Publié en décembre 2013 sous la responsabilité d'une équipe prestigieuse, le Dictionnaire Heidegger affirmait qu'il n'y a pas trace d'antisémitisme dans son œuvre. Dès la publication des Cahiers noirs, le déni a changé de portée : rien de nouveau sous le soleil, on vous l'avait toujours dit. Nancy déclare : « Nul depuis cinquante ans ne pouvait douter que Heidegger ait partagé l'antisémitisme dominant l'Europe des années 1930, même si on ne trouvait dans ses textes aucune déclaration de cette nature. À cet égard nous n'apprenons rien dans les Carnets noirs. » Ainsi, en quelques mois, les heideggériens français semblent-ils parvenus à réécrire l'histoire de leurs propres dénis, en oubliant leur indignation chorale contre l'ouvrage d'Emmanuel Faye, dont témoigne notamment le recueil au titre ambigu Heidegger à plus forte raison.
À la différence de penseurs comme Krieck ou Baümler qui ne sont plus guère connus que des historiens de la pensée nazie, Heidegger est un auteur d'aujourd'hui car il a su assurer son emprise et sa survie : chacune des nouvelles parutions fait événement à l'échelon international – et un Cercle international Martin Heidegger vient même d'être lancé en juillet 2015 par Trawny et Di Cesare.
Or la réception des Cahiers noirs n'est pas moins inquiétante que leur contenu et c'est bien au présent que nous allons l'évoquer. Depuis leur parution, des apologistes se radicalisent, tant dans le déni que dans l'affirmation, soit en continuant de séparer le philosophe et le nazi (Badiou), soit en félicitant Heidegger pour le courage de son engagement politique (Vattimo) ; soit enfin, comme Trawny en intégrant l'antisémitisme à la philosophie, en s'appuyant bien entendu sur des auteurs juifs…
François Rastier, Comment justifier l'injustifiable (2020)
https://shs.cairn.info/naufrage-d-un-prophete--9782130729709-page-119?lang=fr
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