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[60] "Qu'est-ce qu'être Français?"

  • Compte-rendu du débat : "Qu'est-ce qu'être français ?"

    Le vendredi 4 novembre 2016, le café philosophique de Montargis se réunissait à la Brasserie du Centre commercial de la Chaussée pour un nouveau débat qui portait sur cette question :"Qu’est-ce qu’être français ?"

    Au préalable, Bruno remercie Marc Lalande pour son soutien au café philo. Le responsable de la brasserie est sur le point de laisser la main et confier les clés de l’établissement à de nouveaux propriétaires courant décembre.
    Ce débat sur l’identité française est animé par Bruno, Claire et Micheline. Mettre sur la table une telle question sur l’identité française, objet de polémiques et de vives controverses, peut paraître une gageure, mais Bruno fait confiance au public du café philo, rassemblant entre 40 et 50 personnes, afin que la discussion ne se transforme pas en pugilat, au risque de faire sonner quelques cloches !

    A priori, la question du sujet proposé ne devrait pas poser problème : être français est inscrit dans le code de la nationalité, avec des règles précises. Être français appartiendrait d’abord à la sphère administrative avec des textes de loi. Or, il semble bien que ce sujet sur l’identité se pose en tant que vécu et ne va pas de soi.

     

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  • Todorov : Qu'est-ce qu'être français ?

    todorov"Qu'est-ce qu'être français ? [Nicolas Sarkozy] explique : « La France, ce n'est pas une race, pas une ethnie », et en cela il a raison. Il poursuit : « La France, c'est tous les hommes qui l'aiment, qui sont prêts à défendre ses idées, ses valeurs... Être français, c'est parler et écrire le français. » Ce sont là des formules inconsistantes : il y a évidemment beaucoup de non-Français, hors de France, qui aiment ce pays, qui parlent et écrivent sa langue ; réciproquement, un certain nombre de Français, on le sait hélas, sont analphabètes : cela ne les empêche pas d'être de bons Français... Mais surtout, l'amour n'a rien à faire ici (pas de ministère de l'amour) : la citoyenneté ne se définit pas par des sentiments, seuls les États totalitaires rendent l'amour de la patrie obligatoire. Le candidat poursuit : « L'identité française est un ensemble de valeurs non négociables », et il cite à titre d'exemple : « La laïcité, l'égalité homme-femme, la République et la démocratie. » Ces valeurs sont belles, et l'on doit effectivement les défendre. Mais sont-elles spécifiquement françaises ? Démocratie et République sont revendiquées bien au-delà des frontières hexagonales, égalité et laïcité font partie de la définition même de ces régimes politiques. Au vrai, ces valeurs appartiennent non à l'identité française, mais au pacte républicain auquel sont soumis les citoyens et les résidents du pays. Ce n'est pas parce qu'elle est contraire à l'identité française que la soumission des femmes est condamnable. C'est parce qu'elle transgresse les lois ou les principes constitutionnels en vigueur. L'identité nationale, elle, échappe aux lois, elle se fait et défait quotidiennement par l'action de millions d'individus habitant ce pays, la France."

    Tzvetan Todorov, « Un ministère indésirable dans une démocratie libérale », Le Monde, 2007

     

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  • Qu'est-ce qu'être français ?

    Le café philosophique de Montargis fixe son nouveau rendez-vous le vendredi 4 novembre 2016 à la Brasserie du Centre commercial de la Chaussée. Pour cette nouvelle séance, les participants ont choisi de plancher sur un sujet d'actualité et hautement sensible puisque le débat portera sur cette question : "Qu'est-ce qu'être français ?"

    Il semblerait que l'identité française interroge et qu'elle ne se limite pas à une reconnaissance administrative ou à la maîtrise d'une langue commune. Le débat proposé par l'équipe du café philosophique de Montargis se proposera de discuter de ce qu'est une nation et comment ses habitants peuvent s'y identifier. Comment se traduit cette appartenance ? Comment pourrait-on définir l'identité française ? Quels sont ses critères ? Seraient-ils immuables ? Peut-on dire "Je suis français" au même titre que "Je suis un homme" ou "Je suis une femme" ? L'identité induit-elle une notion d'exclusion ou bien peut-elle avoir pour corollaire la transmission et le partage ?

    Ce sont quelques-unes des questions qui seront traitées au cours de cette première séance de la saison, le vendredi 4 novembre 2016 à partir de 19 heures à la brasserie du Centre Commercial de La Chaussée de Montargis.

    La participation sera libre et gratuite.

    Notez également dès aujourd'hui que le café philosophique de Montargis proposera son rendez-vous de décembre aux Tanneries d'Amilly pour une séance intitulée "Qu'est-ce qu'une œuvre d'art ?" Cette séance exceptionnelle aura lieu le samedi 10 décembre 2016 à 17 heures.

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  • Vaïsse : quelle France ?

    bou3_weerts_001f.jpg"Quand la France se regarde dans un miroir imaginaire, elle se voit blanche et catholique, ou non croyante. En fait, elle est devenue diverse, et elle l'est de plus en plus; il suffit pour le constater de prendre le métro ou, de façon plus révélatrice encore, d'aller visiter une école publique dans l'une des grandes agglomérations du pays ou à sa périphérie. Mais le réflexe qui associe "Français" et "Blanc", plutôt que "Français" et "citoyen", reste omniprésent. Or, les idéaux universalistes de la République n'ont rien à voir ni avec la couleur de la peau ni avec la religion. Pour la France, s'accepter diverse sur le plan ethnique et religieux ne remet en question son identité que si elle se représente elle-même comme une nation blanche et chrétienne, et non pas comme une nation "idéelle". En d'autres termes : que si elle trahit ses propres idéaux."

    Justin Vaïsse, Intégrer l'Islam (2007)

     

     

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  • Pierre Nora : "le nationalisme nous a caché la nation"

    téléchargement (1).jpgL'historien, membre de l'Académie française, revient sur la polémique provoquée par le "ministère de l'immigration et de l'identité nationale" proposé par M. Sarkozy.

    Pierre Nora, Historien, membre de l'Académie française. Il est l'auteur des Lieux de mémoire, en trois volumes, chez Gallimard.

    Nicolas Sarkozy a surpris, voire choqué, en proposant de créer un ministère de l'immigration et de l'identité nationale. Comment réagit l'historien que vous êtes ?

    Parler ouvertement des problèmes de l'immigration et lancer une discussion sur le thème de l'identité nationale sont deux choses excellentes. Mais les lier est soit un calcul, soit une maladresse, soit une idée à courte vue, car l'ébranlement de l'identité nationale n'est pas lié seulement, loin de là, à l'immigration. Il tient à des raisons beaucoup plus vastes et beaucoup plus profondes, même s'il est vrai que l'immigration est concomitante à certains de ces problèmes et sert souvent de bouc émissaire. Parmi les facteurs de crise de l'identité nationale, il y a d'abord la réduction de la puissance de la France depuis la fin de l'empire colonial ; l'altération des paramètres traditionnels de la souveraineté : territoire, frontières, service militaire, monnaie, avec la disparition du franc ; l'insertion dans un espace européen où la puissance moyenne est ravalée au rang des autres, l'affaiblissement du pouvoir d'Etat qui a été, en France, une dimension fondamentale de la conscience nationale, la poussée décentralisatrice. Toujours dans les mêmes années, toutes les formes d'autorité se sont désagrégées dans cette France qu'on a pu dire "terre de commandement" - l'expression est de Michel Crozier - avec la hiérarchie des familles, des Eglises, des partis. Et peut-être le principal facteur de cette crise, c'est la paix.

    Pourquoi la paix ?

    L'identité française avait été très liée à l'idée de la guerre. La paix qui s'installe à partir du retrait d'Algérie est l'une des sources de la confrontation avec soi-même que connaît la France. Les modes de vie changent : le taux de la population active engagée dans l'agriculture tombe au-dessous de 10 %, alors que la France était encore au lendemain de la guerre profondément paysanne. A partir de Vatican II, c'est l'assiette chrétienne ancestrale qui a commencé à se réduire. Tous ces changements sont perturbants. On passe dans la douleur d'un modèle de nation à un autre, qui ne s'est pas encore trouvé. L'arrivée d'une nouvelle immigration, la plus difficile à soumettre aux normes des lois et des coutumes françaises, est un élément supplémentaire de ces bouleversements...

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  • Ils ont dit, au sujet de l'identité française

    "Toute la Gaule est divisée en trois parties, dont l'une est habitée par les Belges, l'autre par les Aquitains, la troisième par ceux qui, dans leur langue, se nomment Celtes, et dans la nôtre, Gaulois. Ces nations diffèrent entre elles par le langage, les institutions et les lois." [César]

    "Le 15 février, Louis et Charles se réunirent dans la ville autrefois appelée Argentaria, et maintenant Strasbourg, et là ils se prêtèrent réciproquement les serments que nous allons rapporter, Louis en langue romane, et Charles en langue tudesque." [Nithard]

    "On dit que l’homme est un animal sociable. Sur ce pied-là, il me paraît qu’un Français est plus homme qu’un autre : c’est l’homme par excellence, car il semble être fait uniquement pour la société. " [Montesquieu]

    "Je te parlais l’autre jour de l’inconstance prodigieuse des Français sur leurs modes. Cependant il est inconcevable à quel point ils en sont entêtés : ils y rappellent tout ; c’est la règle avec laquelle ils jugent de tout ce qui se fait chez les autres nations : ce qui est étranger leur paraît toujours ridicule. Je t’avoue que je ne saurais guère ajuster cette fureur pour leurs coutumes avec l’inconstance avec laquelle ils en changeant tous les jours." [Montesquieu]

    "Mais au moins on peut uniformer le langage d'une grande Nation de manière que tous les citoyens qui la composent puissent sans obstacle se communiquer leurs pensées." [Abbé Grégoire]

    "À la fin du dix-huitième siècle, la France était encore divisée en trente-deux provinces. Treize parlements y interprétaient les lois d’une manière différente et souveraine. La constitution politique de ces provinces variait considérablement. Les unes avaient conservé une sorte de représentation nationale, les autres en avaient toujours été privées. Dans celles-ci on suivait le droit féodal ; dans celle-là on obéissait à la législation romaine. Toutes ces différences étaient superficielles et pour ainsi dire extérieures." [Alexis de Tocqueville]

     

    "Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n'en font qu'une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L'une est dans le passé, l'autre dans le présent. L'une est la possession en commun d'un riche legs de souvenirs ; l'autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l'héritage qu'on a reçu indivis." [Ernest Renan]

    "L'Europe a un lieu de naissance. Je ne songe pas, en termes de géographie, à un territoire, quoi qu’elle en possède un, mais à un lieu spirituel de naissance, dans une nation ou dans le coeur de quelques hommes isolés et de groupes d'hommes appartenant à cette nation." [Edmund Husserl]

    "Il n’y a pas d'orgueil à être français. Nous aimons trop La gloire." [Georges Bernanos]

    "Il n'existe pas de race française. La France est une nation, c'est-à-dire une œuvre humaine, une création de l'homme; notre peuple [...] est composé d'autant d'éléments divers qu'un poème ou une symphonie." [Georges Bernanos]

    "Nous ne ferons rien en effet pour l'amitié française, si nous ne nous délivrons pas du mensonge et de la haine. Dans un certain sens, il est bien vrai que nous n'en sommes pas délivrés. Nous sommes à leur école depuis trop longtemps." [Albert Camus]

    "Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France." [Charles de Gaulle]

    "Ce ne sont pas seulement les Juifs, c'est la France aussi qui est atteinte et frappée par ces résultats abjects de la politique de collaboration. Trahir ses lois traditionnelles d'hospitalité politique, accepter pour elle-même et pour ses propres lois l'ignominie bestiale du racisme nazi, livrer les Juifs étrangers accueillis chez elle depuis 1935 comme dans une terre humaine et fidèle, livrer même ceux-là qui ont combattu pour elle et dans son armée au cours de la présente guerre, jamais dans l'histoire infamie pareille n'a été imposée à la France." [Jacques Maritain]

    "Il y a une identité de la France à rechercher, avec les erreurs et les succès possibles, mais en dehors de toute position politique partisane. Je ne veux pas qu’on s’amuse avec l’identité." [Fernand Braudel]

    "Je crois que le thème de l'identité française s'impose à tout le monde, qu'on soit de gauche, de droite ou du centre, de l'extrême gauche ou de l'extrême droite. C'est un problème qui se pose à tous les Français." [Fernand Braudel]

    "Il y a une identité de la France à rechercher, avec les erreurs et les succès possibles, mais en dehors de toute position politique partisane. Je ne veux pas qu’on s’amuse avec l’identité... L’identité de la France est incompréhensible si on ne la replace pas dans la suite des événements de son passé, car le passé intervient dans le présent…" [Fernand Braudel]

    "Pour le pire ou pour le meilleur, nous avons épousé notre siècle : les industries, les villes tentaculaires, la fin des paysans, l'informatique." [Raymond Aron]

    "Un Français ? un homme qui s'interroge sur l'Homme, en français." [Albert Jacquard]

    "Que je le veuille ou non, j’ai des identités multiples. Je suis homme et pas femme (…) Je suis vieux (…) Je suis professeur (…) Je suis aussi français." [Alfred Grosser]

    "On peut admettre que la République, qui est une idée, soit une et indivisible. Mais si la France, qui est un bouquet multicolore, devait l'être à son tour, on s'embêterait à mourir. On doit la démultiplier, la déplier pour lui rendre tonus et couleurs. La France, je ne puis l'envisager que sur le modèle de ces disques optiques, le rotorelief à la Duchamp." [Régis Debray]

    "La Marseillaise dans son intégrité est donc un grand hymne où sont associées Nation, République, universalisme, liberté, dans une intensité frémissante qui est justement celle de l'an I, de Valmy, du moment fondateur de la France républicaine et du moment paroxystique de la défense de la liberté nationale. Le premier couplet porte cette marque. Il est remémorateur, commémorateur, régénérateur." [Edgar Morin]

    "Je pense que la France est le seul pays où l’on respecte encore l’esprit, et qui soit accoutumé aux opinions contradictoires." [Adam Gopnik]

    "A quels critères un peuple se reconnaît-il ? On en discute. Mais on ne doute pas de l'existence de la nation: en l'occurrence, c'est la France." [Claude Lefort]

    "Si la diversité, en effet, est la valeur suprême, il faut que l'école permette, au plus tôt, à chacun d'être reconnu, de décliner son identité, d'afficher et d'épanouir sa différence." [Alain Finkielkraut]

    "On s'intégrait autrefois à un projet et à une culture. La France de Montaigne, de Diderot, de Condorcet, de Chateaubriand, et du colonel Picquart était une nation à laquelle on pouvait "s'attacher par l'esprit et le cœur aussi fortement que par des racines", selon la belle expression d'Emmanuel Levinas… le message, désormais, c'est le métissage. En guise de projet, la France n'a rien d'autre à offrir que le spectacle de sa composition : la formule "black-blanc-beur" remplace l'ancien modèle d'intégration, la diversité tient lieu de culture." [Alain Finkielkraut]

    "l'histoire de l'État républicain en France, avec ses épisodes de lâcheté et d'héroïsme, de l'affaire Dreyfus à la Résistance, et du Manifeste des 121 au procès de Bobigny, ne manque pas d'illustrations du processus par lequel les conditions substantielles de l'obéissance à la loi se trouvent refondées à travers le refus d'accepter les décisions iniques de l'autorité politique ou judiciaire." [Etienne Balibar]

    "Derrière le mythe d’une République unique et singulière, identique par-delà ses métamorphoses, drapée dans son immaculée dignité, il y eut des Républiques différentes, voire contraires." [Daniel Bensaïd]

    "[Le multiculturalisme] est la seule bonne réponse. [...] Le métissage est la vérité de ce qui fait l'identité nationale française." [Michel Onfray]

    "Les Français sont toutefois plus attachés à leur culture que racistes à proprement parler." [Samuel Huntington]

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  • Debray : "les" France

    4321329228309.jpg"S'il n'y a plus, avouons-le, beaucoup de fierté à être Français, au moins gardons-nous le choix de notre façon de l'être. Chacune a ses ridicules mais aussi ses bonheurs et même son point d'honneur.

    L'article défini, qui aveugle par un excès tantôt de gloriole tantôt de honte, m'a toujours gêné aux entournures. Trop sommaire, trop plat, pas assez "pervers polymorphe". On peut admettre que la République, qui est une idée, soit une et indivisible. Mais si la France, qui est un bouquet multicolore, devait l'être à son tour, on s'embêterait à mourir. On doit la démultiplier, la déplier pour lui rendre tonus et couleurs. La France, je ne puis l'envisager que sur le modèle de ces disques optiques, le rotorelief à la Duchamp. Si je ralentis avec l'index le tournoiement, tout en me fiant aux assonances, l'affaire se complique, se détachent plusieurs pays de rattachement, j'en vois se profiler au moins quatre. Chacun d'eux m'enjoignant de faire l'indigène d'une certaine façon, peu compatible avec les autres, du moins pas en même temps.

    Il y a une France élégance. Celle des gens bien et des gens de goût. Un art de vivre, de s'exprimer, de s'habiller. Les hussards, LVMH, Plaisir de France (la revue d'après-guerre sur papier glacé), Connaissance des Arts. Watteau, Rivarol, Blondin, d'Ormesson. Elle est droitière, flâneuse, gourmande, boulevardière, sceptique, dix-huitièmiste et libertine. Souvent érudite. Elle aime la conversation. Version tout Paris : Sacha Guitry. Version Limousin : Giraudoux. Couleur : bleu pervenche. Ton : mieux qu'incisif, enjoué.

    Il y a une France souffrance. Celle des hommes de gros temps et des héros obscurs. Plus belle que les larmes, la patrie en danger est une femme aimée, séquestrée, martyrisée, que de pieux chevaliers se jurent de délivrer. L'embêteuse du monde. Les dernières cartouches, le poilu dans sa tranchée, l'Affiche rouge. La garde meurt et ne se rend pas. Cette Armée des ombres respirait encore à Dachau, dans le Vercors, voire sur un piton dans les Aurès. Elle va de Michelet à Éluard, en passant par Bernanos, Péguy, Char, Aragon et Pierre Schoendorffer aussi. Elle est noueuse, rancunière, colérique, parfois grandiloquente. Elle apostrophe en alexandrins. Sa couleur : sang-de-bœuf, avec tendance au violacé. Intonation : Sambre-et-Meuse.

    Il y a une France enfance. Elle a la plume Sergent-Major, chère aux Gavroches amoureux de cartes et d'estampes, fleuves verts et départements saumon. Elle musarde à cheval sur la Sologne et Ménilmontant, Le Grand Meaulnes et Robert Doisneau. Entre les comptoirs de comptine ("Pondichéry, Chandernagor, Mahé...") et ceux en zinc de la rue Villain. Elle est rêveuse, humaniste, centre-gauche, gouailleuse, doucement anarchisante. La France de Laforgue, de Perec, de Brassens et de Truffaut. Elle aime le calembour. Couleur : du gris tourterelle (les toits de Paris), au bleu noir (l'encre Waterman). Le ton : à la confidence, avec un grain de mélancolie.

    Il y aurait enfin une France romance. D'Alexandre Dumas à Romain Gary, elle sort des clous, ne marche pas au pas mais au pas de charge. Celle-là traverse des trous d'air, - Crécy, Fronde, collier de la Reine - mais elle peut se fier à sa ligne de chance. "Pays qui chante Orléans Beaugency Vendôme... Sol semé de héros ciel plein de passereaux."

    Plus émoustillante qu'un destin, l'intrigante a une destinée. Elle est cascadeuse, fatigante, querelleuse, maniaco-dépressive, parfois mythomane. Version gaie : Edmond Rostand. Version haute : De Gaulle 1940. Low cost : Edith Piaf. Elle aime Rocambole et le feuilleton. Couleur : bleu blanc rouge. Ton : exalté tirant, en hauteur, sur le drapé.
    La France-élégance est un esprit. Ses champions en ont à revendre. Ils finissent rituellement sous la Coupole.
    La France-souffrance est un caractère. Il en faut pour ne pas rendre les armes. Dans les années noires, les plus irréconciliés finissent avec deux trous rouges au côté droit.

    La France-enfance a une âme. Ses truchements en ont besoin pour que leur « sourire à travers les larmes » ne soit pas une comédie. Elle finit de nos jours en chansons douces, Alain Souchon à son meilleur.

    La France-romance tient du rêve éveillé. Il faut se monter le bourrichon pour échapper à la déprime et faire un Opéra avectrois bouts de ficelle. À l'heure actuelle, seul des somnambules peuvent relever le gant.

    Mes amis les plus notoires ont dans leur improbable coexistence la gentillesse de prêter à ce trèfle à quatre feuilles leur visage et leur voix. Marc Fumaroli me rattache au style rocaille, Stéphane Hessel au style résistant. Eric Orsenna au style espiègle et Chevènement au genre « rendre la place, jamais ! ». Et mon tout dresse à petite échelle le tableau d'une famille nationale recomposée au gré des dînettes et des bafouilles.

    "Le génie français" : si on lui ajoute foi, l'expression un rien faraude ne désignerait pas l'indivisibilité ni la synthèse mais l'enchevêtrement dans notre cerveau archaïque de ces quatre ensembles flous. Mieux encore : le déséquilibre qui empêche chacun d'eux de se tenir durablement debout en faisant litière de ses trois concurrents, parce qu'il doit appeler son voisin à la rescousse dès que, contrarié par le cours des choses, il voit capoter sa petite embellie à lui. Et cela vaut aussi pour les bonshommes embarqués chacun dans son aventure. Il leur arrive de changer de pied en chemin, pour ne pas lasser leur public ni se lasser eux-mêmes.

    On ne peut, en définitive, arpenter ce petit chapitre d'histoire-géo que se sont partagées, en se passant le relais quelques siècles durant, les quatre personnalités qui se cachaient sous le trop réducteur "la France est une personne" - sans prendre plaisir à un certain porte-à-faux. La France est un jeu à quatre coins, et tant qu'on pourra courir de l'un à l'autre, on hésitera à contresigner le certificat de décès."

    Régis Debray, Un Candide à sa fenêtre (2015) 

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  • "Je crois que ça va pas être possible"

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  • Cherfi, Ma part de Gaulois

    9782330066529.jpg"Après l'aventure de Bija et l'aventure "Mitterrand", j'ai eu envie de changer d'air, l'envie d'un petit tour "en France", d'entendre parler d'autre chose que de révolution ou de ces satanés problèmes de banlieue, de crise d'identité, de lien social, de prévention de la délinquance et des violences faites aux femmes. J'avais envie de phrases correctement formulées, d'évoquer quelques grands esprits, Camus, Sartre, Montesquieu et Montaigne...

    Envie d'une compagnie sans trouble identitaire, me glisser dans un cocon d'idées complètement barrées, dans une tchatche du dépassement de soi. Dans la soie du quotidien sublimé, entendre parler de la malédiction des poètes plutôt que celle de la plèbe, évoquer des grands chagrins d'amour, le mal de l'âme au lieu des coups qu'on porte à la figure pour défendre rien d'autre que l'orgueil masculin."

    Magyd Cherfi, Ma part de Gaulois (2016)

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  • Cavanna : Les gens devraient y penser, quand ils inventent les drapeaux...

    7779066105_francois-cavanna-et-georges-bernier-alias-professeur-choron-le-30-septembre-1987.jpg"En ce temps-là, papa était le porte-drapeau de la "Lyre garibaldienne nogentaise". A ce titre, c'était à lui qu'était confiée la garde du drapeau. C'était un grand honneur, je le sentais bien. J'aimais ce vert-blanc-rouge. C'était presque le bleu-blanc-rouge sacré, mais brouillé par ce vert incongru, pimpant, pas sérieux, métèque, perroquet, caricature de tricolore pour peuple n'ayant pas le sens de l'implacable. Le bleu-blanc-rouge est sauvage et rigide, couleur de caserne, couleur d'adjudant, couleur de tuerie grandiose et disciplinée. Mets du vert au milieu du bleu, aussitôt ça sent le parmesan et l'huile d'olive. Faut vraiment pas grand chose. Du vert, c'est presque bleu, c'est du bleu avec un petit peu de jaune dedans, et paf, ça fout tout par terre. Les gens devraient y penser, quand ils inventent les drapeaux. Pas de vert, pas de jaune, pas de violet. Les allemands sont les plus terribles : du noir, du rouge, du blanc. Un vrai bonheur de se faire tuer pour ça, au garde-à-vous, raide comme un piquet. Mais tu te vois courant devant des mitrailleuses en brandissant un drapeau brésilien, ce machin rond vert pomme sur fond jaune ?"

    François Cavanna, Les Ritals (1978)

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  • Morin : universelle Marseillaise !

    "La Marseillaise, que l'on chante désormais dans une étonnante unanimité, des communistes aux lepenistes, vient d'être brutalement mais justement secouée. Cela ne vient pas de la ministre Christiane Taubira, qui a préféré commémorer l'esclavage en se recueillant plutôt qu'en chantant l'hymne qui a accompagné toutes les aventures de la France une bonne part du XIXe siècle, mais aussi les cruelles expéditions coloniales, couvrant d'un voile glorieux les méfaits de la colonisation. Cela vient de l'acteur Lambert Wilson, qui, à la suite des remous anti-taubiresques causés par la droite, s'est soudain senti honteux des paroles – racistes, dit-il abusivement –, en fait sanguinaires et vengeresses, du 1er couplet, que l'on chante en ignorant les autres. Comme ce couplet apparaît révoltant et absurde si on le place dans notre conjoncture actuellement pacifique, j'ai voulu expliquer pourquoi il me paraît important de l'assumer quand même.

    Le 1er couplet de La Marseillaise, qui est seul exécuté, mémorisé et chanté, surprend. Cet hymne de combat (il fut celui de l'armée du Rhin ) est tout à fait différent des hymnes nationaux, qui sont quasi religieux et liturgiques, à la Nation (Deutschland über alles, "l'Allemagne au-dessus de tout") ou à la royauté, symbole de la Nation (God Save the King, "Que Dieu sauve le roi").

    Cet hymne de combat est un hymne d'éveil et de résistance à l'invasion des armées royalistes conjurées. Le danger est alors mortel pour la République naissante. Son caractère sanguinaire est lié à ce moment d'exaltation, voire d'ivresse vitale. Et surtout, il lie indissolublement l'identité de la République à la résistance aux tyrannies. Il lie non moins indissolublement l'idée de République à l'idée de France.

    Couplet 1
    Allons enfants de la Patrie,
    Le jour de gloire est arrivé !
    Contre nous de la tyrannie,
    L'étendard sanglant est levé, (bis)
    Entendez-vous dans les campagnes
    Mugir ces féroces soldats ?
    Ils viennent jusque dans vos bras.
    Egorger vos fils, vos compagnes !

    Vichy a supprimé ce premier couplet, par haine de la République, et effacé la résistance à l'invasion parce qu'il pratiquait la collaboration avec l'envahisseur. Certes, le couplet qui l'a remplacé a sa beauté dans "amour sacré de la Patrie", mais il élimine la République de l'identité française. Vichy fut raciste (et non le 1er couplet de La Marseillaise, qui est certes sanguinaire, mais dans l'ivresse guerrière). Or ce caractère sanguinaire est ouvertement répudié pour l'après-victoire. (voir fin du couplet 15).

    La Marseillaise a eu quinze couplets originaux, qu'il faut ici rappeler. Les 2e, 3e et 4e couplets confirment et prolongent le 1er.

    Couplet 2
    Que veut cette horde d'esclaves
    De traîtres, de rois conjurés ?
    Pour qui ces ignobles entraves,
    Ces fers dès longtemps préparés ? (bis)
    Français ! Pour nous, ah ! Quel outrage
    Quels transports il doit exciter !
    C'est nous qu'on ose méditer
    De rendre à l'antique esclavage !

    Couplet 3
    Quoi ! Ces cohortes étrangères
    Feraient la loi dans nos foyers !
    Quoi ! Ces phalanges mercenaires
    Terrasseraient nos fils guerriers ! (bis)
    Dieu ! Nos mains seraient enchaînées !
    Nos fronts sous le joug se ploieraient !
    De vils despotes deviendraient
    Les maîtres de nos destinées !

    Couplet 4
    Tremblez, tyrans et vous, perfides,
    L'opprobre de tous les partis !
    Tremblez ! Vos projets parricides
    Vont enfin recevoir leurs prix ! (bis)
    Tout est soldat pour vous combattre
    S'ils tombent, nos jeunes héros,
    La terre en produit de nouveaux,
    Contre vous tout prêts à se battre.

    Le 5e couplet prend de la hauteur, devient magnanime et demande d'épargner "les tristes victimes s'armant à regret contre nous".

    Couplet 5
    Français, en guerriers magnanimes,
    Portons ou retenons nos coups !
    Epargnons ces tristes victimes,
    A regret s'armant contre nous ! (bis)
    Mais ce despote sanguinaire !
    Mais ces complices de Bouillé !
    Tous ces tigres qui, sans pitié,
    Déchirent le sein de leur mère !

    Le 6e, magnifique, introduit le patriotisme, le liant à la liberté (adopté par Vichy parce que Patrie remplace République).

    Couplet 6
    Amour sacré de la Patrie
    Conduis, soutiens nos bras vengeurs !
    Liberté, Liberté chérie,
    Combats avec tes défenseurs ! (bis)
    Sous nos drapeaux que la victoire
    Accoure à tes mâles accents !
    Que tes ennemis expirants
    Voient ton triomphe et notre gloire !

    Refrain
    Aux armes, citoyens !
    Formez vos bataillons !
    Marchons, marchons !
    Qu'un sang impur…
    Abreuve nos sillons !

    La strophe sur le "sang impur" choque légitimement aujourd'hui. Mais le caractère racial du sang n'est nullement présent dans la conscience des révolutionnaires du XVIIIe siècle. Il n'apparaîtra qu'avec les théories racistes de Gobineau et du nazisme.

    Le 7e couplet introduit les générations futures dans la continuité républicaine et tyrannicide.

    Couplet 7
    (Couplet des enfants)
    Nous entrerons dans la carrière,
    Quand nos aînés n'y seront plus ;
    Nous y trouverons leur poussière
    Et la trace de leurs vertus. (bis)
    Bien moins jaloux de leur survivre
    Que de partager leur cercueil
    Nous aurons le sublime orgueil
    De les venger ou de les suivre !

    Le suivant est déiste. Il nous évoque le culte de l'Etre suprême de Robespierre et aussi le Gott mit uns ("Dieu avec nous") des Allemands. Il fut supprimé par Joseph Servan de Gerbey, ministre de la guerre, en 1792.

    Couplet 8
    Dieu de clémence et de justice
    Vois nos tyrans, juge nos coeurs
    Que ta bonté nous soit propice
    Défends-nous de ces oppresseurs (bis)
    Tu règnes au ciel et sur terre
    Et devant Toi, tout doit fléchir
    De ton bras, viens nous soutenir
    Toi, grand Dieu, maître du tonnerre.

    Le 9e ajoute l'idée d'égalité à celle de liberté ; il faudra attendre 1848 pour la devise "Liberté, Egalité, Fraternité". Le 10e porte un ultime anathème à la royauté.

    Couplet 9
    Peuple français, connais ta gloire ;
    Couronné par l'Egalité,
    Quel triomphe, quelle victoire,
    D'avoir conquis la Liberté ! (bis)
    Le Dieu qui lance le tonnerre
    Et qui commande aux éléments,
    Pour exterminer les tyrans,
    Se sert de ton bras sur la terre.

    Couplet 10
    Nous avons de la tyrannie
    Repoussé les derniers efforts ;
    De nos climats, elle est bannie ;
    Chez les Français les rois sont morts. (bis)
    Vive à jamais la République !
    Anathème à la royauté !
    Que ce refrain, partout porté,
    Brave des rois la politique.

    Les 10e et 11e couplets sont les deux couplets sublimes qui lient patriotisme et universalisme et préfigurent les thèmes de L'Internationale.

    Couplet 11
    La France que l'Europe admire
    A reconquis la Liberté
    Et chaque citoyen respire
    Sous les lois de l'Egalité ; (bis)
    Un jour son image chérie
    S'étendra sur tout l'univers.
    Peuples, vous briserez vos fers
    Et vous aurez une Patrie !

    Couplet 12
    Foulant aux pieds les droits de l'Homme,
    Les soldatesques légions
    Des premiers habitants de Rome
    Asservirent les nations. (bis)
    Un projet plus grand et plus sage
    Nous engage dans les combats
    Et le Français n'arme son bras
    Que pour détruire l'esclavage.

    Les 13e et 14e sont négligeables. Le dernier ouvre un avenir apaisé.

    Couplet 15
    Enfants, que l'Honneur, la Patrie
    Fassent l'objet de tous nos voeux !
    Ayons toujours l'âme nourrie
    Des feux qu'ils inspirent tous deux. (bis)
    Soyons unis ! Tout est possible ;
    Nos vils ennemis tomberont,
    Alors les Français cesseront
    De chanter ce refrain terrible.

    La Marseillaise dans son intégrité est donc un grand hymne où sont associées Nation, République, universalisme, liberté, dans une intensité frémissante qui est justement celle de l'an I, de Valmy, du moment fondateur de la France républicaine et du moment paroxystique de la défense de la liberté nationale. Le premier couplet porte cette marque. Il est remémorateur, commémorateur, régénérateur.

    En dépit de ses excès de langage qui, en contrepartie, apportent un extrême romantisme, il doit être conservé. En revanche, il faut ressusciter le 11e et le 12e, qui correspondent si bien à nos temps planétaires d'interdépendance des peuples et de communauté de destin de toute l'humanité. Ils portent en eux l'universalisme de l'ère planétaire déjà présent dans le message de La Marseillaise.

    Enfin, La Marseillaise est un hymne d'éveil et de résistance qui a valu pour les résistances qui ont suivi, qui vaut pour celles que nécessite notre temps, et qui vaudra pour les résistances futures."

    Edgar Morin (2014)

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  • D'Ormesson : être français

    ormesson-282627-jpg_169595_660x281.JPGDevant un jardin où l'eau des fontaines coule entre des statues du XVIIIe et des parterres de buis bien taillés, vous dites : "C'est très français." Devant un gâchis invraisemblable où personne ne comprend plus rien, vous dites : "C'est très français." Devant une action d'éclat au panache inutile, vous dites : "C'est très français." Devant une opération de séduction menée tambour battant avec un mélange de grâce, de drôlerie et de distance, vous dites : "C'est très français." Pascal est très français et Cyrano est très français. Montaigne est très français et Pasteur est très français. Descartes est très français et Musset est très français. De Jeanne d'Arc à de Gaulle, nous nous y connaissons en héroïsme. Et quoi de plus français que l'ironie et la légèreté qui appartiennent de tout temps à la légende de Paris ? Être français, c'est aimer la tradition et c'est aimer la Révolution. Être français est d'abord une contradiction.

    Autour de nous, l'Angleterre, c'est la mer. La Russie, c'est la terre. Le génie allemand se déploie dans les légendes du Nord. L'Italie et l'Espagne incarnent la séduction du Sud. Être français, c'est être écartelé entre le Nord et le Sud, entre le rêve et la réalité, entre la mer et la terre, entre la Meuse chère à Péguy et la langue d'oc de Mistral. La France est une diversité - poussée trop souvent jusqu'à la division. Il y a des pays et des cultures qui sont des pléonasmes. La France est un oxymore. Elle aime rassembler les contraires.

    Un Anglais n'a pas de doute : il sait qu'il est anglais. Un Allemand n'hésite pas : il s'efforce d'être allemand. Les Français s'interrogent sans cesse : "Qu'est-ce qu'être français ?" C'est qu'il y a au cœur de la France quelque chose qui la dépasse. Elle n'est pas seulement une contradiction et une diversité. Elle regarde aussi sans cesse par-dessus son épaule. Vers les autres. Vers le monde autour d'elle. Plus qu'aucune nation au monde, la France est hantée par une aspiration à l'universel. Avec une ombre peut-être de paternalisme extérieur, Malraux assurait que la France n'était jamais autant la France qu'en s'adressant aux autres nations. Witold Gombrowicz va plus loin : "Être français, c'est précisément prendre en considération autre chose que la France."

    C'est une tâche difficile de vouloir rester soi-même tout en essayant de s'ouvrir aux autres. Français, encore un effort pour être un peu plus que français et pour faire de la France ce qu'elle a toujours rêvé d'être sous des masques différents : un modèle d'humanité et de diversité. Ces malins de Français ont même donné un nom à ce mélange explosif : ils l'ont appelé fraternité.

    Jean d'Ormesson, "Être français, selon Jean d'Ormesson", in Le Point (2011)

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  • La valise philosophique du mois sur l'identité française

    La nouvelle "Valise philosophique" est disponible. Comme pour chaque séance, nous vous avons préparé des documents, textes, extraits de films ou de musiques servant à illustrer et enrichir les débats mensuels.

    Sur la colonne de droite, vous pouvez retrouver les documents autour de la séance du 4 novembre 2016 qui aura pour thème : "Qu'est-ce qu'être français ?"

    Restez attentifs : régulièrement de nouveaux documents viendront alimenter cette rubrique tout au long du mois d'octobre.

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  • Lefort : à quels critères un peuple se reconnaît-il ?

    "C'est la distinction que l'on voit percer entre souveraineté de la nation et souveraineté du peuple qui retient mon attention. Vous avez, d'ailleurs, pu remarquer que je viens de substituer le concept de peuple à celui de nation. La distinction ne fait pas l'objet d'une réflexion explicite; peuple et nation semblent même se confondre. Toutefois le concept de peuple, comme celui de volonté générale, prête au doute et à la dispute. Et ce n'est pas la théorie rousseauiste du contrat social qui permet de résoudre le problème du gouvernement du peuple et d'abord de rendre sensible la délimitation d'une population susceptible de devenir un peuple. Par contraste, la nation se donne comme évidente. A quels critères un peuple se reconnaît-il ? On en discute. Mais on ne doute pas de l'existence de la nation: en l'occurrence, c'est la France.

    Je me risquerai donc à dire que « peuple » -j'entends : à partir de la Révolution - est un concept politique, tandis que nation est un concept prépolitique ou méta-politique. Prépolitique, en ce sens que la définition du peuple suppose le fait de la nation. Métapolitique, en ce sens que la communauté politique (l'ensemble des hommes adultes en âge de voter, les dénommés citoyens) s'ins¬titue sous un nom propre qui confère identité commune à des individus, indépendamment de leur sexe, de leur âge ou de leur statut.

    Si l'on se réfère à la Déclaration, on observe que l'article 3 stipule que le principe de la souveraineté réside essentiellement dans la nation, mais qu'il est précédé d'un article qui fixe « le but de toute association politique », à savoir la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Nation et association politique ne se recouvrent pas. Cette distinction est si peu formelle qu'elle s'avérera décisive dans les trois quarts de siècle qui suivront la Révolution. C'est, en effet, pendant une brève période, que le principe de souveraineté nationale et celui de la démocratie semblent coïncider. Comme je l'ai mentionné, l'exercice des droits politiques à l'échelle delà nation (n'oublions pas qu'il exclut toujours le vote des femmes) ne devient consubstantiel au régime républicain qu'en 1875. Auparavant, la souveraineté nationale se voit à deux reprises, confisquée (la première fois, par Napoléon, la seconde par Louis Napoléon Bonaparte) et le système politique s'agence, entre ces deux aventures, de manière à séparer le petit nombre des détenteurs des droits politiques de la masse des autres. J'ajoute qu'une fois la République établie, une droite nationaliste subsistera, qui fera peser de graves menaces sur les institutions républicaines et qui, parla voix de Maurras, en appellera, un moment, au pays réel contre la République. C'est de cette droite que sera issu le régime de Pétain à la faveur de la défaite de la France et de son occupation par des troupes allemandes à partir de 1940.

    En outre, on croirait à tort qu'il ne reste rien en France de la représentation de la nation comme personne mystique. Ainsi, de Gaulle et de nombreux dirigeants politiques se sont obstinés à dénier toute responsabilité de la France et de l'État français dans les crimes commis sous le régime de Vichy, en particulier, la livraison des juifs aux autorités allemandes. Ce n'est que récemment que le président de la République a pu déclarer que la France demandait à la communauté juive son pardon : une initiative qui a, d'ailleurs, heurté la sensibilité d'une partie de l'opinion."

    Claude Lefort, Le Temps présent, écrits (1945-2005)

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"Il faut se méfier des ingénieurs, ça commence par la machine à coudre, ça finit par la bombe atomique." [Marcel Pagnol]