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rousseau - Page 4

  • ILS ONT DIT, AU SUJET DE LA FAMILLE

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    "Voir les enfants de ses enfants est la joie du vieillard. La gloire des enfants est de connaître leur père." [Livre des Proverbes]

    "Vous voyez cet enfant qui est le mien ? Il n'a que cinq ans, mais il tient l'univers sous sa férule. Car il gouverne sa mère, sa mère me gouverne, je gouverne Athènes et Athènes gouverne le monde." [Thémistocle]

    "La cité est par nature antérieure à la famille et à chacun de nous pris individuellement." [Aristote]

    "Quel cadeau la Providence peut-elle faire à un homme qui lui soit plus cher que ses enfants ?" [Cicéron]

    "Un prophète n'est méprisé que dans sa patrie, parmi ses parents, et dans sa maison." [s. Marc]

    "Je ne vis jamais père, pour teigneux et bossu que fût son fils, qui laissât de l'avouer." [Montaigne]

    "La plus ancienne de toutes les sociétés et la seule naturelle est celle de la famille." [Jean-Jacques Rousseau]


    "Ce qui détermine la famille, en tant que substantialité immédiate de l'Esprit, c'est son unité sous la forme du sentiment, l'amour..." [Hegel]

    "La société humaine se compose de familles et non d'individus." [Auguste Comte]

    "Mon père est un grand enfant que j'ai eu quand j'étais tout petit." [Alexandre Dumas Fils

    "La famille conjugale résulte d'une contraction de la famille paternelle. Celle-ci comprenait le père, la mère, et toutes les générations issues d'eux, sauf les filles et leurs descendants. La famille conjugale ne comprend plus que le mari, la femme, les enfants mineurs et célibataires." [Emile Durkheim]

    "Derrière chaque homme qui se respecte se cache un enfant qui n'a qu'une envie : jouer." [Friedrich Nietzsche]

    "Les pères sont faits pour n'être ni vus ni entendus. C'est le fondement de toute vie de famille digne de ce nom." [Oscar Wilde]

    "Familles, je vous hais ! foyers clos ; portes refermées ; possessions jalouses du bonheur." [André Gide]

    "Se marier, fonder une famille, accueillir les enfants qui nous viennent, les aider à se faire une place dans ce monde peu sûr et peut-être les guider quelque peu, voilà, j'en suis convaincu, la plus belle chose dont un homme soit capable." [Franz Kafka]

    "L'attitude ambivalente à l'égard du père et la tendance objectale uniquement tendre envers la mère représentent chez le garçon le contenu du complexe d'Oedipe simple, positif." [Sigmund Freud]

    "Je ne connais aucun besoin dans l'enfance qui soit aussi pressant que la protection d'un père." [Sigmund Freud]

    "Les parents ont par priorité le droit de choisir le genre d’éducation à donner à leurs enfants." [Déclaration Universelle des Droits de l’Homme]

    "Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas." [Albert Camus]

    "En cas de conflit entre parent et enfant, il se peut que l'un des deux ait raison mais, en général, ils ont tort tous les deux. C'est cet état de choses qui donne à la famille son charme hystérique particulier." [Isaac Rosenfeld]

    "Les sentiments et les conduites passionnelles sont inventés comme les mots. Même ceux qui, comme la paternité, paraissent inscrits dans le corps humain sont en réalité des institutions." [Maurice Merleau-Ponty]

    "Où peut-on être mieux qu'au sein d'une famille ? Partout ailleurs !" [Hervé Bazin]

    "Non, ma mère, il n'y a plus qu'un seul verbe qui compte ici, et nous le déclinons correctement à tous les temps. Je te hais, tu me hais..." [Hervé Bazin]

    "La société bouge grâce à une forme de parricide où les enfants tuent d'une certaine façon, non pas leurs pères mais du moins les certitudes de leurs pères. C'est cela le progrès." [Isaiah Berlin]

    "Les enfants méprisent leurs parents jusqu'à l'âge de quarante ans. Après quoi ils deviennent exactement comme eux, pour ne pas compromettre le système." [Quentin Crewe]

    "Moi, j’aimerais mieux faire trois guerres, debout sur mes deux pieds, plutôt que d’accoucher une seule fois !" [Marie Cardinale]

    "Les parents sont les os sur lesquels les enfants se font les dents." [Peter Ustinov]

    "Les non-dits pathogènes ne sont pas néfastes tellement parce qu'ils maintiennent l'enfant dans différentes ignorances, que parce qu'ils traduisent l'insurmontable angoisse des parents touchant à ce qu'ils cachent." [Anne Ancelin Schützenberger]

    "Chacun d'entre nous a un roman familial, et chaque famille a des histoires qu'on raconte, qu'on répète, qu'on redit, une histoire mythique, une saga - et des secrets." [Anne Ancelin Schützenberger]

    "La fidélité aux ancêtres, devenue inconsciente ou invisible la loyauté invisible nous gouverne : il est important de la rendre visible, d'en prendre conscience, de comprendre ce qui nous oblige, ce qui nous gouverne et si éventuellement, il ne faudrait pas recadrer cette loyauté, pour redevenir libre de vivre sa vie." [Anne Ancelin Schützenberger]

    "Élever un enfant c'est moitié bonheur, moitié guérilla." [Ed Assner]

    "L'instinct maternel est un mythe." [Élisabeth Badinter]

    "Par ma mort, je comptais attirer l'attention de maman et non celle de la police. Je ferais souffrir maman, c'est entendu, mais pas question de la faire envoyer en prison." [Ying Chen]

     

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  • ROUSSEAU : LA FAMILLE, MODÈLE DES SOCIÉTÉS POLITIQUES

    le nain.jpg"La plus ancienne de toutes les sociétés et la seule naturelle est celle de la famille. Encore les enfants ne restent-ils liés au père qu'aussi longtemps qu'ils ont besoin de lui pour se conserver. Sitôt que ce besoin cesse, le lien naturel se dissout. Les enfants, exempts de l'obéissance qu'ils devaient au père, le père exempt des soins qu'il devait aux enfants, rentrent tous également dans l'indépendance. S'ils continuent de rester unis ce n'est plus naturellement c'est volontairement, et la famille elle-même ne se maintient que par convention. Cette liberté commune est une conséquence de la nature de l'homme. Sa première loi est de veiller à sa propre conservation, ses premiers soins sont ceux qu'il se doit à lui-même, et sitôt qu'il est en âge de raison, lui seul étant juge des moyens propres à se conserver devient par-là son propre maître. La famille est donc si l'on veut le premier modèle des sociétés politiques; le chef est l'image du père, le peuple est l'image des enfants, et tous étant nés égaux et libres n'aliènent leur liberté que pour leur utilité. Toute la différence est que dans la famille l'amour du père pour ses enfants le paye des soins qu'il leur rend, et que dans l'État le plaisir de commander supplée à cet amour que le chef n'a pas pour ses peuples. "

    Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat social (1762)

     

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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE "L'UTOPIE EST-ELLE DENUEE DE TOUTE VALEUR ?"

    Thème du débat : "L'utopie est-elle dénuée de toute valeur ?" 

    Date : 10 janvier 2014 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée

    Utopie visuel café philo.jpgLe vendredi 10 janvier 2014, le café philosophique de Montargis se réunissait pour une nouvelle séance intitulée "L'utopie est-elle dénuée de toute valeur ?" Environ 70 personnes étaient présentes pour ce nouveau rendez-vous, le 38e de l'animation philosophique de La Chaussée.

    Cette séance commence par une définition de l'utopie – à aussi mettre en parallèle avec son contraire, la dystopie (contre-utopie). Ce mot d'utopie, dit une intervenante, vient étymologiquement du grec ou ("non") et topos ("lieu"). Il a été créé par Thomas More dans son ouvrage Utopia (cf. ce texte), qui parlait justement d'un monde imaginaire et d'une société idéale, quelques siècles après la République de Platon (cf. également ici). Dans le langage courant, ce terme a également pris une connotation péjorative : être utopique c'est croire en une chose irréalisable. 

    Il est dit, en ouverture de ce rendez-vous, que l'utopie est la projection individuelle d'un rêve qui serait destiné à un groupe de personnes. Cela peut prendre la forme d'un lieu, d'une société et de projets qui vont, a priori, dans un sens de progrès vers l'Humanité. Un participant évoque l'utopie comme moteur vers le progrès technique : que l'on pense à des inventions dans l'aéronautique ou dans la conquête spatiale. Jules Verne apparaît d'ailleurs comme l'un des maîtres de cette littérature utopique (Paris au XXe siècle).  

    utopies 7.jpgL'utopie recouvre également l'utopie politique ou sociétale. Or, ce que d'aucuns pourraient considérer comme utopique dans la construction d'une société (on pense notamment au communisme au cours du XXe siècle) peut au contraire être considéré comme contre-utopique, à savoir la transformation d'une société rêvée en un cauchemar à l'échelle d'un pays (dictature du prolétariat se transformant en dictature tout court, élimination physique des opposants à une idéologie sensée apporter le bonheur sur terre, etc.). Il semblerait, ajoute Bruno, que le terme "utopie" contient avec lui son pendant "contre-utopie". Un programme de société idéale, où les habitants vivraient heureux, en harmonie, sans guerre, sans famine, sans malheur, paraît d'emblée drainer une forme de suspicion. Si bien que lorsque l'on parte d'utopie, on reste méfiant jusqu'à parler presque systématiquement de contre-utopie, à l'exemple de 1984 de George Orwell (cf. ce texte) ou Le Meilleur des Mondes d'Aldous Huxley.  Cette méfiance peut s'expliquer par l'échec de grandes utopies au XXe siècle : l'utopie communiste ou le nazisme en premier lieu.     

    Quand on parle d'utopie, dit Claire, cela peut avoir autant une connotation péjorative (de grandes idéologies criminelles) ou méliorative (les progrès techniques). Toutefois, derrière ce concept se cache cette question : doit-on accomplir ses rêves ou bien sont-ils faits pour rester à l'état de fantasme ? Car, finalement, mes rêves ne sont pas forcément ceux de mes semblables. Doit-on désirer l'impossible et ces désirs assouvis ne sont-ils pas forcément un bien pour certains et un mal pour d'autres ? Dit autrement, les utopies sont-elles appelées à ne pas se réaliser ? L'utopie semblerait être autotélique : elle porte en elle-même sa propre fin même si elle a pour but la réalisation de cet idéal. Elle naît d'un rêve a priori inaccessible à un instant T et vise son assouvissement. Nos désirs d'impossible doivent-ils être domptés ? Pouvons-nous être nous-mêmes si on ne tente pas de faire de l'utopie une réalité ? Quelle est finalement la valeur de l'utopie ? J'ai des rêves et j'essaie de les réaliser, de leur donner vie. Dans ce cas, ne serait-ce pas là la valeur de l'utopie ? Ne porte-t-elle pas en elle-même sa propre valeur ? L'utopie se fonde sur les imperfections. On ne peut jamais être sûr que l'utopie le restera ou non. 

    utopies 6.jpgFinalement de quoi parle l'utopie sinon de notre réalité, ici et maintenant ? Un intervenant évoque comme valeur utopique la naissance d'idées que chacun pourrait prendre à son compte en dépit des résistances. Finalement, la valeur de l'utopie serait sa contre-utopie. Elle nous tend un miroir : serais-je prêt à accepter ce monde idéal ou non ? Claire cite à ce sujet Raymond Trousson : d'après lui, lorsque l'on repense à telle ou telle utopie qui s'est réalisé, on peut être amené à se demander si elle était souhaitable, et si sa valeur n'était pas justement de ne pas être réalisé. Un monde utopique peut ainsi vouloir réaliser sur terre l'égalité pour tous. Mais l'envers de cette égalité ne serait-elle pas l'uniformité, avec toutes ces dérives comme le souligne Jean-Jacques Rousseau ? Ce dernier peut bien condamner la propriété. Cependant, à partir du moment où l'on met décrète l'égalité, on fonde la société mais on se gangrène aussi parce que l'on aura tous le droit à des biens. Est-ce souhaitable dans cette société idéale ?  

    Toutes les utopies sociales et politiques, dont les mises en place ont d'ailleurs souvent apporté leur lot de violences, ne se valent pas forcément. Finalement, l'utopie technique poserait moins de problème moral dans la mesure où les progrès scientifiques ou médicaux (l'hygiène, les moyens de transport, etc.) semblent aller vers un progrès a priori bénéfique à tous. En ce qui concerne, les utopies politiques ou sociétales, les choses se compliquent : l'utopie d'un seul ou de quelques uns qui serait imposée à tous, uniformément, est considérée avec méfiance. Dans Candide, Voltaire met en avant le départ de l'Eldorado afin que Candide redevienne lui-même. Chacun aurait besoin de sa propre utopie pour se réaliser. Le résultat est que certaines utopies collectives seraient fatalement pourvoyeuses de contre-utopies. S'agissant de sociétés idéales, Bruno précise que les grands utopistes imaginaient souvent des sociétés finalement réduites (quelques 100 000 personnes pour l'île d'Utopia chez Thomas More). Un intervenant rebondit en considérant qu'aujourd'hui les utopies sont appelées au contraire à devenir planétaires et véritablement universelles (l'écologie par exemple). Cela dit, "les petites utopies n'empêchent pas les grandes utopies", permettant d'améliorer le genre humain.  

    utopies 5.jpgL'utopie peut certes prendre plusieurs visages, dit un autre participant : utopie sociale, politique, technique. Mais n'y a-t-il des utopies morales ? L'amour, la non-violence, voire les religions. L'un des premiers utopistes est s. Augustin avec la Cité idéale (La Cité de Dieu), une idée qui a fait son chemin jusque dans de grands empire (l'Empire carolingien par exemple).  

    Pour un participant, une utopie reste une utopie à partir du moment où elle n'a pas été réalisée. Et le jour où cette utopie prend vie, finalement elle n'a jamais été une utopie car elle a pour essence d'être irréalisable. Bruno, comme d'autres intervenants, se place en porte-à-faux en citant le philosophe Karl Mannheim (cf. ce texte ici). Ce dernier dégage une caractéristique de l'utopie qui est la non-congruence : un récit utopique parle d’une organisation politique ou sociale dont l’existence n'est pas attestée par la science historique de son temps. Ainsi, dans les années 1970, l'utopie de voir un ordinateur dans chaque foyer est reste utopique au moment où elle est énoncée, même si quarante ans plus tard cela ne l'est plus (en savoir plus ici). 

    Une autre caractéristique de l'utopie, par rapport aux œuvres imaginaires en générale, est l'engagement de l'auteur pour la mise en place de l'utopie qu'il a imaginée : L’utopie a une part de revendication de l’auteur ("La raison devient utopique quand cette protestation contre le pouvoir en place ne trouve pas d’issue historique" disait Paul Ricoeur).

    utopies 4.jpgMettre une utopie à l'état de projet c'est déjà vouloir lui donner une existence rationnelle, c'est croire qu'un autre monde est possible. C'est mettre dépasser les limites et imaginer quelque chose qui n'existe pas encore. Les utopistes, affirme un intervenant, sont des penseurs qui bousculent la société pour pousser cette dernière à changer de modèle, de paradigme. L'utopie pourrait être une vitamine intellectuelle dans le sens où sont proposés des solutions à des problèmes donnés. L'utopie a vocation à être incarnée : des idées sont mises en branle par des personnes passionnées, des intellectuelles qui la défendent, qui la portent. Un participant prend pour exemple la démocratie. Il y a également le projet utopique européen. Cette construction, mal en point et critiquée de nos jours, reste une idée majeure et pensée par de nombreux intellectuels depuis plusieurs siècles. Emmanuel Kant en avait par exemple dessiné les contours :  dès avant la Révolution française, l'union politique du contient européen lui paraissait inéluctable (Une histoire universelle du point de vue cosmopolitisme). 

    Il y a une nécessité utopique, dit un participant : "Ils ne savaient pas ce que c'était impossible; donc ils l'ont fait" selon Mark Twain. L'utopie a du sens car elle permet de lutter contre des idées d'une époque et de se projeter dans l'avenir. En réalité, l'utopie peut être considérée comme bénéfique et encouragée (l'utopie technique, par exemple, représenté par Jules Verne, cf. ce texte) mais elle peut aussi bien être considérée comme gênante lorsqu'elle dérange les idées d'une époque ou bien les habitudes d'une société. Des réalisations révolutionnaires peuvent capoter en raison de leur violence (le nazisme) mais elles peuvent aussi aller à contre-courant de l'économie ou de la politique."Rien n'est plus fort qu'un idée dont l'heure est venue", disait Victor Hugo.

    utopies 1.jpgDes intervenants évoquent également des exemples d'organisations utopiques à plus petite échelle : l'AMAP de Cortrat (voir ce lien), près de Montargis (la première AMAP du Loiret)  des jardins collectifs,  des "incroyables cosmétiques" des SCOP (Rouville), des économies parallèles au préalable généreuses et altruistes. Ce sont des idées qui vont à contre-courant du système. Mais pour que cela se réalise, il faut mettre en place des règles de fonctionnement. Avec la différence de taille avec beaucoup de sociétés c'est que l'adhésion est libre.    

    Claire met en avant l'importance de penser chaque utopie comme une chose réalisable. Gustave Le Bon dans La Psychologie des Foules, affirme que l'être humain reste mû, même physiologiquement, par ses désirs d'impossible et par la réalisations de ses rêves. Et, ajoute-t-il, lorsque des hommes sont réunis, il suffit de les faire rêver, mettre entre parenthèse leur raison, pour les manipuler. C'est aussi le sujet du film Inception (cf. bande annonce), de nombreuses publicités ou des campagnes politiques. La valeur du rêve et de l'utopie pourrait être le dépassement et le progrès. L'importance serait d'avancer. L'utopie serait "l'autorisation de rêver" - si ce n'est "l'obligation de rêver". 

    Cette puissance de l'imagination doit être le départ d'une longue marche vers de nouveaux paradigmes, pour pouvoir créer les meilleurs des mondes.   

    La séance se termine par le vote du sujet du prochain café philo, le vendredi 14 février à la Brasserie du Centre commercial de la Chaussée, à 19 heures. Trois sujets sont proposés par Claire et Bruno : "La raison a-t-elle à s’occuper de l’irrationnel ?", "Les morts ont-ils droit de Cité ?" et "L'État est-il une violence institutionnalisée?" C'est le premier sujet qui est choisi : "La raison a-t-elle à s’occuper de l’irrationnel ?" 

    Philo-Galerie

    Les illustrations de ce compte-rendu sont celles de visions utopiques. 

     

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  • UTOPIE : UNE DEFINITION

    UTOPIE
    1091957-1388561.jpgL'art de rendre un pays heureux. Par utopie on entend communément l'un de ces plans créés par l'imagination d'un poète philosophe pour enseigner aux peuples les institutions les plus propres à fonder leur bonheur. Ainsi la Cyropédie de Xénophon, La République de Platon, sont regardées comme des utopies. Le chancelier Thomas Morus a donné ce titre à sa Théorie descriptive d'une législation et d'un gouvernement modèles. L'Argenis de Barclay, l'Oceana d'Harrington, l'Histoire des Sévarambes, le tableau des mœurs de la Bétique et du gouvernement de Salente dans Télémaque, de la félicité pastorale dans l'Arcadie de Bernardin de Saint-Pierre, d'une politique appuyée sur la morale, dans les Entretiens de Phocion, de Mably, appartiennent à cette catégorie. L'Astrée même, et jusqu'à l'Héloïse et à l'Émile, qu'est-ce autre chose que des utopies sur l'amour, sur l'ordre et le bonheur dans la famille, et sur l'éducation ?

    W. Duckett, Dictionnaire de la Conversation et de la Lecture, inventaire raisonné des notions générales les plus indispensables à tous, par une société de savants et de gens de lettres (1858)

     

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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE "UN BON ARTISTE EST-IL LE SURHOMME ?"

    Thème du débat : "Un bon artiste est-il le Surhomme ?" 

    Date : 29 novembre 2013 à l'AGART d'Amilly.

    Affiche Ag art normal.jpgLe 29 novembre 2013, le café philosophique de Montargis (qui, exceptionnellement, devrait plutôt s’appeler "Café philosophique d’Amilly") se décentralisait à la galerie d’art d’Amilly l’AGART pour un sujet intitulé "Un bon artiste est-il le Surhomme ?" Cette séance se déroulait au milieu de l’exposition "Recouvrement", constituée d'oeuvres de Marcel Dupertuis, Claudie Laks et Ernesto Riveiro.

    Le premier point qui est posé est celui de cette définition du Surhomme. De quoi parle-t-on ? d’un "Superman" ou d’un "James Bond" pour reprendre les réflexions d’Umberto Eco dans son essai De Superman au Surhomme (cf. cet article) ? Ce concept de Surhomme est en réalité emprunté à Nietzsche (Übermensch). Pour une première participante, ce terme de "Surhomme" est troublant car il a historiquement subi les avanies de l’Histoire – on pense, évidemment et hélas, au Nazisme, qui a récupéré et instrumentalisé ce mot. Qui dit Surhomme, ajoute cette participante, dit hiérarchie entre les hommes. C’est par là même considérer qu’il y a des "sur hommes" et des "hommes inférieurs". Et si l’on se place sur le terrain de l’art, parler de Surhomme c’est nier les capacités artistiques de tout un chacun.

    Pour une autre intervenante, le Surhomme n’est pas à voir comme un individu au-dessus de la mêlée, dominateur et conquérant, mais comme une personne "enveloppant" ses contemporains. L’artiste pourrait être celui ou celle s’entourant de l’art pour exister. L’artiste a une vision différente, dit un nouveau participant, qu’il exprime au travers d’un médium qui peut aussi bien être la peinture, la sculpture, la musique, la littérature ou le cinéma. Car au centre de la définition de l’artiste, il y a d’abord la création d’une œuvre d’art.   

    Alborada, 207x243.jpgDans notre inconscient, de quoi parle-t-on lorsque l’on évoque le terme Surhomme ? Sans doute d’invocation, d’un pouvoir de surpassement quasi divin. Tel un "fakir", l’artiste aurait reçu un don quasi mystique qu’il peut maîtriser. Il est patent, dit une participante, que la découverte des arts premiers soit aussi celle de créations en rapport avec des religions, voire à des fonctions magiques. Bruno cite à ce sujet Piet Mondrian : "L'art étant surhumain, il cultive l'élément surhumain en l'homme et se trouve être, par conséquent, un moyen d'évolution de l'humanité au même titre que la religion". Un participant réagit ainsi : "Ce qui est magique c’est ce que l’on n’attendait pas." Or, il apparaît qu’il y a bien de la rationalité dans ces créations transcendantes. Au XXe siècle, le Cubisme, invention ahurissante à l’époque, n’est jamais que le fruit d’un travail et de réflexions. "C’est un jeu de l’esprit et de la sensibilité" poussé en profondeur.

    Dans les propos nietzschéens, il n’y a pas l’idée que le Surhomme vient écraser les autres. Il est d’abord question d’un dépassement. Par ailleurs, et pour reprendre les propos d’Henri Bergson, les artistes savent s’extraire de la réalité pour la voir autrement. En quelque sorte, ils bâtissent un monde entre la nature et la culture et élèvent l’Humanité. En cela ils peuvent être définis comme des Surhommes. Ce surpassement, est-il dit, ne doit pas être l’apanage des seuls créateurs. Chacun a la possibilité, dans la mesure de ses capacités, de devenir ce Surhomme nietzschéen.

    IMG_2750[1].jpgQuelle est la finalité esthétique de l’artiste, s’interroge Claire ? Il a été dit que ce qui se joue est d’abord la création d’une œuvre. Cela étant, l’artiste voit-il la réalité différemment du "commun des mortels" ? Est-il "doué" d’un don que le commun des mortels n’a pas et qu’il aurait su exploiter et travailler ? Mozart écrivait d’ailleurs ceci : "Quand je me sens bien et que je suis de bonne humeur […], les pensées me viennent en foule et le plus aisément du monde. D’où et comment m’arrivent-elles ? Je n’en sais rien, je n’y suis pour rien." Il y a cette idée que quelque part l’artiste le devient comme une évidence, par vocation ou, mieux, par orientation. 

    Si l’on parle du don quasi divin reçu par tel ou tel créateur, il ne faudrait pas oublier la place du travail, de l’éveil et de la culture de ce don. Mozart peut bien mettre en valeur la source mystérieuse de son talent, les œuvres naissent en général à la sueur du front. Ainsi, Serge Gainsbourg avait beau présenter ses musiques comme "des œuvres mineures", sorties ex nihilo, il s’avère en réalité que ses plus grandes chansons (Initials BB, notamment. Cf. ce lien) étaient travaillées de manière extrêmement rigoureuses. Une œuvre est souvent un long cheminement, qui n’a rien à voir avec une démarche merveilleuse ou divine.

    Un artiste présent dans la salle réagit : finalement, n’est-ce pas la société qui souhaite voir tel ou tel musicien, plasticien ou cinéaste comme un "être d’exception" ? Le respect pour l’artiste est certes indéniable dans nos sociétés. Dans le même temps, elle souhaite aussi qu’il n’y en ait pas trop ! Le marché de l’art est dans la même posture, cette fois pour des raisons économiques. De grandes créations sont considérées par de nombreux investisseurs comme des marchandises et des placements, au même titre que des actions ou des immeubles. L’artiste, qu’il soit célèbre ou au contraire anonyme, peut considérer que son supplément d’âme le place au-dessus du commun des mortels. La société lui renvoie et lui inspire cette idée que le créateur a une mission qui le transcende, au point qu’il doit être détaché des contingences matérielles. Établir une comptabilité pour la gestion de son atelier d’artiste, par exemple, a été longtemps considéré par des artistes comme une aberration. Ce n’est plus vrai aujourd’hui, pour le meilleur mais aussi pour le pire. L’économie et l’argent sont omniprésents dans le domaine de l’art. Des créations sont mercantilisées parfois jusqu’à l’absurde : une œuvre de Vincent Van Gogh est de nos jours vendue à des prix astronomiques alors que l’artiste a été ignorée à son époque et est mort pauvre et seul. La finance a un pouvoir délétère sur les créations, commente une intervenante, au point que l’artiste peut être parfois considéré comme un "sous-homme". L’art, longtemps considéré comme gratuit, se trouve "dévalorisé" par l’argent, par ventes aux enchères et par des grands salons d’art contemporain – FIAC ou autres. Les œuvres sont devenues des marchandises  part entière et des artistes sont devenus des marques (Jeff Koons), étouffant par ailleurs toute forme de différence. Certes, le côté mercantile est bien présent, réagit Claire, mais cet aspect est loin d’être prégnant dans cette exposition "Recouvrement" de l’AGART, au milieu de laquelle se déroule cette séance du café philosophique de Montargis !  

    riveiro.jpgComment pourrait-on définir un bon artiste ? Un participant suggère que le bon artiste pourrait s’apparenter au "bon sauvage" de Rousseau. Pour un autre intervenant, le bon artiste pourrait être celui qui aurait trouvé son bon mode d’expression, au point de le sublimer. Pour une participante, un artiste suscite la rencontre, à une certaine époque, entre une émotion artistique et un talent. Vecteur de pensées positives – si tant est que l’émotion peut être positive. L’artiste doit respecter ses brillants prédécesseurs, dit une participante, sans pour autant les ménager car sans cela il n’y aurait pas d’impulsion dans l’art nouveau. Les vrais et bons artistes sont rares. Ce sont ceux qui vont nous amener vers une autre dimension que la condition humaine. Ce sont aussi ceux qui s’extraient de la tentation de créer dans la virtuosité pure – dit autrement : "faire du tapage" – pour proposer une œuvre d’art "consistante" – un "fond". L’artiste ne serait-il pas celui qui créé grâce à l’expression de soi ? Cette expression passe par un langage unique et différent qui interroge le public, voire le fait rêver. 

    L’autre question à se poser, dit Claire, c’est si l’artiste a un message à transmettre. Dit autrement, en quoi telle ou telle création apporte quelque chose d’inédit. Le surnaturel n’a rien à voir là-dedans : on découvre quelque chose que l’on ne connaissait pas, qui est le fruit d’un travail. Et ce message, cette invention, n’est pas souvent facile à décrypter : il faut parfois un "mode d’emploi" et être "éduqué". 

    S’il peut paraître aisé "d’entrer dans certaines œuvres" (un tableau de Vinci ou un concerto de Mozart), la chose peut est moins aisé pour d’autres créations : la musique dodécaphonique ou un tableau de Francis Bacon. Or, la compréhension peut être affaire de temps : tel ou tel va être hermétique à un livre ou un film à un certain âge puis va y être réceptif quelques années plus tard. Les jeunes enfants, hypersensibles sans préjugés, sont un modèle, dit une participante, en ce qu’ils parviennent à approcher des œuvres d’art avec souvent intérêt et clairvoyance.

    Marcel Dupertuis.jpgQue recouvre l’art au final ? Peut-on dire qu’un cuisinier est un artiste ? Cette question posée par une participante rejoint, dit Bruno, une autre question beaucoup plus large : celle de la différence entre artiste et artisan, bien que ces deux mots viennent du même terme "art" – technè. Un cuisinier est un artisan, dans le sens où c’est une personne qui créé quelque chose – un plat, une assiette, etc. – qui peut être esthétique, mais avec une vocation utilitaire. L’artisan produit et surtout reproduit. Pour Platon (La République), l’artisan est digne de vivre dans la Cité alors que l’artiste ne sert à rien. Ses créations sont vaines dans le sens où il fait une imitation de la nature qui est elle-même une imitation du monde des Idées. L’art est la production du beau qui doit être inutile, dans le sens économique du terme. L’artiste est finalement une invention moderne (La Renaissance). Leonard de Vinci était certainement avant tout scientifique et artisan. Ce n’est qu’au XVIIIe siècle que la distinction artiste/artisan apparaît. Un peu plus tard, ajoute une intervenante, survient la première Révolution industrielle. À partir de ce moment, l’assiette de l’artisan peut être produite à grande échelle et l’art entre dans une nouvelle échelle, jusqu’à être légiférée.

    Chez Platon, précise Claire, il y a une réelle ambivalence : une république idéale a des problèmes avec les artistes considérés comme peu utiles. Dans le même temps, les œuvres sans finalité esthétique, sans fonction économique ou sociale, doivent être distinguées car elles posent problème. Elles sont certes le fruit de la Muse : il y a un rapport avec les dieux, Hermès ou l’herméneutique. L’artiste est celui qui favorise l’épitunia. Cependant, dans une cité qui doit se tenir débout, l’artiste n’a pas sa place, ajoute le philosophe antique. La gratuité littérale de l’art pose problème pour Platon. "C'est chose légère que le poète, ailée, sacrée: il n'est pas en état de créer avant d'être inspiré par un dieu, hors de lui, et de n'avoir plus sa raison; tant qu'il garde cette faculté, tout être humain est incapable de faire oeuvre poétique et de chanter des oracles", écrivait-il.

    delhi-2012-198-x-230-cm.jpgEn s’intéressant à cette ambivalence platonicienne, le public du café philosophique de Montargis (ou, plutôt, pour ce soir, "d’Amilly" !) s’interroge sur la fonction "d’utilité" que l’on prête ou non à l’art. Un participant souligne qu’au XIXe siècle nombreux étaient ceux qui estimaient que le peuple avait autant besoin de pain que d’art. "L’art sauvera le monde" disait Fiodor Dostoïevski ! Le terme "utile" est à voir ici dans le sens salvateur du terme, répond Claire. La distinction entre besoin et désir, entre les besoins naturels et ceux qui ne le seraient pas – et donc considérés comme vains – est en réalité caduque. Un chef cuisinier transcende d’ailleurs cette différence entre art et artisanat. Si être homme c’est se tenir debout, comme le disait Alain, sans l’art on le peut difficilement. Il est dit que les œuvres des arts premiers avaient une fonction religieuse, voire magique. Que l’on pense au premier vers d’Homère dans L’Iliade : "Muse, chante la colère du fils de Pélée." Il y a aussi une question ethnologique dans l’appréhension dans ces arts. 

    La notion de beauté est brièvement débattue. Autant le classicisme et l’académisme a mis cette notion au centre de toute production artistique, autant aux XX et XXIe siècles ce concept n’est généralement pas la préoccupation première des artistes (le Fluxus dans les arts plastiques, le réalisme au cinéma, le Nouveau Roman en littérature ou le sérialisme en musique contemporaine). Parler de canons de beauté c’est établir un constat de subjectivité, du moins depuis la deuxième moitié du XXe siècle. Pour autant, cette notion  de beauté aurait tendance à revenir.

    La notion de temps joue : l’époque qui accueille l’artiste – en bien, en mal ou pas du tout – mais aussi l’époque ou les époques qui influencent l’artiste. L’artiste est "artiste dans la Cité". En musique contemporaine, les mouvements d’avant-garde, le dodécaphonisme sériel pour ne citer que celui-ci, ont été créés en réaction à des mouvements antérieurs – le classicisme et le romantisme. 

    img_9620.jpgCette idée de rupture peut se rapprocher, dit Bruno, avec celle de Surhomme nietzschéen. Le point de départ de ce concept est cette notion émise par le "philosophe au marteau" : "Dieu est mort". Avec la fin de cette puissance, sa créature, l’homme, se trouve sans créateur. Esseulée. Privé d’une chimère qu’il invoquait pendant des siècles, l’être humain n’aurait d’autre choix que de s’affirmer lui-même, librement. Il doit reprendre en main sa propre vie ("Devenir celui qu’il est."), se transformant pour le coup en Surhomme. Il n’est donc pas question ici de "super homme", de "Superman" ou de "James Bond" mais de dépassement individuel, à la manière d’un ermite éloigné de ses contemporains, tel Zarathoustra. C’est le sage qui trouve sa propre voie dans le monde, après s’être libéré des chaînes d’un maître omnipotent et chimérique : "Je vous enseigne le Surhumain. L'homme est quelque chose qui doit être surmonté." Le Surhomme étant pour Nietzsche le stade supérieur de l’homme comme l’homme l’est par rapport au singe, ajoute le philosophe ("Qu'est-ce que le singe pour l'homme ? Un objet de risée ou une honte douloureuse. Et c'est exactement cela que l'homme doit être pour le surhumain : un objet de risée ou une honte douloureuse"). L’artiste en tant que Surhomme n’est pas au-dessus des hommes dans une position hiérarchique – et verticale – mais celui qui est à côté, tel le célèbre ermite Zarathoustra.

    Chacun a vocation à devenir Surhomme, précise Claire. Nous avons "à bosser... à ne pas rester paresseux" afin d’aspirer à cette condition. Dans Ainsi Parlait Zarathoustra, ce sont les autres les imbéciles, ceux qui ne voient pas et qui n’y aspirent pas. Pour Nietzsche , ajoute Bruno, le Surhomme n’existe (toujours) pas. En revanche, dans l’Histoire de l’Humanité, certains hommes se sont rapprochés de cet idéal : GoetheVinci et Shakespeare. Tous des artistes !

    12toac15030002b.jpgÊtre dans le monde est la qualité première de l’artiste qui traite des problématiques de l’époque, qu’il soit en avance ou en retard sur celle-ci. Ainsi, l’Impressionnisme est un mouvement qui a touché l’ensemble d’une génération. Une époque retiendra ou non tel ou tel artiste. L’acte créateur comme un acte inspiré doit être démystifié, affirme un membre de l’assistance, dans le sens où c’est sous le prisme social que doit être compris le geste artistique. Il n’y a certes plus de courants esthétiques au XXIe siècle, comme ont pu exister le Romantismel’Impressionnisme ou le Cubisme, mais cette problématique de l’artiste comme d’un être de son époque reste valable. Ce qui ne veut pas dire qu’une œuvre d’art ne transcende pas les époques : les arts premiers mettent la lumière sur des créations anciennes d’autres civilisations (le Musée du Quai Branly, par exemple) que l’on "découvre" (littéralement "enlever une couverture"). 

    Il est affirmé au cours de cette séance que le bon artiste parvient à transcender sa position le citoyen tel qu’il est. Comme le cite une intervenante et artiste, "L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art" (Robert Filliou). Tel le Surhomme nietzschéen, l’artiste est au milieu de ses contemporains – qui peuvent être son public – mais en tant qu’être unique, souvent solitaire dans sa création, il trace une route unique, construit un univers autonome, à qui la société donne une certaine valeur – qu’elle soit marchande ou non. L’artiste voit différemment. Il transmet sa vision que le spectateur, le lecteur ou l’auditeur peut comprendre ou non. Pour Hegel, l’art est le dépassement de l’humanité, c’est la transcendance, c’est ce qui élève l’homme. L’art c’est partager quelque chose via la matière, la nature. Il y a quelque chose de l’ordre de l’idéal esthétique. C’est dans ce sens que l’artiste est un homme d’exception. Un participant réagit ainsi : ne peut-on pas d’abord parler "d’œuvre d’exception" plutôt que "d’artiste d’exception" ?

    img_9623.jpgComment voir cette œuvre d’expression ? Cette question fait débat. Il a été fait référence au langage inédit de tel ou tel artiste pour s’exprimer – comme la littérature passe par les mots. Or, pour comprendre le langage pictural ou musical, il est affirmé que la notion de pédagogie ou d’éducation doivent être mis en avant : "On apprend à lire ; on a jamais appris à lire une peinture !"  Encore faudrait-il savoir si l’artiste veut exprimer quelque chose ou s’il n’est pas dans une forme d’autotélisme, ce qui semble être particulièrement vrai dans l’art du XXe siècle. De quel message parlons-nous ? Ne serait-ce pas une forme de "soulagement" et l’expression de sentiments traduits sous le biais de la création. Une jeune participante cite l’œuvre de Ron Mueck "Mon Père", sculpture hyperréaliste et bouleversante évoquant le deuil du père du plasticien. Cette émotion intime devient universelle par la seule force du geste technique (technè) de l’artiste. Elle nous touche et nous fait rêver, avec ou sans éducation. Être touché émotionnellement participe à quelque chose de l’ordre de l’instinct. Jusqu’à faire de cette émotion une nourriture qui va construire l’observateur d’une œuvre d’art, l’auditeur d’un opéra ou le spectateur d’un long-métrage.  "L'artiste a le pouvoir de réveiller la force d'agir qui sommeille dans d'autres âmes", disait Nietzsche

    Le bon artiste "Surhomme", sans finalité, sans mission, est celui qui puise en lui ce qu’il a déjà mais différemment des autres pour proposer une "créationdécouverte", si l’on veut faire un néologisme. Il s’inscrit dans une rupture pour susciter un certain éveil en nous.  

    L’artiste, au contraire de l’artisan dont la vocation est la production et la reproduction, crée une œuvre unique. Il invente. Mais, pour être artiste, sans doute faut-il d’abord être artisan, comme le revendiquaient les artistes du Bauhaus, et ce afin de maîtriser la technè. Dans l’art contemporain, l’intérêt est que les artistes viennent d’univers différents et parviennent ainsi à créer en utilisant des paramètres différents, comme Calder ou Takis. Ils sortent d’un académisme et de critères de lecture figés. Cela a des conséquences sur l’auditeur, le lecteur ou le spectateur : tel(le) ou tel(le) va peut-être rester goguenard devant une œuvre accrochée aux cimaises d’un musée ; mais si cette œuvre est présentée dans un autre lieu, elle suscitera peut-être de l’émerveillement : "Qui saurait reconnaître un Van Gogh dans un poulailler ?" interroge une personne dans l’assistance. L’artiste, nous l’avons dit, doit créer quelque chose d’unique. Partant, il doit aboutir ailleurs, provoquant ainsi des ruptures – jusqu’à la provocation – comme l’art du XXe siècle nous a habitués avec les ruptures académiques et classiques. En cela, l’artiste peut être le Surhomme, cet être libéré des contraintes d’un dieu chimérique et omniscient ("Dieu est mort"). Il trace son chemin au milieu des hommes, ses semblables, tel le sage Zarathoustra en exil permanent.

    "Finalement, conclut un participant sous forme de boutade, l’artiste est un surhomme car les 60 premières années sont quand même difficiles !"

    dsc06904.jpg

    En fin de séance, trois sujets sont mis au vote pour le prochain débat : "L’histoire a-t-elle un sens ?", "La raison a-t-elle à s’occuper de l’irrationnel ?", "L’utopie est-elle dénuée de toute valeur ?"  C’est ce dernier sujet qui est choisi pour le débat du 10 janvier 2014, qui sera de retour à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée. 

    Philo-galerie

    Les illustrations de ce compte-rendu sont tirées de l’exposition "Recouvrement", avec des œuvres de Marcel DupertuisClaudie Laks et Ernesto Riveiro.

    Retrouvez les photos de cette séance sur ce lien ainsi que sur notre dossier port-folio.

     

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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE "QU'EST-CE QUE L'AMITIÉ ?"

    Thème du débat : "Qu'est-ce que l'amitié ?" 

    Date : 8 novembre 2013 à la Brasserie du Centre commercial de la Chaussée.

    amitiés.jpgLe vendredi 8 novembre 2013, environ 120 personnes étaient présentes pour une nouvelle séance du café philosophique de Montargis intitulée "Qu’est-ce que l’amitié ?" 

    Pour commencer le débat, Claire cite Jean-Jacques Rousseau : "Il y a plus d’amour dans l’amitié que dans l’amour lui-même parce qu’il n’y a pas d’amour-propre". Y aurait-il donc plus de noblesse dans le sentiment amical que dans le sentiment amoureux ?

    Une question à se poser est celle de savoir si l’amitié est dénuée d’amour, voire si elle s’y oppose. Une participante réagit en mettant en avant la dimension sexuelle dans l’amour. Là, sans doute, se situe une forme d’intéressement, ce que n’a pas, a priori, l’amitié ("Amitié : mariage de deux êtres qui ne peuvent pas coucher ensemble", disait Jules Renard). C’est sans doute ce qu’implicitement veut dire Jean-Jacques Rousseau lorsqu’il parle de cette soif d’amour propre. Ne s’agirait-il pas d’un "désir sexuel", qui n’est pas présent dans l’amitié ? Son absence fait que le sentiment amical est traditionnellement considéré comme plus noble : "Il est plus ordinaire de voir un amour extrême qu'une parfaite amitié" écrivait le moraliste Jean de La Bruyère.

    Ne peut-on pas parler d’une forme de narcissisme dans l’amour, dans la mesure où ce sentiment permettrait de se chercher soi-même ? Au contraire, l’amitié serait un peu plus pur car ce serait un amour de bénévolence par excellence : je donne tout à l’autre sans rien attendre en retour, sans aspect passionnel. Pour Jean-Paul Sartre, dans l’amour on a un rapport de sujet à objet alors que dans l’amitié je prends l’autre comme mon égal. 

    depardieu dewaere.jpgComment définir ce qu’est l’amitié ? Un participant considère que l’amitié n’est pas mesurable, dans la mesure où il n’y a pas d’indicateurs. Si l’on continue la différence avec l’amour, l’amitié a la particularité d’être considérée comme plus vérace que l’amour, qui charrie souvent son lot d’illusions. L’amitié se vivrait alors que l’amour se déclarerait et se penserait. Mais l’amitié peut également reposer sur des fondations biaisées, réagit un intervenant et, à l’instar de l’amour, avoir comme corollaires trahisons, malentendus ou incompréhensions. Un autre participant souligne qu’une différence notable entre l’amour et l’amitié, différence pas si anecdotique que ça, réside dans la notion de cohabitation. Aujourd’hui, les amis ne vivent en général pas ensemble (si l’on omet certains couples ou bien des communautés marginales). Au contraire, la plupart du temps les couples formés dans le cadre d’une relation amoureuse sont dans un quotidien qui vient à brouiller les liens entre ces deux personnes. Dans l’amitié, ce lien, non pollué par la trivialité des choses domestiques, garde une certaine pureté et une pérennité. Une pureté qui n’est pas étrangère à l’absence de désir sexuel. 

    Un tel désir est-il réellement absent dans l’amitié ? Un rapprochement charnel n’est-il pas possible ? Il y a certainement une forme d’élection physique dans la relation amicale, ce que plusieurs personnes du public confirment. Preuve en est que le premier rapport amical est celle de la rencontre incarnée, souvent survenant à l’improviste. Ce qui fait dire que la séduction est là, que ce soit pour un homme ou pour une femme, sans pour autant qu’il y ait passage à l’acte. Une participante évoque toute la beauté d’une rencontre amicale avec une jeune femme ("Béatrice"), rencontrée des années plus tôt. Elle témoigne d’un "coup de foudre amical", sans pour autant qu’il y ait attirance physique. Ce qui ne veut pas dire, ajoute-t-elle, que la jalousie soit absente. On peut être assurément possessif en amitié en raison de cette affinité élective évoquée plus haut. 

    "On ne choisit pas ses amis", dit encore un intervenant : on peut avoir envie de nouer (voire renouer) une relation amicale. Encore faut-il qu’il y ait réciprocité de ce désir. Or, en amour, fait observer Bruno, la réciprocité n’est pas forcément au rendez-vous. 

    Si l’on parle de définir ce qu’est l’amitié, Claire pose cette question : qu’est-ce qui distingue l’ami, du copain, du compagnon ou de l’allié ? L’amitié et l’ami peuvent prendre plusieurs visages, est-il affirmé tout au long du débat de ce soir : l’amitié fusionnelle ou inconditionnelle, la notion d’âme-sœur, l’ami comme seconde famille, celle de circonstance, voire l’ami Facebook (nous y reviendrons) et celle des réseaux sociaux, professionnels ou non ! Il y a assurément plusieurs degrés dans l’amitié, comme le dit une intervenante. Finalement, est-il dit encore, et pour reprendre une citation de Hervé Lauwick, "un ami, c'est quelqu'un qui vous connaît bien et qui vous aime quand même".  

    boileau narcejac.jpgSelon une autre intervenante, l’amitié idéale pourrait avoir comme caractéristique principale la pérennité. Ce qui en fait quelque chose de plus rare. Claire évoque la rencontre entre Marceline Loridan-Ivens et Simone Veil dans les camps de la mort : "j’ai enfin compris que cette femme allait faire partie des femmes de ma vie" dit-elle en parlant de la future ministre (en lire plus ce lien). Il y a, nous l’avons dit, cette idée du coup de foudre déjà évoqué. Mais il y a aussi exprimé une forme d’intéressement. Un intéressement si fort que la jalousie n’est pas exclue. Une participante réagit en affirmant que tout échange – amical, amoureux ou autre – implique quelque chose en réponse. Un participant considère ceci : "Quand on aide un ami, on n’attend pas à recevoir quelque chose de lui en retour mais on attend quelque chose de lui malgré tout". L’absence de toute réciprocité peut mettre un danger cette relation amicale.

    Puisque l’on utilise le terme d’"élection", peut-il y avoir la possibilité de créer une "communauté d’amis" (Montaigne). Aristote parle de polyphilia dans Éthique à Nicomaque, une communauté d’amis égalitaire. Cette philia, dit Bruno, est l’amitié civique grecque. C’est un type d’amitié absent aujourd’hui dans nos sociétés, pour qui l’amitié se définit d’abord comme une relation intra-personnelle. La polyphilia a vocation à être une base sociale très forte et à être facteur d’entraide et de solidarité. Au contraire, dans nos cultures occidentales, c’est l’État, un État désincarné et parfois bureaucratique, qui a en charge d’aider les citoyens.

    Cela n’a pas toujours été le cas. Bruno évoque la plus célèbre histoire d’amitié de la littérature française, celle entre Montaigne et Étienne de La Boétie ("Parce que c’était lui, parce que c’était moi"). Il n’est pas anodin de préciser que cette amitié, née durant le drame des terribles Guerres de religion, n’aurait certainement pas pu s’épanouir sans prendre la forme d’une philia, cette amitié civique : nous nous rencontrons, nous sommes amis et nous restons ensemble dans une "communauté d’amis", pour le meilleur et pour le pire. Nous avons bien là l’exemple d’une amitié qui n’est pas entièrement désintéressée. 

    Cette philia n’a pas entièrement disparu dans nos époques modernes : citons les amitiés formés dans les rangs des Résistants durant la seconde guerre mondiale, dans les tranchées de la première guerre mondiale ou bien parmi les militants communistes (texte de JP Vernant). 

    Dans la philia, c’est l’échange qui fait sens. Une jeune participante cite à ce sujet David Foenkinos : "J’ai sans doute entendu dire qu’un véritable ami c’est quelqu’un qu’on peut appeler en pleine nuit lorsque l’on se retrouve avec un cadavre sur les bras. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai toujours aimé cette idée. Il y a des gens qui se demandent ce qu’ils feraient s’ils gagnaient au Loto. Moi, je me demande qui j’appellerais le jour où je devrais me débarrasser d’un corps, car il est très peu probable que je gagne un jour au Loto. Je parcours la liste de mes amis et j’hésite. Je pèse le pour et le contre d’une lâcheté éventuelle. Et puis, je me rends compte que le choix est plus complexe que prévu. Aimer un ami c’est aussi éviter de l’impliquer dans une histoire aussi sordide que risquée."

    montaigne-boétie.jpgL’amitié est omniprésente dans nos sociétés, même si elle ne prend pas la forme de la polyphilia antique. Cependant, il y a sans doute un peu de cette amitié civique dans les réseaux sociaux. L’ami Facebook (cf. lien vers cette publicité) est un emprunt à l’amitié anglo-saxonne (friendship), plus "lâche" et plus éphémère que l’amitié telle que nous la concevons dans notre idéal français (celle de Montaigne et La Boétie). Cette amitié "sociale" (nous dirions "civique") peut se défaire en un clic de souris et en quelques secondes : plus que dans la "vie réelle", on peut "changer d’ami comme de chemise", pour reprendre l’expression d’un intervenant. 

    Quel est le rôle de cet ami si on parle d’intéressement et peut-on vivre sans ami ? L’intéressement en question n’est-ce pas la compréhension et l’oreille ? Comme le dit un intervenant, "la nature nous a donné deux oreilles et une bouche afin d’écouter deux fois plus que parler". L’ami(e) est certainement celui ou celle qui écoute, voire conseille. L’ami peut être celui qui dit la vérité, coûte que coûte, comme le disent Aristote ou Molière (Alceste). À moins que l’ami ne soit celui qui se tait, dans le respect, sans jugement : "Je n’ai rien trahi. Car je n’avais rien à trahir. Je me suis interdit de vouloir connaître les secrets de mon ami et je ne les connais pas" (André Hardellet). L’ami pourrait également être celui qui garde notre jardin, en s’interdisant de pénétrer dans notre maison !

    Nous avons dit toute l’importance du rôle de l’affinité élective : la personne "choisie" l’est pour son essence, "pour ce qu’elle est vraiment". Et, plus encore, entretenir ce sentiment se fait dans une volonté qui est tout sauf désintéressée. J’attends de mon ami des conseils ou, à tout le moins, une forme d’acquiescement. En réalité, "on choisit le conseilleur" car on sait inconsciemment ou consciemment quel(s) avis l’on va recevoir de cette personne élue au nom de l’amitié. À ce sujet, c’est Sartre qui parle dans L’Existentialisme est un Humanisme de la polyphilia et de ses limites aristotéliciennes, à savoir que je ne peux pas donner autant, égalitairement, à tous mes amis. Pour Sartre, l’amitié a ce rôle de nourriture spirituelle, à ce ceci près et contrairement à l’amour, qu’elle est plurielle. Et, nous dit Sartre, selon les circonstances et selon les besoins, je vais m’adresser à tel(le) ou tel(le) ami(e) dont je sais qu’il/elle va me répondre ce que je veux entendre. Lorsque je suis face à une interrogation, il faut que je trouve dans mon cercle de relations l’ami ad hoc qui donnera l’avis qui irait dans mon sens.  

    Que la pérennité ne soit pas au rendez-vous est courante. Pour revenir à Montaigne et La Boétie, il faut avoir à l’esprit que cette amitié célébrissime et considérée comme un modèle n’a duré que quatre ans et s’est terminée avec le décès de La Boétie à l’âge de trente-deux ans (en 1563, alors que Montaigne est décédé en 1592 !).

    Jacques rivière alain fournier.jpgCela dit, lorsque ce n’est pas la mort qui met fin à l’amitié, elle peut s’arrêter subitement. Voilà qui peut surprendre, alors même que nous avons dit que le sentiment amical est souvent considéré comme un idéal ? Si une amitié prend fin, répond un intervenant, cela est souvent parce que des conditions ne sont plus réunies. Ce lien ne peut pas perdurer car des attentes qui ne sont plus satisfaites. Il convient de tenir compte des changements survenant au cours de nos vies et qui peuvent entraîner la fin de cette affinité élective ? L’amitié, nous l’avons dit avec la polyphilia, répond souvent à des besoins. Comme le disait encore David Foenkinos : "Il y a des gens formidables qu’on rencontre au mauvais moment et il y a des gens qui sont formidables parce qu’on les rencontre au bon moment.

    À partir du moment où l’amitié est là, dit Claire, la pérennité est attendue comme une condition sine qua non de ce sentiment rare : "On est ami(e)s, à la vie à la mort". Or, si une brouille vient à surgir, si un désaccord, voire une broutille, met un coup de griffe à cette relation que l’on pensait solide comme le roc, est-ce à dire que ce qui a été vécu jusqu’alors était de l’ordre de l’illusion ou bien à une chose sans importance ? Une participante reconnaît que l’amitié peut ne pas durer – comme l’amour d’ailleurs. Toutefois, cela n’enlève rien aux belles histoires et aux apports mutuels. D’ailleurs, selon les circonstances de l’existence, une amitié peut être comme suspendue dans le temps et l’espace puis reprendre comme si de rien n’était : "On reste ami, finalement !"

    Il n’en est pas moins vrai que la fin d’une relation amicale sonne dans l’entourage comme une incompréhension, voire un tsunami : "Vous ne vous parlez plus ? Mais pourquoi ? Vous étiez tellement ami(e)s !" La fin d’une amitié pourrait s’apparenter à un deuil cruel. La reconstruction est possible mais il s’agit d’une perte de repères et cette reconstruction est difficile. L’amitié perdue reste une perte incalculable dans la mesure où, d’une amitié disparue, il reste toujours quelque chose, un lien indicible ("Les blessures d'amitié sont inconsolables" écrivait Tahar Ben Jelloun). Il est toutefois possible, est-il affirmé, que les liens dissolues, en raison de futilités ou de confiance trahie, ne soient renoués grâce au pardon.  

    camus-sartre.jpg

    Claire cite à ce sujet la rupture d’amitié entre Jean-Paul Sartre et Albert Camus. Une brouille – philosophique, et qui n’avait rien de désuète ! – est intervenue entre les deux hommes, au point qu’ils ont fini par ne plus se parler. Lorsque Camus est décédé en 1962, Sartre a très mal vécu qu’ils n’aient plus été amis à ce moment. Il écrit : "Nous étions brouillés. Une brouille, ce n’est rien. Juste une façon de continuer à vivre ensemble dans le seul monde qui nous est donné." Il y a cette idée que l’échange et les liens perdurent malgré les choses de la vie qui peuvent nous séparer. 

    Car le véritable ami pourrait aussi être celui que l’on reconnaît a posteriori. Ce deuil nous fait cruellement ressentir la perte d’une amitié que l’on n’avait pas expérimentée jusqu’alors. Sans doute est-ce aussi le sens des réflexions de Sartre à l’égard de Camus.

    D’ailleurs, si brouille il y a, contrairement à l’amour, cela ne fait pas de cet ami quelqu’un que l’on n’aime plus du tout. Il peut y avoir désaccord et absence de contacts mais cela n’en fait pas un monstre. Cela reste quelqu’un avec qui l’on a partagé énormément. Les partages et les choses vécues ensemble font de cette personne – de celui ou celle qui a été notre ami(e) – quelqu’un que l’on traite et que l’on traitera avec bienveillance malgré tout. 

    En conclusion de ce débat, un participant souhaite réagir ainsi : "il n’y a pas d’amitiés, il n’y a que des preuves d’amitié", pour reprendre un célèbre dicton. Bruno clôt la séance par une citation d’Albert Camus au sujet de Roger Martin du Gard, un ami qu’il pleura à sa mort : "La seule présence de cet homme incomparable aidait à vivre."

    La prochaine séance du café philosophique de Montargis sera une séance décentralisée car elle aura lieu à La galerie d’art de l’AGART à Amilly, le 29 novembre 2013. Le débat portera sur cette question : "Un bon artiste est-il le Surhomme ?"  

    Philo-Galerie

    Les illustrations de ce compte-rendu sont les portraits d'amis dans le monde des arts, de la littérature et, bien entendu, de la philosophie : Depardieu et Dewaere, Boileau et Narcejac, Montaigne et La Boétie, Rivière et Alain Fournier, Sartre et Camus.


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  • ILS ONT DIT, AU SUJET DE L'AMITIÉ

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    "Je suis l'ami de Platon, mais encore plus de la vérité" [Aristote]

    "L'amitié est une âme en deux corps." [Aristote]

    "De tous les biens que la sagesse nous procure pour le bonheur de toute notre vie, celui de l’amitié est de beaucoup le plus grand." [Épicure]

    " L’amitié fait le tour du monde et nous convie tous à nous réveiller pour la vie heureuse." [Épicure]

    "Ainsi l'amitié n'est rien d'autre qu'une unanimité en toutes choses, divines et humaines, assortie d'affection et de bienveillance : je me demande si elle ne serait pas, la sagesse exceptée, ce que l'homme a reçu de meilleur des dieux immortels." [Cicéron]

    "Si l'intérêt cimentait les amitiés, au moindre changement d'intérêts, on les verrait se dénouer. Mais comme la nature ne saurait changer, les vraies amitiés sont éternelles." [Cicéron]

    "L'amitié dure davantage entre des égaux." [Cicéron]

    "La foi, la liberté et l'amitié sont les principaux biens de l'âme de l'homme." [Tacite]

    "On ne connaît personne sinon par l’amitié." [Saint Augustin]

    "L'amitié est la similitude des âmes." [Alcuin]

    "L'amitié double les joies et réduit de moitié les peines." [Francis Bacon]

    "Vivre sans amis c’est mourir sans témoins." [George Herbert]

    "Expliquer mon amitié pour La Boétie, ce ne peut s'exprimer qu'en répondant : ''Parce que c'était lui, parce que c'était moi." [Montaigne]

    "L'amitié se nourrit de communication." [Montaigne]

    "Une haute amitié remplit bien mieux qu'une commune et égale le coeur de l'homme ; et les petites choses flottent dans sa capacité ; il n'y a que les grandes qui s'y arrêtent et qui y demeurent." [Blaise Pascal]

    "Si tous les hommes savaient ce que disent les uns des autres, il n'y aurait pas quatre amis dans le monde." [Blaise Pascal]

    "Tout notre malheur vient de ne pouvoir demeurer seul dans une chambre." [Blaise Pascal]

    "Un ami véritable est une douce chose" [Jean de La Fontaine]

    "Les femmes vont plus loin en amour que la  plupart des hommes ; mais les hommes l'emportent sur elles en amitié." [Jean de La Bruyère]

    "Il y a un goût dans la pure amitié où ne peuvent atteindre ceux qui sont nés médiocres. " [Jean de La Bruyère]

    "Il est plus ordinaire de voir un amour extrême qu'une parfaite amitié." [Jean de La Bruyère]

    "La grande amitié n'est jamais tranquille." [Marquise de Sévigné]

    "Le plus grand effort de l'amitié n'est pas de montrer nos défauts à un ami, c'est de lui faire voir les siens." [François de La Rochefoucauld]

    "Les amitiés renouées demandent plus de soins que celles qui n'ont jamais été rompues." [François de La Rochefoucauld]

    "Là, je rassemblerais une société plus choisie que nombreuse, d'amis aimant le plaisir et s'y connaissant. [...] Chacun, se préférant ouvertement à tout autre, trouverait bon que tout autre se préférât de même à lui : de cette familiarité cordiale et modérée naîtrait, sans grossièreté, sans fausseté, sans contrainte, un conflit badin plus charmant cent fois que la politesse, et plus fait pour lier les cœurs." [Jean-Jacques Rousseau]

    "Le premier sentiment dont un jeune homme élevé soigneusement est susceptible n'est pas l'amour, c'est l'amitié." [Jean-Jacques Rousseau]

    "L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux." [Voltaire]

    "C'est un contrat tacite entre deux personnes sensibles et vertueuses." [Voltaire]

    "L'amitié (considérée dans sa perfection) est l'union de deux personnes liées par un amour et un respect égaux et réciproques. - On voit facilement qu'elle est l'Idéal de la sympathie et de la communication en ce qui concerne le bien de chacun de ceux qui sont unis par une volonté moralement bonne, et que si elle ne produit pas tout le bonheur de la vie, l'acceptation de cet Idéal et des deux sentiments qui le composent enveloppe la dignité d'être heureux, de telle sorte que rechercher l'amitié entre les hommes est un devoir." [Emmanuel Kant]

    "Il se rencontre parfois entre les hommes certaines relations qui, bien que reposant essentiellement sur des motifs secrètement égoïstes et de natures différentes, sont additionnées néanmoins d’un grain de cette amitié véritable et sincère, ce qui suffit à leur donner un tel cachet de noblesse qu’elles peuvent, en ce monde des imperfections, porter avec quelque droit le nom d’amitié." [Arthur  Schopenhauer]

    "L’éloignement et la longue absence nuisent à toute amitié, quoiqu’on ne l’avoue pas volontiers. Les gens que nous ne voyons pas, seraient-ils nos plus chers amis, s’évaporent insensiblement avec la marche du temps jusqu’à l’état de notions abstraites, ce qui fait que notre intérêt pour eux devient de plus en plus une affaire de raison, pour ainsi dire de trahison." [Arthur  Schopenhauer]

    "La femme n’est pas encore capable d’amitié. Mais dites-moi, hommes, qui d’entre vous est capable d’amitié ? Hélas, quelle pauvreté est la vôtre ! Et combien grande la parcimonie de vos âmes ! Ce que vous donnez à votre ami, je suis prêt à l’offrir à mon ennemi, et je ne me sentirai pas appauvri d’autant. La camaraderie existe : puisse l’amitié naître !" [Friedrich Nietzsche]

    "Amitié : mariage de deux êtres qui ne peuvent pas coucher ensemble." [Jules Renard]

    "Une amitié est perdue quand il faut penser à la défendre." [Charles Péguy]

    "Lorsqu'elle me tendit la main, pour partir, il y avait entre nous, plus clairement que si nous avions dit beaucoup de paroles, une entente secrète que la mort seule devait briser et une amitié plus pathétique qu'un grand amour." [Alain Fournier]

    "Il y a de merveilleuses joies dans l’amitié. On le comprend sans peine si l’on remarque que la joie est contagieuse. Il suffit que ma présence procure à mon ami un peu de vraie joie pour que le spectacle de cette joie me fasse éprouver à mon tour une joie ; ainsi la joie que chacun donne lui est rendue ; en même temps des trésors de joie sont mis en liberté, et tous deux se disent : "J’avais en moi du bonheur dont je ne faisais rien"." [Alain]

    "Une amitié qui ne peut pas résister aux actes condamnables de l'ami n'est pas une amitié." [Alain]

    "L’amitié, en effet, consiste dans le choix absolu d’un être que nous avons distingué pour sa nature et préféré une fois pour toutes." [Abel Bonnard]

    "L’habitude fait les faux amis, comme l’occasion fait les faux amants." [Abel Bonnard]

    "On rêve d’amour et non d’amitié, parce c’est le corps qui rêve." [Abel Bonnard]

    "Un amour peut mourir d’une vérité, comme une amitié d’un mensonge." [Abel Bonnard]

    "Il y a entre l’amour et l’amitié la même différence qu’entre l’opéra et la musique de chambre»; et «en amour, on a besoin d’être cru; en amitié d’être deviné." [Abel Bonnard]

    "L’héritage de nos amours est plus trouble que celui de nos amitiés." [François Mauriac]

    "Le difficile n'est pas d'être avec ses amis quand ils ont raison, mais quand ils ont tort." [André Malraux]

    "Je n’ai rien trahi. Car je n’avais rien à trahir. Je me suis interdit de vouloir connaître les secrets de mon ami et je ne les connais pas." [André Hardellet]

    "Toute amitié est un drame inapparent, une suite de blessures subtiles." [Cioran]

    "L'amitié totale est universelle. Et seule l'amitié universelle peut être une amitié totale. Tout lien particulier manque de profondeur, s'il n'est ouvert à l'amitié universelle." [Jean Guitton]

    "La grande différence entre l'amour et l'amitié, c'est qu'il ne peut y avoir d'amitié sans réciprocité." [Michel Tournier]

    "Les blessures d'amitié sont inconsolables."  [Tahar Ben Jelloun]


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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE "JUSTICE : SURVEILLER, PUNIR OU GUERIR ?"

    Thème du débat : "Justice : surveiller, punir ou guérir ?" 

    Date : 27 septembre 2013 à la Brasserie du Centre commercial de la Chaussée.

    foucault,hume,aristote,pascal,montesquieu,tocqueville,camus,hobbes,rousseauLe vendredi 27 septembre 2013, le café philosophique de Montargis inaugurait sa cinquième saison par un débat intitulé : "Justice : surveiller, punir ou guérir ?", un titre largement inspiré du célèbre essai de Michel Foucault Suveiller et Punir (1974).

    Après avoir rappelé le principe du café philo comme d’un lieu de débats ouverts sur la philosophie mais fermé au prosélytisme quel qu’il soit – à l’exception du prosélytisme pour la philosophie ! – Bruno annonce que le café philosophique de Montargis s’apprête à faire sa mue. Après un fonctionnement pendant quatre ans en binôme, Claire et Bruno s’apprête à créer autour d’eux une équipe de volontaires désireux de s’impliquer dans le fonctionnement, la préparation et l’animation des séances. Cette nouvelle structures permettrait au café philosophique de mieux répondre aux sollicitations qui se sont multipliées au cours de la saison 4 mais aussi d’anticiper l’éventuel désistement de tel(le) ou tel(le) organisateur(trice). Il apparaît en effet qu’étant donnée la structure actuelle du café philo, inchangée depuis sa création en 2009, le départ d’une seule personne signifierait presque à coup sûr la disparition de l’animation de la Chaussée.

    Le débat proprement dit sur la justice s’ouvre par la remarque d’une participante : il est vrai, dit-elle, que la justice a pour fonction essentielle de punir ; il paraît par contre dommageable que la guérison soit très souvent aux abonnés absents. Guérir n’est-ce pas accorder le bénéfice du dialogue et de la médiation lors de conflits ? La justice y gagnerait sans doute à préférer le dialogue à la sentence.

    foucault,hume,aristote,pascal,montesquieu,tocqueville,camus,hobbes,rousseauLe terme de "guérison" est-il justement approprié ? se demande une nouvelle intervenante. Utilisé ainsi, un tel mot signifierait la présence d’une maladie. Mais de quelle maladie parlons-nous ? D’une maladie de la société ? Ne serait-ce pas considérer certains citoyens comme des corps malades ? Ce serait donner à la justice un rôle "thérapeutique" qu’elle n’a indubitablement pas. Sauf à considérer la place – trop souvent discrète – des personnels psychiatriques oeuvrant entre les murs carcéraux.

    La question du rôle et des missions de la justice est au centre de l’actualité avec le projet de loi Taubira, sujet "clivant" et polémique (cf. cet article). Si l’on veut recentrer le débat et mettre de côté la justice correctionnelle et commerciale, certes importante, pour s’intéresser à la justice pénale, nul doute que la longue histoire judiciaire a subi des transformations certaines et des améliorations au cours des millénaires.

    Comme le rappellent plusieurs philosophes (Albert Camus, par exemple), l’institution judiciaire est d’abord née de la nécessité de trouver un terrain pacifique à des conflits pouvant se transformer en vengeance voire en vendetta. Là, sans doute est le noyau des institutions judiciaires. Jean-Jacques Rousseau considère que c’est à partir du moment où les hommes sont sortis de leur état naturel – où régnait une justice qu’il considère comme parfait ("le bon sauvage") – pour se rassembler en société, ils ont eu besoin d’établir une institution judiciaire qui puisse garantir un ordre social (cf. aussi ce texte). Une institution ou plutôt des institutions judiciaires aux réalités multiples et aux géométries variables car, comme le dit Blaise Pascal, "Plaisante justice qu' une rivière borne. Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà.

    foucault,hume,aristote,pascal,montesquieu,tocqueville,camus,hobbes,rousseauLa justice, nous l’avons dit, s’attache à régler un conflit, une "in-justice" : "Le juge s’efforce de rétablir la l’égalité" dit Aristote. Toute la question est de savoir si cette justice va être juste. Il apparaît en tout cas que la justice a subi des transformations successives au cours des siècles. L’évolution des moyens de cœrcition n’est pas la moindre des changements opérés. Au cours des siècles, les supplices et la peine de mort ont laissé place à des mesures considérées comme moins expéditives : l’enfermement, peine dure, offre du moins une possibilité de sortie sinon de rachat. 

    Pour autant, précise Bruno, la justice a toujours pour vocation d’être le bras armé de la société. Pour Michel Foucault  même si les peines de l’Ancien Régime (roues, gibets, bûchers, etc.) ont disparu et tendu à rendre la justice plus humaine, celle-ci reste une puissance publique ayant pour vocation de "punir", "dompter les corps" mais aussi d’intimider. En évoquant le supplice raffiné de Ravaillac (cf. cet article), l’assassin d’Henri IVMichel Foucault  se positionnant en "archéologue du savoir", y voit la marque d’une justice non pas désireuse de compenser une faute par une punition équilibrée mais par une intervention brutale propre à marquer les esprits et les consciences : "Le supplice judiciaire est à comprendre comme un rituel politique. Il fait partie, même sur un mode mineur, des cérémonies par lesquelles le pouvoir se manifeste."

    Cette intimidation, qui est aussi une surveillance de la société, fait de la justice un organe de pouvoir qui a la vocation d’être démonstratif. Claire rappelle qu’en France les exécutions ont été longtemps publiques jusque tard au cours du XXème siècle. Au XVIIIème siècle, un témoin rapporte qu’en Angleterre la pendaison de deux individus fut l’occasion d’une fête et d’une orgie épouvantable entraînant une centaine de morts ! En France, plus près de chez nous, les citoyens se délectaient tant de la guillotine que le pouvoir décida au milieu du XXème siècle de ne plus faire les exécutions que dans l’enceinte des prisons, au petit matin. Mais même avec ces précautions, des témoins se rassemblaient aux alentours pour se repaître du bruit de la lame de la guillotine ! 

    foucault,hume,aristote,pascal,montesquieu,tocqueville,camus,hobbes,rousseauFinalement, le choix de "rendre justice" dans une relative discrétion n’est pas dû à des motivation humanistes mais d’abord à des considérations d’ordre social : l’exécution publique doit être un moyen de sanctionner mais aussi d’intimider – dans la mesure où cela ne trouble pas l’ordre public. Cette intimidation, parfois spectaculaire (que l’on pense au long développement que fait Michel Foucault du supplice de Ravaillac), est aussi à voir comme une manière de prévenir et de surveiller. Ce qui explique que les tortures et exécutions publiques étaient censées être de véritables spectacles sensés marquer les esprits. La justice, dans ce cas, avait une autre motivation qu’infliger une peine méritée : elle entendait marquer sa présence et son pouvoir. 

    Comment punir "justement" ? Voilà une question posée et débattue au cours de cette séance. La justice, nous l’avons dit, entend apporter une réponse pacifique à un conflit qui pourrait présenter le risque de troubler l’ordre social (vengeances, vendettas, etc.). L’institution judiciaire se place d’emblée comme un pouvoir non seulement disciplinaire mais surtout idéal. Si "justice est faite", cela ne peut être que dans un consentement général obéissant strictement à des règles judiciaires gravées dans le marbre. Une justice parfaite serait donc incontestable. Tel n’est pas le cas. La justice applique le Droit mais ce Droit est complexe car subtil. Il peut être lu de différentes manières. Les avocats savent qu’en matière judiciaire, une décision est loin d’être l’affirmation d’une vérité d’airain mais plutôt l’interprétation de faits, de gestes et de mots grâce à l’habileté de professionnels, les avocats, passés maîtres dans l’art de traduire et d’interpréter les textes de loi.

    Une justice "juste" est-elle finalement possible ? Il semble que la frustration soit souvent au rendez-vous.

    Claire évoque Honk, le documentaire d’Arnaud Gaillard et Florent Vassault. Dans un pays comme les États-Unis, où la peine de mort est effective dans plusieurs États, il semble a priori que la parole des victimes meurtries par le décès d’un proche soit écoutée par la justice. La mise à mort du ou de la criminelle n’est-elle pas la démonstration que la "justice passe" avec efficacité et compréhension pour ceux qui ont fait les frais d’un crime ? Or, même si l’on omet de parler des motivations profondes de l’institution judiciaire – marquer les esprits, prévenir et intimider – il apparaît que l’élimination d’un individu dangereux pour la société est une voie sans issue. D’abord, les statistiques montrent que la peine capitale est loin d’être la panacée pour réduire la violence sociale ; elle est même contre-productive : les chiffres de la délinquance aux États-Unis le prouvent (cf. ce lien vers Amnesty International). Par ailleurs, le documentaire évoqué plus haut est remarquable en ce qu’il met en parallèle la famille de la victime et la famille du coupable qui sera exécuté. Dans une scène surréaliste – un échange de cigarettes – ces témoins de l’exécution du condamné se trouvent comme mis à égalité.

    foucault,hume,aristote,pascal,montesquieu,tocqueville,camus,hobbes,rousseauLorsque la justice entend régler pacifiquement un conflit, sa pondération peut apparaître au contraire pour la victime comme une clémence insupportable. Cette institution, par essence impartiale, perd dans ce cas son idéal de justice juste - du moins pour les victimes et/ou les familles de victimes. Mais il s’agit sans doute le prix à payer pour que la justice ne soit pas une machine inhumaine (cf. cet extrait de La Colonie pénitentiaire de Franz Kafka) mais une instance médiatrice et pacificatrice. Les faits divers, le cinéma ou la littérature sont riches de ces exemples de victimes se sentant frustrés et meurtris par ce qu’ils estiment le manque de zèle de l’institution judiciaire à "faire justice". Citons par exemple le film Les Sept Jours du Talion (cf. ce lien).

    La justice doit saisir l’ensemble des circonstances d’un fait, dit un participant. Comprendre tel ou tel événement c’est sans nul doute y apporter une compréhension subtile lorsqu’elle n’est pas dérangeante. Il peut paraître simple et efficace d’établir le jugement a priori d’un présumé coupable ; mais ce faisant c’est oublié les tenants et les aboutissants d’un délit. Expliquer et débattre des raisons d’un méfait c’est se placer en état de comprendre. Le tueur en série Guy George, auteur de crimes épouvantables, n’affirmait-il pas que la société était le premier responsable de ses méfaits ? Cela n’obère pas ses actes d’une très grande gravité mais cela permet de les placer dans un certain contexte.

    Se pose dès lors la question de la violence institutionnalisée. Il est rappelé que pendant des siècles que la justice – ou plutôt les justices, comme le rappelle Blaise Pascal – a été créée par la nécessité sociale de pacifier des conflits potentiellement violents.

    foucault,hume,aristote,pascal,montesquieu,tocqueville,camus,hobbes,rousseauOr, la justice, du moins dans notre pays, a très tôt été non pas le bras armé du pouvoir mais une instance indépendante, un pouvoir à part entière comme le rappelle Alexis de Tocqueville dans ce texte. Cette séparation des pouvoir, chère à Montesquieu (cf. lien vers texte), a été une réalité, y compris sous l’Ancien Régime. De là, loin d’être l’instrument aveugle du pouvoir régalien de punir, la justice a dans les gènes ce caractère de violence légale et institutionnalisée. Cette violence légale peut s’avérer tragique, à l’instar des supplices et exécutions publiques évoquées plus haut ; mais elle apparaît aussi nécessaire pour que "justice soit faite". Mais il s’agit dans ce cas d’une violence qui doit être mesurée et appliquée avec discernement. Comme le rappelle David Hume, "La justice sans la force est impuissante; la force sans la justice est tyrannique."

    La violence est-elle absente de la justice moderne ? Certes non car elle fait partie, nous l’avons dit, des attributs nécessaires à son application. Dans notre pays, la sanction la plus lourde pour punir les crimes les plus graves n’est plus le supplice ou la condamnation à mort mais l’enfermement.

    Le débat s’arrête longtemps sur le système carcéral, abondamment critiqué et… jugé par les participants. La prison apparaît nécessaire en ce qu’elle permet d’isoler un individu considéré comme dangereux pour la communauté et la société. Or, la prison est une "invention récente", rappelle Bruno (Michel Foucault). Certes, le système carcéral existait sous l’Ancien Régime, mais il a été systématisé par les institutions judiciaires à l’époque moderne, en remplacement des supplices et des exécutions publiques. Enfermer plutôt que faire souffrir et tuer est au centre de l’action punitive publique. Enfermer un individu n’est pourtant pas le "guérir", est-il dit en cours de séance. Si tant est que l’on parle de guérison, c’est la société prise dans son ensemble qui fait de l’isolement des individus malfaisants un acte thaumaturge. Un isolement vain, réagissent plusieurs participants, tant il est vrai que la prison apparaît indéniablement comme "une école du crime" : "Des jeunes y entrent des fauves en sortent" comme le rappelait Guy Gilbert dans son récit éponyme. La fabrication de la délinquance à l’intérieur du vase clos de la prison n’est-elle pas la preuve de son inefficacité ? Non, répond Michel Foucault dans Surveiller et Punir : en rendant possible le développement de la délinquance en vase clos, la prison permet le "maintien de la délinquance [entre ses murs],[l’] induction de la récidive, [la] transformation de l’infracteur d’occasion en délinquant d’habitude, [l’]organisation d’un milieu fermé de délinquance". En somme, la prison réussit là où elle semble avoir échoué !

    foucault,hume,aristote,pascal,montesquieu,tocqueville,camus,hobbes,rousseauVoilà tout le paradoxe de cette prison abhorrée et pourtant rendue indispensable par une institution judiciaire qui tient à garder intacte cette arme puissante ! Est-ce à dire que la prison est appelée à rester pérenne dans les siècles à venir ? Pourrait-il y avoir d’autres outils et des instruments dont la justice pourrait se servir dans le cadre de ses fonctions ? Il paraît utopique d’imaginer une institution judiciaire capable de surveiller et de punir avec efficacité et prescience, à l’image du film (et de la nouvelle de Philip K. Dick) Minority Report (cf. ce lien) : une justice non seulement capable de surveiller mais aussi de prévoir et d’empêcher un crime avant qu’il ait lieu paraît illusoire. Par contre, dit un participant du café philo, il n’est sans doute pas absurde de parier qu’un vaste arsenal cœrcitif puisse participer aux missions de la justice. Le monde a vu la lente disparition – certes pas intégralement et pas dans tous les pays – des peines infamantes et contraires aux droits de l’homme (supplices, tortures, peines de mort) ; pourquoi ne pas imaginer la fin plus ou moins lointaine de la prison ? Ne pourrait-on pas imaginer des substituts remplissant aussi bien les rôles de la justice : punir, surveiller et prévenir (ou guérir) ? Les bracelets électroniques et les résidences à domicile ne pourraient-elles pas être des solutions ? La prison pourrait co-exister comme outil d’isolement des individus les plus dangereux, à savoir ceux que l’on ne peut amender durablement mais elle ne serait qu’un ultime recours.

    Finalement, guérir n’est-ce pas cela : amender et réintégrer ? Donner une nouvelle chance après un acte délictueux que la justice aura analysé, compris puis puni ? La justice, indéniablement, doit proposer une porte de sortie et une issue à un individu qu’elle aura sanctionné, sans quoi elle se limite à ce rôle de puissance aveugle qui est souvent authentifiée avec celle des trois singes – le muet, l’aveugle et le sourd. Et avant de sévir impitoyablement, la justice ne doit-elle pas également user de son pouvoir de médiation, évoquée en tout début de débat.

    foucault,hume,aristote,pascal,montesquieu,tocqueville,camus,hobbes,rousseauEn conclusion de cette première séance de la saison, Bruno souhaite donner le mot de la fin à Foucault, largement cité en cours de soirée. Celui-ci a évoqué dans un texte rare (cf. lien) comment devait être appréhendée la justice. Alors que l’institution judiciaire a été considérée pendant des siècles comme un "Léviathan" (Hobbes) et une puissance aveugle, il appartient que le Droit devienne aujourd’hui la "chose des citoyens". Michel Foucault appelle chacun à se défendre, une expression qui peut prêter à confusion et que "l’archéologue du savoir" explique : "Se défendre ne veut pas dire s’auto défendre. "L’auto-défense, c’est vouloir se faire justice soi-même, c’est-à-dire s’identifier à une instance de pouvoir et prolonger de son propre chef leurs actions. Se défendre, au contraire, c’est refuser de jouer le jeu des instances de pouvoir et se servir du droit pour limiter leurs actions."   

    La séance se termine par le vote du sujet pour la séance du vendredi 8 novembre 2013, toujours à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée. Trois sujets sont mis au vote : "Comment devient-on femme aujourd’hui ?", "L’histoire a-t-elle un sens ?" et "Qu'est-ce que l'amitié ?" C’est ce dernier sujet qui est élu. 

    Claire et Bruno annonce également le café philosophique qui suivra. Il aura lieu le vendredi 29 novembre 2013 à 19 heures. Ce sera pour la première fois un café philo décentralisé car il se déroulera à Amilly, dans la galerie d’art de l’Ag-Art. Le sujet de ce café philosophique aura pour titre : "Un bon artiste est-il le Surhomme ?"Plus d'informations sur ce lien.

    En attendant, rendez-vous est pris pour le 8 novembre 2013 pour une séance qui portera sur l’amitié : "Qu'est-ce que l'amitié ?"

    Philo-galerie

    Les illustrations de ce compte-rendu (hormis la peinture de Max Ernst, "La Vierge corrigeant l'Enfant Jésus devant trois témoins") viennent d'une série de dessins d'Honoré Daumier consacrés aux tribunaux. 


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  • ROUSSEAU : LE PREMIER SENTIMENT EXPÉRIMENTÉ EST L'AMITIÉ

    "Le premier sentiment dont un jeune homme élevé soigneusement est susceptible n'est pas l'amour, c'est l'amitié. Le premier acte de son imagination naissante est de lui apprendre qu'il a des semblables, et l'espèce l'affecte avant le sexe. Voilà donc un autre avantage de l'innocence prolongée : c'est de profiter de la sensibilité naissante pour jeter dans le cœur du jeune adolescent les premières semences de l'humanité : avantage d'autant plus précieux que c'est le seul temps de la vie où les mêmes soins puissent avoir un vrai succès.

    Picasso_Les_deux_amies.jpgJ'ai toujours vu que les jeunes gens corrompus de bonne heure, et livrés aux femmes et à la débauche, étaient inhumains et cruels; la fougue du tempérament les rendait impatients, vindicatifs, furieux; leur imagination, pleine d'un seul objet, se refusait à tout le reste; ils ne connaissaient ni pitié ni miséricorde; ils auraient sacrifié père, mère, et l'univers entier au moindre de leurs plaisirs. Au contraire, un jeune homme élevé dans une heureuse simplicité est porté par les premiers mouvements de la nature vers les passions tendres et affectueuses : son cœur compatissant s'émeut sur les peines de ses semblables; il tressaille d'aise quand il revoit son camarade, ses bras savent trouver des étreintes caressantes, ses yeux savent verser des larmes d'attendrissement; il est sensible à la honte de déplaire, au regret d'avoir offensé. Si l'ardeur d'un sang qui s'enflamme le rend vif, emporté, colère, on voit le moment d'après toute la bonté de son cœur dans l'effusion de son repentir; il pleure, il gémit sur la blessure qu'il a faite; il voudrait au prix de son sang racheter celui qu'il a versé; tout son emportement s'éteint, toute sa fierté s'humilie devant le sentiment de sa faute. Est-il offensé lui-même : au fort de sa fureur, une excuse, un mot le désarme il pardonne les torts d'autrui d'aussi bon cœur qu'il répare les siens. L'adolescence n'est l'âge ni de la vengeance ni de la haine; elle est celui de la commisération, de la clémence, de la générosité. Oui, je le soutiens et je ne crains point d'être démenti par l'expérience, un enfant qui n'est pas mal né, et qui a conservé jusqu'à vingt ans son innocence, est à cet âge le plus généreux, le meilleur, le plus aimant et le plus aimable des hommes. On ne vous a jamais rien dit de semblable; je le crois bien; vos philosophes, élevés dans toute la corruption des collèges, n'ont garde de savoir cela.

    C'est la faiblesse de l'homme qui le rend sociable; ce sont nos misères communes qui portent nos cœurs à l'humanité : nous ne lui devrions rien si nous n'étions pas hommes. Tout attachement est un signe d'insuffisance : si chacun de nous n'avait nul besoin des autres, il ne songerait guère à s'unir à eux. Ainsi de notre infirmité même naît notre frêle bonheur. Un être vraiment heureux est un être solitaire; Dieu seul jouit d'un bonheur absolu; mais qui de nous en a l'idée ? Si quelque être imparfait pouvait se suffire à lui-même, de quoi jouirait-il selon nous ? Il serait seul, il serait misérable. Je ne conçois pas que celui qui n'a besoin de rien puisse aimer quelque chose : je ne conçois pas que celui qui n'aime rien puisse être heureux."

    Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l'éducation, IV (1762)

     

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  • ROUSSEAU : L'ORIGINE ET LES PROGRÈS DE L'INÉGALITÉ

    "Je conçois dans l’espèce humaine deux sortes d’inégalités ; l’une que j’appelle naturelle ou physique, parce qu’elle est établie par la nature, et qui consiste dans la différence des âges, de la santé, des forces du corps, et des qualités de l’esprit, ou de l’âme, l’autre qu’on peut appeler inégalité morale, ou politique, parce qu’elle dépend d’une sorte de convention, et qu’elle est établie, ou du moins autorisée par le consentement des hommes. Celle–ci consiste dans les différents privilèges, dont quelque-uns jouissent, au préjudice des autres, comme d’être plus riches, plus honorés, plus puissants qu’eux, ou même de s’en faire obéir.

    Jean-Jacques_Rousseau.jpgOn ne peut pas demander quelle est la source de l’inégalité naturelle, parce que la réponse se trouverait énoncée dans la simple définition du mot. On peut encore moins chercher s’il n’y aurait point quelque liaison essentielle entre les deux inégalités ; car ce serait demander, en d’autres termes, si ceux qui commandent valent nécessairement mieux que ceux qui obéissent, et si la force du corps ou de l’esprit, la sagesse ou la vertu, se trouvent toujours dans les mêmes individus, en proportion de la puissance, et de la richesse : question bonne peut-être à agiter entre les esclaves entendus de leurs maîtres, mais qui ne convient pas à des hommes raisonnables et libres, qui cherchent la vérité.

    De quoi s’agit-il précisément dans ce Discours ? De marquer dans le progrès des choses le moment où le droit succédant à la violence, la nature fut soumise à la loi ; d’expliquer par quel enchaînement de prodiges le fort put se résoudre à servir le faible, et le peuple à acheter un repos en idée, au prix d’une félicité réelle.

    C’est le seul esprit de la société et l’inégalité qu’elle engendre qui changent et altèrent ainsi toutes nos inclinations naturelles.

    J’ai tâché d’exposer l’origine et le progrès de l’inégalité, l’établissement et l’abus des sociétés politiques, autant que ces choses peuvent se déduire de la nature de l’homme par les seules lumières de la raison, et indépendamment des dogmes sacrés qui donnent à l’autorité souveraine la sanction du droit divin. Il suit de cet exposé que l’inégalité, étant presque nulle dans l’état de nature, tire sa force et son accroissement du développement de nos facultés et des progrès de l’esprit humain et devient enfin stable et légitime par l’établissement de la propriété et des lois. Il suit encore que l’inégalité morale, autorisée par le seul droit positif, est contraire au droit naturel, toutes les fois qu’elle ne concourt pas en même proportion avec l’inégalité physique ; distinctions qui déterminent suffisamment ce qu’on doit penser à cet égard de la sorte d’inégalité qui règne parmi tous les peuples policés ; puisqu’il est manifestement contre la loi de la nature, de quelque manière qu’on la définisse, qu’un enfant commande à un vieillard, qu’un imbécile conduise un homme sage et qu’une poignée de gens regorgent de superfluités, tandis que la multitude affamée du nécessaire."

    Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l'Origine et les Fondements de l’Inégalité parmi les Hommes (1755)

     

     
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  • ROUSSEAU : LES BÉNÉFICES DU PACTE SOCIAL

    Jean-Jacques_Rousseau_(painted_portrait).jpg"Ce passage de l'état de nature à l'état civil produit dans l'homme un changement très remarquable, en substituant dans sa conduite la justice à l'instinct, et donnant à ses actions la moralité qui leur manquait auparavant. C'est alors seulement que, la voix du devoir succédant à l'impulsion physique et le droit à l'appétit, l'homme, qui jusque-là n'avait regardé que lui-même, se voit forcé d'agir sur d'autres principes, et de consulter sa raison avant d'écouter ses penchants. Quoiqu'il se prive dans cet état de plusieurs avantages qu'il tient de la nature, il en regagne de si grands, ses facultés s'exercent et se développent, ses idées s'étendent, ses sentiments s'ennoblissent, son âme tout entière s'élève à tel point que, si les abus de cette nouvelle condition ne le dégradaient souvent au-dessous de celle dont il est sorti, il devrait bénir sans cesse l'instant heureux qui l'en arracha pour jamais et qui, d'un animal stupide et borné, fit un être intelligent et un homme."

    Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat social, I (1762)

     

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  • ROUSSEAU : LA CONTRAINTE NE SUFFIT PAS A FONDER LE DROIT

    "Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maître, s'il ne transforme sa force en droit et l'obéissance en devoir. De là le droit du plus fort, droit pris ironiquement en apparence, et réellement établi en principe. Mais ne nous expliquera-t-on jamais ce mot? La force est une puissance physique ; je ne vois point quelle moralité peut résulter de ses effets. Céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté ; c'est tout au plus un acte de prudence. En quel sens pourra-ce être un devoir ?

    rousseauSupposons un moment ce prétendu droit. Je dis qu'il n'en résulte qu'un galimatias inexplicable. Car sitôt que c'est la force qui fait le droit, l'effet change avec la cause ; toute force qui surmonte la première succède à son droit. Sitôt qu'on peut désobéir impunément, on le peut légitimement, et puisque le plus fort a toujours raison, il ne s'agit que de faire en sorte qu'on soit le plus fort. Or qu'est-ce qu'un droit qui périt quand la force cesse? S'il faut obéir par force, on n'a pas besoin d'obéir par devoir, et si l'on n'est plus forcé d'obéir, on n'y est plus obligé. On voit donc que ce mot de droit n'ajoute rien à la force ; il ne signifie ici rien du tout. Obéissez aux puissances. Si cela veut dire : cédez à la force, le précepte est bon, mais superflu, je réponds qu'il ne sera jamais violé. Toute puissance vient de Dieu, je l'avoue ; mais toute maladie en vient aussi. Est-ce à dire qu'il soit défendu d'appeler le médecin? Qu'un brigand me surprenne au coin d'un bois : non seulement il faut par force donner la bourse, mais, quand je pourrais la soustraire, suis-je en conscience obligé de la donner? car enfin le pistolet qu'il tient est aussi une puissance. Convenons donc que force ne fait pas droit, et qu'on n'est obligé d'obéir qu'aux puissances légitimes. Ainsi ma question primitive revient toujours."

    Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, I (1762)

     

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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE "L'AMOUR PEUT-IL SE PASSER DE NORMES ?"

    Thème du débat : "L’amour peut-il se passer de normes ?" 

    Date : 3 mai 2013 à la Brasserie du Centre commercial de la Chaussée.

    ovide,schopenhauer,rousseau,hegel,aragon,corneille,moravia,shakespeare,jacques lacanPour débattre du sujet, "L’amour peut-il se passer de normes ?" environ 80 personnes s’étaient données rendez-vous à la Brasserie du Centre commercial de la Chaussée.

    Pour cette 32ème séance, le sujet élu par les participants du débat précédent était l’amour et surtout sur les normes qui pourraient l’encadrer voire le contrarier. Que seraient ces normes ? se demande Bruno. Seraient-ce des règles que l’on définirait en société ? Qui dit norme dit-il normalité, une normalité qui placerait les sentiments amoureux sous l’égide des lois ? Y a-t-il une seule façon d’aimer ? De même, y a-t-il un "art d’aimer", pour reprendre le titre d’une œuvre d’Ovide ? De même, n’y aurait-il pas plusieurs types amours : un homme pour une femme, une mère pour son enfant, etc. 

    L’amour est un sentiment qui vous assaille, dit un premier intervenant : "Le patron c’est le sentiment". Donc, mettre des normes pour contrarier un mouvement naturel et incontrôlable peut paraître absurde. Les questions posées pourraient être celles-ci : doit-on parler plutôt de normes sociales mises en place pour circonscrire l’amour ou bien est-ce le sentiment amoureux qui véhicule ses propres normes ? À ce sujet, une intervenante prend l’exemple de la polygamie (chez les canards, par exemple, comme le rappelle malicieusement une participante). Ce type d’union, proscrit en France, est accepté par certaines civilisations. À son instar, les normes sociales peuvent aller dans des sens différents au sein du genre humain, suivant telle ou telle culture. Une participante émet l’idée que lorsque l’amour est mis à l’épreuve il peut être amené à faire céder des normes : par exemple, on peut tuer pour défendre son enfant, donc enfreindre la loi.

    Finalement, de quelles normes parle-t-on et peuvent-elles être en contradiction avec la nature ? La loi, ajoute Claire, règle et norme la relation amoureuse alors même que l’amour se définit par l’apparition d’un sentiment d’attachement a priori naturel et subi plus que voulu. 

    ovide,schopenhauer,rousseau,hegel,aragon,corneille,moravia,shakespeare,jacques lacanMais de quel amour parle-t-on au juste ? En français, contrairement à d’autres langues, le même mot – "amour" – qualifie des notions bien différentes : l’amour "sentiment amoureux", l’amour maternel ou paternel, l’amour religieux, l’amour de la patrie, l’amour amitié, etc. En anglais, dit un participant, il y a au moins deux mots différents : "to like" et "to love". Le français utilise certes un même mot, répond une autre intervenante, mais on peut l’exprimer différemment, avec subtilité : dire "je t’aime" à son ami(e) n’est pas le même "je t’aime" dit à son amoureux(se).

    Un intervenant parle des trois types d’amour identifiés par les philosophes : l’amour sexuel (éros), l’amitié (philia) et l’amour du prochain (agapè). À cela s’ajoute le storgê, l’amour familial. Cette distinction illustre la complexité d’une définition de l’amour, un sentiment à multiples facettes, omniprésent dans nos vies quotidiennes comme dans les arts mais difficilement définissable. Il apparaît en cours de débat que l’amour est une "auberge espagnole" !

    Une participante estime que l’on aime – sauf exceptions – relativement peu de personnes au cours de notre vie. Une autre personne souligne l’amalgame que nous tous, en société, faisons lorsque nous parlons de l’amour : on confondrait l’amour physique, la passion et le véritable amour valorisant et pérenne. Finalement le point commun de ces amours théorisés – éros, philia, agapè et storgê – n’est-ce pas le plaisir d’être ensemble et le bonheur de partager un moment avec autrui ?

    Un jeune intervenant parle de l’importance d’ajouter à cela l’amour-amitié, souvent oublié. Oui, on peut aimer ses amis d’un amour inconditionnel ! C’est ce que beaucoup de jeunes gens connaissent – le débat de ce soir est d’ailleurs suivi par nombre d’adolescents ! 

    ovide,schopenhauer,rousseau,hegel,aragon,corneille,moravia,shakespeare,jacques lacanMais si je dis "je t’aime" à un ami, pourrait-ce être le même que pour un amoureux ? Il apparaît pour certains que ce ne soit pas la même chose que le sentiment amoureux. L’un des critères, aujourd’hui plus ou moins lâche, est celui de la sexualité. Dans ce dernier type d’amour – celui qui est le plus valorisé dans notre vécu – se donner à autrui passe par un don du corps et de son intimité. Nous disons "lâche" dans la mesure où je peux avoir une relation sexuelle avec tel(le) ou tel(le) sans que le sentiment amoureux ne soit présent, chez un(e) ami(e) par exemple. La sexualité ne semblerait donc pas être un critère absolu – ne parle-t-on pas d’ailleurs d’amour platonique, comme le remarque un jeune intervenant ? Pour d’autres participants du café philo, l’amitié (que d’aucuns mettent un cran en dessous du sentiment amoureux ) est une forme d’amour en ce qu’il ouvre un vaste champ à l’écoute, au désintéressement, à la complicité, au dépassement dans ma relation avec mon ami(e) et à l’altruisme.  

    Il encore dit que lorsque j’aime, le jugement de l’autre est suspendu au profit du désintéressement. Voilà qui pourrait être le premier point commun de ces différents amours. Je me donne corps et âme à autrui de la même manière que le patriote se sacrifie sans condition par "amour" pour son drapeau, sans douter du bien-fondé de son choix. Bruno rappelle l’exemple d’Alberto Moravia dans Le Mépris (cf. lien). Dans ce texte, l’amour cesse à partir du moment où l’autre commence à me juger. Il y a aussi une part de jeu et de manipulation (ce qui nous renvoie au débat du 7 juin 2013).

    Il est aussi dit que derrière la recherche perpétuelle de l’émotion se cache la quête de soi-même. Je rechercherais une image que le miroir me renvoie. Qu’est-ce que nous attendons réellement de l’amour ? Claire évoque Hegel. Pour ce dernier, la première raison d’être de l’être humain est la reconnaissance d’autrui. L’amour est sans doute polysémique : "amour" est le même mot avec plusieurs réalités mais à chaque fois il est question de reconnaissance pour l’être aimé, un des fondements de l’humanité. 

    ovide,schopenhauer,rousseau,hegel,aragon,corneille,moravia,shakespeare,jacques lacanUne autre question est alors posée : l’amour doit-il être réciproque ou peut-il être unilatéral ? Peut-on aimer quelqu’un qui ne nous aime pas en retour ? Comme le disait Jacques Lacan, "L’amour c’est donner ce que l’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas." Une phrase terrible et pessimiste – pour ne pas dire cynique mais qui ne semble pas résister à la réalité des faits : qui dit amour dit don mais dit aussi échange.

    Lorsqu’il est question de l’amour, on est dans un processus très intime, résultat d’un passé, d’une enfance, d’une éducation, d’expériences personnelles ; mais il s’agit aussi d’un processus intime inscrit au sein de la société. Nous sommes sans cesse dans le partage, dans la cohabitation avec l’autre et à rechercher chez l’autre un amour, ce qui se concrétise aussi par la sexualité dans la relation amoureuse. Voilà tout le paradoxe de ce sentiment complexe et très personnel : on est sans cesse dans ce mélange de l’intime et du public. 

    Dans une relation amoureuse, il y a dans cet élan émotionnel personnel et égoïste, une relation avec autrui que l’on souhaite voir durer dans le temps. C’est la mise à l’épreuve, voire le manque, qui valident ce sentiment. Un participant s’interroge sur la manière dont l’amour s’aborde dans la durée : comment "transformer le besoin en envie" pour reprendre une phrase du chanteur Daniel Balavoine ("Qu’est-ce qui pourrait sauver l’amour ?") ? Quand on est dans le besoin, on est dans la dépendance, on sent le manque. Le pur amour est dans le "démarrage", dans une liberté guidée simplement par un besoin irrépréhensible d’être avec l’autre, d’être dans le don et l’échange (comment ne pas citer à ce sujet cet extrait du roman Belle du Seigneur d'Albert Cohen ?). Puis, lorsque le couple s’installe dans la durée, lorsqu’un contrat a remplacé le désir dopé par l’interdit (un thème bien connu de la littérature : Roméo et Juliette, Lolita, les tragédies classiques de Corneille, etc.), là commence un nouvel amour, avec deux désirs juxtaposés – du moins si l’ennui n’a pas fait irruption chez l’un ou l’autre ("En amour, il y en a un qui souffre et un qui s’ennuie" disait Honoré de Balzac).   

    ovide,schopenhauer,rousseau,hegel,aragon,corneille,moravia,shakespeare,jacques lacanDans le véritable amour, on ne se regarderait pas seulement soi-même, tel le reflet d’un miroir évoqué plus haut, mais aussi et surtout l’autre, dans un regard fait de respect afin de le valoriser, quand ce n’est pas pour le "sauver". Pour le coup, on est dans l’altérité. Une altérité qui peut aller jusqu’à faire des folies et transgresser des normes, tant le besoin d’amour est indubitablement partagé par l’humanité : "plutôt souffrir que vivre sans amour", émet une participante, tant l’homme est un être de communication, de société et d’émotion. 

    La question est ensuite de savoir si un art d’aimer existe et si une norme amoureuse est en jeu dans ma relation avec autrui. 

    Il est difficile, réagit une participante, de normer quelque chose qui n’appartient pas au domaine de la raison. D’autant plus que la physiologie joue à plein lorsque le sentiment amoureux nous envahit. La norme s’adresse au contraire au cortex, alors que l’amygdale est le centre de l’émotion. Ce qui se joue est le jeu d’influence entre l’incontrôlable sentiment amoureux et la raison qui nous serviraient à définir une norme. 

    Face au tsunami que peut constituer la passion amoureuse, la norme a quelque chose de rassurant lorsqu’elle n’est pas coercitive. C’est sûrement possible, dit une participante, qu’une élaboration de schémas mentaux nous permette de baliser un parcours, d’établir des normes afin de garder l’amour sous contrôle. Voilà à quoi ces normes pourraient servir : contrôler. Encore faudrait-il que ce contrôle soit possible. Pour plusieurs participants, il existe et il est actif. La raison joue souvent pleinement son rôle afin d’endiguer la violence des sentiments. On peut certes "aimer à perdre la raison" (Aragon), dans une passion déraisonnée mais l’amour parvient souvent à rester sous contrôle et est délimité par la raison et certaines normes.  

    Qu’entend-on par norme ? La norme c’est d’abord et surtout le regard de la société qui, dans un souci de "normalité", peut contraindre – ou plutôt veut contraindre – à des sentiments amoureux ou à des passions qu’elle juge contraire à ses principes. 

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    Que serait donc l’amour "hors norme" ? Une participante évoque un reportage troublant – et, à plus d’un égard, choquant – qui s’intéressait à des personnes pédophiles vivant sous un autocontrôle permanent, car obligés de dompter des désirs interdits et proscrits par la loi. Le "hors norme" est également très représenté dans les arts. La littérature nous en offre des exemples par milliers. Bruno évoque l’aventure du philosophe Abélard et de sa jeune maîtresse Héloïse (cf. cet article ici). Il s’agissait d’une relation jugée scandaleuse et hors norme au XIIème siècle. Mais l’exemple le plus célèbre d’un amour contrarié par la société reste Roméo et Juliette, le célèbre drame de Shakespeare. Or, dans cet exemple, dit Bruno, l’objectif de cet amour hors norme est, justement, de rentrer dans la norme, se faire accepter par leurs familles respectives – les Montaigu et les Capulet – et par la société de Vérone. Pour Roméo et Juliette, cette histoire d’amour n’a-t-elle pas été conditionnée et "dopée" par les barrières qui se sont élevées entre les jeunes amoureux ? N’est-ce pas l’interdit et le hors-norme qui conditionne certains amours ? Dit autrement, l’idylle entre Roméo et Juliette aurait-elle pu s’aimer sans cette barrière et cet interdit ? Cf. aussi cet extrait Roméo et Juliette.

    Un participant réagit en soulignant que lorsque l’on parle de normes transgressées, il ne s’agit pas des normes de l’amour mais d’autres normes – sociétales, religieuses, politiques, etc. Cela ne veut pas dire, répond une intervenante, que les normes de l’amour soient absentes : elles existeraient indubitablement, quand bien même la violation d’autres normes serait nécessaire pour cela. C’est l’exemple dit plus haut avec l’exemple du meurtre pour protéger cet autre que je chéri – mon enfant, mon amant, mes parents, etc.

    ovide,schopenhauer,rousseau,hegel,aragon,corneille,moravia,shakespeare,jacques lacanQui dit norme, dit institutionnalisation et dit mariage. La religion prend une place capitale dans l’institutionnalisation des normes – non sans hypocrisie, ajoute un participant. Il existe cependant, ajoute une participante, des normes qui seraient "naturelles" et des désirs universellement réprouvés : la zoophilie, la pédophilie, pour ne prendre que ces exemples, car ces deux penchants représenteraient dans l’inconscient collectif une mise en danger de l’humanité. Finalement, c’est la société qui construit la plupart des normes, dans le cadre d’un sentiment amoureux que l’on peut estimer éphémère ("L’Amour dure trois ans" pour reprendre le titre d’un film récent). Une des normes, justement, serait que les normes sociales ne devraient pas interférer avec celles de l’amour. Pour autant, il y a des règles ("ou des moyennes" !) en amour : "je veux bien être avec lui ou elle à condition de… sauf si…" 

    Pour un participant, quand on parle de norme, il y a la notion de contrat entre plusieurs êtres, dans un consentement mutuel et libre. L’essentiel est de "pouvoir sortir du jeu" lorsqu’on souhaite (par le divorce par exemple). Or, réagit Claire, si on parle de "contrat", cela reviendrait à se contredire sur cette définition de l’amour, ce sentiment naturel qui nous prend par surprise ("Je ne sais pas pourquoi… Je n’y peux rien…") et qui nous mène à défier des normes culturelles. S’il y a consentement, dans le cadre d’un contrat sentimental, la raison prend toute sa place et, du coup, ne fait plus du sentiment amoureux le maître du jeu. 

    Il y a autant d’amours que d’amoureux. Chacun ferait donc ce qu’il veut. Or, nous sommes dans une période socialement perturbée par cette question du mariage pour tous (cf. ce clin d'oeil). Force est de constater que la liberté de jouir de sa relation amoureuse en contractant un mariage semble poser problème à une part importante de la population. Claire précise qu’il n’est bien entendu pas question d’ouvrir un débat sur ce mariage pour tous. Elle constate par contre que le consentement mutuel n’apparaît plus comme une règle exclusive mais serait soumis, pour certains, à des conditions strictes – seuls les hétérosexuels peuvent se marier. La contradiction est là : chacun peut en théorie faire ce qu’il veut de sa vie sentimentale, être avec qui il/elle veut ; cependant, l’idée d’une union universelle, entre deux personnes du même sexe, semble poser problème. Les manifestations contre le mariage pour tous le montre : deux groupes antagonistes, pour ne pas dire irréconciliables, luttent pour imposer leur propre norme du mariage, autrement dit d’une union amoureuse. La norme ne serait-elle pas, réagit un participant : on ne devrait pas interdire le mariage à deux personnes qui souhaitent vivre leur amour pleinement et ensemble ?  

    ovide,schopenhauer,rousseau,hegel,aragon,corneille,moravia,shakespeare,jacques lacanL’amour maternel ou parental (storgê) est sans doute aussi là où se cristallise le sentiment amoureux. Il nécessite en tout cas des normes, intervient un participant : sans les règles instruites par des parents, que de dégâts ! Il est intéressant, réagit une participante, que l’amour parental soit défini d’une manière très normée. L’amour parental "normal" consisterait en cette vérité d’airain : les parents aiment leur(s) enfant(s). Mais une telle vérité ne résiste pas à l’épreuve des faits, poursuit-elle : combien de pères ou de mères n’aiment pas leur enfants ? Ce qui n’est du reste pas forcément réciproque. Les faits-divers sont remplis de drames ayant pour origine une storgê bancale voire inexistante. La norme qui dit : "J’ai des enfants donc je les aime" est battue en brèche. L’actualité nous le montre quotidiennement, ce que l’on peut bien évidemment déplorer. Ce qui nous semble une "a-normalité" – un enfant non aimé par ses parents – pourra avoir des conséquences sur la vie sentimentale de cet être, sauf si une forme de résilience existe.

    Nous sommes là face à ce qui ressemble à une norme : transmettre quelque chose à quelqu’un. On est dans l’"amour d’obédience" : l’amour de parents pour leur enfant, l’amour-amitié chez les adolescents, la passion amoureuse, etc. On échange des rires, du plaisir, des larmes, parfois plus encore ! Qui dit transmission dit aussi don.  

    L’âge pourrait-il être une norme ? Il semblerait que ce ne soit pas un facteur déterminant, à l’instar de l’exemple de Lolita (Nabokov) car le sentiment amoureux agit sur moi telle une nouvelle virginité. Que le coup de foudre m’assaille à vingt, quarante ou soixante ans, où est la différence ? Vivre par contre avec la même personne pendant des années relève d’une autre perspective ! Il existe en tout cas des phases, des alternances entre l’ennui et la possession (Schopenhauer). 

    ovide,schopenhauer,rousseau,hegel,aragon,corneille,moravia,shakespeare,jacques lacanDe toute manière, le vécu est capital dans le sentiment amoureux. Quelle est la limite que l’on se donne dans la relation à deux, au risque que l’un ou l’autre se perde ? Ce n’est pas un mouvement figé mais qui évolue dans une certaine dynamique : l’amour unilatéral n’existe pas, sauf peut-être lorsque l’on parle d’amour religieux. Il est dit que l’établissement de normes, ou plutôt de bornes, est nécessaire pour la pérennité d’un amour, qu’il soit au sein d’un couple, dans l’amitié ou pour son/ses enfant(s). L’une de ces bornes pourrait être la fidélité à l’autre. Si un minimum de règles est absent, l’épanouissement ne peut se développer pleinement. Dans ce cas, la fuite est sans doute nécessaire. 

    Dans un couple, être poreux vis à vis de l’autre semble n’avoir aucun intérêt. Nous sommes-là face à une seconde norme : sa propre préservation. L’amour, sentiment édifiant et sublimant, peut faire fi des normes sociales ou du moins peut les dépasser afin de m’élever et d’être heureux. En clair, jusqu’où suis-je prêt à aller dans mon projet amoureux ? 

    Lorsque l’on regarde la vie privée des philosophes qui ont parlé d’amour, dit Claire, il apparaît qu’un débat philosophique rationnel sur ce sujet devient problématique. Ces intellectuels ont souvent vécu des expériences peu édifiantes : pour prendre ces exemples, Kant a vécu seul et la vie personnelle de Jean-Jacques Rousseau a été un désastre. Amoureux fou puis marié avec une femme plus âgée que lui – mais qui ne l’aimait pas ! – l’auteur de l’Émile a eu cinq enfants qu’il a tous abandonnés après la mort de sa compagne. Lui-même avouait ceci, non sans lucidité : "Tous ces sages contemplatifs qui ont passé leur vie à l’étude du cœur humaine, en savent moins sur les vrais signes de l’amour que la plus bornée des femmes sensibles". Cf. aussi ce texte de Rousseau. Hegel, qui a fondé la relation intersubjective, disait qu’il avait un besoin d’amour primal pour être reconnu, au risque, assurait-il, d’être sacrifié d’être méprisé et de tomber dans un esclavage sentimental. Il affirmait pouvoir accepter cette aliénation à condition d’être reconnu. Or, Hegel avait beau disserter sur cet élan sentimental, il multipliait les conquêtes sans vergogne, au risque de l’immoralité. D’aucuns pourrait le qualifier de "salaud fini", un dénominatif qui porte en creux une norme qui a déjà été évoquée en cours de débat : la fidélité. Ces exemples illustrent en conclusion la complexité à philosopher sur l’amour, un sentiment "irraisonnable" et difficile à raisonner.

    Pour la séance suivante, rendez-vous est pris le vendredi 7 juin (et non le 31 mai comme prévu à l’origine) pour un café philo exceptionnel intitulé "Manipulation dans le couple : pourquoi rester ? Comment partir ?" Catherine Armessen, médecin et auteur du roman La Marionnette accompagnera Claire et Bruno pour un débat qui n’est pas sans rapport avec le sujet qui était débattu ce soir. 

    Philo galerie

    Les illustrations de ce compte-rendu proviennent de l’exposition "All You Need Is Love", actuellement à Tokyo, avec des œuvres d’Auguste Rodin ("Le Baiser"), Jeff Koons ("Sacred Heart"), Gimhongsok ("Love"), Frida Kahlo ("My Grandparents, My Parents, and I – Family Tree"), Shilpa Gupta ("I Live Under Your Sky Too"), John Constable ("The Bridges Family") et Gohar Dashti ("Today's Life and War"). Sans oublier l'illustration de cette séance : "Couple d'amoureux" de Thomas Valentin


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  • ROUSSEAU : SEULE LA PASSION PEUT VAINCRE LA PASSION

    amour,rousseau"Comment réprimer la passion même la plus faible, quand elle est sans contrepoids ? Voilà l'inconvénient des caractères froids et tranquilles tout va bien tant que leur froideur les garantit des tentations : mais s'il en survient une qui les atteigne, ils sont aussitôt vaincus qu'attaqués; et la raison, qui gouverne tandis qu'elle est seule, n'a jamais de force pour résister au moindre effort. Je n'ai été tenté qu'une fois, et j'ai succombé. Si l'ivresse de quelque autre passion m'eût fait vaciller encore, j'aurais fait autant de chutes que de faux pas.

    Il n'y a que des âmes de feu qui sachent combattre et vaincre; tous les grands efforts, toutes les actions sublimes sont leur ouvrage : la froide raison n'a jamais rien fait d'illustre, et l'on ne triomphe des passions qu'en les opposant l'une à l'autre. Quand celle de la vertu vient à s'élever, elle domine seule et tient tout en équilibre. Voilà comment se forme le vrai sage, qui n'est pas plus qu'un autre  à l'abri des passions, mais qui seul sait les vaincre par elles-mêmes, comme un pilote fait route par les mauvais vents".

    Jean-Jacques Rousseau, La Nouvelle Héloise (1761)

     

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  • ILS ONT DIT, AU SUJET DU CORPS...

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    "L’homme doit harmoniser l’esprit et le corps." [Hippocrate]

    "Le corps est le tombeau de l'âme." [Platon]

    "L'esprit commande le corps et le corps obéit. L'esprit se commande à lui-même et trouve de la résistance." [Saint Augustin]

    "Le corps ne peut subsister sans l'esprit, mais l'esprit n'a nul besoin de corps." [Erasme]

    "La nature m’enseigne aussi par ces sentiments de douleur, de faim, de soif, etc. que je ne suis pas seulement logé dans mon corps ainsi qu’un pilote en son navire." [René Descartes]

    "Passion est passivité de l'âme et activité du corps." [René Descartes]

    "Mon corps est un jardin, ma volonté est son jardinier." [William Shakespeare]

    "Chaque corps organique d’un vivant est une espèce d’automate naturel." [GW Leibniz]

    "Plus le corps est faible, plus il commande ; plus il est fort, plus il obéit. " [Jean-Jacques Rousseau]

    "Plus nous réfléchirons et plus nous demeurerons convaincus que l'âme (...) n'est que ce corps lui-même." [Paul Henri d'Holbach]

    "Une lecture amusante est aussi utile à la santé que l’exercice du corps." [Emmanuel Kant]

    "C’est le corps qu’il faut d’abord convaincre." [Friedrich Nietzsche]

    "Je suis corps tout entier et rien d'autre ; l'âme n'est qu'un mot désignant une parcelle du corps." [Friedrich Nietzsche]

    "Je suis corps tout entier et rien d'autre ; l'âme n'est qu'un mot désignant une parcelle du corps." [Friedrich Nietzsche]

    "Les attitudes, gestes et mouvements du corps humain sont risibles dans l'exacte mesure où ce corps nous fait penser à une simple mécanique." [Henri Bergson]

    "Le nu est la sincérité du corps : une honnêteté que tout le monde ne peut avoir." [Jacinto Benavente]

    "Nous habitons notre corps bien avant de le penser." [Albert Camus]

    "Le corps propre est dans le monde comme le coeur dans l'organisme : il maintient continuellement en vie le spectacle visible, il l'anime et le nourrit intérieurement, il forme avec lui un système."  [Maurice Merleau-Ponty] 

    "Qu’il s’agisse de mon corps ou du corps d’autrui, je n’ai pas d’autre manière de connaître le corps humain qu’en le vivant, ce qui signifie assumer la responsabilité du drame qui coule à travers moi et se confondre avec lui. Je suis donc mon corps, au moins dans toute la mesure où j’ai un acquis et réciproquement mon corps est comme un sujet naturel, comme une esquisse provisoire de mon être total." [Maurice Merleau-Ponty]

    "Ce que cache mon langage, mon corps le dit. Mon corps est un enfant entêté, mon langage est un adulte très civilisé…" [Roland Barthes]

    "Mais est-ce qu’il ne se pourrait pas que le langage ait d’autres effets que de mener les gens par le bout du nez à se reproduire encore, en corps à corps et en corps incarné." [Jacques Lacan]

    "Lorsqu'une femme ne vit pas suffisamment avec son corps, le corps finit par lui apparaître comme un ennemi." [Milan Kundera]

    "On ne possède même pas son propre corps." [Amélie Nothomb]

     

     

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