Ricoeur : "Sanction - réhabilitation - pardon" (15/10/2026)
Il est difficile de situer correctement l'idée de pardon sur la trajectoire dessinée par les trois termes : sanction - réhabilitation - pardon. On peut dire de lui deux choses contradictoires, mais peut-être également nécessaires, voire complémentaires, concernant le lien entre le pardon et toutes les formes juridiques englobant la sanction, la réhabilitation, la grâce et l'amnistie. D'un côté, en effet, le pardon n'appartient pas à l'ordre juridique ; il ne relève même pas du plan du droit. Il faudrait en parler comme Pascal parle de la charité dans le fameux passage sur les « trois ordres » : ordre des corps, ordre des esprits, ordre de la charité. Le pardon échappe en effet au droit aussi bien par sa logique que par sa finalité. D'un point de vue, qu'on peut dire épistémologique, il relève d'une économie du don, en vertu de la logique de surabondance qui l'articule et qu'il faut bien opposer à la logique d'équivalence présidant à la justice ; à cet égard le pardon est une valeur non seulement supra-juridique mais supra-éthique. Mais il n'échappe pas moins au droit par sa finalité. Pour le comprendre il faut d'abord dire qu'il peut l'exercer. Absolument parlant, ce ne peut être que la victime. À cet égard, le pardon n'est jamais dû. Non seulement il ne peut être demandé, mais si la demande peut être légitimement refusée. Dans cette mesure, le pardon doit d'abord avoir rencontré l'impardonnable, c'est-à-dire la dette infinie, le tort irréparable. Cela dit, bien que non dû, il n'est pas sans finalité. Et cette finalité a rapport avec la mémoire. Son « projet » n'est pas d'effacer la mémoire, ce n'est pas l'oubli ; bien au contraire, son projet, qui est de briser la dette, est incompatible avec celui de libérer l'oubli. Le pardon est une sorte de guérison de la mémoire, l'achèvement de son deuil ; délivrée du poids de la dette, la mémoire est libérée pour de grands projets. Le pardon donne un futur à la mémoire.
Cela dit, il n'est pas interdit de se demander si le pardon n'a pas quelque effet secondaire sur l'ordre juridique lui-même, dans la mesure où, lui échappant, il le surplombe.
Je dirai deux choses à cet égard. D'un côté, en tant qu'horizon de la séquence sanction-réhabilitation-pardon, ce dernier constitue un rappel permanent du fait que la justice est seulement celle des hommes, et qu'elle ne saurait s'ériger en jugement dernier ; en outre ne peut-on tenir pour des retombées du pardon sur la justice toutes les manifestations de compassion, de bienveillance, à l'intérieur même de l'administration de la justice, comme si la justice, touchée par la grâce, visait dans sa sphère propre à cet extrême que depuis Aristote nous nommons équité.
Enfin je voudrais, pour finir, suggérer l'idée suivante : ne revient-il pas au pardon d'accompagner la justice dans son effort pour éradiquer sur le plan symbolique la composante sacrée de la vengeance à laquelle nous avons fait une fois allusion en commençant ? Ce n'est pas en effet seulement de la vengeance sauvage que la justice cherche à se dissocier, mais de la vengeance sacrée, en vertu de laquelle le sang appelle le sang et qui prétend elle-même au titre de justice.
Au plan symbolique le plus profond, l'enjeu est celui de la séparation entre Dikè, justice des hommes, et Thémis, ultime et ténébreux refuge de l'équation entre Vengeance (avec une majuscule) et Justice (également avec une majuscule). N'appartient-il pas au pardon d'exercer sur ce sacré malveillant la catharsis qui en fera émerger son vrai bienveillant ? La tragédie grecque, celle de l'Orestie, au premier chef, nous a appris que les Érinyes, les vengeresses, et les Euménides, les Bienveillantes, sont les mêmes. Dans un raccourci fulgurant, Hegel note dans les Principes de la philosophie du droit : « Les Euménides dorment, mais le crime les réveille .
Paul Ricoeur, Le juste (1995)
Photo : Pexels - Katrin Bolotsova
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