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Documents - Page 5

  • La Fontaine : "Plutôt souffrir que mourir"

    Un pauvre Bûcheron tout couvert de ramée,

    Sous le faix du fagot aussi bien que des ans

    Gémissant et courbé marchait à pas pesants,

    Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.

    Enfin, n’en pouvant plus d’effort et de douleur,

    Il met bas son fagot, il songe à son malheur :

    Quel plaisir a-t-il eu depuis qu’il est au monde ?

    En est-il un plus pauvre en la machine ronde ?

    Point de pain quelquefois, et jamais de repos.

    Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,

    Le créancier, et la corvée

    Lui font d’un malheureux la peinture achevée.

    Il appelle la Mort. Elle vient sans tarder,

    Lui demande ce qu’il faut faire.

    « C’est, dit-il, afin de m’aider

    À recharger ce bois ; tu ne tarderas guère ».

    Le trépas vient tout guérir ;

    Mais ne bougeons d’où nous sommes :

    plutôt souffrir que mourir,

    C’est la devise des hommes."

    Jean de La Fontaine, "La Mort et le Bûcheron ", Fables (1668.)

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  • Camus : La mort et le mythe de Sisyphe

    "On a compris déjà que Sisyphe est le héros absurde. Il l’est autant par ses passions que par son tourment. Son mépris des dieux, sa haine de la mort et sa passion pour la vie, lui ont valu ce supplice indicible où tout l’être s’emploie à ne rien achever. C’est le prix qu’il faut payer pour les passions de cette terre. On ne nous dit rien sur Sisyphe aux Enfers. Les mythes sont faits pour que l’imagination les anime. Pour celui-ci on voit seulement tout l’effort d’un corps tendu pour soulever l’énorme pierre, la rouler et l’aider à gravir une pente cent fois recommencée ; on voit le visage crispé, la joue collée contre la pierre, le secours d’une épaule qui reçoit la masse couverte de glaise, d’un pied qui la cale, la reprise à bout de bras, la sûreté tout humaine de deux mains pleines de terre. Tout au bout de ce long effort mesuré par l’espace sans ciel et le temps sans profondeur, le but est atteint. Sisyphe regarde alors la pierre dévaler en quelques instants vers ce monde inférieur d’où il faudra la remonter vers les sommets. Il redescend dans la plaine.

    C’est pendant ce retour, cette pause, que Sisyphe m’intéresse. Un visage qui peine si près des pierres est déjà pierre lui-même ! Je vois cet homme redescendre d’un pas lourd mais égal vers le tourment dont il ne connaîtra pas la fin. Cette heure qui est comme une respiration et qui revient aussi sûrement que son malheur, cette heure est celle de la conscience. À chacun de ces instants, où il quitte les sommets et s’enfonce peu à peu vers les tanières des dieux, il est supérieur à son destin. Il est plus fort que son rocher.

    Si ce mythe est tragique, c’est que son héros est conscient. Où serait en effet sa peine, si à chaque pas l’espoir de réussir le soutenait ? L’ouvrier d’aujourd’hui travaille, tous les jours de sa vie, aux mêmes tâches et ce destin n’est pas moins absurde. Mais il n’est tragique qu’aux rares moments où il devient conscient. Sisyphe, prolétaire des dieux, impuissant et révolté, connaît toute l’étendue de sa misérable condition : c’est à elle qu’il pense pendant sa descente. La clairvoyance qui devait faire son tourment consommée du même coup sa victoire. Il n’est pas de destin qui ne se surmonte par le mépris."

    Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe (1942)

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  • Lucrèce : L'illusoire souffrance de la mort

    "Même si, affranchis du corps, l'esprit et l'âme conservaient le sentiment, en quoi cela nous intéresse-t-il, nous dont une union intime de l'âme et du corps réalise l'existence et constitue l'être ? Et quand bien même le temps, après notre mort, rassemblerait toute notre matière et la réorganiserait dans son ordre actuel en nous donnant une seconde fois la lumière de la vie, là encore il n'y aurait rien qui nous pût toucher, du moment que rupture se serait faite dans la chaîne de notre mémoire. Que nous importe aujourd'hui ce que nous fûmes autrefois ? que nous importe ce que le temps fera de notre substance ? En effet, tournons nos regards vers l'immensité du temps écoulé, songeons à la variété infinie des mouvements de la matière : nous concevrons aisément que nos éléments de formation actuelle se sont trouvés plus d'une fois déjà rangés dans le même ordre ; mais notre mémoire est incapable de ressaisir ces existences détruites, car dans l'intervalle la vie a été interrompue et tous les mouvements de la matière se sont égarés sans cohésion bien loin de nos sens.

    Il faut bien qu'un homme, pour que le malheur et la souffrance puissent l'atteindre, vive lui-même à l'époque où il doit faire leur rencontre. Voilà que la mort fait disparaître cet homme et retire l'existence à cette victime présumée d'un concert de maux. Eh bien, n'est-ce pas là de quoi conclure qu'il n'y a rien de redoutable dans la mort ? Aucun malheur ne peut atteindre celui qui n'est plus ; il ne diffère en rien de ce qu'il serait s'il n'était jamais né, puisque sa vie mortelle lui a été ravie par une mort immortelle.

    Lors donc qu'un homme se lamente sur lui-même la pensée du sort mortel qui fera pourrir son corps abandonné, ou le livrera aux flammes, ou le donnera en pâture aux bêtes sauvages, tu peux dire que sa voix sonne faux, qu'une crainte secrète tourmente son cœur, bien qu'il affecte de ne pas croire qu'aucun sentiment puisse résister en lui à la mort. Cet homme, à mon avis, ne tient pas ses promesses et cache ses principes ; ce n'est pas de tout son être qu'il s'arrache à la vie ; à son insu peut-être il suppose que quelque chose de lui doit survivre. Tout vivant en effet qui se représente son corps déchiré après la mort par les oiseaux de proie et les bêtes sauvages, se prend en pitié ; car il ne parvient pas à se distinguer de cet objet, le cadavre, et croyant que ce corps étendu, c'est lui-même, il lui prête encore, debout à ses côtés, la sensibilité de la vie. Alors il s'indigne d'avoir été créé mortel, il ne voit pas que dans la mort véritable il n'y aura plus d'autre lui-même demeuré vivant pour pleurer sa fin et, resté debout, gémir de voir sa dépouille devenue la proie des bêtes et des flammes. Car si c'est un malheur pour les morts d'être broyés entre les dents des fauves, je ne trouve pas qu'il puisse être moins douloureux de rôtir dans les flammes d'un bûcher, d'être étouffé dans du miel, de subir raidi la pierre glacée du tombeau ou le poids écrasant de la terre qui vous broie."

    Lucrèce, De la Nature (Ier s. ap. JC)

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  • "Post Motem : Le monde funéraire"

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  • Schopenhauer : L'essence de la vie échappe à la mort

    "La vue de chaque animal enseigne que la mort n'est pas un obstacle a la manifestation de l'essence de la vie, la volonté. Quel insondable mystère réside en chaque animal ! Regardez le premier venu des animaux, regardez votre chien : comme il se montre plein d'ardeur et de confiance ! II a fallu que bien des milliers de chiens meurent, avant qu'arrive pour celui-ci le moment d'exister. Mais la disparition de ces milliers de chiens n'a pas porte atteinte a I'idée du chien ; celle-ci n'a pas été le moins du monde troublée par toutes ces morts. C'est pourquoi le chien se présente a nos yeux avec tant de vivacité et dans sa vigueur première, comme si ce jour était son premier jour et qu'aucun ne pouvait etre le dernier, et que dans ses yeux brille le principe indestructible en lui, l‘archée.

    Qu'est-ce donc qui est mort au cours de ces millénaires — Pas le chien, il est la, devant nous, intact ; seulement son ombre, sa copie dans notre mode de connaissance lie au temps.

    Comment peut-on donc croire que cela périt, qui est toujours la et remplit toute la durée ? — Certes la chose est empiriquement explicable : dans la mesure en effet ou la mort a détruit les individus, la procréation en a produit de nouveaux. Mais cette explication empirique n'est une explication qu'en apparence, elle met une énigme à la place d'une autre. La compréhension métaphysique de la question ne s'obtient certes pas a si bon marche, mais elle est cependant la seule vraie et satisfaisante.

    Arthur Schopenhauer, Métaphysique de l‘amour, métaphysique de la mort

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  • Freud : Nous et le cadavre

    "Les philosophes prétendent que l'énigme intellectuelle que représentait pour l'homme primitif l'aspect de la mort s'est imposée à sa réflexion et doit être considérée comme le point de départ de toute spéculation. Il me semble que, sur ce point, les philosophes pensent trop... en philosophes et ne tiennent pas suffisamment compte de l'action de mobiles primitifs. Je crois donc devoir diminuer la portée de cette proposition et corriger celle-ci en disant que l'homme primitif triomphe auprès du cadavre de l'ennemi qu'il vient de tuer, sans avoir à se creuser la tête à propos des énigmes de la vie et de la mort. Ce qui poussa l'homme primitif à réfléchir, ce ne fut ni l'énigme intellectuelle ni la mort en général, mais ce fut le conflit affectif qui, pour la première fois, s'éleva dans son âme à la vue d'une personne aimée et, cependant, étrangère et haïe.

    C'est de ce conflit affectif qu'est née la psychologie. L'homme ne pouvait plus ne pas songer à la mort que la douleur causée par la disparition d'un être cher lui avait fait toucher du doigt; mais, en même temps, il ne voulait pas en admettre la réalité, car il ne pouvait se représenter lui-même à la place du mort. Il se vit ainsi obligé d'adopter un compromis : tout en admettant qu'il puisse mourir à son tour, il se refusa à voir dans cette éventualité l'équivalent de sa disparition totale, alors qu'il trouvait tout naturel qu'il en fût ainsi de l'ennemi.

    C'est devant le cadavre de la personne aimée qu'il imagina les esprits et, comme il se sentait coupable d'un sentiment de satisfaction qui venait se mêler à son deuil, ces premiers esprits ne tardèrent pas à se transformer en démons méchants dont il fallait se méfier. Les changements qui suivent la mort lui suggèrent l'idée d'une décomposition de l'individu en un corps et en une (primitivement en plusieurs) âme. Le souvenir persistant du mort la base de la croyance à d'autres formes d'existence, lui suggéra l'idée d'une persistance de la vie après la mort apparente."

    Sigmund Freud, Considérations actuelles sur la Guerre et sur la Mort (1915)

     

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  • Marc Aurèle : Le présent est la seule chose dont on ne peut être privé

    louvre-l039empereur-marc-aurele_0.jpgDusses-tu vivre trois mille ans, et même autant de fois dix mille, souviens-toi toujours que personne ne perd d’autre existence que celle qu’il vit, et qu’on ne vit que celle qu’on perd. Ainsi la plus courte et la plus longue reviennent au même. Car le présent est égal pour tous ; et donc égal aussi ce qui périt ; et la perte apparaît donc instantanée ; car on ne peut perdre ni le passé ni l’avenir ; comment, en effet, pourrait-on vous enlever ce que vous ne possédez pas ?

    Il faut donc se souvenir de deux choses : l’une, que toutes les choses sont éternellement semblables et recommençantes et qu’il n’importe pas qu’on voie les mêmes choses pendant cent ou deux cents ans ou pendant un temps infini ; l’autre qu’on perd autant, que l’on soit très âgé ou que l’on meurt de suite; le présent est en effet la seule chose dont on peut être privé puisque c’est la seule qu’on possède et que l’on ne perd pas ce que l’on n’a pas.

    Marc Aurèle, Pensées (IIe s. ap. JC)

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  • Floton et Taton : "Les Ambassadeurs" de Holbein

    "Holbein place au premier plan de son célèbre tableau Les Ambassadeurs (1533), représentant deux gentilshommes français devant une étagère garnie d'instruments d'optique et de musique, une forme blanchâtre, indéchiffrable, qui se révélera être un crane lorsque le spectateur approche son œil du point de vue, situe prés du bord inférieur du cadre. Cet ectoplasme, représente la signature de I ‘artiste : Holbein = os creux = crâne. Jeu de mots, jeu d'illusion optique, profession de foi désabusée : vanitas vanitatum."

    A. Flocon et K. Taton, La Perspective (1963)

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  • Ionesco : Le roi se meurt

    "LE ROI : Je ne suis pas malade.

    MARIE : Il se sent bien. (au Roi) N'est-ce pas?

    LE ROI : Tout au plus quelques courbatures. Ce n'est rien. D'ailleurs, ça va beaucoup mieux.

    MARIE : Il dit qu'il va bien, vous voyez, vous voyez.

    LE ROI : ça va même très bien.

    MARGUERITE : Tu vas mourir dans une heure et demie, tu vas mourir à la fin du spectacle.

    LE ROI : Que dites vous ma chère ? Ce n'est pas drôle.

    MARGUERITE : Tu vas mourir à la fin du spectacle.

    MARIE : Mon dieu !

    LE MÉDECIN : Oui, sire vous allez. Vous n'aurez pas votre petit déjeuner demain matin. Pas de dîner non plus. [...]"

    Eugène Ionesco, Le Roi se meurt (1962)

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  • Alain : L'éloquence des passions

    "L’éloquence des passions nous trompe presque toujours ; j’entends par là cette fantasmagorie triste ou gaie, brillante ou lugubre, que nous déroule l’imagination selon que notre corps est reposé ou fatigué, excité ou déprimé. Tous naturellement, nous accusons alors les choses et nos semblables, au lieu de deviner la cause réelle, souvent petite et sans conséquence.

    Dans ce temps où les examens commencent à s’élever au-dessus de l’horizon, plus d’un candidat travaille aux lumières, fatigue ses yeux, et ressent un mal de tête diffus ; petits maux que l’on guérit bien vite par le repos et le sommeil. Mais le candidat n’y pense point. Il constate d’abord qu’il n’apprend pas vite, que les idées restent dans le brouillard et que la pensée des auteurs reste dans le papier au lieu de venir à lui ; alors il s’attriste sur les difficultés de l’examen et sur ses propres aptitudes ; puis portant son regard sur le passé, et contemplant tous ses souvenirs à travers le même brouillard triste, il s’aperçoit ou croit s’apercevoir qu’il n’a pas fait grand-chose d’utile, que tout est à revoir, que rien ne s’éclaire ni ne s’ordonne ; regardant maintenant vers l’avenir, il pense que le temps est court et que le travail est bien lent ; aussi revient-il à son livre, la tête entre ses deux mains, alors qu’il devrait se coucher et dormir ; le mal lui cache le remède ; et c’est justement parce qu’il est fatigué qu’il se jette au travail. Il lui faudrait ici la profonde sagesse des stoïciens élucidée encore par Descartes et par Spinoza. Toujours défiant devant les preuves d’imagination, il devrait, par réflexion, deviner ici l’éloquence des passions, et refuser d’y croire, ce qui détruirait soudainement le plus clair de son mal ; car un peu de mal de tête et de fatigue des yeux, cela est supportable et ne dure guère ; mais le désespoir est terrible et aggrave de lui-même ses causes.

    Voilà le piège des passions. Un homme qui est bien en colère se joue à lui-même une tragédie bien frappante, vivement éclairée, où il se représente tous les torts de son ennemi, ses ruses, ses préparations, ses projets pour l’avenir ; tout est interprété selon la colère, et la colère en est augmentée ; on dirait un peintre qui peindrait les Furies et qui se ferait peur à lui-même. Voilà par quel mécanisme une colère finit souvent en tempête, et pour de faibles causes, grossies seulement par l’orage du cœur et des muscles. Il est pourtant clair que le moyen de calmer toute cette agitation n’est pas du tout de penser en historien et de faire la revue des insultes, des griefs et des revendications ; car tout cela est faussement éclairé, comme dans un délire. Ici encore il faut, par réflexion, deviner l’éloquence des passions et refuser d’y croire. Au lieu de dire : « Ce faux ami m’a toujours méprisé », dire : « Dans cette agitation je vois mal, je juge mal ; je ne suis qu’un acteur tragique qui déclame pour lui-même. » Alors vous verrez le théâtre éteindre ses lumières faute de public ; et les brillants décors ne seront plus que des barbouillages. Sagesse réelle ; arme réelle contre la poésie de l’injustice. Hélas ! Nous sommes conseillés et menés par des moralistes d’occasion qui ne savent que se mettre en délire et donner leur mal à d’autres.

    Alain, Propos sur le Bonheur (1913)

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  • Sartre : La "passion" du racisme et de l'antisémitisme

    "J’ai noté tout à l’heure que l’antisémitisme se présente comme une passion. Tout le monde a compris qu’il s’agit d’une affection de haine ou de colère. Mais, à l’ordinaire, la haine et la colère sont sollicitées : je hais celui qui m’a fait souffrir, celui qui me nargue ou qui m’insulte. Nous venons de voir que la passion antisémite ne saurait avoir un tel caractère : elle devance les faits qui devraient la faire naître, elle va les chercher pour s’en alimenter, elle doit même les interpréter à sa manière pour qu’ils deviennent vraiment offensants. Et pourtant, si vous parlez du Juif à l’antisémite, il donne tous les signes d’une vive irritation. Si nous nous rappelons par ailleurs que nous devons toujours consentir à une colère pour qu’elle puisse se manifester, et que, suivant l’expression si juste, on se met en colère, nous devrons convenir que l’antisémite a choisi de vivre sur le mode passionné. Il n’est pas rare que l’on opte pour une vie passionnelle plutôt que pour une vie raisonnable. Mais c’est qu’à l’ordinaire on aime les objets de la passion : les femmes, la gloire, le pouvoir, l’argent. Puisque l’antisémite a choisi la haine, nous sommes obligés de conclure que c’est l’état passionné qu’il aime. À l’ordinaire, ce genre d’affection ne plaît guère : celui qui désire passionnément une femme est passionné à cause de la femme et malgré la passion : on se défie des raisonnements passionnels, qui visent à démontrer par tous les moyens des opinions qu'a dictées l’amour ou la jalousie ou la haine ; on se défie des égarements passionnels et de ce qu’on a nommé le monoïdéisme. C’est là, au contraire, ce que l’antisémite choisit d’abord. Mais comment peut-on choisir de raisonner faux ? C’est qu’on a la nostalgie de l’imperméabilité. L’homme sensé cherche en gémissant, il sait que ses raisonnements ne sont que probables, que d’autres considérations viendront les révoquer en doute ; il ne sait jamais très bien où il va ; il est « ouvert », il peut passer pour hésitant. Mais il y a des gens qui sont attirés par la permanence de la pierre. Ils veulent être massifs et impénétrables, ils ne veulent pas changer : où donc le changement les mènerait-il ? Il s’agit d’une peur de soi originelle et d’une peur de la vérité. Et ce qui les effraie, ce n’est pas le contenu de la vérité, qu’ils ne soupçonnent même pas, mais la forme même du vrai, cet objet d’indéfinie approximation. C’est comme si leur propre existence était perpétuellement en sursis. Mais ils veulent exister tout à la fois et tout de suite. Ils ne veulent point d’opinions acquises, ils les souhaitent innées ; comme ils ont peur du raisonnement, ils veulent adopter un mode de vie où le raisonnement et la recherche n’aient qu’un rôle subordonné, où l’on ne cherche jamais que ce qu’on a déjà trouvé, où l’on ne devient jamais que ce que déjà, on était. Il n’en est pas d’autre que la passion. Seule une forte prévention sentimentale peut donner une certitude fulgurante, seule elle peut tenir le raisonnement en lisière, seule elle peut rester imperméable à l’expérience et subsister durant toute une vie. L’antisémite a choisi la haine parce que la haine est une foi ; il a choisi originellement de dévaloriser les mots et les raisons. Comme il se sent à l’aise, à présent ; comme elles lui paraissent futiles et légères les discussions sur les droits du Juif : il s’est situé d’emblée sur un autre terrain."

    Jean-Paul Sartre, Réflexions sur la question juive (1946)

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  • Hassner : La passion aujourd'hui

    "La philosophie classique et la religion chrétienne parlent de la domination des passions par la raison, ou de leur sublimation dans un amour supérieur ou dans la révolte contre l'injustice : l'eros et le thumos trouveraient là un rôle d'éclaireur et d'entraîneur par rapport à la raison. La philosophie moderne parle de la substitution des intérêts aux passions ou ou celles des passions calmes et consensuelles de l'économie aux passions violentes et conflictuelles de la religion et de la politique. Les deux voies ont montré à la fois leur force et leurs limites respectives."

    Pierre Hassner

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