Jankélévitch : "Le pardon ! Mais nous ont-ils jamais demandé pardon ?" (14/10/2026)
Le pardon ! Mais nous ont-ils jamais demandé pardon ? C'est la détresse et c'est la déréliction du coupable qui seules donneraient un sens et une raison d'être au pardon. Quand le coupable est gras, bien nourri, prospère, enrichi par le « miracle économique », le pardon est une sinistre plaisanterie. Non, le pardon n'est pas fait pour les porcs et pour leurs truies. Le pardon est mort dans les camps de la mort. Notre horreur pour ce que l'entendement à proprement parler ne peut concevoir étoufferait la pitié dès sa naissance ... si l'accusé pouvait nous faire pitié. L'accusé ne peut jouer sur tous les tableaux à la fois : reprocher aux victimes leur ressentiment, revendiquer pour soi-même le patriotisme et les bonnes intentions, prétendre au pardon. Il faudrait choisir ! Il faudrait, pour prétendre au pardon, s'avouer coupable, sans réserves ni circonstances atténuantes. C'est aujourd'hui la première fois depuis 1945 que des Allemands font mine de s'excuser ; ils découvrent qu'ils ont peut-être certains comptes à nous rendre, et on nous fait l'aumône de quelques explications. Si nous n'avons pas entendu plus tôt un mot de compréhension, c'est, paraît-il, que nous avons fui le contact avec les Allemands ... Était-ce à l'offensé à chercher ce contact ? Les Allemands et les Allemandes n'y ont donc pas pensé tout seuls ? Auraient-ils eu l'idée d'écrire tant de belles lettres émues aux hebdomadaires si nous n'avions pas protesté contre la prescription ? Rien ne prouve mieux, en tout cas, le manque de spontanéité d'une certaine jeunesse allemande, son peu d'empressement à aller au-devant des victimes sa foncière bonne conscience. Devancer sa victime, c'était cela : demander pardon ! Nous avons longtemps attendu un mot, un seul, un mot de compréhension et de sympathie ... L'avons-nous espéré, ce mot fraternel ! Certes nous ne nous attendions pas à ce qu'on implorât notre pardon. Mais la parole de compréhension, nous l'aurions accueillie avec gratitude, les larmes aux yeux. Hélas ! en fait de repentir, les Autrichiens nous ont fait cadeau du honteux acquittement des bourreaux. [...] Et j'ajoute encore ceci : Je ne vois pas pourquoi ce serait à nous, les survivants, à pardonner. Craignons plutôt que la complaisance à notre belle âme et à notre noble conscience, craignons que l'occasion d'une attitude pathétique et la tentation d'un rôle à jouer ne nous fassent un jour oublier les martyrs. Il ne s'agit pas d'être sublime, il suffit d'être fidèle et sérieux. Au fait, pourquoi nous réserverions-nous ce rôle magnanime du pardon ? Comme me l'écrivait en termes admirables un chrétien pravo-slave, M. Olivier Clément, c'est aux victimes à pardonner. En quoi les survivants ont-ils qualité pour pardonner à la place des victimes ou au nom des rescapés, de leurs parents, de leur famille ? Non, ce n'est pas à nous de pardonner pour les petits enfants que les brutes s'amusaient à supplicier. Il faudrait que les petits enfants pardonnent eux-mêmes. Alors nous nous tournons vers les brutes, et vers les amis de ces brutes, et nous leur disons : demandez pardon vous-mêmes aux petits enfants.
Vladimir Jankélévitch, L'Imprescriptible, Seuil (1971)
Photo : Pexels - Ted GoldBerg
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