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  • MARCEL MAUSS : LES TECHNIQUES D'APPRENTISSAGE DU CORPS

    "Dans toute société, tout le monde sait et doit savoir et apprendre ce qu'il doit dans toutes conditions. Naturellement la vie sociale n'est pas exempte de stupidité et d'anormalités. L'erreur peut être un principe. La marine française n'apprend que depuis peu à nager à ses matelots. Mais exemple et ordre, voilà le principe. Il y a donc une forte cause sociologique à tous ces faits. Vous m'en rendrez, j'espère, raison.

    marcel mauss.jpgD'autre part, puisque ce sont des mouvements du corps, tout suppose un énorme appareil biologique, physiologique. Quelle est l'épaisseur de la roue d'engrenage psychologique ? Je dis exprès roue d'engrenage. Un comtiste dirait qu'il n'y a pas d'intervalle entre le social et le biologique. Ce que je peux vous dire, c'est que je vois ici les faits psychologiques comme engrenage et que je ne les vois pas comme causes, sauf dans les moments de création ou de réforme. Les cas d'invention, de positions de principes sont rares. Les cas d'adaptation sont une chose psychologique individuelle. Mais généralement ils sont commandés par l'éducation, et au moins par les circonstances de la vie en commun, du contact. D'autre part, il y a deux grosses questions à l'ordre du jour de la psychologie: celle de la capacité individuelle, de l'orientation technique et celle de la caractéristique, de la biotypologie, qui peuvent concourir avec cette brève recherche que nous venons de faire. Les grands progrès de la psychologie dans les derniers temps n'ont pas été faits, à mon avis, à propos de chacune des soi-disant facultés de la psychologie, mais en psychotechnique, et en analyse des "touts" psychiques.

    Ici l'ethnologue rencontre les grosses questions des possibilités psychiques de telle et telle race et de telle et telle biologie de tel et tel peuple. Ce sont des questions fondamentales.

    Je crois qu'ici encore, quoi qu'il semble, nous sommes en présence de phénomènes biologicosociologiques. Je crois que l'éducation fondamentale de toutes ces techniques consiste à faire adapter le corps à son usage. Par exemple, les grandes épreuves de stoïcisme, etc., qui constituent l'initiation dans la plus grande partie de l'humanité, ont pour but d'apprendre le sang-froid, la résistance, le sérieux, la présence d'esprit, la dignité, etc. La principale utilité que je vois à mon alpinisme d'autrefois fut cette éducation de mon sang-froid qui me permit de dormir debout sur le moindre replat au bord de l'abîme.

    Je crois que toute cette notion de l'éducation des races qui se sélectionnent en vue d'un rendement déterminé est un des moments fondamentaux de l'histoire elle-même : éducation de la vue, éducation de la marche - monter, descendre, courir. - C'est en particulier dans l'éducation du sang-froid qu'elle consiste. Et celui-ci est avant tout un mécanisme de retardement, d'inhibition de mouvements désordonnés ; ce retardement permet une réponse ensuite coordonnée de mouvements coordonnés partant alors dans la direction du but alors choisi. Cette résistance à l'émoi envahissant est quelque chose de fondamental dans la vie sociale et mentale. Elle sépare entre elles, elle classe même les sociétés dites primitives : suivant que les réactions y sont plus ou moins brutales, irréfléchies, inconscientes, ou au contraire isolées, précises, commandées par une conscience claire.

    C'est grâce à la société qu'il y a une intervention de la conscience. Ce n'est pas grâce à l'inconscience qu'il y a une intervention de la société. C'est grâce à la société qu'il y a sûreté des mouvements prêts, domination du conscient sur l'émotion et l'inconscience. C'est par raison que la marine française obligera ses matelots à apprendre à nager."

    Marcel Mauss, Les techniques du Corps (1934)

     

     

    Lien permanent Catégories : =>Saison 4, Compilation de textes, Documents, Livres, [31] "Puis-je faire ce que je veux de mon corps?" Imprimer

"L'homme raisonnable est plus libre dans la cité où il vit sous la loi commune que dans la solitude où il n'obéit qu'à lui-même." [Baruch Spinoza]