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Compte-rendu du débat : "Obéir ou désobéir?"

Le 2 novembre 2018, le café philo se déplaçait au Vox de Château-Renard pour une soiré spéciale autour du film Libre de Michel Toesca. Le sujet du débat portait sur cette question a priori simple : "Obéir ou désobéir ?"

Après la projection du film, d’emblée il est apparu que le film, portant sur l’accueil des migrants, était en lui-même une réponse à cette question, pour ne pas dire qu’il était "orienté".

Un des co-animateurs précisait qu’à Briançon, une manifestation d’extrême-droite cet hiver avait pour objectif de bloquer les migrants en se substituant aux forces de l’ordre. Elle a été suivie quelques jours plus tard d’une contre-manifestation pour laisser passer des migrants venus d’Italie. Une personne du public constate que les manifestants identitaires n’ont pas été inquiétés, alors que ceux partant assistance aux migrants passent en jugement et risquent de la prison et de fortes amendes. Obéir ou désobéir ? Il semblerait donc que d’emblée les autorités et l’État fasse du "deux poids deux mesures."

 

Par ailleurs, les flux migratoires paraissent difficiles à freiner, car elles s’adaptent aux politiques européennes : après être passées prioritairement par la Grèce ou l’Italie, il semble que c’est aujourd’hui l’Espagne qui soit un lieu de passage.

Une personne du public réagit en disant que les problèmes traités dans le film de Michel Toesca ne sont pas dues à des partis d’extrême-droite mais des politiques venus de la gauche ou du centre, donc d’un pouvoir relativement modéré.

On parle d’obéissance ou de désobéissance, mais un animateur précise qu’aujourd’hui la police ne respecte pas la loi française, par exemple le droit d’asile. Sur la frontière de Vintimille, nombre de migrants sont bloqués. On se retrouve dans ce cas de figure avec des cas de figures troublants : des policiers désobéissant à la loi mais obéissant à leurs supérieurs, un "passeur humaniste", Cédric Herrou, désobéissant à la loi tout en essayant de la faire appliquer.

hobbes,thoreauObéir ou désobéir ? Cette question est compliquée dans ce cas de figure. Une personne du public pointe aussi du doigt la difficulté du citoyen lambda à comprendre les enjeux de telle ou telle cause, parfois peu en empathie avec les personnes concernées. Peut-être ne savons-nous pas, par lassitude ou nonchalance, on ne sait pas quoi faire et comment considérer ce cas de figure. Il y aurait sans doute là une forme de suspension du jugement moral. La vraie question devrait être : que devons-nous faire en tant que citoyen ?
La désobéissance civile face à des lois injustes est au cœur du débat, a priori lorsque la loi a été votée par nos représentants, ce qui remettrait en cause notre démocratie. En désobéissant à la loi car elle ne me plaît pas, est-ce que mon voisin n’aurait pas le droit de le faire ?

Pour une personne du public, il faut revenir sur cette réglementation qui existe et qu’il convient de respecter, et il faut saluer les citoyens capables, à l’instar de Cédric Herrou, de réveiller les consciences.

On a tous, ou presque, appris à obéir, réagit une personne du public. Par notre éducation, par notre passé, l’obéissance fait partie de notre vie. Or, l’homme dont il est question dans le film "sait désobéir et sait être dans sa désobéissance." Qui est cet homme qui se décrit comme un paysan ? Il faut sans doute gratter un peu chez ce personnage qui semble avoir une éducation assez poussée, beaucoup d’intelligence et qui a un contact non-conflictuel avec ses contradicteurs, ce qui est très difficile. Il semble que cet homme a fait un travail sur lui-même afin de rester avec une certaine distance. Le fait de désobéir tout en obéissant à la loi c’est accepté d’être condamné. C’est accepter les risques : en quelque sorte, je n’obéis pas à la loi, je l’assume, mais j’accepte la loi qui peut me condamner.

La conscience citoyenne peut être partagée, car nous sommes obligés de vivre dans un pays avec des lois et des règles, y compris pour un anarchisme, qui est l’ordre sans le pouvoir.

hobbes,thoreauUne personne du public souligne le côté "consommateur et bon sens paysan" : il est simple, direct et sait ce qu’il a droit à avoir. Par ailleurs, dans ces politiques migratoires, on est dans le "curatif" et pas dans le "préventif" pour arrêter ces migrations (les crises, l’environnement, les guerres, etc.). Cependant, il est à déplorer que dans les contextes électoraux, ce soit le court terme qui soit privilégié. On est dans l’immédiateté, ici et maintenant. Il est aussi précisé que cet homme, sensible et déterminé, n’est pas seul et a su s’entourer.

Le "délit de solidarité" est évoqué au cours du débat : voilà pourtant un délit aux contours flous et que peu de gens savent déterminer exactement. La non-assistance aux personnes en danger parle plus. Il est souligné aussi que le "délit de solidarité" est opposable au principe constitutionnel de fraternité. Il peut aussi être contredit par des articles du CESEDA (Code d’Entrée et de Séjour des Étrangers et du Droit d’Asile). Ainsi, cet article : "Toute personne qui aura, par aide directe ou indirecte, facilité ou tenté de faciliter l'entrée, la circulation ou le séjour irréguliers, d'un étranger en France sera punie d'un emprisonnement de cinq ans et d'une amende de 30.000 euros" (article L. 622-1 du CESEDA) est contredit par cet autre qui exempte de poursuites pénales "toute personne physique ou morale, lorsque l’acte reproché n’a donné lieu à aucune contrepartie directe ou indirecte et consistait à fournir des conseils juridiques ou des prestations de restauration, d’hébergement ou de soins médicaux destinées à assurer des conditions de vie dignes et décentes à l’étranger, ou bien toute autre aide visant à préserver la dignité ou l’intégrité physique de celui-ci» et « fournir des conseils juridiques..." Cet article (article L622-4) contredit le délit de solidarité. Le fait de faire passer la frontière est par contre puni par la loi, mais en sachant que la frontière a des contours flous dans la région concernée.

hobbes,thoreauPour un autre participant, le problème de la démocratie n’est pas de poser en premier les termes de désobéissance ou d’obéissance. Quand un problème se pose, il y a la liberté d’expression et il faut que le débat ait lieu. Il ne s’agit pas de "brader la loi" mais de la discuter pour la faire évoluer. Et là, les citoyens ont leur mot à dire afin de se faire écouter par les politiques, si c’est possible. Et ce n’est pas forcément un débat de salon : cela peut aussi descendre dans la rue.

Peut-on désobéir si la politique ne nous plaît pas ? Une personne du public considère que la question n’est pas là. Peut-on désobéir à la loi ? La réponse est non : mais ce droit on peut le prendre si notre morale nous le demande (l’objection de conscience). La désobéissance est se mettre en action, parfois préférable aux simples discussions. Thoreau parle de cette objection de conscience, présente notamment pendant la Guerre d’Algérie. Même si on ne connaît pas toutes les lois, le citoyen connaît les principales, mais il a aussi sa conscience qui le guide. Et ce citoyen, qui n’est pas tout seul, peut réfléchir avec d’autres. Il y a par exemple la CIMADE, qui a pour objectif c’est de permettre aux personnes "en galère" d’accéder à toutes les lois. Le défenseur des droits permet aussi de défendre les droits des migrants.

Pour revenir à Thoreau, ce dernier avait refusé de payer un impôt pour financer l’esclavage. Son acte peut être qualifié d’objection de conscience plutôt que de désobéissance civile, qui est plus collectif, à l’exemple de ce que fait Cédric Herrou. De nombreux anonymes "font le job" pour aider les migrants qui, eux, n’ont rien à perdre et ne reviendront sans doute jamais chez eux parce qu’ils sont dans des situations impossibles, à l’exemple des mineurs ou du contexte terroriste.

Une autre personne du public met en avant les principes de droit et de devoir. Pour un animateur, les migrants souhaiteraient avoir des droits et des devoirs d’un pays qui les accueille, sauf que le pays ne leur assigne que des devoirs administratifs – au mieux – mais sans droit en contre-partie.

Pour une personne de l’assistante, la loi n’est pas interprétée de la même manière, avec parfois l’intrusion du rapport de force qui peut faire changer les choses.

Un autre débattant souligne que l’État peut se sortir de circonstances (le terrorisme par exemple) pour opprimer ou maltraiter les immigrés et les migrants, avec une dérive autoritaire qui peut apparaître. Or, la résistance et la désobéissance à l’oppression fait aussi parti de nos devoirs. Le Léviathan de Hobbes parle de ce danger de voir un État tout puissant broyer son peuple qui, dans ce cas, a le devoir de s’élever contre et de renverser l’oppresseur.

Le prochain débat, plus traditionnel, aura lieu au Belman le vendredi 23 novembre 2018. le débat portera sur cette question : "Peut-on être seul au milieu des autres ?"

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