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  • Butler : "Les féministes peuvent-elles faire de la politique sans “sujet” pour une catégorie ”femme”?"

    Les féministes peuvent-elles faire de la politique sans “sujet” pour une catégorie ”femme”? Telle est la question philosophique qui a ouvert la discussion. L’enjeu n’est pas de savoir s’il est toujours pertinent ou non, à court terme ou provisoirement, de parler des femmes comme si elles étaient les référents des revendications faites en leur nom.

    Le “nous” féministe n’est jamais qu’une construction fantasmatique qui poursuit ses propres fins, sans reconnaître la complexité interne et l’indétermination du terme. Ce “nous” ne se constitue lui-même qu’en excluant une partie de celles et ceux qu’il cherche au même moment à représenter.

    Le caractère ténu ou fantasmatique du “nous” n’est toutefois pas une raison suffisante de sombrer dans le désespoir; le désespoir n’est du moins pas la seule chose qu’il nous reste. L’instabilité fondamentale de la catégorie “femme” met en question les limites de la théorie politique féministe en termes de fondements.; elle inaugure de nouvelles configurations, non seulement au niveau des genres et des corps, mais aussi sur le plan politique. (…)

    Déconstruire l’identité n’implique pas de déconstruire la politique mais plutôt d’établir la nature politique des termes mêmes dans lesquels la question de l’identité est posée. Cette forme de critique ébranle le cadre fondationnaliste dans lequel le féminisme s’est développé en politique identitaire. Ce fondationnalisme contient un paradoxe interne qui est de présupposer, de fixer et de contraindre les “sujets” qu’il souhaite précisément représenter et libérer.

    Il ne s’agit pas célébrer chaque nouvelle possibilité en tant que telle; il s’agit plutôt de re-décrire celles existantes, mais qui se trouvent dans des domaines culturels prétendument inintelligibles et impossibles. Si les identités ne sont plus stabilisées comme les prémisses d’un syllogisme politique, si la politique n’est plus comprise comme un ensemble de pratiques dérivées d’intérêts censés appartenir à des sujets prêts à l’emploi, une nouvelle configuration politique pourrait bien naître des cendres de l’ancienne.

    Les configurations culturelles du sexe et du genre pourraient se multiplier ou, plutôt, la manière dont elles le font déjà pourrait pénétrer les discours qui structurent culturellement la vie intelligible, révélant de la sorte la dualité du sexe et son caractère fondamental non naturel. Quelles autres stratégies locales de contestation du “naturel” pourraient nous conduire à dénaturaliser le genre en tant que tel ?

    Judith Butler

    Photo : Pexels - Jean-Daniel Francoeur

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  • Kamala Das : "Je me désigne comme je"

    Je ne connais rien à la politique, seulement les mots
    Ceux du pouvoir, de l'ère de Nehru, et peux les répéter
    Comme ceux des jours de la semaine, ou des mois.
    Je suis indienne, très brune, née à Malabar,
    je parle trois langues, j'écris dans
    Deux, rêve avec une.
    N'écris pas en anglais, disaient-ils, l'anglais n'est pas
    Ta langue maternelle. Pourquoi ne me laissez vous pas
    Seule, critiques, amis, cousins de passage,
    Tous autant que vous êtes ? Pourquoi ne pas me laisser parler
    Dans n'importe quelle langue que j'aime ? La langue que je arle
    Devient mienne, avec ses déformations, ses étrangetés
    Toutes miennes, et à moi seulement.
    C'est moitié de l'anglais, moitié de l'Indien, drôle peut-être, mais c'est honnête
    C'est humain, parce que je suis humaine,
    Ne le voyez-vous pas ? Elle exprime mes joies, mes désirs ardents,
    Mes espoirs, elle est aussi utile pour moi que les coassements
    Le sont aux corneilles, les hurlements aux lions, c'est
    Un langage humain, le langage d'un esprit qui est
    Ici et pas là-bas, un esprit qui voit et qui entend, qui est conscient.
    Pas le discours aveugle, sourd
    Des arbres dans la tempête ou celui des nuages de la mousson, de la pluie
    Ou bien encore les murmures incohérents du
    Bucher funèbre. J'étais enfant, et plus tard ils
    M'ont dit que je grandissais, puisque mes membres
    Se gonflaient et qu'ici ou là mes cheveux poussaient.
    Quand j'ai demandé l'amour, ne sachant pas quoi demander d'autre,
    Il a traîné une jeunesse de 16 ans dans
    La chambre et a fermé la porte, Il ne m'a pas battu
    Mais mon triste corps de femme s'est senti si battu
    Le poids de mes seins et de mon utérus m'ont écrasée.
    Je me suis rétrécie pitoyablement
    Puis... J'ai enfilé une chemise et des
    Pantalons de mes frères, coupé mes cheveux et ignoré
    Ma féminité. Porte des saris, sois une fille
    Sois une femme, disaient-ils. Sois une brodeuse, sois une cuisinière,
    Sois dure avec les domestiques. Coule toi là dedans. Oh,
    Appartiens aux tiennes, criaient les normopathes. Ne t'assoies pas
    Sur les murs où parviens le piaulement à travers nos fenêtres drapées de dentelles.
    Sois Amy, ou sois Kamala. Et surtout
    Reste une Madhavitutty. Le temps est venu de
    Choisir un nom, un rôle. Ne joue pas la prétentieuse.
    Ne joue pas la à la schizophrène ou à la
    Nymphomane. Ne pleure pas trop fort quand
    L'amour te quittera... J'ai rencontré un homme, l'ai aimé. Ne
    L'appelle pas de n'importe quel nom, il est tous les hommes
    Qui veut une femme, juste comme je suis toutes
    Les femmes qui recherche l'amour. En lui... la rapidité affamée
    Des rivières, en moi... l'océan infatigable
    Attendant. Qui es-tu, je demande à chacun et à tous,
    La réponse est, je suis moi. N'importe où et
    Pourtant, je vois celui qui se présente comme Je
    Dans le monde, il est étroitement empaqueté
    Comme une épée dans son fourreau. C'est moi qui bois seule
    Des boissons à 12 h, minuit, dans les hôtels de villes étranges,
    C'est moi qui ris, c'est moi qui fais l'amour
    Puis, qui se sent honteuse, c'est moi qui meurs
    Avec un hochet dans la gorge. Je suis une pécheresse,
    Je suis une sainte. Je suis l'aimée et
    La trahie. Je ne ressens aucune joie qui ne soit la vôtre,
    Aucune douleur qui ne soit la vôtre. Et pourtant je me désigne comme je.

    Kamala Das

    Photo : Pexels - Bhoopal M

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  • Senghor : "Élégie à la Reine de Saba"

    Le jour promis, l’aurore en fête embaumant frais les arbres odorants
    Les hérauts d’armes, sonneries haut levées, annoncèrent sa présence à trois mille pas
    Quand sous les tentes rutilantes, la précédaient soixante-dix-sept éléphants, sombres avançant d’un pas pachyderme.
    Et leurs cornacs, nattes fleuries d’or rouge, tenaient leurs longues gaules balancées en poussant de brefs cris rythmiques
    Puis à pieds des guerriers plus noirs, nombreux serrés, leurs peaux de léopard en bandoulière.
    Suivaient les présents de Saba
    Apportés par soixante jeune hommes, soixante jeunes filles, cambrées et seins debout
    Qui avançaient plus souriants que les nénuphars dessus le lac des Alizés
    Et neuf forgerons marteau sur l’épaule, qui enseignaient les nombres primordiaux, tous nés du rythme du tam-tam.
    Et d’autres présents que je tais : leur liste serait longue.
    Tels étaient les desseins de Dieu, quand fiancée tu montais sur la Colline sainte.
    Je me souviens du soir de la soirée de mon festin
    Quand doucement, comme un flamant prenant son vol, dans ta robe de boubou rose
    Le cou frêle sous le cimier des nattes, des tresses constellées d’or blanc
    Lentement tu levas ton buste, après moi avec moi à mon appel
    Pour fermer l’Eventail des danses, dansant la danse du Printemps.
    Froidure sécheresse hiver, adieu, la pluie répond à l’appel du printemps, et le printemps est pluie
    Doucement lentement, une deux gouttes graves
    Et c’est l’ébrouement qui bruit des nuages, des épaules ébranlées pour gagner
    Le ventre vierge, et brise-mottes les pieds pilons battant la terre
    Dans le temps que, tes lèvres ouvertes à peine, les bras nagent dans le torrent comme des lianes.

    Léopold Sédar Senghor, Élégie à la Reine de Saba (1979)

    Photo : Pexels

     

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  • De Gournay : Egalités !

    La plupart de ceux qui prennent la cause des femmes contre cette orgueilleuse préférence que les hommes s’attribuent leur rendent le change entier : car ils renvoient la préférence vers elles. Quant à moi qui fuis toutes extrémités, je me contente de les égaler aux hommes, la Nature s’opposant aussi pour ce regard autant à la supériorité qu’à l’infériorité.

    Que dis-je? Il ne suffit pas à quelques gens de leur préférer le sexe masculin, s’ils ne les confinaient encore d’un arrêt irréfragable et nécessaire à la quenouille, oui même à la quenouille seule. Toutefois ce qui peut les consoler contre ce mépris, c’est qu’il ne se fait que par ceux d’entre les hommes auxquels elles voudraient moins ressembler: personnes à donner vraisemblance aux reproches qu’on pourrait vomir sur le sexe féminin, s’ils en étaient, et qui sentent en leur coeur ne se pouvoir recommander que par le crédit du masculin.

    D’autant qu’ils ont ouï trompeter par les rues que les femmes manquent de dignité, manquent aussi de suffisance, voire du tempérament et des organes pour arriver à celle-ci; leur éloquence triomphe à prêcher ces maximes et tant plus opulemment de ce que dignité, suffisance, organes et tempérament sont de beaux mots, n’ayant appris d’autre part que la première qualité d’un malhabile homme, c’est de cautionner les choses sous la foi populaire et par ouï-dire.

    Parmi les roulades de ces hauts devis, oyez tels cerveaux comparer ces deux sexes : la suprême excellence à leur avis, où les femmes puissent arriver, c’est de ressembler le commun des hommes, autant éloignés d’imaginer qu’une grande femme se peut dire grand homme, le sexe simplement changé, que de consentir qu’un homme se peut élever à l’étage d’un Dieu. Gens plus braves qu’Hercule, vraiment, qui ne défit que douze monstres en douze combats, tandis que d’une seule parole ils défont la moitié du Monde.

    Marie de Gournay, Égalité des hommes et des femmes (1622)

    Photo : Pexels - ClickerHappy

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  • Woolf : Une chambre à soir

    410XsiQf0jL._SY445_SX342_ML2_.jpgJe vous ai dit au cours de cette conférence que Shakespeare avait une soeur; mais n’allez pas à sa recherche dans la vie du poète écrite par sir Sidney Lee. Cette soeur de Shakespeare mourut jeune… hélas, elle n’écrivit jamais le moindre mot. Elle est enterrée là où les omnibus s’arrêtent aujourd’hui, en face de l’Elephant and Castle. Or, j’ai la conviction que cette poétesse, qui n’a jamais écrit un mot et qui fût enterrée à ce carrefour, vit encore.

    Elle vit en vous et en moi, et en nombre d’autres femmes qui ne sont pas présentes ici ce soir, car elles sont en train de laver la vaisselle et de coucher leurs enfants. Mais elle vit; car les grands poètes ne meurent pas; ils sont des présences éternelles; ils attendent seulement l’occasion pour apparaître parmi nous en chair et en os. Cette occasion, je le crois, il est à présent en votre pouvoir de la donner à la sœur de Shakespeare.

    Car voici ma conviction : si nous vivons encore un siècle environ - je parle ici de la vie réelle et non pas de ces petites vies séparées que nous vivons en tant qu’individus - et que nous ayons toutes cinq cents livres de rentes et des chambres qui soient à nous seules; si nous acquérons l’habitude de la liberté et le courage d’écrire exactement ce que nous pensons; si nous parvenons à échapper un peu au salon commun et à voir les humains non pas seulement dans leurs rapports les uns avec les autres, mais dans leur relation avec la réalité, et aussi le ciel et les arbres et le reste en fonction de ce qu’ils sont; si nous parvenons à regarder plus loin que le croque-mitaine de Milton- si nous ne reculons pas devant le fait (car c’est bien là un fait) qu’il n’y a aucun bras auquel nous raccrocher et que nous marchons seules et que nous sommes en relation avec le monde de la réalité et non seulement avec le monde des hommes et des femmes- alors l’occasion se présentera pour la poétesse morte qui était la sœur de Shakespeare de prendre cette forme humaine à laquelle il lui a fallu si souvent renoncer.

    Mais il ne faut pas-car cela ne saurait être-nous attendre à sa venue sans effort, sans préparation de notre part, sans que nous soyons résolues à lui offrir, à sa nouvelle naissance la possibilité de vivre et d’écrire. Mais je vous jure qu’elle viendrait si nous travaillions pour elle et que travailler ainsi, même dans la pauvreté et dans l’obscurité, est chose qui vaut la peine.

    Virginia Woolf, Une chambre à soir (1929)

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  • "Marina Abramovi - The Artist is Present"

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  • "La jeune fille à la perle"

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  • Tápiés : La tâche de l’artiste

    L’artiste sera toujours vie et changement, tout comme la réalité dont on dit qu’il est l’interprète et qui, loin d’être constante, est le concept variable que nous en construisons. La tâche de l’artiste ne se limitera donc pas, à mon sens, à un acte réceptif. Son œuvre n’est pas, comme on le prétend, le simple reflet de son époque. Je crois plutôt que l’artiste peut jouer dans son époque un rôle actif, et que, comme d’autres dans d’autres domaines, il a entre ses mains le pouvoir de modifier cette idée de la réalité. J’ai toujours été impressionné par la parabole de l’arbre, présentée par Paul Klee lors de sa fameuse conférence d’Iéna. Il disait que l’artiste, à l’image du tronc qui conduit la sève des racines aux branches, joue un rôle fort modeste. Ni serviteur soumis, ni seigneur absolu, il est seulement un intermédiaire, « un conducteur » de la nature. Mais il n’est pas étonnant qu’à une époque comme la nôtre et vivant dans un pays comme l’Espagne, où l’homme, pris dans un drame d’une rare violence, semblait parfois avoir définitivement perdu la mesure des choses, je me sois toujours plu à ajouter « conducteur, certes, mais conducteur du concept changeant que se forme l’homme de cette nature ». Manifestement Klee le savait lorsqu’il affirmait que « cette forme reçue n’est pas le seul monde possible » (…).On trouve toujours à l’origine de la vocation artistique, la souffrance vécue lors d’une expérience marquante, et qui tantôt se manifeste brutalement par accident, tantôt prend corps en un lent processus. Il n’en demeure pas moins que tout d’un coup, à cause de cette expérience, nous nous rendons compte que se forme devant nos yeux une nouvelle réalité ; nous découvrons que les choses ne pas exactement comme on voulait nous faire croire qu’elles étaient, et alors naît une contradiction insupportable entre le milieu dans lequel nous avons grandi et la nouvelle vision qui est le fruit de notre expérience. Un réajustement s’impose donc, et c’est là que commence notre travail de création. On ne peut pas expliquer autrement la naissance de la vocation artistique.

    Antoni Tápiés, La Pratique de l’art (1970)

    Photo : Pexels - Mali Maeder

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  • Picasso : L'artiste trouvant sa voie...

    28_9782264042606_1_75.jpg"Quand j’ai découvert l’art nègre, il y a 40 ans, et que j’ai peint ce qu’on appelle mon époque nègre, c’était pour m’opposer à ce qu’on appelait beauté dans les musées. Á ce moment-là, pour la plupart des gens, un masque nègre n’était qu’on objet ethnographique. Quand je me suis rendu pour la première fois avec Derain au musée du Trocadéro, une odeur de moisi et d’abandon m’a saisi à la gorge. J’étais si déprimé que j’aurai voulu partir tout de suite. Mais je me suis forcé à rester, à examiner ces masques, tous ces objets que des hommes avaient exécutés dans un dessein sacré, magique, pour qu’ils servent d’intermédiaire entre eux et les forces inconnues, hostiles, qui les entouraient, tâchant ainsi de surmonter leur frayeur en leur donnant couleur et forme. En alors j’ai compris que c’était le sens même de la peinture. Ce n’est pas un processus esthétique, c’est une forme de magie qui s’interpose entre l’univers hostile et nous, une façon de saisir le pouvoir, en imposant forme à nos terreurs comme à nos désirs. Le jour où j’ai compris cela, je sus que j’avais trouvé mon chemin."

     Pablo Picasso, cité par Françoise Gilot et Carlton Lake, Vivre avec Picasso (2006)

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  • Camus : Le rôle de l'écrivain

    Conferences-et-discours.jpgLe rôle de l’écrivain (…) ne se sépare pas de devoirs difficiles. Par définition, il ne peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent. Ou, sinon, le voici seul et privé de son art. Toutes les armées de la tyrannie avec leurs millions d’hommes ne l’enlèveront pas à la solitude, même et surtout s’il consent à prendre leur pas. Mais le silence d’un prisonnier inconnu, abandonné aux humiliations à l’autre bout du monde, suffit à retirer l’écrivain de l’exil, chaque fois, du moins, qu’il parvient, au milieu des privilèges de la liberté, à ne pas oublier ce silence et à le faire retentir par les moyens de l’art.

    Aucun de nous n’est assez grand pour une pareille vocation. Mais, dans toutes les circonstances de la vie, obscur ou provisoirement célèbre, jeté dans les fers de la tyrannie ou libre pour un temps de s’exprimer, l’écrivain peur retrouver le sentiment d’une communauté vivante qui le justifiera, à la seule condition qu’il accepte, autant qu’il le peut, les deux charges qui font la grandeur de son métier : le service de la vérité et celui de la liberté. Puisque sa vocation est de réunir le plus grand nombre d’hommes possible, elle ne peut s’accommoder du mensonge et de la servitude qui, là où ils règnent, font proliférer les solitudes. Quelles que soient nos infirmités personnelles, la noblesse de notre métier s’enracinera toujours dans les deux engagements difficiles à maintenir- le refus de mentir sur ce que l’on sait et la résistance à l’oppression.

    Albert Camus, Discours de Suède (1957)

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  • Camus : "L'art n'est pas une réjouissance solitaire"

    815HL3aeoZL.jpgL’art n’est pas à mes yeux une réjouissance solitaire. Il est un moyen d’émouvoir le plus grand nombre d’hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes. Il oblige donc l’artiste à ne pas s’isoler ; il le soumet à la vérité la plus humble et la plus universelle. Et celui qui, souvent, a choisi son destin d’artiste parce qu’il se sentait différent, apprend bien vite qu’il ne nourrira son art, et sa différence, qu’en avouant sa ressemblance avec tous. L’artiste se forge dans cet aller-retour perpétuel de lui aux autre, à mi-chemin de la beauté dont il ne peut se passer et de la communauté à laquelle il ne peut s’arracher. C’est pourquoi les vrais artistes ne méprisent rien ; ils s’obligent à comprendre au lieu de juger. Et, s’ils ont un parti à prendre en ce monde, ce ne peut être que celui d’une société où, selon le grand mot de Nietzsche, ne régnera plus le juge, mais le créateur, qu’il soit travailleur ou intellectuel.

    Albert Camus, Discours de Suède (1957)

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  • Badinter : Une notion moderne du désir

    CVT_Fausse-route_4182.pngLe port du foulard imposé par les courants fondamentalistes signifie qu'une femme doit cacher ses cheveux pour ne pas être objet de désir. Il est le signal pour tous les hommes qui ne sont pas de sa famille qu'elle est inabordable et intouchable. Sans lui, non seulement elle est provocante, mais elle endosse la responsabilité de cette provocation et de ses suites. D'emblée, la femme est coupable de susciter des désirs impurs alors que l'homme est innocenté de les éprouver. Son corps n'a pas la même valeur que celui de l'homme. Il est une menace qu'il faut dissimuler pour le désexualiser et le rendre inoffensif. Le foulard des jeunes lycéennes françaises et la burka des Afghanes ont la même signification symbolique : cachez ce corps que je ne saurais voir sous peine que j'en fasse ma chose. Seule différence : le degré de fondamentalisme qui n'est évidemment pas le même d'une société à l'autre.

    Élisabeth Badinter, Fausse route (2017)

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  • De Beauvoir : "On ne nait pas femme, on le devient"

    On ne naît pas femme : on le devient. Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c'est l'ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu'on qualifie de féminin. Seule la médiation d'autrui peut constituer un individu comme un Autre. En tant qu'il existe pour soi, l'enfant ne saurait se saisir comme sexuellement différencié. Chez les filles et les garçons, le corps est d'abord le rayonnement d'une subjectivité, l'instrument qui effectue la compréhension du monde : c'est à travers les yeux, les mains, non par les parties sexuelles qu'ils appréhendent l'univers. Le drame de la naissance, celui du sevrage se déroulent de la même manière pour les nourrissons des deux sexes ; ils ont les mêmes intérêts et les mêmes plaisirs ; la succion est d'abord la source de leurs sensations les plus agréables ; (…) leur développement génital est analogue ; ils explorent leur corps avec la même curiosité et la même indifférence ; ( … ) dans la mesure où déjà leur sensibilité s'objective, elle se tourne vers la mère : c'est la chair féminine douce, lisse élastique qui suscite des désirs sexuels et ces désirs sont préhensifs ; c'est d'une manière agressive que la fille, comme le garçon, embrasse sa mère, la palpe, la caresse ; ils ont la même jalousie s'il naît un nouvel enfant ; ils la manifestent par les mêmes conduites : colères, bouderie, troubles urinaires ; ils recourent aux mêmes coquetteries pour capter l'amour des adultes.
    Jusqu'à douze ans la fillette est aussi robuste que ses frères, elle manifeste les mêmes capacités intellectuelles ; il n'y a aucun domaine où il lui soit interdit de rivaliser avec eux. Si, bien avant la puberté, et parfois même dès sa toute petite enfance, elle nous apparaît déjà comme sexuellement spécifiée, ce n'est pas que de mystérieux instincts immédiatement la vouent à la passivité, à la coquetterie, à la maternité : c'est que l'intervention d'autrui dans la vie de l'enfant est presque originelle et que dès ses premières années sa vocation lui est impérieusement insufflée. » La femme n'a jamais eu ses chances « Les accomplissements personnels sont presque impossibles dans les catégories humaines collectivement maintenues dans une situation inférieure. ‘Avec des jupes, où voulez-vous qu'on aille?’ demandait Marie Bashkirtseff . Et Stendhal : ‘Tous les génies qui naissent femmes sont perdus pour le bonheur du public.’ À vrai dire, on ne naît pas génie : on le devient ; et la condition féminine a rendu jusqu'à présent ce devenir impossible. Les antiféministes tirent de l'examen de l'histoire deux arguments contradictoires : 1° les femmes n'ont jamais rien créé de grand ; 2° la situation de la femme n'a jamais empêché l'épanouissement des grandes personnalités féminines. Il y a de la mauvaise foi dans ces deux affirmations ; les réussites de quelques privilégiées ne compensent ni n'excusent l'abaissement systématique du niveau collectif ; et que ces réussites soient rares et limitées prouve précisément que les circonstances leur sont défavorables. Comme l'ont soutenu Christine de Pisan, Poulain de la Barre, Condorcet, Stuart Mill, Stendhal, dans aucun domaine la femme n'a jamais eu ses chances. C'est pourquoi aujourd'hui un grand nombre d'entre elles réclament un nouveau statut ; et encore une fois, leur revendication n'est pas d'être exaltées dans leur féminité : elles veulent qu'en elles mêmes comme dans l'ensemble de l'humanité la transcendance l'emporte sur l'immanence ; elles veulent qu'enfin leur soient accordés les droits abstraits et les possibilités concrètes sans la conjugaison desquels la liberté n'est qu'une mystification . Cette volonté est en train de s'accomplir. Mais la période que nous traversons est une période de transition ; ce monde qui a toujours appartenu aux hommes est encore entre leurs mains ; les institutions et les valeurs de la civilisation patriarcale en grande partie se survivent. Les droits abstraits sont bien loin d'être partout intégralement reconnus aux femmes : en Suisse, elles ne votent pas encore ; en France la loi de 1942 maintient sous une forme atténuée les prérogatives de l'époux. Et les droits abstraits, nous venons de le dire, n'ont jamais suffi à assurer à la femme une prise concrète sur le monde : entre les deux sexes, il n'y a pas aujourd'hui encore de véritable égalité. 

    Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe (1949)

    Photo : Pexels - Anna Shvets

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  • Poullain de La Barre : De l'égalité des deux sexes

    Chacun voit en son pays les femmes dans une telle sujétion, qu’elles dépendent des hommes en tout ; sans entrée dans les sciences, ni dans aucun des états qui donnent lieu de se signaler par les avantages de l’esprit. Nul ne rapporte qu’il ait vu les choses autrement à leur égard. On sait aussi qu’elles ont toujours été de la sorte, et qu’il n’y a point d’endroit de la terre où on ne les traite comme dans le lieu où l’on est. Il y en a même où on les regarde comme des esclaves. À la Chine on leur tient les pieds petits dès leur enfance, pour les empêcher de sortir de leurs maisons, où elles ne voient presque jamais que leurs maris et leurs enfants. En Turquie les Dames sont resserrées d’aussi près. Elles ne sont guère mieux en Italie, Quasi tous les peuples d’Asie, de l’Afrique, et de l’Amérique usent de leurs femmes, comme on fait ici des servantes. Partout on ne les occupe que de ce que l’on considère comme bas ; et parce qu’il n’y a qu’elles qui se mêlent des menus soins du ménage et des enfants, l’on se persuade communément qu’elles ne sont au monde que pour cela, et qu’elles sont incapables de tout le reste. On a de la peine à se représenter comment les choses pourraient être bien d’une autre façon : et il paraît même qu’on ne les pourrait jamais changer, quelque effort que l’on fît. 

    François, Poullain de La Barre, De l'égalité des deux sexes (1673)

    Photo : Pexels - Olia Danilevich

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  • Olympe de Gouges : Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne

    DDFC.jpgLes mères, les filles, les sœurs, représentantes de la Nation, demandent d'être constituées en Assemblée nationale ; considérant que l'ignorance, l'oubli ou le mépris des droits de la femme, sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des
    gouvernements, ont résolu d'exposer, dans une déclaration solennelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés de la femme, afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs, afin que les actes du pouvoir des femmes, et ceux du pouvoir des hommes pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés, afin que les réclamations des Citoyennes, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la Constitution, des bonnes mœurs, et au bonheur de tous. En conséquence le sexe supérieur en beauté, comme en courage dans les souffrances maternelles, reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l'Etre suprême, les Droits suivants de la Femme et de la Citoyenne :

    ARTICLE PREMIER

    La Femme naît libre et demeure égale à l'homme en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune.

    II

    Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de la Femme et de l'Homme : ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et surtout la résistance à l'oppression.

    Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1791)

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  • Bourdieu : La domination masculine

    Comme si la féminité se mesurait à l’art de « se faire petite » (le féminin, en berbère, se marque par la forme du diminutif), les femmes restent enfermées dans une sorte d’enclos invisible (dont le voile n’est que la manifestation visible) limitant le territoire laissé aux mouvements et aux déplacements de leur corps (alors que les hommes prennent plus de place avec leur corps, surtout dans les espaces publics).

    Pierre Bourdieu, La domination masculine (1998)

    Photo : Pexels - Bo Ponomari

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  • Simone Veil : le droit à l'IVG

    Parce que la situation actuelle est mauvaise. Je dirai même qu'elle est déplorable et dramatique. Elle est mauvaise parce que la loi est ouvertement bafouée, pire même ridiculisée...

    Lorsque les médecins, dans leurs cabinets, enfreignent la loi et le font connaître publiquement, lorsque les parquets, avant de poursuivre, sont invités à en référer dans chaque cas au ministère de la Justice, lorsque les services sociaux d'organismes publics fournissent à des femmes en détresse les renseignements susceptibles de faciliter une interruption de grossesse, lorsque, aux mêmes fins, sont organisés ouvertement et même par charter des voyages à l'étranger, alors je dis que nous sommes dans une situation de désordre et d'anarchie qui ne peut plus continuer.

    Mais, me direz-vous, pourquoi avoir laissé la situation se dégrader ainsi et pourquoi la tolérer ? Pourquoi ne pas faire respecter la loi ?

    Parce que si des médecins, si des personnels sociaux, si même un certain nombre de citoyens participent à ces actions illégales, c'est bien qu'ils s'y sentent contraints ; en opposition parfois avec leurs convictions personnelles, ils se trouvent confrontés à des situations de fait qu'ils ne peuvent méconnaître. Parce qu'en face d'une femme décidée à interrompre sa grossesse, ils savent qu'en refusant leur conseil et leur soutien, ils la rejettent dans la solitude et l'angoisse d'un acte perpétré dans les pires conditions, qui risque de la laisser mutilée à jamais. Ils savent que la même femme, si elle a de l'argent, si elle sait s'informer, se rendra dans un pays voisin ou même en France, dans certaines cliniques et pourra, sans encourir aucun risque ni aucune pénalité, mettre fin à sa grossesse. Et ces femmes, ce ne sont pas nécessairement les plus immorales ou les plus inconscientes. Elles sont 300 000 chaque année. Ce sont celles que nous côtoyons chaque jour et dont nous ignorons la plupart du temps la détresse et les drames. C'est à ce désordre qu'il faut mettre fin. C'est cette injustice qu'il convient de faire cesser.

    Journal officiel, Débats parlementaires (27 novembre 1974)

    Photo : Pexels - Emma Guliani 

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  • Juvénal : Mysoginie

    jadis, une très humble condition
     Sauvegardait la chasteté de nos Romaines, et le travail,
     Le sommeil bref, les mains durcies et gercées par la laine étrusque,
     Les maris sur la tour de guet parce qu'Hannibal est aux portes,
     Tout cela préservait des atteintes du vice
     Leurs modestes maisons. Nous souffrons aujourd'hui
     Des maux d'une trop longue paix. Car plus funeste que les armes,
     Se ruant sur nous, la luxure venge l'univers asservi...
     Nobles ou femmes de rien, même dévergondage...
     La femme qui est dans ton lit, qu'elle n'ait surtout pas de style,
     De phrases alambiquées en figures logiques !
     Puisse-t-elle en histoire ignorer quelque chose,
     Et quand elle lit, ne pas tout comprendre !
     Ne me parlez pas d'une femme qui débobine sans arrêt
     La grammaire de Palémon, sans jamais écorcher la langue,
     D'une érudite qui me cite des vers que je ne connais pas,
     Et relève chez une amie peu instruite quelque bévue
     Que laisseraient passer les hommes...

    Juvénal, Satire VI (Ie s.)

    Photo : Pexels - Thiago Matos

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  • Aristophane : La politique, une affaire de femmes

    LYSISTRATA - Nous, durant les premiers temps de la guerre, nous avons, avec la modération qui est nôtre, tout supporté de vous, les hommes, quoi que vous fissiez, car vous ne nous permettiez pas d'ouvrir la bouche. Et pourtant, vous n'étiez pas précisément pour nous plaire ; mais nous, nous sentions bien ce que vous étiez, et maintes fois, étant chez nous, nous apprenions vos résolutions funestes sur une affaire importante. Alors, bien qu'affligées au fond, nous vous demandions avec un sourire : "Qu'a-t-on décidé d'inscrire sur la stèle au sujet de la paix, à l'Assemblée d'aujourd'hui ?" " Qu'est-ce que cela te fait ?" disait le mari, " tais-toi ". Et je me taisais.

    CLEONICE - Oh ! mais moi, jamais je ne me taisais.

    LE COMMISSAIRE - Alors, qu'est-ce que tu prenais si tu ne te taisais pas !

    LYSISTRATA - Aussi, moi, je me taisais. C'était, d'une fois à l'autre, quelque pire résolution que nous apprenions de vous, et nous demandions : " Comment pouvez-vous, mon homme, agir avec si peu de sens ?" Mais lui, aussitôt, me regardant en dessous, de me dire : "Si tu ne tisses pas la toile, la tête te cuira longtemps. La guerre sera l'affaire des hommes ".

    LE COMMISSAIRE - Il avait raison, par Zeus, celui-là.

    LYSISTRATA - Raison ? Comment, malheureux ? Vous preniez des résolutions funestes, et il ne nous était même pas permis de vous conseiller ? Mais quand nous vous entendions publiquement dire dans les rues : "N'y a-t-il pas un homme dans ce pays ?" et un autre répondre : "Non, par Zeus, il n'y en a pas", alors nous résolûmes sur l'heure, dans une réunion de femmes, de travailler de concert au salut de l'Hellade. Car, qu'aurait servi d'attendre ? Si donc vous voulez écouter à votre tour, quand nous vous conseillons sagement et, à votre tour vous taire, comme nous vous faisions, nous serions un correctif pour vous.

    LE COMMISSAIRE - Vous, pour nous, c'est trop fort, ton langage m'est intolérable.

    LYSISTRATA - Tais-toi.

    LE COMMISSAIRE - Me taire pour toi, maudite ? Pour toi qui portes un voile sur la tête ? Plutôt cesser de vivre.

    LYSISTRATA - Si c'est là ce qui t'arrête, je te le passe, ce voile, prends-le, tiens et ceins-en ta tête, puis tais-toi.

    CLEONICE - Prends encore ce fuseau, et la petite corbeille que voilà. Puis rassemble les plis de ta ceinture et file la laine en croquant des fèves. "La guerre sera l'affaire des femmes".

    Aristophane, Lysistrata (Ve s. av JC)

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  • Xénophon : Les fonctions de la femme, d'après Ischomaque

    La divinité, il me semble a adapté dès le principe la nature de la femme aux travaux et aux soins de
    l'intérieur, celle de l'homme à ceux du dehors... Quant à la femme, la divinité lui a créé un corps moins résistant, aussi elle me semble l'avoir chargée des travaux de la maison. Sachant qu'elle a accordé au corps de la femme de pouvoir nourrir les nouveau-nés et qu'elle l'en a chargée, elle lui a également donné en partage plus de tendresse pour les bébés nouveau-nés qu'elle n'en a donné à l'homme. Comme elle a également chargé la femme de garder les provisions, comprenant que pour bien les garder il n'est pas mauvais d'avoir le cour peureux, la divinité a donné en partage à la femme d'être plus peureuse que l'homme... Parce que l'un et l'autre doivent donner et recevoir, elle leur a attribué également et à l'autre la mémoire et l'attention : on ne pourrait donc discerner si c'est le sexe masculin ou le sexe féminin qui en est le mieux pourvu...

    La coutume déclare convenables les occupations pour lesquelles la divinité a donné à chacun le plus de capacités naturelles. Pour la femme, il est plus convenable de rester à la maison que de passer son temps dehors, et il l'est moins pour l'homme de rester à la maison que de s'occuper des travaux à l'extérieur. Si quelqu'un agit contrairement à la nature que la divinité lui a donnée, quittant pour ainsi dire son poste, il n'échappe pas aux regards des dieux et il est châtié pour négliger les travaux qui lui reviennent ou pour s'occuper de ceux de sa femme. Je crois que la reine des abeilles s'affaire à des travaux tout à fait semblables aux tiens... Tu devras rester à la maison, faire partir tous ensemble ceux des serviteurs dont le travail est au dehors ; il faudra surveiller ceux qui doivent travailler à la maison, recevoir ce que l'on apportera, distribuer ce que l'on devra dépenser, penser d'avance à ce qui devra être mis de côté, et veiller à ne pas faire pour un mois la dépense prévue pour une année.

    Xénophon, L'Économique (Ve s. av. JC)

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