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Girard : la vengeance et le sacré

7894.jpg"La vengeance constitue donc un processus infini, interminable. Chaque fois qu’elle surgit en un point quelconque d’une communauté elle tend à s’étendre et à gagner l’ensemble du corps social. Elle risque de provoquer une véritable réaction en chaîne aux conséquences rapidement fatales dans une société de dimensions réduites. La multiplication des représailles met en jeu l’existence même de la société. C’est pourquoi la vengeance fait partout l’objet d’un interdit très strict.

Mais c’est là, curieusement, où l’interdit est le plus strict que la vengeance est reine. Même quand elle reste dans l’ombre, quand son rôle reste nul, en apparence, elle détermine beaucoup de choses dans les rapports entre les hommes. Cela ne veut pas dire que l’interdit dont la vengeance fait l’objet soit secrètement bafoué. C’est parce que le meurtre fait horreur, c’est parce qu’il faut empêcher les hommes de tuer que s’impose le devoir de la vengeance. Le devoir de ne jamais verser le sang n’est pas vraiment distinct du devoir de venger le sang versé. Pour faire cesser la vengeance, par conséquent, comme pour faire cesser la guerre, de nos jours, il ne suffit pas de convaincre les hommes que la violence est odieuse ; c’est bien parce qu’ils en sont convaincus qu’ils se font un devoir de la venger...

C’est le système judiciaire qui écarte la menace de la vengeance. Il ne supprime pas la vengeance : il la limite effectivement à une représaille unique dont l’exercice est confié à une autorité souveraine et spécialisée dans son domaine. Les décisions de l’autorité judiciaire s’affirment toujours comme le dernier mot de la vengeance.

Certaines expressions sont plus révélatrices que les théories juridiques. Une fois que la vengeance interminable est écartée, il arrive qu’on la désigne comme vengeance privée. L’expression suppose une vengeance publique, mais le second terme de l’opposition n’est jamais explicite... Il n’y a, dans le système pénal, aucun principe de justice qui diffère réellement du principe de vengeance. C’est le même principe qui est à l’œuvre dans les deux cas, celui de la réciprocité violente, de la rétribution. Ou bien ce principe est juste et la justice est déjà présente dans la vengeance, ou bien il n’y a de justice nulle part. De celui qui se fait vengeance lui-même, la langue anglaise affirme : he takes the law into his own hands, « il prend la loi dans ses propres mains ». Il n’y a pas de différence de principe entre vengeance privée et vengeance publique, mais il y a une différence énorme sur le plan social : la vengeance n’est plus vengée ; le processus est fini ; le danger d’escalade est écarté."

René Girard, La Violence et le Sacré (1972)

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