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  • ROUGIER : LE LANGAGE EST ILLUSOIRE

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    "[L'article défini] remplit [dans la langue grecque] de multiples fonctions, dont nous ne retiendrons, pour notre propos, que le pouvoir de substantiver des adjectifs, des participes, des infinitifs en les précédant, ce qui donne aux écrivains grecs le moyen de faire entrer dans leurs phrases tous les verbes avec leurs compléments, et, parfois, des phrases entières infinitives ou participiales. C'est là un moyen commode pour l'exposé des idées, dont la souplesse et la variété n'ont d'égales dans aucune des autres langues indo-européennes...

    Voilà les avantages; voici, maintenant, les inconvénients. 

    L'article défini, en permettant de substantiver des termes désignant des qualifications ou des comportements, est la source d'innombrables ambiguïtés. Il est employé indifféremment pour désigner une classe d'objets, un objet quelconque appartenant à cette classe, un objet déterminé de la même classe, comme on le voit dans les phrases suivantes : "l'arbre (= la classe de tous les arbres) est le titre de son traité"; "Peu importe l'arbre que vous plantiez, il vous donnera toujours de l'ombrage (= un arbre singulier quelconque)"; "Allez planter l'arbre au fond de l'allée (= un arbre bien déterminé)". Pour éviter les multiples amphibologies nées de cette confusion, la logique symbolique a dû recourir à trois quantificateurs : (x) = un certain x tel que...; (E x) = il existe au moins un x tel que; (x) = tous les x tels que... Ces quantificateurs, pris isolément, hors de tout contexte, n'ont aucun sens. 

    La facilité de substantiver les adjectifs et les verbes fait courir le risque d'hypostasier des abstractions, c'est-à-dire de traiter : des notions de classes comme si elles existaient en soi en dehors des individus dont elles expriment la collectivité; des notions de qualité comme si elles existaient en soi en dehors des individus pris comme sujets auxquels elles s'attribuent; des notions de relations  comme si elles subsistaient en dehors des termes qu'elles mettent en rapport. Par exemple, les adjectifs beau, bon peuvent qualifier des individus, des œuvres d'art, des pensées, des sentiments, des actions, des institutions. Mais, si l'on transforme ces adjectifs en substantifs, comme le permet la langue grecque en les faisant précéder de l'article défini, (to kalon), (to agathon), (to dikaion), (to isos), on est incité à parler du Beau, du Bien, du Juste, de l'Egalité en soi, comme s'il s'agissait de réalités distinctes des choses belles, bonnes, justes, égales entre elles, et susceptibles de figurer comme sujets dans les formes propositionnelles de ce genre : "Le Beau et le Bien existent en soi; le Bien et le Beau sont convertibles". C'est l'illusion ontologique en laquelle la langue grecque a induit Platon avec sa théorie des Idées. Il est évidemment absurde de parler de "l'égalité en soi" comme il le fait dans le Phédon, car l'égalité est une relation qui ne peut exister en dehors des termes qu'elle met en rapport."

    Louis Rougier, La Métaphysique et le Langage (1960) 

     

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"Il faut se méfier des ingénieurs, ça commence par la machine à coudre, ça finit par la bombe atomique." [Marcel Pagnol]