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  • Besnier : "Comment aime-t-on lorsqu'on aime la solitude ?"

    « [Jean-Michel Besnier] Cela étant, comment aime-t-on lorsqu'on aime la solitude ? Comment quête-t-on l'autre ? Eh bien, je ne pense pas qu'il soit contradictoire d'aimer être seul et de parfois se laisser transporter jusqu'à « sortir de soi » ! Au fond, l'amour appelle l'extase au sens élémentaire du terme : la sortie de soi. C'est encore une forme d'arrachement à soi. Décidément (...) dans l'idée que je me fais de la solitude, il y a beaucoup de ces arrachements à soi.

    [Marie de Solemne] Ce mot « arrachement » ne va pas sans une certaine idée de violence. Existe-t-il une forme de violence faite à soi-même dans la solitude ?

    [Jean-Michel Besnier] Oui. Il y a effectivement quelque chose de douloureux dans la conquête de la solitude, puisqu'on renonce à une inertie, à une paresse naturelle. Par ailleurs, la solitude est elle-même un état douloureux. Paradoxalement, c'est tout sauf un état monotone parce que, précisément dans la solitude, on passe par toutes les tonalités. On passe continuellement «de la béatitude au désespoir». Et, tout un chacun le sait, quand il se trouve soudain dans une situation où, après le maelström de la vie sociale, il peut être seul, il en jouit, d'abord comme d'une bénédiction, ce qui ne l'empêche pas de passer aussi par des phases de panique : «Et si je ne pouvais plus me raccrocher à quelque chose ? Et si je n'avais plus de recours en dehors de moi ? « Ces moments de panique existent, on les vit tous. Mais en même temps, quelle satisfaction que de les maîtriser, les dominer, les canaliser ! Quand il m'est arrivé d'être seul très longtemps, je crois avoir vécu ces moments qui peuvent virer à la détresse. Parfois on tue cette détresse en allant marcher dans les villes, ou en s'abrutissant d'une manière ou d'une autre de bruits... Tous ces éléments font partie de la multi-tonalité de la solitude. Vous parliez de Platon. À son époque, la solitude était considérée comme le propre de la sagesse mais aujourd'hui le solitaire est plus vécu comme un «inapte à la société» que comme un sage. Pourquoi ?

    [Jean-Michel Besnier] Absolument. En général, les sages de l'antiquité qui cultivent la solitude sont des hommes qui enseignent une manière de tempérance. L'idée selon laquelle il vaut toujours mieux transformer ses désirs que l'ordre du monde ... Finalement, expliquent-ils, mieux vaut n'aspirer qu'à ce que l'on peut satisfaire ; ne se donner comme marge d'action que ce qui peut nous éviter d'être dans la dépendance des autres. C'est la forme de sagesse épicurienne ou stoïcienne. Le sage antique est donc avant tout préoccupé d'une certaine forme d'autonomie ; être capable de se donner à lui-même la loi, et n'avoir pas à dépendre des autres parce que la dépendance est nécessairement servitude. Alors, que s'est-il passé depuis ? On a intégré l'ère de l'homo democraticus, et cet homo democraticus est né sous le signe de l'individualisme, mais d'un individualisme fragile, précaire, angoissant. J'aime beaucoup l'image qu'emploie parfois Tocqueville pour signifier cela. Il dit que dans l'Ancien Régime, les hommes avaient toujours la possibilité de se situer, ils avaient des repères, des repères fixes le repère de la famille, éventuellement celui de la vie des champs et de la sociabilité rurale, etc. Il y avait un certain nombre d'éléments de stabilité qui faisaient que tout individu était capable de sentir qu'il appartenait à une chaîne, une chaîne générationnelle. Mais la Révolution, la fin de l'Ancien Régime, a cassé, dispersé les maillons de cette chaîne et finalement il ne reste plus que les anneaux ... Nous sommes ces anneaux flottants, ces anneaux virevoltant, nous avons perdu ces repères. Nous sommes donc des individualistes, en ce sens que nous aspirons à nous replier sur le quant-à-soi, et même éventuellement sur l'espace familial — car cet individualisme peut être tribal ou familial — mais nous vivons en fait cette situation comme une faiblesse, une déstructuration. Dès lors, la solitude de l'homme démocratique est très difficilement vécue et apparaît même comme une forme de pathologie. J'évoquais Tocqueville, mais j'aurais pu tout aussi bien évoquer Pascal — Tocqueville était un grand lecteur de Pascal — qui avait, lui aussi, bien mis le doigt sur l'essentiel en disant que ce qui caractérise l'homme des temps modernes est son incapacité à rester dans une chambre ! Cette propension au divertissement. Se fuir, se fuir !(...) Et il est effectivement vrai que ce qui signale l'homme moderne est cette volonté de toujours se fuir. C'est la fuite en avant dans les mirages d'un avenir radieux, mais c'est aussi la fuite latérale grâce à tous les instruments d'abrutissement que nous savons inventer, depuis la consommation des médias jusqu'à celle des neuroleptiques. Alors que le sage, le sage antique, pense que la seule liberté est de séjourner en soi-même. Je crois que là est la bascule qui fait qu'aujourd'hui, dans notre société, est considéré comme suspect tout individu qui s'abstient des autres. Le solitaire est forcément dans une position polémique. Quelle nuance faites-vous entre solitude et isolement ?

    [Jean-Michel Besnier] La solitude est du côté du consentement mais pas l'isolement. Je me trouve dans une position isolée mais je n'y consens pas, ce sont les autres qui m'ont écarté. Il n'y a pas de décision dans l'isolement alors qu'il peut y avoir une pleine liberté dans la solitude. »"

    Jean-Michel Besnier, "L'effrayante conquête", in La grâce de solitude sous la direction de Marie de Solemne (1998)

    Lien permanent Catégories : =>Saison. 10, Compilation de textes, Cours, études et pédagogie, Documents, Livres, [77] "Peut-on être seul·e au milieu des autres? Imprimer 0 commentaire Pin it!
  • Compte-rendu du débat : "Qu'est-ce qu'être normal?"

    Le café philosophique de Montargis se réunissait le 18 mai 2018 pour une séance qui portait sur cette question : "Qu’est-ce qu’être normal ?"

    La première question est de savoir de quelle norme il s’agit, en sachant qu’on interroge la normalité dans le sens de l’être. Il est dit que la norme est ce qui est d’équerre. C’est applicable à un ensemble de personnes, d’une majorité. Tout dépend des cultures et d’une époque. Faut-il suivre une normalité ou non ? L’être humain doit-il se référer à des normes, des lois, qui nous imposent telle ou telle attitude ?

    Être normal ce serait déjà utiliser un jeu de comparaisons. On est normal par rapport à : des normes, des lois ou des règles. La question de la normalité semble être omniprésent dans nos vies :"Suis-je normal ?" "Mon enfant est-il normal ?" "Est-ce normal que je réagisse ainsi ?" En politique, n’a-t-on pas parlé de "Président normal" ?

    Pour une participante, finalement c’est l’autre qui nous dit si je suis normal ou non. Chacun répondrait à des critère qu’on lui impose oui qui lui sont imposés, comme une personne handicapée. Il en sera question plus tard.
    Un autre intervenant se pose trois questions : est-ce que moi je me considère comme normal ? Et les autres : me paraissent-ils normaux ? Et le monde l’est-il ? La question de normalité fait réellement sens : "Quelle chimère est-ce donc que l'homme ? Quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradictions, quel prodige ? Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d'incertitude et d'erreur, gloire et rebut de l'univers" disait Blaise Pascal.

    Pour quelles raisons se pose-t-on cette question : une anomalie ou un décalage par rapport aux autres ? "Je ne suis pas sensé être normal, je suis sensé être moi" réagit une autre personne.

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  • Besnier : Nature et norme

    "D’où vient que l’on interprète encore aujourd’hui comme un péché contre la nature humaine, comme un geste de transgression cette volonté de dépasser la condition naturelle que permettent les sciences et les techniques ? Sans doute de ce que l’on prête à la Nature un caractère sacré qui ne laisse pas d’étonner quand on songe à la force des arguments rationalistes issus du siècle des Lumières et qui ont constitué la toile de fond de notre éducation républicaine. Il devrait pourtant s’imposer que l’on transgresse moins la nature elle-même que l’ordre auquel on est tenté de la soumettre. Si elle ne nous apparaissait pas comme un tout ordonné et donc limité – un cosmos, en quelque sorte –, on ne voit pas comment on pourrait être accusé de vouloir en contester les lois ou limites. Si la Nature était à nos yeux un simple donné, en lui-même moralement neutre, si elle se bornait à définir pour nous le réceptacle de ce qui existe, on ne voit pas comment on pourrait l’invoquer au titre d’une norme par rapport à laquelle tel geste se trouverait désigné comme transgressif. Mais là est peut-être la difficulté, qui explique notre réticence devant les manipulations issues des biotechnologies : nous avons beaucoup de mal à ne pas considérer la Nature comme une puissance qui impose ses normes et à laquelle il ne faudrait pas désobéir, sous peine de damnation."

    Jean-Michel Besnier, Demain les posthumains, Le futur a-t-il encore besoin de nous (2009)

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