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  • Senghor : "Élégie à la Reine de Saba"

    Le jour promis, l’aurore en fête embaumant frais les arbres odorants
    Les hérauts d’armes, sonneries haut levées, annoncèrent sa présence à trois mille pas
    Quand sous les tentes rutilantes, la précédaient soixante-dix-sept éléphants, sombres avançant d’un pas pachyderme.
    Et leurs cornacs, nattes fleuries d’or rouge, tenaient leurs longues gaules balancées en poussant de brefs cris rythmiques
    Puis à pieds des guerriers plus noirs, nombreux serrés, leurs peaux de léopard en bandoulière.
    Suivaient les présents de Saba
    Apportés par soixante jeune hommes, soixante jeunes filles, cambrées et seins debout
    Qui avançaient plus souriants que les nénuphars dessus le lac des Alizés
    Et neuf forgerons marteau sur l’épaule, qui enseignaient les nombres primordiaux, tous nés du rythme du tam-tam.
    Et d’autres présents que je tais : leur liste serait longue.
    Tels étaient les desseins de Dieu, quand fiancée tu montais sur la Colline sainte.
    Je me souviens du soir de la soirée de mon festin
    Quand doucement, comme un flamant prenant son vol, dans ta robe de boubou rose
    Le cou frêle sous le cimier des nattes, des tresses constellées d’or blanc
    Lentement tu levas ton buste, après moi avec moi à mon appel
    Pour fermer l’Eventail des danses, dansant la danse du Printemps.
    Froidure sécheresse hiver, adieu, la pluie répond à l’appel du printemps, et le printemps est pluie
    Doucement lentement, une deux gouttes graves
    Et c’est l’ébrouement qui bruit des nuages, des épaules ébranlées pour gagner
    Le ventre vierge, et brise-mottes les pieds pilons battant la terre
    Dans le temps que, tes lèvres ouvertes à peine, les bras nagent dans le torrent comme des lianes.

    Léopold Sédar Senghor, Élégie à la Reine de Saba (1979)

    Photo : Pexels

     

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  • De Gournay : Egalités !

    La plupart de ceux qui prennent la cause des femmes contre cette orgueilleuse préférence que les hommes s’attribuent leur rendent le change entier : car ils renvoient la préférence vers elles. Quant à moi qui fuis toutes extrémités, je me contente de les égaler aux hommes, la Nature s’opposant aussi pour ce regard autant à la supériorité qu’à l’infériorité.

    Que dis-je? Il ne suffit pas à quelques gens de leur préférer le sexe masculin, s’ils ne les confinaient encore d’un arrêt irréfragable et nécessaire à la quenouille, oui même à la quenouille seule. Toutefois ce qui peut les consoler contre ce mépris, c’est qu’il ne se fait que par ceux d’entre les hommes auxquels elles voudraient moins ressembler: personnes à donner vraisemblance aux reproches qu’on pourrait vomir sur le sexe féminin, s’ils en étaient, et qui sentent en leur coeur ne se pouvoir recommander que par le crédit du masculin.

    D’autant qu’ils ont ouï trompeter par les rues que les femmes manquent de dignité, manquent aussi de suffisance, voire du tempérament et des organes pour arriver à celle-ci; leur éloquence triomphe à prêcher ces maximes et tant plus opulemment de ce que dignité, suffisance, organes et tempérament sont de beaux mots, n’ayant appris d’autre part que la première qualité d’un malhabile homme, c’est de cautionner les choses sous la foi populaire et par ouï-dire.

    Parmi les roulades de ces hauts devis, oyez tels cerveaux comparer ces deux sexes : la suprême excellence à leur avis, où les femmes puissent arriver, c’est de ressembler le commun des hommes, autant éloignés d’imaginer qu’une grande femme se peut dire grand homme, le sexe simplement changé, que de consentir qu’un homme se peut élever à l’étage d’un Dieu. Gens plus braves qu’Hercule, vraiment, qui ne défit que douze monstres en douze combats, tandis que d’une seule parole ils défont la moitié du Monde.

    Marie de Gournay, Égalité des hommes et des femmes (1622)

    Photo : Pexels - ClickerHappy

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  • Woolf : Une chambre à soir

    410XsiQf0jL._SY445_SX342_ML2_.jpgJe vous ai dit au cours de cette conférence que Shakespeare avait une soeur; mais n’allez pas à sa recherche dans la vie du poète écrite par sir Sidney Lee. Cette soeur de Shakespeare mourut jeune… hélas, elle n’écrivit jamais le moindre mot. Elle est enterrée là où les omnibus s’arrêtent aujourd’hui, en face de l’Elephant and Castle. Or, j’ai la conviction que cette poétesse, qui n’a jamais écrit un mot et qui fût enterrée à ce carrefour, vit encore.

    Elle vit en vous et en moi, et en nombre d’autres femmes qui ne sont pas présentes ici ce soir, car elles sont en train de laver la vaisselle et de coucher leurs enfants. Mais elle vit; car les grands poètes ne meurent pas; ils sont des présences éternelles; ils attendent seulement l’occasion pour apparaître parmi nous en chair et en os. Cette occasion, je le crois, il est à présent en votre pouvoir de la donner à la sœur de Shakespeare.

    Car voici ma conviction : si nous vivons encore un siècle environ - je parle ici de la vie réelle et non pas de ces petites vies séparées que nous vivons en tant qu’individus - et que nous ayons toutes cinq cents livres de rentes et des chambres qui soient à nous seules; si nous acquérons l’habitude de la liberté et le courage d’écrire exactement ce que nous pensons; si nous parvenons à échapper un peu au salon commun et à voir les humains non pas seulement dans leurs rapports les uns avec les autres, mais dans leur relation avec la réalité, et aussi le ciel et les arbres et le reste en fonction de ce qu’ils sont; si nous parvenons à regarder plus loin que le croque-mitaine de Milton- si nous ne reculons pas devant le fait (car c’est bien là un fait) qu’il n’y a aucun bras auquel nous raccrocher et que nous marchons seules et que nous sommes en relation avec le monde de la réalité et non seulement avec le monde des hommes et des femmes- alors l’occasion se présentera pour la poétesse morte qui était la sœur de Shakespeare de prendre cette forme humaine à laquelle il lui a fallu si souvent renoncer.

    Mais il ne faut pas-car cela ne saurait être-nous attendre à sa venue sans effort, sans préparation de notre part, sans que nous soyons résolues à lui offrir, à sa nouvelle naissance la possibilité de vivre et d’écrire. Mais je vous jure qu’elle viendrait si nous travaillions pour elle et que travailler ainsi, même dans la pauvreté et dans l’obscurité, est chose qui vaut la peine.

    Virginia Woolf, Une chambre à soir (1929)

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  • "Marina Abramovi - The Artist is Present"

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  • "La jeune fille à la perle"

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  • Tápiés : La tâche de l’artiste

    L’artiste sera toujours vie et changement, tout comme la réalité dont on dit qu’il est l’interprète et qui, loin d’être constante, est le concept variable que nous en construisons. La tâche de l’artiste ne se limitera donc pas, à mon sens, à un acte réceptif. Son œuvre n’est pas, comme on le prétend, le simple reflet de son époque. Je crois plutôt que l’artiste peut jouer dans son époque un rôle actif, et que, comme d’autres dans d’autres domaines, il a entre ses mains le pouvoir de modifier cette idée de la réalité. J’ai toujours été impressionné par la parabole de l’arbre, présentée par Paul Klee lors de sa fameuse conférence d’Iéna. Il disait que l’artiste, à l’image du tronc qui conduit la sève des racines aux branches, joue un rôle fort modeste. Ni serviteur soumis, ni seigneur absolu, il est seulement un intermédiaire, « un conducteur » de la nature. Mais il n’est pas étonnant qu’à une époque comme la nôtre et vivant dans un pays comme l’Espagne, où l’homme, pris dans un drame d’une rare violence, semblait parfois avoir définitivement perdu la mesure des choses, je me sois toujours plu à ajouter « conducteur, certes, mais conducteur du concept changeant que se forme l’homme de cette nature ». Manifestement Klee le savait lorsqu’il affirmait que « cette forme reçue n’est pas le seul monde possible » (…).On trouve toujours à l’origine de la vocation artistique, la souffrance vécue lors d’une expérience marquante, et qui tantôt se manifeste brutalement par accident, tantôt prend corps en un lent processus. Il n’en demeure pas moins que tout d’un coup, à cause de cette expérience, nous nous rendons compte que se forme devant nos yeux une nouvelle réalité ; nous découvrons que les choses ne pas exactement comme on voulait nous faire croire qu’elles étaient, et alors naît une contradiction insupportable entre le milieu dans lequel nous avons grandi et la nouvelle vision qui est le fruit de notre expérience. Un réajustement s’impose donc, et c’est là que commence notre travail de création. On ne peut pas expliquer autrement la naissance de la vocation artistique.

    Antoni Tápiés, La Pratique de l’art (1970)

    Photo : Pexels - Mali Maeder

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  • Picasso : L'artiste trouvant sa voie...

    28_9782264042606_1_75.jpg"Quand j’ai découvert l’art nègre, il y a 40 ans, et que j’ai peint ce qu’on appelle mon époque nègre, c’était pour m’opposer à ce qu’on appelait beauté dans les musées. Á ce moment-là, pour la plupart des gens, un masque nègre n’était qu’on objet ethnographique. Quand je me suis rendu pour la première fois avec Derain au musée du Trocadéro, une odeur de moisi et d’abandon m’a saisi à la gorge. J’étais si déprimé que j’aurai voulu partir tout de suite. Mais je me suis forcé à rester, à examiner ces masques, tous ces objets que des hommes avaient exécutés dans un dessein sacré, magique, pour qu’ils servent d’intermédiaire entre eux et les forces inconnues, hostiles, qui les entouraient, tâchant ainsi de surmonter leur frayeur en leur donnant couleur et forme. En alors j’ai compris que c’était le sens même de la peinture. Ce n’est pas un processus esthétique, c’est une forme de magie qui s’interpose entre l’univers hostile et nous, une façon de saisir le pouvoir, en imposant forme à nos terreurs comme à nos désirs. Le jour où j’ai compris cela, je sus que j’avais trouvé mon chemin."

     Pablo Picasso, cité par Françoise Gilot et Carlton Lake, Vivre avec Picasso (2006)

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  • Bergson : Le sentiment du beau

    Le peine qu’on éprouve à définir le sentiment du beau tient surtout à ce que l’on considère les beautés de la nature comme antérieures à celle de l’art : les procédés de l’art ne sont plus alors que des moyens par lesquels l’artiste exprime le beau et l’essence du beau demeure mystérieuse. Mais on pourrait se demander si la nature est belle autrement que par la rencontre heureuse de certains procédés de notre art, et si, en un certain sens, l’art ne précède pas la nature. Sans même aller aussi loin, il semble plus conforme aux règles d’une saine méthode d’étudier d’abord le beau dans les œuvres où il a été produit par un effort conscient ; et de descendre par transitions insensibles de l’art à la nature, qui est artiste à sa manière (…). Si les sons musicaux agissent plus puissamment sur nous que ceux de la nature, c’est que la nature se borne à exprimer des sentiments, au lieu que la musique nous les suggèrent… Ainsi  l’art vise à imprimer en nous des sentiments plutôt qu’à les exprimer ; il nous les suggère, et se passe volontiers de l’imitation de la nature quand il trouve des moyens plus efficaces.

    Henri Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience (1889)

    Photo : Pexels - Cottonbro

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  • Camus : Le rôle de l'écrivain

    Conferences-et-discours.jpgLe rôle de l’écrivain (…) ne se sépare pas de devoirs difficiles. Par définition, il ne peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent. Ou, sinon, le voici seul et privé de son art. Toutes les armées de la tyrannie avec leurs millions d’hommes ne l’enlèveront pas à la solitude, même et surtout s’il consent à prendre leur pas. Mais le silence d’un prisonnier inconnu, abandonné aux humiliations à l’autre bout du monde, suffit à retirer l’écrivain de l’exil, chaque fois, du moins, qu’il parvient, au milieu des privilèges de la liberté, à ne pas oublier ce silence et à le faire retentir par les moyens de l’art.

    Aucun de nous n’est assez grand pour une pareille vocation. Mais, dans toutes les circonstances de la vie, obscur ou provisoirement célèbre, jeté dans les fers de la tyrannie ou libre pour un temps de s’exprimer, l’écrivain peur retrouver le sentiment d’une communauté vivante qui le justifiera, à la seule condition qu’il accepte, autant qu’il le peut, les deux charges qui font la grandeur de son métier : le service de la vérité et celui de la liberté. Puisque sa vocation est de réunir le plus grand nombre d’hommes possible, elle ne peut s’accommoder du mensonge et de la servitude qui, là où ils règnent, font proliférer les solitudes. Quelles que soient nos infirmités personnelles, la noblesse de notre métier s’enracinera toujours dans les deux engagements difficiles à maintenir- le refus de mentir sur ce que l’on sait et la résistance à l’oppression.

    Albert Camus, Discours de Suède (1957)

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  • Camus : "L'art n'est pas une réjouissance solitaire"

    815HL3aeoZL.jpgL’art n’est pas à mes yeux une réjouissance solitaire. Il est un moyen d’émouvoir le plus grand nombre d’hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes. Il oblige donc l’artiste à ne pas s’isoler ; il le soumet à la vérité la plus humble et la plus universelle. Et celui qui, souvent, a choisi son destin d’artiste parce qu’il se sentait différent, apprend bien vite qu’il ne nourrira son art, et sa différence, qu’en avouant sa ressemblance avec tous. L’artiste se forge dans cet aller-retour perpétuel de lui aux autre, à mi-chemin de la beauté dont il ne peut se passer et de la communauté à laquelle il ne peut s’arracher. C’est pourquoi les vrais artistes ne méprisent rien ; ils s’obligent à comprendre au lieu de juger. Et, s’ils ont un parti à prendre en ce monde, ce ne peut être que celui d’une société où, selon le grand mot de Nietzsche, ne régnera plus le juge, mais le créateur, qu’il soit travailleur ou intellectuel.

    Albert Camus, Discours de Suède (1957)

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