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CYRULNIK : LA RÉSILIENCE 2

cyrulnik"Quand un trauma déchire la personnalité, la pulvérise ou la fracasse plus ou moins gravement, pendant un certain temps le blessé est déboussolé, désidentifié : "Qu'est-ce qu'il m'arrive ? Comment faire dans ce cas ?" Si dans sa mémoire troublée demeure le souvenir de la personne qu'il était, de la famille qui l'entourait, il emmène avec lui l'ombre de son passé, témoin étrange, preuve impalpable qu'il a été quelqu'un : c'est donc qu'il reste au fond de son moi fracassé une affirmation vacillante, une présence d'ailleurs, une braise de vie : "Quand je reprends mon chemin, quand je retourne au soleil pour retrouver un petit bonheur, je vois l'ombre que je projette : c'est celle de mes parents morts. Je suis une image réelle, je suis un garçon, je joue mal au foot, j'ai beaucoup d'amis, mais les autres voient bien que j'ai deux ombres en moi, alors ils se méfient et me trouvent ombrageux." "Qu'est-ce qu'il a, ce garçon? Il est beau, il est sympa et tout d'un coup, il est troué dans son langage. Il se tait quand nous parlons de nos parents, il s'immobilise quand nous leur sautons au cou. Qu'est-ce qu'il a, ce garçon ? Il nous charme et nous inquiète. Même quand il est présent avec nous, il demeure dans l'au-delà, il en rapporte une relique, une photo désuète avec des bords crénelés. Il la regarde souvent, c'est la photo de ses ombres. Un objet parfois lui vient de l'au-delà, une boîte en carton aux coins écrasés, une pièce de monnaie d'un pays étranger, une petite clé en or, à coup sûr léguée par son ombre paternelle." Donner forme à l'ombre, c'est se reconstituer après la pulvérisation traumatique. Donner forme à l'ombre, c'est le premier temps de la création artistique. Le nom que je porte est celui de mes ombres. C'est la preuve sociale qu'elles ont bien existé. Mes fantômes ont été réels. Mon histoire s'alourdit de l'histoire de mes ombres. Comment fait-on pour soupeser une ombre ? On se terre à l'ombre pour ne plus avoir d'ombre ? On se fond dans la masse, on cherche l'anonymat pour devenir personne ? Mais quand on souhaite vivre malgré le poids des ombres, on transforme son nom et pour mieux le cacher, on le met en lumière : "Je m'appellerai Niki de Saint-Phalle. Ce cryptonyme traversera le monde et prendra sa place parmi l'humanité d'où j'ai été expulsée à l'âge de 11 ans quand mon père, ce grand banquier que j'aimais tant, est entré dans mon lit. Je combattrai mon exil, je sculpterai des images de nanas au sexe ciblé, je donnerai chair à mon ombre et matière à mon trauma. Alors, ces créatures délogées de mon monde intime permettront à mon nom de devenir acceptable. Je réintégrerai le monde des humains avec la blessure dont j'aurai fait des œuvres d'art."

Mettre hors de soi la crypte traumatique enkystée dans le psychisme constitue un des plus efficaces facteurs de résilience. Il faut pour cela que l'enfant mutilé soit devenu capable de trouver un mode d'expression qui lui convienne et un lieu de culture disposé autour de lui.

L'écriture offre très tôt ce procédé de résilience. Mettre hors de soi pour la rendre visible, objectivable et malléable, une souffrance imprégnée au fond de soi. C'est mystérieux ce désir qu'éprouvent beaucoup d'enfants traumatisés de devenir écrivains alors qu'ils ne savent pas encore écrire. Écrire ce n'est pas dire. Quand je raconte ma blessure, les mimiques de l'autre, ses exclamations ou même ses silences modifient mes émotions. Sa simple présence muette l'a rendu coauteur de mon discours. Je ne suis plus seul maître de mes désirs. Je reprends mal en main le sentiment de mon passé. L'auditeur a modifié mes intentions. À l'opposé, lorsque j'écris avec les mots que je cherche au rythme qui me convient, je mets hors de moi, je couche sur le papier, la crypte qui chaque soir laissait sortir quelques fantômes. De même que Niki de Saint-Phalle réintègre le monde des humains grâce à l'artisanat de "nanas" au sexe ciblé, Francis Ponge met hors de soi un objet d'écriture qui aura pour fonction intime de le réparer : "Tout se passe comme si, depuis que j'ai commencé à écrire, je courais... « après » l'estime de certaine personne." L'écriture est un plaidoyer. Tout roman met en scène un héros réhabilitateur. L'œuvre prolonge l'appareil psychique et donne une forme sculptée ou écrite à l'ombre que le blessé porte en lui, "ce lieu est un for extérieur contenant une délégation des représentants du for intérieur." l'œuvre, c'est le lieu de la crypte, c'est le théâtre où jouent les fantômes. "Et je compris que tous ces matériaux de l'œuvre littéraire, c'était ma vie passée", écrit Proust, expert en évocation des ombres." 

Boris Cyrulnik, Le Murmure des Fantômes (2003)

 

 

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