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Compilation de textes

  • Gide : La vérité pour les initiés?

    f1468bb61977439a21cdb8f1b2f1de6d--the-wisdom-writers.jpg"Nathanaël, à présent, jette mon livre. Émancipe-t’en. Quitte-moi ; maintenant tu m’importunes ; tu me retiens ; l’amour que je me suis surfait pour toi m’occupe trop.

    Je suis las de feindre d’éduquer quelqu’un. Quand ai-je dit que je te voulais pareil à moi ? C’est parce que tu diffères de moi que je t’aime ; je n’aime en toi que ce qui diffère de moi. Éduquer ! Qui donc éduquerais-je, que moi-même ? Nathanaël, te le dirai-je ? Je me suis interminablement éduqué. Je continue. Je ne m’estime jamais que dans ce que je pourrais faire.

    Nathanaël, jette mon livre ; ne t’y satisfais point. Ne crois pas que ta vérité puisse être trouvée par quelque autre ; plus que de tout, aie honte de cela. Si je cherchais tes aliments, tu n’aurais pas de faim pour les manger ; si je te préparais ton lit, tu n’aurais pas sommeil pour y dormir.

    Jette mon livre ; dis-toi bien que ce n’est là qu’une des mille postures possible en face de la vie. Cherche la tienne. Ce qu’un autre aurait aussi bien fait que toi, ne le fais pas. Ce qu’un autre aurait aussi bien dit que toi, ne le dis pas, aussi bien écrit que toi, ne l’écris pas. Ne t’attache en toi qu’à ce que tu sens qui n’est nulle part ailleurs qu’en toi-même, et crée de toi, impatiemment ou patiemment, ah ! le plus irremplaçable des êtres."

    André Gide, Les Nourritures terrestres (1897)

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  • Gustave Thibon : Poésie et Vérité

    "L’empire des philosophes sur la pensée est absolu. Leur méthode, la dialectique, règne sans partage, depuis que l’« hégélerie », comme l’appelait Schopenhauer, l’a élevée au rang de parole essentielle. Il n’y aurait rien au-dessus de ces trois mouvements, thèse, antithèse, synthèse. Et au terme de ce ballet, assurent les experts, la vérité surgirait, infailliblement; il suffirait de la fixer sur une pancarte ou de la dérouler dans un almanach. L’histoire de la pensée abonde en vérités de cette sorte. Mais l’âme n’y reconnaît pas les hymnes de sa patrie, de sa demeure. La philosophie, en bannissant l’allégorie, la métaphore et le symbole de ses terres, en interdisant le chant et la poésie, n’engendre que des vérités muettes. Les raisonneurs de profession sont même persuadés qu’une pensée dense s’exprime nécessairement dans un style pesant. L’opacité de la langue attesterait la profondeur des vues, la sécheresse de la démonstration garantirait le sérieux du propos. J’ouvre un livre de philosophie au hasard : « Ce qui transforme, par la naissance, l’organisme en une personne au plein sens du terme, c’est l’acte socialement individuant à travers lequel la personne est admise dans le contexte public d’interaction d’un monde vécu intersubjectivement partagé. » La phrase est de Jürgen Habermas. Elle pourrait être de n’importe qui. Elle n’a pas de visage, de souffle, d’altitude, d’éclat. Rien qu’un air sévère… greffé sur le vide."

    Gustave Thibon

     

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  • Ricoeur : Vérité et histoire

    "Nous attendons de l'histoire une certaine objectivité, l'objectivité qui lui convient : c'est de là que nous devons partir et non de l'autre terme. Or qu'attendons-nous sous ce titre ? L'objectivité ici doit être prise en son sens épistémologique strict : est objectif ce que la pensée méthodique a élaboré, mis en ordre, compris et ce qu'elle peut ainsi faire comprendre. Cela est vrai des sciences physiques, des sciences biologiques ; cela est vrai aussi de l'histoire. Nous attendons par conséquent de l'histoire qu'elle fasse accéder le passé des sociétés humaines à cette dignité de l'objectivité. Cela ne veut pas dire que cette objectivité soit celle de la physique ou de la biologie : il y a autant de niveaux d'objectivité qu'il y a de comportements méthodiques. Nous attendons donc que l'histoire ajoute une nouvelle province à l'empire varié de l'objectivité.

    Cette attente en implique une autre : nous attendons de l'historien une certaine qualité de subjectivité, non pas une subjectivité quelconque, mais une subjectivité qui soit précisément appropriée à l'objectivité qui convient à l'histoire. Il s'agit donc d'une subjectivité impliquée, impliquée par l'objectivité attendue. Nous pressentons par conséquent qu'il y a une bonne et une mauvaise subjectivité, et nous attendons un départage de la bonne et de la mauvaise subjectivité, par l'exercice même du métier d'historien.

    Ce n'est pas tout : sous le titre de subjectivité nous attendons quelque chose de plus grave que la bonne subjectivité de l'historien ; nous attendons que l'histoire soit une histoire des hommes et que cette histoire des hommes aide le lecteur, instruit par l'histoire des historiens, à édifier une subjectivité de haut rang, la subjectivité non seulement de moi-même, mais de l'homme.

    Mais cet intérêt, cette attente d'un passage - par l'histoire - de moi à l'homme, n'est plus exactement épistémologique, mais proprement philosophique : car c'est bien une subjectivité de réflexion que nous attendons de la lecture et de la méditation des oeuvres d'historien ; cet intérêt ne concerne déjà plus l'historien qui écrit l'histoire, mais le lecteur - singulièrement le lecteur philosophique -, le lecteur en qui s'achève tout livre, toute oeuvre, à ses risques et périls. Tel sera notre parcours : de l'objectivité de l'histoire à la subjectivité de l'historien ; de l'une et de l'autre à la subjectivité philosophique (pour employer un terme neutre qui ne préjuge pas de l'analyse ultérieure).

    Paul Ricoeur, Histoire et Vérité (1964)

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  • Popper : La science et ses conjectures

    La connaissance, et la connaissance scientifique tout particulièrement, progresse grâce à des anticipations non justifiées (et impossibles à justifier), elle devine, elle essaie des solutions, elle forme des conjectures. Celles-ci sont soumises au contrôle de la critique, c'est-à-dire des tentatives de réfutation qui comportent des tests d’une capacité critique élevée. Elles peuvent survivre à ces tests mais ne sauraient être justifiées de manière positive : il n’est pas possible d’établir avec certitude qu’elles sont vraies, ni même qu’elles sont "probables" (au sens que confère à ce terme le calcul des probabilités). La critique de nos conjectures est déterminante : en faisant apparaître nos erreurs, elle nous fait comprendre les difficultés inhérentes au problème que nous tentons de résoudre. C’est ainsi que nous acquérons une meilleure connaissance de ce problème et qu’il nous devient possible de proposer des solutions plus concertées : la réfutation d’une théorie — c’est-à-dire de toute tentative sérieuse afin de résoudre le problème posé — constitue toujours à elle seule un progrès qui nous fait approcher de la vérité. Et c’est en ce sens que nos erreurs peuvent être instructives.

    A mesure que nous tirons des enseignements de nos erreurs, notre connaissance se développe, même s’il peut se faire que jamais nous ne connaissions, c’est-à-dire n’ayons de connaissance certaine. Puisque notre connaissance est susceptible de s’accroître, il n’y a là aucune raison de désespérer de la raison. Et puisque nous ne saurions jamais avoir de certitude, rien n’autorise à se prévaloir en ces matières d’une quelconque autorité, à tirer vanité de ce savoir ni à faire preuve, à son propos, de présomption.

    Celles de nos théories qui se révèlent opposer une résistance élevée à la critique et qui paraissent, à un moment donné, offrir de meilleures approximations de la vérité que les autres théories dont nous disposons, peuvent, assorties des protocoles de leurs tests, être définies comme "la science" de l’époque considérée. Comme aucune d’entre elles ne saurait recevoir de justification positive, c’est essentiellement leur caractère critique et le progrès qu’elles permettent — le fait que nous pouvons discuter leur prétention à mieux résoudre les problèmes que ne le font les théories concurrentes — qui constituent la rationalité de la science.

    Karl Popper, Conjectures et réfutations : la croissance du savoir scientifique (1963)

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  • Bernard : La vérité dans les sciences

    "Dans les sciences expérimentales les grands hommes ne sont jamais les promoteurs de vérités absolues et immuables. Chaque grand homme tient à son temps et ne peut venir qu'à son moment, en ce sens qu'il y a une succession nécessaire et subordonnée dans l'apparition des découvertes scientifiques. Les grands hommes peuvent être comparés à des flambeaux qui brillent de loin en loin pour guider la marche de la science. Ils éclairent leur temps, soit en découvrant des phénomènes imprévus et féconds qui ouvrent des voies nouvelles et montrent des horizons inconnus, soit en généralisant les faits scientifiques acquis et en en faisant sortir des vérités que leurs devanciers n'avaient point aperçues. Si chaque grand homme fait accomplir un grand pas à la science qu'il féconde, il n'a jamais eu la prétention d'en poser les dernières limites, et il est nécessairement destiné à être dépassé et laissé en arrière par les progrès des générations qui suivront. Les grands hommes ont été comparés à des géants sur les épaules desquels sont montés des pygmées, qui cependant voient plus loin qu'eux. Ceci veut dire simplement que les sciences font des progrès après ces grands hommes et précisément à cause de leur influence. D'où il résulte que leurs successeurs auront des connaissances scientifiques acquises plus nombreuses que celles que ces grands hommes possédaient de leur temps. Mais le grand homme n'en reste pas moins le grand homme, c'est-à-dire le géant.

    Il y a, en effet, deux parties dans les sciences en évolution; il y a d'une part ce qui est acquis et d'autre part ce qui reste à acquérir. Dans ce qui est acquis, tous les hommes se valent à peu près, et les grands ne sauraient se distinguer des autres. Souvent même les hommes médiocres sont ceux qui possèdent le plus de connaissances acquises. C'est dans les parties obscures de la science que le grand homme se reconnaît; il se caractérise par des idées de génie qui illuminent des phénomènes restés obscurs et portent la science en avant.

    En résumé, la méthode expérimentale puise en elle-même une autorité impersonnelle qui domine la science. Elle l'impose même aux grands hommes au lieu de chercher comme les scolastiques à prouver par les textes qu'ils sont infaillibles et qu'ils ont vu, dit ou pensé tout ce qu'on a découvert après eux. Chaque temps a sa somme d'erreurs et de vérités. Il y a des erreurs qui sont en quelque sorte inhérentes à leur temps, et que les progrès ultérieurs de la science peuvent seuls faire reconnaître. Les progrès de la méthode expérimentale consistent en ce que la somme des vérités augmente à mesure que la somme des erreurs diminue. Mais chacune de ces vérités particulières s'ajoute aux autres pour constituer des vérités plus générales. Les noms des promoteurs de la science disparaissent peu à peu dans cette fusion, et plus la science avance, plus elle prend la forme impersonnelle et se détache du passé. Je me hâte d'ajouter, pour éviter une confusion qui a parfois été commise, que je n'entends parler ici que de l'évolution de la science. Pour les arts et les lettres, la personnalité domine tout. Il s'agit là d'une création spontanée de l'esprit, et cela n'a plus rien de commun avec la constatation des phénomènes naturels, dans lesquels notre esprit ne doit rien créer."

    Claude Bernard, Introduction à l'étude de la médecine expérimentale (1865)

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  • Doubrovsky : Récits vrais et autofictions

    "[L'autofiction], l'écrivain l'a inventée, poétiquement, et le professeur et critique, que je suis aussi, lui a donné une définition plus précise. Celle qu'on propose toujours, depuis Fils, c'est: « une fiction d'événements et de faits strictement réels ». Une des formulations à laquelle je me tiens aujourd'hui, c'est « un récit dont la matière est entièrement autobiographique, la manière entièrement fictionnelle ». Il ne s'agit pas de raconter ma vie telle qu'elle s'est déroulée, mais selon la façon dont les idées me viennent. C'est-à-dire de manière non linéaire, et même disloquée.

    C'est notamment en cela que je me suis éloigné des écrivains du Nouveau Roman, qui ont été des amis personnels – Alain Robbe-Grillet, Claude Simon, Nathalie Sarraute et les autres, que j'aime en tant que personnes et que je respecte en tant qu'écrivains. Avec l'autofiction et le succès qu'a rencontré le genre, on a changé d'époque : on n'est plus dans le Nouveau Roman, mais plutôt avec Derrida, dans l'ère postmoderne – la déconstruction des textes, la brisure, la cassure du récit. Le récit de ma vie, je le disloque, je le déconstruis, pour en faire sortir ce qu'il peut y avoir d'intéressant."

    Serge Doubrovsky, interviewé par Nathalie Crom pour Télérama, 29 août 2014

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  • Schützenberger : Aïe, mes aïeux ou les secrets de famille dévoilés

    "Notre vie à chacun est un roman. Vous, moi, nous vivons prisonniers d'une invisible toile d'araignée dont nous sommes aussi l'un des maîtres d'oeuvre. Si nous apprenions à notre troisième oreille, à notre troisième œil, à saisir, à mieux comprendre, à entendre, à voir ces répétitions et ces coïncidences, l'existence de chacun deviendrait plus clair, plus sensible à ce que nous sommes, à ce que nous devrions être. Ne pouvons-nous pas échapper à ces fils invisibles, à ces " triangulations ", à ces répétitions ?

    Nous sommes finalement, d'une certaine façon, moins libres que nous le croyons. Pourtant, nous pouvons reconquérir notre liberté et sortir de la répétition, en comprenant ce qui se passe, en saisissant ces fils dans leur contexte et dans leur complexité. Nous pouvons enfin vivre ainsi " notre " vie, et non celle de nos parents ou grands-parents, ou d'un frère décédé, par exemple, et que nous " remplaçons ", à notre su ou insu...

    Ces liens complexes peuvent être vus, sentis ou pressentis, du moins partiellement, mais généralement on n'en parle pas : ils sont vécus dans l'indicible, l'impensé, le non-dit ou le secret."

    Anne Ancelin Schützenberger, Aïe, mes aïeux ! (1998)

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  • Quelques vrais faux historiques

    La donation de Constantin : acte par lequel 1'empereur Constantin aurait au IVe siècle accordé au pape le pouvoir temporel sur 1'Occident alors que celui-ci s'installait en Orient. Sans doute forge' a 1'époque franque au VIIIe siècle, ce faux qui permit de légitimer les possessions territoriales de la papauté fut mis au jour en 1440 par 1'humaniste Laurent Valla grâce a une analyse philologique.

    Le saint prépuce : relique donné par Charlemagne au pape Léon III en 800. Au cours des siècles, une vingtaine d'autres reliques apparurent dont les possesseurs prétendaient tous qu'il s'agissait du même morceau de peau issu de la circoncision de Jésus. Pour mettre fin a la controverse et aux quolibets, 1'Église interdit en 1900 toute mention de cette relique.

    Les faux universels : théorie élaborée en 1696 par Jean Hardouin, bibliothécaire de Louis-le-Grand, suivant laquelle toutes les productions de 1'Antiquité qui étaient parvenues à ses contemporains, a 1'exception des vestiges architecturaux et de monuments comme les textes d’Homère, de Cicéron, de Virgile ou d'Horace, étaient des faux : textes, pièces, œuvres d'art. Cet érudit, constatant 1'extraordinaire foison d'erreurs et d'invraisemblances des documents en sa possession s’était convaincu qu'un groupe de moines avait, au XIIIe siècle, forgé tout un corpus destiné à discréditer le christianisme.

    Le Turc mécanique : machine à jouer aux échecs dévoilé par Johann von Kempelen en 1770. Un joueur aguerri s'y dissimulait grâce à une illusion d'optique, battant de nombreuses têtes couronnées jusqu'à sa destruction en 1854.

    Le protocole des Sages de Sion : compte-rendu de réunions secrètes d'un complot juif visant a dominer le monde. Ce document fut rédigé par les services secrets russes en 1901 afin de convaincre le tsar de ne pas lever les interdictions qui pesaient dans le pays sur les Juifs.

    Le négationnisme : négation de la Shoah, 1'extermination de 6 millions de Juifs européens pendant la Seconde Guerre mondiale, et du plan nazi pour éradiquer le judaïsme. Initie£ par les nazis eux-m§mes dans leur système de défense lors du tribunal de Nuremberg, le négationnisme a été popularisé par 1'historien américain Harry Barnes et par un ancien déporté français, Paul Rassinier, convaincus que 1'holocauste était une supercherie sioniste.

    Les époux Turenge : agents secrets français circulant avec de "vrais" faux passeports suisses et responsables en 1985 du sabotage du bateau amiral de Greenpeace, le Rainbow Warrior à Auckland en Nouvelle-Zélande.

    Affaire Lewinsky : écart extraconjugal du président Bill Clinton avec une stagiaire a la Maison blanche en 1995, Monica Lewinsky. Une procédure de destitution fut engagé centre le président Clinton accusé d'avoir menti au procureur au sujet de ces fellations, qu'il ne considérait pas comme des relations sexuelles.

    Les armes de destruction massive en Irak : prétexte avancé par les États-Unis pour envahir l'Irak en 2003, alors que toutes les armes de destruction massive accumulées par le régime de.Saddam Hussein avaient été détruites suite au programme de contrôle imposé par 1'ONU à Bagdad en 1992.

    Affaire Cahuzac : ministre du Budget du gouvernement Ayraut, Jérôme Cahuzac dut démissionner en 2013 après avoir menti tant au Président de la République qu'à l'Assemblée a propos de la possession d'un compte en banque non déclarés en Suisse.

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  • Diogène Laërce : Les sceptiques

    diogene.jpg"Pyrrhon eut encore pour disciples Hécatée d’Abdère, Timon de Phlionte, auteur des Silles, dont je parlerai, et Nausiphane de Téos, dont une autre tradition fait le disciple d’Épicure. Tous ces philosophes furent appelés Pyrrhoniens du nom de leur maître, et aussi les ignorants, les Sceptiques, les douteurs, les chercheurs, d’après leurs idées philosophiques : chercheurs, parce qu’ils cherchaient partout la vérité ; Sceptiques, parce qu’ils observaient tout, sans jamais rien trouver de sûr ; douteurs, parce que le résultat de leurs recherches était le doute ; ignorants, parce que selon eux, les dogmatiques eux-mêmes sont ignorants (et pyrrhoniens du nom de Pyrrhon).

    Théodose (Sceptique) refuse à l’école sceptique le nom de pyrrhonienne, en disant que si le mouvement de la pensée d’autrui nous est insaisissable, nous ne pourrons pas connaître quelle était la pensée de Pyrrhon. Par conséquent, nous ne pouvons pas nous appeler Pyrrhoniens. Par surcroît, ce n’est pas Pyrrhon qui a trouvé l’attitude sceptique, et il n’a donné aucun dogme. On pourrait appeler aussi bien Pyrrhonien tout homme qui a vécu comme Pyrrhon[5].

    Une tradition fait d’Homère le fondateur de cette secte, parce que des mêmes choses il a parlé diversement et parce qu’il ne porte sur rien un jugement catégorique. On dit encore que les sept sages étaient des Sceptiques, parce qu’ils ont dit par exemple : « Rien de trop » ou « Qui se porte garant se prépare du malheur », ce qui prouve que celui qui témoigne fermement et en connaissance de cause pour quelqu’un, y trouve toujours un dommage[6].

    Archiloque et Euripide ont été par certains côtés des Sceptiques. Ainsi Archiloque écrit :

    Le coeur des hommes, ô Glaucos, fils de Leptinès,
    Est tel que Zeus, chaque jour, l’envoie aux mortels.

    Et Euripide dit :

    O Zeus, comment les malheureux mortels peuvent-ils
    Se dire sages, puisque nous suivons tes indications
    Et ne faisons que ce qui te plaît.

    De la même façon, on peut joindre aux Sceptiques Xénophane, Zénon d’Élée et Démocrite. Xénophane ne dit-il pas :

    La vérité, aucun homme ne la connaît, et aucun
    Ne la connaîtra.

    Et Zénon nie le mouvement en disant : « Ce qui se meut ne se meut ni dans le lieu où il est, ni dans le lieu où il n’est point. » Et Démocrite est sceptique aussi quand il rejette les qualités et dit : "C’est l’usage qui fait dire d’une chose qu’elle est froide ou qu’elle est chaude ; en réalité, il n’y a que l’atome et le vide", et encore : "En réalité, nous ne savons rien, car la vérité est dans un puits." Platon dit comme eux, qui accorde la vérité aux dieux et à leurs enfants, mais qui ne recherche pour lui que l’explication vraisemblable."

    Diogène Laërce, Vies, Doctrines et Sentences des Philosophes illustres (IVe s av. JC) 

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  • Diogène Laërce : Les sceptiques

    diogene.jpg"Pyrrhon eut encore pour disciples Hécatée d’Abdère, Timon de Phlionte, auteur des Silles, dont je parlerai, et Nausiphane de Téos, dont une autre tradition fait le disciple d’Épicure. Tous ces philosophes furent appelés Pyrrhoniens du nom de leur maître, et aussi les ignorants, les Sceptiques, les douteurs, les chercheurs, d’après leurs idées philosophiques : chercheurs, parce qu’ils cherchaient partout la vérité ; Sceptiques, parce qu’ils observaient tout, sans jamais rien trouver de sûr ; douteurs, parce que le résultat de leurs recherches était le doute ; ignorants, parce que selon eux, les dogmatiques eux-mêmes sont ignorants (et pyrrhoniens du nom de Pyrrhon).

    Théodose (Sceptique) refuse à l’école sceptique le nom de pyrrhonienne, en disant que si le mouvement de la pensée d’autrui nous est insaisissable, nous ne pourrons pas connaître quelle était la pensée de Pyrrhon. Par conséquent, nous ne pouvons pas nous appeler Pyrrhoniens. Par surcroît, ce n’est pas Pyrrhon qui a trouvé l’attitude sceptique, et il n’a donné aucun dogme. On pourrait appeler aussi bien Pyrrhonien tout homme qui a vécu comme Pyrrhon[5].

    Une tradition fait d’Homère le fondateur de cette secte, parce que des mêmes choses il a parlé diversement et parce qu’il ne porte sur rien un jugement catégorique. On dit encore que les sept sages étaient des Sceptiques, parce qu’ils ont dit par exemple : « Rien de trop » ou « Qui se porte garant se prépare du malheur », ce qui prouve que celui qui témoigne fermement et en connaissance de cause pour quelqu’un, y trouve toujours un dommage[6].

    Archiloque et Euripide ont été par certains côtés des Sceptiques. Ainsi Archiloque écrit :

    Le coeur des hommes, ô Glaucos, fils de Leptinès,
    Est tel que Zeus, chaque jour, l’envoie aux mortels.

    Et Euripide dit :

    O Zeus, comment les malheureux mortels peuvent-ils
    Se dire sages, puisque nous suivons tes indications
    Et ne faisons que ce qui te plaît.

    De la même façon, on peut joindre aux Sceptiques Xénophane, Zénon d’Élée et Démocrite. Xénophane ne dit-il pas :

    La vérité, aucun homme ne la connaît, et aucun
    Ne la connaîtra.

    Et Zénon nie le mouvement en disant : « Ce qui se meut ne se meut ni dans le lieu où il est, ni dans le lieu où il n’est point. » Et Démocrite est sceptique aussi quand il rejette les qualités et dit : "C’est l’usage qui fait dire d’une chose qu’elle est froide ou qu’elle est chaude ; en réalité, il n’y a que l’atome et le vide", et encore : "En réalité, nous ne savons rien, car la vérité est dans un puits." Platon dit comme eux, qui accorde la vérité aux dieux et à leurs enfants, mais qui ne recherche pour lui que l’explication vraisemblable."

    Diogène Laërce, Vies, Doctrines et Sentences des Philosophes illustres (IVe s av. JC) 

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  • Kant : Foi, opinion savoir

    "Tenir quelque chose pour vrai [la croyance] est un fait de notre entendement qui peut reposer sur des principes objectifs, mais qui suppose aussi des causes subjectives dans l’esprit de celui qui juge. Quand cet acte est valable pour chacun, pour quiconque du moins a de la raison, le principe en est objectivement suffisant, et c’est alors la conviction. Quand il a uniquement son principe dans la nature particulière du sujet, on le nomme persuasion.

    La persuasion est une simple apparence, parce que le principe du jugement, qui réside simplement dans le sujet, est tenu pour objectif. Aussi un jugement de ce genre n’a-t-il qu’une valeur individuelle, et la croyance ne s’en communique-t-elle pas. Mais la vérité repose sur l’accord avec l’objet, et par conséquent, par rapport à cet objet, les jugements de tous les entendements doivent être d’accord. La pierre de touche servant à reconnaître si la croyance est une conviction ou une simple persuasion est donc extérieure : elle consiste dans la possibilité de la communiquer et de la trouver valable pour la raison de chaque homme ; car alors, il est au moins présumable que la cause qui produit l’accord de tous les jugements, malgré la diversité des sujets entre eux, reposera sur un principe commun, je veux dire sur l’objet, et que, tous s’accordant ainsi avec l’objet, la vérité sera prouvée par là même.

    La persuasion ne peut donc pas se distinguer subjectivement de la conviction, si le sujet ne se représente la croyance que comme un phénomène de son propre esprit ; l’épreuve que l’on fait sur l’entendement d’autrui des principes qui sont valables pour nous, afin de voir s’ils produisent sur une raison étrangère le même effet que sur la nôtre, est un moyen qui, bien que purement subjectif, sert, non pas sans doute à produire la conviction, mais à découvrir la valeur toute personnelle du jugement, c'est-à-dire à découvrir en lui ce qui n’est que simple persuasion.

    Si nous pouvons en outre expliquer les causes subjectives du jugement, que nous prenons pour des raisons objectives, et par conséquent expliquer notre fausse croyance comme un phénomène de notre esprit, sans avoir besoin pour cela de la nature de l’objet, nous découvrons alors l’apparence, et nous ne serons plus trompés par elle, bien qu’elle puisse toujours nous tenter jusqu’à un certain point, si la cause subjective de cette apparence tient à notre nature.

    Je ne saurais affirmer, c'est-à-dire exprimer comme un jugement nécessairement valable pour chacun, que ce qui produit la conviction. Je puis garder pour moi ma persuasion, quand je m’en trouve bien, mais je ne puis ni ne dois vouloir la faire valoir hors de moi.

    La croyance, ou la valeur subjective du jugement par rapport à la conviction (qui a en même temps une valeur objective) présente les trois degrés suivants : l’opinion, la foi et le savoir. L’opinion est une croyance qui a conscience d’être insuffisante subjectivement aussi bien qu’objectivement . Quand la croyance n’est suffisante que subjectivement, et qu’en même temps elle est tenue pour objectivement insuffisante, elle s’appelle foi. Enfin celle qui est suffisante subjectivement aussi qu’objectivement s’appelle savoir. La suffisance subjective s’appelle conviction (pour moi-même), la suffisance objective, certitude (pour chacun)."

    Emmanuel Kant, Critique de la Raison Pure (1787)

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  • Kant : Vérité et préjugés

    "Lorsque, dans les matières qui se fondent sur l’expérience et le témoignage, nous bâtissons notre connaissance sur l’autorité d’autrui, nous ne nous rendons ainsi coupables d’aucun préjugé ; car, dans ce genre de choses, puisque nous ne pouvons faire nous-mêmes l’expérience de tout ni le comprendre par notre propre intelligence, il faut bien que l’autorité de la personne soit le fondement de nos jugements. — Mais lorsque nous faisons de l’autorité d’autrui le fondement de notre assentiment à l’égard de connaissances rationnelles, alors nous admettons ces connaissances comme simple préjugé. Car c’est de façon anonyme que valent les vérités rationnelles ; il ne s’agit pas alors de demander : qui a dit cela ? mais bien qu’a-t-il dit ? Peu importe si une connaissance a une noble origine ; le penchant à suivre l’autorité des grands hommes n’en est pas moins très répandu tant à cause de la faiblesse des lumières personnelles que par désir d’imiter ce qui nous est présenté comme grand."

    Emmanuel Kant, Logique (1800)

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  • Kant : La vérité, une perfection

    "Une perfection majeure de la connaissance et même la condition essentielle et inséparable de toute sa perfection, c’est la vérité. La vérité, dit-on, consiste dans l’accord de la connaissance avec l’objet. Selon cette simple définition de mot, ma connaissance doit donc s’accorder avec l’objet pour avoir valeur de vérité. Or le seul moyen que j’ai de comparer l’objet avec ma connaissance, c’est que je le connaisse[1]. Ainsi ma connaissance doit se confirmer elle-même ; mais c’est bien loin de suffire à la vérité. Car puisque l’objet est hors de moi et que la connaissance est en moi, tout ce que je puis apprécier c’est si ma connaissance de l’objet s’accorde avec ma connaissance de l’objet. Les anciens appelaient diallèle un tel cercle dans la définition. Et effectivement c’est cette faute que les sceptiques n’ont cessé de reprocher aux logiciens ; ils remarquaient qu’il en est effet de cette définition de la vérité comme d’un homme qui ferait une déposition au tribunal et invoquerait comme témoin quelqu’un que personne ne connaît, mais qui voudrait être cru en affirmant que celui qui l’invoque comme témoin est un honnête homme. Reproche absolument fondé, mais la solution du problème en question est totalement impossible pour tout le monde."

    Emmanuel Kant, Logique (1800)

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  • "L'Adversaire"

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  • Carrère : L'affaire Jean-Claude Romand

    "Chaque fois qu’il croisait quelqu’un, qu’on lui adressait la parole ou que le téléphone sonnait à la maison, l’appréhension lui nouait le ventre : l’heure était arrivée, son imposture allait être percée à jour. Le danger pouvait venir de partout, le plus infime événement de la vie quotidienne mettre en marche le scénario-catastrophe que rien n’arrêterait."

    Emmanuel Carrère, L'Adversaire (2000)

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