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=>Saison 4 - Page 3

  • KANT : LE BONHEUR, LE DÉSIR ET LA LOI

    "Tous les principes pratiques matériels sont, comme tels, d'une seule et même espèce et se rangent sous le principe général de l'amour de soi ou du bonheur personnel. Le plaisir provenant de la représentation de l'existence d'une chose, en tant qu'il doit être un principe déterminant du désir de cette chose, se fonde sur la capacité de sentir du sujet, puisqu'il dépend de l'existence d'un objet ; partant, il appartient au sens et non à l'entendement, qui exprime un rapport de la représentation à un objet, d'après des concepts, mais non un rapport de la représentation au sujet d'après des sentiments. Il n'est donc pratique qu'en tant que la sensation agréable, que le sujet attend de la réalité de l'objet, détermine la faculté de désirer. Or, la conscience qu'a un être raisonnable de l'agrément de la vie accompagnant sans interruption toute son existence est le bonheur et le principe de prendre le bonheur pour principe suprême de détermination du libre choix, est le principe de l'amour de soi...

    kant.jpgÊtre heureux est nécessairement le désir de tout être raisonnable mais fini, partant c'est inévitablement un principe déterminant de sa faculté de désirer. Être content de son existence tout entière n'est pas en effet une sorte de possession originelle et une félicité qui supposerait une conscience de son indépendance et de son aptitude à se suffire à soi-même ; c'est un problème qui nous est imposé par notre nature finie elle-même ; car nous avons des besoins et ces besoins concernent la matière de notre faculté de désirer, c'est-à-dire quelque chose qui se rapporte à un sentiment de plaisir ou de peine qui sert subjectivement de principe et par lequel est déterminé ce dont nous avons besoin pour être contents de notre état. Mais, justement, parce que le principe matériel de détermination ne peut être connu qu'empiriquement par le sujet, il est impossible de considérer ce problème comme une loi ; car une loi, en tant qu'objective, devrait renfermer, dans tous les cas et pour tous les êtres raisonnables, le même principe déterminant de la volonté. En effet, bien que le concept du bonheur serve partout de base au rapport pratique des objets à la faculté de désirer, il n'est cependant que le titre général des principes subjectifs de détermination et ne détermine rien spécifiquement, tandis que c'est de cela seulement qu'il s'agit dans ce problème pratique, qui ne peut en aucune façon être résolu sans cette détermination.

    Le sentiment particulier de plaisir et de déplaisir, propre à chacun, lui indique en quoi il doit placer son bonheur, et, même dans un seul et même sujet, ce choix dépend de la différence des besoins qui suivent les modifications de ce sentiment, ainsi une loi subjectivement nécessaire (comme loi naturelle), est objectivement un principe pratique tout à fait contingent, qui peut et doit être très différent dans des sujets différents, qui partant ne peut jamais fournir une loi, puisqu'il s'agit, dans le désir de bonheur, non de la forme de la conformité à la loi, mais exclusivement de la matière, c'est-à-dire, de savoir si je dois attendre du plaisir et combien je dois en attendre de l'observation de la loi."

    Kant, Critique de la raison pratique (1788)


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  • UMBERTO ECO OU LA RECHERCHE DU "MOMENT DÉCISIF"

    "Comment peut-on passer une vie à chercher l’Occasion sans s’apercevoir que le moment décisif, celui qui justifie la naissance et la mort, est déjà passé ? Il ne revient pas, mais il a été, irréversiblement, plein, resplendissant, généreux comme toute révélation.

    AVT_Umberto-Eco_6314.jpegCe jour-là, Jacopo Belbo avait fixé la Vérité dans les yeux. La seule et unique qui lui serait permise, car la vérité qu’il apprenait c’est que la vérité est très brève (après, elle n’est que commentaire). C’est pourquoi il tentait de dompter l’impatience du temps…

    Jacopo Belbo n’avait pas compris qu’il avait eu son moment, qui aurait dû lui suffire pour toute sa vie. Il ne l’avait pas reconnu, il avait passé le reste de ses jours à chercher autre chose, jusqu’à se damner. Ou peut-être en avait-il eu le soupçon, autrement il ne serait pas revenu aussi souvent sur le souvenir de la trompette. Mais il se la rappelait comme perdue, en revanche il l’avait eue.

    Je crois, j’espère, je prie à l’instant où il mourait en oscillant avec le Pendule, Jacopo Belbo l’a compris, et qu’il a trouvé la paix."

    Umberto Eco, Le Pendule de Foucault  (1988)

     
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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE "MANIPULATION DANS LE COUPLE..."

    Thème du débat : "Manipulation dans le couple : pourquoi rester ? Comment partir ?" 

    Date : 7 juin 2013 à la Brasserie du Centre commercial de la Chaussée.

    Couverture Marionnette CPM.jpgUne centaine de personnes étaient présentes pour le café philosophique du 7 juin 2013 intitulé : "Manipulation dans le couple : pourquoi rester ? Comment partir ?" Pour l’occasion, Claire et Bruno recevaient Catherine Armessen, médecin et écrivain, auteur notamment du roman La Marionnette, une œuvre de fiction ayant pour thème le sujet débattu de ce soir.

    Bruno commence la séance en présentant leur invité : Catherine Armessen est médecin en Seine-et-Marne et romancière. Après avoir écrit pour les petits (3-7 ans), elle a décidé de passer à la littérature adulte. L'auteur traite volontiers des sujets de société, comme l'alcoolisme ou les sectes. Parmi ses livres publiés il cite L’Ariégeoise (2003), Dérapages (2005), Manipulation (2007, Prix Littré), La Fille du Verrier (2008), Le Clan des Secrets (2010), Le Méchant Z (2012) et La Marionnette (2013). Catherine Armessen, qui a déjà été invité par le café philosophique de Montargis pour un débat sur les dérives sectaires ("Dérives sectaires : où s’arrête ma liberté ?"), anime également des conférences ("La douleur de la personne âgée", "Approche non médicamenteuse de la maladie de Parkinson" pour citer les plus récentes). Bruno parle de son dernier roman La Marionnette comme un livre illustrant mieux que beaucoup de documentaires la réalité de la manipulation dans le couple (en savoir plus sur ce lien). 

    Catherine Armessen commence par rappeler que le café philosophique du 6 février 2013 (cf. lien) parlait de sentiment amoureux, de désintéressement et d’épanouissement. Au cours, de cette présente séance sur la manipulation, il sera au contraire question de faux amour, de sentiments tronqués et d’accaparation perverse. Le manipulateur, qui est dans une relation de pouvoir et non d’amour, donne à sa victime l'illusion d'être aimée pour mieux en faire sa chose. 

    ca.jpegCatherine Armessen commence par définir ce qu’est un manipulateur et ce que sont les facteurs qui permettent de définir la manipulation domestique. Des spécialistes ont dressés une typologie du comportement de ces personnes – autant des hommes que des femmes, même si notre invité avoue n’avoir reçu que des femmes en consultation. Trente caractéristiques peuvent définir ces manipulateurs (cf. article sur le site). Conventionnellement, lorsqu’une dizaine de ces caractéristiques apparaissent chez un individu, ce dernier peut être qualifié de manipulateur. Ce dernier se définit comme une personne d’une grande intelligence capable, en usant tour à tour de la flatterie, de l’humiliation, de la remise en cause de la personne en face d’elle et de la violence (qu’elle soit verbale ou physique) de corseter et de contraindre son ou sa partenaire. Ce partenaire glisse progressivement dans un état de dépendance d’autant plus sournois que son manipulateur réussit à éloigner la victime de ses proches – famille ou amis – voire à les manipuler eux-mêmes. Se libérer de cette emprise est d’autant plus difficile pour la victime que celle-ci reste attachée (dans tous les sens du terme !) à cet homme ou cette femme dont elle reste éprise et chez qui elle espère sans cesse une remise en cause, un dédouanement et finalement le retour à l’être aimé des premiers temps. On reste parce qu’il y a toujours l’espoir que tout aille pour le mieux par la suite. Le manipulateur lui-même, après une des multiples crises, peut aisément supplier qu’un tel comportement est inadmissible et qu’il ne se reproduira pas. Il réclame le pardon que la victime, par amour, bien souvent accepte. Vaine illusion, souligne Catherine Armessen ! D’autant plus que dès les premiers temps de la relation, cet être toxique, aimé pour sa sensibilité et son originalité, cachait ce je ne sais quoi de "particulier" : "Il y avait quelque chose qui ne collait pas" disent fréquemment les victimes de harcèlement. Ce "quelque chose", considéré d’abord avec bienveillance voire tendresse, était déjà le signe avant-coureur d’une future dérive. Et pourtant, le manipulateur cache bien son jeu – à supposer même qu’il puisse savoir qu’il l’est ! Il est si charmant en public, si prévenant ! Au point que si sa victime l’accuse de l’isoler et de la faire souffrir, ce ne peut être qu’elle l’affabulatrice ! C’est ce qu’une participante souligne et appuie : la manipulation dans le couple est affaire privée et secret familial bien enfoui ! Lorsque la vérité éclate au grand jour, il est déjà trop tard.

    who's afraid-of-virginia-woolf0.jpegCatherine Armessen s’arrête sur l’engrenage de cette violence domestique. La stratégie du manipulateur repose sur la séduction, la fascination et la destruction de l’identité de la victime qui se retrouve face à un vampire psychoaffectif qui se nourrit de son énergie. Le manipulateur ne supporte pas d'avoir des défauts : il se veut et se vit parfait. Pour cela il prête à sa victime les intentions qu’il a lui-même. L'autre n'est pas une personne à part entière mais le mauvais reflet de lui qu'il refuse de voir. Souvent, la victime est déstabilisée, voire culpabilisée. Et, parce que "l'amour rend aveugle" (comme le dit l'adage), la proie du manipulateur choisit de rester au lieu de se sauver en courant. La proie est un peu la fourmi prise au piège de l'araignée. Elle est paralysée par une machination dont elle ignore les rouages et qui va la fragiliser. L'araignée entame sévèrement voire détruit l’estime de soi et génère divers troubles de la santé mentale et physique.

    Catherine Armessen lit un extrait de son dernier livre pour illustrer ce que peut être le comportement quotidien d’un manipulateur. Voilà ce que dit Alexandre Lambert, le manipulateur, à sa compagne, Camille :

    "- Tu la ramènes mais tu ne devrais pas. T’es un vrai boulet que je me traîne depuis des mois. Je la ferme mais j’en pense pas moins. Tu me rends la vie impossible. Tu chiales tout le temps, tu te laisses aller. T’es pas fichue de te débrouiller toute seule mais t’écoutes l’autre pétasse qui voudrait que tu prennes ton indépendance. Foutaises ! T’as quinze ans d’âge mental et l’énergie d’un lombric. J’étouffe avec toi !" (La Marionnette, p. 62)

    Catherine Armessen souligne un autre aspect souvent peu évoqué dans la manipulation dans le couple : l’intérêt matériel et financier. Ce point est capital car pour pouvoir soumettre et isoler sa victime, son bourreau s’arrange pour la rendre dépendante. Il la spolie financièrement (on retrouve là un des traits caractéristiques des dérives sectaires) et l’empêcher de quitter le domicile familial. L’isolement joue ainsi un double rôle : la victime se retrouve seule et avec peu de recours pour solliciter une aide extérieure. Les conséquences de la manipulation mentale dans le couple sont au final un effondrement total à la fois de la personne en tant qu'individu et en tant que membre de la société

    woolf2.jpgLe premier de ces recours n’est-il pas la justice en premier lieu ? Or, Bruno s’interroge sur l’apparente frilosité de l’institution judiciaire pour écouter, accompagner et finalement répondre aux victimes du harcèlement. Catherine Armessen se montre moins sévère, arguant l’importance dans nos institutions démocratiques de preuves capables d’accréditer ou non des cas de harcèlement, dont la caractéristique principale est la répétitivité. Pour cela, il faut des preuves. La justice se doit d’analyser avec froideur tous les éléments en sa possession et d’écouter plaignants et mis en accusation. Or, force est de constater que, très souvent affaiblie, la victime a le plus grand mal à affronter le manipulateur ; un manipulateur qui plus est bien au fait des moyens de retourner toute situation à son avantage, à telle enseigne que tout essai de médiation est impossible car elle se retournait indubitablement contre le plaignant. Le manipulateur est en effet un personnage imperméable aux émotions des autres, égocentrique et prêt à tout pour atteindre son but, y compris par le biais de la médiation judiciaire. 

    Le manipulateur, ajoute Catherine Armessen, vit dans un film dont il est le héros et pulvérise tout ce qui se trouve en travers de son chemin avec des armes qui peuvent être la séduction quand ça l'arrange: il cajole, flatte, adopte le discours qui plait a son interlocuteur, etc. L’autre arme dont il se sert couramment est le mensonge. Il s’en sert pour instrumentaliser autrui. Cet autrui qui devient sa chose : il ne tient aucun compte de ses  besoins des autres ni de ses droits.

    À ce stade du débat, plusieurs participants font une parenthèse, évoquant la place que la manipulation tient dans nos sociétés. Elle a certes des effets pervers ; il n’en reste pas moins vrai qu’elle est omniprésente en politique, dans la publicité, y compris dans nos vies quotidiennes. 

    Bruno s’interroge sur l’influence que pourrait avoir la tradition patriarcale de nos sociétés occidentales. Ne serait-ce pas sur ce substrat multimillénaire que pousserait une violence domestique éminemment masculine ? Catherine Armessen n’apporte pas de réponse définitive, précisant que la manipulation touche autant les hommes que les femmes, même si elle admet n’avoir jusqu’ici reçu que des femmes en consultation.  

    woolf1.jpgUn participant met en avant l’aspect psychiatrique de la manipulation tout en mettant en garde le public de ne pas confondre comportements et symptômes cliniques : le manipulateur n’est pas un malade (et ce, même si, Bruno le rappelle, il peut avoir des circonstances atténuantes, durant l’enfance ou l’adolescence par exemple, ce que Catherine Armessen évoque dans son dernier roman). Ce même participant tient à ajouter, non sans provocation, que tout bourreau implique une victime qui apporterait une forme de soumission sinon de consentement implicite. Catherine Armessen va dans ce sens, quoique avec plus de nuance. La victimisation est un chemin facile qui ne peut pas donner de solutions aux cas de harcèlements. C’est un combat que le manipulé doit livrer au manipulateur et non pas une soumission ou une abdication qui ne règleraient rien. Détruit par le regard de celui ou celle que l’on aimait, parce que ses défenses ont sauté et que l’estime de soi a disparu, le chemin est long pour recouvrer des forces pour cette lutte sans merci, a fortiori pour se reconstruire, ce que nous évoquerons plus loin. 

    Évoquant cette confrontation terrible, très souvent cachée parce qu’intime, et parce que nous sommes dans un café philo, une question proprement existentielle se pose : celle du rapport à autrui. Dans cette lutte violente, n’est-ce pas moi-même que je défie lorsque je soumets ma victime ? Le regard de l’autre est capital, admet Claire. Jean-Paul Sartre parle de cet autre qui n’est pas moi-même mais qui me renvoie ma propre image. Je me construis dans le monde, rappelle le philosophe existentialiste, et mon rapport au monde se fait au travers d’autrui. Autrui m’est indispensable à ma propre existence. Là, sans doute, se trouve l’aspect le plus tragique dans ce rapport dominant-dominé que nous traitons ce soir. Autrui, qui était l’être aimé, celui en qui nous faisions une confiance aveugle, détruit mon estime de soi par son regard, par ses mots humiliants. Dit autrement, cette confrontation quotidienne au travers de la manipulation contribue à détruire mon être. Dans ma rencontre avec autrui, conceptualise l’existentialisme, je fais l’expérience de l’intersubjectivité : “La nature de mon corps me renvoie à l’existence d’autrui et à mon être-pour-autrui. Je découvre avec lui, un autre mode d’existence aussi fondamental que l’être-pour-soi et que je nommerai être-pour-autrui” (Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant). Dans le tragique de la manipulation, autrui fait de moi un objet. Il me cristallise : je ne suis plus un sujet qu’autrui, que j’aime ou que je croyais aimer,  recherche pour fonder son propre être mais je deviens un non-sujet qu’il cherche à détruire. Je ne suis plus cet être libre que l’autre veut comme absolu et qui est aussi une limitation de sa propre liberté : je ne suis, au contraire, plus qu’un objet (non-sujet) dont autrui (le manipulateur en l’occurrence) cherche à annihiler la liberté comme s’il était seul au monde.

    Who's Afraid of Virginia Woolf Richard Burton George Segal Elizabeth Taylor.jpgÀ ce stade du débat, nous entrons dans une discussion proprement médicale. Catherine Armessen souligne que le harcèlement cesse d’être un problème social et devient un cas médico-social ce qu’une intervenante approuve, pour avoir été elle-même victime. Le manipulateur lamine l'estime de soi. Or celle- ci est vitale pour notre équilibre psychique. Catherine Armessen parle des trois degrés dans l’estime de soi. Il y a d’abord l’amour de soi, qui est le noyau dur. Il nous permet de résister aux tempêtes de la vie et défend notre intégrité. Il résiste aux critiques et au rejet. Il prend sa source dans l'amour inconditionnel que nous avons reçu dans l'enfance. Le deuxième degré est la confiance en soi. Elle permet de se sentir capable d'agir avec efficacité. Elle permet de ne pas vivre un échec comme un drame et de n'avoir qu'une peur raisonnable du jugement de autres. Elle prend sa source dans une éducation mesurée, ni trop perfectionniste ni surprotectrice, ce qui est le défaut actuel dans l’éducation actuelle de nombre d’enfants, ajoute notre invitée ! La confiance en soi peut néanmoins s'acquérir à l’âge adulte. Le troisième et dernier degré est la vision de soi-même. C'est une vision subjective, très influencée à la base par la perception positive ou négative des parents. Ces trois composantes de l'estime de soi se forment très tôt et interagissent. Toute notre vie, l'estime de soi doit être nourrie par l'amour, l'estime, les compétences, etc. Le manipulateur, par la répétition de comportements malveillants, érode l'estime de soi jusqu'a la cassure. Finalement, broyée dans la mécanique manipulatoire, la victime ne fait-elle pas inconsciemment le choix du regard de l’autre plutôt que de l’estime d’elle-même ? C’est la question que plusieurs participants soulèvent au cours du débat.

    Pour s’échapper de ce processus manipulatoire (car le débat de ce soir pose cette question : "Pourquoi rester, comment partir ?"), quelles sont les solutions ? Nous avons dit plus haut que la médiation et la diplomatie n’ont aucun effet sur le manipulateur, passé maître dans l’art de tirer avantage de toute situation grâce à ses "talents".

    550w_movies_elizabeth_taylor_whos_afraid_of_virginia_woolf.jpgLa fuite est inéluctable pour se libérer de la manipulation. La fourmi, un jour, décide de sortir de la toile de ĺ’araignée bien que cela, paraisse mission impossible. Pourquoi impossible ? Deux obstacles au moins se dressent en effet : les émotions et les croyances. Le manipulateur a recours a moult stratagèmes pour retenir sa proie: il la culpabilise, se victimise, menace de se suicider. Et cela marche longtemps. La séparation demande du courage. Le manipulateur ne recule devant rien pour retenir sa proie. Le divorce lui parait inconcevable. Il essaiera de manipuler le juge, de terroriser son conjoint, de mettre à dos les proches de sa victime. Tous les coups sont permis. Parmi les grands classiques: les accusations mensongères, le terrorisme financier, la revendication de la garde des enfants. Lorsque la fuite a lieu, au sentiment de délivrance vient se substituer des difficultés matérielles mais aussi des souffrances dues à la destruction psychologique. Pour cela, une longue période est nécessaire et le soutien du corps médical, des autres, de la famille ou des amis s’avèrent indispensables afin de se retrouver et de faire le choix de soi-même. Ce que plusieurs témoins attestent, non sans émotion ! La fuite n’est finalement que la première étape vers la reconstruction psychologique qui est toujours possible. Une participante témoigne que se libérer d’une telle emprise est possible. Pour elle, se fut le cas après cinq années de travail sur elle-même.  

    Sur cette note d’espoir, Claire et Bruno remercient chaleureusement Catherine Armessen pour l’intervention de ce soir. Une séance de dédicaces suit immédiatement ce débat. 

    La soirée se termine par le vote de la dernière séance de cette saison. Plusieurs sujets étaient proposés : "Qu’est-ce qu’une vie réussie ?", "L’histoire se répète-t-elle ?", "Comment vieillir ?", "L’égalité est-elle une utopie ?" et "Comment devient-on femme aujourd’hui ?" Les participants choisissent à quelques voix près (devant le sujet sur la vieillesse) le sujet : "Qu’est-ce qu’une vie réussie ?" Ce sera le thème de la séance du 28 juin 2013, qui sera aussi la dernière de cette saison 4.

    Catherine Armessen a adressé un mot à l'adresse des participants du café philosophique de Montargis. Lire ce message sur ce lien.

    Vous pouvez consulter son site Internet sur ce lien : http://www.catherine-armessen.fr.

    Philo galerie

    Hormis les deux premiers visuels, les illustrations de ce compte-rendu sont tirées du film Qui a peur de Virginia Woolf ? de Mike Nichols avec Elizabeth Taylor et Richard Burton.

     

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  • ILS ONT DIT, AU SUJET DE LA RÉUSSITE

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    "Je demande si quelqu’un d’entre nous voudrait vivre, assuré d’avoir en toutes choses toute la sagesse, l’intelligence, la science et la mémoire qu’on peut avoir, mais sans avoir aucune part, ni petite ni grande, au plaisir, ni à la douleur non plus, et sans éprouver aucun sentiment de cette nature." [Platon]

    " Les hommes − il ne faut pas s’en étonner − paraissent concevoir le bien et le bonheur d’après la vie qu’ils mènent." [Aristote

    "Puisque toute connaissance et toute décision librement prise vise quelque bien, quel est le but que nous assignons à la politique et quel est le souverain bien de notre activité ? Sur son nom du moins il y a assentiment presque général : c'est le bonheur." [Aristote]

    "On ne devient pas soudain un taureau ou un homme d’élite, il y faut de l’exercice, de la préparation. Et ne pas se lancer à l’aveugle dans des entreprises qui ne sont pas à notre portée." [Épictète]

    "Non seulement les sages sont libres, mais ils sont rois, la royauté est un pouvoir qui n'a pas de compte à rendre." [Diogène Laërce]

    "Prends le jour qui s'offre, ne fais pas crédit à demain." [Horace]

    "Il faut retrancher ses deux choses : la crainte de l’avenir, le souvenir des maux anciens. Ceux-ci ne me concernent plus et l’avenir ne me concerne pas encore." [Sénèque]

    "Nul n’est heureux s’il ne jouit de ce qu’il aime." [Saint Augustin]

    "Il ne faut juger notre heur qu’après notre mort." [Montaigne]

    "Qui commence par les certitudes finira par le doute. Mais qui s’éveille au doute trouvera les certitudes." [Francis Bacon

    "Tous les hommes  recherchent d’être heureux. Ceci est sans exception, quelques différents moyens qu’ils y emploient." [Blaise Pascal]

    "On n’est jamais si heureux ni si malheureux qu’on s’imagine." [La Rochefoucauld]

    "Cultive tes facultés mentales et corporelles pour les rendre aptes à toutes les fins qui peuvent se présenter à toi, ignorant quelles seront celles qui seront les tiennes." [Emmanuel Kant]

    "Le sentiment particulier de plaisir et de déplaisir, propre à chacun, lui indique en quoi il doit placer son bonheur, et, même dans un seul et même sujet, ce choix dépend de la différence des besoins qui suivent les modifications de ce sentiment." [Emmanuel Kant]

    "Être heureux est nécessairement le désir de tout être raisonnable mais fini (…), c’est un problème qui nous est posé par la nature finie elle-même car nous avons des besoins et ces besoins concernent la matière de notre faculté de désirer." [Emmanuel Kant]

    "Le désir, de sa nature, est souffrance ; la satisfaction engendre bien vite la satiété ; le but était illusoire ; la possession lui enlève son attrait ; le désir renaît sous une forme nouvelle, et avec lui le besoin ; sinon, c'est le dégoût, le vide, l'ennui, ennemis plus rudes encore que le besoin." [Arthur Schopenhauer]

    "Réussir sa vie, c'est pouvoir réaliser à l'âge mûr ses rêves de jeunesse." [Alfred de Vigny]

    "“Adieu, tâche de t'en sortir... Moi, j'ai raté ma vie.”" [Émile Zola

    "Tu dois devenir qui tu es." [Friedrich Nietzsche]

    "La grandeur de l’homme, c’est qu’il est un pont et non une fin." [Friedrich Nietzsche]

    "Fuis, mon ami, fuis dans ta solitude, là−haut où souffle un vent rude et fort. Ce n’est pas ta destinée d’être un chasse−mouches." [Friedrich Nietzsche]

    "L’homme qui manque de maturité veut mourir noblement pour une cause. L’homme qui a atteint la maturité veut vivre humblement pour une cause." [Wilhelm Stekel]

    "Il faut suivre sa pente, mais en montant." [André Gide]

    "Refais chaque jour le serment d'être heureux." [Alain]

    "Le miracle de la liberté consiste dans ce pouvoir-commencer". [Hannah Arendt]

    "Chaque homme est en lui-même un nouveau commencement". [Hannah Arendt]

    "Contre l'imprévisibilité, contre la chaotique incertitude de l'avenir, le remède se trouve dans la faculté de faire et de tenir des promesses." [Hannah Arendt]

    "Le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard." [Louis Aragon]

    "Cet échec vers lequel tu cours, c’est un genre d’échec particulier, et horrible." [JD Salinger

    "Je crois que l'on devient ce que notre père nous a enseigné dans les temps morts, quand il ne se souciait pas de nous éduquer. On se forme sur des déchets de sagesse." [Umberto Eco]

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  • MARC-AURÈLE : PENSÉES D'UN STOÏCIEN

    AVT2_Marc-Aurele-_3891.jpeg"De Maxime, j’ai appris ce que c’est que d’être maître de soi ; de ne jamais rester indécis ; de supporter de bon cœur toutes les épreuves, y compris les maladies ; de tempérer son caractère par un mélange d’aménité et de tenue ; d’exécuter sans marchander toutes les obligations qu’on a ; d’inspirer à tout le monde cette conviction que, quand on parle, on dit toujours ce qu’on pense, et que, quand on agit, on a l’intention de bien faire ; de ne s’étonner de rien ; de ne se point troubler ; de ne jamais se presser ni se laisser aller à l’indolence ; de ne jamais se déconcerter dans le désespoir en s’abandonnant soi-même et en s’anéantissant ; ou de ne pas reprendre trop subitement du courage et une confiance exagérée ; d’être serviable et prompt à l’indulgence ; en un mot, de donner de soi plutôt l’idée d’un homme qui ne change pas que celle d’un homme qui se réforme, de quelqu’un dont jamais personne n’a dû croire être dédaigné, et à qui personne ne s’est jamais cru supérieur ; enfin de tacher d’être affable pour tout le monde."

    Marc-Aurèle, Pensées pour Moi-même, I, 15  (170-180)


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  • MONTAIGNE : "QU'IL NE FAUT JUGER DE NOTRE HEUR QU'APRES LA MORT"

    "“Certes, l'homme doit attendre son dernier jour et personne ne doit être dit heureux avant sa mort et ses funérailles.”

    ete-avec-montaigne-L-ZmOsl0.jpegLes enfants savent le conte du roi Crésus à ce propos ; lequel, ayant été pris par Cyrus et condamné à la mort, sur le point de l'exécution, il s'écria : “ O Solon, Solon” Cela rapporté à Cyrus, et s'étant enquis que c'était à dire, il lui fit entendre qu'il vérifiait lors à ses dépens l'avertissement qu'autrefois lui avait donné Solon, que les hommes, quelque beau visage que fortune leur fasse, ne se peuvent appeler heureux jusques à ce, qu'on leur ait vu passer le dernier jour de leur vie, pour l'incertitude et variété des choses humaines, qui d'un bien léger mouvement se changent d'un état en autre, tout divers.

    Et pourtant Agésilas, à quelqu'un qui disait heureux le roi de Perse, de ce qu'il était venu fort jeune à un si puissant état. “ Oui mais, dit-il, Priam en tel âge ne fut pas malheureux” Tantôt, des rois de Macédoine, successeurs de ce grand Alexandre, il s'en fait des menuisiers et greffiers à Rome ; des tyrans de Sicile, des pédantes à Corinthe, D'un conquérant de la moitié du monde et empereur de tant d'armées, il s'en fait un misérable suppliant des bélîtres officiers d'un roi d'Egypte ; tant coût a à ce grand Pompée la prolongation de cinq ou six mois de vie. Et, du temps de nos pères, ce Ludovic Sforza, dixième duc de Milan, sous qui avait si longtemps branlé toute l'Italie, on l'a vu mourir prisonnier à Loche ; mais après y avoir vécu dix ans, qui est le pis de son marché."

    Montaigne, Essais, XIX (1572-1592)


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  • DANIEL BALAVOINE : "LE CHANTEUR"

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  • HORACE : "CARPE DIEM"

    flora.jpgN'essaye pas de savoir - c'est une chose interdite - pour moi, pour toi,

    le temps que les dieux nous ont donné, Leuconoë. Ne sonde pas

    les horoscopes babyloniens. Quoi qu'il arrive, tout en sera meilleur !

    Que Jupiter nous donne encore de très nombreux hivers, que celui-ci soit le dernier,

     

    qui, en ce moment même, fait se briser les vagues de la mer Tyrrhénienne

    sur les rochers usés, toi, pleine de sagesse, fais couler du vin et abrège l'attente

    trop longue pour un instant si court. Le temps de parler, et la vie jalouse

    sera enfuie. Prends le jour qui s'offre, ne fais pas crédit à demain.

    Horace, Odes, I, 11 (23 ou 22 av. JC)


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  • NIETZSCHE : "CE N'EST PAS TA DESTINÉE D'ÊTRE UN CHASSE-MOUCHE !"

    "Tu n’es pas une pierre, mais déjà des gouttes nombreuses t’ont crevassé. Des gouttes nombreuses te fêleront et te briseront encore.

    Je te vois fatigué par les mouches venimeuses, je te vois déchiré et sanglant en maint endroit ; et la fierté dédaigne même de se mettre en colère.

    solitude.jpgElles voudraient ton sang en toute innocence, leurs âmes anémiques réclament du sang-et elles piquent en toute innocence.

    Mais toi qui es profond, tu souffres trop profondément, même des petites blessures ; et avant que tu ne sois guéri, leur ver venimeux aura passé sur ta main.

    Tu me sembles trop fier pour tuer ces gourmands. Mais prends garde que tu ne sois destiné à porter toute leur venimeuse injustice!

    Ainsi Parlait Zarathoustra

    Ils bourdonnent autour de toi, même avec leurs louanges : importunités, voilà leurs louanges. Ils veulent être près de ta peau et de ton sang.

    Ils te flattent comme on flatte un dieu ou un diable ; ils pleurnichent devant toi, comme un dieu ou un diable.

    Qu’importe ! Ce sont des flatteurs et des pleurards, rien de plus.

    Aussi font−ils souvent les aimables avec toi. Mais c’est ainsi qu’en agit toujours la ruse des lâches. Oui, les lâches sont rusés!

    Ils pensent beaucoup à toi avec leur âme étroite-tu leur es toujours suspect!

    Tout ce qui fait beaucoup réfléchir devient suspect.

    Ils te punissent pour toutes tes vertus. Ils ne te pardonnent du fond du coeur que tes fautes.

    Puisque tu es bienveillant et juste, tu dis : “Ils sont innocents de leur petite existence.”

    Mais leur âme étroite pense : “Toute grande existence est coupable.”

    Même quand tu es bienveillant à leur égard, ils se sentent méprisés par toi ; et ils te rendent ton bienfait par des méfaits cachés.

    "Ta fierté sans paroles leur est toujours contraire ; ils jubilent quand il t’arrive d’être assez modeste pour être vaniteux.

    Tout ce que nous percevons chez un homme, nous ne faisons que l’enflammer. Garde−toi donc des petits!

    Devant toi ils se sentent petits et leur bassesse s’échauffe contre toi en une vengeance invisible.

    Ne t’es−tu pas aperçu qu’ils se taisaient, dès que tu t’approchais d’eux, et que leur force les abandonnait, ainsi que la fumée abandonne un feu qui s’éteint ?

    Oui, mon ami, tu es la mauvaise conscience de tes prochains : car ils ne sont pas dignes de toi.

    C’est pourquoi ils te haïssent et voudraient te sucer le sang.

    Tes prochains seront toujours des mouches venimeuses ; ce qui est grand en toi-ceci même doit les rendre plus venimeux et toujours plus semblables à des mouches.

    Fuis, mon ami, fuis dans ta solitude, là−haut où souffle un vent rude et fort. Ce n’est pas ta destinée d’être un chasse−mouches.

    Ainsi parlait Zarathoustra."

    Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885)

     
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  • NIETZSCHE : AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA (PROLOGUE)

    "Lorsque Zarathoustra eut atteint sa trentième année, Il quitta sa patrie et le lac de sa patrie et s'en alla dans la montagne. Là il jouit de son esprit et de sa solitude et ne s'en lassa point durant dix années. Mais enfin son cœur se transforma, - et un matin, se levant avec l'aurore, il s'avança devant le soleil et lui parla ainsi :

    zarathustra-1931_jpgxlMedium1.jpgÔ grand astre ! Quel serait ton bonheur, si tu n'avais pas ceux que tu éclaires ? Depuis dix ans que tu viens vers ma caverne : tu te serais lassé de ta lumière et de ce chemin, sans moi, mon aigle et mon serpent. Mais nous t'attendions chaque matin, nous te prenions ton superflu et nous t'en bénissions. Voici ! Je suis dégoûté de ma sagesse, comme l'abeille qui a amassé trop de miel. J'ai besoin de mains qui se tendent. Je voudrais donner et distribuer, jusqu'à ce que les sages parmi les hommes soient redevenus joyeux de leur folie, et les pauvres, heureux de leur richesse. Voilà pourquoi je dois descendre dans les profondeurs, comme tu fais le soir quand tu vas derrière les mers, apportant ta clarté au-dessous du monde, ô astre débordant de richesse ! Je dois disparaître ainsi que toi, me coucher, comme disent les hommes vers qui je veux descendre. Bénis-moi donc, œil tranquille, qui peux voir sans envie un bonheur même sans mesure! Bénis la coupe qui veut déborder, que l'eau toute dorée en découle, apportant partout le reflet de ta joie! Vois! cette coupe veut se vider à nouveau et Zarathoustra veut redevenir homme.

    Ainsi commença le déclin de Zarathoustra."

    Friedrich NietzscheAinsi parlait Zarathoustra, Prologue (1883-1885)

     
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  • FREUD : UNE APPROCHE PSYCHOLOGIQUE DU BONHEUR

    "Quels sont les desseins et les objectifs vitaux trahis par la conduite des hommes, que demandent-ils à la vie, et à quoi tendent-ils ? On n’a guère de chance de se tromper en répondant : ils tendent au bonheur ; les hommes veulent être heureux et le rester. Cette aspiration a deux faces, un but négatif et un but positif : d’un côté éviter douleur et privation de joie, de l’autre rechercher de fortes jouissances. En un sens plus étroit, le terme « bonheur » signifie seulement que ce second but a été atteint...

    freud.jpgOn le voit, c’est simplement le principe du plaisir qui détermine le but de la vie, qui gouverne dès l’origine les opérations de l’appareil psychique ; aucun doute ne peut subsister quant à son utilité, et pourtant l’univers entier cherche querelle à son programme. Celui-ci est absolument irréalisable...

    Ce qu’on nomme bonheur, au sens le plus strict, résulte d’une satisfaction plutôt soudaine de besoins ayant atteint une haute tension, et n’est possible de par sa nature que sous forme de phénomène épisodique. Toute persistance d’une situation qu’a fait désirer le principe du plaisir n’engendre qu’un bien-être assez tiède ; nous sommes ainsi faits que seul le contraste est capable de nous dispenser une jouissance intense, alors que l’état lui-même ne nous en procure que très peu. Ainsi nos facultés de bonheur sont déjà limitées par notre constitution. Or, il nous est beaucoup moins difficile de faire l’expérience du malheur. La souffrance nous menace de trois côtés : dans notre propre corps qui, destiné à la déchéance et à la dissolution, ne peut même se passer de ces signaux d’alarme que constituent la douleur et l’angoisse ; du côté du monde extérieur, lequel dispose de forces invincibles et inexorables pour s’acharner contre nous et nous anéantir ; la troisième menace enfin provient de nos rapports avec les autres êtres humains. La souffrance issue de cette source nous est plus dure peut-être que toute autre...

    Ne nous étonnons point si sous la pression de ces possibilités de souffrance, l’homme s’applique d’ordinaire à réduire ses prétentions au bonheur, et s’il s’estime heureux déjà d’avoir échappé au malheur et surmonté la souffrance ; si d’une façon très générale la tâche d’éviter la souffrance relègue à l’arrière-plan celle d’obtenir la jouissance. La réflexion nous apprend que l’on peut chercher à résoudre ce problème par des voies très diverses ; toutes ont été recommandées par les différentes écoles où l’on enseignait la sagesse ; et toutes ont été suivies par les hommes. La satisfaction illimitée de tous les besoins se propose à nous avec insistance comme le mode de vie le plus séduisant, mais l’adopter serait faire passer le plaisir avant la prudence, et la punition suivrait de près cette tentative."

    Sigmund Freud, Malaise dans la Civilisation (1929)

     

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  • NIETZSCHE : "DEVIENS CE QUE TU ES !"

    [§ 270] Que dit ta conscience ? "Tu dois devenir qui tu es."

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    [§ 335] Quant à nous autres, nous voulons devenir ce que nous sommes - les nouveaux, les uniques, les incomparables, ceux-qui-se-font eux-mêmes la loi, ceux-qui-se-créent-eux-mêmes ! Et, dans ce but, il nous faut devenir les meilleurs disciples, les meilleurs inventeurs de tout ce qui est conforme à la loi et à la nécessité dans le monde : il nous faut être des physiciens pour pouvoir être dans ce sens-là des créateurs. 

    [Fragments inédits § 11 (106)] Deviens, ne cesse de devenir qui tu es - le maître et le formateur de toi-même ! Tu n'es pas un écrivain, tu n'écris que pour toi ! Ainsi tu maintiens la mémoire de tes heureux instants et tu trouves leurs enchaînements, la chaîne d'or de toi-même !

    Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir (1882)

     

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  • SAINT AUGUSTIN : UNE APPROCHE RELIGIEUSE DU BONHEUR

    saint_10.jpg"Que tous cèdent donc à ces philosophes qui ont fait consister le bonheur de l’homme, flou a jouir du corps ou de l’esprit, mais à jouir de Dieu, et non pas à en jouir comme l’esprit jouit du corps ou de soi-même, ou comme un ami jouit d’un ami, muais comme l’oeil jouit de la lumière. Il faudrait insister peut-être pour montrer la justesse de cette comparaison; mais j’aime mieux le faire ailleurs, s’il plaît à Dieu, et selon la mesure de lues forces. Présentement il me suffit de rappeler que le souverain bien pour Platon, c’est de vivre selon la vertu, ce qui n’est possible qu’à celui qui connaît Dieu et qui l’imite; et voilà l’unique source du bonheur. Aussi n’hésite-t-il point à dire que philosopher, c’est aimer Dieu, dont la nature est incorporelle; d’où il suit que l’ami de la sagesse, c’est-à-dire le philosophe, ne devient heureux que lors. qu’il commence de jouir de Dieu. En effet, bien que l’on ne soit pas nécessairement heureux pour jouir de ce qu’on aime, car plusieurs sont malheureux d’aimer ce qui ne doit pas être aimé, et plus malheureux encore d’en jouir, personne toutefois n’est heureux qu’autant qu’il jouit de ce qu’il aime. Ainsi donc, ceux-là mêmes qui aiment ce qui ne doit pas être aimé, ne se croient pas heureux par l’amour, mais par la jouissance. Qui donc serait assez malheureux pour ne pas réputer heureux celui qui aime le souverain bien et jouit de ce qu’il aime! Or, Platon déclare que le vrai et souverain bien, c’est Dieu, et voilà pourquoi il veut que le vrai philosophe soit celui qui aime Dieu, car le philosophe tend à la félicité, et celui qui aime Dieu est heureux en jouissant de Dieu.

    Saint Augustin, La Cité de Dieu, Livre VIII, ch. 8 (413-426)


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"L'homme raisonnable est plus libre dans la cité où il vit sous la loi commune que dans la solitude où il n'obéit qu'à lui-même." [Baruch Spinoza]