bonheur tant désiré. Ne faut-il pas revendiquer une certaine bêtise, à la manière de Candide ou l'Optimiste (Voltaire) ? Or, si l'on parle d'intelligence dans le bonheur, il ne s'agit pas d'une intelligence scientifique ou intellectuelle. Des peuplades reculées, dénuées de tout confort matériel, vivant parfois dans l'intelligence, peuvent être dans une parfaite harmonie et avec un détachement heureux. "Une puissance de vie", précise une participante.

    Cela voudrait-il dire que le progrès et l'intelligence seraient un frein au bonheur ? Quelqu'un dans l'assistance répond par la négative : croire que la pauvreté permettraient de se raccrocher à l'essentiel est profondément illusoire. La construction d'une route, l'installation de l'électricité ou la mise en place d'écoles pour tous dans des régions reculées du monde peuvent participer d'un mouvement altruiste. La science, l'imagerie médicale, l'atterrissage d'un satellite artificiel sur une lointaine comète peuvent susciter une forme de bonheur, qui serait un bonheur collectif, une fierté pour le genre humain et le progrès qui a un certain sens.  

    Aujourd'hui, il y a bien une injonction à être heureux. Le "mal heureux" n'est pas bien considéré dans nos sociétés. Il gêne. Doit-on absolument être heureux ? Cette question, réagit un intervenant, peut ne pas se poser. Hannah Arendt, dans la Crise de la Culture (1961), revient sur la période de la résistance au cours de laquelle la question du bonheur individuel ne se posait pas, au contraire du bonheur collectif et de la recherche de la liberté. Spinoza parlait de la question du travail comme souffrance, mais ce travail, s'il est sublimé, peut devenir un plaisir. Or, le bonheur est cet effort (conatus) pour entrer dans cette obligation de vivre et de persévérer dans l'être ce qui nous procure la joie.

    watzlawick,andré,épicure,spinoza,cyrulnik,eudémonistes,aristote,rousseau,bouddha,pascal,socrate,arendtMais  comment construire un monde pour le bonheur des autres et de nos descendants ? La vitesse des sociétés occidentales peut nous mener vers une voie où le bonheur paraît factice dans une société compartimentée et modelée par la consommation. Un intervenant considère que le bonheur est une idée neuve... depuis 200 ans et se félicite qu'aujourd'hui chacun puisse prétendre au bonheur.

    Bruno conclut ce débat par les paroles d'une chanson de Berry : "Le trésor n'est pas caché / Il est juste là / À nos pieds dévoilés / Il nous ferait presque tomber" (Le Bonheur). "Peut-être, ajoute-t-il, que le bonheur est là et peut-être ne le savons-nous pas". Alain disait également : "Le bonheur est une récompense qui vient à ceux qui ne l'ont pas cherché."

    Trois sujets sont mis au vote pour la séance du 30 janvier 2015 : "L'enfer est-il pavé de bonnes intentions ?", "Autrui, antidote à la solitude ?" et "Le langage trahit-il la pensée ?" C'est ce dernier sujet qui est élu par la majorité des participants. Rendez-vous est pris à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée pour le vendredi 30 janvier.

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    Illustrations de ce compte-rendu : Jean-Honoré Fragonard, Roy Liechtenstein, John Russel, Léon-François Commerre, William Bouguereau et Enrique Simonet et Germaine Pichot.

     

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  • LES LOGOGRAMMES DE DOTREMONT

    christian-dotremont-logogramme-1.jpg"Les logogrammes, j'y insiste en particulier, sont des manuscrits originaux : aucun n'est une copie... Ecrire c'est créer à la fois le texte et les formes. J'écris donc je crée le texte et les formes". 

    Je ne vous demande pas de savoir lire mes logogrammes... je vous suggère de voir dans leur écriture exagérément naturelle, excessivement libre, le dessin, le dessin non-naturaliste, certes, mais de toute façon matériel, de mon cri ou de mon chant ou des deux tout ensemble; après quoi vous pouvez lire le texte toujours écrit en clair sous le logogramme.

    Ne me dites pas que les logogrammes sont "abstraits". Et ne me dites pas qu'ils sont calligraphiques : je ne cherche pas la beauté, je la trouve parfois, et alors je l'accepte. Mon but n'est ni la beauté ni la laideur, mon but est l'unité d'inspiration verbale-graphique; mon but est cette source."

    Christian Dotremont

     

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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE : "LE MONSTRE EST-IL PARMI NOUS?"

    Thème du débat : "Le monstre est-il parmi nous ?" 

    Date : 14 novembre 2014 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée

    freud,pascal,socrate,canguilhem,sartre,foucaultLe vendredi 14 novembre 2014, environ 65 personnes pour une nouvelle séance du café philosophique de Montargis qui portait sur cette question : "Le monstre est-il parmi nous?"

    Une telle question en amène une autre : "Qu'est-ce qu'un monstre ?" Un premier participant parle de cette ambivalence : le monstre est autant celui est tapi au fond de nous (ce sont les notions de pulsion de vie et pulsion de mort, étudiées par Sigmund Freud) que le monstre que l'on trouve en société (ceux que l'on peut voir, par exemple, dans les phénomènes de foules). Voir aussi ce texte de Freud.

    D'après la définition du Robert, le monstre est un être ou un animal  fantastique et terrible. Le dictionnaire parle d'anormalité et de laideur. La normalité n'étant ni plus ni moins que cette norme définie collectivement – explicitement ou implicitement- pour une vie en société harmonieuse. Le monstre est également cette personne au physique et au comportement monstrueux. On peut penser au film Freaks (cf. cet extrait vidéo). 

    Claire rebondit d'emblée sur cette notion de "monstre en nous que nous ne connaissons pas" en évoquant l'expérience de Milgram, cette expérience scientifique qui avait pour objectif de transformer un citoyen lambda en bourreau – en monstre. Mettre à mort l'autre nous semble a priori complètement inenvisageable, sauf à être animé par un but tel que sauver sa vie, celle de ses proches, voire gagner une grosse somme d'argent. Or, l'expérience de Milgram nous enseigne que nous ne savons pas qui nous sommes. Elle nous enseigne par ailleurs que lorsqu'une autorité – politique, religieuse et scientifique – nous impose quelque chose; il est très difficile de désobéir. C'est le procès d'Eichmann qui met en évidence cela : "Je n'ai fait qu'obéir aux ordres", assurait-il. (cf. vidéo en ligne et texte d'Hanna Arendt).

    freud,pascal,socrate,canguilhem,sartre,foucaultLe monstrueux serait dans la situation et il n'y aurait finalement de monstres que dans l'excès. Le monstre serait celui qui dépasserait les limites, en passant à l'acte. Pour exorciser nos pulsions et nos peurs , dit un intervenant du café philo, on aime à l'objectiver en les mettant en scène au cinéma ou dans des romans. Définir un monstre, dit également Claire est un acte "clivant". L'autre serait désigné comme monstrueux en partie parce que cela permet de se dédouaner soi-même : "Ce n'est pas moi, c'est l'autre !" ou "C'est une bête !" (Aristote).

    L'obéissance face à une autorité supérieure peut être combattue, dans le cadre d'un conflit extérieur – et aussi intérieur ! Je m'oblige à être responsable, à ne plus être lié à un pouvoir contraignant. Le caractère monstrueux de certains actes peut se trouver dans une injonction similaire à l'expérience de Milgram, par exemple dans Le Choix de Sophie. Cette dernière, en étant contrainte à choisir entre ses deux enfants – lequel sera tué – doit assumer une responsabilité terrible. La liberté impose la responsabilité. 

    Le monstre, dit un autre participant, peut être, certes, réveillé par une contrainte extérieure. Mais il peut aussi surgir de notre fait, consciemment ou inconsciemment. La contrainte de Milgram peut être liée d'ailleurs à des pulsions enfouis : "On tire la manette parce que cela réveille en nous quelque chose... Il y avait une barrière et cette barrière est franchie."  D'ailleurs, ajoute Bruno, le "parmi nous" du sujet de ce soir évoque à la fois le "nous" individuel mais aussi le "nous" collectif.

    freud,pascal,socrate,canguilhem,sartre,foucaultLe monstre, ajoute Claire, n'est pas en lui-même monstrueux. Mais on parle de caractère monstrueux lorsque l'on remarque une frayeur face à une personne ou à un acte qui effraient. Qu'est-ce qui nous effraie ? Ce que l'on ne connaît pas ? Ce que l'on ne pense pas pouvoir faire ou penser ? Quelque chose de "monstrueux", dans le langage courant, est également quelque chose de colossal, en dissymétrie, nous écrasant. Le terme de "monstrueux" n'est pas sans connotation positive lorsque l'on parle de "monstres sacrés" pour parler d'un artiste par exemple. La définition du monstre n'existe pas en soi : c'est quelque chose qui naît d'un jugement, qu'il soit positif ou négatif.

    Pour un autre intervenant, il devrait y avoir une échelle de degrés dans cette monstruosité. Quoi de commun entre un acte criminel délibéré, un effet de groupe plus subi que voulu ou l'enrôlement dans une armée. Dans un acte monstrueux commis par soi-même, il pourrait y avoir délibération. Nous avons tendance, dit un participant, à parler des "monstres", de "nos" monstres, en oubliant cette passivité qui, elle aussi, peut être monstrueuse.

    Ces critères de morale (individuelle, sociale, politique, etc.), ce qui est admissible ou non, fluctuent selon les périodes et rendent difficile la compréhension et l'encadrement de la monstruosité. Montesquieu, dans l'Esprit des Lois, considère d'ailleurs qu'il y a autant de morales qu'il y a de cultures et de sociétés. Blaise Pascal ne dit pas autre chose : "Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà".  Une participante évoque la première guerre mondiale et la monstruosité de ce conflit et surtout des personnes qui l'ont organisé – généraux ou hommes politiques. Une telle réflexion s'applique pour d'autres événements : seconde guerre mondiale, guerre d'Algérie, etc. Des faits monstrueux susceptibles de réveiller les monstres qui sont en nous.

    freud,pascal,socrate,canguilhem,sartre,foucaultFreud dit, dans Malaises dans la Civilisation, qu'en nous certaines choses peuvent nous amener à commettre des actes monstrueux. Il faut se méfier de soi-même, dit le psychanalyste. Or, ajoute-t-il, il faut faire attention à ce que la société ne fasse pas culpabiliser les personnes qui sortent des limites. Et si aucun moyen ("média") cathartique ne permet de faire vivre ses sentiments monstrueux ou excessifs, on peut être amené à les commettre pour faire descendre la pression. Il est très dangereux pour une vie d'être humain, ajoute-t-il, d'occuper son Surmoi – la morale – et à complètement censurer de trop les désirs et toutes les pulsions qui font de moi ma singularité – "dans l'excès". Cela va, un moment, faire sauter tous les verrous. Il y a une forme de responsabilité collective à condamner autrui qui est en dehors de la norme, au risque que cette personne commette un acte monstrueux. Georges Canguilhem écrit, dans Le Normal et le Pathologique qu'il y a monstruosité lorsque l'on sort de la norme. Or, qu'est-ce que la norme en France et dans les sociétés occidentales ? La norme, déplore-t-il, est la "moyenne". On nivelle par la moyenne ce qui paraît comme normal et ce qui est au-dessus ou au-dessous est considéré comme "monstrueux". Monstrueux ou fou, comme le dit Antonin Artaud dans Van Gogh le Suicidé de la Société : le peintre génial qu'était Vincent Van Gogh, a été mis à mort par la société de l'époque car il était monstrueux. Il était, en réalité, au-dessus de la moyenne sociale : un Surhomme nietzschéen. cf. texte d'Artaud.

    Si le monstre est parmi nous, que devons-nous en faire ? Les hommes ayant acquis des actes monstrueux doivent-ils être considérés comme inhumains ? Auquel cas, on les punit. Ou bien, on se dit que les monstres n'existent pas en nous et qu'il n'y a que des gens différents ; dans ce cas, on les soigne, on les considère comme des être humains. Ainsi, Robert Badinter affirme-t-il dans sa plaidoirie pour la défense de Patrick Hanry que tout homme ayant commis un acte criminel, aussi monstrueux soit-il, n'était pas perdu pour l'Humanité. Il pouvait être "réparé". Florence Aubenas s'occupe en prison de l'humanité de chacun. Une peine de prison "juste" permet de faire comprendre à une personne condamnée la gravité d'un acte mais aussi de le réinsérer.

    freud,pascal,socrate,canguilhem,sartre,foucaultLe débat porte sur une solution apportée pour lutter contre les monstres qui sont parmi nous, ceux qui mettent en danger la société : la peine de mort. Un tel débat n'est jamais clos, même en 2014. Claire rappelle que les exécutions ont été longtemps publiques. Et non seulement publiques mais suivies par des foules nombreuses, au point de troubler l'ordre et de contraindre l'administration à tuer les condamnés discrètement dans les enceintes fermées des prisons, à l'aube. Michel Foucault le montre dans son ouvrage Surveiller et Punir. Le monstre ne serait-il pas autant celui que l'on exécute que le public qui réclame sa tête ?

    Finalement, ne serions-nous pas tous des monstres ? se demande un participant, y compris dans nos comportements passifs et dans notre docilité. Dans ce cas, la non-assistance en personne en danger pourrait être dans ce cas considérée comme une monstruosité. "Qui sommes-nous pour juger ?" se demande une intervenante lors de ce café philosophique.

    Jean-Paul Sartre ne dit pas autre chose lorsqu'il lance en 1945 au cours de sa conférence L'Existentialisme est un Humanisme, au sortir de la seconde mondiale, que l'homme est responsable de tout ce qu'il fait et responsable pour l'humanité tout entière. Une telle affirmation choque le public, à telle enseigne que le terme d'existentialisme sera longtemps considéré comme une insulte. Et l'existentialiste, un monstre !

    Dans un même ordre d'idée, Socrate, le premier philosophe, était l'empêcheur de tourner en rond (on peut penser à la maïeutique). Personnage public accusé de pervertir la Cité, il est contraint au suicide en 399 av JC. À l'instar du premier des philosophes, le monstre est considéré comme celui qui est perdu pour l'Humanité ou pour la Cité.

    freud,pascal,socrate,canguilhem,sartre,foucaultUn participant considère ceci : le fait de désigner le monstre  permet de pointer du doigt une personne différente que l'on rejette, que l'on considère comme inhumaine et perdue pour la société, alors qu'il serait plus intéressant d'observer le cheminement qui a mené à cet excès. Condamner en bloc empêche les analyses de toutes les petites transgressions qui ont amené à un fait monstrueux. Nous avons beau nous croire à l'abri d'actes de ce type, qui peut certifier à 100 % qu'il refuserait d'actionner les manettes lors d'une expérience de Milgram (comme l'a montré de nouveau l'émission récente "Le Jeu de la Mort") ? Cf. lien Youtube. Les entreprises de massacres collectifs partent sur ce postulat que chacun peut être éligible au rôle de bourreau. Lorsque la mort et le crime deviennent une norme dans un groupe (il est cité l'exemple du gang des barbares et la mort d'Ilian Halimi), qui peut avoir le courage d'aller contre ? Ce qui est admissible c'est ce que tout le monde fait. Un participant cite l'exemple d'une tribu africaine qui, pendant des siècles, avait pour habitude de manger leurs ennemis morts : un tel rituel était considéré comme un acte religieux et symbolique et non pas monstrueux. Le monstre est celui qui ne fait pas comme tout le monde et lorsque l'on commet collectivement le mal, le monstre sera celui qui saura dire : "non !"   

    Un philosophe s'est intéressé à cela : dans l'Histoire de la Folie à l'Âge classique, Michel Foucault montre que le fou est celui qui est monstrueux à une certaine époque donnée. Dans Surveiller et Punir, celui qui commet l'inadmissible, est enfermé, mis en asile ou en prison afin de l'isoler du reste de la société parce qu'elles sont considérées comme dangereuses. C'est aussi une manière de fermer les yeux sur la monstruosité. 

    Bruno clos ce débat par une citation de Blaise Pascal : "Quelle chimère est-ce donc que l'homme ? Quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradictions, quel prodige ? Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d'incertitude et d'erreur, gloire et rebut de l'univers.

    En fin séance, les participants élisaient le sujet du débat suivant, programmé le vendredi 12 décembre 2014. Trois sujets étaient proposés : "Qu'est-ce qu'un vrai cadeau ?", "On rêve ou quoi ?" et "Doit-on tout faire pour être heureux ?" C'est ce dernier sujet qui est choisi.

    Philo-galerie

    Les illustrations de ce compte-rendu sont des reproductions d'affiches de films fantastiques des années 50. La première illustration, qui est celle utilisée pour l'affiche, est une reproduction de Goya, Saturne dévorant un de ses fils.

     

     

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    Henri-Camille Danger, Fléau !, 1901, huile sur toile. Musée d’Orsay, Paris

     

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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE "FAUT-IL TROUVER UN SENS À CHAQUE CHOSE?"

    Thème du débat : "Faut-il trouver un sens à chaque chose ?" 

    Date : 9 mai 2014 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée

    bergson,nietzsche,camus,platon,sartre,socrate,alain,molyneux,voltaire,descartes,pascalUn peu plus de 70 personnes s'étaient réunis le 9 mai 2014 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée de Montargis pour un nouveau café philosophique intitulé "Faut-il trouver un sens à chaque chose ?" Il s'agissait d'une séance exceptionnelle en ce que Claire et Bruno étaient accompagnés pour l'occasion de six lycéennes, venues en tant que co-animatrices : Marine, Marion, Camille, Coraline, Alice et Caroline, représentaient la quasi-totalité de la classe de Terminale littéraire du Lycée Saint-François de Sales de Gien.

    "Faut-il trouver un sens à chaque chose ?" Au préalable, avance un premier participant, se poser une telle question c'est déjà apporter une partie de la réponse ; c'est admettre que ce questionnement a un sens. Comment interroger un tel sujet ? se demande Claire. Finalement, en vertu de quoi devrions-nous trouver un sens à chaque chose ? Et quelles sont ces "choses" ? A contrario, que signifierait ne pas en trouver ? Puis-je être dans ma vie comme détachée de toute explication qui me dépasserait ? Par ailleurs, une philosophie de vie et une philosophie pratique seraient-elles viables si l'on choisissait de n'assigner aucun sens aux choses ?

    Un intervenant souhaite apporter un éclairage sur le sujet de ce débat : parle-t-on de "trouver" ou de "chercher" ? Il est certainement question ici, souligne une des co-animatrice, d'une notion de devoir et de morale. À moins qu'une démarche de philosophie pratique nous pousse à un carpe diem salvateur (Horace), c'est-à-dire à accepter ce qui nous est imposé. Il se pourrait aussi, dit un participant, que ces deux démarches – trouver et chercher – soient complémentaires dans nos vies.

    bergson,nietzsche,camus,platon,sartre,socrate,alain,molyneux,voltaire,descartes,pascalDans la question de savoir s'il faut trouver un sens, il y a  la notion d'assignation, ou non, d'une valeur aux choses, de repères, à l'instar de Friedrich Nietzsche qui affirmait que n'importe quelle valeur valait mieux qu'aucune. L'autre point soulevé par Claire est la notion de sens : la signification est-elle nécessaire ? Si l'on prend l'exemple d'une œuvre d'art, celle-ci doit-elle être simplement vécue et reçue tel quel ou bien doit-elle être décryptée pour être comprise et accueillie ?

    Quand on s'interroge sur le sens qu'on donne aux choses – une "auberge espagnole", est-il dit : événements, objets, relations à l'autre, etc. – le sens intègre aussi une finalité, y compris une finalité spirituelle. La signification c'est aussi l'orientation : dire "je t'aime", par exemple, cela peut vouloir autant dire "je ne te déteste pas" que "je m'engage dans une relation avec toi". Je nomme les choses, j'y mets une sorte d'étiquette – une volonté aussi. Autrement dit, je nomme les éléments et les objets, pour reprendre ce qu'affirmait Henri Bergson : je les classe, voire je les oriente. Il y a donc derrière cela une notion d'utilité. Cela peut être une utilité pragmatique lorsqu'il est question d'un objet (d'un ouvre-boîte, d'une voiture, etc.)  mais cela peut aussi être une utilité plus noble lorsqu'il s'agit de sentiments (l'amour, l'amitié, le pardon, etc.). Donner un sens, complète un participant, c'est aussi donner une définition : de quoi parle-t-on ? Trouver du sens, réagit un intervenant, est sans doute insuffler du concret dans une démarche a priori incompréhensible. Il prend pour exemple la construction du Château de Versailles au XVIIe siècle. Cette création "insensée" obéissait à des raisons politiques – voire économique, ajoute-t-il sous forme de boutade : "un investissement à long terme pour le développement du tourisme trois siècles plus tard" ! 

    Une question se pose dès lors : y a-t-il un devoir moral, voire une contrainte physique, à assigner des significations à ce qui pourrait nous arriver ? Ou bien faudrait-il, comme il a été dit précédemment,  se contenter de vivre une vie détachée de ces questions angoissantes. L'être humain se trouve dans une situation aporétique et être terrifié. Il se trouve coi devant le choix qui lui est proposé, affirme un intervenant : comprendre et être au monde ou bien être passif. 

    bergson,nietzsche,camus,platon,sartre,socrate,alain,molyneux,voltaire,descartes,pascalCette passivité, dit une des co-animatrices de ce soir, se trouve illustrée de manière frappante dans le roman d'Albert Camus, L'Étranger. Meursaut, personnage étranger à son monde, ne veut pas trouver de sens à sa vie. Son existence est absurde. Il est indifférent et passif à chaque chose : à sa vie sentimentale, à ses proches, au décès d'autrui et même à sa propre mort. Cette posture simplifie sans nul doute le rapport au monde et aux autres : c'est en effet une chose de donner une signification à un objet, à une chaise par exemple ; c'en est une autre de donner du sens à une relation (à un "je t'aime, par exemple"), infiniment plus complexe. C'est d'ailleurs ce qui différencie l'animal de l'homme : en dehors du stimulus extérieur qui nous protège d'un danger, la conscience nous permet de revenir en arrière sur une action passée et de se projeter vers l'avenir. L'impératif catégorique du "Connais-toi toi-même" (Platon) est piétiné par Meursaut,qui choisit de subir les événements sans vivre sa vie d'homme. Ce qui nous met mal à l'aise dans le roman de Camus est également l'absence d'émotion du personnage, ces émotions qui sont aussi des catalyseurs de la recherche de sens, pour ne pas dire un besoin (culturel, spirituel, etc.) inhérent à l'homme.

    Nous retrouvons là cette problématique abordée plus tôt : trouver ou rechercher ? Qu'est-ce qui pourrait nous empêcher de voir dans la vie quelque chose d'absurde et/car subie ? Dans ce cas, nous pourrions être dans le monde déconnectés de toute signification et vivre une "vie insensée" ! Une telle vie incohérente – et pas forcément absurde et qui nous permettrait peut-être de vivre malgré tout notre vie d'homme debout (Alain). Le fou – celui qui aurait compris avant tout le monde que le monde n'a pas de sens ! – ne serait-il pas le parfait exemple de ce type d'existence, incohérente ? Vivre de manière insensée semble ne pas être possible, réagit un participant, dans la mesure où la société a son mot à dire. Le vivre ensemble l'impose, ce qui fait dire à plusieurs personnes dans l'assistance que c'est fondamentalement ce qui différencie l'homme de l'animal. 

    bergson,nietzsche,camus,platon,sartre,socrate,alain,molyneux,voltaire,descartes,pascalChercher un sens c'est trouver des repères, dit un nouvel intervenant, à la manière par exemple des personnes sans emploi que l'on tente de remettre sur une voie. L'action peut, par contre, être un moyen d'avancer, sans y mettre ce trop-plein de signes et vivre dans le mouvement. Cette assertion est discutée. Agir et se donner un ou des buts – professionnels, personnels, sportifs ou autre – c'est en soi donner une orientation et, par là, un sens à sa vie. D'ailleurs, pour dépasser des obstacles qui se dresseraient devant nous, le rappel du sens permet aussi de les dépasser et d'être dans le monde.

    Comment appréhender ce monde justement et faut-il y trouver un sens ? Cette question posée par Claire nous interroge sur la recherche de la vérité, qui est par exemple l'objectif de la justice. La véracité importe finalement peu : l'essentiel est d'avoir des repères, tels ces aveugles capables de s'orienter dans notre monde grâce à d'autres vecteurs. D'où, ce problème de William Molyneux : que se passe-t-il lorsqu'un aveugle recouvre la vue ? Pourra-t-il reconnaître des objets sans les toucher ? Certains films de science-fiction appréhendent le sens et le réel de manière inédite et troublante, capables "de nous mettre la tête à l'envers" (Inception pour ne prendre que cet exemple). 

    Si, en tant que sujet, je donne le sens à l'objet – dans son sens le plus large : choses matérielles, relations, événements, etc. – que j'ai en face de moi, est-ce que je ne trahis pas cette réalité en lui donnant une signification ? Dit autrement, assigne-t-on du sens à une chose parce que l'on est incapable de vivre sans repère ? L'école philosophique des gestaltistes a théorisé la Psychologie de la Forme (Gestaltpsychologie) : ils affirment que l'être humain est ainsi fait qu'il ne peut pas pouvoir faire sans sens, et plus précisément sans forme. Le monde lui été donné brut et ne peut pas être analysé par notre cerveau s'il ne lui assigne pas des formes, qu'elles soient véritables ou non (cf. aussi ce lien). À leur suite, Henri Bergson affirme que nous ne sommes pas "véritables" au monde. Nous collerions des étiquettes sur tel ou tel objet et ces étiquettes permettent de donner des repères et s'orienter. Faut-il donc tout signifier ou devrions-nous vivre le monde en spectateur, contemplatifs ? Henri Bergson, encore lui,  parle de l'art et affirme que lorsqu'un peintre représente des objets sur une toile – les pommes de Cézanne, par exemple – il en retire l'aspect pragmatique : ces pommes ne sont plus des pommes – tout comme la pipe de Magritte n'en est pas une, cf. ce lien ! Or, le spectateur va tout de même considérer que ces "fausses pommes" en sont. Tout se passe comme si en enlevant le côté utile et utilitaire de tel ou tel objet, ceux-ci sont vus tels qu'ils sont et retrouvent pleinement leur sens. 

    bergson,nietzsche,camus,platon,sartre,socrate,alain,molyneux,voltaire,descartes,pascalSommes nous capables d'apposer des sens à des choses moins rationnelles. Ne faudrait-il pas mieux laisser les choses avoir leur propre sens, sans chercher à les interpréter ? Cette question se heurte à notre appréhension de l'Histoire. Les événements historiques acquièrent un sens, mais seulement a posteriori. À l'heure où plusieurs commémorations rythment notre actualité (70 ans du Débarquement de Normandie, centenaire du début de la première guerre mondiale), il est admis que nombre de vérités, jugées incontestables à une certaine période, sont réexaminés avec le temps : ainsi, les fusillés pour l'exemple pendant la guerre 14-18 ne sont plus du tout considérés comme des "traîtres à la Nation" de nos jours. 

    L'expression courante "cela n'a pas de sens" paraît intenable. Les faits ne peuvent pas s'appréhender bruts, sans une signification ou une orientation intelligible. La logique du bonheur pourrait résulter a contrario du refus d'une compréhension du monde, à l'image de Candide. "Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes", affirme le personnage de Voltaire : je n'ai pas à trouver du sens car il est là, devant moi. Disons aussi que les religions proposent aussi ce genre de pensées : les événements passées sont passées et un ordre invisible régit notre monde. Les stoïciens affirment de leur côté qu'il y a ce qui dépend de moi et ce qui n'en dépend pas. Ce qui ne dépend pas de moi, je dois m'en détacher, sans trouver du sens. Quant à ce qui dépend de moi, il est admis que cela représente une part relativement tenue.     

    Donner du sens participe aussi à une forme d'engagement mais aussi à une forme de cohésion des sociétés humaines. L'absence de sens pourrait signifier quelque part que tout est permis. Dire "Chacun sa vérité" ou "Les goûts et les couleurs se valent" ne serait-ce pas "un relativisme de mauvais aloi" ? Le sens que l'on donne aux choses est à tout le moins relatif. Les religions vivent sur des vérités et des repères différents. Si Blaise Pascal proclame justement : "Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà", pour René Descartes "le bon sens est la chose la mieux partagée au monde" (Discours de la Méthode). Mais est-ce que ce bon sens, s'interroge un intervenant, est suffisant pour donner du sens à sa vie ? Claire répond que selon le même Descartes, c'est une chose de l'avoir, ce bon sens, c'est une autre chose que de "l'appliquer bien", et a fortiori de le partager pour en faire un "sens commun" (cf. aussi ce lien). Un intervenant réagit à ce sujet : "Il n'y a pas de sens unique même s'il y a souvent du sens commun." 

    bergson,nietzsche,camus,platon,sartre,socrate,alain,molyneux,voltaire,descartes,pascalUn participant se demande si la recherche du sens ne peut pas être comparée aux théories scientifiques : elles ne servent qu'un temps, aussi longtemps qu'elles fonctionnent, jusqu'au jour où on leur donne un autre sens qui convient davantage. "On n'est pas sensible à tout ; mais on n'est pas insensible non plus", dit un autre intervenant : le sens fait intrinsèquement partie de l'homme. Une des co-animatrice en revient à la Psychologie de la Forme : chaque chose a un sens mais pour soi uniquement, ce qui  vient en contradiction avec la religion, véhicule de vérités et de sens pris dans un... sens collectif. Du coup, lorsque Nietzsche proclame que "Dieu est mort", cela implique que tout est permis et que c'est l'individu qui se réapproprie la recherche de sens. 

    Dans le monde, Jean-Paul Sartre dit que nous sommes condamnés à être libres, obligés de faire des choix, en permanence. Après la mort de Dieu (Nietzsche ), ce dont on a accusé Sartre c'est de pratiquer une philosophie du désespoir car aucun être immanent ne me sauverait et je n'ai pas la possibilité d'être guidé ni pardonné en dernier ressort. La recherche de sens est d'abord un acte libre. Est-ce à dire que cette recherche est simple ? Non. Certaines personnes ont trouvé leur sens, définitivement. Ces gens-là, Sartre ne les envie pas et considère qu'elles sont posthumes à elles-mêmes.  

    Une intervenante aborde la question des religions en tant que pourvoyeuses de vérité, pour ne pas dire de "valeurs communes". Des valeurs qui peuvent aussi aider à adopter et adapter une philosophie pratique. Créer son propre sens, admet Claire, peut être jouissif et appartenir à un idéal de liberté. Pour autant, admettre que tout vaut tout, remiser au placard toutes les valeurs morales, est considéré par nombre de psychologues comme nocif, à commencer par l'éducation des enfants. Le sens fait sens justement en ce qu'il créé des repères pour la vie. Dans cette optique, les valeurs communes – y compris religieuses – peuvent nous rassurer. Un autre exemple, celui de la justice, nous interroge en ce qu'il apparaîtrait que cette institution est interrogée sur ce qu'il faut faire ou non. La justice deviendrait référent. Tout se passe comme s'il y avait une injonction sociale pour que les juges et les avocats décident des valeurs communes pour vivre en société. D'où ce danger que la société en deviendrait dépendante ! Il est, là, aussi question de pouvoir, cette mainmise qui a pu – et qui est encore – le reproche fait aux religions.   

    bergson,nietzsche,camus,platon,sartre,socrate,alain,molyneux,voltaire,descartes,pascal"Sous prétexte de sens, il peut y avoir beaucoup de complaisance", affirme un intervenant : l'esprit de système peut se baser sur cette soif de sens pour trouver un sens commun qui peut à la longue devenir sclérosant, voire aliénant. Il y a un côté rassurant dans le système, sans même parler d'esprit grégaire. Cette satisfaction mentale rassurante est illustrée par ces vers de Louis Aragon : "Vous voudriez au ciel bleu croire / Je le connais ce sentiment / J'y crois moi aussi par moments / Comme l'alouette au miroir / J'y crois parfois je vous l'avoue / A n'en pas croire mes oreilles / Ah je suis bien votre pareil / Ah je suis bien semblable à vous."

    L'on parle de satisfaction ; pourquoi ne pas parler de cette quête du bonheur ? Une quête du bonheur mais aussi l'appréhension de la mort et le désir de bien mourir. Comme le dit Claire, pour bien mourir, il faut avoir bien vécu, c'est-à-dire avoir trouvé son sens et avoir pris ses responsabilités. 

    Cette quête de sens, une quête pour la vie, est capitale pour se mouvoir dans la vérité, voire trouver une justification a posteriori afin de se conforter dans ses propre choix. Une personne accepte sa mort – par exemple un patient dans des soins palliatifs – à partir du moment où sa vie lui paraît cohérente. Ainsi un sentiment de plénitude aide à accepter notre propre mort. Dès lors, le "Connais-toi toi-même" socratique semble avoir trouvé un aboutissement.

    Pour aller plus loin dans ce débat, retrouvez cette émission de La Philosophie au Comptoir (C2L) qui est consacrée à ce sujet.

    Trois sujets sont mis au vote en fin de débat : "Suis-ce ce que la culture fait de moi ?", "Avons-nous ce que nous méritons ?" et "Une morale sans Dieu est-elle possible ?" C'est le sujet  "Avons-nous ce que nous méritons ?" qui est élu et qui fera l'objet d'un débat lors de la séance du 13 juin 2014, la dernière de cette saison 5 du café philosophique de Montargis.

    Philo-galerie

    Les illustrations de ce compte-rendu sont des œuvres de MC Escher.

     

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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE "UN BON ARTISTE EST-IL LE SURHOMME ?"

    Thème du débat : "Un bon artiste est-il le Surhomme ?" 

    Date : 29 novembre 2013 à l'AGART d'Amilly.

    Affiche Ag art normal.jpgLe 29 novembre 2013, le café philosophique de Montargis (qui, exceptionnellement, devrait plutôt s’appeler "Café philosophique d’Amilly") se décentralisait à la galerie d’art d’Amilly l’AGART pour un sujet intitulé "Un bon artiste est-il le Surhomme ?" Cette séance se déroulait au milieu de l’exposition "Recouvrement", constituée d'oeuvres de Marcel Dupertuis, Claudie Laks et Ernesto Riveiro.

    Le premier point qui est posé est celui de cette définition du Surhomme. De quoi parle-t-on ? d’un "Superman" ou d’un "James Bond" pour reprendre les réflexions d’Umberto Eco dans son essai De Superman au Surhomme (cf. cet article) ? Ce concept de Surhomme est en réalité emprunté à Nietzsche (Übermensch). Pour une première participante, ce terme de "Surhomme" est troublant car il a historiquement subi les avanies de l’Histoire – on pense, évidemment et hélas, au Nazisme, qui a récupéré et instrumentalisé ce mot. Qui dit Surhomme, ajoute cette participante, dit hiérarchie entre les hommes. C’est par là même considérer qu’il y a des "sur hommes" et des "hommes inférieurs". Et si l’on se place sur le terrain de l’art, parler de Surhomme c’est nier les capacités artistiques de tout un chacun.

    Pour une autre intervenante, le Surhomme n’est pas à voir comme un individu au-dessus de la mêlée, dominateur et conquérant, mais comme une personne "enveloppant" ses contemporains. L’artiste pourrait être celui ou celle s’entourant de l’art pour exister. L’artiste a une vision différente, dit un nouveau participant, qu’il exprime au travers d’un médium qui peut aussi bien être la peinture, la sculpture, la musique, la littérature ou le cinéma. Car au centre de la définition de l’artiste, il y a d’abord la création d’une œuvre d’art.   

    Alborada, 207x243.jpgDans notre inconscient, de quoi parle-t-on lorsque l’on évoque le terme Surhomme ? Sans doute d’invocation, d’un pouvoir de surpassement quasi divin. Tel un "fakir", l’artiste aurait reçu un don quasi mystique qu’il peut maîtriser. Il est patent, dit une participante, que la découverte des arts premiers soit aussi celle de créations en rapport avec des religions, voire à des fonctions magiques. Bruno cite à ce sujet Piet Mondrian : "L'art étant surhumain, il cultive l'élément surhumain en l'homme et se trouve être, par conséquent, un moyen d'évolution de l'humanité au même titre que la religion". Un participant réagit ainsi : "Ce qui est magique c’est ce que l’on n’attendait pas." Or, il apparaît qu’il y a bien de la rationalité dans ces créations transcendantes. Au XXe siècle, le Cubisme, invention ahurissante à l’époque, n’est jamais que le fruit d’un travail et de réflexions. "C’est un jeu de l’esprit et de la sensibilité" poussé en profondeur.

    Dans les propos nietzschéens, il n’y a pas l’idée que le Surhomme vient écraser les autres. Il est d’abord question d’un dépassement. Par ailleurs, et pour reprendre les propos d’Henri Bergson, les artistes savent s’extraire de la réalité pour la voir autrement. En quelque sorte, ils bâtissent un monde entre la nature et la culture et élèvent l’Humanité. En cela ils peuvent être définis comme des Surhommes. Ce surpassement, est-il dit, ne doit pas être l’apanage des seuls créateurs. Chacun a la possibilité, dans la mesure de ses capacités, de devenir ce Surhomme nietzschéen.

    IMG_2750[1].jpgQuelle est la finalité esthétique de l’artiste, s’interroge Claire ? Il a été dit que ce qui se joue est d’abord la création d’une œuvre. Cela étant, l’artiste voit-il la réalité différemment du "commun des mortels" ? Est-il "doué" d’un don que le commun des mortels n’a pas et qu’il aurait su exploiter et travailler ? Mozart écrivait d’ailleurs ceci : "Quand je me sens bien et que je suis de bonne humeur […], les pensées me viennent en foule et le plus aisément du monde. D’où et comment m’arrivent-elles ? Je n’en sais rien, je n’y suis pour rien." Il y a cette idée que quelque part l’artiste le devient comme une évidence, par vocation ou, mieux, par orientation. 

    Si l’on parle du don quasi divin reçu par tel ou tel créateur, il ne faudrait pas oublier la place du travail, de l’éveil et de la culture de ce don. Mozart peut bien mettre en valeur la source mystérieuse de son talent, les œuvres naissent en général à la sueur du front. Ainsi, Serge Gainsbourg avait beau présenter ses musiques comme "des œuvres mineures", sorties ex nihilo, il s’avère en réalité que ses plus grandes chansons (Initials BB, notamment. Cf. ce lien) étaient travaillées de manière extrêmement rigoureuses. Une œuvre est souvent un long cheminement, qui n’a rien à voir avec une démarche merveilleuse ou divine.

    Un artiste présent dans la salle réagit : finalement, n’est-ce pas la société qui souhaite voir tel ou tel musicien, plasticien ou cinéaste comme un "être d’exception" ? Le respect pour l’artiste est certes indéniable dans nos sociétés. Dans le même temps, elle souhaite aussi qu’il n’y en ait pas trop ! Le marché de l’art est dans la même posture, cette fois pour des raisons économiques. De grandes créations sont considérées par de nombreux investisseurs comme des marchandises et des placements, au même titre que des actions ou des immeubles. L’artiste, qu’il soit célèbre ou au contraire anonyme, peut considérer que son supplément d’âme le place au-dessus du commun des mortels. La société lui renvoie et lui inspire cette idée que le créateur a une mission qui le transcende, au point qu’il doit être détaché des contingences matérielles. Établir une comptabilité pour la gestion de son atelier d’artiste, par exemple, a été longtemps considéré par des artistes comme une aberration. Ce n’est plus vrai aujourd’hui, pour le meilleur mais aussi pour le pire. L’économie et l’argent sont omniprésents dans le domaine de l’art. Des créations sont mercantilisées parfois jusqu’à l’absurde : une œuvre de Vincent Van Gogh est de nos jours vendue à des prix astronomiques alors que l’artiste a été ignorée à son époque et est mort pauvre et seul. La finance a un pouvoir délétère sur les créations, commente une intervenante, au point que l’artiste peut être parfois considéré comme un "sous-homme". L’art, longtemps considéré comme gratuit, se trouve "dévalorisé" par l’argent, par ventes aux enchères et par des grands salons d’art contemporain – FIAC ou autres. Les œuvres sont devenues des marchandises  part entière et des artistes sont devenus des marques (Jeff Koons), étouffant par ailleurs toute forme de différence. Certes, le côté mercantile est bien présent, réagit Claire, mais cet aspect est loin d’être prégnant dans cette exposition "Recouvrement" de l’AGART, au milieu de laquelle se déroule cette séance du café philosophique de Montargis !  

    riveiro.jpgComment pourrait-on définir un bon artiste ? Un participant suggère que le bon artiste pourrait s’apparenter au "bon sauvage" de Rousseau. Pour un autre intervenant, le bon artiste pourrait être celui qui aurait trouvé son bon mode d’expression, au point de le sublimer. Pour une participante, un artiste suscite la rencontre, à une certaine époque, entre une émotion artistique et un talent. Vecteur de pensées positives – si tant est que l’émotion peut être positive. L’artiste doit respecter ses brillants prédécesseurs, dit une participante, sans pour autant les ménager car sans cela il n’y aurait pas d’impulsion dans l’art nouveau. Les vrais et bons artistes sont rares. Ce sont ceux qui vont nous amener vers une autre dimension que la condition humaine. Ce sont aussi ceux qui s’extraient de la tentation de créer dans la virtuosité pure – dit autrement : "faire du tapage" – pour proposer une œuvre d’art "consistante" – un "fond". L’artiste ne serait-il pas celui qui créé grâce à l’expression de soi ? Cette expression passe par un langage unique et différent qui interroge le public, voire le fait rêver. 

    L’autre question à se poser, dit Claire, c’est si l’artiste a un message à transmettre. Dit autrement, en quoi telle ou telle création apporte quelque chose d’inédit. Le surnaturel n’a rien à voir là-dedans : on découvre quelque chose que l’on ne connaissait pas, qui est le fruit d’un travail. Et ce message, cette invention, n’est pas souvent facile à décrypter : il faut parfois un "mode d’emploi" et être "éduqué". 

    S’il peut paraître aisé "d’entrer dans certaines œuvres" (un tableau de Vinci ou un concerto de Mozart), la chose peut est moins aisé pour d’autres créations : la musique dodécaphonique ou un tableau de Francis Bacon. Or, la compréhension peut être affaire de temps : tel ou tel va être hermétique à un livre ou un film à un certain âge puis va y être réceptif quelques années plus tard. Les jeunes enfants, hypersensibles sans préjugés, sont un modèle, dit une participante, en ce qu’ils parviennent à approcher des œuvres d’art avec souvent intérêt et clairvoyance.

    Marcel Dupertuis.jpgQue recouvre l’art au final ? Peut-on dire qu’un cuisinier est un artiste ? Cette question posée par une participante rejoint, dit Bruno, une autre question beaucoup plus large : celle de la différence entre artiste et artisan, bien que ces deux mots viennent du même terme "art" – technè. Un cuisinier est un artisan, dans le sens où c’est une personne qui créé quelque chose – un plat, une assiette, etc. – qui peut être esthétique, mais avec une vocation utilitaire. L’artisan produit et surtout reproduit. Pour Platon (La République), l’artisan est digne de vivre dans la Cité alors que l’artiste ne sert à rien. Ses créations sont vaines dans le sens où il fait une imitation de la nature qui est elle-même une imitation du monde des Idées. L’art est la production du beau qui doit être inutile, dans le sens économique du terme. L’artiste est finalement une invention moderne (La Renaissance). Leonard de Vinci était certainement avant tout scientifique et artisan. Ce n’est qu’au XVIIIe siècle que la distinction artiste/artisan apparaît. Un peu plus tard, ajoute une intervenante, survient la première Révolution industrielle. À partir de ce moment, l’assiette de l’artisan peut être produite à grande échelle et l’art entre dans une nouvelle échelle, jusqu’à être légiférée.

    Chez Platon, précise Claire, il y a une réelle ambivalence : une république idéale a des problèmes avec les artistes considérés comme peu utiles. Dans le même temps, les œuvres sans finalité esthétique, sans fonction économique ou sociale, doivent être distinguées car elles posent problème. Elles sont certes le fruit de la Muse : il y a un rapport avec les dieux, Hermès ou l’herméneutique. L’artiste est celui qui favorise l’épitunia. Cependant, dans une cité qui doit se tenir débout, l’artiste n’a pas sa place, ajoute le philosophe antique. La gratuité littérale de l’art pose problème pour Platon. "C'est chose légère que le poète, ailée, sacrée: il n'est pas en état de créer avant d'être inspiré par un dieu, hors de lui, et de n'avoir plus sa raison; tant qu'il garde cette faculté, tout être humain est incapable de faire oeuvre poétique et de chanter des oracles", écrivait-il.

    delhi-2012-198-x-230-cm.jpgEn s’intéressant à cette ambivalence platonicienne, le public du café philosophique de Montargis (ou, plutôt, pour ce soir, "d’Amilly" !) s’interroge sur la fonction "d’utilité" que l’on prête ou non à l’art. Un participant souligne qu’au XIXe siècle nombreux étaient ceux qui estimaient que le peuple avait autant besoin de pain que d’art. "L’art sauvera le monde" disait Fiodor Dostoïevski ! Le terme "utile" est à voir ici dans le sens salvateur du terme, répond Claire. La distinction entre besoin et désir, entre les besoins naturels et ceux qui ne le seraient pas – et donc considérés comme vains – est en réalité caduque. Un chef cuisinier transcende d’ailleurs cette différence entre art et artisanat. Si être homme c’est se tenir debout, comme le disait Alain, sans l’art on le peut difficilement. Il est dit que les œuvres des arts premiers avaient une fonction religieuse, voire magique. Que l’on pense au premier vers d’Homère dans L’Iliade : "Muse, chante la colère du fils de Pélée." Il y a aussi une question ethnologique dans l’appréhension dans ces arts. 

    La notion de beauté est brièvement débattue. Autant le classicisme et l’académisme a mis cette notion au centre de toute production artistique, autant aux XX et XXIe siècles ce concept n’est généralement pas la préoccupation première des artistes (le Fluxus dans les arts plastiques, le réalisme au cinéma, le Nouveau Roman en littérature ou le sérialisme en musique contemporaine). Parler de canons de beauté c’est établir un constat de subjectivité, du moins depuis la deuxième moitié du XXe siècle. Pour autant, cette notion  de beauté aurait tendance à revenir.

    La notion de temps joue : l’époque qui accueille l’artiste – en bien, en mal ou pas du tout – mais aussi l’époque ou les époques qui influencent l’artiste. L’artiste est "artiste dans la Cité". En musique contemporaine, les mouvements d’avant-garde, le dodécaphonisme sériel pour ne citer que celui-ci, ont été créés en réaction à des mouvements antérieurs – le classicisme et le romantisme. 

    img_9620.jpgCette idée de rupture peut se rapprocher, dit Bruno, avec celle de Surhomme nietzschéen. Le point de départ de ce concept est cette notion émise par le "philosophe au marteau" : "Dieu est mort". Avec la fin de cette puissance, sa créature, l’homme, se trouve sans créateur. Esseulée. Privé d’une chimère qu’il invoquait pendant des siècles, l’être humain n’aurait d’autre choix que de s’affirmer lui-même, librement. Il doit reprendre en main sa propre vie ("Devenir celui qu’il est."), se transformant pour le coup en Surhomme. Il n’est donc pas question ici de "super homme", de "Superman" ou de "James Bond" mais de dépassement individuel, à la manière d’un ermite éloigné de ses contemporains, tel Zarathoustra. C’est le sage qui trouve sa propre voie dans le monde, après s’être libéré des chaînes d’un maître omnipotent et chimérique : "Je vous enseigne le Surhumain. L'homme est quelque chose qui doit être surmonté." Le Surhomme étant pour Nietzsche le stade supérieur de l’homme comme l’homme l’est par rapport au singe, ajoute le philosophe ("Qu'est-ce que le singe pour l'homme ? Un objet de risée ou une honte douloureuse. Et c'est exactement cela que l'homme doit être pour le surhumain : un objet de risée ou une honte douloureuse"). L’artiste en tant que Surhomme n’est pas au-dessus des hommes dans une position hiérarchique – et verticale – mais celui qui est à côté, tel le célèbre ermite Zarathoustra.

    Chacun a vocation à devenir Surhomme, précise Claire. Nous avons "à bosser... à ne pas rester paresseux" afin d’aspirer à cette condition. Dans Ainsi Parlait Zarathoustra, ce sont les autres les imbéciles, ceux qui ne voient pas et qui n’y aspirent pas. Pour Nietzsche , ajoute Bruno, le Surhomme n’existe (toujours) pas. En revanche, dans l’Histoire de l’Humanité, certains hommes se sont rapprochés de cet idéal : GoetheVinci et Shakespeare. Tous des artistes !

    12toac15030002b.jpgÊtre dans le monde est la qualité première de l’artiste qui traite des problématiques de l’époque, qu’il soit en avance ou en retard sur celle-ci. Ainsi, l’Impressionnisme est un mouvement qui a touché l’ensemble d’une génération. Une époque retiendra ou non tel ou tel artiste. L’acte créateur comme un acte inspiré doit être démystifié, affirme un membre de l’assistance, dans le sens où c’est sous le prisme social que doit être compris le geste artistique. Il n’y a certes plus de courants esthétiques au XXIe siècle, comme ont pu exister le Romantismel’Impressionnisme ou le Cubisme, mais cette problématique de l’artiste comme d’un être de son époque reste valable. Ce qui ne veut pas dire qu’une œuvre d’art ne transcende pas les époques : les arts premiers mettent la lumière sur des créations anciennes d’autres civilisations (le Musée du Quai Branly, par exemple) que l’on "découvre" (littéralement "enlever une couverture"). 

    Il est affirmé au cours de cette séance que le bon artiste parvient à transcender sa position le citoyen tel qu’il est. Comme le cite une intervenante et artiste, "L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art" (Robert Filliou). Tel le Surhomme nietzschéen, l’artiste est au milieu de ses contemporains – qui peuvent être son public – mais en tant qu’être unique, souvent solitaire dans sa création, il trace une route unique, construit un univers autonome, à qui la société donne une certaine valeur – qu’elle soit marchande ou non. L’artiste voit différemment. Il transmet sa vision que le spectateur, le lecteur ou l’auditeur peut comprendre ou non. Pour Hegel, l’art est le dépassement de l’humanité, c’est la transcendance, c’est ce qui élève l’homme. L’art c’est partager quelque chose via la matière, la nature. Il y a quelque chose de l’ordre de l’idéal esthétique. C’est dans ce sens que l’artiste est un homme d’exception. Un participant réagit ainsi : ne peut-on pas d’abord parler "d’œuvre d’exception" plutôt que "d’artiste d’exception" ?

    img_9623.jpgComment voir cette œuvre d’expression ? Cette question fait débat. Il a été fait référence au langage inédit de tel ou tel artiste pour s’exprimer – comme la littérature passe par les mots. Or, pour comprendre le langage pictural ou musical, il est affirmé que la notion de pédagogie ou d’éducation doivent être mis en avant : "On apprend à lire ; on a jamais appris à lire une peinture !"  Encore faudrait-il savoir si l’artiste veut exprimer quelque chose ou s’il n’est pas dans une forme d’autotélisme, ce qui semble être particulièrement vrai dans l’art du XXe siècle. De quel message parlons-nous ? Ne serait-ce pas une forme de "soulagement" et l’expression de sentiments traduits sous le biais de la création. Une jeune participante cite l’œuvre de Ron Mueck "Mon Père", sculpture hyperréaliste et bouleversante évoquant le deuil du père du plasticien. Cette émotion intime devient universelle par la seule force du geste technique (technè) de l’artiste. Elle nous touche et nous fait rêver, avec ou sans éducation. Être touché émotionnellement participe à quelque chose de l’ordre de l’instinct. Jusqu’à faire de cette émotion une nourriture qui va construire l’observateur d’une œuvre d’art, l’auditeur d’un opéra ou le spectateur d’un long-métrage.  "L'artiste a le pouvoir de réveiller la force d'agir qui sommeille dans d'autres âmes", disait Nietzsche

    Le bon artiste "Surhomme", sans finalité, sans mission, est celui qui puise en lui ce qu’il a déjà mais différemment des autres pour proposer une "créationdécouverte", si l’on veut faire un néologisme. Il s’inscrit dans une rupture pour susciter un certain éveil en nous.  

    L’artiste, au contraire de l’artisan dont la vocation est la production et la reproduction, crée une œuvre unique. Il invente. Mais, pour être artiste, sans doute faut-il d’abord être artisan, comme le revendiquaient les artistes du Bauhaus, et ce afin de maîtriser la technè. Dans l’art contemporain, l’intérêt est que les artistes viennent d’univers différents et parviennent ainsi à créer en utilisant des paramètres différents, comme Calder ou Takis. Ils sortent d’un académisme et de critères de lecture figés. Cela a des conséquences sur l’auditeur, le lecteur ou le spectateur : tel(le) ou tel(le) va peut-être rester goguenard devant une œuvre accrochée aux cimaises d’un musée ; mais si cette œuvre est présentée dans un autre lieu, elle suscitera peut-être de l’émerveillement : "Qui saurait reconnaître un Van Gogh dans un poulailler ?" interroge une personne dans l’assistance. L’artiste, nous l’avons dit, doit créer quelque chose d’unique. Partant, il doit aboutir ailleurs, provoquant ainsi des ruptures – jusqu’à la provocation – comme l’art du XXe siècle nous a habitués avec les ruptures académiques et classiques. En cela, l’artiste peut être le Surhomme, cet être libéré des contraintes d’un dieu chimérique et omniscient ("Dieu est mort"). Il trace son chemin au milieu des hommes, ses semblables, tel le sage Zarathoustra en exil permanent.

    "Finalement, conclut un participant sous forme de boutade, l’artiste est un surhomme car les 60 premières années sont quand même difficiles !"

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    En fin de séance, trois sujets sont mis au vote pour le prochain débat : "L’histoire a-t-elle un sens ?", "La raison a-t-elle à s’occuper de l’irrationnel ?", "L’utopie est-elle dénuée de toute valeur ?"  C’est ce dernier sujet qui est choisi pour le débat du 10 janvier 2014, qui sera de retour à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée. 

    Philo-galerie

    Les illustrations de ce compte-rendu sont tirées de l’exposition "Recouvrement", avec des œuvres de Marcel DupertuisClaudie Laks et Ernesto Riveiro.

    Retrouvez les photos de cette séance sur ce lien ainsi que sur notre dossier port-folio.

     

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  • PROCHAIN CAFÉ PHILOSOPHIQUE : "UN BON ARTISTE EST-IL LE SURHOMME ?"

    Affiche Ag art normal.jpg

    La prochaine séance du café philosophique de Montargis aura lieu le vendredi 29 novembre 2013 à 19 heures.

    Attention ! Exceptionnellement, cette séance sera décentralisée car elle aura lieu à l'AGART. 

    Le débat sera intitulé : "Un bon artiste est-il le Surhomme ?"

    Contacts de l'AGART

    35, rue Raymond Tellier, 45200, Amilly. Tél. : 07 81 27 36 26 ou 02 38 85 79 09 
    Adresse mail : 
    contact@galerieagart.com
    Site Internet : 
    http://www.galerieagart.com.

      

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