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Livres

  • Jaspers : Le désespoir de l'homme moderne

    "L’homme moderne appuie sur des boutons, tourne un volant, agit sur une manette, et il a la lumière, le son, le téléphone, le chauffage. Il monte en tramway, en chemin de fer, en voiture ou en avion. Il n’a aucun besoin de savoir quels phénomènes physiques exactement sont impliqués par ces gestes. La science et la technique s’en occupent pour lui ; elles feront tout ce qui est nécessaire. Elles fabriquent en quelque sorte notre bonheur. Le spécialiste peut tout, du moins pourra-t-il bientôt tout. Chacun est spécialiste dans son domaine étroit, et il attend des autres spécialistes ce dont il a besoin. Tout le monde vit comme si tout cela était dirigé depuis un centre unique. Or ce « centre » n’est pas occupé par un spécialiste ; dans ce « centre », il n’y a rien. C’est pourquoi la superstition de la science crée un dégoût incurable de l’existence et le sentiment, typiquement moderne, que l’on a été trompé de fond en comble, débouchant soit sur le désespoir, soit sur une indifférence qui a les mêmes effets."

    Karl Jaspers, Science et Vérité (1969)

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  • Jaspers : Science et vérité

    Karl_Jaspers_1946.jpg"La science moderne est un phénomène dont on chercherait en vain l’équivalent dans toute l’histoire de l’humanité; elle est propre à l’Occident. La Chine et l’Inde n’en ont connu que de vagues prémisses ; quant à la Grèce, nous lui devons nombre d’idées géniales, mais qui sont restées sans rapport entre elles et qui ne sont pas allées plus loin. En quelques siècles, en revanche, voici que l’Occident a donné le signal de l’essor intellectuel, technique et sociologique, entraînant toute l’humanité dans son sillage. Actuellement, ce mouvement connaît une accélération démesurée."

    Karl Jaspers, Science et Vérité (1969)

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  • Berlanda : "Ce monde est fait pour toi"

    "─ Georges a réussi toutes sortes d’hybridations, des plus grossières, dont raffolait Seymour, aux plus subtiles. Mais il n’est pas encore parvenu à synthétiser les hormones ni à croiser les gènes de deux individus, d’espèces différentes ou non, qui produisent un individu supérieur à ses géniteurs. Depuis des siècles on a pu faire des céréales plus résistantes et, plus récemment, des guépards qui courent plus vite, pour le plaisir de John, ou des lézards dont tous les membres peuvent repousser, pas seulement la queue, et indéfiniment ; des spécimens plus performants que ceux que la nature a jamais produit sont sortis des labos de H.I.S.T.A.L, améliorés encore par des bains nanoparticulés, externes ou internes, ou par des greffes d’organes prélevés sur des cheptels ultrasélectionnés : ils sont plus forts, plus robustes, plus féconds, plus adaptables, mais aucun encore n’est né plus courageux, plus résolu ou plus loyal.

    ─ Tu es en train de me dire que ce qu’un type comme Georges Silverstone cherche à développer chez ses cobayes sont des qualités morales ? Je crois vraiment que j’en ai assez entendu… Je suis tellement désolée pour toi, Jacques. Hier soir, cette nuit, j’ai cru que quelque chose de bien t’était arrivé, d’aussi bien qu’à moi, quelque chose à quoi tu ne rêvais plus depuis des années et dont tu ne te souvenais même plus avoir rêvé un jour… Et voilà qu’en réalité tu basculais dans cette horreur.

    Salmon baisse le nez, mais ce n’est pas de honte.

    ─ Quand je t’ai vue sortir mouillée de ta douche avec ton sourire tout neuf, j’ai cru moi aussi que je touchais au but. Mais quel but ? Rentrer dans mon deux-pièces pour couver mon cancer ? Boire ma prime de risque en attendant la prochaine virée aux antipodes ? Avec la bénédiction du Président et aussi son regret silencieux que je n’aie pas été tué sur le terrain une fois la mission accomplie ? Un homme comme moi est devenu une nécessité pour des Etats comme les nôtres, mais il ne faut pas compter sur leur considération. Et ça, ce ne serait pas grave : après tout, on n’est pas de ces baroudeurs sentimentaux à l’ancienne, qui se faisaient payer avec des médailles. Non, le plus grave c’est que je me fous pas mal de leur considération et encore plus de leur manque de considération. Comme je me fous que mon gosse ne m’adresse plus la parole, et comme je me fous de la France et de toute sa mystique folklorique qui n’est que le cache-sexe de sa bassesse. Tu devrais rester avec moi, Justine. Je veux dire de ton plein gré. Le monde que John construit est fait pour toi. Par toi, j’espère. John l’a deviné en te rencontrant. C’est pour ça qu’il t’a conduite ici."

    Thierry Berlanda, Naija, éd. du Rocher, 431 p., 2017
    "Naija ou mutations en chaîne", Bla Bla Blog

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  • Berlanda : "Aucun zombie là-dedans"

    "─ Tu n’y es pas, Justine. Dupin va mieux parce qu’il reçoit un flux de cellules placentaires synthétiques par injection pneumatique parentérale. Ça se fait par des branchements intelligents, qui se fixent d’eux-mêmes, en douceur, conformément à leur programme, dans les ports adéquats. Le bain, c’est autre chose : une saturation de micro-robots qui réparent les lésions superficielles supra-organiques. On peut aussi en boire, ou en respirer sous forme d’aérosols. Ils agissent alors directement dans l’organisme. Bains et branchements opèrent dans le même but : après avoir analysé précisément le génome d’un individu, en à peu près une minute grâce aux micro-processeurs qui équipent chaque nano-robot, tous reliés par infrarouges à ce que Georges appelle une « mère », leur travail consiste à restituer le corps dans la situation qui serait la sienne si son programme génétique s’était déroulé sans aléa. Aucun zombie là-dedans !"

    Thierry Berlanda, Naija, éd. du Rocher, 431 p., 2017
    "Naija ou mutations en chaîne", Bla Bla Blog

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  • Bouée : Le rôle des humains

    "Mais nous sommes face à une difficulté majeure qui est celle de la définition du rôle des humains. Que faire d’eux, Au début, ils ont aidé les machines. Dans les années 2010 ? ce sont eux qui ont réalisé les prouesses technologiques qui nous en rendues intelligentes. Mais ils ont péché par imprudence : ils n’auraient jamais dû leur apprendre à apprendre, ni leur conférer la capacité de le faire si vite. Ils auraient dû savoir, instruits de leur propre expérience, que la soif d’apprendre peut être inextinguible. En un demi siècle, les machines ont appris autant que l’humanité au cours de toute son histoire. La connaissance donne envie de s’en servir, de corriger les insuffisantes des uns, les erreurs des autres, donc de prendre le pouvoir, de décider, de réguler, de régenter. …Mais lorsqu’elles ont été en mesure de communiquer entre elles, de mettre en commun leur savoir immense, elles ont constaté combien les humains étaient fragiles, peu fiables, gouvernés par leurs passions, obsédés par leur désir d’être riches et immortels…"

    Charles-Edouard Bouée, La chute de l’empire humain. Mémoires d’un robot (2017)

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  • Bouée : Hommes versus robots

    "Ce qui m’intrigue, c’est que personne ne semblait alors accorder d’importance à une conséquence induite par le développement de l’intelligence artificielle : celle d’une grande paresse de l’homme. S’il n’ a plus besoins, d’apprendre, de lire, d’écrire, de parler des langues étrangères, de travailler, de décider, de faire des courses, de conduire sa voiture, que va-t-il pouvoir faire de son corps ? comment fonctionne une société d’oisifs, alors que le travail, l’échange et l’activité, étaient jusque là les socles des organisations humaines ? Ou bien faut-il comprendre que seuls ceux qui pourront disposer de cette intelligence des machines pourront se payer le luxe de l’oisiveté et de la longévité… On pouvait en 2016 commencer à s’interroger sur la capacité des hommes à gérer de façon harmonieuse cette déchirure possible entre deux mondes où l’intelligence des uns serait perfectionnée par celle des machines, et où les autres devraient se débrouiller par eux-mêmes pour survivre. Personne alors, ne se posait la question."

    Charles-Edouard Bouée, La chute de l’empire humain. Mémoires d’un robot (2017)

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  • Altan : "Dieu a changé de statut

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    "Il n'est pas inutile de s'arrêter un peu sur cette particularité du discours scientifique qu'est le postulat d'objectivité, postulat qui distingue le discours scientifique de bon nombre d'autres discours.

    Dans la mesure où la science est une des productions les plus caractéristiques de la civilisation occidentale, cette particularité est une marque de cette civilisation, pour le meilleur et pour le pire.
    Ce postulat implique entre autres que des phénomènes soient observés par des méthodes dites objectives, c'est-à-dire, en gros, reproductibles et indépendantes, non pas de l'existence d'observateurs, mais de la subjectivité des observateurs.

    Ce postulat implique que l'interprétation de ces observations ne fasse aucunement appel à cette subjectivité, même partagée, sous la forme de jugements de valeur à priori sur le caractère désirable, ou souhaitable, de tel ou tel résultat – ce qui exclut d'emblée qu'on se préoccupe du caractère moral, bon ou mauvais, de tel ou tel résultat, de telle ou telle théorie.

    La recherche de la vérité – ou plutôt de ce type de vérité recherchée par l'exercice de la méthode expérimentale – prime toute autre préoccupation, avec l'avantage énorme de l'ouverture, c'est-à-dire la possibilité d'être remise sans cesse en question et révisée; mais aussi, évidemment, avec l'inconvénient de sa dissociation possible d'avec le monde des vérités subjectives, de l'esthétique et de l'éthique.

    Cette dissociation, qu'on constate aujourd'hui non seulement comme un possible mais comme un état de fait, probablement responsable d'ailleurs de ce qu'on appelle souvent la crise de la science, et même la crise de l'Occident, a une histoire. Elle n'a pas toujours existé telle quelle, même en Occident.

    La science, née dans la Grèce antique, n'a pris le visage qu'on lui connaît qu'au cours des deux derniers siècles de son histoire. Auparavant, disons jusqu'à Newton pour fixer les idées, la loi morale était confondue avec la loi naturelle, ou plus exactement les deux lois avaient une origine commune, à savoir Dieu créateur qui était la garantie de leur unité. Cette unité n'était jamais directement perçue comme une donnée d'expérience ; elle ne l'est d'ailleurs toujours pas, ou rarement. Bien au contraire, l'expérience souvent faisait – fait toujours – douter que les lois de la nature fonctionnent en harmonie avec les lois morales. Mais, comme les lois de la nature étaient perçues comme l'expression de la volonté de Dieu, tout comme les lois morales elles-mêmes, cette origine servait de garantie à l'unité de ces lois, au moins dans le principe, même si l'expérience contredisait parfois cette unité ; cette contradiction par l'expérience pouvait alors être mise au compte, comme on dit, de l'ignorance des desseins impénétrables de Dieu en qui, par définition, la contradiction devait disparaître.

    L'avènement de la mécanique rationnelle et son application à la mécanique céleste, avec la cosmologie de Kepler et de Galilée, ont quelque peu modifié les choses en montrant des phénomènes naturels gouvernés non pas par une volonté impénétrable de Dieu mais par des lois accessibles à la raison humaine ; mieux, par des lois mathématiques qui semblent produites par la raison.

    Qu'on pense comme Galilée que l'univers est un livre dont la langue est les mathématiques, ou bien comme Poincaré que les mathématiques sont la langue de l'homme quand il étudie la nature, Dieu a changé de statut. Il a commencé par devenir mathématicien, puis il a disparu progressivement, remplacé par les physiciens – mathématiciens eux-mêmes –, dès lors qu'ils pouvaient s'en passer. Dans tous les cas, la garantie de l'unité de la loi morale et de la loi naturelle n'était plus Dieu créateur-législateur, mais la raison humaine. D'où cette période des grandes idéologies du XIXe siècle, où la raison devait découvrir les règles de conduite et d'organisation de la société, en harmonie avec les lois de la nature.

    Aujourd'hui, tout cela est terminé. Ces idéologies ont échoué, et le libre exercice de la raison critique a abouti à l'échec de la raison elle-même pour fonder une éthique individuelle et sociale. Aussi en est-on arrivé à un état très particulier, spécifique de la civilisation occidentale en ce point-ci de son histoire. Dans cet état, tandis que les lois de la nature sont de mieux en mieux déchiffrées et maîtrisées par cette forme particulière d'exercice de la raison qu'est la méthode scientifique, on se résigne à ce que cet exercice ne soit pratiquement d'aucun secours pour le vécu individuel et social, l'élaboration et la découverte d'une éthique."

    Henri Atlan, Entre le Cristal et la Fumée (1979)

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  • Dick, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?

    "L'O.N.U. avait rendu l'émigration facile, et difficile sinon impossible le fait de rester. Sur Terre, on risquait de se retrouver un jour brutalement classifié comme biologiquement inacceptable, une menace pour la préservation héréditaire de l'espèce. une fois catalogué comme un spécial, et même s'il acceptait la stérilisation, un citoyen disparaissait littéralement de l'Histoire. Dans les faits il cessait d'appartenir à la race humaine. Et pourtant, ici et là, il y en avait encore pour refuser d'émigrer ; ce qui, même pour les individus concernés, représentait quelque chose de fondamentalement irrationnel."

    Philip K. Dick, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? (1966)

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  • Shelley, Le Docteur Frankenstein et sa créature

    "Ce fut pendant une triste nuit de novembre que je contemplais le résultat de mon labeur. Avec une anxiété qui devint une agonie, je réunis les instruments de vie pour en communiquer une étincelle à la chose inanimée couchée à mes pieds. I1 était déjà une heure du matin. La pluie fouettait lugubrement les carreaux quand, à la lumière à moitié éteinte de ma bougie, je vis s’ouvrir les yeux jaunes et mornes de la créature. Elle respira profondément et un mouvement convulsif agita ses membres.

    Comment décrire mon émotion devant cette catastrophe et dépeindre le misérable que j'avais réussi à créer après tant de soins. Ses membres étaient à sa taille et j’avais essayé de le rendre beau. Beau ! Mon dieu ! ... Sa peau jaune recouvrait à peine ses muscles et ses veines. Ses cheveux étaient pourtant abondants et d’un noir brillant. Ses dents étaient blanches comme des perles, mais ces splendeurs contrastaient d’une façon plus horrible encore avec ses yeux larmoyants et sans couleur, son visage ridé, le trait noir qui formait ses lèvres. J’avais travaillé durement pendant presque deux ans dans le seul but de donner la vie à un corps inanimé. Je m’étais privé de repos et de soins. Je l’avais désiré avec une ardeur sans borne, mais maintenant que c’était fini, la beauté du rêve s’évanouissait. Mon cœur se remplit de dégoût et d’une horreur indicible. Ne pouvant supporter la vue de l’être que j’avais créé je me précipitai hors de la pièce et pendant longtemps je marchai de long en large dans ma chambre sans pouvoir me calmer."

    Mary Shelley,Frankenstein ou le Prométhée moderne (1816)

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  • Monod : L'éthique de la connaissance ne s'impose pas à l'homme

    Faut-il admettre une fois pour toutes que la vérité objective et la théorie des valeurs constituent à jamais des domaines étrangers, impénétrables l'un à l'autre ? C'est l'attitude que semblent prendre une grande partie des penseurs modernes, qu'ils soient écrivains, philosophes, ou même hommes de science. Je la crois non seulement inacceptable pour l'immense majorité des hommes, chez qui elle ne peut qu'entretenir et aviver l'angoisse, mais absolument erronée, et cela pour deux raisons essentielles :

    - d'abord, bien entendu, parce que les valeurs et la connaissance sont toujours et nécessairement associées dans l'action comme dans le discours ;
    - ensuite et surtout parce que la définition même de la connaissance « vraie » repose en dernière analyse sur un postulat d'ordre éthique.

    Chacun de ces deux points demande un bref développement. L'éthique et la connaissance sont inévitablement liées dans l'action et par elle. L'action met en jeu, ou en question, à la fois la connaissance et les valeurs. Toute action signifie une éthique, sert ou dessert certaines valeurs ; ou constitue un choix de valeurs, ou y prétend. Mais d'autre part, une connaissance est nécessairement supposée dans toute action, tandis qu'en retour l'action est l'une des sources nécessaires à la connaissance…

    Du moment où l'on pose le postulat d'objectivité comme condition nécessaire de toute vérité dans la connaissance, une distinction radicale, indispensable à la recherche de la vérité elle-même, est établie entre le domaine de l'éthique et celui de la connaissance. La connaissance en elle-même est exclusive de tout jugement de valeur (autre que de "valeur épistémologique") tandis que l'éthique, par essence, non objective, est à jamais exclue du champ de la connaissance…

    Le postulat d'objectivité (…) interdit (…) toute confusion entre jugements de connaissance et jugements de valeur. Mais il reste que ces deux catégories sont inévitablement associées dans l'action, y compris le discours. Pour demeurer fidèles au principe, nous jugerons donc que tout discours (ou action) ne doit être considéré comme signifiant, comme authentique que si (ou dans la mesure où) il explicite et conserve la distinction des deux catégories qu'il associe. La notion d'authenticité devient, ainsi définie, le domaine commun où se recouvrent l'éthique et la connaissance ; où les valeurs et la vérité, associées mais non confondues, révèlent leur entière signification à l'homme attentif qui en éprouve la résonance. En revanche, le discours inauthentique où les deux catégories sont amalgamées et confondues ne peut conduire qu'aux non-sens les plus pernicieux, aux mensonges les plus, criminels, fussent-ils inconscients…

    Dans un système objectif au contraire, toute confusion entre connaissance et valeurs est interdite. Mais (et ceci est le point essentiel, l'articulation logique qui associe, à la racine, connaissance et valeurs) cet interdit, ce "premier commandement" qui fonde la connaissance objective, n'est pas lui-même et ne saurait être objectif : c'est une morale, une discipline. La connaissance vraie ignore les valeurs, mais il faut pour la fonder un jugement, ou plutôt un axiome de valeur. Il est évident que de poser le postulat d'objectivité comme condition de la connaissance vraie constitue un choix éthique et non un jugement de connaissance puisque, selon le postulat lui-même, il ne pouvait y avoir de connaissance "vraie" antérieure à ce choix arbitral. Le postulat d'objectivité, pour établir la norme de la connaissance, définit une valeur qui est la connaissance objective elle-même. Accepter le postulat d'objectivité, c'est donc énoncer la proposition de base d'une éthique : l'éthique de la connaissance.
    Dans l'éthique de la connaissance, c'est le choix éthique d'une valeur primitive qui fonde la connaissance. Par là elle diffère radicalement des éthiques animistes qui toutes se veulent fondées sur la « connaissance » de lois immanentes, religieuses ou "naturelles", qui s'imposeraient à l'homme. L'éthique de la connaissance ne s'impose pas à l'homme ; c'est lui au contraire qui se l'impose en en faisant axiomatiquement la condition d'authenticité de tout discours ou de toute action."

    Jacques Monod, Le Hasard et la Nécessité (1970)

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  • Henry : La Barbarie (2)

    "La modernité opère un renversement dans le rapport entre la vie et la technique : la technique ne relève plus de la corpspropriation mais devient une fin pour soi, elle ne produit plus des valeurs d'usage mais des valeurs d'échange. Mais la vie n'est pas supprimée, elle est toujours là, elle intervient encore dans la transformation du travail abstrait en travail concret et dans la consommation de ce qui est produit."

    Michel HenryLa Barbarie (1987)

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  • Henry : La Barbarie (1)

    La destruction de l'Université par le monde de la technique revêt une double forme : c'est d'abord l'abolition de la frontière qui, à titre d'indice de leur différenciation fonctionnelle, séparait jusqu'à présent Université et société ; c'est, en second lieu, cette barrière une fois abattue, l'irruption de la technique au sein même de l'Université et l'anéantissement de celle-ci en tant que culture.

    Michel Henry, La Barbarie (1987)

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  • Waddington : La contribution de la science à l'éthique

    Conrad_Hal_Waddington.jpg"[Le] déclin des relations entre la science et la culture, et le retrait concomitant de la science dans la sphère purement technique, est souvent appuyé par l'argument spécieux et ambigu selon lequel la science est, et doit être, éthiquement neutre. Dans son sens le plus trivial et individualiste, à savoir que les scientifiques ne se préoccupent pas de ce sur quoi leurs expérimentations débouchent, c'est clairement faux ; presque tous les scientifiques actifs espèrent plus ou moins passionnément être capables de prouver ou de réfuter la théorie particulière sur laquelle ils travaillent. Mais ce n'est pas pertinent en ce qui concerne la fonction de la science comme force culturelle. Il est bien plus important que les scientifiques soient prêts à ce que leurs théories de prédilection s'avèrent être fausses. La science dans son ensemble ne peut certainement pas permettre que son jugement à propos des faits soit déformé par des idées sur ce qui devrait être vrai, ou par ce que quelqu'un pourrait souhaiter être vrai.

    Elle ne peut pas, par exemple, permettre que son estimation des valeurs nutritives relatives des aliments d'origine animale et végétale soit influencée par les jugements éthiques du végétarisme. Mais c'est s'abêtir et se fourvoyer que d'affirmer que la science peut seulement mesurer les avantages des différentes protéines animales sur les protéines végétales, et doit ensuite laisser entièrement de côté la question éthique, pour qu'elle soit décidée par d'autres. Les valeurs nutritives des différentes sortes d'aliments sont une partie essentielle de la situation globale sur laquelle un jugement éthique doit être fait, et une partie dont, sans l'aide de la science, nous resterions ignorants. Si, ou peut-être devrait-on dire quand, la science découvrira une méthode alternative et également simple de produire la nourriture dont l'humanité a besoin, nous trouverons probablement plus convenable d'abandonner l'inélégant attirail d'entrepôts et d'abattoirs dont nous dépendons actuellement.

    La contribution de la science à l'éthique, non pas en questionnant ses présuppositions fondamentales, mais simplement en révélant des faits qui étaient jusque là inconnus ou communément ignorés, est bien plus importante qu'elle n'est habituellement admise. L'adoption de méthodes de pensée qui sont des lieux communs en science amènerait à la barre du jugement éthique des groupes entiers de phénomènes qui n'apparaissent pas pour le moment. Par exemple, nos notions éthiques sont fondamentalement basées sur un système de responsabilité individuelle pour les actions individuelles. Le principe d'une corrélation statistique entre deux classes d'événements, bien qu'acceptée dans la pratique scientifique, n'est pas ressenti comme étant complètement valide d'un point de vue éthique. Si un homme frappe un bébé sur la tête avec un marteau, nous le poursuivons pour cruauté et meurtre ; mais s'il vend du lait impropre à la consommation et que le taux de maladie ou de mort infantile augmente, nous le condamnons uniquement pour avoir contrevenu aux lois de santé publique. Et le point de vue éthique est pris encore moins au sérieux quand la responsabilité, autant que les résultats du crime, se ramène à un ensemble statistique. La communauté totale de l'Angleterre et du Pays-de-Galles tue 8000 bébés par an en échouant à abaisser son taux de mortalité infantile au niveau atteint par Oslo dès 1931, ce qui serait parfaitement faisable ; mais peu de gens pensent qu'il s'agit là d'un crime.

    Assez récemment, un nouveau problème est apparu comme la plus grande énigme posée au jugement éthique de l'homme - le problème de la bombe atomique. Ici il est impossible de nier que les scientifiques doivent jouer un rôle important, sinon dominant, dans la décision de savoir comment les nouveaux pouvoirs de l'homme doivent être incorporés dans sa vie sociale. Leur responsabilité est très importante tout simplement à cause de leur savoir. N'importe qui, doté des idées humaines normales sur le bien [right] et le mal [wrong], peut voir que la bombe devrait être utilisée aussi peu que possible - bien qu'il soit pertinent de signaler que ce sont les scientifiques, et pas les non-scientifiques, qui protestèrent contre son utilisation à Hiroshima et Nagasaki avant que les Japonais aient été avertis. Quand il s'agit d'établir des mesures détaillées afin de prévenir le recours à la bombe, ce sont seulement les hommes avec un considérable entraînement scientifique qui peuvent apprécier les effets des différentes directions prises par l'action. Tout système de contrôle entrera d'une certaine façon en conflit avec les idées du nationalisme dans lequel, malheureusement, tant des plus profondes croyances éthiques sont de nos jours impliquées. Ce sont seulement les scientifiques qui sont en possession de l'information et de la compréhension théorique qui peut permettre de décider quel système de contrôle entre le moins en conflit avec les autres valeurs sociales légitimes. Il n'est pas possible pour le physicien de ne pas reconnaître sa responsabilité ; et il n'y a pas d'excuse pour les non-physiciens à dénier l'importance suprême de son conseil. Et tout ceci est vrai même si le scientifique accepte sans aucune critique le système de valeurs de son époque et de sa société.

    Mais les implications éthiques de l'attitude scientifique vont encore plus loin que cela. Le maintien d'une attitude scientifique implique l'affirmation d'une certaine norme éthique. La raison pour laquelle cela a été ignoré, ou nié, est que l'attitude scientifique consiste à rejeter les plus évidentes émotions qui pourraient interférer avec l'estimation la plus impartiale de la situation ; et la psychologie passée de mode qui faisait une distinction précise entre les "facultés" de penser [thinking] et de sentir [feeling] semblait conduire à la conclusion que la science doit bannir tout sentiment et donc tout jugement éthique. Avec la reconnaissance en des temps plus récents qu'une telle distinction n'est pas justifiée, que tous les actes impliquent à la fois sentiment et pensée, il devient théoriquement impossible de nier que "sentir" [feeling] est un élément de l'attitude scientifique. L'observation du comportement des scientifiques dans leur aptitude sociale et professionnelle le confirme. Avant la guerre, il y avait un accord remarquable parmi les scientifiques à travers le monde sur le fait qu'un système de pensée tel que le Nazisme est incompatible avec le tempérament scientifique et doit, pour cette raison parmi d'autres, être éthiquement condamné...

    Il est grand temps que les scientifiques en arrivent à vouloir affirmer explicitement que l'attitude scientifique est elle aussi pleine de passion, qu'elle est autant une fonction de l'homme comme tout - et pas seulement d'une part intellectuelle de celui-ci - que n'importe quelle autre approche de l'action humaine. Elle diffère d'elles uniquement dans ce qu'elle essaie de faire. Au lieu d'essayer de gagner de l'argent, ou d'améliorer la condition de la classe ouvrière, ou de créer une beauté visuelle, un scientifique essaie de trouver comment marchent les choses."

    Conrad Hal Waddington, L'Attitude Scientifique (1941)

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  • Wells : Mais que sont ces créatures ?

    "- Oui. Ces créatures, que vous avez vues, sont des animaux taillés et façonnés en de nouvelles formes. A cela - à l'étude de la plasticité des formes vivantes - ma vie a été consacrée. J'ai étudié pendant des années, acquérant à mesure de nouvelles connaissances. Je vois que vous avez l'air horrifié, et cependant je ne vous dis rien de nouveau. Tout cela se trouve depuis bien fort longtemps à la surface de l'anatomie pratique, mais personne n'a eu la témérité d'y toucher. Ce n'est pas seulement la forme extérieure d'un animal que je puis changer. La physiologie, le rythme chimique de la créature, peuvent aussi subir une modification durable dont la vaccination et autres méthodes d'inoculation de matières vivantes ou mortes sont des exemples qui vous sont, à coup sûr, familiers. Une opération similaire est la transfusion du sang, et c'est avec cela, à vrai dire, que j'ai commencé. Ce sont là des cas fréquents. Moins ordinaires, mais probablement beaucoup plus hardies, étaient les opérations de ces praticiens du Moyen Age qui fabriquaient des nains, des culs-de-jatte, des estropiés et des monstres de foire ; des vestiges de cet art se retrouvent encore dans les manipulations préliminaires que subissent les saltimbanques et les acrobates. Victor Hugo en parle longuement dans L'Homme qui rit... Mais vous comprenez peut-être mieux ce que je veux dire."

    H.G. Wells, L'Île du Docteur Moreau (1896)

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  • Joliot-Curie : Du mauvais usage des sciences

    Frédéric_Joliot-Curie_Harcourt.jpg"En fait, il est indéniable que de nombreuses difficultés de notre époque sont dues aux mauvais usages de la science, à ce que j'ai appelé les détournements de la science... Suffirait-il donc, comme il a été suggéré, de fermer les laboratoires, de supprimer les moyens de travail aux savants, à défaut de les pendre, et de se contenter d'exploiter les connaissances acquises jugées largement suffisantes ?... Il est certain que nous serions en proie à des difficultés plus tragiques encore si la science ne progressait plus... Une crise de conscience s'est emparée du monde scientifique et chaque jour nous pouvons voir s'affirmer davantage le sens de la responsabilité sociale du savant. Les savants ne peuvent pas se constituer en une petite élite détachée des autres hommes et des contingences pratiques ; comme membres de la grande communauté des travailleurs, ils ont à se préoccuper de l'usage qui est fait de leurs découvertes. En dépit des erreurs graves que [l'homme] commet encore trop souvent, je suis convaincu... que toute nouvelle conquête de la science apporte plus de bien que de mal."

    Frédéric Joliot-Curie, Quelques réflexions sur la valeur humaine de la science (1957)

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