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  • Rosa : Aliénation et accélération

    L'accélération technique peut être définie comme l'accroissement du « rendement » par unité de temps, c'est-à-dire du nombre de kilomètres parcourus par heure, ou du nombre d'octets de données transférés par minute, ou du nombre de voitures produites par jour.

    Par conséquent, l'accélération technique implique nécessairement une diminution du temps requis pour accomplir des actions et processus quotidiens de production et de reproduction, de communication et de transport, la quantité de tâches et d'actions demeurant inchangée.

    L'accélération technique devrait donc logiquement impliquer une augmentation du temps libre, qui à son tour ralentirait le rythme de vie ou au moins éliminerait ou réduirait la « famine temporelle ». Puisque l'accélération technique signifie que moins de temps est nécessaire à l'accomplissement d'une tâche donnée, le temps devrait devenir abondant. Si au contraire dans la société moderne le temps devient de plus en plus rare, nous voici en présence d'un paradoxe qui appelle une explication sociologique.

    Nous pouvons commencer à entrevoir une réponse si nous considérons les conditions requises pour atteindre l'abondance de temps ou la décélération : comme nous l'avons dit plus haut, les ressources en temps nécessaires pour accomplir les tâches de notre vie quotidienne diminuent de façon significative tant que la quantité de ces tâches demeure la même. Mais est-ce qu'elle demeure vraiment la même ? Pensez simplement aux conséquences de l'introduction de la technologie du courrier électronique sur notre budget temps. Il est correct de supposer qu'écrire un courrier électronique est deux fois plus rapide qu'écrire une lettre classique. Considérez ensuite qu'en 1990 vous écriviez et receviez en moyenne dix lettres par journée de travail, dont le traitement vous prenait deux heures. Avec l'introduction de la nouvelle technologie, vous n'avez plus besoin que d'une heure pour votre correspondance quotidienne, si le nombre de messages envoyés et reçus demeure le même. Vous avez donc gagné une heure de « temps libre » que vous pouvez utiliser pour autre chose. Est-ce que c'est ce qui s'est passé ? Je parie que non. En fait, si le nombre de messages que vous lisez et envoyez a doublé, alors vous avez besoin de la même quantité de temps pour en finir avec votre correspondance quotidienne[1]. Mais je soupçonne qu'aujourd'hui vous lisez et écrivez quarante, cinquante ou même soixante-dix messages par jour. Vous avez donc besoin de beaucoup plus de temps pour tout ce qui touche à la communication que vous n'en aviez besoin avant que le Web ne soit inventé.

    Il se trouve que la même chose s'est produite il y a un siècle avec l'introduction de la voiture, et plus tard avec l'invention de la machine à laver : bien sûr, nous aurions gagné d'importantes ressources de temps libre si nous avions parcouru les mêmes distances qu'auparavant et lavé notre linge à la même fréquence - mais ce n'est pas le cas. Nous parcourons aujourd'hui, en conduisant ou même en avion, des centaines de kilomètres, pour le travail ou pour le plaisir, alors qu'avant nous n'aurions sans doute couvert qu'un cercle de quelques kilomètres dans toute notre vie, et nous changeons maintenant de vêtements tous les jours, alors que nous n'en changions qu'une fois par mois (ou moins) il y a un siècle.

    Hartmut Rosa, Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité (2010)

    Photo : Pexels - Altamart

    Lien permanent Catégories : =>Saison. 16, Documents, Textes et livres, [121] "Le temps libre est-il celui de la liberté?" Imprimer 0 commentaire Pin it!
  • Rosa : Le triomphe de l'accélération

    CVT_Acceleration--Une-critique-sociale-du-temps_9091.pngOn peut donc tirer trois conclusions de l'histoire du conflit culturel autour des technologies de l'accélération. Premièrement, le processus d'accélération technologique ne se déroule pas uniformément, mais par à-coups, en se heurtant à des obstacles, des résistances et des mouvements de réaction qui le ralentissent, l'interrompent et peuvent même, à l'occasion, en inverser le sens.
    Deuxièmement, une poussée d'accélération est presque toujours suivie d'un discours sur l'accélération et la décélération, dans lequel l'appel à la décélération et l'aspiration nostalgique à un retour au "monde lent" - lenteur qui ne devient une qualité distincte que dans cette vision rétrospective - l'emportent généralement sur l'enthousiasme à l'égard des rythmes plus élevés (...)
    Troisièmement, en dépit de l'hégémonie du discours des partisans de la décélération, chacun de ces conflits culturels s'est jusqu'à présent soldé par une victoire des adeptes de l'accélération, c'est-à-dire par l'introduction et l'implantation victorieuse de la technologie nouvelle.

    Hartmut Rosa, Accélération, Une critique sociale du temps (2010)

    Lien permanent Catégories : =>Saison. 15, Documents, Textes et livres, [113] "Prendre son temps est-ce le perdre?" Imprimer 0 commentaire Pin it!
  • Compte-rendu du débat "Va-t-on trop vite?"

    Cette séance du 21 septembre, qui porte sur la question "Va-t-on trop vite ?" tombe, c’est une coïncidence, alors que, durant la semaine, nous avons appris le décès du philosophe Paul Virilio, qui a théorisé sur la vitesse dans nos sociétés post-modernes.

    Dans le titre du débat proposé, "Va-t-on trop vite ?", il y a ce "on"impersonnel, qui nomme le groupe mais qui ne nous concerne pas plus que cette autre phrase : "De quelle vitesse parlons-nous ?" C’est le "on" heideggerien qui est en même temps un "on" que l’on emploie fréquemment dans le langage courant. Qui est ce "on" ? Est-ce que "nous" allons trop vite ou bien est-ce une contrainte extérieure. Le "on" est également inclusif, réagit un animateur. Nous faisons partie d’un être collectif. C’est un "on" qui nous rend solidaire et responsable d’une vitesse que l’on va subir mais aussi engendré.

    Cette vitesse, étymologiquement, semblerait être sans surprise : la vitesse fait référence à ce qui va "vite" ("rapidement", "sans sommation"). Mais la vitesse est également "l’habileté"("Vistece," un terme du XIIe s.).
    S’agissant de cette vitesse souvent pointée du doigt, de quoi parle-t-on ? Si l’on parle de la science, la science avance sans doute à son rythme ; cependant, s’agissant de la société, il y a sans doute un mouvement frénétique qui coûte énormément à la planète. Prendre le temps n’est-ce pas mieux ? Cependant, la vitesse et le mouvement fait intrinsèquement partie de notre monde et de la nature, comme le disait Aristote ("La nature doit donc être considérée comme un principe et une cause de mouvement et de repos, pour l'être où ce principe est primitivement et en soi, et non pas par simple accident."). Finalement, la vraie question est notre appréhension au temps et de la manière dont nous agissons. Est-ce que nous ne faisons pas les choses trop rapidement et de manière "superflue" ? Et y sommes-nous pour quelque chose ? Comme le disait Montaigne, "le monde est une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Égypte, et du branle public et du leur. La constance même n'est autre chose qu'un branle plus languissant."

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    Lien permanent Catégories : =>Saison. 10, Comptes-rendus des débats, [75] "Va-t-on trop vite?" Imprimer 0 commentaire Pin it!