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  • Jacob : l'avenir des Français est en Europe

    "Après les massacres, les tortures, après les millions de morts, de squelettes entassés dans les charniers, le monde ne pouvait plus être le même. Ces hommes, ces femmes qui avaient survécu sur les champs de bataille, dans les combats clandestins, dans les camps de la mort, tous ceux qui avaient passé des années dans l'horreur et l'angoisse, de quoi allaient-ils rêver maintenant ? Ceux de ma génération, en quoi pourraient-ils croire s'ils n'étaient ni religieux ni communistes ? On leur avait volé leur jeunesse, tué leurs amis, écrasé leurs espoirs, leur enthousiasme. Quel sens, quel contenu pourraient-ils encore donner à des mots comme Honneur, Vérité, Justice ? Et même Patrie. De ces grands mots, il n'y avait guère que Liberté qui avait résisté. Il avait même pris de la valeur, à force d'être hurlé dans le silence des cachots et chuchoté dans le fracas des batailles. C'était pour la liberté qu'on avait quitté maison, famille, pays. Qu'on s'était battu. Qu'on avait été emprisonné, torturé. La liberté, on ne pouvait plus permettre à n'importe qui d'en faire n'importe quoi. Mais comment reconstruire un pays qui ne fût plus à la merci d'un salaud ou d'un fou, au-dedans ou au-dehors ? Dans la bourrasque nazie, toutes les nations d'Europe avaient cédé à la première poussée. Toutes, sauf la Grande-Bretagne. Parce que c'était une île. Et encore ! L'île n'avait pu être sauvée que par l'alliance des Etats-Unis et de l'Union soviétique. Mais si, un jour, l'appétit venait à l'un de ces géants, comment lui résister ? Comment s'opposer à la pression militaire, ou économique, ou politique, ou culturelle ? La réponse, je n'en voyais qu'une. A la fois simple et difficile. Simple à imaginer parce que, de toute évidence, la solution c'était l'Europe ; les États-Unis d'Europe, les EU-EU ; seule manière d'empêcher les tentatives, les tentations de folie au-dedans comme au-dehors. Mais aussi solution difficile à mettre en œuvre si tôt après la guerre. Les morts à peine enterrés, les déportés survivants à peine rentrés, l'idée d'Europe, le projet d'union avec l'Allemagne scandalisait. Moi-même, je n'aurais alors pour rien au monde voulu séjourner en Allemagne si peu que ce fût. Mais ce que la passion, la haine refusait, la raison un jour devrait bien le construire. Ce projet d'Europe fédérée, c'était, me semblait-il, le moyen de mettre fin à ces guerres que se livraient sans fin des peuples usés, saignés à blanc. C'était aussi le moyen de donner aux générations perdues un nouveau motif d'espoir et d'enthousiasme. Une grande cause à défendre. Si j'avais été de Gaulle, c'est à ce dessein que je me serais consacré. Mais je n'étais pas de Gaulle !"

    François Jacob, La Statue intérieure (1987)

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  • Aron : la France et les Français, de 1945 à 1980

    tardi-marianne.jpg"La France « rajeunie » de l'après-guerre ne se mesure peut-être pas à son avantage avec la France « décadente » des années trente. Oui, nous le savons, le roman, la peinture, les œuvres de la pensée et de l'art ne fleurissent pas toujours au soleil des victoires, pas plus qu'elles ne s'étiolent toujours à l'ombre des défaites. La peinture française, au XIXe siècle, traversa les régimes, peut-être influencée par les gloires ou les malheurs, mais toujours créatrice, éclatante. Les doctrinaires de la décadence, pour la plupart, tendent à prêter à la cité et à sa culture le même destin. Le seul peuple que l'on peut appeler impérial aujourd'hui, le peuple grand-russe, ne connaît certes pas son siècle de Périclès. Peut-être le Paris de Jouvet brillait-il d'une lumière plus éclatante que celui de Patrice Chéreau (et encore je n'en suis pas sûr). Il se peut que la peinture non figurative à son tour s'épuise, et personne ne défendra la cause de l'architecture d'aujourd'hui. Mais la France des années trente ignorait le monde extérieur. Combien de livres lui enseignaient sa place dans le monde, la décrépitude de son économie, voire de ses universités, de sa science (exception faite de quelques grands noms) ? La presse, politique et économique, pendant les années trente, était étrangement pauvre.

    Après 1945, en dépit des guerres coloniales, en dépit de la perte de l'empire, les Français déployèrent une tout autre vitalité que dans les années d'avant-guerre. Le malheur fut un meilleur maître d'école que l'enivrement, vite passé, d'une victoire trop chèrement payée. Certes, notre pays participa aux « miracles » de la prospérité européenne, sans tenir le premier rang au cours des « trente glorieuses ». Il reste que le livre d'un historien suisse, A l'heure de son clocher, déjà quelque peu caricatural quand il parut, il y a une trentaine d'années, se rapporte à une France disparue. Pour le pire ou pour le meilleur, nous avons épousé notre siècle : les industries, les villes tentaculaires, la fin des paysans, l'informatique. Les mathématiques refoulent les humanités. Les Français des années 80, les jeunes, les hauts fonctionnaires qui se sont frottés aux universités américaines, les journalistes n'ignorent plus le monde. Frankreichs Uhren gehen nicht anders (« Les montres françaises ne marchent pas différemment »)." 

    Raymond Aron, Mémoires (1983)

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  • Grosser : les identités

    pietaetlos-findet-stephan.jpg"Que je le veuille ou non, j’ai des identités multiples. Je suis homme et pas femme (…) Je suis vieux (…) Je suis professeur (…) Je suis aussi français. La signification de cette identité est, à son tour, multiple. Avec un sourire, je dis à mes publics variés qu’une preuve de mon appartenance à la France, c’est que j’ai tendance à me surestimer. Et à ne pas trouver totalement injustifiée la plaisanterie belge qui répond aux stupides « histoires belges » qui sévissent en France : "Quelle est la meilleure façon de faire fortune ? Vous achetez des Français pour ce qu’ils valent et vous les revendez pour ce qu’ils s’estiment !" Il est facile d’établir un sottisier qui justifie la formule. Le 31 décembre 1967, le
    général de Gaulle, président de la République, déclare : "Notre action vise à atteindre des buts qui, parce qu’ils sont français, répondent à l’intérêt des hommes." À l’Assemblée nationale, François Mitterrand parle, le 27 juin 1975, de "cet indéfinissable génie qui permet à la France de concevoir et d’exprimer les besoins profonds de l’esprit humain." Dans son livre publié en 1981 et intitulé L’état de la France, Valéry Giscard d’Estaing écrit : "La biologie profonde du peuple français en fait un groupe à part, distinct des autres peuples et destiné à devenir une élite pour le monde." Cela peut aller jusqu’à l’absurde. En mai 1973, s’adressant aux Alliances françaises, Maurice Druon, de l’Académie française, ministre de la Culture, lance "[Le français] est la langue la plus appropriée à l’expression de la pensée… Bien employé, le français ne permet pas aux hommes de se mentir, notamment dans le domaine de l’information." (…)"

    Alfred Grosser

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  • Gallo : Les dix points cardinaux de l'identité française

    940f32e9d85c6642acba0e6a5907dbc3.jpg"J’ai identifié dix "points cardinaux" qui balisent cette problématique de la nation, et donc qui dévoilent ce que signifie "être français".

    1. Le droit du sol. Comme écrivait Jacques Bainville : « Le peuple français est un composé, c’est mieux qu’une race, c’est une nation ». Les législations peuvent changer, mais on est français non par le jus sanguinii mais par le jus
    solii.

    2. L’égalité. C’est l’un des facteurs identitaires les plus forts. « Celui qui est plus haut que nous sur terre, est l’ennemi », dit un proverbe médiéval. Et le "ça ira" des révolutionnaires chante : "Celui qui s’abaisse on l’élèvera, celui qui s’élève on l’abaissera."

    3. L’État. Dès lors qu’il y a cette revendication, cette diversité de "races" réunies par le "sol" et non par le "sang", le Français reconnaît à l’État "central" – monarchiste ou républicain, colbertiste ou jacobin – un rôle essentiel : il tient pour liées ensemble les parties que séparent leurs origines : le Comtois et le Poitevin, le Flamand et le Provençal.

    4. La citoyenneté. Chacun de ces « individus » est citoyen par un rapport personnel, direct : on touche le roi, on élit le président de la République – ou l’Empereur – au suffrage universel.

    5. L’école. (...) On devient français par l’école... Et "être français", c’est avoir un lien tendu, intime, intense avec l’école.

    6. La laïcité. Mais cette école, (...) se doit d’être au-dessus des factions, des "croyances" : elle est laïque, et la Laïcité est l’un des ressorts essentiels de la problématique de la nation...

    7. L’éclatement. Et d’autant plus que la France, est toujours menacée d’éclatement ou de fragmentation. Le "sang" ne l’unit pas. Le sol peut être partagé. Le lien, à chaque élection majeure, doit être renoué. La France – et les
    Français – n’existent que par un choix politique. Le Français est un "animal politique."

    8. La langue française. (...) Est français celui qui parle le français et qui est né sur le sol de la nation. De là, les résistances opposées à la charte européenne des langues régionales. Il ne s’agit pas seulement de langue mais, à l’heure de la diversité accrue des origines des citoyens, il y va de l’affirmation de l’unité nationale.

    9. L’égalité des femmes. (...) Est français celui qui sait pratiquer l’amour courtois, reconnaître l’égalité ou la supériorité des femmes. Et on juge souvent de la capacité à être français à l’aune de la faculté à reconnaître cette place éminente à la femme. C’est la sociabilité française.

    10. L’universalisme. Tous ces éléments conduisent à penser que "l’universalisme" – les valeurs humanistes et universelles – est un trait qui définit le Français."

    Max Gallo

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  • Gopnik : être français, une histoire de culture

    Adam_Gopnik.jpg"Je pense que la France est le seul pays où l’on respecte encore l’esprit, et qui soit accoutumé aux opinions contradictoires. Par le fait de respecter l’esprit, j’entends simplement la haute estime qu’on témoigne encore en France aux écrivains, aux penseurs, aux philosophes et aux artistes."

    Adam Gopnik

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  • De Gaulle : "Une certaine idée de la France"

    "Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. Le sentiment me l'inspire aussi bien que la raison. Ce qu'il y a en moi d'affectif imagine naturellement la France, telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et exceptionnelle. J'ai d'instinct l'impression que la Providence l'a créée pour des succès achevés ou des malheurs exemplaires. S'il advient que la médiocrité marque, pourtant, ses faits et gestes, j'en éprouve la sensation d'une absurde anomalie, imputable aux fautes des Français, non au génie de la patrie. Mais aussi, le côté positif de mon esprit me convainc que la France n'est réellement elle-même qu'au premier rang : que seules de vastes entreprises sont susceptibles de compenser les ferments de dispersion que son peuple porte en lui-même ; que notre pays tel qu'il est, parmi les autres, tels qu'ils sont, doit, sous peine de danger mortel, viser haut et se tenir droit. Bref, à mon sens, la France ne peut être la France sans grandeur."

    Charles de Gaulle, Mémoires de guerre (1954)

     

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  • Maritain : "Jamais dans l'histoire infamie pareille n'a été infligée à la France"

    "Une honte nouvelle vient d'être infligée à notre pays : les mesures atroces prises contre les Juifs non seulement en région occupée mais dans la zone soi-disant libre. Vingt mille Juifs étrangers ont été arrêtés par les Allemands dans la zone occupée. Dans la zone non occupée treize mille sont pourchassés par la police. Nous savons que la population française s'efforce de protéger ces malheureuses victimes ou de les aider à se cacher dans les montagnes et les forêts. Nous savons que le Pape est intervenu pour demander merci, que les évêques de France ont protesté, et pareillement les chefs des Églises réformées ; que Mgr Saliège, archevêque de Toulouse, a élevé la voix contre la cruauté abominable dont on use contre les Juifs dans les camps de concentration, où on traite comme du bétail les enfants, les femmes et les hommes qui ont l'honneur d'appartenir à la race de Jésus-Christ.

    Mais nous savons aussi que l'initiateur de la persécution antisémite en France, le politicien qui a entrepris de vendre à l'ordre nouveau du déshonneur et de l'esclavage le pays de saint Louis, de Jeanne d'Arc et de la Déclaration des Droits, a ses raisons ténébreuses de rester sourd aux appels de la justice et de la pitié. Le gouvernement de M. Laval se déclare incapable de résister à la pression allemande. Le maréchal Pétain couvre M. Laval; il a pris l'habitude de l'abnégation, depuis qu'il assiste au fonctionnement inexorable du piège affreux où lui-même il a laissé pousser sa patrie.

    Ce ne sont pas seulement les Juifs, c'est la France aussi qui est atteinte et frappée par ces résultats abjects de la politique de collaboration. Trahir ses lois traditionnelles d'hospitalité politique, accepter pour elle-même et pour ses propres lois l'ignominie bestiale du racisme nazi, livrer les Juifs étrangers accueillis chez elle depuis 1935 comme dans une terre humaine et fidèle, livrer même ceux-là qui ont combattu pour elle et dans son armée au cours de la présente guerre, jamais dans l'histoire infamie pareille n'a été imposée à la France. Ce n'est pas seulement pour l'injure faite à la dignité humaine et aux droits humains dans la personne des Juifs persécutés, c'est pour l'âme de la France que l'angoisse nous étreint tous, nous qui nous souve¬nons des saints de France, et des jours où l'honneur avait un sens pour les chefs de notre pays. Les infortu¬nés qui voudraient rendre l'âme de la France complice de telles iniquités ne savent même pas qu'ils souillent une chose sacrée, et qu'une telle souillure, si elle était consommée, empoisonnerait l'histoire pour des siècles. Peuple de France, peuple humilié et abandonné, c'est toi seul qui, devant cette honte comme devant toutes les autres hontes assumées par des gouvernants indignes, peux par ta pitié pour les opprimés et par ta colère contre les oppresseurs, empêcher la France de perdre son âme."

    Jacques Maritain, La Persécution raciste en France (1942)

     

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  • Bloch : avant tout et très simplement français

    150px-Strasbourg-Plaque_Marc_Bloch.jpg"Où que je doive mourir, en France ou sur la terre étrangère et à quelque moment que ce soit, je laisse à ma chère femme ou, à son défaut, à mes enfants le soin de régler mes obsèques, comme ils le jugeront bon. Ce seront des obsèques purement civiles : les miens savent bien que je n'en aurais pas voulu d'autres. Mais je souhaite que, ce jour-là – soit à la maison mortuaire, soit au cimetière – , un ami accepte de donner lecture des quelques mots que voici : Je n'ai point demandé que, sur ma tombe, fussent récitées les prières hébraïques, dont les cadences, pourtant, accompagnèrent, vers leur dernier repos, tant de mes ancêtres et mon père lui-même. Je me suis, toute ma vie durant, efforcé, de mon mieux, vers une sincérité totale de l'expression et de l'esprit. Je tiens la complaisance envers le mensonge, de quelques prétextes qu'elle puisse se parer, pour la pire lèpre de l'âme. Comme un beaucoup plus grand que moi, je souhaiterais volontiers que, pour toute devise, on gravât sur ma pierre tombale ces simples mots – Dilexi veritatem. C'est pourquoi il m'était impossible d'admettre qu'en cette heure des suprêmes adieux, où tout homme a pour devoir de se résumer soi-même, aucun appel fût fait en mon nom, aux effusions d'une orthodoxie, dont je ne reconnais point le credo.

    Mais il me serait plus odieux encore que dans cet acte de probité personne pût rien voir qui ressemblât à un lâche reniement. J'affirme donc, s'il le faut, face à la mort, que je suis né Juif; que je n'ai jamais songé à m'en défendre ni trouvé aucun motif d'être tenté de le faire. Dans un monde assailli par la plus atroce barbarie, la généreuse tradition des prophètes hébreux, que le christianisme, en ce qu'il eut de plus pur, reprit pour l'élargir, ne demeure-t-elle pas une de nos meilleures raisons de vivre, de croire et de lutter ?

    Étranger à tout formalisme confessionnel comme à toute solidarité prétendument raciale, je me suis senti, durant ma vie entière, avant tout et très simplement Français. Attaché à ma patrie par une tradition familiale déjà longue, nourri de son héritage spirituel et de son histoire, incapable, en vérité, d'en concevoir une autre où je puisse respirer à l'aise, je l'ai beaucoup aimée et servie de toutes mes forces. Je n'ai jamais éprouvé que ma qualité de Juif mît à ces sentiments le moindre obstacle. Au cours des deux guerres, il ne m'a pas été donné de mourir pour la France. Du moins, puis-je, en toute sincérité, me rendre ce témoignage : je meurs, comme j'ai vécu, en bon Français."

    Marc Bloch, Testament (1941)

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