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Textes et livres - Page 3

  • Juvénal : Mysoginie

    jadis, une très humble condition
     Sauvegardait la chasteté de nos Romaines, et le travail,
     Le sommeil bref, les mains durcies et gercées par la laine étrusque,
     Les maris sur la tour de guet parce qu'Hannibal est aux portes,
     Tout cela préservait des atteintes du vice
     Leurs modestes maisons. Nous souffrons aujourd'hui
     Des maux d'une trop longue paix. Car plus funeste que les armes,
     Se ruant sur nous, la luxure venge l'univers asservi...
     Nobles ou femmes de rien, même dévergondage...
     La femme qui est dans ton lit, qu'elle n'ait surtout pas de style,
     De phrases alambiquées en figures logiques !
     Puisse-t-elle en histoire ignorer quelque chose,
     Et quand elle lit, ne pas tout comprendre !
     Ne me parlez pas d'une femme qui débobine sans arrêt
     La grammaire de Palémon, sans jamais écorcher la langue,
     D'une érudite qui me cite des vers que je ne connais pas,
     Et relève chez une amie peu instruite quelque bévue
     Que laisseraient passer les hommes...

    Juvénal, Satire VI (Ie s.)

    Photo : Pexels - Thiago Matos

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  • Aristophane : La politique, une affaire de femmes

    LYSISTRATA - Nous, durant les premiers temps de la guerre, nous avons, avec la modération qui est nôtre, tout supporté de vous, les hommes, quoi que vous fissiez, car vous ne nous permettiez pas d'ouvrir la bouche. Et pourtant, vous n'étiez pas précisément pour nous plaire ; mais nous, nous sentions bien ce que vous étiez, et maintes fois, étant chez nous, nous apprenions vos résolutions funestes sur une affaire importante. Alors, bien qu'affligées au fond, nous vous demandions avec un sourire : "Qu'a-t-on décidé d'inscrire sur la stèle au sujet de la paix, à l'Assemblée d'aujourd'hui ?" " Qu'est-ce que cela te fait ?" disait le mari, " tais-toi ". Et je me taisais.

    CLEONICE - Oh ! mais moi, jamais je ne me taisais.

    LE COMMISSAIRE - Alors, qu'est-ce que tu prenais si tu ne te taisais pas !

    LYSISTRATA - Aussi, moi, je me taisais. C'était, d'une fois à l'autre, quelque pire résolution que nous apprenions de vous, et nous demandions : " Comment pouvez-vous, mon homme, agir avec si peu de sens ?" Mais lui, aussitôt, me regardant en dessous, de me dire : "Si tu ne tisses pas la toile, la tête te cuira longtemps. La guerre sera l'affaire des hommes ".

    LE COMMISSAIRE - Il avait raison, par Zeus, celui-là.

    LYSISTRATA - Raison ? Comment, malheureux ? Vous preniez des résolutions funestes, et il ne nous était même pas permis de vous conseiller ? Mais quand nous vous entendions publiquement dire dans les rues : "N'y a-t-il pas un homme dans ce pays ?" et un autre répondre : "Non, par Zeus, il n'y en a pas", alors nous résolûmes sur l'heure, dans une réunion de femmes, de travailler de concert au salut de l'Hellade. Car, qu'aurait servi d'attendre ? Si donc vous voulez écouter à votre tour, quand nous vous conseillons sagement et, à votre tour vous taire, comme nous vous faisions, nous serions un correctif pour vous.

    LE COMMISSAIRE - Vous, pour nous, c'est trop fort, ton langage m'est intolérable.

    LYSISTRATA - Tais-toi.

    LE COMMISSAIRE - Me taire pour toi, maudite ? Pour toi qui portes un voile sur la tête ? Plutôt cesser de vivre.

    LYSISTRATA - Si c'est là ce qui t'arrête, je te le passe, ce voile, prends-le, tiens et ceins-en ta tête, puis tais-toi.

    CLEONICE - Prends encore ce fuseau, et la petite corbeille que voilà. Puis rassemble les plis de ta ceinture et file la laine en croquant des fèves. "La guerre sera l'affaire des femmes".

    Aristophane, Lysistrata (Ve s. av JC)

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  • Xénophon : Les fonctions de la femme, d'après Ischomaque

    La divinité, il me semble a adapté dès le principe la nature de la femme aux travaux et aux soins de
    l'intérieur, celle de l'homme à ceux du dehors... Quant à la femme, la divinité lui a créé un corps moins résistant, aussi elle me semble l'avoir chargée des travaux de la maison. Sachant qu'elle a accordé au corps de la femme de pouvoir nourrir les nouveau-nés et qu'elle l'en a chargée, elle lui a également donné en partage plus de tendresse pour les bébés nouveau-nés qu'elle n'en a donné à l'homme. Comme elle a également chargé la femme de garder les provisions, comprenant que pour bien les garder il n'est pas mauvais d'avoir le cour peureux, la divinité a donné en partage à la femme d'être plus peureuse que l'homme... Parce que l'un et l'autre doivent donner et recevoir, elle leur a attribué également et à l'autre la mémoire et l'attention : on ne pourrait donc discerner si c'est le sexe masculin ou le sexe féminin qui en est le mieux pourvu...

    La coutume déclare convenables les occupations pour lesquelles la divinité a donné à chacun le plus de capacités naturelles. Pour la femme, il est plus convenable de rester à la maison que de passer son temps dehors, et il l'est moins pour l'homme de rester à la maison que de s'occuper des travaux à l'extérieur. Si quelqu'un agit contrairement à la nature que la divinité lui a donnée, quittant pour ainsi dire son poste, il n'échappe pas aux regards des dieux et il est châtié pour négliger les travaux qui lui reviennent ou pour s'occuper de ceux de sa femme. Je crois que la reine des abeilles s'affaire à des travaux tout à fait semblables aux tiens... Tu devras rester à la maison, faire partir tous ensemble ceux des serviteurs dont le travail est au dehors ; il faudra surveiller ceux qui doivent travailler à la maison, recevoir ce que l'on apportera, distribuer ce que l'on devra dépenser, penser d'avance à ce qui devra être mis de côté, et veiller à ne pas faire pour un mois la dépense prévue pour une année.

    Xénophon, L'Économique (Ve s. av. JC)

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  • Damasio : Est-ce que le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas ?

    David Hume, qui a si bien traité du rôle et de la valeur de la sensibilité et des émotions, serait certainement d'accord avec mon point de vue ; Pascal, qui disait que « le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît point », aurait sans doute trouvé plausibles les explications précédentes. J'aurais, pour ma part, envie de modifier sa formule de la façon suivante : l'organisme a certaines raisons, que la raison doit absolument prendre en compte. Mais il n'est certes pas douteux que les processus sous-tendant la faculté de raisonnement doivent se poursuivre bien au-delà des raisons du cœur. D'une part, en recourant aux instruments de la logique, nous vérifions l'adéquation des choix que nous avons été poussés à faire sous l'influence du système de recherche d'objectifs préférés. D'autre part, nous dépassons le stade des « raisons du cœur », en appliquant la stratégie des déductions et des inductions dans le cadre de propositions verbales explicites. (Après avoir achevé ce manuscrit, j'ai découvert que plusieurs auteurs avaient émis des idées compatibles avec les miennes. Ainsi, J. St. B. T. Evans a récemment proposé qu'il existerait deux variantes de la faculté de raisonnement, se rapportant pratiquement aux deux domaines que j'ai envisagés ici [d'une part, le domaine personnel/social ; et d'autre part, tout ce qui est en dehors de celui-ci] ; le philosophe Ronald De Sousa a soutenu que les émotions sont intrinsèquement rationnelles ; et P. N. Johnson-Laird et Keith Oatley ont suggéré que certaines émotions fondamentales nous aident à nous conduire de façon rationnelle.)

    Antonio R. Damasio, L'erreur de Descartes : La raison des émotions (2008)

    Photo : Pexels - Jo Kassis

     

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  • Damasio : "L'erreur de Descartes"

    La distinction entre maladies du “cerveau” et maladies “mentales”, entre problèmes “neurologiques” et “psychologique”, relève d’un héritage culturel malheureux qui imprègne toute la société, en général, et la médecine en particulier. Elle reflète une méconnaissance fondamentale des rapports entre le cerveau et l’esprit. Dans le cadre de cette tradition, on estime que les maladies du cerveau sont des affections dont on ne peut blâmer ceux qui en sont atteints, tandis que les maladies psychologiques, et surtout celles qui touchent à la façon de se conduire et aux réactions émotionnelles, sont des troubles de la relation interpersonnelle, dans lesquels les malades ont une grande part de responsabilité. Dans ce contexte, il est courant de reprocher aux individus leurs défauts de caractère, le déséquilibre de leurs réactions émotionnelles, et ainsi de suite; le manque de volonté est considéré comme la source primordiale de tous leurs problèmes.

    Antonio R. Damasio, L'erreur de Descartes : La raison des émotions (2008)

    Photo : Pexels -  Marcela Alessandra

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  • Descartes : "Quelles sont les fonctions de l’âme"

    Quelles sont les fonctions de l’âme.

    Après avoir ainsi considéré toutes les fonctions qui appartiennent au corps seul, il est aisé de connaître qu’il ne reste rien en nous que nous devions attribuer à notre âme, sinon nos pensées, lesquelles sont principalement de deux genres, à savoir : les unes sont les actions de l’âme, les autres sont ses passions. Celles que je nomme ses actions sont toutes nos volontés, à cause que nous expérimentons qu’elles viennent directement de notre âme, et semblent ne dépendre que d’elle. Comme, au contraire, on peut généralement nommer ses passions toutes les sortes de perceptions ou connaissances qui se trouvent en nous, à cause que souvent ce n’est pas notre âme qui les fait telles qu’elles sont, et que toujours elle les reçoit des choses qui sont représentées par elles.

    René Descartes, Les passions de l'âme (1649)

    Photo : Pexels : Studio Voyager

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  • Jouffroy : La raison contrôle-t-elle tout ?

    Ainsi la raison qui contrôle tout en nous, se contrôle elle-même ; et ce n’est point une supposition mais un fait que l’observation constate immédiatement en nous et que les débats de la philosophie n’ont fait que traduire sur les scènes de l’histoire.. Mais de ce que la raison élève ce doute sur elle –même, s’ensuit-il que la raison qui peut l’élever puisse le résoudre ? Nullement…De quoi la raison doute t- elle ? Des principes qui la constitue, des principes qui sont pour elle la règle de ce qui est raisonnable et vrai. Quels moyens a-t-elle pour résoudre ce doute ? Elle n’en a et n’en peut avoir d’autres que ces principes mêmes ; elle ne peut donc juger ses principes que par ses principes. ; c’est elle qui se contrôle, et si elle doute d’elle au point de sentir le besoin d’être contrôlée, elle ne peut s’y fier quand elle exerce ce contrôle ; cela est si évident que ce serait faire injure au bon sens d’insister. Il y a en nous, et il est impossible qu’il en soit autrement, une dernière raison de croire ; en fait nous doutons de cette dernière raison ; évidemment ce doute est invincible ; autrement cette raison de croire ne serait pas la dernière. C’est ce que disent les Ecossais, quand ils soutiennent qu’il implique contradiction d’essayer de prouver les vérités premières, car si on pouvait les prouver elles ne seraient pas des vérités premières ; qu’il est insensé de vouloir démontrer les vérités évidentes par elles-mêmes, car si elles pouvaient être démontrées  elles ne seraient pas évidentes par elles-mêmes. C’est ce que Kant soutient, lorsqu’on ne peut objectiver le subjectif, c’est-à-dire que la vérité humaine cesse d’être humaine. On peut exprimer de vingt manières différentes cette impossibilité, elle reste toujours la même et demeure insurmontable. 

    Théodore Simon Jouffroy, Préface de la traduction des œuvres de Reid (1824)

    Photo : Pexels - Didsss

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  • Guenancia : "Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas"

    "Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas". Cette phrase proverbiale ne va pas pourtant dans le sens d’une opposition entre le sentiment et la raison. Elle indique une distinction entre deux façons de connaître et de comprendre, égales en dignité quoique très différentes dans leur modalité. Le coeur désigne d’abord une faculté intuitive de l’âme : « Le cœur sent que l’espace a trois dimensions ». Cela ne se démontre pas et ne s’énonce même pas. Cela s’éprouve comme une certitude indiscutable, non pas sur un sujet solitaire, comme le cogito de Descartes, mais par la communauté des êtres pensants que nous sommes. Autant nous pouvons ressentir  dans l’exercice de notre raison le sentiment de ne devoir qu’à nous-mêmes les résultats, même fragiles et limités de notre activité de pensée, autant le cœur nous donne gracieusement, sans qu’on l’ait mérité, la connaissance certaine de ce qu’il nous est nécessaire de savoir. Cela vaut aussi bien pour les choses du monde (l’espace, les nombres..) que pour celles qui forment le troisième ordre, que Pascal nomme l’ordre de la charité, où seuls règnent les sages et les justes. Cet ordre de la charité diffère de l’ordre de la chair, celui des « grands » de ce monde, et de l’ordre de l’esprit, celui des savants.

    Pierre Guenancia, "Pascal – Misères et grandeurs des hommes", Philosophie magazine 

    Photo : Pexels - llucams

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  • Rosenfield : Métaphysique et raison moderne

    Selon saint Anselme, la tâche de la philosophie et, en ce sens, de la raison, consiste à fournir les raisons de la foi, présupposée comme vraie. La vérité, en tant que révélée, n’est pas l’objet d’un examen philosophique et reste hors de la portée de l’investigation rationnelle. Par conséquent, prouver ce qui est d’avance reconnu comme vrai place la raison dans la position d’auxiliaire de la foi, car il ne peut pas être question de remettre en cause la validité de cette vérité

    Denis Rosenfield, Métaphysique et raison moderne (1997)

    Photo : Pexels

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  • Epictète : "Le raisonnable et le déraisonnable"

    Le raisonnable et le déraisonnable se présentent différemment pour chacun, ainsi que le bien et le mal, l’utile et le nuisible. Aussi avons-nous besoin d’éducation avant tout pour apprendre à appliquer la notion universelle de raisonnable et de déraisonnable aux cas particuliers d’une manière conforme à la nature. Or, pour juger de ce qui est raisonnable et déraisonnable, non seulement nous utilisons les degrés de valeur des objets extérieurs, mais chacun de nous considère ce qui est conforme à son propre rôle. L’un trouve raisonnable de tendre le vase; il sait que, s’il ne le tend pas, il recevra des coups et qu’on lui supprimera la nourriture; s’il le tend, il n’aura rien de pénible ou de fâcheux à subir. Un autre juge insupportable non seulement de tendre lui-même le vase, mais encore d’admettre qu’un autre le tende. Si donc tu me demandes : « Tendrai je ou non le vase? », je te dirai : il vaut mieux recevoir de la nourriture que n’en pas recevoir; il vaut mieux ne pas être maltraité que l’être; si c’est à cela que tu mesures ce que tu as à faire, va et tends le vase. — Mais c’est au-dessous de moi! — C’est à toi, non à moi, de faire intervenir ce point dans la question ; c’eût toi qui te connais toi-même, qui sais combien tu vaux et combien tu te vends; chacun se vend à son prix.

    Epictète, Manuel (Ier s. ap. JC)

    Photo : Pexels - Khoa Vo

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  • Nietzsche : "Fie-toi à ton sentiment !"

    "Fie-toi à ton sentiment !" — Mais les sentiments ne sont rien de définitif, rien d’original ; derrière les sentiments il y a les jugements et les appréciations qui nous sont transmis sous forme de sentiments (prédilections, antipathies). L’inspiration qui découle d’un sentiment est petite-fille d’un jugement — souvent d’un jugement erroné ! — et, en tous les cas, pas d’un jugement qui te soit personnel. — C’est obéir plus à son grand-père, à sa grand-mère et aux grands-parents de ceux-ci, qu’aux dieux qui sont en nous, notre raison et notre expérience.

    Friedrich Nietzsche, Aurore (1881)

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  • Ripoll : Croire

    Dans cet ouvrage, je me suis intéressé au phénomène de la croyance : croyances magiques, croyances religieuses, croyances populaires, complotisme et toutes sortes de croyances qui nous sont chères, qui structurent nos vies et qui sont souvent la raison d’être des décisions que nous prenons et des comportements que nous adoptons. J’aborde ce phénomène inhérent au psychisme humain bien sûr sous l’angle de la psychologie dans toutes ses composantes, mais aussi sous l’angle de l’anthropologie, de la biologie, des neurosciences et de la philosophie. Il y a quelque chose de fascinant dans notre capacité de croire et d’avoir une profonde conviction alors même que nous disposons parfois de si peu d’éléments empiriques ou théoriques pour soutenir nos croyances. C’est probablement un des traits les plus remarquables de notre humanité, sans doute une spécificité du cerveau d’humain : mêmes les grands singes, si proches de nous en tous points, ne semblent pas pouvoir développer le type de croyances qui sont les nôtres. Tout en étant fasciné, je suis aussi troublé, voire inquiet. Les croyances sont nécessaires à nos vies. Elles peuvent être aussi délétères, liberticides et représentent un réel danger pour les individus crédules. Lorsqu’elles prennent très franchement le pas sur notre rationalité, notamment quand il s’agit d’organiser la vie en société, le danger est grand et il nous guette. La montée actuelle des populismes et des extrémismes relève de l’irrationalité de nos croyances et risque de nous plonger dans de nouveaux totalitarismes. Comprendre pourquoi nous croyons est salutaire pour se prémunir de ce risque.

    Thierry Ripoll, Pourquoi croit-on ? (2020)

    Photo : Pexels - pexels- Jean-Daniel

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  • Robin : D'où vient la maïeutique ?

    411y1wQvbAL._SX210_.jpgLa mère de Socrate était sage-femme. Le philosophe dira lui-même que cela lui a donné l'idée de transposer l'art de l'accouchement au domaine des idées. Si sa mère faisait accoucher les corps, Socrate, lui, fera accoucher les esprits par le questionnement. Or, dans la mythologie grecque, la déesse qui veille aux accouchements s'appelle Maïa. La méthode de Socrate venait de trouver son nom : la "maïeutique".

    Charles Robin, La philosophie, c'est pour vous aussi !
    20 leçons de philo pour voir la vie autrement
    (2025)

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  • "Le prestige"

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  • Esprit : La connaissance de soi

    La connaissance de soi, Monseigneur, n'eût pas été difficile si l'homme fût demeuré dans l'état de son innocence ; car ses paroles auraient toujours été l'image de ses pensées, et ses actions celle de ses désirs et de ses intentions. Mais depuis qu'il s'est mis en la place de Dieu, qui devait être l'objet unique de son amour, et qu'il est devenu amoureux et adorateur de lui-même ; depuis que son intérêt est la règle de ses actions et le maître de sa conduite ; son cœur qui se laissait voir, se cache dans sa profondeur et apprend à l'homme à y cacher ses desseins. De sorte que l'homme s'étant instruit et perfectionné depuis tant de siècles, en l'art de dissimuler et de feindre, ce long usage de feintes et d'artifices lui a donné une pente presque invincible à se déguiser. Il a été forcé en quelque manière de se servir de ruses et de finesses, parce que son amour-propre, qui lui est si cher, est si odieux aux autres qu'il n'ose se montrer tel qu'il est, de peur de trahir ses propres desseins ; il est même obligé, pour les faire réussir, de se présenter aux autres sous plusieurs figures différentes qu'il sait leur être agréables, et de donner la gêne à son esprit pour imaginer celles qui sont les plus propres à le faire paraître entièrement dévoué à leurs intérêts. De là vient que tous les hommes sont autant d'énigmes qu'il est si malaisé d'expliquer, et que ce qui paraît de l'homme est si différent de l'homme.

    Jacques Esprit, La Fausseté des vertus humaines (1710)

    Photo : Pexels - Hayana  Fernanda

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  • Jankélévitch : L’irréversible et la nostalgie

    Sur un point au moins la nostalgie diffère du spleen, de l’angoisse ou de l’ennui : la nostalgie, elle, n’est pas une « algie » entièrement immotivée ni entièrement indéterminée. Ce "je-ne-sais-quoi" sait ou pressent quelque chose. Cette douleur sans rien d’endolori ne reste pas longtemps innommée… Cette algie-là peut dire de quoi elle souffre, de quoi elle est le mal : elle est le mal du pays ; elle dit elle-même sa raison déterminante, et elle la dit dans son complément déterminatif : "le mal du pays", toska po rodinié. Voilà une toska qui a l’air de connaître la cause de la maladie ! Et non seulement le mal du pays localise l’origine de sa langueur, mais la nostalgie indique pour sa part le remède : le remède s’appelle le retour, nostos ; et il est, si l’on peut dire, à la portée de la main. Pour guérir, il n’y a qu’à rentrer chez soi. Le retour est le médicament de la nostalgie comme l’aspirine est le médicament de la migraine. Ithaque est pour Ulysse le nom de ce remède. C’est du moins ce que l’on croit…

    Vladimir Jankélévitch, L’irréversible et la nostalgie (1974)

    Photo : Pexels - Pixabay

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  • Coe : Le Cercle fermé

    CVT_Le-Cercle-ferme_1850.pngDans le long silence qui suivit, Benjamin remarqua le bruit qui régnait dans le restaurant : les vagues de musique tonitruante en fond sonore, le battement et le cliquètement fiévreux des boites à rythmes, les envolées de synthé ; la joie tapageuse des autres convives, qui riaient aux éclats, s'envoyaient des vannes, vivaient dans le présent, vivaient pour l'avenir, au lieu de rester prisonniers du passé comme lui, comme tous ses amis ; ce passé qui ne cessait de les rattraper, sournoisement dans ses tentacules chaque fois qu'ils tentaient de s'en arracher pour aller de l'avant. Des affaires jamais classées. De vieux comptes à régler.

    Jonathan Coe, Le Cercle fermé (2007)

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  • Proulx ; rationalité ou irrationalité dans les émotions

    Ma contribution a voulu emprunter cette direction. En montrant que la question n’est pas de déterminer si l’émotion est rationnelle ou non, mais plutôt d’identifier où et comment, dans le dynamisme du processus émotionnel, on peut retrouver des marques de rationalité ou d’irrationalité en fonction de standards ou de modèles prévalant en cette matière, j’ai voulu rompre avec la prétendue  »insondabilité » des cœurs que Pascal a traduite dans sa formule célèbre:  »Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas ». À la réflexion, Pascal ne se sera trompé que d’une négation !

    Jean Proulx,  De la rationalité des émotions (2001)

    Photo : Pexels - Tima Miroshnichenko

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  • Lepine : Emotion et raison

    Il est classique d’opposer, en philosophie, les émotions et la raison. L’idée d’arrière-plan qui semble guider ce rejet des émotions au profit de la raison est que les émotions biaiseraient systématiquement nos jugements, et que nos jugements seraient plus rationnels s’ils n’étaient pas influencés par nos émotions. Les stoïciens considèrent par exemple souvent que la tristesse, la fierté, ou l’orgueil, sont des émotions qui entravent notre accès au bonheur. Mais le bonheur nécessite apparemment que nous éprouvions néanmoins certaines émotions comme de la joie. En outre, certains évènements semblent être objectivement affligeants, comme la perte de nos proches. On peut se demander s’il n’est pas justement irrationnel de ne pas éprouver de tristesse dans de tels cas, puisqu’ils appellent précisément cette émotion. Ce point rejoint la thèse abordée dans la section 1.5., selon laquelle les émotions possèdent une fonction cognitive, consistant à nous informer sur la valeur des objets qui nous entourent.

    Il est ainsi possible de soutenir, plus modérément, que nos émotions biaisent notre jugement seulement lorsqu’elles sont incorrectes, ou inappropriées à leurs objets. Et il est possible qu’elles soient inappropriées soient parce qu’elles fournissent une évaluation de leur objet qui est inexacte (si l’on s’attriste de la perte de quelqu’un alors qu’il n’a pas disparu par exemple), soit parce que leur intensité est inadéquate. Etre ému aux larmes simplement parce que notre conjoint a pensé à acheter du Nutella pour nous faire plaisir semble par exemple inapproprié en termes d’intensité. Dans ce cas, il est clair que nos émotions peuvent biaiser nos jugements et les rendre irrationnels, mais il est clair que rien de tout cela ne suffit à affirmer que les émotions s’opposent nécessairement à la raison. Au contraire, la thèse selon laquelle les émotions peuvent être correctes ou incorrectes pointe vers une forme de rationalité des émotions.

    Lepine, Samuel, "Emotions (GP)", in Encyclopédie philosophique (2017)

    Photo : Pexels

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  • Frère : "L’émotion est trouble de la conscience"

    Philosophie-des-emotions.jpgL’émotion est trouble de la conscience, tantôt positif et tantôt négatif. Il s’agit d’un trouble brusque et plus ou moins momentané accompagné de manifestations physiques. Ainsi nous pâlissons de peur et nous rougissons de honte, nous sommes surexcités de joie…

    Jean Frère, Philosophie des émotions (2019)

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  • Pascal : La raison et le coeur

    Nous connaissons la vérité non seulement par la raison mais encore par le cœur, c’est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes et c’est en vain que le raisonnement, qui n’y a point de part, essaie de les combattre. Les pyrrhoniens, qui n’ont que cela pour objet, y travaillent inutilement. Nous savons que nous ne rêvons point, quelque impuissance où nous soyons de le prouver par raison ; cette impuissance ne conclut autre chose que la faiblesse de notre raison, mais non pas l’incertitude de toutes nos connaissances, comme ils le prétendent. Car la connaissance des premiers principes, comme qu’il y a espace, temps, mouvement, nombres, est aussi ferme qu’aucune de celles que nos raisonnements nous donnent et c’est sur ces connaissances du cœur et de l’instinct qu’il faut que la raison s’appuie et qu’elle y fonde tout son discours - Le cœur sent qu’il y a trois dimensions dans l’espace et que les nombres sont infinis et la raison démontre ensuite qu’il n’y a point deux nombres carrés dont l’un soit double de l’autre. Les principes se sentent, les propositions se concluent et le tout avec certitude quoique par différentes voies - et il est aussi inutile et aussi ridicule que la raison demande au cœur des preuves de ses premiers principes pour vouloir y consentir, qu’il serait ridicule que le cœur demandât à la raison un sentiment de toutes les propositions qu’elle démontre pour vouloir les recevoir. Cette impuissance ne doit donc servir qu’à humilier la raison, qui voudrait juger de tout, mais non pas à combattre notre certitude, comme s’il n’y avait que la raison capable de nous instruire ; plût à Dieu que nous n’en eussions au contraire jamais besoin et que nous connaissions toutes choses par instinct et par sentiment, mais la nature nous a refusé ce bien ; elle ne nous a au contraire donné que très peu de connaissances de cette sorte, toutes les autres ne peuvent être acquises que par raisonnement. Et c’est pourquoi ceux à qui Dieu a donné la religion par sentiment du cœur sont bien heureux et bien légitimement persuadés, mais ceux qui ne l’ont pas, nous ne pouvons la donner que par raisonnement en attendant que Dieu la leur donne par sentiment de cœur, sans quoi la foi n’est qu’humaine et inutile pour le salut.

    Blaise Pascal, Pensées (1670)

    Photo : Pexels - Anastasiya Badun

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  • Dumas : Kean

    kean-alexandre-dumas-jean-paul-sartre-theatre-de-l-oeuvre-credit-lot-affiche.jpgKEAN - Oui, je suis roi, c’est vrai… trois fois par semaine à peu près, roi avec un sceptre de bois doré, des diamants de strass et une couronne de carton ; j’ai un royaume de trente-cinq pieds carrés, et une royauté qu’un bon petit coup de sifflet fait évanouir. Oh ! oui, oui, je suis un roi bien respecté, bien puissant, et surtout bien heureux, allez !

    ANNA - Ainsi, lorsque tout le monde vous applaudit, vous envie, vous admire…

    KEAN - Eh bien ! parfois, je blasphème, je maudis, je jalouse le sort du portefaix1, courbé sous son fardeau… du laboureur sur sa charrue, et du marin couché sur le pont du vaisseau.

    ANNA - Et si une femme, jeune, riche, et qui vous aimât, venait vous dire : Kean, ma fortune, mon amour, sont à vous… sortez de cet enfer qui vous brûle… de cette existence qui vous dévore… quittez le théâtre…

    KEAN - Moi ! moi ! quitter le théâtre… moi ! Oh ! vous ne savez donc pas ce que c’est que cette robe de Nessus qu’on ne peut arracher de dessus ses épaules qu’en déchirant sa propre chair : moi, quitter le théâtre, renoncer à ses émotions, à ses éblouissements, à ses douleurs ! moi, céder la place à Kemble et à Macready, pour qu’on m’oublie au bout d’un an, au bout de six mois, peut-être ! Mais rappelez-vous donc que l’acteur ne laisse rien après lui, qu’il ne vit que pendant sa vie, que sa mémoire s’en va avec la génération à laquelle il appartient, et qu’il tombe du jour dans la nuit… du trône dans le néant… Non ! non ! lorsqu’on a mis le pied une fois dans cette fatale carrière, il faut la parcourir jusqu’au bout…, épuiser ses joies et ses douleurs, vider sa coupe et son calice4, boire son miel et sa lie 20 5… Il faut finir comme on a commencé, mourir comme on a vécu… mourir comme est mort Molière, au bruit des applaudissements, des sifflets et des bravos !…Mais lorsqu’il est encore temps de ne pas prendre cette route, lorsqu’on n’a pas franchi la barrière… il n’y faut pas entrer… croyez-moi, miss, sur mon honneur ! croyez-moi.

    Alexandre DUMAS, Kean, acte II, scène 4 (1836)

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  • Diderot : Les passions violentes

    Mais quels reproches pourrons-nous faire à l’homme tourmenté par des passions si violentes que la vie même lui devient un poids onéreux s’il ne les satisfait, et qui, pour acquérir le droit de disposer de l’existence des autres, leur abandonne la sienne ? Que lui répondrons-nous, s’il dit intrépidement : « Je sens que je porte l’épouvante et le trouble au milieu de l’espèce humaine ; mais il faut ou que je sois malheureux, ou que je fasse le malheur des autres ; et personne ne m’est plus cher que je me le suis à moi-même. Qu’on ne me reproche point cette abominable prédilection ; elle n’est pas libre. C’est la voix de la nature qui ne s’explique jamais plus fortement en moi que quand elle me parle en ma faveur. Mais n’est-ce pas dans mon cœur qu’elle se fait entendre avec la même violence ? Ô hommes, c’est à vous que j’en appelle ! Quel est celui d’entre vous qui, sur le point de mourir, ne rachèterait pas sa vie aux dépens de la plus grande partie du genre humain, s’il était sûr de l’impunité et du secret ? Mais, continuera-t-il, je suis équitable et sincère. Si mon bonheur demande que je me défasse de toutes les existences qui me seront importunes, il faut aussi qu’un individu, quel qu’il soit, puisse se défaire de la mienne, s’il en est importuné. La raison le veut, et j’y souscris. Je ne suis pas assez injuste pour exiger d’un autre un sacrifice que je ne veux point lui faire. »
    iv. J’aperçois d’abord une chose qui me semble avouée par le bon et par le méchant, c’est qu’il faut raisonner en tout, parce que l’homme n’est pas seulement un animal, mais un animal qui raisonne ; qu’il y a par conséquent dans la question dont il s’agit des moyens de découvrir la vérité ; que celui qui refuse de la chercher renonce à la qualité d’homme, et doit être traité par le reste de son espèce comme une bête farouche ; et que la vérité une fois découverte, quiconque refuse de s’y conformer, est insensé ou méchant d’une méchanceté morale.

    Que répondrons-nous donc à votre raisonneur violent, avant que de l’étouffer ? Que tout son discours se réduit à savoir s’il acquiert un droit sur l’existence des autres en leur abandonnant la sienne ; car il ne veut pas seulement être heureux, il veut encore être équitable, et par son équité écarter loin de lui l’épithète de méchant ; sans quoi il faudrait l’étouffer sans lui répondre. Nous lui ferons donc remarquer que quand bien même ce qu’il abandonne lui appartiendrait si parfaitement qu’il en pût disposer à son gré, et que la condition qu’il propose aux autres leur serait encore avantageuse, il n’a aucune autorité légitime pour la leur faire accepter ; que celui qui dit : « je veux vivre » a autant de raison que celui qui dit : « je veux mourir » ; que celui—ci n’a qu’une vie, et qu’en l’abandonnant il se rend maître d’une infinité de vies ; que son échange serait à peine équitable, quand il n’y aurait que lui et un autre méchant sur toute la surface de la terre ; qu’il est absurde de faire vouloir à d’autres ce qu’on veut ; qu’il est incertain que le péril qu’il fait courir à son semblable soit égal à celui auquel il veut bien s’exposer ; que ce qu’il permet au hasard peut n’être pas d’un prix disproportionné à ce qu’il me force de hasarder ; que la question du droit naturel est beaucoup plus compliquée qu’elle ne lui paraît ; qu’il se constitue juge et partie, et que son tribunal pourrait bien n’avoir pas la compétence dans cette affaire.

    Denis Diderot, « Droit naturel », L’Encyclopédie (1755-1756)

    Photo : Pexels - George Sharvashidze

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  • Kant : Est-ce que les sens ne trompent pas ?

    Les sens ne trompent pas. Cette proposition est la négative du reproche le plus grave, mais aussi, lorsqu’il est mûrement réfléchi, le plus mal fondé qui soit adressé aux sens ; et cela, non parce qu’ils jugent toujours juste, mais parce qu’ils ne jugent pas du tout. Ce qui fait constamment retomber l’erreur à la charge de l’entendement. — Cependant, l’apparence sensible (species, apparentia), aboutit toujours à l’entendement, non sans doute pour le justifier, mais cependant pour l’excuser. C’est pourquoi l’homme est souvent dans le cas de regarder le subjectif de son mode de représentation comme objectif (la tour carrée dont le lointain ne lui permet pas de percevoir les angles, comme une tour ronde ; la mer, dont la partie éloignée ne lui est visible que par des rayons lumineux plus élevés, comme plus haute que le rivage (altam mare) ; la pleine lune qu’il aperçoit ? ? l’horizon à travers un air épais, quoique comprise dans le même angle visuel, comme plus éloignée, par conséquent aussi comme plus grande, que lorsqu’elle apparaît au méridien), et, par conséquent, de prendre un phénomène pour une expérience. Mais s’il tombe ainsi dans l’erreur, c’est la faute de l’entendement, ce n’est pas celle des sens.

    Un blâme dirigé par la logique contre la sensibilité, c’est qu’on regarde la connaissance qui en provient comme marquée d’étroitesse (individualité, limitation à l’individuel), en même temps qu’on accuse l’entendement de sécheresse, parce qu’il tend au général, et qu’il doit par cette raison se prêter à des abstractions. La manière esthétique, dont la popularité est la première condition, suit une voie qui permet d’éviter cette double faute.

    Emmanuel Kant, Anthropologie (1798) 

    Photo : Pexels - Lil Artsy

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  • Bacon : Le phénomène étudié

    Au nombre des instances prérogatives, nous placerons au quatorzième rang les Instances de la Croix, en empruntant le mot aux croix qui, dressées aux bifurcations, indiquent et signalent la séparation des chemins... Voici en quoi elles consistent. Lorsque dans l'étude d'un phénomène, l'entendement est placé dans un état d'équilibre, ne sachant auquel de deux phénomènes (ou parfois d'un plus grand nombre) doit être attribuée ou assignée la cause du phénomène étudié, en raison du concours répété et ordinaire de nombreux phénomènes, les instances de la croix montrent que le lien de l'un de ces phénomènes (avec le phénomène étudié) est étroit et indissoluble, et celui de l'autre variable et susceptible d'être rompu; ce qui met un terme à la question, le premier phénomène étant alors retenu comme cause, l'autre étant écarté et répudié. Ainsi, les instances de cette sorte répandent la plus grande lumière.

    Francis Bacon, Novum Organum (1620)

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  • Bachelard : L'observation, la science et la raison

    Déjà l’observation a besoin d’un corps de précautions qui conduisent à réfléchir avant de regarder, qui réforment du moins la première vision, de sorte que ce n’est jamais la première observation qui est la bonne. L’observation scientifique est toujours une observation polémique; elle confirme ou infirme une thèse antérieure, un schéma préalable, un plan d’observation; elle montre en démontrant; elle hiérarchise les apparences; elle transcende l’immédiat; elle reconstruit le réel après avoir reconstruit ses schémas. Naturellement, dès qu’on passe de l’observation à l’expérimentation, le caractère polémique de la connaissance devient plus net encore. Alors il faut que le phénomène soit trié, filtré, épuré, coulé dans le moule des instruments, produit sur le plan des instruments. Or les instruments ne sont que des théories matérialisées. Il en sort des phénomènes qui portent de toutes parts la marque théorique.

    Gaston Bachelard, Le nouvel esprit scientifique (1934)

    Photo : Pexels - Anthony

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  • Aristote : "Le plaisir n'est pas un bien"

    Le fait que l'ami est autre que le flatteur semble montrer clairement que le plaisir n'est pas un bien, ou qu'il y a des plaisirs spécifiquement différents. L'ami, en effet, paraît rechercher notre compagnie pour notre bien, et le flatteur pour notre plaisir, et à ce dernier on adresse des reproches et à l'autre des éloges, en raison des fins différentes pour lesquelles ils nous fréquentent. En outre, nul homme ne choisirait de vivre en conservant durant toute son existence l'intelligence d'un petit enfant, même s'il continuait à jouir le plus possible des plaisirs de l'enfance; nul ne choisirait non plus de ressentir du plaisir en accomplissant un acte particulièrement déshonorant, même s'il ne devait jamais en résulter pour lui de conséquence pénible. Et il y a aussi bien des avantages que nous mettrions tout notre empressement à obtenir, même s'ils ne nous apportaient aucun plaisir, comme voir, se souvenir, savoir, posséder les vertus. Qu'en fait des plaisirs accompagnent nécessairement ces avantages ne fait pour nous aucune différence, puisque nous les choisirions quand bien même ils ne seraient pour nous la source d'aucun plaisir. Qu'ainsi donc le plaisir ne soit pas le bien, ni que tout plaisir soit désirable, c'est là une chose, semble-t-il, bien évidente.

    Aristote, Ethique à Nicomaque (IVème s. av. J.C.)

    Photo : Pexels - Andrea Piacquadio

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  • Aristote : Bonheur et Souverain Bien

    Revenons encore une fois sur le bien qui fait l’objet de nos recherches, et demandons-nous ce qu’enfin il peut être. En effet, le bien nous apparaît comme une chose dans telle action ou tel art, et comme une autre chose dans telle autre action ou tel autre art − il est autre en médecine qu’il n’est en stratégie, et ainsi de suite pour le reste des arts. Quel est donc le bien dans chacun de ces cas ? N’est-ce pas la fin en vue de quoi tout le reste est effectué ? En médecine, c’est la santé, en stratégie la victoire, dans l’art de bâtir, une maison, dans un autre art c’est une autre chose ; mais dans toute action comme dans tout choix, le bien est la fin, car c’est en vue de cette fin qu’on accomplit toujours le reste. Par conséquent, s’il y a une chose qui soit la fin de tous nos actes, c’est cette chose-là qui sera le bien réalisable − et s’il y a plusieurs choses, ce seront ces choses-là.
    Puisque les fins sont manifestement multiples, et nous choisissons certaines d’entre elles (par exemple la richesse, les flûtes et en général les instruments) en vue d’autres choses, il est clair que ce ne sont pas là des fins parfaites, alors que le Bien Suprême est, de toute évidence, quelque chose de parfait. Il en résulte que s’il y a une seule chose qui soit une fin parfaite, elle sera le bien que nous cherchons, et s’il y en a plusieurs, ce sera la plus parfaite d’entre elles. Or, ce qui est digne d’être poursuivi par soi, nous le nommons plus parfait que ce qui est poursuivi pour une autre chose; et ce qui n’est jamais désirable en vue d’une autre chose, nous le déclarons plus parfait que les choses qui sont désirables à la fois par elles-mêmes et pour cette autre chose; enfin, nous appelons parfait − au sens absolu − ce qui est toujours désirable en soi-même et ne l’est jamais en vue d’une autre chose.

    Or, le bonheur semble être au suprême degré une fin de ce genre, car nous le choisissons toujours pour lui-même et jamais en vue d’une autre chose; au contraire, l’honneur, le plaisir, l’intelligence ou toute vertu quelconque, sont des biens que nous choisissons sûrement pour eux-mêmes (puisque, même si aucun avantage n’en découlait pour nous, nous les choisirions encore), mais nous les choisissons aussi en vue du bonheur, car c’est par leur intermédiaire que nous pensons devenir heureux. Par contre, le bonheur n’est jamais choisi en vue de ces biens, ni d’une manière générale en vue d’autre chose que lui-même.

    Aristote, Éthique à Nicomaque (IVème s. av. JC)

    Photo : Pexels - Eze Joshua

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  • Arasse : "Le verrou"

    Dans Le verrou, peint par Fragonard entre 1776 et 1780, la moitié gauche de la toile est occupée par le baldaquin et le désordre du lit. On y voit des tentures et des draperies magnifiquement peintes, dans la ligne de ces pans de tissus où on a vu s'affirmer et s'afficher dans le tableau le pictural et le peintre. Dès 1785, pourtant, ils sont expliqués en liaison avec le sujet de la toile : "un intérieur d'appartement dans lequel sont un jeune homme et une jeune fille : celui-ci fermant le verrou de la porte, l'autre s'efforçant de l'empêcher. La scène se passe auprès d'un lit, dont le désordre indique le reste du sujet". Sans doute... Mais à la condition d'ajouter que cette indication du "reste du sujet" se fait par un reste de peinture, de la peinture qui est, si l'on peut dire, "en reste", surplus ou résidu opaques de la transparence descriptive et narrative.

    Ce désordre est en effet difficile à justifier aussi bien du point de vue de la vraisemblance descriptive de l'appartement que de la cohérence narrative de la scène qui s'y déroule : le cadrage de l'image exclut toute information sur la façon dont sont retenues ces immenses draperies suspendues, énoncées purement comme de la peinture de draperies dans le tableau, de la draperie de peinture. Par ailleurs, le désordre considérable de ces draperies et de la literie se fait mal comprendre narrativement dans la mesure où il semble indiquer qu'a été déjà consommé (et avec quelle énergie !) l'acte que tente d'empêcher la jeune fille et que voudrait protéger la fermeture du verrou...

    Si, donc, le désordre du lit a quelque rapport avec ce reste du sujet qui ne serait pas représenté par l'action des figures, il n'indique pas ce reste selon la logique narrative de l'accessoire ou du détail "hiéroglyphique" à la manière de Greuze.

    Le désordre du lit occupe la moitié de la toile, une zone qui, loin d'être "vide" comme on l'a malencontreusement écrit, est très pleine - de peinture précisément et d'une peinture dont la virtualité expressive obéit à ce que l'on pourrait appeler une logique configurative. S'amplifiant des dessins à l’œuvre, en même temps que l'ensemble se simplifie et évacue ses détails narratifs, les draperies et leur désordre précisent peu à peu leur organisation purement formelle pour devenir une figure de l'innommable "reste" du sujet : déplacés loin de la tête du lit (qui est située dans l'ombre vers l'extrême gauche de la toile), les oreillers se dessinent peu à peu pour faire surgir le profil d'une poitrine féminine qui s'enfoncerait dans l'ouverture rougeoyante de la draperie du fond et, en s'entrouvrant, les plis de cette dernière font deviner une secrète intimité, augurer la figure d'un sexe féminin. Au premier plan du lit, rendu visible par le rejet de la couverture, l'angle satiné du drap évoque une cuisse et un genou habillés du même tissu que le jupon de la jeune fille. Sur la gauche, la grande chute du rideau s'achève en deux gonflements vaguement sphériques qui ont l'air curieusement sans poids, reposant légèrement sur la table et ne suscitant pas la cassure affirmée que l'on attendrait dans la coulée rouge qui les domine - au point qu'on imaginerait presque ce tissu soulevé et tendu vers le haut plutôt que tombant sous son propre poids...

    Ni narratif ni vide, ce désordre est plein de sens "virtuel". Les pans de tissu qui l'élaborent sont autant de pans de peinture où prend figure la pulsion des personnages, à "l'instant où le tout-puissant désir s'empare des deux êtres et les emporte irrésistiblement". Le reste, que le peintre ne pouvait pas décemment représenter, est présent, virtuel dans le corps même de la peinture, qui a charge de lui donner figure.

    Des dessins à l'esquisse et à l’œuvre finale, le détail de cette configuration se précise à telle point qu'il n'a pu qu'être sciemment élaboré. (...) Plus encore que "l'objet du désir" que le peintre ne cesserait de "prendre pour objet", c'est le désir qui est ici, en lui-même, l'objet du peintre, son objet de peintre. L'idée proprement géniale que Fragonard élabore dans Le verrou consiste à figurer la force naturelle et surhumaine, sublime, de ce désir à travers l'emportement des figures, la syntaxe picturale de la peinture elle-même, et le détail d'une configuration déplacée.

    Daniel Arasse, Le détail (1992)

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  • Nietzsche : "Fie-toi à ton sentiment !"

    Il est évident que les sentiments moraux se transmettent par le fait que les enfants remarquent chez les adultes des prédilections violentes et de fortes antipathies à l’égard de certaines actions, et que ces enfants, étant des singes de naissance, imitent les prédilections et les antipathies ; plus tard, au cours de leur existence, alors qu’ils sont pleins de ces sentiments bien appris et bien exercés, ils considèrent un examen tardif, une espèce d’exposé des motifs qui justifieraient ces prédilections et ces antipathies comme affaire de convenance. Mais cet « exposé des motifs » n’a rien à voir chez eux ni avec l’origine, ni avec le degré des sentiments : on se contente de se mettre en règle avec la convenance, qui veut qu’un être raisonnable connaisse les arguments de son pour et de son contre, des arguments qu’il puisse indiquer et qui soient acceptables...

    « Fie-toi à ton sentiment ! » — Mais les sentiments ne sont rien de définitif, rien d’original ; derrière les sentiments il y a les jugements et les appréciations qui nous sont transmis sous forme de sentiments (prédilections, antipathies). L’inspiration qui découle d’un sentiment est petite-fille d’un jugement — souvent d’un jugement erroné ! — et, en tous les cas, pas d’un jugement qui te soit personnel. — C’est obéir plus à son grand-père, à sa grand-mère et aux grands-parents de ceux-ci, qu’aux dieux qui sont en nous, notre raison et notre expérience.

    Friedrich Nietzsche, Aurore (1881)

    Photo : Pexels - Calil Encarnación

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