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rosa

  • Ils ont dit, au sujet de la vitesse

    "On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve." [Héraclite]

    " À vivre d'une façon posée on ne serait pas plus sage qu'à ne pas vivre d'une façon posée, puisque c'est au compte des belles choses que nous avons porté la sagesse, et que, d'un autre côté, les actes prompts nous ont révélé une beauté qui n'est pas inférieure à celle des actes accomplis bien posément." [Platon]

    "La nature doit donc être considérée comme un principe et une cause de mouvement et de repos, pour l'être où ce principe est primitivement et en soi, et non pas par simple accident." [Aristote]

    " Le monde est une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d'Egypte, et du branle public et du leur. La constance même n'est autre chose qu'un branle plus languissant." [Montaigne]

    "C’est à tort que les hommes se plaignent de la fuite du temps, en l’accusant d’être trop rapide, sans voir qu’il s’écoule à la bonne vitesse." [Léonard de Vinci]

    "La splendeur du monde s'est enrichie d'une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse." [Filippo Tommaso Marinetti]

    "Le temps réel échappe aux mathématiques. Son essence étant de passer, aucune de ses parties n'est encore là quand une autre se présente. La superposition de partie à partie en vue de la mesure est donc impossible, inimaginable, inconcevable." [Henri Bergson]

    "Qu’est-ce qu’un inconscient ? C’est un homme qui ne se pose pas de question. Celui qui agit avec vitesse et sûreté ne se pose pas de question ; il n’en n’a pas le temps." [Alain]

    "L'être inféodé aux heures est-il encore un être humain ? Et a-t-il le droit de s'appeler libre, quand nous savons qu'il a secoué toutes les servitudes, sauf l'essentielle ? A la merci du temps qu'il nourrit, qu'il engraisse de sa substance, il s'exténue et s'anémie pour assurer la prospérité d'un parasite ou d'un tyran." [Emil Cioran]

    "Qu'est-ce que vous faites de ce temps gagné? est-ce que vous avez composé un début de symphonie, un sonnet, est-ce que vous avez conçu un projet nouveau d'expérience chimique? Est-ce que vous avez vécu libre (tout simplement!) en vous baladant au hasard, sans but et dans la joie de la liberté?" Et bien non! personne n'a jamais pu me répondre. Ces heures "gagnées", on a bu une bière au bistrot, on n'a rien fait ni rien vécu, on a usé du temps vide et insignifiant. A moins que l'on ait profité, lorsqu'on est un homme d'affaire très occupé, pour prendre trois rendez-vous exprès qui viennent se cumuler à un horaire déjà trop lourd, c'est-à-dire que l'on a fait se rapprocher l'heure de l'infarctus. " [Jacques Ellul]

    "Nous sommes entraînés à juger en fonction de la vitesse de nos machines. La raison consiste à poser ces deux questions : Est-ce un mal que la remise des décisions et actions à la vitesse de l'homme?" [Jacques Ellul]

    "La technique est venue apporter à l’homme perdu de notre temps, la possibilité de se perdre sans cesse." [Michel Henri]

    "La vitesse est la forme d'extase dont la révolution technique a fait cadeau à l'homme." [Milan Kundera]

    "Cette vitesse du bonheur à deux, qui met de l’inattendu dans la banalité et déguise les habitudes en projets." [Pierre Kyria]

    "Donnez-vous des rendez-vous partout, Dans les champs, dans les choux, Faites-vous des baisers tout de suite, Des serments sur le grand huit. Le temps passe à toute vitesse, Roulez jeunesse." [Louis Chedid]

    "L’augmentation de la productivité permet de marquer des points dans la compétition – tout au moins jusqu’à ce que la concurrence en fasse autant, en réduisant le temps de travail socialement nécessaire à la nouvelle norme, ce qui déclenche une spirale de l’accélération potentiellement illimitée. " [Hartmut Rosa]

    "Dans le monde d’aujourd’hui, ce n’est pas le gros qui mange le petit, c’est le rapide qui mange le lent." [John Chambers]

    "Il n'y a pas d'autre art que l'art amoureux. C'est l'art souverain de la lenteur et de la vitesse. C'est l'art de susciter un éclair, sans jamais l'arrêter en l'orientant vers nous." [Christian Bobin]

    "On doit apprendre à écouter, et non seulement ses mots, mais son corps, sa vitesse, sa force, sa faiblesse et ses silences qui déséquilibrent ; on doit perdre un peu de soi pour se retrouver dans l'autre." [Grégoire Delacourt]

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  • Rosa : Accélération 2

    Dans une lointaine contrée rurale d’Europe du Sud, un pêcheur est assis face à une mer d’huile, et pêche avec une vieille canne artisanale. Un entrepreneur prospère, qui s’offre un congé en solitaire au bord de la mer, l’aperçoit au cours d’une promenade, l’observe un moment, secoue la tête et lui demande pourquoi il pêche à cet endroit. Là-bas, près des brisants, il pourrait prendre deux fois plus de poissons. Le pêcheur le regarde, étonné. « Pour quoi faire ? », demande-t-il d’un air perplexe. Eh bien, il pourrait vendre les autres poissons au marché de la ville voisine, acheter avec le produit de sa vente une canne à pêche en fibre de verre toute neuve, et en plus des hameçons spéciaux extrêmement efficaces. Le produit quotidien de sa pêche en serait certainement doublé sans aucune peine. « Et alors ? », demande le pêcheur toujours aussi perplexe. Et alors, répond l’homme d’affaires qui commence à perdre patience, il pourrait rapidement acheter un bateau, naviguer en haute mer, prendre dix fois plus de poissons, et devenir ainsi rapidement assez riche pour s’offrir un chalutier moderne. L’homme d’affaires rayonne, grisé par sa propre vision. « Bien, dit le pêcheur, et qu’est-ce que je fais après ? » Après, s’enthousiasme l’entrepreneur, il contrôlera la pêche sur toute la côte, et il pourra faire travailler pour lui toute une flotte de bateaux de pêche. « Ah, répond le pêcheur, et moi, qu’est-ce que je fais, s’ils travaillent pour moi ? » Et bien il n’aura plus qu’à rester assis sur la plage toute la journée, à profiter du soleil et à pêcher. « Oui, dit le pêcheur, c’est justement ce que je suis en train de faire. »

    Hartmut Rosa, Accélération (2010)

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  • Rosa : Accélération 1

    Jadis, avant l’invention de la technique, lorsque Patience, habitant de Kairos, voulait faire parvenir une nouvelle à son ami Passetemps à Chronos, ville qui faisait également partie du royaume d’Utempie (à cette époque, on n’était guère pointilleux sur la distinction entre les morphèmes grecs et latins), il lui fallait faire le chemin soit à pied, ce qui lui coûtait six longues heures de marche, soit monté sur son âne, à qui il fallait quand même trois heures et demie. Dans les deux cas, il se trouvait pressé par le temps, parce qu’il ne pouvait pas être de retour à temps pour déjeuner, ou, lorsqu’il s’était mis en route seulement après le repas, il lui fallait passer la nuit à Chronos, ce qui lui valait non seulement une dispute avec son épouse, mais aussi une journée de travail perdue. Plus tard, après que la technique eut été introduite, Patience décrochait le téléphone en souriant, donnait la nouvelle à Passetemps, bavardait un peu avec lui à propos de la météo, avant de fumer tranquillement une bonne pipe, de nourrir le chat, de travailler une demi-heure, puis d’aider sa femme à faire la cuisine – la plupart du temps au four à micro-ondes.

    Le travail lui-même avait changé. Avant, il passait la journée sur ses livres, qu’il était chargé de reproduire en tant que copiste de la ville. Quand c’était un gros ouvrage, bien souvent, il ne parvenait pas à faire une seule copie avant la tombée du jour. Désormais, il mettait tranquillement en route la photocopieuse en début de matinée, buvait une tasse de café, et copiait son original dix, vingt fois, en fonction du nombre de copies dont on avait besoin à Kairos, ce qui ne lui prenait pas plus de vingt minutes. Après, il allait nager un peu en mer. L’après-midi, Patience ne travaillait plus du tout.

    Il avait enfin le temps de s’asseoir dans son jardin, de discuter avec sa femme, de faire de la musique ou de la philosophie, de lire les livres qu’il avait reproduits, quand ils étaient intéressants. C’était magnifique de pouvoir jouir de la vie sans être pressé par le temps ou par des échéances. Quand il voulait une image de sa femme, de son chat ou d’un coucher de soleil sur la mer, afin qu’un jour ses arrières petits-enfants puissent se souvenir d’eux, il prenait son appareil photo numérique dans le salon et pressait le déclencheur – en quelques secondes, la photo, magnifiquement détaillée, sortait toute prête de l’imprimante, il n’avait plus besoin de passer commande auprès de son ami le peintre Aeternus, toujours débordé, qui aurait dû y passer des heures, tandis que Patience, pendant ce temps-là, devait recourir à mille cajoleries, et souvent même à la force, pour calmer le chat. Mais Patience ressentait désormais de plus en plus rarement le désir de fixer quoique ce soit en image, pour en profiter plus tard ou le transmettre à la postérité.

    S’il voulait avoir bien chaud chez lui quand les soirées rafraîchissaient, il n’avait plus besoin d’aller ramasser du bois dans la forêt, de peiner pour l’allumer et de profiter ainsi d’un peu de chaleur. Il allumait tout simplement le chauffage, qui était relié aux éoliennes disposées en bord de mer et, en un tour de main, régnait dans le salon une température digne d’une douce après-midi d’été. Patience était heureux, et il se sentait fortuné – il avait gagné du temps, un temps quasi inépuisable, et ce qu’il y avait d’étrange, c’est qu’il n’était plus jamais gagné par ce pénible sentiment qu’est l’ennui, ce qui lui était fréquemment arrivé par le passé. Il avait enfin du temps devant lui, comme on l’aurait dit auparavant. L’excédent de temps, l’incalculable richesse de temps avait fait de lui un autre homme, – et d’Utempie une autre société.

    Hartmut Rosa, Accélération (2010)

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