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Compte-rendu de la séance "Pouvons-nous nous passer du progrès?"

Le café philosophique de Montargis se réunissait le 23 juin 2017 pour la dernière séance de la saison 8. Le débat portait sur cette question : "Pouvons-nous nous passer du progrès?"

La notion de progrès, abordée lors du café philo du 23 juin 2017, appelle d’abord une mise au point étymologique : venant du latin "progressum", supin du verbe "progredi", le mot revêt un sens spatial puisqu’il renvoie à une marche en avant (notamment militaire) et, au sens figuré, à l’avancement dans une affaire (par exemple amoureuse), à l’amélioration graduelle d’un être ou d’une chose – d’où l’emploi pluriel, "faire des progrès", ou absolu ("le progrès"), évolution active (et non subie ou aléatoire) et positive (sur quels critères ?) de l’humanité vers un terme idéal : on pense à la philosophie des Lumières, à Condorcet dans son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain (1795). Notons que cette idée d’une évolution scientifique et technique suscite au XIXe siècle la vision d’un progrès social suggéré par maintes utopies socialistes, ce qui implique une prise en compte de l’expérience humaine du progrès et de ses conséquences sur l’individu, d’où les interrogations modernes sur les risques ou les dangers d’un progrès mal maîtrisé.

 

Dans tous les cas, et pour toutes les étapes de l’évolution sémantique et historique du mot, le progrès de l’Homo faber, pour reprendre la formule de Bergson dans L’Évolution créatrice, suppose l’autonomie et la volonté du sujet : en cela, face à la perfection bornée des animaux, donnant immédiatement et définitivement leur mesure toute relative par la grâce de l’instinct, l’homme jouit d’une infinie perfectibilité. C’est sans doute pour cela que l’esprit et la conscience sont profondément choqués quand, mal maîtrisé ou instrumentalisé avec cynisme, le "progrès" se retourne contre l’homme, comme dans le scandale de l’amiante ou de médicaments tels le Médiator ou le Levotyrox, avec leurs effets secondaires sur la santé… Manque de maîtrise ou incompatibilité des améliorations matérielles et des exigences médicales, comme si le progrès était un monstre tentaculaire dont tous les paramètres ne pouvaient être mesurées ou avancer simultanément et harmonieusement…

Plus profondément, ce concept repose sur trois présupposés : une amélioration indéfinie et asymptotique, au nom d’une croyance optimiste dans la perfectibilité humaine − l’idéal fût-il inaccessible (selon Leibnitz dans De l’origine radicale des choses) ; le pouvoir paradoxal de l’homme, peccable depuis la Chute, énoncé par Rousseau dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, de se dénaturer, ou de régresser, qui expliquerait les dérives du progrès scientifique (bombe atomique, OGM, manipulations génétiques, etc.), la corruption morale, ou le retour de la barbarie dans l’Histoire ; l’idée, enfin, par-delà la réserve précédente, d’une globalité et d’une continuité historiques, reposant sur l’assimilation par Pascal, dans son Traité du vide, de l’humanité à un seul et même homme qui avancerait toujours – et vers le Bien – en repartant des acquis des générations antérieures pour s’appuyer sur ceux-ci…

La discussion ainsi lancée a permis de réfléchir au rapport de l’homme au progrès : si la maîtrise artisanale et technique par l’homme de ses inventions est un marqueur assuré de ce phénomène, ne peut-on voir dans la fuite en avant de l’individu, rivé à ses mails, toujours plus anxieux du portable dernier cri, et dans la surconsommation et le mercantilisme de nos sociétés, un véritable asservissement, voire une aliénation de l’individu – selon Jacques Ellul et les "techno-sceptiques" ? Dans son essai Du mode d’existence des objets techniques (1969), Gilbert Simondon oppose à l’atelier du XVIIIe siècle, célébré par les Encyclopédistes, au moulin à vent, dirigés ou actionnés par l’homme, la fabrique du XIXe siècle, avec ses objets techniques qui remplacent l’homme (tels le métier à tisser ou la presse à forger) : "l’individu devient seulement le spectateur des résultats du fonctionnement des machines ou le responsable de l’organisation des ensembles techniques (…) C’est pourquoi la notion de progrès se dédouble, devient angoissante, ambivalente ; le progrès est à distance de l’homme et n’a plus de sens pour l’homme individuel, car les conditions de la perception intuitive du progrès par l’homme n’existent plus".

Par ailleurs, le progrès, au lieu de cette détermination assez formelle comme pure dynamique avec la dangereuse sacralisation ainsi supposée, masque d’une certaine illusion ou vacuité – "route tracée d’avance (…) par l’empire des sots et des violents (…) grand jeu des dieux supérieurs" selon le philosophe Alain dans Vigiles de l’Esprit − ne gagnerait-t-il pas à être défini intrinsèquement ? On pense à Claude Lévi-Strauss, qui, dans Race et histoire, s’interroge sur notre relation à la nature : s’agit-il de transformer mécaniquement notre cadre de vie au nom d’une puissance quasiment prométhéenne, de se faire avec Descartes "maître et possesseur de la nature" au risque de la déflorer sans fin, voire de la détruire, ou bien de s’adapter modestement au réel le plus insolite ou inhospitalier, tel l’explorateur ou l’indigène dans les contrées les plus reculées ? Car enfin, quel est le critère du progrès ? Et la question, selon le célèbre anthropologue, n’en est-elle pas viciée par un a priori techniciste et un point de vue ethnocentriste ? Du point de vue de l’Européen, "on fera de la quantité d’énergie disponible par tête d’habitant l’expression du plus ou moins haut degré de développement des sociétés humaines » ; en revanche, « si le critère retenu (était) le degré d’aptitude à triompher des milieux géographiques les plus hostiles, il n’y a guère de doute que les Eskimos d’une part, les Bédouins de l’autre, emporteraient la palme."

Si le contenu et les critères du progrès sont, à ce point, sujets à caution, ne peut-on au moins s’appuyer sur une certaine continuité, sur le mouvement indéfini, voire illimité que présuppose cette notion ? Là encore, rien n’est sûr ni même clair. L’Histoire offre hélas l’image de bégaiements permanents – il n’est que de voir l’alternance de républiques, de monarchies et d’empires en France entre 1789 et 1871 – voire de redoutables retours du refoulé : l’horreur de la Shoah n’a pas mis fin aux génocides – on l’a vu au Cambodge, au Rwanda ou dans l’ex-Yougoslavie − et le cycle infernal du terrorisme ne semble pas devoir se refermer aussi rapidement qu’on l’espérait malgré la défaite annoncée et prévisible de l’État islamique.

Le progrès scientifique même, pas aussi linéaire et cumulatif qu’il y paraît, procède souvent par paliers, souffre de piétinements, connaît même des régressions : Bachelard évoquait ainsi, dans La Formation de l’esprit scientifique, les "obstacles épistémologiques" qui en entravent l’harmonieuse linéarité, tels l’obstacle de l’expérience première (s’attacher au côté spectaculaire d’un événement au lieu de l’étudier rationnellement), l’obstacle verbal (croire expliquer les choses en les nommant), la connaissance pragmatique (dérive utilitariste comme si tout phénomène valait par son seul intérêt pour l’homme), l’obstacle substantialiste (la recherche d’un support matériel pour rendre compte d’un phénomène), l’obstacle animiste, attribuant à des objets inertes les propriétés des organismes vivants, la connaissance quantitative, inférant abusivement de la précision de la mesure à la possession de l’objet…

Fruit de l’activité humaine, le progrès peut être dû ou lié au hasard, ou, à l’inverse, totalement artificiel, et, par conséquent, nullement témoin d’une véritable maturation intellectuelle ou d’une véritable évolution technologique. Dans le premier cas, on pensera au concept de sérendipité, en vertu duquel certaines découvertes se sont faites de façon totalement aléatoire ou indirecte, alors même qu’une autre piste, officielle, était explorée – de la découverte de l’Amérique sur la supposée route des Indes à celle de la pénicilline (moisissure initiale de staphylocoques) ou même du Viagra, destiné au départ au traitement de l’hypertension artérielle pulmonaire… D’autre part, que penser de l’obsolescence programmée de tel Apple ou Samsung, alors même que certaine ampoule a révélé une durée de vie exceptionnelle ? Il ne s’agit plus de progrès mais d’allégation et de publicités mensongères, de manipulation mercantile du consommateur pour faire acheter le dernier modèle à la mode…

Plus préoccupant, le progrès intégrerait aussi la régression moins comme une étape heuristique, en quelque sorte inévitable (le tâtonnement expérimental ou l’effet de palier atteint, donnant l’impression, fausse, d’un arrêt, pour en fait mieux repartir) que comme une donnée dialectique qui semble le remettre en cause. Songeons à l’échelle de nos sociétés au concept de « destruction créatrice » émis par Jean Schumpeter : selon lui, le progrès technique est au cœur de l'économie et les innovations apparaissent en grappes ou essaims ; après une innovation majeure, de rupture, due à un progrès technique, voire scientifique (vapeur, circuits intégrés, Internet, nanotechnologies), d'autres innovations sont portées par ces découvertes. Se succèdent alors des cycles industriels où, après une innovation majeure, l'économie entre dans une phase de croissance créatrice d'emplois, suivie d'une phase de dépression, où les innovations chassent les entreprises "dépassées" et provoquent une destruction d'emplois. Schumpeter retient ainsi pour exemple les transformations du textile et l'introduction de la machine à vapeur pour expliquer le développement des années 1798 à 1815 ou le chemin de fer et la métallurgie pour l'expansion de la période allant de 1848 à 1873.

Au niveau éthique et politique, s’il faut croire avec Kant en un sens de l’histoire et un progrès global de l’humanité, en une finalité ou une ruse de la nature par-delà nos échecs et notre "insociable sociabilité", certaines idéologies viennent pourtant par leur cynisme renforcer et comme légitimer la dureté des mécanismes sociaux en prétendant les naturaliser. Le darwinisme social, promu par Herbert Spencer, au nom d’une application mal comprise de la théorie de la sélection naturelle, ne prône-t-il pas la libre concurrence entre les êtres ou groupes humains, autrement dit la pire loi de la jungle ! Fondement de l’ultralibéralisme, cette vision régressive de l’homme et de la société voudrait en finir avec la protection sociale, la solidarité et l’État-providence, privatiser l’assurance-maladie, marchandiser le secteur de la santé, etc. Version soft mais non moins inquiétante de l’eugénisme, du racisme, du nazisme et du fascisme, voire du colonialisme ?

On est loin dès lors de la confiance en l’homme, bien mal récompensée par la…guillotine, de Condorcet qui célébrait la philosophie nouvelle "prenant enfin pour cri de guerre raison, tolérance, humanité" : on se sent plus proche sans doute du pessimisme de Rousseau en ce même siècle des Lumières sur l’état de culture et la propriété, sources de l’inégalité parmi les hommes, et notre perversion par le luxe et nos prétendus progrès, selon le Discours sur les sciences et les arts.

Alors, faut-il rechercher avec Pierre Rahbi, au contact de la nature, et dans la permaculture, "la sobriété heureuse" ? Ou se forger une éthique personnelle de développement intérieur, et, si j’ose dire, durable : Kundera ne distingue-t-il pas dans L’Immortalité le chemin de la route – opposant "l’hommage à l’espace" et le parcours singulier aux passages obligés, aux lignes à grande vitesse et modes de transmission médiatiques − urgence et frénésie − qui, selon Paul Virilio, ne nous laissent plus le temps et le loisir de vivre ?

L'équipe du café philo donne rendez-vous pour sa séance suivante le 22 septembre 2017 pour un nouveau débat, une nouvelle saison et aussi une séance exceptionnelle puisque, pour l'occasion, le café philo accueillera le philosophe et écrivain Thierry Berlanda pour un débat qui portera sur cette question : "Les sciences vont-elles trop loin ?"

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