Pour fixer nos idées sur les actions des hommes, il est utile de les définir avec précision. Cela posé, le vol est toute action qui prive un homme injustement et contre son gré de ce qu'il a droit de posséder : c'est une violation de la propriété que toute société s'engage à conserver à chacun de ses membres. Nulle loi ne peut autoriser des actions contraires au but de la société. Ainsi tout homme juste ne se prêtera jamais à des opinions introduites par la tyrannie, et contredites hautement par l'équité naturelle ; celle-ci défend à tous les hommes de s'emparer du bien des autres, et fait un crime du vol sous quelque nom qu'on cherche à le couvrir. Elle montre que les conquêtes sont des vols de royaumes et de provinces, et que les guerres injustes sont des assassinats. Elle montre que les impôts qui n'ont pas pour objet l'utilité publique, sont des vols avérés ; que les profits illicites, les émoluments injustes, le refus de payer ses dettes, les extorsions, les rapines et les concussions du despotisme sont des vols aussi criminels que ceux qui se font sur les grands chemins. Les voleurs ordinaires peuvent du moins rejeter leurs crimes sur la misère, sur le besoin, sur la nécessité qui ne connaît point de loi ; au lieu que les tyrans et leurs suppôts ne volent souvent que pour acquérir du superflu, dont ils ne font qu'un usage évidemment contraire au bonheur, et de la société particulière, et de tout le genre humain.
Lorsque les nations sont corrompues, elles s'apprivoisent aisément avec les actions les plus criminelles. D'ailleurs, le nombre et le rang des coupables semblent ennoblir la conduite la plus déshonorante ; et la négligence des législateurs paraît en quelque sorte l'absoudre. Un grand qui emprunte de tous côtés ; un prodigue qui, après avoir follement dissipé sa fortune, ruine ses créanciers ; un commerçant qui, abusant de la confiance qu'on lui montre, dérange, par son inconduite ou ses entreprises hasardeuses, ses affaires propres, et fait banqueroute aux autres, ne sont le plus souvent, ni punis, ni déshonorés ; ils se montrent effrontément dans le monde, et quelquefois même y font trophée de leurs escroqueries. Mais aux yeux de l'homme juste, ces différents personnages ne sont que d'infâmes voleurs que les lois devraient punir, ou du moins qu'à leur défaut la bonne compagnie devrait exclure sans pitié. Si ceux qui vivent aux dépens des autres sont des voleurs, les adhérents et les parasites du prodigue ou du fripon endetté sont de vrais receleurs.
La morale nous fait porter un même jugement de tous ces vendeurs de mauvaise foi, qui, sans pudeur et sans remords, profitent de la simplicité, du peu de connaissance ou du besoin des autres pour les tromper indignement.
Bien des marchands se persuadent que leur profession les met en droit de saisir toutes les occasions de gagner ; que tout gain est légitime ; et ceux mêmes qui en tout autre chose craindraient de violer les règles de la probité la plus sévère et de blesser leur conscience, n'ont plus ni probité ni conscience dès qu'il s'agit de leur métier. Bien plus il est des hommes assez pervers pour se vanter ouvertement de l'abus honteux qu'ils ont fait de la crédulité des autres. L'ignorance trop commune où vit le peuple des grands principes de la justice, fait que, surtout dans les grandes villes, presque tous les petits marchands sont voleurs et fripons. Ce n'est que chez les commerçants d'un ordre plus relevé qu'on trouve de l'honneur et de la bonne foi ; sentiments que la bonne éducation peut seule inspirer.
L'indigence, la paresse, le vice poussent communément au crime. Les hommes qui jouissent du nécessaire, ou qui l'obtiennent par leur travail, qui n'ont point de vices à satisfaire, ne sont guère tentés de voler ni de troubler la société. Les vices font commettre des crimes, pour contenter des vices dont on a contracté la malheureuse habitude. L'homme du peuple, dès qu'il est sans rien faire, devient nécessairement vicieux et se livre à toutes sortes de crimes pour assouvir ses nouveaux besoins. L'homme opulent et puissant est communément rempli de vices et de besoins, parce qu'il est désœuvré ; la fortune la plus ample suffisant à peine pour rassasier sa cupidité, il se croit forcé de recourir au crime, dans l'espoir frivole de se rendre plus heureux.
L'injustice peut se définir, en général, une disposition à violer les droits des autres en faveur de notre intérêt personnel. La tyrannie est l'injustice exercée contre toute la société par ceux qui la gouvernent. Toute autorité légitime n'étant fondée que sur les avantages que l'on procure à ceux sur qui elle est exercée, cette autorité devient une tyrannie dès qu'on en abuse contre eux ; elle n'est alors qu'une usurpation odieuse. Comme ce n'est qu'en vue de jouir des avantages de la justice que les hommes vivent en société, on voit très clairement que l'injustice anéantit le pacte social, et que pour lors la société ne rassemble plus que des ennemis toujours prêts à se nuire, des oppresseurs et des opprimés.
L'injustice relâche et dissout les liens de la société conjugale ; un mari, devenu tyran, n'est pas en droit d'attendre de sa femme des sentiments d'amour ; un père injuste ne trouve que des ennemis dans ses propres enfants ; un maître injuste se doit pas compter sur l'attachement de ses serviteurs ; tout homme injuste semble, par sa conduite, annoncer à ceux qui ont des rapports avec lui, qu'il renonce à leur affection, qu'il consent à leur haine, qu'il n'a besoin de personne, qu'il ne songe qu'à lui. En un mot la justice est le soutien du monde, et l'injustice est la source de toutes les calamités dont il est affligé.
Paul-Henry Thiry D'Holbach, La Morale Universelle, ou Les devoirs de l'homme fondés sur la Nature (1776)
Photo : Pexels - Cedric Eriale