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Café philosophique de Montargis - Page 5

  • Nietzsche : L'esprit et ses nouvelles expériences

    Ce que l’esprit cherche, c’est à s’incorporer de nouvelles expériences, à ranger les faits nouveaux à l’intérieur de séries anciennes, il cherche, somme toute, à s’accroître; plus précisément à se sentir croître, à sentir sa force accrue. Ce même vouloir trouve aussi un appui dans un instinct de l’esprit qui semble tout opposé : une résolution brutale et soudaine d’ignorer, de s’isoler, de fermer ses fenêtres, un déni intime opposé à ceci ou à cela, un refus de se laisser approcher, une attitude de défense à l’endroit de ce qu’on pourrait savoir, un parti pris de laisser certaines choses dans l’ombre, de boucher l’horizon, d’ignorer délibérément; tout cela nécessaire à l’esprit, d’une nécessité qui varie selon le degré de sa force d ‘assimilation, de sa "capacité digestive", pour parler en image; et de fait c’est à un estomac que l’esprit ressemble le plus. Il faudrait encore faire entrer en ligne de compte la volonté qu’a l’esprit de se laisser abuser à l’occasion, peut-être avec le soupçon malicieux que les choses ne sont pas telles qu’on le dit, mais en faisant semblant d’y croire, le goût de l’incertitude et de l’équivoque, le plaisir délicieux qu’on prend à se confiner volontairement dans un petit coin bien caché, le goût de voir les choses de trop près, sans recul, en surface seulement, de les voir grossies, diminuées, décalées, embellies, la délectation intime que l’on goûte à cette manifestation arbitraire de puissance. Il faut enfin compter ici avec cette propension un peu suspecte de l’esprit à duper d’autres esprits et à porter des masques en leur présence; il faut tenir compte de cette pression, de cette poussée continuelle d’une force créatrice, habile à modeler comme à métamorphoser; l’esprit jouit ici de la multiplicité de ses masques et de son astuce, il goûte aussi le sentiment d’être en sécurité — ces talents de Protée sont ceux qui le défendent et le dissimulent le mieux. Cette volonté-là, qui recherche la pure apparence, la simplification, le masque, le manteau, bref le superficiel, car tout ce qui est superficiel est un manteau, agit à l’opposé du sublime instinct qui pousse l’homme à connaître, à voir, à vouloir voir les choses à fond, dans leur essence et leur complexité.

    Friedrich Nietzsche, Par delà le Bien et le Mal (1886)

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  • "Requiem for a Dream"

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  • Calderón : La vie est un songe

    CLOTALDO. - Racontez-moi ce que vous avez rêvé.

    SIGISMOND. - En supposant que ce fût un rêve, je dirai non ce que j'ai rêvé, Clotaldo, mais ce que j'ai vu. Je me trouvai, à mon réveil, dans un lit (douce et cruelle illusion !) brodé de si vives et fraîches couleurs, qu'on eût dit la couche des fleurs tissée des mains du printemps. Une multitude de nobles, prosternés à mes pieds, m'appelaient leur prince, et me présentaient des parures, des bijoux, des vêtements. Tu es venu alors changer en allégresse le calme de mes sens, en m'apprenant mon bonheur, car, tout misérable que me voici maintenant, j'étais prince de Pologne.

    CLOTALDO. - Vous m'avez sans doute bien récompensé pour la bonne nouvelle ?

    SIGISMOND. - Assez mal. Je t'appelais traître, et d'un cœur emporté et farouche deux fois j'ai voulu te donner la mort.

    CLOTALDO. - Tant de rigueur envers moi ?

    SIGISMOND. - J'étais le maître de tous et de tous je me vengeais. J'aimais une femme seulement... et ce n'était pas une illusion, je crois, car tout a disparu et cela seul est resté.

    Le roi s'en va.

    CLOTALDO, à part. - Le roi s'est senti tout ému de l'entendre et s'en est allé. (À Sigismond) Comme nous avions parlé de cet aigle, quand vous vous êtes endormi, vous avez rêvé d'empire. Mais, même en songe, Sigismond, il faudrait respecter celui qui vous éleva avec tant de peine ; même en songe, on ne perd rien à bien faire.

    Il sort.

    SIGISMOND. - Cela est vrai. Réprimons donc cette humeur farouche, cette fureur, cet esprit de domination, si jamais le rêve recommence ; et nous ferons ainsi, puisque nous sommes dans un monde si étrange que vivre ce n'est que rêver, et que l'expérience m'enseigne que l'homme qui vit rêve ce qu'il est, jusqu'au moment où il s'éveille. Le roi rêve qu'il est roi, et vivant dans son illusion, il commande, il dispose, il gouverne. Et ces ovations qu'il reçoit et qui ne lui sont que prêtées, s'inscrivent dans le vent et en cendres la mort les change, cruelle infortune ! Et que l'on veuille encore régner, quand il faut finir par s'éveiller dans le sommeil de la mort ! Le riche rêve de sa richesse qui lui donne tant de soucis ; le pauvre rêve qu'il subit sa misère et sa pauvreté. Il rêve, celui qui commence à s'élever ; il rêve, celui qui s'agite et sollicite ; il rêve, celui qui offense et outrage. Dans ce monde, en conclusion, chacun rêve ce qu'il est, sans que personne s'en rende compte. Moi, je rêve que je suis ici, chargé de ces fers, et j'ai rêvé que je me voyais dans une autre condition plus flatteuse. Qu'est-ce que la vie? - Une fureur. Qu'est-ce que la vie ? - Une illusion, une ombre, une fiction, et le plus grand bien est peu de chose, car toute la vie est un songe, et les songes mêmes ne sont que songes.

    Pedro Calderón de la Barca, La Vie est un songe (1635)

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  • Hegel : Art, apparence et illusion

    L'art, dit-on, est le règne de l'apparence, de l'illusion, et ce que nous appelons beau pourrait tout aussi bien être qualifié d'apparent et d'illusoire...

    Rien de plus exact : l'art crée des apparences et vit d'apparences et, si l'on considère l'apparence comme quelque chose qui ne doit pas être, on peut dire que l'art n'a qu'une existence illusoire, et ses créations ne sont que de pures illusions.

    Mais au fond, qu'Est-ce que l'apparence ? Quels sont ses rapports avec l'essence ? N'oublions pas que toute essence, toute vérité, pour ne pas rester abstraction pure, doit apparaître. Le divin doit être un, avoir une existence qui diffère de ce que nous appelons apparence. Mais l'apparence elle-même est loi d'être quelque chose d'inessentiel; elle constitue, au contraire, un moment essentiel de l'essence. Le vrai existe pour lui-même dans l'esprit, apparaît en lui-même et est là pour les autres. Il peut donc y avoir plusieurs sortes d'apparences; la différence porte sur le contenu de ce qui apparaît. Si donc l'art est une apparence, il a une apparence qui lui est propre, mais non une apparence tout court.

    Cette apparence, propre à l'art, peut, avons-nous dit, être considérée comme trompeuse, en comparaison du monde extérieur, tel que nous le voyons de notre point de vue utilitaire, ou en comparaison de notre monde interne, dans notre conscience. Rien ne nous empêche de dire que, comparée à cette réalité, l'apparence de l'art est illusoire; mais l'on peut dire avec autant de raison que ce que nous appelons réalité est une illusion plus forte, une apparence plus trompeuse que l'apparence de l'art. Nous appelons réalité et considérons comme telle, dans la vie empirique et dans celle de nos sensations, l'ensemble des objets extérieurs et le sensations qu'ils nous procurent. Et, cependant, tout cet ensemble d'objets et de sensations n'est pas un monde de vérité, mais un monde d'illusions. Nous savons que la réalité vraie existe au-delà de la sensation immédiate et des objets que nous percevons directement. C'est donc bien plutôt au monde extérieur qu'à l'apparence de l'art que s'applique le qualificatif d'illusoire...

    Il est vrai que, comparé à la pensée, l'art peut bien être considéré comme ayant une existence faite d'apparences (...), en tout cas comme étant, par sa forme, inférieure à celle de la pensée. Mais il présente sur la réalité extérieure la même supériorité que la pensée : ce que nous recherchons, dans l'art comme dans la pensée, c'est la vérité. Dans son apparence même, l'art nous fait entrevoir quelque chose qui dépasse l'apparence : la pensée.

    Hegel, Esthétique (1823-1826)

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  • Russel : Apparence et réalité

    Concentrons notre attention sur la table. A nos yeux, elle est rectangulaire, d’un brun luisant, et, au toucher, sa surface est polie, froide, dure (...). N’importe qui, s’il la voit, sera d’accord avec la description que j’en fais ; on pourrais donc penser qu’il n’y a là aucun problème. Mais dès que l’on essaye d’être plus précis, les obstacles surgissent. Même si je crois que la table est véritablement de la même couleur en toutes ses parties, les côtés qui réfléchissent la lumière semblent plus colorés, alors que d’autres points apparaissent presque blancs par la suite d’un éclairage différent. Je sais encore que si je me déplace, je verrai les jeux de lumière sous des angles différents qui transforment les nuance du bois. Si donc plusieurs personnes regardent la table au même moment, il n’y en aura pas deux qui verront les couleurs de la même façon (...). Dans la pratique, ces différences sont sans intérêt, mais pour un peintre, par exemple, elles sont d’une importance capitale (...).

    Voilà précisément le commencement d’une des distinctions qui constituent l’un des plus graves problèmes philosophiques, la distinction à établir entre l’apparence et la réalité, entre ce que les objets semblent être et ce qu’ils sont vraiment. Le peintre veut reproduire les apparences des objets, l’homme réaliste et le philosophe veulent savoir ce qu’ils sont réellement...

    Revenons à notre table : d’après ce que nous avons constaté, il n’y a pas de couleur précise qu’on puisse lui attribuer, ni même à l’une de ses parties... La couleur n’est donc pas inhérent à la table, mais dépend à la fois de la table, de celui qui la voit et de la façon dont elle est éclairée ou non éclairée. Quand, dans la vie quotidienne, nous parlons de la couleur de cette table, nous voulons seulement parler de la nuance que semblera posséder cette table à toute personne normale, dans des conditions normales d’éclairage. Toutefois, les autres nuances qui apparaissent dans des conditions différentes ont tout autant droit à être jugées véritables...

    Le raisonnement sera le même concernant la matière dont la table est faîte (...) la table paraît avoir une surface lisse et polie. Si nous la regardions au microscope, nous discernerions la rugosité du bois... Quelle est donc la véritable matière dont la table est faite ? Nous sommes évidemment tenté de dire que les renseignements fournis par le microscope sont les seuls véridiques, mais un autre instrument plus puissant nous offrirait une autre vision du bois... Et voilà ébranlée la confiance que nous avions dans le témoignage de nos sens.

    Quant à la forme de la table, elle ne nous offre pas une position plus assurée...

    Il devient donc évident que la vraie table, s’il y en a une, n’est pas celle dont nous avons la perception par l’entremise de la vue, du toucher ou de l’ouïe. La vraie table, s’il y en a une, n’est pas directement perçue par nous, mais doit être connue par déduction à partir de ce que nous percevons directement.

    Bertrand Russell, Problèmes de philosophie, "apparence et réalité" (1912)

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  • Synesthésie : Voir... ressentir... entendre...

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  • Hegel : L'essentiel et le vrai

    Nous remarquons par exemple l'éclair et le tonnerre. Ce phénomène nous est bien connu et nous le percevons souvent. Cependant l'homme ne se satisfait pas de la simple familiarité avec ce qui est bien connu, du phénomène seulement sensible, mais il veut aller voir derrière celui-ci, il veut savoir ce qu'il est, il veut le concevoir. C'est pourquoi on réfléchit, on veut savoir la cause, comme quelque chose qui diffère du phénomène en tant que tel...

    Le sensible est quelque chose de singulier et de disparaissant ; l'élément durable en lui, nous apprenons à le connaître au moyen de la réflexion. La nature nous montre une multitude infinie de figures et de phénomènes singuliers ; nous éprouvons le besoin d'apporter de l'unité dans cette multiplicité variée ; c'est pourquoi nous faisons des comparaisons et cherchons à connaître l'universel qui est en chaque chose. Les individus naissent et périssent, le genre est en eux ce qui demeure, ce qui se répète en tout être, et c'est seulement pour la réflexion qu'il est présent. Sont concernées aussi les lois, par exemple les lois du mouvement des corps célestes. Nous voyons les astres aujourd'hui ici, et demain là-bas ; ce désordre est pour l'esprit quelque chose qui ne lui convient pas, dont il se méfie, car il a foi en un ordre, en une détermination simple, constante et universelle. C'est en ayant cette foi qu'il a dirigé sa réflexion sur les phénomènes et qu'il a connu leurs lois, fixé d'une manière universelle le mouvement des corps célestes de telle sorte qu'à partir de cette loi tout changement de lieu se laisse déterminer et connaître... De ces exemples on peut conclure que la réflexion est toujours à la recherche de ce qui est fixe, permanent, déterminé en soi-même, et de ce qui régit le particulier. Cet universel ne peut être saisi avec les sens et il vaut comme ce qui est essentiel et vrai.

    Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques (1817)

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  • "Les envahisseurs"

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  • Platon : L'allégorie de la caverne

    - Représente-toi de la façon que voici l'état de notre nature relativement à l'instruction et à l'ignorance. Figure-toi des hommes dans une demeure souterraine, en forme de caverne, ayant sur toute sa largeur une entrée ouverte à la lumière. Ces hommes sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou enchaînés, de sorte qu'ils ne peuvent bouger ni voir ailleurs que devant eux, la chaîne les empêchant de tourner la tête. La lumière leur vient d'un feu allumé sur une hauteur, au loin derrière eux. Entre le feu et les prisonniers passe une route élevée. Imagine que le long de cette route est construit un petit mur, pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes dressent devant eux, et au-dessus desquelles ils font voir leurs merveilles.
    - Je vois cela, dit-il
    - Figure-toi maintenant le long de ce petit mur des hommes portant des objets de toute sorte, qui dépassent le mur, et des statuettes d'hommes et d'animaux, en pierre, en bois et en toute espèce de matière. Naturellement, parmi ces porteurs, les uns parlent et les autres se taisent.
    - Voilà, s'écria-t-il, un étrange tableau et d'étranges prisonniers.
    - Ils nous ressemblent, répondis-je. Penses-tu que dans une telle situation ils n'aient jamais vu autre chose d'eux mêmes et de leurs voisins que les ombres projetées par le feu sur la paroi de la caverne qui leur fait face ?
    - Et comment ? observa-t-il, s'ils sont forcés de rester la tête immobile durant toute leur vie ?
    - Et pour les objets qui défilent n'en est-il pas de même ?
    - Sans contredit.
    - Si donc ils pouvaient s'entretenir ensemble ne penses-tu pas qu'ils prendraient pour des objets réels les ombres qu'ils verraient ?
    - Il y a nécessité.
    - Et si la paroi du fond de la prison avait un écho, chaque fois que l'un des porteurs parlerait, croiraient-ils entendre autre chose que l'ombre qui passerait devant eux ?
    - Non par Zeus, dit-il.
    - Assurément, repris-je, de tels hommes n'attribueront de réalité qu'aux ombres des objets fabriqués.
    - C'est de toute nécessité.
    - Considère maintenant ce qui leur arrivera naturellement si on les délivre de leurs chaînes et qu'on les guérisse de leur ignorance. Qu'on détache l'un de ces prisonniers, qu'on le force à se dresser immédiatement, à tourner le cou, à marcher, à lever les yeux vers la lumière : en faisant tous ces mouvements il souffrira, et l'éblouissement l'empêchera de distinguer ces objets dont tout à l'heure il voyait les ombres. Que crois-tu donc qu'il répondra si quelqu'un lui vient dire qu'il n'a vu jusqu'alors que de vains fantômes, mais qu'à présent, plus près de la réalité et tourné vers des objets plus réels, il voit plus juste ? si, enfin, en lui montrant chacune des choses qui passent, on l'oblige, à force de questions, à dire ce que c'est ? Ne penses-tu pas qu'il sera embarrassé, et que les ombres qu'il voyait tout à l'heure lui paraîtront plus vraies que les objets qu'on lui montre maintenant ?
    - Beaucoup plus vraies, reconnut-il.
    - Et si on le force à regarder la lumière elle-même, ses yeux n'en seront-ils pas blessés ? n'en fuira-t-il pas la vue pour retourner aux choses qu'il peut regarder, et ne croira-t-il pas que ces dernières sont réellement plus distinctes que celles qu'on lui montre ?
    - Assurément.
    - Et si, reprise-je, on l'arrache de sa caverne, par force, qu'on lui fasse gravir la montée rude et escarpée, et qu'on ne lâche pas avant de l'avoir traîné jusqu'à la lumière du soleil, ne souffrira-t-il pas vivement, et ne se plaindra-t-il pas de ces violences ? Et lorsqu'il sera parvenu à la lumière, pourra-t-il, les yeux tout éblouis par son éclat, distinguer une seule des choses que maintenant nous appelons vraies ?
    - Il ne le pourra pas, répondit-il; du moins dès l'abord.
    - Il aura, je pense, besoin d'habitude pour voir les objets de la région supérieure. D'abord ce seront les ombres qu'il distinguera le plus facilement, puis les images des hommes et des autres objets qui se reflètent dans les eaux, ensuite les objets eux-mêmes. Après cela, il pourra, affrontant la clarté des astres et de la lune, contempler plus facilement pendant la nuit les corps célestes et le ciel lui-même, que pendant le jour le soleil et sa lumière.
    - Sans doute.
    - A la fin, j'imagine, ce sera le soleil - non ses vaines images réfléchies dans les eaux ou en quelque autre endroit -mais le soleil lui-même à sa vraie place, qu'il pourra voir et contempler tel qu'il est.
    - Nécessairement, dit-il.
    - Après cela il en viendra à conclure au sujet du soleil, que c'est lui qui fait les saisons et les années, qui gouverne tout dans le monde visible, et qui, d'une certaine manière, est la cause de tout ce qu'il voyait avec ses compagnons dans la caverne.
    - Évidemment, c'est à cette conclusion qu'il arrivera.
    - Or donc, se souvenant de sa première demeure, de la sagesse que l'on y professe, et de ceux qui y furent ses compagnons de captivité, ne crois-tu pas qu'il se réjouira du changement et plaindra ces derniers ?
    - Si, certes.
    - Et s'ils se décernaient alors entre aux honneurs et louanges, s'ils avaient des récompenses pour celui qui saisissait de l'oeil le plus vif le passage des ombres, qui se rappelait le mieux celles qui avaient coutume de venir les premières ou les dernières, ou de marcher ensemble, et qui par là était le plus habile à deviner leur apparition, penses-tu que notre homme fût jaloux de ces distinctions, et qu'il portât envie à ceux qui, parmi les prisonniers, sont honorés et puissants ? Ou bien, comme le héros d'Homère, ne préférera-t-il pas mille fois n'être qu'un valet de charrue, au service d'un pauvre laboureur, et de souffrir tout au monde plutôt que de revenir à ses anciennes illusions et vivre comme il vivait ?
    - Je suis de ton avis, dit-il; il préférera tout souffrir plutôt que de vivre de cette façon là.
    - Imagine encore que cet homme redescende dans la caverne et aille s'asseoir à son ancienne place : n'aura-t-il pas les yeux aveuglés par les ténèbres en venant brusquement du plein soleil ?
    - Assurément si, dit-il.
    - Et s'il lui faut entrer de nouveau en compétition, pour juger ces ombres, avec les prisonniers qui n'ont point quitté leurs chaînes, dans le moment où sa vue est encore confuse et avant que ses yeux se soient remis (or l'accoutumance à l'obscurité demandera un temps assez long), n'apprêtera-t-il pas à rire à ses dépens, et ne diront-ils pas qu'étant allé là-haut il en est revenu avec la vue ruinée, de sorte que ce n'est même pas la peine d'essayer d'y monter ? Et si quelqu'un tente de les délier et de les conduire en haut, et qu'ils le puissent tenir en leurs mains et tuer, ne le tueront-ils pas ?
    - Sans aucun doute, répondit-il.
    - Maintenant, mon cher Glaucon, repris-je, il faut appliquer point par point cette image à ce que nous avons dit plus haut, comparer le monde que nous découvre la vue au séjour de la prison, et la lumière du feu qui l'éclaire à la puissance du soleil. Quant à la montée dans la région supérieure et à la contemplation de ses objets, si tu la considères comme l'ascension de l'âme vers le lieu intelligible, tu ne te tromperas pas sur ma pensée, puisque aussi bien tu désires la connaître. Dieu sait si elle est vraie. Pour moi, telle est mon opinion : dans le monde intelligible l'idée du bien est perçue la dernière et avec peine, mais on ne la peut percevoir sans conclure qu'elle est la cause de tout ce qu'il y a de croit et de beau en toutes choses; qu'elle a, dans le monde visible, engendré la lumière et le souverain de la lumière; que, dans le monde intelligible, c'est elle-même qui est souveraine et dispense la vérité et l'intelligence; et qu'il faut la voir pour se conduire avec sagesse dans la vie privée et dans la vie publique.

    Platon, La République, X (Ve s. av. JC)

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  • Platon : Art, imitation et apparence

    - Lequel de ces deux buts se propose la peinture relativement à chaque objet: est-ce de représenter ce qui est tel qu'il est, ou ce qui paraît, tel qu'il paraît ? Est-elle l'imitation de l'apparence ou de la réalité ?
    - De l'apparence.
    - L'imitation est donc loin du vrai, et si elle façonne tous les objets, c'est, semble-t-il, parce qu'elle ne touche qu'à une petite partie de chacun, laquelle n'est d'ailleurs qu'une ombre. Le peintre, dirons-nous par exemple, nous représentera un cordonnier, un charpentier ou tout autre artisan sans avoir aucune connaissance de leur métier ; et cependant, s'il est bon peintre, ayant représenté un charpentier et le montrant de loin, il trompera les enfants et les hommes privés de raison, parce qu'il aura donné à sa peinture l'apparence d'un charpentier véritable.
    - Certainement.
    - Eh bien ! ami, voici, à mon avis, ce qu'il faut penser de tout cela. Lorsque quelqu'un vient nous annoncer qu'il a trouvé un homme instruit de tous les métiers, qui connaît tout ce que chacun connaît dans sa partie, et avec plus de précision que quiconque, il faut lui répondre qu'il est un naïf, et qu'apparemment il a rencontré un charlatan et un imitateur, qui lui en a imposé au point de lui paraître omniscient, parce que lui-même n'était pas capable de distinguer la science, l'ignorance et l'imitation.

    Platon, La République, X (Ve s. av. JC)

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  • "The Magicians"

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  • Les sujets du bac philo

    Les sujets de l'épreuve de philosophie du bac 2019 sont tombées, et à l'heure qu'il est les lycéennes et lycéens planchent toujours. Voici ces sujets, série par série :

    Série littéraire

    - 1er sujet: Est-il possible d'échapper au temps ?

    - 2e sujet: A quoi bon expliquer une oeuvre d'art ?

    - Explication d'un texte extrait de Principes de la philosophie du droit de Hegel (1820)

    Série économique et sociale

    - 1er sujet: La morale est-elle la meilleure des politiques ?

    - 2e sujet: Le travail divise-t-il les hommes ?

    - Explication d'un texte extrait de Remarques sur la partie générale des principes de Descartes de Leibniz (1692)

    Série scientifique

    - 1er sujet: La pluralité des cultures fait-elle obstacle à l'unité du genre humain ?

    - 2e sujet: Reconnaître ses devoirs, est-ce renoncer à sa liberté ?

    - Explication d'un texte extrait de L'avenir d'une illusion de Freud (1927)

    Séries technologiques (sauf Techniques de la Musique et de la Danse et Sciences et Technologies de l'Hôtellerie et de la Restauration)

    - 1er sujet: Seul ce qui peut s'échanger a-t-il de la valeur ?

    - 2e sujet: Les lois peuvent-elles faire notre bonheur ?

    - Explication d'un texte extrait des Essais de Montaigne (1580)

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  • Wilde : Dorian Gray et son étrange portrait

    Le puissant parfum des roses emplissait l'atelier et, quand la brise d'été remuait parmi les arbres du jardin, la porte ouverte laissait entrer les lourds effluves du lilas ou la senteur plus délicate de l'aubépine.

    Depuis le coin du divan à sacs de selle persans où il était étendu, fumant, comme à son habitude, d'innombrables cigarettes, Lord Henry Wotton apercevait tout juste l'éclat d'un cytise aux fleurs sucrées et colorées comme le miel dont les rameaux frémissants semblaient à peine capables de soutenir le poids d'une aussi flamboyante beauté. De temps à autre les ombres fantastiques projetées par des oiseaux en vol tourbillonnaient sur les longs rideaux de tussor tendus devant l'immense fenêtre, créant fugacement une sorte d'effet japonais, et lui faisant penser à ces peintres de Tokyo au visage blême comme le jade qui, au moyen d'un art par nature immobile, cherchent à transmettre le sentiment de la vitesse et du mouvement. Le murmure maussade des abeilles se frayant un chemin dans l'herbe haute qui n'avait pas été tondue, ou s'obstinant à décrire des cercles monotones autour des flèches à crochets noirs des roses trémières fleuries par les premiers jours de juin, semblait rendre le silence encore plus oppressant, et le sourd grondement de Londres était pareil au bourdon d'un orgue dans le lointain.

    Au centre de la pièce, fixé à un chevalet droit, se dressait le portrait en pied d'un jeune homme à la beauté extraordinaire, et face à lui, à quelques pas, se tenait assis l'artiste en personne, Basil Hallward, dont la disparition soudaine, voici quelques années, a suscité un formidable émoi dans la société et donné naissance à tant d'étranges conjectures.

    Oscar Wilde, Le Portrait de Dorian Gray (1890)

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  • Moins quelques heures avant le bac philo

    Il reste quelques heures avant le signal de départ des épreuves du bac. Et, comme de coutume, c'est la philosophie qui sera au centre de toutes les attentions. 

    Alors que des centaines de milliers de lycéens doivent avoir à cette heure la boule au ventre, nous leur adressons tous nos vœux de réussite. 

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  • "Just an illusion"

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