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Café philosophique de Montargis - Page 3

  • Sartre : Ma responsabilité

    81tN65jFHVL.jpgSi les gens nous reprochent nos œuvres romanesques dans lesquelles nous décrivons des êtres veules, faibles, lâches et quelquefois même franchement mauvais ce n'est pas uniquement parce que ces êtres sont veules, faibles, lâches ou mauvais : car si, comme Zola, nous déclarions qu'ils sont ainsi à cause de l'hérédité, à cause de l'action du milieu, de la société, à cause d'un déterminisme organique ou psychologique, les gens seraient rassurés, ils diraient: voilà, nous sommes comme ça, personne ne peut rien y faire; mais l'existentialiste, lorsqu'il décrit un lâche, dit que ce lâche est responsable de sa lâcheté. Il n'est pas comme ça parce qu'il a un cœur, un poumon ou un cerveau lâche, il n'est pas comme ça à partir d'une organisation physiologique mais il est comme ça parce qu'il s'est construit comme lâche par ses actes. Il n'y a pas de tempérament lâche; il y a des tempéraments qui sont nerveux, il y a du sang pauvre, comme disent les bonnes gens, ou des tempéraments riches; mais l'homme qui a un sang pauvre n'est pas lâche pour autant, car ce qui fait la lâcheté, c'est l'acte de renoncer ou de céder, un tempérament ce n'est pas un acte ; le lâche est défini à partir de l'acte qu'il a fait. 

    Jean-Paul Sartre, L'Existentialisme est un Humanisme (1946)

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  • Freud : Se libérer du passé

    81LLBoMsquL.jpgLes hystériques et autres névrosés se comportent comme les deux Londoniens de notre exemple invraisemblable. Non seulement ils se souviennent d’événements douloureux passés depuis longtemps, mais ils y sont encore affectivement attachés ; ils ne se libèrent pas du passé et négligent pour lui la réalité et le présent. Cette fixation de la vie mentale aux traumatismes pathogènes est un des caractères les plus importants et, pratiquement, les plus significatifs de la névrose. Vous allez sans doute, en pensant à la malade de Breuer, me faire une objection qui, certainement, est plausible. Tous les traumatismes de cette jeune fille provenaient de l’époque où elle soignait son père malade et ses symptômes ne sont que les marques du souvenir qu’elle a conservé de la maladie et de la mort de son père. Le fait de conserver si vivante la mémoire du disparu, et cela peu de temps après sa mort, n’a donc, direz-vous, rien de pathologique ; c’est au contraire un processus affectif tout à fait normal. – Je vous l’accorde volontiers : chez la malade de Breuer, cette pensée qui reste fixée aux traumatismes n’a rien d’extraordinaire. Mais, dans d’autres cas, ainsi pour ce tic que j’ai traité et dont les causes remontaient à quinze et à dix ans dans le passé, on voit nettement que cette sujétion au passé a un caractère nettement pathologique. Cette sujétion, la malade de Breuer l’aurait probablement subie aussi, si elle ne s’était pas soumise au traitement cathartique peu de temps après l’apparition de ses symptômes.

    Sigmund Freud, Cinq Leçons sur la Psychanalyse (1908)

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  • "L'oubli", épisode de France Culture, épisode 4

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  • "L'oubli", épisode de France Culture, épisode 3

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  • "L'oubli", épisode de France Culture, épisode 2

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  • Ils ou elles ont dit au sujet du passé

    "Laissons le passé être le passé." [Homère]

    "Ne demeure pas dans le passé, ne rêve pas du futur, concentre ton esprit sur le moment présent."
     [Bouddha]

    "Qu'est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais : mais que je veuille l'expliquer à la demande, je ne le sais pas ! Et pourtant - je le dis en toute confiance - je sais que si rien ne se passait il n'y aurait pas de temps passé, et si rien n'advenait, il n'y aurait pas d'avenir, et si rien n'existait, il n'y aurait pas de temps présent." [s. Augustin]

    "Quelle force dans la mémoire ! C'est un je ne sais quoi, digne d'inspirer un effroi sacré, ô mon Dieu, que sa profondeur, son infinie multiplicité ! Et cela, c'est mon esprit ; et cela, c'est moi-même !" [s. Augustin]

    "Le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin." [Blaise Pascal]

    "Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l'avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours ; ou nous rappelons le passé pour l'arrêter comme trop prompt." [Blaise Pascal]

    "Nous­-mêmes pendant la plus grande partie de notre vie ne réflé­chissons pas sur notre soi passé, mais nous dirigeons notre attention vers nos pensées présentes." [John Locke] 

    "Il est impossible que le temps puisse jamais se présenter ou que l'esprit le perçoive isolément." [David Hume]

    "La vie doit être vécue en regardant vers l’avenir, mais elle ne peut être comprise qu’en se retournant vers le passé." [Sören Kierkegaard]

    "L’Homme qui possède un seul souvenir est plus riche que s’il possédait le monde entier" [Sören Kierkegaard]

    "Féconder le passé en engendrant l'avenir, tel est le sens du présent." [Friedrich Nietzsche]

    "L'homme s'adosse à la charge toujours plus grande du passé : elle l'écrase ou le fait verser, elle alourdit sa marche comme un ballot invisible et sombre." [Friedrich Nietzsche]

    "Qu'il s'agisse du plus petit ou du plus grand, il est toujours une chose par laquelle le bonheur devient le bonheur : la faculté d'oublier." [Friedrich Nietzsche]

    "Le passé ne peut renaître." [Alain-Fournier] 

    "Ne perdons rien du passé. Ce n'est qu'avec le passé qu'on fait l'avenir." [Anatole France]

    "La rationalité, la légitimité du souvenir est secrètement empruntée à la force de la perception." [Edmund Husserl]

    "on voit nettement que cette sujétion au passé a un caractère nettement pathologique." [Sigmund Freud]

    "La mémoire par quoi le souvenir revient est involontaire. On sait qu'il est des souvenirs obsédants, apparaissant comme des fragments du passé, flottant en nous et revenant d'eux-mêmes, s'imposant à notre conscience qu'ils semblent hanter. "Souvenir, souvenir, que me veux-tu ?" demande Verlaine à un semblable souvenir." [Ferdinand Alquié]

    "La distinction entre le passé, le présent, le futur n'est qu'une illusion, aussi tenace soit-elle." [Albert Einstein]

    "Le temps pur est bien mal connu." [Gaston Bachelard]

    "Le temps n'a qu'une réalité, celle de l'Instant" [Gaston Bachelard]

    "Les racines de nos fautes plongent dans le passé." [Agatha Christie]

    "Prévoir consiste à projeter dans l'avenir ce qu'on a perçu dans le passé." [Henri Bergson]

    "Nous ne percevons, pratiquement, que par le passé, le présent pur étant l’insaisissable progrès du passé rongeant l’avenir." [Henri Bergson]

    "Le passé tend à reconquérir son influence perdue en s'actualisant." [Henri Bergson]

    "Encore le passé où nous remontons ainsi est‑il glissant, toujours sur le point de nous échapper." [Henri Bergson]

    "Le présent serait plein de tous les avenirs, si le passé n’y projetait déjà une histoire." [André Gide]

    "L'Histoire est une projection dans le passé, de l'avenir que s'est choisi l'homme." [Martin Heidegger]

    "En d'autres termes, il est assez vrai que le passé nous hante ; c'est d'ailleurs la fonction du passé de nous hanter, nous qui sommes présents et souhaitons vivre dans le monde tel qu'il est réellement." [Hannah Arendt]

    "Il est bien entendu que pour n'importe quel peintre, ce qui compte de l'art du passé est présent…" [André Malraux]

    "Le futur n'est que l'aspect aberrant que prend le passé aux yeux de l'homme." [Jean-Paul Sartre]

    "La signification du passé est étroitement dépendante de mon projet présent." [Jean-Paul Sartre]

    "Et même si les habitants de la planète oubliaient tous ensemble que la chose a eu lieu, la chose éternellement et universellement oubliée n'en subsisterait pas moins, indépendamment de moi et de toi." [Vladimir Jankélévitch]

    "Connaître le passé est une manière de s'en libérer." [Raymond Aron]

    "Quand on aime la vie, on aime le passé, parce que c’est le présent tel qu’il a survécu dans la mémoire humaine." [Marguerite Yourcenar]

    "Possible ou impossible, le pardon nous tourne vers le passé. Il y a aussi de l'à-venir dans le pardon." [Jacques Derrida]

    "On ne veut être maître de l'avenir que pour pouvoir changer le passé." [Milan Kundera]

    "Le passé, c’est une ombre qui reste attachée à vous." [Wong Kar-wai] 

    "Quand on mémorise un souvenir, on encode également son contexte" [Francis Eustache]

    "Nous ne choisissons pas de nous souvenir, pas plus que nous choisissons d’oublier." [Charles Pépin]

    Photo : George Milton – Pexels.com

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  • "L'oubli", épisode de France Culture, épisode 1

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  • Hegel : "Instruire par l’expérience de l’histoire"

    On recommande aux gouvernants, aux hommes d’État, aux peuples de s’instruire principalement par l’expérience de l’histoire. Mais ce qu’enseignent l’expérience et l’histoire, c’est que peuples et gouvernements n’ont jamais rien appris de l’histoire et n’ont jamais agi suivant des maximes qu’on en aurait pu retirer.

    Chaque époque se trouve dans des conditions si particulières, constitue une situation si individuelle que dans cette situation on doit et l’on ne peut décider que par elle : les grands caractères sont précisément ceux qui, chaque fois, ont trouvé la solution appropriée.

    Dans le tumulte des événements du monde, une maxime générale est d’aussi peu de secours que le souvenir des situations analogues qui ont pu se produire dans le passé, car un pâle souvenir est sans force dans la tempête qui souffle sur le présent. ; il n’a aucun pouvoir sur le monde libre et vivant de l’actualité. L’élément qui façonne l’histoire est d’une tout autre nature que les réflexions tirées de l’histoire.

     Hegel, La Raison dans l’Histoire (1822)

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  • Francis Eustache : "Quand on mémorise un souvenir, on encode également son contexte"

    Quand on mémorise un souvenir, on encode également son contexte : on sait où l’on est, qui nous donne l’information, le moment où se passe la scène, ce que l’on est en train de faire. À mesure que le temps passe, le souvenir évolue, devient moins précis. Dans le cas du souvenir flash, étant donné qu’il s’agit d’un souvenir qui se forme dans un contexte émotionnel intense, ledit contexte est très fortement mémorisé, y compris en cas d’une activité aussi banale que d’éplucher des légumes dans sa cuisine.

    On en vient donc naturellement et inconsciemment à se dire « si je me souviens tellement précisément qu’à ce moment je faisais quelque chose d’aussi trivial, le reste aussi doit être vrai ». On est tellement sûr de se souvenir du contexte qu’on est également certain du contenu du souvenir. Mais ce n’est pas vrai : comme les autres souvenirs, le souvenir flash a pu évoluer avec le temps. Ce qui peut mener à de faux souvenirs dont on ne veut pas démordre…

    Francis Eustache
    https://theconversation.com/comment-le-11-septembre-sest-imprime-dans-nos-memoires-167674

    Photo : Itzyphoto - Pexels

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  • La valise philosophique du mois, séance du 23 septembre 2022

    Retrouvez notre traditionnelle "Valise philosophique" du mois. Elle est consacrée à la séance du vendredi 23 septembre qui aura pour sujet : "Peut-on se libérer de son passé ?"

    Comme pour chaque séance, nous vous avons préparé -colonne de gauche) des documents, textes, extraits de films ou de musiques servant à illustrer et enrichir les débats mensuels.

    Restez attentifs : régulièrement de nouveaux documents viendront alimenter cette rubrique d'ici la séance.

    Photo : Mikhail Nilov- Pexels

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  • Pépin : "Nous ne choisissons pas de nous souvenir"

    Nous ne choisissons pas de nous souvenir, pas plus que nous choisissons d’oublier. Dans « matière et mémoire », Bergson montre que notre perception fait surgir à la conscience les souvenirs utiles, rejetant dans l’oubli ceux dont nous n’avons pas besoin pour agir. Nous pouvons cependant faire des efforts pour nous souvenir, comme d’ailleurs pour oublier(…) Notre rapport au passé nous rend à la fois passifs et actifs. Il faut donc se tenir à égale distance de deux erreurs symétriques : croire que nous choisissons tout et croire que nous sommes complètement « agis » par nos souvenirs ou nos oublis. Nous vivons dans le temps, non dans le ciel des essences éternelles : c’est notre grandeur et notre limite.

    Charles Pépin

    Photo : Lucas Pezeta

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  • Prenez déjà date pour le 28 octobre 2022

    Prenez déjà date pour le vendredi 28 octobre 2022 à 19 heures, pour une séance spéciale. 

    Ce jour-là, le café philosophique de Montargis sera invité à la Médiathèque de Montargis pour une séance. 

    Le sujet vous sera communiqué dans les prochains jours. 

    A bientôt. 

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  • Borges : "Funes ou la Mémoire"

    borges.jpgLa voix de Funes continuait à parler, du fond de l’obscurité. Il me dit que vers 1886, il avait imaginé un système original de numération et qu’en très peu de jours il avait dépassé le nombre vingt-quatre mille. Il ne l’avait pas écrit, car ce qu’il avait pensé une seule fois ne pouvait plus s’effacer de sa mémoire. Il fut d’abord, je crois, conduit à cette recherche par le mécontentement que lui procura le fait que les Trente-Trois Orientaux exigeaient deux signes, et trois mots, au lieu d’un seul mot et d’un seul signe. Il appliqua ensuite ce principe extravagant aux autres nombres. Au lieu de sept mille treize, il disait (par exemple), Maxime Pérez; au lieu de sept mille quatorze, Le chemin de fer ; d’autres nombres étaient Luis Melain Lafinur, Olimar, soufre, le bât, la baleine, le gaz, la chaudière, Napoléon, Augustin de Vedia. Au lieu de cinq cents il disait neuf. Chaque mot avait un signe particulier, une sorte de marque ; les derniers étaient très compliqués… J’essayai de lui expliquer que cette rhapsodie de mots décousus était précisément le contraire d’un système de numération. Je lui dis que dire 365 c’était dire trois centaines, six dizaines, cinq unités : analyse qui n’existe pas dans les "nombres" Le Nègre Timothée ou couverture de chair. Funes ne me  omprit pas ou ne voulut pas me comprendre.

    Locke, au XVIIe siècle postula (et réprouva) une langue impossible dans laquelle chaque chose individuelle, chaque pierre, chaque oiseau et chaque branche eût un nom propre ; Funes projeta une fois une langue analogue mais il la rejeta parce qu’elle lui semblait trop générale, trop ambiguë. En effet, non seulement Funes se rappelait chaque feuille de chaque arbre de chaque bois, mais chacune des fois qu’il l’avait vue ou imaginée. Il décida de réduire chacune de ses journées passées à quelque  soixante-dix mille souvenirs, qu’il définirait ensuite par des chiffres. Il en fut dissuadé par deux considérations : la conscience que la besogne était interminable, la conscience qu’elle était inutile. Il pensa qu’à l’heure de sa mort il n’aurait pas fini de classer tous ses souvenirs d’enfance.

    Jorge Luis Borges, Fictions (1942)

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  • Locke : "La conscience étant constamment interrompue par l’oubli"

    C’est la conscience qui fait l’identité personnelle. Mais on voudrait savoir aussi s’il s’agit de la même sub­stance identique. Peu de gens penseraient avoir de motif pour en douter si ces perceptions, avec leur conscience, restaient toujours présentes dans l’esprit, par où la même chose pen­sante serait toujours consciemment présente et, du moins le penserait-on, évidemment la même pour elle-même. Mais ce qui semble faire la difficulté est ceci, que cette conscience étant constamment interrompue par l’oubli, il n’y a aucun moment de nos vies où nous puissions contempler devant nous, d’un seul coup d’œil, toute la suite de nos actions pas­sées : les meilleures mémoires elles-mêmes en perdent une partie de vue tandis qu’elles en considèrent une autre ; nous­-mêmes pendant la plus grande partie de notre vie ne réflé­chissons pas sur notre soi passé, mais nous dirigeons notre attention vers nos pensées présentes, et lorsque nous dormons profondément, nous n’avons plus aucune pensée, du moins aucune dont nous ayons cette conscience qui caractérise nos pensées de l’état de veille. C’est pourquoi je dis que, dans tous ces cas, notre conscience étant interrompue, et nous­-mêmes ayant perdu de vue notre soi passé, on peut se deman­der si nous sommes vraiment la même chose pensante, c’est-à-dire la même substance, ou non. Mais qu’il soit rationnel ou non de le supposer, cela ne change rien à l’iden­tité personnelle. La question en effet est de savoir ce qui fait la même personne, et non pas si c’est la même substance identique qui pense toujours dans la même personne, ce qui en l’occurrence n’a aucune importance. Des substances diffé­rentes peuvent être unies en une seule personne par la même conscience (lorsqu’elles y prennent part) exactement comme différents corps peuvent être réunis dans un seul animal dont l’identité est préservée par l’unité d’une même vie qui se conserve à travers le changement des substances. En effet, puisque c’est la même conscience qui fait qu’un homme est lui-même pour lui-même, l’identité personnelle ne dépend de rien d’autre, qu’elle soit rattachée à une seule substance indi­viduelle ou qu’elle se préserve à travers la succession de plu­sieurs substances. Car si un être intelligent quelconque est capable de répéter l’idée d’une action passée avec la même conscience qu’il en a eue la première fois, et la même conscience que celle qu’il a d’une action présente, dans cette mesure même il est le même soi personnel. Car c’est par la conscience qu’il a de ses pensées et actions présentes qu’il est soi pour soi-même maintenant, et qu’ainsi il restera le même soi dans l’exacte mesure où la même conscience s’étendra à des actions passées ou à venir ; et il ne serait pas plus devenu deux personnes par l’écoulement du temps ou par la substitution d’une substance à une autre qu’un homme ne devient deux hommes quand il porte aujourd’hui d’autres vêtements qu’hier, en ayant dormi plus ou moins longuement entre temps. La même conscience réunit ces actions éloi­gnées au sein de la même personne, quelles que soient les substances qui ont contribué à leur production.

    John Locke, Essai sur l’Entendement humain, Identité et Différence (1690)

    Photo : Leonardo Gonzalez - Pexels.com

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  • Oliver Sachs : L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau

    lhomme_qui_prenait_sa_femme_pour_un_chapeau-1090435-264-432.jpgIl faut commencer à perdre la mémoire, ne serait-ce que par bribes, pour se rendre compte que cette mémoire est ce qui fait notre vie. Une vie sans mémoire ne serait pas une vie (...) Notre mémoire est notre cohérence, notre raison, notre sentiment, et même notre action. Sans elle, nous ne sommes rien (...) (Je ne peux qu'attendre l'amnésie finale, celle qui effacera une vie entière, comme cela s'est passé pour ma mère...) (Luis Bunuel, Mon dernier soupir, Paris, R. Laffont, 1982)

    Ce passage effrayant et émouvant tiré des Mémoires de Bunuel pose des question fondamentales, qui sont de nature à la fois clinique, pratique, existentielle et philosophique : quelle sorte de vie (si l'on peut parler de vie), quelle sorte de monde, de soi, peuvent être préservés chez un homme qui a perdu une grande part de sa mémoire et, avec elle, son passé et son ancrage dans le temps ?

    Oliver Sachs, L'Homme qui prenait sa Femme pour un Chapeau (1985)

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  • Hegel : Les leçons du passé dans l'histoire

    Hegel.jpgC'est le moment d'évoquer les réflexions morales qu'on introduit dans l'histoire.: de la connaissance de celle-ci, on croit pouvoir tirer un enseignement moral et C'est souvent en vue d'un tel bénéfice que le travail historique a été entrepris. S'il est vrai que les bons exemples élèvent l'âme, en particulier celle de la jeunesse, et devraient être utilisés pour l'éducation morale des enfants, les destinées des peuples et des Etats, leurs intérêts, leurs conditions et leurs complications constituent cependant un tout autre domaine que celui de la morale. (...)

    On recommande aux rois, aux hommes d'Etat, aux peuples de s'instruire principalement par l'expérience de l'histoire. Mais l'expérience et l'histoire nous enseignent que peuples et gouvernements n'ont jamais rien appris de l'histoire, qu'ils n'ont jamais agi suivant les maximes qu'on aurait pu en tirer. /Chaque époque, chaque peuple se trouve dans des conditions si particulières, forme une situation Si particulière, que c'est seulement en fonction de cette situation unique qu'il doit se décider : les grands caractères sont précisément ceux qui, chaque fois, ont trouvé la solution appropriée. Dans le tumulte des événements du monde, une maxime générale est d'aussi peu de secours que le souvenir des situations analogues qui ont pu se produire dans le passé, car un pâle souvenir est sans force dans la tempête qui souffle sur le présent; il n'a aucun pouvoir sur le monde libre et vivant de l'actualité. L'élément qui façonne l'histoire est d'une tout autre nature que les réflexions tirées de l'histoire. Nul cas ne ressemble exactement à un autre. Leur ressemblance fortuite n'autorise pas à croire que ce qui a été bien dans un cas pourrait l'être également dans un autre. Chaque peuple a sa propre situation, et pour savoir ce qui, à chaque fois, est juste, nul besoin de commencer par s'adresser à l'histoire.)

    Hegel, La Raison dans l'Histoire, Introduction à la Philosophie de l'Histoire (1822)

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  • Nietzsche : la continuelle dépendance envers le passé

    719p45arOGL.jpgConsidère le troupeau qui paît auprès de toi : il ne sait ce que c'est qu'hier ni aujourd'hui, il bondit çà et là, il bâfre, se repose, rumine, refait des bonds et ce, du matin jusqu'au soir et jour après jour, attaché serré par son plaisir et son déplaisir au pieu de l'instant, ce qui lui évite tristesse et lassitude. Cette vision est difficile à soutenir pour l'homme, car, s'il se targue de son humanité face à l'animal, il louche quand même avec envie sur son bonheur, car, ce qu'il veut à l'instar de l'animal -vivre sans tristesse ni lassitude -, lui seul le veut, et, s'il le veut, c'est en vain, puisqu'il ne le veut pas au sens de l'animal. Voici qu'un beau jour l'homme lui demanda : pourquoi ne me parles-tu pas de ton bonheur, au lieu de rester à me regarder ? L'animal aurait bien voulu répondre en disant : cela tient à ce que j'oublie toujours à l'instant même ce que je voulais dire -mais il oublia jusqu'à cette réponse, et il se tut : si bien que l'homme commença à se poser des questions.

    Mais il s'en pose tout autant sur sa propre incapacité à apprendre l'oubli, sur sa continuelle dépendance envers le passé : il a beau courir plus loin, plus vite, la chaîne court avec. C'est un sortilège : l'instant qui, en un éclair, est là et n'y est plus, qui est un rien juste avant et juste après, revient pourtant comme un spectre et dérange la quiétude de l'instant suivant. Sans cesse se détache un feuillet au rouleau du temps, il tombe et s'envole, et lui retombe brusquement sur ses genoux d'homme. L'homme dit alors " je me souviens " et envie l'animal qui oublie aussitôt et voit chaque instant vraiment mourir, sombrer dans le brouillard et la nuit et disparaître à jamais. Donc l'animal vit anhistoriquement : car il se résout dans le présent comme un nombre sans reste irrationnel, il ne sait se régler, ne dissimule rien et apparaît à chaque moment pour ce qu'il est purement et simplement, et ne peut faire autrement qu'être lui-même. Par contre, l'homme s'adosse à la charge toujours plus grande du passé : elle l'écrase ou le fait verser, elle alourdit sa marche comme un ballot invisible et sombre, qu'il peut faire semblant de nier et ne nie que trop volontiers dans le commerce de ses semblables : pour susciter leur envie.

    Nietzsche Nietzsche, Seconde considération inactuelle (1873)

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  • Johanna Marines : "Encens"

    — Les objets et les gens de notre enfance nous semblent toujours en vie dans notre esprit. On pense qu’ils ne vieillissent pas quand ils sont loin de nous, pas vrai ? Pourtant le temps passe pour eux aussi. On croit qu’ils plongent dans un profond sommeil, qu’ils ne se réveillent qu’au moment où on entre de nouveau dans leur paysage. 

    Grace l’écoutait d’une oreille attentive.

    — C’est toujours après-coup qu’on réalise que notre esprit n’immortalise qu’une fausse image de cet ancien temps. Tout fane un jour.

    Johanna Marines, Encens (2022)

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  • Musset : Souvenirs

    Les voilà, ces coteaux, ces bruyères fleuries,
    Et ces pas argentins sur le sable muet,
    Ces sentiers amoureux, remplis de causeries,
    Où son bras m'enlaçait.

    Les voilà, ces sapins à la sombre verdure,
    Cette gorge profonde aux nonchalants détours,
    Ces sauvages amis, dont l'antique murmure
    A bercé mes beaux jours.

    Les voilà, ces buissons où toute ma jeunesse,
    Comme un essaim d'oiseaux, chante au bruit de mes pas.
    Lieux charmants, beau désert où passa ma maîtresse,
    Ne m'attendiez-vous pas ?

    Ah ! laissez-les couler, elles me sont bien chères,
    Ces larmes que soulève un cœur encor blessé !
    Ne les essuyez pas, laissez sur mes paupières
    Ce voile du passé !

    Alfred de Musset, Poésies nouvelles (1850)

    Photo : Cottonbro - Pexels

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  • Colette : Les violettes

    Et les violettes elles-mêmes, écloses par magie dans l’herbe, cette nuit, les reconnais-tu ? Tu te penches, et comme moi tu t’étonnes ; ne sont-elles pas, ce printemps-ci, plus bleues ? Non, non, tu te trompes, l’an dernier je les ai vues moins obscures, d’un mauve azuré, ne te souviens-tu pas ?… Tu protestes, tu hoches la tête avec ton rire grave, le vert de l’herbe neuve décolore l’eau mordorée de ton regard… Plus mauves… non, plus bleues… Cesse cette taquinerie ! Porte plutôt à tes narines le parfum invariable de ces violettes changeantes et regarde, en respirant le philtre qui abolit les années, regarde comme moi ressusciter et grandir devant toi les printemps de ton enfance…

    Plus mauves… non, plus bleues… Je revois des prés, des bois profonds que la première poussée des bourgeons embrume d’un vert insaisissable, – des ruisseaux froids, des sources perdues, bues par le sable aussitôt que nées, des primevères de Pâques, des jeannettes jaunes au cœur safrané, et des violettes, des violettes, des violettes… Je revois une enfant silencieuse que le printemps enchantait déjà d’un bonheur sauvage, d’une triste et mystérieuse joie… Une enfant prisonnière, le jour, dans une école, et qui échangeait des jouets, des images, contre les premiers bouquets de violettes des bois, noués d’un fil de coton rouge, rapportés par les petites bergères des fermes environnantes…

    Colette, "Le Dernier Feu", Les Vrilles de la vigne (1908)

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  • Alquié : La reconnaissance du souvenir

    Au retour du souvenir et à la tyrannie de l'habitude s'opposent la reconnaissance du souvenir comme tel, et la localisation qui prolonge et parfait cette reconnaissance. Ce n'est plus ici le passé qui s'impose au présent, c'est le présent qui rejette dans le passé une partie de lui-même. Par là, le souvenir se dépouille de l'apparence d'éternité qu'il semblait contenir, et je découvre que ce qui se donnait comme ma nature n'est en réalité que mon histoire. Le retour du souvenir était involontaire, la localisation est volontaire. Le souvenir surgissant pouvait être affectif, et nous avons vu Proust goûter ainsi la totalité de minutes anciennes. Au contraire, la localisation ne peut être qu'intellectuelle : elle est connaissance claire. Devant le retour du souvenir, j'étais passif, je constatais. La mémoire localisante est action : elle construit, elle interprète, elle affirme. Une telle mémoire est ennemie de l'éternité : sans doute ne peut-elle s'exercer qu'à partir d'une pure présence, mais elle interprète cette présence en en rejetant la source dans le passé, en posant la notion de temps, en reconstituant dans le temps pensé la suite des moments de notre vie. Grâce au temps, la conscience construit le souvenir, elle explique l'actuel par l'histoire : par là, elle sépare le présent du passé.

    Ferdinand Alquié, Le Désir d'Eternité (1943)

    Photo : Tobe Roberts - Pexels

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  • Damasio : L'autre moi-même

    81eSqUCjlJL.jpgIl n'est pas douteux que le cerveau enregistre les entités – ou plutôt à quoi une entité ressemble, quel bruit elle fait et comment elle agit – et les préserve pour s'en souvenir par la suite. C'est vrai également des événements. On en déduit en général que le cerveau est un instrument d'enregistrement passif, comme du celluloïd, sur lequel les caractéristiques d'un objet, une fois analysées par des détecteurs sensoriels, peuvent être fidèlement cartographiées. Si l'œil est la caméra passive et innocente, le cerveau est la pellicule passive et vierge. Or c'est là pure fiction.

    L'organisme (c'est-à-dire le corps et son cerveau) interagit avec les objets, et le cerveau réagit à cette interaction. Au lieu d'enregistrer la structure d'une entité, en réalité, le cerveau enregistre les conséquences multiples des interactions de l'organisme avec l'entité concernée. Ce que nous mémorisons de notre rencontre avec un objet donné, ce n'est pas seulement sa structure visuelle cartographiée dans les images optiques de la rétine. Il faut aussi : premièrement, les structures sensorimotrices associées à la vision de l'objet (comme les mouvements des yeux et du cou, ou ceux de tout le corps, s'il y a lieu) ; deuxièmement, la structure sensorimotrice associée au toucher et à la manipulation de l'objet (s'il y a lieu) ; troisièmement, la structure sensorimotrice résultant de l'évocation de souvenirs préalablement acquis et pertinents à l'égard de l'objet ; quatrièmement, les structures sensorimotrices liées au déclenchement des émotions et des sentiments relatifs à l'objet.

    Ce que nous appelons en temps normal le souvenir d'un objet, c'est le souvenir composite des activités sensorielles et motrices liées à l'interaction entre l'organisme et l'objet pendant un certain laps de temps. L'éventail des activités sensorimotrices varie selon la valeur de l'objet et des circonstances. Et son étendue fluctue aussi en fonction d'eux. Nos souvenirs de certains objets sont régis par notre connaissance passée d'objets comparables ou de situations similaires à celle que nous vivons. C'est pourquoi nos souvenirs sont sujets aux préjugés, au sens plein de ce terme, lesquels sont liés à notre histoire passée et à nos croyances. Une mémoire parfaitement fiable est un mythe qui ne vaut que pour des objets triviaux. L'idée selon laquelle le cerveau pourrait avoir un « souvenir de l'objet » isolé ne semble pas tenable. Il garde un souvenir de ce qui s'est passé pendant une interaction, et cette dernière comprend notre passé, ainsi que souvent celui de notre espèce biologique et de notre culture.

    Le fait que nous percevions par engagement et non par réceptivité passive est le secret qui explique l'« effet proustien » de la mémoire. C'est pourquoi nous nous souvenons souvent de contextes plutôt que de choses isolées."

    Antonio Damasio, L'Autre Moi-Même (2010)

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  • Sarraute : L'enfance

    91ntcfKn6BL.jpgLes mots de chez moi, des mots solides que je connais bien, que j'ai disposés, ici et là, parmi ces étrangers, ont un air gauche, emprunté, un peu ridicule... on dirait des gens transportés dans un pays inconnu, dans une société dont ils n'ont pas appris les usages, ils ne savent pas comment se comporter, ils ne savent plus très bien qui ils sont...

    Et moi je suis comme eux, je me suis égarée, j'erre dans des lieux que je n'ai jamais habités... je ne connais pas du tout ce pâle jeune homme aux boucles blondes, allongé près d'une fenêtre d'où il voit les montagnes du Caucase... Il tousse et du sang apparaît sur le mouchoir qu'il porte à ses lèvres... Il ne pourra pas survivre aux premiers souffles du printemps... Je n'ai jamais été proche un seul instant de cette princesse géorgienne coiffée d'une toque de velours rouge d'où flotte un long voile blanc... Elle est enlevée par un djiguite sanglé dans sa tunique noire... une cartouchière bombe chaque côté de sa poitrine...je m'efforce de les rattraper quand ils s'enfuient sur un coursier... « fougueux »... je lance sur lui ce mot... un mot qui me paraît avoir un drôle d'aspect, un peu inquiétant, mais tant pis... ils fuient à travers les gorges, les défilés, portés par un coursier fougueux... ils murmurent des serments d'amour.., c'est cela qu'il leur faut... elle se serre contre lui... Sous son voile blanc ses cheveux noirs flottent jusqu'à sa taille de guêpe...

    Je ne me sens pas très bien auprès d'eux, ils m'intimident.., mais ça ne fait rien, je dois les accueillir le mieux que je peux, c'est ici qu'ils doivent vivre.., dans un roman... dans mon roman, j'en écris un, moi aussi, et il faut que je reste ici avec eux... avec ce jeune homme qui mourra au printemps, avec la princesse enlevée par le djiguite... et encore avec cette vieille sorcière aux mèches grises pendantes, aux doigts crochus, assise auprès du feu, qui leur prédit... et d'autres encore qui se présentent...

    Je me tends vers eux... je m'efforce avec mes faibles mots hésitants de m'approcher d'eux plus près, tout près, de les tâter, de les manier... Mais ils sont rigides et lisses, glacés... on dirait qu'ils ont été découpés dans des feuilles de métal clinquant... j'ai beau essayer, il n'y a rien à faire, ils restent toujours pareils, leurs surfaces glissantes miroitent, scintillent... ils sont comme ensorcelés.

    À moi aussi un sort a été jeté, je suis envoûtée, je suis enfermée ici avec eux, dans ce roman, il m'est impossible d'en sortir...

    Et voilà que ces paroles magiques... "Avant de se mettre à écrire un roman, il faut apprendre l'orthographe"... rompent le charme et me délivrent.

    Nathalie Sarraute, Enfance (1983)

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