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  • Benda : "Le patriotisme est aujourd’hui l’affirmation d’une forme d’âme contre d’autres formes d’âme"

    "Le progrès des passions politiques en profondeur depuis un siècle me semble singulièrement remarquable pour les passions nationales.

    D’abord, du fait qu’elles sont éprouvées aujourd’hui par des masses, ces passions sont devenues bien plus purement passionnelles. Alors que le sentiment national, lorsqu’il n’était guère exercé que par des rois ou leurs ministres, consistait surtout dans l’attachement à un intérêt (convoitise de territoires, recherche d’avantages commerciaux, d’alliances profitables), on peut dire qu’aujourd’hui, éprouvé (du moins continûment) par des âmes populaires, il consiste, pour sa plus grande part, dans l’exercice d’un orgueil. Tout le monde conviendra que la passion nationale, chez le citoyen moderne, est bien moins faite de l’embrassement des intérêts de sa nation — intérêts qu’il discerne mal, dont la perception exige une information qu’il n’a pas, qu’il n’essaye pas d’avoir (on sait son indifférence aux questions de politique extérieure) — qu’elle n’est faite de la fierté qu’il a d’elle, de sa volonté de se sentir en elle, de réagir aux honneurs et aux injures qu’il croit lui être faits. Sans doute il veut que sa nation acquière des territoires, qu’elle soit prospère, qu’elle ait de puissants alliés ; mais il le veut bien moins pour les fruits matériels qu’elle en recueillera (que sent-il personnellement de ces fruits ?) que pour la gloire qu’elle en tirera. Le sentiment national, en devenant populaire, est devenu surtout l’orgueil national, la susceptibilité nationale. Combien il est devenu par là plus purement passionnel, plus parfaitement irrationnel et donc plus fort, il suffit pour le mesurer de songer au chauvinisme, forme du patriotisme proprement inventée par les démocraties. Que d’ailleurs, et contrairement à l’opinion commune, l’orgueil soit une passion plus forte que l’intérêt, on s’en convainc si l’on observe combien les hommes se font couramment tuer pour une blessure à leur orgueil, peu pour une atteinte à leurs intérêts.

    Cette susceptibilité dont se revêt le sentiment natio­nal en devenant populaire est une chose qui rend la possibilité des guerres bien plus grande aujourd’hui qu’autrefois. Il est clair qu’avec les peuples et l’aptitude de ces nouveaux souverains à bondir sous l’outrage dès qu’ils croient le ressentir, la paix court un surcroît de danger qu’elle ne connaissait pas quand elle ne dépendait que des rois et de leurs ministres, gens bien plus purement pratiques, fort maîtres d’eux, et assez disposés à supporter l’injure s’ils ne se sentent pas les plus forts. Et de fait, on ne compte plus combien de fois, depuis cent ans, la guerre a failli embraser le monde uniquement parce qu’un peuple s’est cru atteint dans son honneur. Ajoutons que cette susceptibilité nationale offre aux chefs des nations soit qu’ils l’exploitent chez eux ou chez leur voisin, un moyen nouveau et fort sûr de déclencher les guerres dont ils ont besoin ; c’est ce qu’ils n’ont pas manqué de comprendre, comme le prouve amplement l’exemple de Bismarck et des moyens dont il obtint ses guerres contre l’Autriche et contre la France. De ces points de vue il me semble assez juste de dire, avec les monarchistes français, que la démocratie c’est la guerre, à condition qu’on entende par démocratie l’avènement des masses à la susceptibilité nationale et qu’on recon­naisse qu’aucun changement de régime n’enrayera ce phénomène.

    Un autre approfondissement considérable des passions nationales est que les peuples entendent aujourd’hui se sentir, non seulement dans leur être matériel, force militaire, possessions territoriales, richesse économique, mais dans leur être moral. Avec une conscience qu’on n’avait jamais vue (qu’attisent fortement les gens de lettres) chaque peuple maintenant s’étreint lui-même et se pose contre les autres dans sa langue, dans son art, dans sa littérature, dans sa philosophie, dans sa civilisation, dans sa culture. Le patriotisme est aujourd’hui l’affirmation d’une forme d’âme contre d’autres formes d’âme. On sait ce que cette passion gagne ainsi en force interne et si les guerres auxquelles elle préside sont plus âpres que celles que se faisaient les rois, simplement désireux d’un même morceau de terrain. La prophétie du vieux barde saxon se réalise pleinement : Les patries seront alors véritablement ce qu’elles ne sont pas encore : des personnes. Elles éprouveront de la haine ; et ces haines causeront des guerres plus terribles que toutes celles qui ont été vues jusqu’ici."

    Julien Benda, La Trahison des Clercs (1927)

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