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Café philosophique de Montargis - Page 8

  • Rosa : Accélération 1

    Jadis, avant l’invention de la technique, lorsque Patience, habitant de Kairos, voulait faire parvenir une nouvelle à son ami Passetemps à Chronos, ville qui faisait également partie du royaume d’Utempie (à cette époque, on n’était guère pointilleux sur la distinction entre les morphèmes grecs et latins), il lui fallait faire le chemin soit à pied, ce qui lui coûtait six longues heures de marche, soit monté sur son âne, à qui il fallait quand même trois heures et demie. Dans les deux cas, il se trouvait pressé par le temps, parce qu’il ne pouvait pas être de retour à temps pour déjeuner, ou, lorsqu’il s’était mis en route seulement après le repas, il lui fallait passer la nuit à Chronos, ce qui lui valait non seulement une dispute avec son épouse, mais aussi une journée de travail perdue. Plus tard, après que la technique eut été introduite, Patience décrochait le téléphone en souriant, donnait la nouvelle à Passetemps, bavardait un peu avec lui à propos de la météo, avant de fumer tranquillement une bonne pipe, de nourrir le chat, de travailler une demi-heure, puis d’aider sa femme à faire la cuisine – la plupart du temps au four à micro-ondes.

    Le travail lui-même avait changé. Avant, il passait la journée sur ses livres, qu’il était chargé de reproduire en tant que copiste de la ville. Quand c’était un gros ouvrage, bien souvent, il ne parvenait pas à faire une seule copie avant la tombée du jour. Désormais, il mettait tranquillement en route la photocopieuse en début de matinée, buvait une tasse de café, et copiait son original dix, vingt fois, en fonction du nombre de copies dont on avait besoin à Kairos, ce qui ne lui prenait pas plus de vingt minutes. Après, il allait nager un peu en mer. L’après-midi, Patience ne travaillait plus du tout.

    Il avait enfin le temps de s’asseoir dans son jardin, de discuter avec sa femme, de faire de la musique ou de la philosophie, de lire les livres qu’il avait reproduits, quand ils étaient intéressants. C’était magnifique de pouvoir jouir de la vie sans être pressé par le temps ou par des échéances. Quand il voulait une image de sa femme, de son chat ou d’un coucher de soleil sur la mer, afin qu’un jour ses arrières petits-enfants puissent se souvenir d’eux, il prenait son appareil photo numérique dans le salon et pressait le déclencheur – en quelques secondes, la photo, magnifiquement détaillée, sortait toute prête de l’imprimante, il n’avait plus besoin de passer commande auprès de son ami le peintre Aeternus, toujours débordé, qui aurait dû y passer des heures, tandis que Patience, pendant ce temps-là, devait recourir à mille cajoleries, et souvent même à la force, pour calmer le chat. Mais Patience ressentait désormais de plus en plus rarement le désir de fixer quoique ce soit en image, pour en profiter plus tard ou le transmettre à la postérité.

    S’il voulait avoir bien chaud chez lui quand les soirées rafraîchissaient, il n’avait plus besoin d’aller ramasser du bois dans la forêt, de peiner pour l’allumer et de profiter ainsi d’un peu de chaleur. Il allumait tout simplement le chauffage, qui était relié aux éoliennes disposées en bord de mer et, en un tour de main, régnait dans le salon une température digne d’une douce après-midi d’été. Patience était heureux, et il se sentait fortuné – il avait gagné du temps, un temps quasi inépuisable, et ce qu’il y avait d’étrange, c’est qu’il n’était plus jamais gagné par ce pénible sentiment qu’est l’ennui, ce qui lui était fréquemment arrivé par le passé. Il avait enfin du temps devant lui, comme on l’aurait dit auparavant. L’excédent de temps, l’incalculable richesse de temps avait fait de lui un autre homme, – et d’Utempie une autre société.

    Hartmut Rosa, Accélération (2010)

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  • Kundera : La lenteur

    L'homme penché sur sa motocyclette ne peut se concentrer que sur la seconde présente de son vol ; il s'accroche à un fragment de temps coupé et du passé et de l'avenir ; il est arraché à la continuité du temps ; il est en dehors du temps ; autrement dit, il est dans un état d'extase ; dans cet état, il ne sait rien de son âge, rien de sa femme, rien de ses enfants, rien de ses soucis et partant, il n'a pas peur, car la source de la peur est dans l'avenir et qui est libéré de l'avenir n'a rien à craindre.

    La vitesse est la forme d'extase dont la révolution technique a fait cadeau à l'homme. Contrairement au motocycliste, le coureur à pied est toujours présent dans son corps, obligé sans cesse de penser à ses ampoules, à son essoufflement ; quand il court il sent son poids, son âge, conscient plus que jamais de lui-même et du temps de sa vie. Tout change quand l'homme délègue la faculté de vitesse à une machine : dès lors, son propre corps se trouve hors jeu et il s'adonne à une vitesse qui est incorporelle, immatérielle, vitesse pure, vitesse en elle-même, vitesse extase.

    Curieuse alliance : la froide impersonnalité de la technique et les flammes de l'extase. Je me rappelle cette Américaine qui, il y a trente ans, mine sévère et enthousiaste, sorte d'apparatchik de l'érotisme, m'a donné une leçon sur la libération sexuelle ; le mot qui revenait le plus souvent dans son discours était le mot orgasme ; j'ai compté : quarante-trois fois. Le culte de l'orgasme : l'utilitarisme puritain projeté dans la vie sexuelle ; l'efficacité contre l'oisiveté ; la réduction du coït à un obstacle qu'il faut dépasser le plus vite possible pour arriver à une explosion extatique, seul vrai but de l'amour et de l'univers[

    Milan Kundera, La Lenteur (1995)

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  • Montaigne : "Le monde est une branloire pérenne"

    Or les traits de ma peinture ne fourvoient point, quoiqu'ils se changent et diversifient. Le monde est une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d'Egypte, et du branle public et du leur. La constance même n'est autre chose qu'un branle plus languissant. Je ne puis assurer mon objet. Il va trouble et chancelant, d'une ivresse naturelle. Je le prends en ce point, comme il est, à l'instant que je m'amuse à lui. Je ne peins pas l'être. Je peins le passage. […] Si mon âme pouvait prendre pied, je ne m'essaierais pas, je me résoudrais : elle est toujours en apprentissage et en épreuve

    Montaigne, Essais (Ve s. av. JC)

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  • Platon : Charmide et la lenteur

    La sagesse n'est-elle pas assurément du nombre des belles choses ? […] Mais qu'est-ce qui est le plus beau à l'école ? Est-ce, le même texte, de l'écrire vite, ou bien tout posément ? — C'est de l'écrire vite ! — Et pour le lire ? Vite ou lentement ? — Vite ! — Naturellement aussi, la célérité quand on joue de la cithare, la vivacité quand on lutte qui sont beaucoup plus belles que lorsqu'on fait cela posément et avec lenteur ? — Oui. […] — Pour courir, sauter, pour tout ce qui est exercice physique, ne sont-ce pas les mouvements vifs et rapides qui sont ceux de la belle façon ? De la vilaine, ceux qui ne se produisent qu'avec peine et bien posément ? — C'est évident. […] — Donc puisque la sagesse est une belle chose, alors, du point de vue du corps au moins, ce qui serait le plus sage, […] ce serait la rapidité. […] Mais quoi, qu'est-ce qui est le plus beau ? D'avoir de la facilité ou de la difficulté à apprendre ? […] N'est-il pas plus beau d'instruire autrui rapidement qu'avec lenteur ? — Oui…— Comprendre vite, n'est-ce pas le fait d'une âme vive, plutôt que d'une âme qui pense tout posément ? — C'est la vérité. […] — Donc Charmide, dans tous les cas, qu'il s'agisse de l'âme, qu'il s'agisse du corps, ce qui apparaît le plus beau, n'est-ce pas ce qui atteste la promptitude, la vivacité, mais non pas la lenteur ? — C'est bien possible ! […] — À vivre d'une façon posée on ne serait pas plus sage qu'à ne pas vivre d'une façon posée, puisque c'est au compte des belles choses que nous avons porté la sagesse, et que, d'un autre côté, les actes prompts nous ont révélé une beauté qui n'est pas inférieure à celle des actes accomplis bien posément. — À mon avis, il est juste, dit-il, le langage tenu par toi, Socrate.

    Platon, Charmide (Ve s. av. JC)

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  • Aristote : Nature et mouvement

    La nature doit donc être considérée comme un principe et une cause de mouvement et de repos, pour l'être où ce principe est primitivement et en soi, et non pas par simple accident. Voici ce que j'entends quand je dis que ce n'est pas par simple accident. Ainsi, il peut très bien se faire que quelqu'un qui est médecin se rende à lui-même la santé; cependant ce n'est pas en tant qu'il est guéri qu'il possède la science de la médecine ; et c'est un pur accident que le même individu soit tout ensemble et médecin et guéri. Aussi est-il possible que ces deux choses soient parfois séparées l'une de l'autre. Il en est de même pour tous les êtres que l'art peut faire. Il n'est pas un seul d'entre eux qui ait en soi le principe qui le fait ce qu'il est. Mais, pour les uns, ce principe est dans d'autres êtres, et il est extérieur, par exemple, une maison, et tout ce que pratique la main de l'homme. Pour les autres, ils ont bien en eux ce principe ; mais ils ne l'ont pas par leur essence, et ce sent tous ceux qui ne deviennent qu'accidentellement les causes de leur propre mouvement.

    Aristote, Physique (IVe s. av. JC)

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  • Woolf : la ville, le tumulte, la vie

    Car lorsqu’on habite Westminster – depuis combien de temps, en somme, plus de vingt ans ? –, même au milieu de la circulation, ou lorsqu’on se réveille la nuit, on ressent, Clarissa en avait l’intime conviction, une certaine qualité de silence, quelque chose de solennel ; comme un indéfinissable suspens (mais c’était peut-être son cœur, dont on disait qu’il avait souffert de la grippe espagnole) juste avant que ne sonne Big Ben. Et voilà ! Cela retentit ! D’abord un avertissement, musical. Puis l’heure, irrévocable. Les cercles de plomb se dissolvaient dans l’air. Que nous sommes bêtes, se dit-elle en traversant Victoria Street. Dieu seul sait la raison pour laquelle nous l’aimons tant, et cette manière que nous avons de la voir, de la construire autour de nous, de la bousculer, de la recréer à chaque instant ; et les mégères informes, les rebuts de l’humanité assis sur le pas des portes (l’alcool ayant causé leur perte) en font autant ; on ne peut pas régler leur sort par de simples décrets ou règlements, précisément pour cette raison : ils aiment la vie. Dans les yeux des gens, dans leur démarche chaloupée, martelée, ou traînante ; dans le tumulte et le vacarme ; les attelages, les automobiles, les omnibus, les camions, les hommes-sandwiches qui se frayent un chemin en tanguant ; les fanfares ; les orgues de barbarie ; dans le triomphe et la petite musique et le drôle de bourdonnement là-haut d’un avion, dans tout cela se trouvait ce qu’elle aimait : la vie ; Londres ; ce moment de juin.

    Virginia Woolf, Mrs Dalloway (1925)

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  • Gainsbourg : "Ford Mustang"

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  • Sagan : Qui n'a jamais aimé la vitesse n'a jamais aimé personne

    On a beau être fou d'amour, en vain, on l'est moins à deux cents à l'heure. Le sang ne se coagule plus au niveau du coeur, le sang gicle jusqu'à l'extrémité de vos mains, de vos pieds, de vos paupières alors devenues des sentinelles fatales et inexorables de votre propre vie. C'est fou comme le corps, les nerfs, les sens vous tirent vers l'existence. Qui n'a pas sa vie inutile sans celle de "l'autre" et qui, en même temps, n'a pas amarré son pied à un accélérateur à la fois trop sensible et trop poussif, qui n'a pas senti son corps tout entier se mettre en garde, le silence prestigieux et fascinant d'une mort prochaine, ce mélange de refus et de provocation, n'a jamais aimé la vitesse, n'a jamais aimé la vie, n'a jamais aimé personne.

    Françoise Sagan, Avec mon meilleur Souvenir (1984)

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  • Morand : L'homme pressé

    - Que de minutes ont bien pu débiter ces cadrans depuis cent cinquante ans ! s’exclame Pierre. Pensez-y… quel ressort humain pourrait lutter contre les leurs ? Quelles diastoles, quelles systoles égaleront jamais leurs palettes et leurs cliquets !
    - A votre manière vous êtes un philosophe, répondit Fromentine avec une niaiserie fûtée ; le philosophe du quart de seconde.
    - Je ne suis pas un personnage philosophique, répliqua Pierre, sèchement ; je suis un personnage dramatique. Vous n’y comprenez rien.
    - Parlez-moi encore de vous, soupira Fromentine en se remettant du rouge, c’est passionnant.

    Paul Morand, L'Homme pressé (1941)

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  • Le café philo, prêt à redémarrer

    Après un repos bien mérité, le café philo est (presque) prêt à démarrer une nouvelle saison.

    La prochaine séance aura lieu au café Le Belman, qui nous ouvrira ses portes le vendredi 21 septembre à partir de 19 heures. Le débat portera sur ce sujet : "Va-t-on trop vite ?"

    A bientôt. 

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  • Le café prend des vacances bien méritées en attendant la saison 10

    L'équipe du café philosophique de Montargis prend des vacances bien méritées, après une neuvième saison riche en changements et en événements : un invité exceptionnel en septembre en la personne du philosophe et écrivain Thierry Berlanda, un changement de lieu avec une délocalisation au Belman (en octobre) et deux cafés exceptionnels, l'un à la médiathèque de Montargis en avril et l'autre aux Tanneries d'Amilly en juin.

    Le café philo de Montargis fice son prochain rendez-vous le vendredi 21 septembre 2018 pour un nouveau débat au Café Le Belman. Le sujet sera communiqué au cours de l'été.

    A bientôt.

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