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Café philosophique de Montargis - Page 6

  • La course folle vers le dérèglement climatique

    "Les témoins sont à court de mots et de superlatifs : les îles de Barbuda, Saint-Martin et Saint-Barthélemy ont été très largement détruites, et ce n’est qu’un début. Après avoir mis au supplice les trois îles, l’ouragan Irma – le plus puissant cyclone tropical observé jusqu’à présent aux Antilles – s’orientait vers la Floride, où il était attendu dans la nuit de samedi 9 à dimanche 10 septembre. Les inondations catastrophiques causées par Harvey ne sont pas encore épongées que les Etats-Unis doivent déjà affronter un nouvel ouragan de magnitude exceptionnelle, accompagné de vents de plus de 300 km/h..."

    La suite ici...

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  • Henri : l'ambiguïté du progrès

    La notion de progrès en est ainsi venue à désigner de façon exclusive le progrès technique. L'idée d'un progrès esthétique, intellectuel, spirituel ou moral, sis en la vie de l'individu et consistant dans l'auto-développement et l'auto-accroissement des multiples potentialités phénoménologiques de cette vie, dans sa culture, n'a plus cours, ne disposant d'aucun lieu assignable dans l'ontologie implicite de notre temps selon laquelle il n'y a de réalité qu'objective et scientifiquement connaissable. Le progrès technique qui était compris traditionnellement comme l'effet d'une découverte théorique « géniale », c'est-à-dire accomplie par un individu exceptionnel (Pasteur), a lui aussi totalement changé de nature. Par ce biais de l'activité individuelle de l'inventeur et de sa vie propre, il était rattaché aux progrès de la culture en général et appréhendé comme une de ses branches. Mais rien de tel ne se retrouve aujourd'hui dans le développement de la technique s'accomplissant comme auto-développement. On peut seulement dire: si des techniques a, b, c, sont données dont la composition est la technique d, celle-ci sera produite, inévitablement, comme leur effet assuré, peu importe par qui et où. Ainsi s'explique la simultanéité des découvertes en divers pays, leur inéluctabilité aussi. Leur a application » n'est pas la suite éventuelle et contingente d'un contenu théorique préalable, celui-ci est déjà une a application, un dispositif instrumental, une technique. Aucune instance n’existe, d'autre part, qui serait différente de ce dispositif et du savoir scientifique matérialisé en lui pour décider s'il convient ou non de le « réaliser ». Ainsi l'univers technique prolifère-t-il à la manière d'un cancer, s'auto-produisant et s’auto-normant lui-même en l’absence de toute norme, dans sa parfaite indifférence à tout ce qui n'est pas lui - à la vie... ... A supposer que, au sein de ce développement monstrueux de la technique moderne, l'apparition d'un procédé nouveau - la fission de l'atome, une manipulation génétique, etc. - pose une question à la conscience d'un savant, cette question sera balayée comme anachronique parce que, dans la seule réalité qui existe pour la science, il n'y a ni question ni conscience. Et si d'aventure un savant se laissait arrêter par ses scrupules - ce qui d'ailleurs n'arrive jamais parce qu'un savant est au service de la science-, cent autres se lèveraient, se sont déjà levés pour prendre le relais. Car tout ce qui peut-être fait par la science doit être fait par elle et pour elle, puisqu'il n'y a rien d'autre qu'elle et que la réalité qu'elle connaît, à savoir la réalité objective, dont la technique est l'auto-réalisation.

    Michel Henri, La Barbarie (1987)

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  • Verne : Le tour du monde en 80 jours

    Passepartout se montra.
    « C'est la deuxième fois que je vous appelle, dit Mr. Fogg.
    — Mais il n'est pas minuit, répondit Passepartout, sa montre à la main.
    — Je le sais, reprit Phileas Fogg, et je ne vous fais pas de reproche. Nous partons dans dix minutes pour Douvres et Calais. »

    Une sorte de grimace s'ébaucha sur la ronde face du Français. Il était évident qu'il avait mal entendu.

    « Monsieur se déplace ? Demanda-t-il.
    — Oui, répondit Phileas Fogg. Nous allons faire le tour du monde. »
    Passepartout, l'œil démesurément ouvert, la paupière et le sourcil surélevés, les bras détendus, le corps affaissé, présentait alors tous les symptômes de l'étonnement poussé jusqu'à la stupeur.
    « Le tour du monde ! murmura-t-il.
    — En quatre-vingts jours, répondit Mr. Fogg. Ainsi, nous n'avons pas un instant à perdre.
    — Mais les malles ?… dit Passepartout, qui balançait inconsciemment sa tête de droite et de gauche.
    — Pas de malles. Un sac de nuit seulement. Dedans, deux chemises de laine, trois paires de bas. Autant pour vous. Nous achèterons en route. Vous descendrez mon makintosch et ma couverture de voyage. Ayez de bonnes chaussures. D'ailleurs, nous marcherons peu ou pas. Allez. »

    Jules Verne, Le Tour du monde en quatre-vingts jours (1872)

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  • Alain : Qu'est-ce qu'un inconscient?

    Qu’est-ce qu’un inconscient ? C’est un homme qui ne se pose pas de question. Celui qui agit avec vitesse et sûreté ne se pose pas de question ; il n’en n’a pas le temps. Celui qui suit son désir ou son impulsion sans s’examiner soi-même n’a point non plus occasion de parler, comme Ulysse, à son propre cœur, ni de dire Moi, ni de penser Moi. En sorte que, faute d’examen moral, il manque aussi de cet examen contemplatif qui fait qu’on dit : « je sais ce que je sais ; je sais ce que je désire ; je sais ce que je veux ». Pour prendre conscience, il faut se diviser soi-même. Ce que les passionnés, dans le paroxysme, ne font jamais ; ils sont tout entier à ce qu’ils font ou à ce qu’ils disent ; et par là, ils ne sont point du tout pour eux-mêmes. Cet état est rare. Autant qu’il reste de bon sens en un homme, il reste des éclairs de pensée à ce qu’il dit ou à ce qu’il fait ; c’est se méfier de soi ; c’est guetter de soi l’erreur ou la faute. Peser, penser, c’est le même mot ; ne le ferait-on qu’un petit moment, c’est cette chaîne de points clairs qui fait encore le souvenir. Qui s’emporte sans scrupule aucun, sans hésitation aucune, sans jugement aucun ne sait plus ce qu’il fait, et ne saura jamais ce qu’il a fait.

    Alain, Propos sur les Pouvoirs (1925)

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  • Cioran : Que faisons-nous de notre temps?

    La civilisation, avec tout son appareil, se fonde sur notre propension à l'irréel et à l'inutile. Consentirions-nous à réduire nos besoins, à ne satisfaire que les nécessaires, elle s'écroulerait sur l'heure. Aussi, pour durer, s'astreint-elle à nous en créer toujours de nouveaux, à les multiplier sans trêve, car la pratique généralisée de l'ataraxie entraînerait pour elle des conséquences bien plus graves qu'une guerre de destruction totale. En ajoutant aux inconvénients fatals de la nature des inconvénients gratuits, elle nous contraint à souffrir doublement, elle diversifie nos tourments et renforce nos infirmités. Qu'on ne vienne pas nous ressasser qu'elle nous a guéris de la peur. En fait, la corrélation est évidente entre la multiplication de nos besoins et l'accroissement de nos terreurs. Nos désirs, sources de nos besoins, suscitent en nous une inquiétude constante, autrement intolérable que le frisson éprouvé, dans l'état de nature, devant un danger fugitif. Nous ne tremblons plus par à-coups; nous tremblons sans relâche. Qu'avons-nous gagné au changement de la peur en anxiété ? Et qui balancerait entre une panique instantanée, et une autre, diffuse et permanente ? La sécurité dont nous nous targuons dissimule une agitation ininterrompue qui envenime tous nos instants, ceux du présent et ceux du futur, et les rend, les une non avenus, les autres inconcevables. Nos désirs se confondant avec nos terreurs, heureux celui qui n'en ressent aucun ! A peine en éprouvons-nous un qu'il en engendre un autre, dans une suite aussi lamentable que malsaine....

    En faisant de nous des frénétiques, le christianisme nous préparait malgré lui à enfanter une civilisation dont il est maintenant la victime : n'a-t-il pas créé en nous trop de besoins, trop d'exigences ? Ces exigences, ces besoins, intérieurs au départ, allaient se dégrader et se tourner vers le dehors, comme la ferveur dont émanaient tant de prières suspendues brusquement, ne pouvant s'évanouir ni rester sans emploi, devait se mettre au service de dieux de rechange et forger des symboles à la mesure de leur nullité. Nous voilà livrés à des contrefaçons d'infini, à un absolu sans dimension métaphysique, plongés dans la vitesse, faute de l'être dans l'extase. Cette ferraille haletante, réplique de notre bougeotte, et ces spectres qui la manipulent, ce défilé d'automates, cette procession d'hallucinés ! Où vont-ils, que cherchent-ils ? quel souffle de démence les emporte ? Chaque fois que j'incline à les absoudre, que je conçois des doutes sur la légitimité de l'aversion ou de la terreur qu'ils m'inspirent, il me suffit de songer aux routes de campagne, le dimanche, pour que l'image de cette vermine motorisée m'affermisse dans mes dégoûts ou mes effrois. L'usage des jambes étant aboli, le marcheur, au milieu de ces paralytiques au volant, à l'air d'un excentrique ou d'un proscrit; bientôt il fera figure de monstre...

    Est-ce vraiment pour "gagner du temps" que furent inventés ces engins ? Plus démuni, plus déshérité que le troglodyte, le civilisé n'a pas un instant à soi; ses loisirs mêmes sont fiévreux et oppressants : un forçat en congé, succombant au cafard du farniente et au cauchemar des plages. Quand on a pratiqué des contrées où l'oisiveté était de rigueur, où tous y excellaient, on s'adapte mal à un monde où personne ne la connaît ni ne sait en jouir, où nul ne respire. L'être inféodé aux heures est-il encore un être humain ? Et a-t-il le droit de s'appeler libre, quand nous savons qu'il a secoué toutes les servitudes, sauf l'essentielle ? A la merci du temps qu'il nourrit, qu'il engraisse de sa substance, il s'exténue et s'anémie pour assurer la prospérité d'un parasite ou d'un tyran. Calculé malgré sa folie, il s'imagine que ses soucis et ses tribulations seraient moindres si, sous forme de "programme", il arrivait à les octroyer à des peuples "sous-développés", auxquels il reproche de n'être pas "dans le coup", c'est-à-dire dans le vertige. Pour mieux les y précipiter, il leur inoculera le poison de l'anxiété et ne les lâchera qu'il n'ait observé sur eux les mêmes symptômes d'affairement...

    La civilisation nous enseigne comment nous saisir des choses, alors que c'est à l'art de nous en dessaisir qu'elle devrait nous initier, car il n'y a de liberté ni de "vraie vie" sans l'apprentissage de la dépossession. Je m'empare d'un objet, je m'en estime le maître; en fait j'en suis l'esclave, esclave je suis également de l'instrument que je fabrique et manie. Point de nouvelle acquisition qui ne signifie une chaîne de plus, ni de facteur de puissance qui ne soit cause de faiblesse. Il n'est pas jusqu'à nos dons qui ne contribuent à notre assujettissement; l'esprit qui s'élève au-dessus des autres, est moins libre qu'eux : rivé à ses facultés et à ses ambitions, prisonnier de ses talents, il les cultive à ses dépens, il les fait valoir au prix de son salut. Nul ne s'affranchit s'il s'astreint à devenir quelqu'un ou quelque chose...

    Les maux inscrits dans notre condition l'emportent sur les biens; même s'ils s'équilibraient, nos problèmes ne seraient pas résolus. Nous sommes là pour nous débattre avec la vie et la mort, et non pour les esquiver, ainsi que nous y invite la civilisation, entreprise de dissimulation, de maquillage de l'insoluble. Faute de contenir en elle-même aucun principe de durée, ses avantages, autant d'impasses, ne nous aident ni à mieux vivre ni à mieux mourir. Parviendrait-elle, secondée par l'inutile science, à balayer tous les fléaux ou, pour nous allécher, à nous décerner des planètes en guise de récompense, qu'elle ne réussirait qu'à accroître notre méfiance et notre exaspération. Plus elle se démène et se rengorge, plus nous jalousons les âges qui eurent le privilège d'ignorer les facilités et les merveilles dont elle ne cesse de nous gratifier. "Avec du pain d'orge et un peu d'eau, on peut être aussi heureux que Jupiter", aimait à répéter le sage qui nous intimait de cacher notre vie.

    Emil Cioran, La Chute dans le Temps (1964)

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  • Bergson : Le temps réel échappe aux mathématiques

    Le temps réel échappe aux mathématiques. Son essence étant de passer, aucune de ses parties n'est encore là quand une autre se présente. La superposition de partie à partie en vue de la mesure est donc impossible, inimaginable, inconcevable. Dans le cas du temps, l'idée de superposition impliquerait absurdité, car tout effet de la durée, qui sera superposable à lui-même, et par conséquent mesurable, aura pour essence de ne pas durer. Nous savions bien, depuis nos années de collège, que la durée se mesure par la trajectoire d'un mobile et que le temps mathématique est une ligne ; mais nous n'avions pas encore remarqué que cette opération tranche radicalement sur toutes les autres opérations de mesure, car elle ne s'accomplit pas sur un aspect représentatif de ce qu'on veut mesurer, mais sur quelque chose qui l'exclut. La ligne qu'on mesure est immobile, le temps est mobilité. La ligne est du tout fait, le temps est ce qui se fait et même ce qui fait que tout se fait. Jamais la mesure du temps ne porte sur la durée en tant que durée : on compte seulement un certain nombre d'extrémités d'intervalles ou de moments, i.e., en somme, des arrêts virtuels du temps. Poser qu'un événement se produira au bout d'un temps t, c'est simplement exprimer qu'on aura compté, d'ici là, un nombre t de simultanéités d'un certain genre. Entre les simultanéités, se produira tout ce qu'on voudra. Le temps pourrait s'accélérer énormément, et même infiniment : rien ne serait changé pour le mathématicien, pour le physicien, pour l'astronome. Profonde serait pourtant la différence au regard de la conscience. Ce ne serait plus pour elle, du jour au lendemain, d'une heure à l'heure suivante, la même fatigue d'attendre. De cette attente déterminée, et de sa cause extérieure, la science ne peut tenir compte : même quand elle porte sur le temps qui se déroule ou se déroulera, elle le traite comme s'il s'était déroulé. C'est d'ailleurs fort naturel. Son rôle est de prévoir. Elle extrait et retient du monde matériel ce qui est susceptible de se répéter et de se calculer, par conséquent ce qui ne dure pas. Elle ne fait ainsi qu'appuyer dans la direction du sens commun, lequel est un commencement de science : couramment, quand nous parlons du temps nous pensons à la mesure de la durée, et non pas à la durée même. Mais cette durée que la science élimine, qu'il est difficile de concevoir et d'exprimer, on la sent et on la vit.

    Henri Bergson, La pensée et le mouvant (1911)

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  • Ellul : "Qu'est-ce que vous faites de ce temps gagné?"

    Qu'est-ce que vous faites de ce temps gagné? est-ce que vous avez composé un début de symphonie, un sonnet, est-ce que vous avez conçu un projet nouveau d'expérience chimique? Est-ce que vous avez vécu libre (tout simplement!) en vous baladant au hasard, sans but et dans la joie de la liberté?" Et bien non! personne n'a jamais pu me répondre. Ces heures "gagnées", on a bu une bière au bistrot, on n'a rien fait ni rien vécu, on a usé du temps vide et insignifiant. A moins que l'on ait profité, lorsqu'on est un homme d'affaire très occupé, pour prendre trois rendez-vous exprès qui viennent se cumuler à un horaire déjà trop lourd, c'est-à-dire que l'on a fait se rapprocher l'heure de l'infarctus. Et l'on a vécu stressé la fin du parcours: pourvu que cet avion , ce train arrive à l'heure...

    Temps gagné, temps parfaitement vain. Je ne nie pas que, parfois, rarement, l'extrême vitesse soit utile: quand il s'agit de sauver un blessé, ou de rejoindre celui ou celle que l'on aime, ou retrouver sa famille... Combien rares ces vraies nécessités de "gagner du temps". La réalité, c'est que "aller vite" est devenu une valeur en soi que l'on ne conteste plus. C'est L'homme pressé de P. Morand avait si bien décrit, et qui n'était pressé par rien. Chaque progrès de vitesse est célébré par les média comme un succès et accepté comme tel par le public. Mais l'expérience montre que plus nous gagnons du temps, moins nous en avons. Plus nous allons vite et plus nous sommes harcelés. A quoi ça sert? Fondamentalement à rien. Je sais bien ce que l'on me dira, qu'il faut avoir tous ces moyens à disposition et aller le plus vite possible, parce que la "vie moderne est harcelante"! Pardon messieurs, il y a erreur: elle est harcelante parce que vous avez le téléphone, le télex, l'avion, etc. Sans ses appareils, elle ne serait pas plus harcelante qu'il y a un siècle, toute le monde étant capable de marcher au même pas. "Mais alors vous niez le progrès?" Non point, je nie que tout cela soit un progrès.

    Jacques Ellul, Le bluff technologique (1988)

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  • Le saviez-vous ?

    Le 21 juin, le jour le plus long de l'année, est aussi la Journée internationale de la lenteur.

    Pour en savoir plus, rendez-vous sur ce lien : https://www.20minutes.fr/societe/958109-20120621-journee-lenteur-playlist-ecouter-tuer-temps

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  • Rosa : Accélération 2

    Dans une lointaine contrée rurale d’Europe du Sud, un pêcheur est assis face à une mer d’huile, et pêche avec une vieille canne artisanale. Un entrepreneur prospère, qui s’offre un congé en solitaire au bord de la mer, l’aperçoit au cours d’une promenade, l’observe un moment, secoue la tête et lui demande pourquoi il pêche à cet endroit. Là-bas, près des brisants, il pourrait prendre deux fois plus de poissons. Le pêcheur le regarde, étonné. « Pour quoi faire ? », demande-t-il d’un air perplexe. Eh bien, il pourrait vendre les autres poissons au marché de la ville voisine, acheter avec le produit de sa vente une canne à pêche en fibre de verre toute neuve, et en plus des hameçons spéciaux extrêmement efficaces. Le produit quotidien de sa pêche en serait certainement doublé sans aucune peine. « Et alors ? », demande le pêcheur toujours aussi perplexe. Et alors, répond l’homme d’affaires qui commence à perdre patience, il pourrait rapidement acheter un bateau, naviguer en haute mer, prendre dix fois plus de poissons, et devenir ainsi rapidement assez riche pour s’offrir un chalutier moderne. L’homme d’affaires rayonne, grisé par sa propre vision. « Bien, dit le pêcheur, et qu’est-ce que je fais après ? » Après, s’enthousiasme l’entrepreneur, il contrôlera la pêche sur toute la côte, et il pourra faire travailler pour lui toute une flotte de bateaux de pêche. « Ah, répond le pêcheur, et moi, qu’est-ce que je fais, s’ils travaillent pour moi ? » Et bien il n’aura plus qu’à rester assis sur la plage toute la journée, à profiter du soleil et à pêcher. « Oui, dit le pêcheur, c’est justement ce que je suis en train de faire. »

    Hartmut Rosa, Accélération (2010)

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  • Rosa : Accélération 1

    Jadis, avant l’invention de la technique, lorsque Patience, habitant de Kairos, voulait faire parvenir une nouvelle à son ami Passetemps à Chronos, ville qui faisait également partie du royaume d’Utempie (à cette époque, on n’était guère pointilleux sur la distinction entre les morphèmes grecs et latins), il lui fallait faire le chemin soit à pied, ce qui lui coûtait six longues heures de marche, soit monté sur son âne, à qui il fallait quand même trois heures et demie. Dans les deux cas, il se trouvait pressé par le temps, parce qu’il ne pouvait pas être de retour à temps pour déjeuner, ou, lorsqu’il s’était mis en route seulement après le repas, il lui fallait passer la nuit à Chronos, ce qui lui valait non seulement une dispute avec son épouse, mais aussi une journée de travail perdue. Plus tard, après que la technique eut été introduite, Patience décrochait le téléphone en souriant, donnait la nouvelle à Passetemps, bavardait un peu avec lui à propos de la météo, avant de fumer tranquillement une bonne pipe, de nourrir le chat, de travailler une demi-heure, puis d’aider sa femme à faire la cuisine – la plupart du temps au four à micro-ondes.

    Le travail lui-même avait changé. Avant, il passait la journée sur ses livres, qu’il était chargé de reproduire en tant que copiste de la ville. Quand c’était un gros ouvrage, bien souvent, il ne parvenait pas à faire une seule copie avant la tombée du jour. Désormais, il mettait tranquillement en route la photocopieuse en début de matinée, buvait une tasse de café, et copiait son original dix, vingt fois, en fonction du nombre de copies dont on avait besoin à Kairos, ce qui ne lui prenait pas plus de vingt minutes. Après, il allait nager un peu en mer. L’après-midi, Patience ne travaillait plus du tout.

    Il avait enfin le temps de s’asseoir dans son jardin, de discuter avec sa femme, de faire de la musique ou de la philosophie, de lire les livres qu’il avait reproduits, quand ils étaient intéressants. C’était magnifique de pouvoir jouir de la vie sans être pressé par le temps ou par des échéances. Quand il voulait une image de sa femme, de son chat ou d’un coucher de soleil sur la mer, afin qu’un jour ses arrières petits-enfants puissent se souvenir d’eux, il prenait son appareil photo numérique dans le salon et pressait le déclencheur – en quelques secondes, la photo, magnifiquement détaillée, sortait toute prête de l’imprimante, il n’avait plus besoin de passer commande auprès de son ami le peintre Aeternus, toujours débordé, qui aurait dû y passer des heures, tandis que Patience, pendant ce temps-là, devait recourir à mille cajoleries, et souvent même à la force, pour calmer le chat. Mais Patience ressentait désormais de plus en plus rarement le désir de fixer quoique ce soit en image, pour en profiter plus tard ou le transmettre à la postérité.

    S’il voulait avoir bien chaud chez lui quand les soirées rafraîchissaient, il n’avait plus besoin d’aller ramasser du bois dans la forêt, de peiner pour l’allumer et de profiter ainsi d’un peu de chaleur. Il allumait tout simplement le chauffage, qui était relié aux éoliennes disposées en bord de mer et, en un tour de main, régnait dans le salon une température digne d’une douce après-midi d’été. Patience était heureux, et il se sentait fortuné – il avait gagné du temps, un temps quasi inépuisable, et ce qu’il y avait d’étrange, c’est qu’il n’était plus jamais gagné par ce pénible sentiment qu’est l’ennui, ce qui lui était fréquemment arrivé par le passé. Il avait enfin du temps devant lui, comme on l’aurait dit auparavant. L’excédent de temps, l’incalculable richesse de temps avait fait de lui un autre homme, – et d’Utempie une autre société.

    Hartmut Rosa, Accélération (2010)

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  • Kundera : La lenteur

    L'homme penché sur sa motocyclette ne peut se concentrer que sur la seconde présente de son vol ; il s'accroche à un fragment de temps coupé et du passé et de l'avenir ; il est arraché à la continuité du temps ; il est en dehors du temps ; autrement dit, il est dans un état d'extase ; dans cet état, il ne sait rien de son âge, rien de sa femme, rien de ses enfants, rien de ses soucis et partant, il n'a pas peur, car la source de la peur est dans l'avenir et qui est libéré de l'avenir n'a rien à craindre.

    La vitesse est la forme d'extase dont la révolution technique a fait cadeau à l'homme. Contrairement au motocycliste, le coureur à pied est toujours présent dans son corps, obligé sans cesse de penser à ses ampoules, à son essoufflement ; quand il court il sent son poids, son âge, conscient plus que jamais de lui-même et du temps de sa vie. Tout change quand l'homme délègue la faculté de vitesse à une machine : dès lors, son propre corps se trouve hors jeu et il s'adonne à une vitesse qui est incorporelle, immatérielle, vitesse pure, vitesse en elle-même, vitesse extase.

    Curieuse alliance : la froide impersonnalité de la technique et les flammes de l'extase. Je me rappelle cette Américaine qui, il y a trente ans, mine sévère et enthousiaste, sorte d'apparatchik de l'érotisme, m'a donné une leçon sur la libération sexuelle ; le mot qui revenait le plus souvent dans son discours était le mot orgasme ; j'ai compté : quarante-trois fois. Le culte de l'orgasme : l'utilitarisme puritain projeté dans la vie sexuelle ; l'efficacité contre l'oisiveté ; la réduction du coït à un obstacle qu'il faut dépasser le plus vite possible pour arriver à une explosion extatique, seul vrai but de l'amour et de l'univers[

    Milan Kundera, La Lenteur (1995)

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  • Montaigne : "Le monde est une branloire pérenne"

    Or les traits de ma peinture ne fourvoient point, quoiqu'ils se changent et diversifient. Le monde est une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d'Egypte, et du branle public et du leur. La constance même n'est autre chose qu'un branle plus languissant. Je ne puis assurer mon objet. Il va trouble et chancelant, d'une ivresse naturelle. Je le prends en ce point, comme il est, à l'instant que je m'amuse à lui. Je ne peins pas l'être. Je peins le passage. […] Si mon âme pouvait prendre pied, je ne m'essaierais pas, je me résoudrais : elle est toujours en apprentissage et en épreuve

    Montaigne, Essais (Ve s. av. JC)

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