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  • Mounier : l'ordre et le règne du contrat

    mounier_4866.jpg"Une société d'où toute subordination est exclue ne comporte plus que des rapports de coexistence et de coordination. Ici comme dans l'univers, le centre est partout, la circonférence nulle part; comme l'univers s'est débarrassé de Dieu et de principes premiers pour se résoudre en rapports, la société doit se débarrasser des pouvoirs pour se résoudre en échanges: commerce, mutualité, association, contrat remplacent les relations de commandement, d'obéissance et de législation, un réseau de relations immanentes apparaît sous la «transcendance» des gouvernements, la "société" se délivre de l'État. Désordre? Ils le nient. L'erreur de tout principe autoritaire c'est de croire que le gouvernement est la cause de l'ordre alors qu'il n'est qu'une espèce de l'ordre, et non la meilleure. Le mot de contrat pourrait trahir la pensée de Proudhon, en laissant croire à un ordre purement formel et extérieur. Non, le règne du contrat découvre un ordre plus profond et plus intime que le règne du pouvoir: dans un régime de gouvernement, le gouverné aliène nécessairement une partie de sa liberté et de sa fortune; dans le règne du contrat, le citoyen, à chaque opération d'échange, est présent dans un intérêt bien personnel et bien réel; l'ordre est sa mesure, il est à hauteur de l'ordre, l'ordre collectif n'est que sa volonté répétée à l'infini: toute hétéronomie est exclue de la société."

    Emmanuel MounierAnarchie et Personnalisme (1937)

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  • Mounier : Le pouvoir, côté gouvernés et côté gouvernants

    mounier,proudhon,alain"Côté gouvernés, le pouvoir abêtit, dans toute la mesure où il établit un clivage entre des éléments actifs et des individus à peu près passifs, dont l'obéissance devient simple exécution mécanique. Les partis renoncent à juger et s'en rapportent aux comités; bientôt les hommes mêmes renoncent à leur humanité. Proudhon n'a cessé, contre les optimistes de la révolution, de dénoncer ce danger: les hommes qui ont le plus besoin de liberté en raison de leur détresse sont ceux mêmes qui, en raison de leur ignorance et de leur lassitude, aspirent aux formes sommaires de l'autorité. C'est le peuple, quand il est bien avili, qui réclame le tyran. C'est en ce sens qu'Alain a pu dire: la résistance au pouvoir rend bon. Elle est aussi un signe de santé. Mais il est un niveau au-dessous duquel elle ne trouve plus de ressort. Voulant rendre sensible au tsar, dans sa Confession, le désespoir du paysan russe, Bakounine lui détaille l'échelle d'oppressions qui le surplombe: chacun y a ses compensations, opprimé par le supérieur, opprimant l'inférieur; seul le paysan reçoit tout le poids de l'appareil sur les épaules, sans recours, sans dialogue possible avec le dessus, sans échappatoire vers plus bas que lui. C'est encore la condition du simple soldat dans l'appareil de guerre. Chaque fois qu'un pouvoir laisse ainsi se détacher de lui toute une zone d'humanité - et les anarchistes pensent que c'est la fatalité de tout pouvoir - il est condamné par la dignité même de l'homme. Il prépare, il justifie une explosion qui reste la seule issue possible à trop de désespoir, à trop de solitude et de dégradation.

    Côté gouvernants, comme dit Alain, le pouvoir rend fou. C'est un des leitmotiv de l'anarchie, à l'adresse des semi-libéraux et de tous les anarchistes; mais, qu'on ne fait pas, dans son cœur, au pouvoir sa part; que toujours, quelle que soit son origine et quelle que soit sa forme, il tend au despotisme. "Rien n'est plus dangereux pour l'homme que l'habitude de commander", d'avoir raison. (Le vrai chef, disait récemment un apprenti dictateur, est celui qui ne consent jamais à admettre qu'il ait tort.) Gouvernements, académies, les plus rouges y perdent «cette énergie incommode et sauvage» qui fait l'homme libre. "L'instinct du commandement, dans son essence primitive, est un instinct carnivore, tout bestial, tout sauvage... S'il est un diable dans toute l'histoire humaine, c'est ce principe du commandement... Lui seul a produit tous les malheurs, tous les crimes et toutes les hontes de l'histoire." Il s'agite en tout homme: "Le meilleur, le plus intelligent, le plus désintéressé, le plus généreux, le plus pur se gâtera infailliblement et toujours à ce métier. Deux sentiments inhérents au pouvoir ne manqueront jamais de produire cette démoralisation: le mépris des masses populaires et l'exagération de son propre mérite." Ces meilleurs, ces purs, se duperont sur eux-mêmes en pensant travailler pour le bien de ceux qu’ils oppriment. D'où vient la dépravation? De l'absence continue de contrôle et d'opposition: la situation la plus propre à tourner la tête du moins perverti des hommes. Le plus libéral, s'il ne prend garde de souvent se retremper dans l'élément populaire, de provoquer lui-même la critique et l'opposition y change bientôt de nature."

    Emmanuel MounierAnarchie et Personnalisme (1937)

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  • COMPTE-RENDU DE LA DERNIÈRE SÉANCE

    Sujet : « Engagement(s) ! Philosophie de l’engagement et engagements du philosophe »

    Date : vendredi 26 novembre 2010

    En cette froide soirée d’automne, environ 12 personnes étaient présentes pour ce neuvième café philosophique de Montargis et le deuxième de cette saison.

    Après la courte présentation traditionnelle du café philo, de ses objectifs et du choix des sujets, Claire annonce d’ores et déjà le rendez-vous suivant, celui du vendredi 17 décembre. Ce sera un café philosophique "spécial Noël " que les organisateurs espèrent convivial et même festif...

    Bruno présente le débat de ce soir en s’arrêtant sur le titre de la séance : "Engagement(s) ! Philosophie de l’engagement et engagements du philosophe". Ce titre annonce la couleur : l’engagement ou les engagements impliquent l’idée de combat. Les sous-titres, eux, définissent ce que sera l’objectif – certes ambitieux – de ce café philosophique : qu’est-ce que la philosophie a à nous dire au sujet de l’engagement ("philosophie de l’engagement") d’une part et n’assiste-t-on pas aujourd'hui à une crise de l’engagement chez les philosophes et de manière plus générale chez le citoyen lambda ("engagements du philosophe") d'autre part.

    zolaaccuse.jpgSelon Bruno, l’engagement est une notion assez récente, qui trouve plus particulièrement naissance avec l’article  "J'Accuse" d'Émile Zola (article paru le 13 janvier 1898 dans le quotidien français L'Aurore. Ce texte est consultable sur ce lien : http://perso.magic.fr/tremong/pascal/lois/jaccuse.html). Elle est donc exposition volontaire et responsable d’un homme notoire qui condamne, accuse, se bat pour une cause (ici dans l’Affaire Dreyfus). S’engager, ajoute Claire, c’est se mettre dans, s’exposer dans toute sa singularité pour une idée, un mouvement, rejoindre l’universel, ou du moins le général (Hegel). On parle d’artistes engagés par exemple.

    L’engagement est une promesse, un acte voulu et assumé. Dans cette mesure, les participants affirment que l’engagement commence avec la foi, qui en latin décrit la confiance absolue, fides. S’engager, c’est donner des gages et se faire le porte-parole de soi mais aussi de la cause pour laquelle on se donne. Dès lors, l’engagement, s’il est obligation de rendre des comptes, peut-il être aussi contrainte ? Contrainte de respecter tous les dogmes du mouvement au sein duquel on s’est engagé et toutes les conséquences de son engagement ? Le socialisme contre le capitalisme, le pape contre le préservatif… L’engagement est-il alors seulement viable ? N’est-il pas plutôt condamné à son imperfectio n voire même à sa négation : la désertion ?

    russe2.jpgNous passons un long moment sur cette question : donne-t-on des gages ad vitam éternam ? Peut-on se désengager si facilement ? L’engagement militaire montre que le déserteur n’est pas bien reçu, se voit taxé de lâche, de traître, de même que celui qui demande le divorce paie longtemps pour cet engagement raté et son désengagement. Dès lors, si l’engagement est volontaire, c’est sans doute lorsqu’il est responsabilité qu’on en mesure toute la force et la puissance. Et quelle puissance ! L’engagement se voit défini par la philosophie comme l’acte humain par excellence, c’est-à-dire celui par lequel l’être humain se fait homme, se distingue des animaux. En effet, l’engagement s’opère, nous l’avons dit, par une décision originaire de se donner. Dès lors, l’acte par lequel on s’engage est aussi celui par lequel on se définit.

    Plusieurs participants affirment dès lors que l’engagement survient après une crise de la personnalité, une épreuve, ou une crise d’identité. L’engagement désintéressé a-t-il simplement un sens ? De l’avis de tous, il est clair que non : les actes altruismes les plus louables prennent racine dans un besoin profond de la personne engagée qui offre autant qu’elle reçoit. L’engagement donne une définition, me fait devenir quelqu’un alors que je ne me sens personne. Ceux-ci rejoignent alors des philosophes comme Camus ou Mounier qui affirmaient que s’engager, c’était tout simplement répondre à l’absurdité de cette vie qui nous mène inexorablement au néant. S’engager, c’est donner un sens ; entendu aussi bien comme direction que comme signification.

    camus.jpgAlors, celui qui ne s’engage pas est-il personne ? Un suiveur, et non un leader répondent certains. Oui, avoue l’un de nous, l’engagement m’expose et il y a sans doute une volonté d’être présenté et représenté qui anime l’engagement. L’ego est plus que prégnant dans l’engagement. Mais n’a-t-on pas dit qu’il était définition de soi ? Alors non seulement l’ego y est lié intimement, mais il en est l’acteur exclusif. Dès lors, si celui qui ne s’engage pas est suiveur, on peut dire que c’est lui qui est le plus contraint des deux. Contraint à écouter et à entendre, à suivre le mouvement mais non à décider. L’engagé est ainsi par la même occasion le libéré, l’autonome, c’est-à-dire celui qui se fait ses propres lois (auto-nomos), bref celui qui se construit.

    Alors, peut-on parler d’une crise de l’engagement ? Selon deux participantes le mot "crise" est sans doute un peu fort. Il serait plus juste de dire que l’engagement est en mouvement, qu’il se voit redéfini ces dernières années. Il se fait sans doute plus anonyme (expression via le net), plus discret, voire plus léger (ne pas aller à toutes les manifestations de l’association au sein de laquelle on est engagé) mais le nombre d’associations ne cessent de croître...

    athenes-grece-manifestant-manifestation_51.jpgDe plus, tous les participants s’accordent à dire que les jeunes individus manquent souvent d’armes pour comprendre l’engagement et ce qu’il est réellement. Et peut-être qu’à force de les accabler pour leur manque d’engagement, on produit l’effet inverse : à savoir leur désertion massive (le taux d’abstention aux dernières élections en dit long…). L’engagement peut faire peur lorsqu’il s’apparente directement au "J’accuse" d'Emile Zola. D’ailleurs, a-t-on récemment vu un engagement aussi fort ? N’est-ce pas extrêmement difficile pour les petites gens de s’engager au point de risquer de perdre salaire, amis, voire famille ?

    S’engager c’est donner un sens et l’assumer. Or, la récente exposition des jeunes au sein des manifestations contre la réforme des retraites et les taxations dont ils ont été victimes (on a pu entendre dire à leur sujet qu’ils étaient "manipulés" voire "stupides"…) dit assez explicitement qu’il est mal compris ou mal vu. S’engager c’est décider en toute connaissance de cause (comme le dit Aristote), dès lors il se peut que nous changions d’avis, d’idée et d’engagement. Cessons de faire de la pensée, et de nos pensées par la même occasion, quelque chose de figé, de lourd, d’irréversible. On rendra l’action possible si et seulement si on la rend libératrice. S’engager ce n’est pas accepter de porter un fardeau, c’est se libérer des idées préconçues pour nous et à notre égard.

    Bref, s’engager c’est aussi philosopher…

    En fin de séance, il est décidé que la séance du 17 décembre portera sur ce thème : « Que représente Noël de nos jours ? » (Titre provisoire).

    Merci à tous les participants pour leur contribution.


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