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Compte-rendu du débat : "Un bon artiste est-il un artiste mort?"

Le vendredi 26 avril 2019, le café philosophique de Montargis se trouvait à la médiathèque de Montargis pour une séance spéciale dans ce lieu pour un débat portant sur cette question : "Un bon artiste est-il un artiste mort ?" C’était la deuxième fois que le café philo se trouvait dans ce lieu pour cette séance décentralisée organisée conjointement avec une équipe de l’AME.

Après une courte présentation de la cinéaste oubliée Alice Guy et un quiz sur quelques artistes devenus célèbres ou reconnus après leur décès, le débat s’installe et porte principalement de la question de savoir ce qu’est un bon artiste. "Qu’est-ce que l’artiste ? C’est un homme qui voit mieux que les autres, car il regarde la réalité nue et sans voiles" disait Henri Bergson.

Un participant intervient pour resituer le titre du débat. "Un bon artiste est un artiste mort" viendrait d’une phrase du marchand d’art Durand-Ruel qui, très sollicité par des artistes, a déclaré un jour : "Je ne veux voir entrer dans mon bureau que des artistes morts."

Derrière cette citation, y avait-il l’envie du galeriste de ne prendre que des artistes morts donc reconnus ? Ayant fait le choix des impressionnistes, ce marchand d’art parvenait à vendre et attirait donc des artistes vivants. Faire le choix d’artistes disparus, c’était peut-être aussi, dit un autre intervenant, une façon d’éviter de négocier la part de l’artiste.

L’artiste mort assure également que son œuvre est terminée, avec un catalogue défini et la rareté assurée fait aussi sa valeur sur le marché de l’art. Avec l’art contemporain, le marché devient plus fluctuant et c’est l’oeuvre en devenir qui a de la valeur.

Une autre personne du public s’interroge de savoir ce qu’est un bon artiste. Un bon artiste existe par rapport à l’influence qu’il exerce, en dehors de toute notion de masse. Ainsi, Andy Warhol considérait que le peu de musiciens qui avaient acheté le premier album mythique des Velvel Underground formaient à eux-seuls un groupe.

Dès que l’on parle d’art, réagit un participant, on pense au marché de l’art, or le marché de l’art ce n’est pas que cela. L’art existe se développe et n’y est pas forcément soumis. La création n’est pas forcément et uniquement là.

Derrière la question "Un bon artiste est-il un artiste mort ?", il y a bien la notion de reconnaissance, mais aussi plus prosaïquement de la cote pour les artistes plasticiens ou de vente d’album pour les musiciens.

À partir du XVIIIe siècle et la création de l’académie de peinture, la nécessité pour les peintres d’exposer est devenue capitale. Et ces artistes se sont soumis à la critique du public et à la critique d’art (Diderot par exemple). Cela s’est développé au XIXe siècle, avec la Révolution Industrielle et de nouveaux riches. Des salons se sont développés et parallèlement à cela, des critiques de plus en plus influents. Le fait de passer par un salon et d’être critiqué est devenu important. Au XXe siècle, les critiques ont eu également pour rôle d’expliquer l’art contemporain et l’hermétisme de l’art conceptuel a entraîné des manifestes pour expliquer ce que ces artistes faisaient.

Le bon artiste renvoie également à la notion d’utilité : quelle est son utilité dans la société ? Une personne du public considère que l’art doit produire une émotion, produire une radiographie de la société et a pour vocation d’attirer le grand public et d’instruire. La question d’utilité n’a sans doute pas lieu d’être : une œuvre d’art doit faire réagir. Peut-être qu’une œuvre d’art ne devrait pas être évaluée par les seuls critiques.

Un terme ressort de cette intervention : "l’émotion." Or, qu’est-ce qui se cache derrière l’émotion ? Le rire ? Les larmes ? Autre chose ? L’émotion est plus vaste : cela peut être un simple éveil, un intérêt ou un étonnement. Ce n’est pas l’émotion-sentiment. Pleurer devant un tableau est rare, est-il dit. La question est aussi de comprendre et de "lire" une œuvre d’art. On peut avoir des blocages culturels, à l’exemple de l’arrivée des impressionnistes au XIXe siècle. Le discours de l’art n’a pas vocation d’épuiser tout ce qui peut être dit à ce sujet, ce qui est plus problématique dans l’art moderne. Dans la création contemporaine, on ne progresse plus par des grands courants, qui avaient l’avantage de laisser au public le temps de s’imprégner et d’apprendre de nouvelles codes de lecture. Aujourd’hui, l’individualisation des démarches artistiques fait que le public peut être perdu, faute de clés suffisantes. Or, s’agissant de l’art plastique, peut-être n’apprend-on pas les personnes ou les enfants à voir. Mais ce n’est pas parce que l’on sait que l’on entre dans une œuvre d’art. Bergson disait que les mots constituaient un obstacle entre la réalité et nous.

Paradoxalement, dit un autre intervenant, les mots du critique peuvent mettre une distance entre une œuvre et un public. L’œuvre peut ainsi être falsifiée ou déformée. De plus, il est beaucoup plus difficile de trahir la pensée d’un artiste de son vivant que quand il est mort. Si j’interprète à mal une musique ou un livre, je peux mettre cela sur le coup de l’inconscient de l’artiste ou alors de l’inconscient collectif. On peut finalement se retrouver devant cette œuvre car l’artiste avait en lui cette part de l’inconscient collectif.

Un participant intervient pour faire le parallèle avec les sciences : une théorie est admise par le consensus, et avec objectivité. Les théories qui existent sont celles qui durent, jusqu’au jour où elles seront démontées. Or, dans l’art, a priori tout se vaudrait, dans une liberté totale. Les goûts et les couleurs peuvent-elles se discuter ? Sans doute, mais sans cette notion d’art supérieur à l’autre, objectivement. La notion d’artiste peut-elle être objectivée, mais avec des critiques subjectives de ces artistes dont je n’apprécierais pas les œuvres : "J’admets que Schumann est un très grand artiste, pourtant je n’aime aucune de ses œuvres…"

Il est sans doute difficile de discuter de l’art parce qu’en discuter est dangereux et source de conflits. L’éducation au goût existe et rien ne se vaut : "Mozart n’est pas à mettre au même niveau que Patrick Sébastien", même si je peux avoir le droit d’aimer l’un et pas l’autre.

Une autre personne du public rappelle que la notion d’artiste est relativement moderne. Durant l’Antiquité puis au Moyen Âge, l’artiste était un artisan, souvent du reste un anonyme. Pendant longtemps, les arts appliqués et les arts plastiques étaient déconsidérés. Au Moyen Âge, les sept arts libéraux ne faisaient pas mention d’art pictural ni de sculptures. Les trois premiers arts libéraux (trivium) étaient la grammaire, la rhétorique et la dialectique. Les quatre suivants (quadrivium) étaient l’arithmétique, la géométrie, la musique et l’astronomie. Le reste n’était pas considéré comme de l’art. Pour Aristote, l’architecture et la poésie ont encore droit de cité : "De ce qui a été dit résulte clairement que le rôle du poète est de dire non pas ce qui a réellement eu lieu mais ce à quoi on peut s’attendre, ce qui peut se produire conformément à la vraisemblance ou à la nécessité." Aujourd’hui, nous sommes dans d’autres formes d’art, avec l’art conceptuel (Duchamp et son urinoir) ou les happenings. Le public a sans doute du mal à se projeter dans les formes d’art d’aujourd’hui.

On a parlé de divertissement, d’artisans et de mécènes sous la renaissance, mais il y a sans doute une notion d’artiste qui est sans doute au cœur du sujet : celui d’artiste maudit. Un participant émet l’idée que tout le monde, quelque part, est artiste, ne serait-ce que parce que chacun sait signer. Est-ce si sûr ? "Le génie est le talent de produire ce dont on ne peut donner de règle déterminée, et non pas l'habileté qu'on peut montrer en faisant ce qu'on peut apprendre suivant une règle ; par conséquent, l'originalité est sa première qualité" disait Emmanuel Kant. L’art sert à s’élever, ce qui est propre à l’homme. Le besoin de spiritualité passe par l’art, après le passage par le jeu. Les totems ou les églises sont indéfectiblement liés à l’art.

Tout le monde peut-il vraiment être un artiste, et surtout un bon artiste, puisque l’artiste exerce avec "application et une pratique assidue" comme le disait Hegel.

Peut-être que la notion d’artiste est galvaudée, avec des modes de production déstabilisantes, un art contemporain qui serait une vaste fumisterie, une notion de divertissement y est trop liée et que chacun peut se proclamer artiste. Finalement, à la question de ce soir, "un bon artiste est-il un artiste mort ?", nous serions amenés à répondre par l’affirmatif. Est-ce que tout ce qui appartient au passé appartient à une sorte d’Âge d’Or ?

Il est aussi dit que dans l’art il y a la notion de technique. Il y a une valeur d’usage dans l’art comme le disait Marx, mais il peut y avoir une valeur tout court. Et quand la valeur économique vient phagocyter la valeur intrinsèque d’une œuvre, là il peut y avoir malaise. Un artiste serait donc un technicien avec en plus "un truc inimitable." Un animateur propose de "méditer" sur autre chose : lorsqu’en décembre 2017 un large public a enterré Johnny Hallyday, ce n’est pas l’homme Jean-Philipe Smet que l’on a enterré.

Pour juger un artiste contemporain, dit une autre personne du public, il faut connaître son œuvre qui se réalise dans le temps, petit à petit, objet après objet : "Il faut avoir du chaos en soi pour enfanter une étoile dansante" écrivait Friedrich Nietzsche.

L’art ne serait devenu rien d’autre qu’une spéculation. Or, il y a une démarche de l’art contemporain qui entend jouer avec la question de l’entreprenariat et du marché. L’artiste peut se mettre en avant et revendiquer sa position sans pour autant trahir son œuvre. Chacun peut avoir ses propre critiques de l’art, des critiques qui sont innombrables. La question de ce soir, autour de laquelle tourne le débat, ne devrait pas faire oublier qu’il y a une différence entre l’artiste et la valeur de son œuvre. Un intervenant fait remarquer qu’à partir du moment où un artiste meurt, il ne produit plus, donc les prix peuvent monter. Dans ce sens, il n’y a de bon artiste, au sens d’artiste coté, qu’après sa mort. Mais l’inverse est vrai. "L’artiste mort est plus pratique", dit une autre personne du public, car on a toute son œuvre, alors qu’avec un artiste vivant les surprises, bonnes ou mauvaises, sont toujours possibles.
Une participante cite Leonard de Vinci : "Ce qui est beau en l’homme ne dure qu’un temps. La vieillesse approche sournoisement. Rien n’est plus fugace que le temps de vie d’un homme, mais ce temps-là est suffisant pour qu’il soit utilisé à bon escient. N’est-ce une vie gaspillée qu’une vie sans louanges ? L’homme n’atteint la renommée et ne laisse pas plus d’empreinte que de la fumée dans le vent ou bien l’écume sur l’océan. Mais moi, j’ai l’intention de laisser un souvenir impérissable dans la mémoire des mortels."

Pour conclure, le sujet de ce soir, "Un bon artiste est-il un artiste mort ?" essaie de poser une norme ou un critère pour essayer de juger ce qu’est un bon artiste. Tout ce que l’on peut entendre sur la perversion de l’art renvoie à cette difficulté pour trouver des normes sur ce qu’est un bon artiste. La création artistique a quelque chose de terriblement ambigu car il faut revenir à cette notion de subjectivité de l’art qui a été si discutée au cours du débat. Cette subjectivité n’a rien à voir avec la subjectivité des goûts alimentaires par exemple (on ne reste pas trois heures à gloser sur la détestation des huîtres !) ; par contre, on peut discuter des heures sur Mozart ou sur un livre. On peut construire un discours pour parler d’art – qui est pourtant subjectif. Il est frappant que l’on parle plus d’art que de mécanique quantique ou que de politique. On parle plus de cinéma que des dernières théories scientifiques. L’art a un statut ambigu : il est ambigu mais il permet tout de même la construction d’un discours et poser des normes qui nous échappent : "Mais la difficulté n'est pas de comprendre que l'art grec et l'épopée sont liés à certaines formes du développement social. La difficulté, la voici : ils nous procurent encore une jouissance artistique, et à certains égards ils servent de norme, ils nous sont un modèle inaccessible" disait Karl Marx.

Le rendez-vous suivant est fixé le vendredi 24 mai au Belman. Il aura pour sujet :"Jusqu’où peut-on se mettre à la place des autres ?"

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