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hegel - Page 4

  • ILS ONT DIT, AU SUJET DU LANGAGE

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    "Ne sachant pas écouter, ils ne savent pas non plus parler." [Héraclite]

    "Sans langage commun les affaires ne peuvent être conclues." [Confucius]

    "Je veux dire le pouvoir de persuader par ses discours les juges au tribunal, les sénateurs dans le Conseil, les citoyens dans l'assemblée du peuple et dans toute autre réunion qui soit une réunion de citoyens. Avec ce pouvoir, tu feras ton esclave du médecin, ton esclave du pédotribe et, quant au fameux financier, on reconnaîtra que ce n'est pas pour lui qu'il amasse de l'argent, mais pour autrui, pour toi qui sais parler et persuader les foules." [Platon]

    "Seul entre les animaux, l'homme à l'usage de la parole." [Aristote]

    "Le langage de la vérité est simple." [Sénèque]

    "L'Un est antérieur au quelque chose. C'est pourquoi, en vérité, il est ineffable." [Plotin

    "« Il n'est mouvement qui ne parle." [Montaigne]

    "Je fais dire aux autres ce que je ne puis si bien dire tantôt par faiblesse de mon langage, tantôt par faiblesse de mes sens. Je ne compte pas mes emprunts, je les pèse." [Montaigne]

    "Ce qui me semble un très fort argument pour prouver que ce qui fait que les bêtes ne parlent point comme nous, est qu'elles n'ont aucune pensée, et non point que les organes leur manquent." [René Descartes]

    "Exprimer pour le sujet parlant, c'est prendre conscience : il n'exprime pas seulement pour les autres, il exprime pour savoir lui-même ce qu'il vise." [René Descartes]

    "Tous les hommes les plus stupides et les plus insensés, ceux mêmes qui sont privés des organes de la langue et de la parole, se servent de signes, au lieu que les bêtes ne font rien de semblable, ce que l'on peut prendre pour la véritable différence entre l'homme et la bête." [René Descartes]

    "Les yeux sont les interprètes du coeur, mais il n'y a que celui qui y a intérêt qui entend leur langage." [Blaise Pascal]

    "Dieu, ayant fait l'homme pour être une créature sociable, lui a non seulement inspiré le désir et l'a mis dans la nécessité de vivre avec ceux de son espèce, mais lui a donné aussi la faculté de parler, qui devait être le grand instrument et le lien commun de cette société." [GW Leibniz]

    "La langue de convention n'appartient qu'à l'homme. Voilà pourquoi l'homme fait des progrès, soit en bien, soit en mal, et pourquoi les animaux n'en font point." [Jean-Jacques Rousseau

    "Le langage fabrique les gens bien plus que les gens ne fabriquent le langage." [Johann Wolfgang von Goethe]

    "C'est dans les mots que nous pensons" [GWF Hegel

    "Le langage est-il l'expression adéquate de toutes les réalités ?" [Friedrich Nietzsche]

    "Le signe linguistique est arbitraire." [Ferdinand de Saussure

    "Il est évident que, lorsque je commets un lapsus, celui-ci peut revêtir mille formes différentes ; je puis prononcer, à la place du mot juste, mille mots inappropriés, imprimer au mot juste mille déformations. Et lorsque, dans un cas particulier, je ne commets, de tous les lapsus possibles, que tel lapsus déterminé, y a-t-il à cela des raisons décisives, ou ne s’agit-il là que d’un fait accidentel, arbitraire, d’une question qui ne comporte aucune réponse rationnelle ?" [Sigmund Freud

    "Nous tendons instinctivement à solidifier nos impressions, pour les exprimer par le langage." [Henri Bergson]

    "Quelle est la fonction primitive du langage ? C'est d'établir une communication en vue d'une coopération." [Henri Bergson]

    "On peut, si on veut, ramener tout l'art de vivre à un bon usage du langage." [Simone Weil]

    "La langue est un instrument à penser." [Alain

    "Les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde." [Ludwig Wittgenstein]

    "C'est une erreur de penser que le philosophe se réfère à une langue idéale, différente de la langue commune. On pourrait croire ainsi que la langue ordinaire peut être améliorée. Mais la langue ordinaire est parfaite." [Ludwig Wittgenstein]

    "Le langage travestit la pensée. Et notamment de telle sorte que d’après la forme extérieure du vêtement l’on ne peut conclure à la forme de la pensée travestie; pour la raison que la forme extérieure du vêtement vise à tout autre chose qu’à permettre de reconnaître la forme du corps." [Ludwig Wittgenstein]

    "Ce dont on ne peut parler, il faut le taire." [Ludwig Wittgenstein]

    "Notre vue sur l'homme restera superficielle tant que nous ne remonterons pas à cette origine, tant que nous ne retrouverons pas, sous le bruit des paroles, le silence primordial, tant que nous ne décrirons pas le geste qui rompt ce silence. La parole est un geste et sa signification un monde." [Maurice Merleau-Ponty]

    "Il y a donc une opacité du langage : nulle part il ne cesse pour laisser place à du sens pur, il n'est jamais limité que par du langage encore et le sens ne paraît en lui que serti dans les mots." [Maurice Merleau-Ponty]

    "Le langage est aux postes de commande de l'imagination." [Gaston Bachelard

    "Je me reproche d'avoir dit trop de choses à dire et pas assez de choses à ne pas dire" [Jean Cocteau]

    "Le langage reproduit le monde, mais en le soumettant à son organisation propre." [Émile Benveniste]

    "Le langage est une peau : je frotte mon langage contre l’autre. " [Roland Barthes]

    "Ce que cache mon langage, mon corps le dit. Mon corps est un enfant entêté, mon langage est un adulte très civilisé… " [Roland Barthes]

    "Le désir s’exprime par la caresse comme la pensée par le langage." [Jean-Paul Sartre]

    "Les poètes sont des hommes qui refusent d'utiliser le langage... Le poète est hors du langage, il voit les mots à l'envers, comme s'il n'appartenait pas à la condition humaine et que, venant vers les hommes, il rencontrât d'abord la parole comme une barrière." [Jean-Paul Sartre]

    "La véritable création commence où finit le langage." [Arthur Koestler]

    "Le langage est un ensemble de citations." [Jorge Luis Borges]

    "Une monstrueuse aberration fait croire aux hommes que le langage est né pour faciliter leurs relations mutuelles." [Michel Leiris]

    "Une langue est un prisme à travers lequel ses usagers sont condamnés à voir le monde ; et (...) notre vision du monde est donc déterminée, prédéterminée même, par la langue que nous parlons." [Georges Mounin]  

    "On peut aussi traiter le langage comme condition de la culture, et à un double titre : diachronique, puisque c'est surtout au moyen du langage que l'individu acquiert la culture de son groupe ; on instruit, on éduque l'enfant par la parole ; on le gronde ; on le flatte avec des mots." [Claude Lévi-Strauss

    "Le langage, loin de combler l’abîme qui sépare les êtres, creuse la distance, il met en évidence la solitude et l’impossibilité de communiquer." [Michel Onfray]

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  • HEGEL : C'EST DANS LES MOTS QUE NOUS PENSONS

    gegel.JPG"C'est dans les mots que nous pensons. Nous n'avons conscience de nos pensées déterminées et réelles que lorsque nous leur donnons la forme objective, que nous les différencions de notre intériorité, et par suite, nous les marquons d'une forme externe, mais d'une forme qui contient aussi le caractère de l'activité interne la plus haute. C'est le son articulé, le mot, qui seul nous offre une existence où l'externe et l'interne sont si intimement unis. Par conséquent, vouloir penser sans les mots, c'est une tentative insensée... Et il est également absurde de considérer comme un désavantage et comme un défaut de la pensée cette nécessité qui lie celle-ci au mot. On croit ordinairement, il est vrai, que ce qu'il y a de plus haut, c'est l'ineffable. Mais c'est là une opinion superficielle et sans fondement ; car, en réalité, l'ineffable, c'est la pensée obscure, la pensée à l'état de fermentation, et qui ne devient claire que lorsqu'elle trouve le mot. Ainsi le mot donne à la pensée son existence la plus haute et la plus vraie." 

    Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Philosophie de l'Esprit (1817)

     

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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE "EXISTE-T-ON QUAND PERSONNE NE NOUS REGARDE ?"

    Thème du débat : "Existe-t-on quand personne ne nous regarde ?" 

    Date : 26 septembre 2014 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée

    sartre,freud,marc,berkeley,hegel,nietzsche,comte-sponville,foucault,levinas,canguilhem,lévi-straussLe café philosophique de Montargis faisait sa rentrée le vendredi 27 septembre 2014 pour un débat intitulé "Existe-t-on quand personne ne nous regarde ?" Il s'agissait du 43ème débat du café philo et le premier de cette saison 6.

    Un premier intervenant s'interroge ainsi au sujet de la question posée pour le débat du jour : "Je suis admiré pour ce que je souhaite être ou je suis admiré pour ce que je suis? Et pourtant, je reste le même". Mais que se passe-t-il lorsque le regard d'autrui n'est pas là ?

    Un autre intervenant considère qu'il y a trois temps dans cette notion d'existence : on existe par soi-même (c'est le rapport de soi à soi), on existe par rapport aux autres (de soi à autrui) et on existe par rapport à l'univers. Notre rapport avec autrui aurait donc plusieurs réalités, même chacun pourrait vivre seul sur une île déserte pour s'interroger sur l'univers !

    Dans le sujet de ce café philo, "Existe-t-on quand personne ne nous regarde ?", dit Claire, il convient en effet de s'interroger sur le terme centrale "exister". L'existence désigne a priori la réalité. Nous n'existons pas par rapport à quelque chose ou à quelqu'un : nous sommes tous des réalités comme la table est une réalité. Le regard de l'autre ne viendrait donc pas intervenir dans ma réalité. Quant à la réalité humaine, au sens philosophique du terme, l'existence se définit comme le témoin de cette réalité : on existe à partir du moment où l'on a conscience de cette réalité. On détermine l'existence dans la conscience de soi : j'existe car je suis conscient que je suis une réalité différente de l'autre. 

    Ceci dit, quel est est l'impact du regard de l'autre et de la relation que j'entretiens avec autrui dans mon existence ? Est-ce que l'on est capable d'exister de façon pertinente si l'autre me définit a contrario de ce que je pensais ? C'est la question que pose Jean-Paul Sartre : quelle est la réalité de mon identité lorsque autrui pose un regard sur moi bien différent que celui que je pensais ? La manière dont je me détermine ("en mon for intérieur", diraient les stoïciens) peut être en contradiction avec ce que l'autre dit sur nous. Il y a problème philosophique lorsqu'il y a cette contradiction.   

    sartre,freud,marc,berkeley,hegel,nietzsche,comte-sponville,foucault,levinas,canguilhem,lévi-straussEst-ce que je dois me contenter de ce regard extérieur, me formater et me soumettre au joug du regard de l'autre ? Ou bien dois-je devenir ce que je suis (Nietzsche), en tant que sujet libre, en contradiction et en conflit avec les autres ? Et si je choisis cette seconde posture, que se passe-t-il lorsque je me retrouve en "flagrant délit d'exister" (Sartre) ? Cf. texte sur le trou de la sa serrure

    Il est dit en cours de débat que nous ne pouvons certes pas accorder 100 % notre vision personnelle avec celle des autres ; cependant, nous passons notre temps à essayer de l'accorder, dans une suite de compromis incessants. Notre identité fait notre singularité. D'ailleurs, autrui lui-même se définit comme un alter ego – un "autre moi". La posture le plus saine serait apparemment de dire : "J'ai ma singularité ; vous me regardez différemment de ce que je vois de moi ; mais je fais avec ou sans votre regard." Cependant, le problème, dit Sartre, se pose lorsque tous les matins je constate invariablement que je me regarde comme X alors qu'autrui me considère comme un être Y. "L'enfer c'est les autres" : la phrase de Garcin ne proclame pas que nous sommes incapables de vivre libre en société mais elle entend affirmer que la définition de ce que je suis c'est, finalement, ce que les autres  en disent. 

    Toute la question est de savoir si l'on peut exister lorsque personne ne nous regarde. Nous pouvons penser à la solitude et à l'absence de reconnaissance chez les personnes âgées, source de désespérance, pouvant mener au suicide ou à un désir d'euthanasie. "Existence signifie consistance", ajoute Claire. Regarder l'autre c'est aussi lui apporter sa dignité. 

    Comment survivre dans la solitude ? Un participant réagit ainsi : "Parlez-moi d'moi Y a qu'ça qui m'intéresse", chantait Guy Béart. Chacun a envie de reconnaissance et de retour positif de l'autre. Pour autant, nous ne devrions pas jouer de rôle (personna) en société et nous ne devrions pas avoir toujours besoin des autres. Nous devrions résister et nous éloigner du moule commun, de la doxa et penser par nous même, vivre pour soi-même, sans les autres. Ce qui implique, dit une nouvelle intervenante, d'avoir une bonne consistance, une bonne éducation, acquérir une assurance et la revendiquer, avec le respect mutuel. 

    sartre,freud,marc,berkeley,hegel,nietzsche,comte-sponville,foucault,levinas,canguilhem,lévi-straussEst-ce si simple ? réagit Claire. Pour Sartre, "je suis le sens" et, avec lui, je dois donner mon sens pour être moi-même. Or, par définition, autrui est un médiateur entre moi et moi-même. Pour Edmond Marc, psychiatre et ethnologue, l'enfant qui naît n'a aucune conscience de lui-même ; c'est le regard parental qui va lui indiquer qu'il est un individu à part entière. Ils lui enseignent une estime de lui. Si ce n'est pas le cas, ces individus souffrent de carences, manquent d'amour d'eux-mêmes et d'armes pour s'affirmer tels qu'ils sont devant les autres.  

    Ce qui est également en jeu, bien plus que notre liberté individuelle, est notre responsabilité. Lorsque l'on est devant la tourmente, qu'un acte moralement condamnable nous colle à la peau, que notre part de monstruosité (cf. débat du 14 novembre 2014) éclate au grand jour, comment peut-on exister sous le regard de cet autre que nous méprise ? Le jugement d'autrui qui nous catégorise intervient même très tôt dans la petite enfance, précise Claire. Comment résister à ce formatage dans ces conditions?

    Être en accord avec soi-même est bien évidemment un impératif philosophique, sauf que la société est omniprésente dans ce formatage (performances, normes, etc.). Or ce formatage, dit Bruno, est quelque chose de très ancien. Pendant des siècles, chacun vivait en communauté, communauté qui modelait les individus selon tels ou tels critères. La notion de liberté individuelle était limitée : on ne choisissait pas son métier, sa famille, son époux(se), etc. L'on devait se conformer à cette société, faute de quoi il y avait le risque d'être rejeté. Si bien que le terme d'autrui est une notion "très XXe siècle". Avant le XXe siècle, ajoute Claire, on est dans la politeia. Avant l'avènement des Lumières – qui proclament que l'homme doit s'extraire du groupe pour se construire – on est dans cette politeia, le groupe politique, celle de la polis (cité).

    Nous parlions de l'alter ego, l'autre moi-même. Bruno s'interroge sur cette notion : ce terme est-il correct ? Autrui peut-il être qualifié d'un autre "moi-même" ? Ne serait-il pas plus judicieux de dire qu'il est tout simplement cet autre qui n'a rien à voir avec "moi" ? Un autre intervenant propose que l' individu se définisse à l'aide de deux notions : l'ego et l'âme. Pour aller à la rencontre de son âme, il faut comprendre et analyser des blessures (rejets, abandons, fautes, humiliations, etc.) que l'autre nous renvoie, afin de voir ce que cela fait résonner en moi.

    sartre,freud,marc,berkeley,hegel,nietzsche,comte-sponville,foucault,levinas,canguilhem,lévi-straussPour le meilleur et pour le pire, autrui nous parle par son regard. George Berkeley dit : "Exister c'est être perçu". La révolution française, ajoute Claire, n'aurait aucune existence si elle n'était pas racontée. Ce café philosophique n'aurait aucune existence si personne n'en discutait avant et après ! Hegel dit qu'à partir du moment où je commence à sentir qu'il y a un moi parce qu'il y a un toi, il va falloir que l'autre me reconnaissance comme un être humain et, dans ce cas, il s'agit d'une lutte à mort. Si je n'existe pour personne alors je n'existe pas !

    Une intervenante rebondit en ajoutant que cette course à la reconnaissance se concrétise par des actions : on est ce que l'on fait, disait Sartre. On devient aussi ce que l'on est, selon Nietzsche. L'adolescent va par exemple s'ériger contre ses parents et un certain instinct grégaire par ses opinions politiques, ses goûts vestimentaires, etc.

    La question fondamentale est finalement celle-ci : si je fais quelque chose pour être moi-même mais que personne n'est sur ma route pour le constater et/ou le juger – à la manière de Robinson Crusoé – mon existence prend-elle un sens ? Celui qui est seul, peut-il se contenter de cette solitude, considérant qu'il ou elle existe pertinemment ? Si tout le monde me tourne le dos ou si je m'exile, ai-je une existence ? Dans Vendredi ou les Limbes du Pacifique, Robinson trouve un miroir. Et, regardant son reflet, le naufragé se sourit, au point d'en avoir mal à la mâchoire. Il se dit que pour la première fois depuis qu'il est sur son île, il sourit. Il se dit également que ses choix d'existence n'ont aucune espèce d'importance car personne n'est là pour les notifier et les remarquer. Cf. aussi ce texte de Michel Tournier.

    L'autre est donc nécessaire mais j'ai à devenir moi-même en essayant de transmettre à l'autre ce que je suis. Même le marginal, parce qu'il est défini comme tel, existe justement parce qu'il est défini – et ce, même si cette image peut être biaisée. Exister c'est se créer et créer, à la manière de l'artiste. Mais l'autre qui créé a aussi besoin de la reconnaissance de sa création. Un participant cite l'exemple d'une formation dynamique de groupe. Claire parle aussi du regard du professeur pour l'élève : les encouragements de l'enseignement ou la note donnée pour un devoir qui peut être dévastatrice car elle traduit une forme de jugement. Un participant cite à ce sujet l'effet Pygmalion (effet Rosenthal & Jacobson) consistant à attribuer de manière arbitraire un niveau à deux groupes d'élève constitués au hasard. Or, des scientifiques se sont rendus compte que les professeurs  chargés de noter ces élèves leur ont donné des notes correspondant à ces niveaux de classe arbitraires. Le regard des autres conditionne nos valeurs, nos comportements, etc. 

    sartre,freud,marc,berkeley,hegel,nietzsche,comte-sponville,foucault,levinas,canguilhem,lévi-straussComme le dit Bouddha : "Nous sommes ce que nous pensons... Avec nos pensées nous bâtissons notre monde." André Comte-Sponville écrit à l'article "égotisme" : "Le fondement de tout amour et le fondement de tout bonheur". Face au plus grand fléau de notre siècle – "être malheureux" – il faut commencer par s'aimer soi-même pour réussir à entrer dans une relation à autrui : l'autre nous renvoie ce sur quoi nous souffrons, nos blessures. La solution serait de commencer par prendre soin de soi. Cette appréhension décrite par Michel Foucault nous permet ensuite d'entrer dans une relation apaisée avec autrui.  

    "Être défini est-ce exister ?" se demande une intervenante. Est-ce si simple lorsque l'on est dans une situation complexe, et dans un monde de plus en plus dur : personne handicapée, personne âgée, ancien délinquant, qui provoquent des regards critiques d'autrui. Pour une participante, la société doit aussi être éduquée afin que les regards de jugements disparaissent et ne faussent plus la personne. Le regard qui juge peut être dévastateur et difficile à contrebalancer – par des actes, un discours notamment. 

    Pour Emmanuel Levinas, la première chose que l'autre voit de moi c'est mon visage. Dans cette importance de l'estime de soi, et avec cette appréhension du jugement de l'autre, l'approche serait sans doute de se dire : je vais vers l'autre qui me regarde comme j'aime qu'il me regarde. À partir du moment où j'ai compris que l'autre était capable de me définir comme celui ou celle que je ne suis pas, avec des caractéristiques qui me définissent pas entièrement et exhaustivement, alors je mets de côté cet autre. J'essaie de dépasser ce regard. J'affronte cet autre me défiant grâce à un discours par exemple ; ou bien je me défile pour me protéger.

    Comment réagir face au besoin d'autrui ? Une participante évoque le regard de l'autre et les moyens de l'affronter, sans entrer dans un moule qui pourrait certes être "confortable". Pour aider les personnes dans le harcèlement moral, un des moyens est de fixer des critères (efficacité, sécurité, etc.) définissant nos émotions – de plaisir ou de déplaisir – pouvant entraîner des comportements. Et le plus important est de communiquer ces critères aux autres.   

    sartre,freud,marc,berkeley,hegel,nietzsche,comte-sponville,foucault,levinas,canguilhem,lévi-straussFinalement, dit un intervenant, Il faut trouver un bon positionnement, à la manière de Schopenhauer : si on est trop proche, tel un porc-épic, on se pique. À chacun de naviguer au milieu des autres, entre le pessimisme et l'optimisme. La norme, dit Georges Canguilhem dans Le Normal et le Pathologique, est la moyenne. La société, de fait, ne peut pas faire autrement que considérer ce qui est normal comme ce qui est moyen, ce que tout le monde fait dans la majorité. On décrète fou, handicapé, marginal, celui qui sort de la moyenne. L'éducation doit dans cette optique éduquer à la différences. Il faut pratiquer un relativisme culturel, dit Claude Lévi-Strauss. Nos diversités, même celles qui peuvent nous heurter, font notre richesse, le critère universel devant être la dignité.  

    Bruno conclut ce débat par deux citations. La première de Sigmund Freud : "Autrui joue toujours dans la vie de l'individu le rôle d'un modèle, d'un objet, d'un associé ou d'un adversaire." La seconde de Michel Tournier : "Contre l'illusion d'optique, le mirage, l'hallucination, le rêve éveillé, le fantasme, le délire, le trouble de l'audition... le rempart le plus sûr, c'est notre frère, notre voisin, notre ami ou notre ennemi, mais quelqu'un, grands dieux, quelqu'un !"

    La soirée se termine comme de coutume par la mise au vote des trois sujets proposés pour la séance suivante. Trois sujets sont proposés : "Qu'est-ce que la beauté ?", "Doit-on tout faire pour être heureux ?" et "Le monstre est-il parmi nous ?" C'est ce dernier sujet qui sera choisi pour la séance du vendredi 14 novembre à la Brasserie du Centre commercial de la Chaussée, à partir de 19 heures.

     

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  • HEGEL : LA DIALECTIQUE DU MAÎTRE ET DE L'ESCLAVE

    Delacroix_Lutte_de_Jacob_jpg.jpg"Le maître se rapporte médiatement à la chose par l'intermédiaire de l'esclave ; l'esclave, comme conscience de soi en général, se comporte négativement à l'égard de la chose et la supprime ; mais elle est en même temps indépendante pour lui, il ne peut donc par son acte de nier venir à bout de la chose et l'anéantir ; l'esclave la transforme donc seulement par son travail. Inversement, par cette médiation, le rapport immédiat devient pour le maître la pure négation de cette même chose ou la jouissance ; ce qui n'est pas exécuté par le désir est exécuté par la jouissance du maître ; en finir avec la chose : l'assouvissement dans la jouissance. Cela n'est pas exécuté par le désir à cause de l'indépendance de la chose ; mais le maître, qui a interposé l'esclave entre la chose et lui, se relie ainsi seulement à la dépendance de la chose, et purement en jouit. Il abandonne le côté de l'indépendance de la chose à l'esclave, qui l'élabore."

    Hegel, La Phénoménologie de l'Esprit (1807)

     

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  • HEGEL : SENS DE L'HISTOIRE ET RUSE DE LA RAISON

    bataille_wagram_napoleon.jpg"La fin générale avec laquelle commence l'histoire, est de donner satisfaction au concept de l'Esprit. Mais cette fin n'existe qu'en soi, c'est à-dire comme nature : c'est un désir inconscient, enfoui dans les couches les plus profondes de l'intériorité, et toute l'œuvre de l'histoire universelle consiste, ainsi qu'il a déjà été dit, dans l'effort de le porter à la conscience. L'homme fait son apparition comme être naturel se manifestant comme volonté naturelle : c'est ce que nous avons appelé le côté subjectif, besoin, désir, passion, intérêt particulier, opinion et représentation subjectives. Cette masse immense de désirs, d'intérêts et d'activités constitue les instruments et les moyens dont se sert l'Esprit du Monde (Weltgeist) pour parvenir à sa fin, l'élever à la conscience et la réaliser. Car son seul but est de se trouver, de venir à soi, de se contempler dans la réalité. C'est leur bien propre que peuples et individus cherchent et obtiennent dans leur agissante vitalité, mais en même temps ils sont les moyens et les instruments d'une chose plus élevée, plus vaste qu'ils ignorent et accomplissent inconsciemment."

    Hegel, La Raison dans l'Histoire (1830)

     

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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE "LA RAISON A-T-ELLE A S'OCCUPER DE L'IRRATIONNEL ?"

    Thème du débat : "La raison a-t-elle à s'occuper de l'irrationnel ?" 

    Date : 14 février 2014 à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée

    explorer_Noire-et-Blanche-variante_HR.jpgEntre 40 et 50 personnes étaient présentes le 14 février 2014 pour cette séance du café philosophique de Montargis pour une séance intitulée "La raison a-t-elle à s'occuper de l'irrationnel ?"

    Un premier intervenant considère que la raison a certes des raison de s'attaquer à l'irrationnel, souvent synonyme d'excès, de tromperies et d'abus. La raison permettrait de déjouer et de contrer l'irrationnel, reposant sur des spéculations, des notions subjectives et à l'origine de peurs infondées ou de croyances fausses ou infondées. 

    Cette première intervention, dit Claire, éclaire une démarche scientifique en ce que l'homme, "animal doué de raison" (Aristote) doit "s'occuper" et supprimer toute dimension irrationnelle. L'irrationnel est considéré comme limite de la raison et doit être repoussé en tant que forme d'ignorance. Cette démarche s'apparente au rationalisme dogmatique : "Tout rationnel est réel et tout réel est rationnel", pour reprendre l'expression de Hegel. L'homme doit avoir pour objectif de supprimer toute forme d'irrationalité en tant que carence dans l'entreprise humaine et qui s'apparenterait à une forme d'obscurantisme. Nous devons, en tant qu'êtres doués de raison, avoir pour objectif d'expliquer le monde. Comme le disait René Descartes, "La raison est la chose au monde la mieux partagée" (Discours de la Méthode).  

    Finalement, rationnel et irrationnel, dit Bruno, semblent appartenir à deux sphères différentes totalement irréductibles et irréconciliables. 

    Or, l'irrationnel est-il réellement péjoratif ? Car, derrière cet obscurantisme, l'irrationnel porte différents apparats :  le rêve, l'art, le hasard, le chaos, les rumeurs, le conspirationnisme ou l'imaginaire. Une participante cite Gaston Bachelard qui voyait l'importance de l'irrationnel dans les sciences – dans l'art et le rêve par exemple.  L'existence humaine elle-même paraît toute entière être modelée par cet irrationnel  : qui suis-je ? D'où viens-je ? Où vais-je ? L'Histoire elle-même peut être vue comme raisonnable, avoir un sens (Hegel) mais aussi être considérée comme quelque chose d'irrationnel. Hegel, dans cette notion de dogmatisme rationnel, englobe dans la raison la distinction du vrai et du faux mais également ce qui est la forme de mon action – le raisonnable. Or, peut-on tout expliquer et tout contrôler, y compris les rêves, les sentiments, voire l'amour (cette présente séance a lieu un 14 février !) ? Ce qui est inexpliqué est-il inexplicable ? Prenons l'exemple du rêve. Ce dernier a longtemps été considéré comme une notion quasi divine (le songe). Cependant, il a été étudié par Sigmund Freud au cours du XXème siècle. Ce dernier va postuler la notion d'inconscient et justifier ce postulat comme scientifique : il considère que l'entreprise humaine doit tout rationaliser, y compris les rêves, jusqu'à créer une science, la psychanalyse. Autre exemple : la folie. Cette forme d'irrationalité n'est pas de l'illogisme. Ainsi, un psychotique est tout à fait rationnel dans sa démarche, tout comme le rêve est très rationnel même s'il est non-réel, fictif.  

    1-sans-titre-1928-32.1199322939.jpgIl est dit que la raison a intérêt à repousser les limites de l'incompréhension. Des faits jugés longtemps comme irrationnels (l'univers, l'inconscient, etc.) sont ainsi tombés au cours des siècles dans la sphère de la raison. Claire cite Les Lumières, successeurs de Descartes, pour qui la raison humaine doit être impulsée afin que, le progrès aidant, l'Humanité se porte mieux (Kant). La raison est érigée comme rempart contre toute forme de barbarie. La peur sociologique de l'étranger entre de plein pied dans cette incompréhension de l'autre, de cet autre que je ne comprends pas. Les Grecs, à ce sujet, ont inventé un terme pour qualifier cet étranger : c'est le barbare, celui que l'on ne comprend pas, qui ne sait pas parler grec, qui parle par onomatopée, par des "ba ba" !  

    S'agissant de l'antiquité grecque, la raison vient du terme ratio, qui est le "calcul". Pour les grecs, la raison c'est le logos, qui est le même mot pour dire "raison" que pour dire "discours". 

    Quelque part, ajoute Claire, on en vient à confondre rationalité et "raisonnabilité". L'homme, en en sachant davantage va pouvoir devenir plus vertueux. Seulement, ce dogmatisme rationnel atteint ses limites lorsque, à l'instar de ce qui s'est passé au XXème siècle, la raison et les sciences dures sont utilisées à des fins destructrices : guerres mondiales, génocides  planifiés voire industrialisés, armes nucléaires, etc.

    Blaise Pascal se met dans une distance critique par rapport à la raison : "Le cœur a ses raisons que la raison ignore." Il parle là de foi et non d'amour et, ajoute-t-il, "la raison est bien trop faible si elle ne reconnaît pas ses limites." Dit autrement, quelqu'un qui pense qu'il doit tout expliquer n'est pas un homme ! Il y a des choses qui sont de l'ordre de l'indicible et du mystère, de l'ordre du "cœur". C'est bien de foi qu'il s'agit, au sens de la fides latine, une croyance qui se suffit à elle-même et qui n'a pas besoin d'explications, de réglementations et de limites. En assumant au contraire ces choses qui nous dépassent, l'on se placerait dans une posture humble et, quelque part, vertueuse.     

    1-prost-neujahr-1927.1199322924.thumbnail.jpgUne question est posée au sujet de l'instinct : appartient-il à la sphère de l'irrationnel ? Ce qui est de l'ordre de l'innée semble être cassé par tout entreprise scientifique. Pour Freud, il n'y a pas d'instinct. Pour lui, le seul instinct humain est celui de l'acquisition de la culture, du savoir, de l'apprentissage et de la rationalité. Il considère que si on ne met pas du sens là dedans, on ne se comprend pas, on ne se connait pas et on ne répond pas à l'impératif socratique : "Connais-toi toi-même." Nous sommes là au cœur même du principe philosophique : celui de la suppression de toute notion instinctive, en l'expliquant. L'on peut également parler de la peur, une réaction reptilienne a priori irrationnelle : celle-ci peut être battu en brèche par la raison. Les mécanismes physiologiques de la peur sont bien connus de la science. Pour Freud, le corps "pense". On fait preuve de rationalité même lorsque c'est le corps qui réagit a priori spontanément – la peur, l'instinct, le rêve, etc. – car c'est le cerveau qui nous gouverne.    

    Pour un participant, le rationnel est évolutif. La raison évolue à travers les siècles. L'irrationnel, au contraire, serait une notion pérenne que rien ne peut combattre. Claire cite l'exemple de la Théorie du Genre : une expression créée de toute pièce par un homme politique à partir de l'expression "égalité des genres", une expression qui a écorchée, interprétée puis récupérée et amplifiée via les réseaux sociaux. Cette notion d'irrationnel est soumise à la foi et à des croyances solides et a sa vie propre en dehors de la raison. 

    Pour un autre intervenant, "on ne manquera jamais d'irrationalité" car l'irrationnel est une construction personnelle. Cette notion baigne dans notre vie et est omniprésente, qu'on le veuille ou non. D'où viendrait l'irrationnel ? Le corps a sa place : il impose sa propre logique et veut des signes pour combler un vide (un vide suite à un décès par exemple : longtemps après sa mort, Jane Birkin voulait voir son ancien compagnon Serge Gainsbourg partout, par une sorte de nécessité). On croit voir car on veut voir, mus par un besoin. Par contre, ajoute le même intervenant, étendre sa connaissance et sa raison apparaît bien plus nécessaire dans notre société. D'autant plus, est-il dit, que l'irrationnel est clairement utilisé par tous les pouvoirs en place pour faire adhérer tel ou tel peuple à telle ou telle politique ("Réenchanter le rêve", disait un homme politique). Pour autant, plusieurs participants regrettent le déficit d'irrationnel dans nos sociétés, et notamment parmi les jeunes générations : l'irrationalité serait une arme contre le formatage. Lorsque l'on parle de raison, tout se passe comme si il y avait une tendance une injonction morale pour des cadres rigides et des réalisations "raisonnables" – avec son lot de jugement moral ("Non, ma fille, sois raisonnable : tu ne pourras pas devenir actrice !").

    813436-2380.jpgLe besoin de réaliser ses rêves est à ce point ancré en chacun de nous qu'un personnage comme Candide (Voltaire) refuse de rester dans le pays utopique d'Eldorado car, là, tous les rêves ont été réalisés (cf. débat du 10 janvier 2014 sur l'utopie, ainsi que ce texte). Dans le Projet pour une Paix perpétuelle de Kant, ce dernier explique que l'homme a besoin des autres pour survivre et atteindre le bonheur. Et ce bonheur passe aussi par cet élan vers le rêve et la folie.  

    La raison peut certes combattre l'irrationnel – "s'en occuper" dans un sens combatif – mais elle peut aussi y répondre voire se nourrir de l'irrationnel, pour ne pas dire l'exploiter. Un participant cite le surréalisme qui est "la rencontre fortuite d'une table de dissection d'un parapluie et d'une machine à coudre" selon André Breton. Ce faisant, l'irrationnel n'est plus à combattre mais devient un domaine riche de sens. 

    L'art (technè) reste une technique, faisant donc appel à un raisonnement, l'œuvre d'art est considérée comme autonome dont le but premier est d'interpeller le public. Pour un intervenant, l'oeuvre d'art est de l'ordre d'un langage propre, langage que les mots peuvent avoir du mal à expliquer, ce qui rend l'art stricto sensu, indicible. Claire prend pour exemple Séraphine de Senlis, peintre analphabète mais à la technique maîtrisée. Or, une réalisation artistique a beau être contrôlée, les idées procédant à ces réalisations restent de l'ordre de l'irrationnel, faisant d'une œuvre d'art non pas une simple création technique mais une œuvre ouverte (Umberto Eco) pouvant échapper à son créateur. Une intervenante cite également la biodynamie, une théorie incompréhensible utilisée dans l'agriculture.

    350.jpgL'expression "s'occuper de l'irrationnel" peut aussi être vue dans un sens plus noble : "s'occuper" c'est "prendre soin de". La raison aurait tout à gagner à entretenir une forme d'irrationnel comme condition de dépassement et de prise de risque. Le lâcher prise serait dans ce cas salvateur : à trop vouloir chercher une finalité à tout et tout expliquer, l'on perd une forme de spontanéité qui serait propice au dépassement et au bonheur.      

    Pour Ludwig Feuerbach, ajoute Claire, le devoir de la raison de s'occuper de l'irrationalité peut nous faire entrer dans une idéologie qui peut être nocive car l'on s'empêche de vivre spontanément des choses non-inscrites dans un cadre, sans qu'il y ait un sens donné. Vivre un rêve incompréhensible, sans contrôle et pleinement, n'est-ce pas le rendre encore plus beau ? 

    La raison est cette faculté de discerner le vrai du faux et le bien du mal (Descartes). Je juge la valeur de mon action si je discerne ce qui est réel de ce qui ne l'est pas. Dans l'irrationalité il y a l'idée de l'irréalisable et de l'irraisonnable. Pour Henri Bergson, penseur de l'individu, il y aurait l'idée courante qu'il existe un ensemble de possibles qui précéderaient le réel ; la raison permettrait de faire ses choix parmi un ensemble de possibilités. Or, pour Bergson justement, cela ne se passe pas ainsi. On se nourrit sans cesse d'irrationnel car on rend possible des choix qui étaient impossibles au départ. Pour nous construire, il y a d'abord un ensemble de vides ("Entre le Tout et le Rien, c'est le rien qui l'emporte car il contient intrinsèquement le Tout", dit une participante).qui nous permet d'avancer. Il n'est certes pas absurde de désirer l'impossible car ce que nous réalisons était au départ impossible. Je me nourrit de l'irréalisé.  L'acte véritablement libre ne serait-ce pas celui que j'accomplis contre toute raison, l'acte fou et déraisonnable ? Dans ce sens, la raison s'occupe de l'irrationnel en le comblant et en y mettant sa patte.

    explorer_Noire-et-Blanche_HR.jpgLa théorie scientifique, exemple le plus marqué de la raison, est discuté en cours de débat. La théorie scientifique établit des règles à partir de ce qui marche et qui peuvent être discutées et remises en question quelques années plus tard. Or, les théories scientifiques ne sont sans doute qu'une partie de cette raison sur laquelle nous discutons.  Il y a en réalité plusieurs strates de raisons, de l'acratie (acrasia) aristotélicienne (je désire fortement une pâtisserie, alors même que ma raison m'ordonne que cela est mauvais) jusqu'aux sciences dures, construites patiemment grâce à la raison. S'agissant justement des théories scientifiques, celles-ci s'approchent dangereusement de l'irrationnel : théories du chaos, physiques quantiques, ce qui fait dire à Bruno que la frontière rationnel/irrationnel est ténu et que le  curseur rationnel et irrationnel est mouvant. Non seulement le rationnel est à géométrie variable mais il peut intégrer des notions aussi abstraites que le rêve, l'imagination ou le hasard (Gaston Bachelard).  

    Le rationnel dérange l'irrationnel et l'inverse n'est pas forcément vrai. Le but de la raison n'est pas de convaincre mais de comprendre, dit encore un participant. Le dernier mot resterait finalement à la critique qui servirait à naviguer entre rationnel et irrationnel, une critique qui nous permet de ne pas nous perdre et de vivre notre vie d'homme debout (Alain). 

    En fin de séance, quatre sujets sont proposés pour la saison du 28 mars 2014 : "Famille(s) je vous aime, famille(s) je vous hais", "L'État est-il une violence institutionnalisée ?", "Doit-on désacraliser le sacré ?" (un sujet proposé sur Facebook par un participant du café philosophique) et "Pourquoi fait-on des enfants ?" C'est le sujet "Famille(s) je vous aime, famille(s) je vous hais" qui est élu par les participants de cette séance.

        

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  • ILS ONT DIT, AU SUJET DE LA RAISON ET DE L'IRRATIONNEL

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    "Or le principe qui pose de pareilles défenses ne vient-il pas, quand il existe, de la raison, tandis que les impulsions qui mènent l'âme et la tirent sont engendrées par des dispositions maladives ?" [Platon]

    "Il est encore une autre force de l'âme qui paraît démunie de raison, tout en y participant de quelque manière. Car chez l'homme tempérant et chez l'homme intempérant, nous faisons cas de la raison, c'est-à-dire de la partie de l'âme douée de raison. Véritablement c'est elle qui leur recommande justement la conduite la meilleure. Mais, de l'avis commun, on aperçoit aussi une sorte d'instinct qui répugne à la raison, la combat et lui tient tête." [Aristote]

    "Par méthode j'entends des règles certaines et faciles, grâce aux­quelles tous ceux qui les observent exactement ne supposeront jamais vrai ce qui est faux, et parviendront, sans se fatiguer en efforts inutiles mais en accroissant progressivement leur science, à la connaissance vraie de tout ce qu'ils peuvent atteindre." [René Descartes]

    "Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée." [René Descartes]

    "Les homme sont dans une impuissance naturelle et immuable de traiter quelque science que ce soit, dans un ordre absolument accompli. Mais il ne s'ensuit pas de là qu'on doive abandonner toute sorte d'ordre." [Blaise Pascal]

    "Tout notre raisonnement se réduit à céder au sentiment. Mais la fantaisie est semblable et contraire au sentiment ; de sorte qu'on ne peut distinguer entre ses contraires. L'un dit que mon sentiment est fantaisiste, l'autre que sa fantaisie est sentiment. Il faudrait avoir une règle. La raison s'offre mais elle est ployable à tous sens. Et ainsi il n'y en a point." [Blaise Pascal]

    "En regardant tout l'univers muet et l'homme sans lumière abandonné à lui-même, et comme égaré dans ce coin de l'univers sans savoir qui l'y a mis, ce qu'il y est venu faire, ce qu'il deviendra en mourant, incapable de toute connaissance, j'entre en effroi comme un homme qu'on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable et qui s'éveillerait sans connaître et sans moyen de sortir." [Blaise Pascal]

    "Tout ce qui est incompréhensible ne laisse pas d'être." [Blaise Pascal]

    "Deux excès : exclure la raison, n'admettre que la raison." [Blaise Pascal]

    "Les hommes sont si naturellement fous que ce serait être fou par un autre tour de folie de n'être pas fou." [Blaise Pascal]

    "Le cœur a ses raisons que la raison ignore." [Blaise Pascal]

    "C’est le cœur qui sent Dieu, et non la raison. Voilà ce que c’est que la foi, Dieu sensible au cœur, non à la raison." [Blaise Pascal]

    "Nous connaissons qu’il y a un infini, et ignorons sa nature comme nous savons qu’il est faux que les nombres soient finis. Donc il est vrai qu’il y a un infini en nombres, mais nous ne savons ce qu’il est. Il est faux qu’il soit pair, il est faux qu’il soit impair." [Blaise Pascal]

    "Si les hommes pouvaient régler toutes leurs affaires suivant un dessein arrêté ou encore si la fortune leur était toujours favorable, ils ne seraient jamais prisonniers de la superstition." [Baruch Spinoza]

    "C’est un composé de hauteur et de bassesse, de bon sens et de déraison. Il faut que les notions de l’honnête et du déshonnête soient bien étrangement brouillées dans sa tête ; car il montre ce que la nature lui a donné de bonnes qualités, sans ostentation, et ce qu’il en a reçu de mauvaises, sans pudeur." [Denis Diderot]

    "Tout intérêt de ma raison se ramène aux trois questions suivantes : 1° Que puis-je connaître ? 2° Que dois-je faire ? 3° Qu’ai-je à espérer." [Emmanuel Kant]

    "D'une manière absolue, aucune raison humaine (…) ne peut espérer comprendre à partir de simples causes mécaniques la production du moindre brin d'herbe." [Emmanuel Kant]

    "On croit ordinairement, il est vrai, que ce qu'il y a de plus haut, c'est l'ineffable. Mais c'est là une opinion superficielle et sans fondement ; car, en réalité, l'ineffable, c'est la pensée obscure, la pensée à l'état de fermentation, et qui ne devient claire que lorsqu'elle trouve le mot. Ainsi, le mot donne à la pensée son existence la plus haute et la plus vraie." [GWF Hegel]

    "Ce qui est réel est rationnel, et ce qui est rationnel est réel." [GWF Hegel]

    "Quand un fou paraît tout à fait raisonnable, il est grandement temps, croyez-moi, de lui mettre la camisole." [Edgar Allan Poe]

    "La raison même nous impose l'idée du hasard; et le tort imputable à notre ignorance consiste, non à nous forger cette idée, mais à la mal appliquer, ce dont il n'y a que trop d'exemples les même chez les lus habiles." [Antoine-Augustin Cournot]

    "Que le monde ne soit pas la quintessence d'une rationalité éternelle, on peut le démontrer définitivement par ceci que ce morceau de monde que nous connaissons - j'entends notre raison humaine - n'est pas trop raisonnable." [Friedrich Nietzsche

    "Ce qui est mystérieux ce n’est pas comment est le monde, mais le fait qu’il est." [Ludwig Wittgenstein]

    "Ce qu’il y a d’incompréhensible, c’est que le monde soit compréhensible." [Albert Einstein]

    "L'histoire des sciences est l'histoire des défaites de l'irrationalisme" [Gaston Bachelard]

    "L’amer regret de ma vie, passée à rechercher la vérité, c’est que sur des points décisifs, ma discussion avec les théologiens s’arrête : ils se taisent, ils énoncent quelque formule incompréhensible, ils parlent d’autre chose, ils avancent une assertion comme absolue, ils m’encouragent amicalement… En somme, ils ne s’intéressent pas vraiment au débat. Un véritable dialogue exige pourtant que tout article de foi puisse être examiné et contesté." [Karl Jaspers]

    "Je suis pris dans cette contradiction d'une part, je crois connaître l'autre mieux que quiconque et le lui affirme triomphalement ("Moi, je te connais. Il n'y a que moi qui te connaisse bien !") ; et, d'autre part, je suis souvent saisi de cette évidence : l'autre est impénétrable, intraitable ; je ne puis l'ouvrir, remonter à son origine, défaire l'énigme. D'où vient-il ? Qui est-il ? Je m'épuise et je ne saurai jamais." [Roland Barthes

    "J'ai vu les plus grands esprits de ma génération détruits par la folie." [Allen Ginsberg

     

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  • HEGEL : CE QUI EST RATIONNEL EST RÉEL, CE QUI EST RÉEL EST RÉEL

    esher-300.jpg"La philosophie, précisément parce qu'elle est la découverte du rationnel, est aussi du même coup la compréhension du présent et du réel, et non la construction d'un au-delà qui serait Dieu sait où - ou plutôt dont on peut dire où il se trouve, c'est-à-dire dans l'erreur d'une façon de raisonner partielle et vide... Ce qui est rationnel est réel, Ce qui est réel est rationnel. C'est là la conviction de toute conscience non prévenue, comme la philosophie, et c'est à partir de là que celle-ci aborde l'étude du monde de l'esprit comme celui de la nature. Si la réflexion, ou le sentiment ou quelque autre forme que ce soit de la subjectivité consciente considèrent le présent comme vain, se situent au-delà de lui et croient en savoir plus long que lui, ils ne porteront que sur ce qui est vain et, parce que la conscience n'a de réalité que dans le présent, elle ne sera alors elle-même que vanité. Si, inversement, l'Idée passe [vulgairement] pour ce qui n'est qu'une idée ou une représentation dans une pensée quelconque, la philosophie soutient, au contraire, qu'il n'y a rien de réel que l'Idée. Il s'agit, dès lors, de reconnaître, sous l'apparence du temporel et du passager, la substance qui est immanente et l'éternel qui est présent. Le rationnel est le synonyme de l'Idée."

    GWF Hegel, Principes de la Philosophie du Droit (1820)

     

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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE "UN BON ARTISTE EST-IL LE SURHOMME ?"

    Thème du débat : "Un bon artiste est-il le Surhomme ?" 

    Date : 29 novembre 2013 à l'AGART d'Amilly.

    Affiche Ag art normal.jpgLe 29 novembre 2013, le café philosophique de Montargis (qui, exceptionnellement, devrait plutôt s’appeler "Café philosophique d’Amilly") se décentralisait à la galerie d’art d’Amilly l’AGART pour un sujet intitulé "Un bon artiste est-il le Surhomme ?" Cette séance se déroulait au milieu de l’exposition "Recouvrement", constituée d'oeuvres de Marcel Dupertuis, Claudie Laks et Ernesto Riveiro.

    Le premier point qui est posé est celui de cette définition du Surhomme. De quoi parle-t-on ? d’un "Superman" ou d’un "James Bond" pour reprendre les réflexions d’Umberto Eco dans son essai De Superman au Surhomme (cf. cet article) ? Ce concept de Surhomme est en réalité emprunté à Nietzsche (Übermensch). Pour une première participante, ce terme de "Surhomme" est troublant car il a historiquement subi les avanies de l’Histoire – on pense, évidemment et hélas, au Nazisme, qui a récupéré et instrumentalisé ce mot. Qui dit Surhomme, ajoute cette participante, dit hiérarchie entre les hommes. C’est par là même considérer qu’il y a des "sur hommes" et des "hommes inférieurs". Et si l’on se place sur le terrain de l’art, parler de Surhomme c’est nier les capacités artistiques de tout un chacun.

    Pour une autre intervenante, le Surhomme n’est pas à voir comme un individu au-dessus de la mêlée, dominateur et conquérant, mais comme une personne "enveloppant" ses contemporains. L’artiste pourrait être celui ou celle s’entourant de l’art pour exister. L’artiste a une vision différente, dit un nouveau participant, qu’il exprime au travers d’un médium qui peut aussi bien être la peinture, la sculpture, la musique, la littérature ou le cinéma. Car au centre de la définition de l’artiste, il y a d’abord la création d’une œuvre d’art.   

    Alborada, 207x243.jpgDans notre inconscient, de quoi parle-t-on lorsque l’on évoque le terme Surhomme ? Sans doute d’invocation, d’un pouvoir de surpassement quasi divin. Tel un "fakir", l’artiste aurait reçu un don quasi mystique qu’il peut maîtriser. Il est patent, dit une participante, que la découverte des arts premiers soit aussi celle de créations en rapport avec des religions, voire à des fonctions magiques. Bruno cite à ce sujet Piet Mondrian : "L'art étant surhumain, il cultive l'élément surhumain en l'homme et se trouve être, par conséquent, un moyen d'évolution de l'humanité au même titre que la religion". Un participant réagit ainsi : "Ce qui est magique c’est ce que l’on n’attendait pas." Or, il apparaît qu’il y a bien de la rationalité dans ces créations transcendantes. Au XXe siècle, le Cubisme, invention ahurissante à l’époque, n’est jamais que le fruit d’un travail et de réflexions. "C’est un jeu de l’esprit et de la sensibilité" poussé en profondeur.

    Dans les propos nietzschéens, il n’y a pas l’idée que le Surhomme vient écraser les autres. Il est d’abord question d’un dépassement. Par ailleurs, et pour reprendre les propos d’Henri Bergson, les artistes savent s’extraire de la réalité pour la voir autrement. En quelque sorte, ils bâtissent un monde entre la nature et la culture et élèvent l’Humanité. En cela ils peuvent être définis comme des Surhommes. Ce surpassement, est-il dit, ne doit pas être l’apanage des seuls créateurs. Chacun a la possibilité, dans la mesure de ses capacités, de devenir ce Surhomme nietzschéen.

    IMG_2750[1].jpgQuelle est la finalité esthétique de l’artiste, s’interroge Claire ? Il a été dit que ce qui se joue est d’abord la création d’une œuvre. Cela étant, l’artiste voit-il la réalité différemment du "commun des mortels" ? Est-il "doué" d’un don que le commun des mortels n’a pas et qu’il aurait su exploiter et travailler ? Mozart écrivait d’ailleurs ceci : "Quand je me sens bien et que je suis de bonne humeur […], les pensées me viennent en foule et le plus aisément du monde. D’où et comment m’arrivent-elles ? Je n’en sais rien, je n’y suis pour rien." Il y a cette idée que quelque part l’artiste le devient comme une évidence, par vocation ou, mieux, par orientation. 

    Si l’on parle du don quasi divin reçu par tel ou tel créateur, il ne faudrait pas oublier la place du travail, de l’éveil et de la culture de ce don. Mozart peut bien mettre en valeur la source mystérieuse de son talent, les œuvres naissent en général à la sueur du front. Ainsi, Serge Gainsbourg avait beau présenter ses musiques comme "des œuvres mineures", sorties ex nihilo, il s’avère en réalité que ses plus grandes chansons (Initials BB, notamment. Cf. ce lien) étaient travaillées de manière extrêmement rigoureuses. Une œuvre est souvent un long cheminement, qui n’a rien à voir avec une démarche merveilleuse ou divine.

    Un artiste présent dans la salle réagit : finalement, n’est-ce pas la société qui souhaite voir tel ou tel musicien, plasticien ou cinéaste comme un "être d’exception" ? Le respect pour l’artiste est certes indéniable dans nos sociétés. Dans le même temps, elle souhaite aussi qu’il n’y en ait pas trop ! Le marché de l’art est dans la même posture, cette fois pour des raisons économiques. De grandes créations sont considérées par de nombreux investisseurs comme des marchandises et des placements, au même titre que des actions ou des immeubles. L’artiste, qu’il soit célèbre ou au contraire anonyme, peut considérer que son supplément d’âme le place au-dessus du commun des mortels. La société lui renvoie et lui inspire cette idée que le créateur a une mission qui le transcende, au point qu’il doit être détaché des contingences matérielles. Établir une comptabilité pour la gestion de son atelier d’artiste, par exemple, a été longtemps considéré par des artistes comme une aberration. Ce n’est plus vrai aujourd’hui, pour le meilleur mais aussi pour le pire. L’économie et l’argent sont omniprésents dans le domaine de l’art. Des créations sont mercantilisées parfois jusqu’à l’absurde : une œuvre de Vincent Van Gogh est de nos jours vendue à des prix astronomiques alors que l’artiste a été ignorée à son époque et est mort pauvre et seul. La finance a un pouvoir délétère sur les créations, commente une intervenante, au point que l’artiste peut être parfois considéré comme un "sous-homme". L’art, longtemps considéré comme gratuit, se trouve "dévalorisé" par l’argent, par ventes aux enchères et par des grands salons d’art contemporain – FIAC ou autres. Les œuvres sont devenues des marchandises  part entière et des artistes sont devenus des marques (Jeff Koons), étouffant par ailleurs toute forme de différence. Certes, le côté mercantile est bien présent, réagit Claire, mais cet aspect est loin d’être prégnant dans cette exposition "Recouvrement" de l’AGART, au milieu de laquelle se déroule cette séance du café philosophique de Montargis !  

    riveiro.jpgComment pourrait-on définir un bon artiste ? Un participant suggère que le bon artiste pourrait s’apparenter au "bon sauvage" de Rousseau. Pour un autre intervenant, le bon artiste pourrait être celui qui aurait trouvé son bon mode d’expression, au point de le sublimer. Pour une participante, un artiste suscite la rencontre, à une certaine époque, entre une émotion artistique et un talent. Vecteur de pensées positives – si tant est que l’émotion peut être positive. L’artiste doit respecter ses brillants prédécesseurs, dit une participante, sans pour autant les ménager car sans cela il n’y aurait pas d’impulsion dans l’art nouveau. Les vrais et bons artistes sont rares. Ce sont ceux qui vont nous amener vers une autre dimension que la condition humaine. Ce sont aussi ceux qui s’extraient de la tentation de créer dans la virtuosité pure – dit autrement : "faire du tapage" – pour proposer une œuvre d’art "consistante" – un "fond". L’artiste ne serait-il pas celui qui créé grâce à l’expression de soi ? Cette expression passe par un langage unique et différent qui interroge le public, voire le fait rêver. 

    L’autre question à se poser, dit Claire, c’est si l’artiste a un message à transmettre. Dit autrement, en quoi telle ou telle création apporte quelque chose d’inédit. Le surnaturel n’a rien à voir là-dedans : on découvre quelque chose que l’on ne connaissait pas, qui est le fruit d’un travail. Et ce message, cette invention, n’est pas souvent facile à décrypter : il faut parfois un "mode d’emploi" et être "éduqué". 

    S’il peut paraître aisé "d’entrer dans certaines œuvres" (un tableau de Vinci ou un concerto de Mozart), la chose peut est moins aisé pour d’autres créations : la musique dodécaphonique ou un tableau de Francis Bacon. Or, la compréhension peut être affaire de temps : tel ou tel va être hermétique à un livre ou un film à un certain âge puis va y être réceptif quelques années plus tard. Les jeunes enfants, hypersensibles sans préjugés, sont un modèle, dit une participante, en ce qu’ils parviennent à approcher des œuvres d’art avec souvent intérêt et clairvoyance.

    Marcel Dupertuis.jpgQue recouvre l’art au final ? Peut-on dire qu’un cuisinier est un artiste ? Cette question posée par une participante rejoint, dit Bruno, une autre question beaucoup plus large : celle de la différence entre artiste et artisan, bien que ces deux mots viennent du même terme "art" – technè. Un cuisinier est un artisan, dans le sens où c’est une personne qui créé quelque chose – un plat, une assiette, etc. – qui peut être esthétique, mais avec une vocation utilitaire. L’artisan produit et surtout reproduit. Pour Platon (La République), l’artisan est digne de vivre dans la Cité alors que l’artiste ne sert à rien. Ses créations sont vaines dans le sens où il fait une imitation de la nature qui est elle-même une imitation du monde des Idées. L’art est la production du beau qui doit être inutile, dans le sens économique du terme. L’artiste est finalement une invention moderne (La Renaissance). Leonard de Vinci était certainement avant tout scientifique et artisan. Ce n’est qu’au XVIIIe siècle que la distinction artiste/artisan apparaît. Un peu plus tard, ajoute une intervenante, survient la première Révolution industrielle. À partir de ce moment, l’assiette de l’artisan peut être produite à grande échelle et l’art entre dans une nouvelle échelle, jusqu’à être légiférée.

    Chez Platon, précise Claire, il y a une réelle ambivalence : une république idéale a des problèmes avec les artistes considérés comme peu utiles. Dans le même temps, les œuvres sans finalité esthétique, sans fonction économique ou sociale, doivent être distinguées car elles posent problème. Elles sont certes le fruit de la Muse : il y a un rapport avec les dieux, Hermès ou l’herméneutique. L’artiste est celui qui favorise l’épitunia. Cependant, dans une cité qui doit se tenir débout, l’artiste n’a pas sa place, ajoute le philosophe antique. La gratuité littérale de l’art pose problème pour Platon. "C'est chose légère que le poète, ailée, sacrée: il n'est pas en état de créer avant d'être inspiré par un dieu, hors de lui, et de n'avoir plus sa raison; tant qu'il garde cette faculté, tout être humain est incapable de faire oeuvre poétique et de chanter des oracles", écrivait-il.

    delhi-2012-198-x-230-cm.jpgEn s’intéressant à cette ambivalence platonicienne, le public du café philosophique de Montargis (ou, plutôt, pour ce soir, "d’Amilly" !) s’interroge sur la fonction "d’utilité" que l’on prête ou non à l’art. Un participant souligne qu’au XIXe siècle nombreux étaient ceux qui estimaient que le peuple avait autant besoin de pain que d’art. "L’art sauvera le monde" disait Fiodor Dostoïevski ! Le terme "utile" est à voir ici dans le sens salvateur du terme, répond Claire. La distinction entre besoin et désir, entre les besoins naturels et ceux qui ne le seraient pas – et donc considérés comme vains – est en réalité caduque. Un chef cuisinier transcende d’ailleurs cette différence entre art et artisanat. Si être homme c’est se tenir debout, comme le disait Alain, sans l’art on le peut difficilement. Il est dit que les œuvres des arts premiers avaient une fonction religieuse, voire magique. Que l’on pense au premier vers d’Homère dans L’Iliade : "Muse, chante la colère du fils de Pélée." Il y a aussi une question ethnologique dans l’appréhension dans ces arts. 

    La notion de beauté est brièvement débattue. Autant le classicisme et l’académisme a mis cette notion au centre de toute production artistique, autant aux XX et XXIe siècles ce concept n’est généralement pas la préoccupation première des artistes (le Fluxus dans les arts plastiques, le réalisme au cinéma, le Nouveau Roman en littérature ou le sérialisme en musique contemporaine). Parler de canons de beauté c’est établir un constat de subjectivité, du moins depuis la deuxième moitié du XXe siècle. Pour autant, cette notion  de beauté aurait tendance à revenir.

    La notion de temps joue : l’époque qui accueille l’artiste – en bien, en mal ou pas du tout – mais aussi l’époque ou les époques qui influencent l’artiste. L’artiste est "artiste dans la Cité". En musique contemporaine, les mouvements d’avant-garde, le dodécaphonisme sériel pour ne citer que celui-ci, ont été créés en réaction à des mouvements antérieurs – le classicisme et le romantisme. 

    img_9620.jpgCette idée de rupture peut se rapprocher, dit Bruno, avec celle de Surhomme nietzschéen. Le point de départ de ce concept est cette notion émise par le "philosophe au marteau" : "Dieu est mort". Avec la fin de cette puissance, sa créature, l’homme, se trouve sans créateur. Esseulée. Privé d’une chimère qu’il invoquait pendant des siècles, l’être humain n’aurait d’autre choix que de s’affirmer lui-même, librement. Il doit reprendre en main sa propre vie ("Devenir celui qu’il est."), se transformant pour le coup en Surhomme. Il n’est donc pas question ici de "super homme", de "Superman" ou de "James Bond" mais de dépassement individuel, à la manière d’un ermite éloigné de ses contemporains, tel Zarathoustra. C’est le sage qui trouve sa propre voie dans le monde, après s’être libéré des chaînes d’un maître omnipotent et chimérique : "Je vous enseigne le Surhumain. L'homme est quelque chose qui doit être surmonté." Le Surhomme étant pour Nietzsche le stade supérieur de l’homme comme l’homme l’est par rapport au singe, ajoute le philosophe ("Qu'est-ce que le singe pour l'homme ? Un objet de risée ou une honte douloureuse. Et c'est exactement cela que l'homme doit être pour le surhumain : un objet de risée ou une honte douloureuse"). L’artiste en tant que Surhomme n’est pas au-dessus des hommes dans une position hiérarchique – et verticale – mais celui qui est à côté, tel le célèbre ermite Zarathoustra.

    Chacun a vocation à devenir Surhomme, précise Claire. Nous avons "à bosser... à ne pas rester paresseux" afin d’aspirer à cette condition. Dans Ainsi Parlait Zarathoustra, ce sont les autres les imbéciles, ceux qui ne voient pas et qui n’y aspirent pas. Pour Nietzsche , ajoute Bruno, le Surhomme n’existe (toujours) pas. En revanche, dans l’Histoire de l’Humanité, certains hommes se sont rapprochés de cet idéal : GoetheVinci et Shakespeare. Tous des artistes !

    12toac15030002b.jpgÊtre dans le monde est la qualité première de l’artiste qui traite des problématiques de l’époque, qu’il soit en avance ou en retard sur celle-ci. Ainsi, l’Impressionnisme est un mouvement qui a touché l’ensemble d’une génération. Une époque retiendra ou non tel ou tel artiste. L’acte créateur comme un acte inspiré doit être démystifié, affirme un membre de l’assistance, dans le sens où c’est sous le prisme social que doit être compris le geste artistique. Il n’y a certes plus de courants esthétiques au XXIe siècle, comme ont pu exister le Romantismel’Impressionnisme ou le Cubisme, mais cette problématique de l’artiste comme d’un être de son époque reste valable. Ce qui ne veut pas dire qu’une œuvre d’art ne transcende pas les époques : les arts premiers mettent la lumière sur des créations anciennes d’autres civilisations (le Musée du Quai Branly, par exemple) que l’on "découvre" (littéralement "enlever une couverture"). 

    Il est affirmé au cours de cette séance que le bon artiste parvient à transcender sa position le citoyen tel qu’il est. Comme le cite une intervenante et artiste, "L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art" (Robert Filliou). Tel le Surhomme nietzschéen, l’artiste est au milieu de ses contemporains – qui peuvent être son public – mais en tant qu’être unique, souvent solitaire dans sa création, il trace une route unique, construit un univers autonome, à qui la société donne une certaine valeur – qu’elle soit marchande ou non. L’artiste voit différemment. Il transmet sa vision que le spectateur, le lecteur ou l’auditeur peut comprendre ou non. Pour Hegel, l’art est le dépassement de l’humanité, c’est la transcendance, c’est ce qui élève l’homme. L’art c’est partager quelque chose via la matière, la nature. Il y a quelque chose de l’ordre de l’idéal esthétique. C’est dans ce sens que l’artiste est un homme d’exception. Un participant réagit ainsi : ne peut-on pas d’abord parler "d’œuvre d’exception" plutôt que "d’artiste d’exception" ?

    img_9623.jpgComment voir cette œuvre d’expression ? Cette question fait débat. Il a été fait référence au langage inédit de tel ou tel artiste pour s’exprimer – comme la littérature passe par les mots. Or, pour comprendre le langage pictural ou musical, il est affirmé que la notion de pédagogie ou d’éducation doivent être mis en avant : "On apprend à lire ; on a jamais appris à lire une peinture !"  Encore faudrait-il savoir si l’artiste veut exprimer quelque chose ou s’il n’est pas dans une forme d’autotélisme, ce qui semble être particulièrement vrai dans l’art du XXe siècle. De quel message parlons-nous ? Ne serait-ce pas une forme de "soulagement" et l’expression de sentiments traduits sous le biais de la création. Une jeune participante cite l’œuvre de Ron Mueck "Mon Père", sculpture hyperréaliste et bouleversante évoquant le deuil du père du plasticien. Cette émotion intime devient universelle par la seule force du geste technique (technè) de l’artiste. Elle nous touche et nous fait rêver, avec ou sans éducation. Être touché émotionnellement participe à quelque chose de l’ordre de l’instinct. Jusqu’à faire de cette émotion une nourriture qui va construire l’observateur d’une œuvre d’art, l’auditeur d’un opéra ou le spectateur d’un long-métrage.  "L'artiste a le pouvoir de réveiller la force d'agir qui sommeille dans d'autres âmes", disait Nietzsche

    Le bon artiste "Surhomme", sans finalité, sans mission, est celui qui puise en lui ce qu’il a déjà mais différemment des autres pour proposer une "créationdécouverte", si l’on veut faire un néologisme. Il s’inscrit dans une rupture pour susciter un certain éveil en nous.  

    L’artiste, au contraire de l’artisan dont la vocation est la production et la reproduction, crée une œuvre unique. Il invente. Mais, pour être artiste, sans doute faut-il d’abord être artisan, comme le revendiquaient les artistes du Bauhaus, et ce afin de maîtriser la technè. Dans l’art contemporain, l’intérêt est que les artistes viennent d’univers différents et parviennent ainsi à créer en utilisant des paramètres différents, comme Calder ou Takis. Ils sortent d’un académisme et de critères de lecture figés. Cela a des conséquences sur l’auditeur, le lecteur ou le spectateur : tel(le) ou tel(le) va peut-être rester goguenard devant une œuvre accrochée aux cimaises d’un musée ; mais si cette œuvre est présentée dans un autre lieu, elle suscitera peut-être de l’émerveillement : "Qui saurait reconnaître un Van Gogh dans un poulailler ?" interroge une personne dans l’assistance. L’artiste, nous l’avons dit, doit créer quelque chose d’unique. Partant, il doit aboutir ailleurs, provoquant ainsi des ruptures – jusqu’à la provocation – comme l’art du XXe siècle nous a habitués avec les ruptures académiques et classiques. En cela, l’artiste peut être le Surhomme, cet être libéré des contraintes d’un dieu chimérique et omniscient ("Dieu est mort"). Il trace son chemin au milieu des hommes, ses semblables, tel le sage Zarathoustra en exil permanent.

    "Finalement, conclut un participant sous forme de boutade, l’artiste est un surhomme car les 60 premières années sont quand même difficiles !"

    dsc06904.jpg

    En fin de séance, trois sujets sont mis au vote pour le prochain débat : "L’histoire a-t-elle un sens ?", "La raison a-t-elle à s’occuper de l’irrationnel ?", "L’utopie est-elle dénuée de toute valeur ?"  C’est ce dernier sujet qui est choisi pour le débat du 10 janvier 2014, qui sera de retour à la Brasserie du centre commercial de la Chaussée. 

    Philo-galerie

    Les illustrations de ce compte-rendu sont tirées de l’exposition "Recouvrement", avec des œuvres de Marcel DupertuisClaudie Laks et Ernesto Riveiro.

    Retrouvez les photos de cette séance sur ce lien ainsi que sur notre dossier port-folio.

     

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  • ILS ONT DIT, AU SUJET DE LES ARTISTES ET DU SURHOMME

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    "Muse, chante la colère du fils de Pélée." [Homère]

    "C'est chose légère que le poète, ailée, sacrée: il n'est pas en état de créer avant d'être inspiré par un dieu, hors de lui, et de n'avoir plus sa raison; tant qu'il garde cette faculté, tout être humain est incapable de faire oeuvre poétique et de chanter des oracles." [Platon]

    "La tragédie est imitation." [Aristote]

    "De ce qui a été dit résulte clairement que le rôle du poète est de dire non pas ce qui a réellement eu lieu mais ce à quoi on peut s’attendre, ce qui peut se produire conformément à la vraisemblance ou à la nécessité." [Aristote]

    "S'il ne sent point du ciel l'influence secrète / Si son astre en naissant ne l'a formé poète, / Sans son génie étroit, il est toujours captif." [Nicolas Boileau]

    "En peinture, il n’y a pas de règle plus raisonnable que l’équilibre des formes : il faut les placer avec la plus grande précision sur leur propre centre de gravité. Une forme mal équilibrée est disgracieuse ; elle provoque en effet l’idée de sa chute et celle de dommage et de douleur, ce sont des idées pénibles quand par sympathie elles acquièrent quelque degré de force et de vivacité." [David Hume]

    "Le génie n’est autre chose qu’une grande aptitude à la patience." [GLL Buffon]

    "Quand je me sens bien et que je suis de bonne humeur […], les pensées me viennent en foule et le plus aisément du monde. D’où et comment m’arrivent-elles ? Je n’en sais rien, je n’y suis pour rien." [Wolfgang Amadeus Mozart]

    "Est beau ce qui plaît universellement, sans concept." [Emmanuel Kant]

    "Le génie est le talent de produire ce dont on ne peut donner de règle déterminée, et non pas l'habileté qu'on peut montrer en faisant ce qu'on peut apprendre suivant une règle ; par conséquent, l'originalité est sa première qualité." [Emmanuel Kant]

    "Pour acquérir en ce domaine un parfait savoir-faire, ce n'est pas l'inspiration qui peut être d'un quelconque secours, mais seulement la réflexion, l'application et une pratique assidue." [GWF Hegel]

    "D’une façon générale, il faut dire que l’art, quand il se borne à imiter, ne peut rivaliser avec la nature, et qu’il ressemble à un ver qui s’efforce en rampant d’imiter un éléphant." [GWF Hegel

    "Ce n'est que par la pure contemplation… que sont appréhendées les Idées et la nature du génie consiste précisément dans la capacité par excellence à une telle contemplation … ce qui exige un oubli complet de notre propre personne." [Arthur Schopenhauer]

    "[Le génie] atteint un but que les autres ne peuvent même pas voir." [Arthur Schopenhauer]

    "L’art sauvera le monde." [Fiodor Dostoïevski]

    "Un formidable esprit descend dans sa pensée/ Sa parole luit comme un feu / Et son front porte tout un Dieu." [Victor Hugo]  

    "Pas d’idées ! Surtout, pas d’idées !" [William Bouguereau]

    "Nous avons l’art afin de ne pas mourir de la vérité." [Friedrich Nietzsche]

    "Tous les grands hommes sont de grands travailleurs, infatigables non seulement à inventer, mais encore à rejeter, passer au crible, modifier, arranger. [De là] les magnifiques mélodies de Beethoven […] triées d’ébauches multiples." [Friedrich Nietzsche]

    "Je vous enseigne le Surhumain. L'homme est quelque chose qui doit être surmonté." [Friedrich Nietzsche]

    "Le surhumain est le sens de la terre. Que votre volonté dise : que le surhumain soit le sens de la terre!" [Friedrich Nietzsche]

    "Vous les solitaires d'aujourd'hui, vous qui demeurez à l'écart, vous serez un peuple un jour : de vous qui vous êtes vous-mêmes élus naîtra un peuple élu – et de lui naîtra le surhumain." [Friedrich Nietzsche]

    "Qu'est-ce que le singe pour l'homme ? Un objet de risée ou une honte douloureuse. Et c'est exactement cela que l'homme doit être pour le surhumain : un objet de risée ou une honte douloureuse." [Friedrich Nietzsche]

    "L'artiste a le pouvoir de réveiller la force d'agir qui sommeille dans d'autres âmes." [Friedrich Nietzsche]

    "Il faut avoir du chaos en soi pour enfanter une étoile dansante." [Friedrich Nietzsche]

    "L'art étant surhumain, il cultive l'élément surhumain en l'homme et se trouve être, par conséquent, un moyen d'évolution de l'humanité au même titre que la religion." [Piet Mondrian]

    "L’idée d’une œuvre d’art conservatrice a quelque chose d’absurde. En se séparant en toute rigueur du monde empirique, de leur autre, les œuvres témoignent que ce monde lui-même doit devenir autre chose." [Theodor W. Adorno]

    " La définition de ce qu’est l’art est toujours donnée à l’avance par ce qu’il fut autrefois, mais n’est légitimée que par ce qu’il est devenu, ouvert à ce qu’il veut être et pourra peut-être devenir." [Theodor W. Adorno]

    "Mais c'est expressément à Manet que nous devons attribuer d'abord la naissance de cette peinture sans autre signification que l'art de peindre qu'est la "peinture moderne" [George Bataille]

    "L’Homme habite en poète." [Martin Heidegger]

    " L'art est la mise en œuvre de la vérité." [Martin Heidegger]

    "Si nos écrivains et artistes venus des milieux intellectuels veulent que leurs oeuvres soient bien accueillies par les masses, il faut que leurs pensées et leurs sentiments changent, il faut qu'ils se rééduquent..." [Mao Zedong]

    "[L’art] c’est la seule chose qui résiste à la mort." [André Malraux]

    "L'artiste doit se faire regretter déjà de son vivant !" [René Char]

    "La main du poète-scribe n'est qu'un appareil enregistreur, un marteau sans maître." [René Char]

    "Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égard ni patience." [René Char]

    "Quel est le rapport de l’œuvre d’art avec la communication ? Aucun." [Gilles Deleuze]

    "[L’artiste est ] une sorte de monstre inconscient, irresponsable, un simple médiateur entre le commun des mortels et une puissance obscure, un Dieu." [Alain Robbe-Grillet]

    "Créer pour vivre ou vivre pour créer : toute la différence entre l’artiste et l’artisan." [Michel Polac]

    "Le peinte hyperréaliste ne dit pas au spectateur comment il doit ressentir le sujet, il affirme simplement qu’il existe et qu’il vaut la peine de le regarder parce qu’il existe." [Linda Chase

    "Un artiste est presque toujours tendu sur le bord du délire." [Hélène Grimaud]


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  • HEGEL : INTUITION GÉNIALE CONTRE SAVOIR-FAIRE

    georg_hegel.png"L'idée essentielle qu'il nous faut noter est que, même si le talent et le génie de l'artiste comportent un moment naturel, ce moment n'en demande pas moins essentiellement à être formé et éduqué par la pensée, de même qu'il nécessite une réflexion sur le mode de sa production ainsi qu'un savoir-faire exercé et assuré dans l'exécution. Car l'un des aspects principaux de cette production est malgré tout un travail extérieur, dès lors que l'oeuvre d'art a un côté purement technique qui confine à l'artisanal, surtout en architecture et en sculpture, un peu moins en peinture et en musique, et dans une faible mesure encore en poésie. Pour acquérir en ce domaine un parfait savoir-faire, ce n'est pas l'inspiration qui peut être d'un quelconque secours, mais seulement la réflexion, l'application et une pratique assidue. Or il se trouve qu'un tel savoir-faire est indispensable à l'artiste s'il veut se rendre maître du matériau extérieur et ne pas être gêné par son âpre résistance."

    GWF Hegel, Esthétique (1818-1829)

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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE "QU'EST-CE QU'UNE VIE RÉUSSIE?"

    Thème du débat : "Qu'est-ce qu'une vie réussie ?" 

    Date : 28 juin 2013 à la Brasserie du Centre commercial de la Chaussée.

    citizen-kane.jpgEnviron 60 personnes étaient présentes pour ce dernier café philosophique de la saison. Le débat de ce vendredi 28 juin était intitulé : "Qu’est-ce qu’une vie réussie ?"

    Un premier participant réagit à cette question par une autre question : "Parle-t-on de réussir sa vie ou de réussir dans la vie ?" Il s’agit d’une nuance de taille, tant la réussite sociale et professionnelle prend souvent le pas sur la poursuite de notre réussite en tant qu’hommes et femmes de raison. Or, il apparaît que réussir sa vie est possible malgré une carrière professionnelle modeste. Il y a une prétention à prétendre que l’on a réussi sa vie ou que l’on réussit sa vie, affirme un participant. Cependant, il n’en reste pas moins vrai que cette question se pose spécialement lorsque l’on a des choix importants à faire  dans les domaines professionnel, sentimental ou familial. Mieux, aujourd’hui il y a assurément une injonction sociale à réussir sa vie personnelle. Bruno souligne par ailleurs que l’approche individualiste de la réussite est un concept relativement moderne : pendant des siècles, la réussite de tel(le) ou tel(le) consistait d’abord à faire partie d’un groupe et à s’y insérer : que l’on pense aux sociétés chrétiennes sous l’Ancien Régime ou bien aux humanistes désireux d’apporter leur pierre au progrès et à la civilisation.

    "Réussir sa vie" pose un problème philosophique de taille, dit Claire, en ce que cette expression tendrait à prouver que notre vie peut être notre œuvre. Cela signifierait que nous pourrions nous détacher de notre vie, la penser comme un objet autonome et la mesurer comme réussite. Il y a là une question fondamentale à soulever : peut-on faire de sa vie son œuvre ? Est-on dans sa vie un existant, empêtré sans pouvoir prendre suffisamment de recul pour voir ou penser sa propre vie ? Une intervenante émet l'idée que la réussite ou non de sa vie se décide de manière posthume. A posteriori, c’est autrui qui jugerait de la réussite ou non de ma vie. Par conséquent, ma vie ne serait mon œuvre - ratée ou non - qu’à partir du moment où elle serait achevée, autrui se plaçant comme seul juge. Pour autant, réagit une personne du public, réussir c’est se placer au préalable comme acteur de sa propre vie. Réussir impliquerait donc que j’agisse à cette fin. 

    citizen-kane-1941-08-g 2.jpgA ce sujet, il y a une distinction entre vie contemplative (vita contemplativa) et vie active (vita activa). Cette distinction a notamment été soulignée par Hannah Arendt. Nous pouvons dans notre existence être maîtres de ce que nous faisons, acteurs de notre propre existence, avec la volonté de nous construire en même temps que notre identité (vita activa) ; mais nous pouvons également être dans la posture du sage antique (vita contemplativa), dans un lâcher prise permanent, avec la contemplation de sa vie comme œuvre. Dans ce dernier cas, nous ne devons pas être dans une contemplation béate et satisfaite mais dans la pratique de l’épokè (ἐποχή), une prise de recul spéculative au sein de laquelle on prend le temps de se regarder, de s’écouter, de s’intéresser à ce qui compte et à ce qui ne compte pas. Il s’agit de la dynamique du lâcher prise. Cette pratique est bien connue puisque la philosophie antique, dévoyée ou non, revient beaucoup au goût du jour. À l’origine, on retrouve ce concept chez les StoïciensÉpictète et Marc-Aurèle pour ne citer qu’eux. Dans leur optique, il faut prendre le temps de s’arrêter sur soi, savoir qui on est, ce que l’on veut, ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas (Manuel d'Épictète, cf. ce lien). 

    Qu’est-ce qui se joue fondamentalement dans ce concept de réussite ? Il semblerait pour beaucoup que ce soit la recherche du bonheur. La philosophie définie comme "amour de la sagesse" n’est rien d’autre que la quête de la vérité entendue comme forme de plénitude face à soi-même et d’accomplissement de soi. 

    Claire s’arrête sur Épicure et sa Lettre à Ménécée (cf. lien). Comment être heureux ? se demande-t-il. Suis-je heureux tout seul ou avec l’autre ? Et est-ce qu’il faut réussir sa vie absolument ? Il y a une injonction sociale, nous l'avons dit, à réussir sa vie. Une autre approche serait de considérer que ma vie au départ est a priori subie. Je n’ai pas demandé à naître sur cette terre. Pourquoi la réussite de cette vie non désirée devrait-elle être un objectif ? Ne pourrais-je pas traverser mon existence tel un fantôme en me laissant porter au gré des événements ? Une intervenante réagit ainsi : un tel postulat – le détachement total et le refus de toute recherche d’un accomplissement personnel – peut conduire paradoxalement à conduire sa vie harmonieusement, sans trahison et peut constituer une forme de réussite ! L’injonction n’est plus respectée, certes, mais une forme de réussite peut être au rendez-vous… 

    citizen-kane3.jpg

    Or, il y a là une question fondamentale : est-on d’abord heureux lorsque l’on est dans cette démarche de connaissance de soi (le "connais-toi toi-même" platonicien) ou bien lorsque l’on est maître de sa propre vie, c’est-à-dire dans nos actes ? Une participante répond que la réussite passe par la résolution des conflits entre notre identité et nos actions (dans la vie personnelle, professionnelle ou familiale). Il est question d’harmonie, ce que Friedrich Nietzsche, reprenant Pindare, a résumé par cette citation : "Deviens ce que tu es". 

    Comment est-ce possible ? Et comment mesure-t-on cette réussite ? Dépend-elle d’un salaire, du nombre de semaines de vacances, d’avantages divers et variés, du nombre d’enfants que l’on aura élevé ? Certes non. Outre que la réussite est subjective, comme il est rappelé, elle est aussi plurielle. Par ailleurs, ajoute cette intervenante, une réussite peut se jouer en dehors des objectifs que je m’étais donné durant ma jeunesse. La réussite peut s’avancer masquée, à l’image du morceau de trompette joué un soir par le personnage principal du Pendule de Foucault d’Umberto Eco (cf. cet extrait). On peut également penser au "rosebud" de Citizen Kane (cf. la bande annonce de ce film).

    Les rêves de notre jeunesse ou, dit autrement, les projets que je me suis fixés un certain moment ne jouent-ils pas cependant pleinement leur rôle ? Peut-on "rêver sa vie", au risque "de se faire du mal" ? Est-on dans notre existence dans une stratégie afin de réaliser un objectif tel l’enfant souhaitant devenir astronaute ou bien danseuse étoile ? Ou bien actualise-t-on des potentialités dans des réévaluations perpétuelles ? Il a été question plus haut d’harmonie : n’est-on pas dans une harmonisation perpétuelle de notre existence, d’adaptation au fil des événements qui surviennent – par exemple faire le choix d’une nouvelle carrière professionnelle selon telle ou telle circonstance. N’adapte-t-on pas notre existence au gré de désirs soudainement révélés ?      

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    Le "rêve" apparaît  pour certains participants comme un mirage. La réussite ne passe-t-elle pas avant tout par le passage successif dans notre existence d’étapes que l’on franchirait les unes après les autres, en s’en sortant le mieux possible, sans conflit particulier ? Finalement, ce dont il est question ici, réagit Bruno, est l’appréhension du présent comme seul horizon – le fameux "carpe diem" du poète épicurien Horace ("Prend le jour qui s'offre, ne fais pas crédit à demain", cf. cet extrait). Cette philosophie pratique évoquée, réagit Claire, est une philosophie antique mêlant épicurisme et stoïcisme : tous les plaisirs ne sont pas à désirer ni toutes les souffrances à refuser ; il faut à chaque fois que l’on passe une étape prendre le temps de faire sa vie son œuvre. 

    Or, une nouvelle question se pose : si la réussite se juge à la fin de sa vie, comme il a été dit plus haut, quand est-ce que ce jugement peut avoir lieu si l’on considère que cette fin - notre fin - peut subvenir à tout moment ? Si comme Montaigne nous affirmons : "Il ne faut juger notre heur qu'après notre mort", dans quelle mesure "réussit-on sa vie", là, maintenant ? Cette interrogation est capitale : personne ne sait à quel moment notre vie va s’arrêter ! En outre, une période de grande sérénité peut s’arrêter subitement. Comme un participant le dit, je peux être heureux et en pleine harmonie jusque vers soixante-dix ans avant de traverser des tourments et des malheurs qui mettront à mal cette réussite que j’avais touché du doigt. Dans ce cas, est-on capable de faire le bilan de sa propre vie. N’est-ce pas l’autre qui va décider a posteriori de la réussite ou non de mon existence ? 

    Cet accomplissement de soi, nous avons dit qu’il pouvait être dans une démarche de vita contemplativa et de connaissance de soi, telle que la philosophie antique nous l’enseigne. Mais plusieurs participants considèrent que la réussite passe aussi par une vita activa, à la recherche d’un but. Et notamment d’un but dans la société. Pour autant, ces deux démarches ne pourraient-elles pas être liées, se demande Claire ? Ne pourrait-on pas être à la fois un existant – on est dans sa vie et on essaie de passer les étapes les unes après les autres – et en même temps donner un sens dans nos actes. Et dans ce cas, le regard d’autrui est capital autant que les apports aux autres. Ma vie deviendrait alors une lutte pour la reconnaissance par autrui, condition pour une réussite de ma propre existence. 

    citizen_kane-warehouse4.jpegN’est-ce pas antinomique avec la philosophie antique et notamment le stoïcisme ? se demande Bruno. Le retour sur soi et la recherche de la sagesse me placerait d’emblée en dehors de la sphère sociale. Claire pondère cette vision en parlant d’Épicure qui considère qu’il y a une dimension morale dans le bonheur. Si l’on fait un bond dans le temps jusqu’à la deuxième moitié du XXème siècle, on retrouve des membres de  la Beat Generation (Jack Kerouac pour ne citer que lui) s’inscrivant en marge de la société pour s’accomplir soi-même, mais en même temps ne pouvant faire abstraction de leurs contemporains. C’est aussi tout le message du personnage principal du film Into The Wild choisissant de tout quitter – familles, carrière, petite amie – pour se retrouver dans le Grand Nord ; il laissera finalement une épitaphe bouleversante : "Le bonheur ne vaut que s’il est partagé" (cf. la bande annonce de ce film).  

    Dans ce rapport au monde, une participante soumet l’idée que notre vie doit se vivre comme une petite chose, le fragment atomique d’un cosmos que je peux essayer d’influer. Claire et Bruno retrouvent là l’influence antique de la philosophie atomiste. La réussite est aussi une question de mode autant qu’une idée universelle : toute croyance mise à part, dit Claire, nous avons conscience de notre place au monde autant que de l’éphémère de notre propre existence. Bien que simple "atome", je sais aussi que mes actes contribuent à ce monde. Et rater sa vie peut contribuer ad contrario à faire flancher cet univers. Le bonheur, finalement, se trouve dans la morale, "une morale intéressée et avec les autres".      

    Annex-Welles-Orson-Citizen-Kane_1.jpgRéussir sa vie passerait en tout cas par une recherche perpétuelle d’actions à accomplir, faute de quoi l’on peut se retrouver, comme le dit Sartre, "posthumes à nous-mêmes" (L’Être et le Néant). L’injonction de réussite n’est donc pas simplement un effet de mode mais aussi une question existentielle. Claire cite le philosophe français dans un autre livre, L’Existentialisme est un Humanisme. Au début de cet essai, il se pose cette question : d’où naît l’angoisse existentielle ? Elle vient, répond-il, de cette prise de conscience fondamentale : je choisis et/ou je choisis de ne pas choisir. L’angoisse existentielle offre ainsi deux alternatives : le désespoir et un formidable espoir. Plus que le "Qui suis-je ?" je dois sans cesse me poser cette question : "Que vais-je devenir ?" Le danger et l’échec, à cause de mes actions, m’attendent au coin de la rue. Mais ils ne me condamnent pas sûrement car j’ai cette liberté de changer et de me changer, ce qui est aussi une responsabilité angoissante. Mieux, parce que l’existence est un pis-aller, ne pas choisir c’est aussi faire un choix qui peut être lourd de conséquences. Cette liberté me donne aussi la possibilité de m’amender par mes actes. Comme le rappelle une participante, un criminel peut s’affranchir et se reconstruire : il n’est jamais trop tard pour philosopher, comme le dit Épicure et, pour reprendre l’adage populaire, il n’est jamais trop tard pour bien faire. Finalement, une question essentielle se pose lorsque je me projette vers la réussite de ma vie : "Que dois-je faire ?"

    Mais si je considère ma vie comme une œuvre, n’y a-t-il pas le danger que je prenne une partie pour un tout ? Si l'on réfléchit à une philosophie de vie, une personne auteur d’un acte immoral et criminel peut-elle avoir l’opportunité de refaire sa vie et de se racheter pour devenir autre ? Et même si cette personne peut changer, en partant du postulat existentialiste que je suis ce que je fais va-t-elle pouvoir reconvertir sa vie totalement ? Une rédemption n'est-elle pas vaine ? L’angoisse est prégnante, l’acte immoral pourrait m'avoir pollué et condamné pour de bon en tant qu’homme moral. Mes actes finalement m’engagent, sans retour en arrière possible, à l’exemple des efforts vains de l’héroïne du film Camille redouble pour changer (cf. la bande annonce de ce film). Le retour en arrière est vain et seul le présent importe, répètent les Stoïciens. Sénèque, dans Lettre à Lucilius dit que le passé est déjà passé et que l’avenir n’est pas encore, donc je dois apprendre sans cesse à me détacher de cela et à me dire que je suis là, maintenant, dans la vie. Le passé et le futur sont des poids qui nous lestent et seul le présent mériterait notre attention. De là, la locution "j’ai réussi ma vie" ou "je réussirai" à moins de sens que le "je réussis ma vie". Cela condamnerait-il le rêve et ma propension à me jeter dans l’avenir, se demande une participante ?

    kane 5.jpgClaire évoque une nouvelle fois cette contradiction vita contemplativa/vita activa, contradiction que des philosophes comme Arendt ou Hegel ont tenté de résoudre : pour ce dernier, les grands hommes sont ceux qui de leurs désirs font des idées. Ce sont eux qui révèlent l’humanité. Ils vont réaliser ce qu’ils croient bons et vertueux. Ce privilège n’est cependant réservé qu’à quelques hommes, tant le rêve peut sembler pour certains participants comme une chimère, un objectif indépassable voire vain. À moins que, à l’exemple de Claire, on choisisse d’utiliser le mot "élan" : une volonté qui serait un moteur dans notre vie. J’ai des projets plein la tête qui me font avancer. Comme le disait André Gide, la seule injonction que l’on ait c’est suivre sa pente en la montant, en se confrontant à l’altérité. 

    Réussir sa vie, dit un intervenant, c’est aussi et surtout, à la manière de l’ataraxie d’Épicure, ne pas trop la rater (Pour reprendre le livre de Pierre Autin-Grenier, Toute une Vie bien ratée, cf. cet extrait) et échapper autant que possible aux douleurs et aux troubles.

    Réussir sa vie ce serait aussi la corriger perpétuellement, le suicide pouvant apparaître, affirme un participant, comme la constatation d’un échec. La question de la mort fait sens car, nous disent les philosophes antiques, réussir dans la vie c’est aussi apprendre à mourir, sans crainte et conscients de se poser les bonnes questions. Appendre à mourir c’est apprendre à réussir sa vie. Il y a dans l’apprentissage de la mort la question de savoir si c’est dans la réalisation d’innombrables rêves que l’on s’accomplit (à la manière des deux personnages principaux du film Sans plus attendre, cf. bande annonce du film) ou bien dans le fait de devenir soi-même. Regretter telle ou telle chose peut apparaître vaine dans la mesure où mes choix – ou l’absence de choix – obéit, un certain moment, à des facteurs et des contraintes. Et simplement en s’interrogeant aux raisons qui ont présidé à ce choix, l’on se rend compte que l’on a pris ces décisions en connaissance de cause : "Nul n’agit mal volontairement" pour reprendre Platon.   

    citizen-kane-welles-o--21-g.jpgEn tout cas, se poser la question de la réussite de sa question c’est aussi et surtout commencer à y apporter une réponse. Empêtrés que nous sommes dans nos vies respectives, avec les contraintes sociales de toute sorte, il se peut, dit Sartre  que la question de la réussite de notre vie risque de ne jamais se poser. Chacun peut se conforter dans la vision de l’autre et coller à l’image qu’autrui attend de vous. Mais s’interroger sur qui l’on est réellement et sur nos choix pour donner un sens singulier à notre vie c’est déjà faire un pas vers cette réussite en se reconvertissant et en se pardonnant à soi-même. 

    En conclusion, dit Claire, réussir sa vie c’est d’abord la vivre. 

    Trois sujets sont proposés en fin de séance pour le premier débat de cette saison 5 du café philosophique de Montargis : "Il y a-t-il une manière de bien vieillir ?" "Justice : surveiller, punir ou guérir ?" et "Histoire contre devoir de mémoire". Les participants élisent à une courte majorité le sujet "Justice : surveiller, punir ou guérir ?"

    Claire et Bruno concluent cette séance – et cette saison – par remercier les soutiens du café philosophique de Montargis – l’équipe de Radio Châlette, la presse et surtout les participants venus en nombre cette année. Le rendez-vous suivant est d’ores et déjà fixé au vendredi 27 septembre 2013.

    Philo galerie

    Les illustrations de ce compte-rendu sont tirées du film Citizen Kane d'Orson Welles, l'un des plus beaux films sur la réussite et aussi l'un des plus grands films de l'Histoire du cinéma.


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  • HEGEL : LA PHILOSOPHIE EST-ELLE UN LUXE ?

    hegel"C'est ainsi que l'aspect historique de la philosophie est nécessairement lié a l'histoire politique; car, pour que l'on cultive la philosophie, il faut qu'un peuple ait atteint un certain degré de formation intellectuelle; il faut être assuré contre le besoin, l'angoisse du désir a dû disparaître, le simple intérêt pour les choses finies a dû s'user à la peine et la conscience avoir progressé jusqu'au point de prendre l'intérêt aux généralités.

    La philosophie est une manière libre d'agir (d'où le besoin de la philosophie). A cet égard on peut la considérer comme du luxe, car le luxe satisfait ce qui n'est pas dans la dépendance immédiate de la nécessité, ainsi on peut évidemment s'en passer; cependant il importe de savoir ce que l'on appelle nécessaire. Au point de vue de l'esprit qui pense, il faut regarder la philosophie pour ce qu'il y a de plus nécessaire."

    Hegel


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  • COMPTE-RENDU DE LA SÉANCE "L'AMOUR PEUT-IL SE PASSER DE NORMES ?"

    Thème du débat : "L’amour peut-il se passer de normes ?" 

    Date : 3 mai 2013 à la Brasserie du Centre commercial de la Chaussée.

    ovide,schopenhauer,rousseau,hegel,aragon,corneille,moravia,shakespeare,jacques lacanPour débattre du sujet, "L’amour peut-il se passer de normes ?" environ 80 personnes s’étaient données rendez-vous à la Brasserie du Centre commercial de la Chaussée.

    Pour cette 32ème séance, le sujet élu par les participants du débat précédent était l’amour et surtout sur les normes qui pourraient l’encadrer voire le contrarier. Que seraient ces normes ? se demande Bruno. Seraient-ce des règles que l’on définirait en société ? Qui dit norme dit-il normalité, une normalité qui placerait les sentiments amoureux sous l’égide des lois ? Y a-t-il une seule façon d’aimer ? De même, y a-t-il un "art d’aimer", pour reprendre le titre d’une œuvre d’Ovide ? De même, n’y aurait-il pas plusieurs types amours : un homme pour une femme, une mère pour son enfant, etc. 

    L’amour est un sentiment qui vous assaille, dit un premier intervenant : "Le patron c’est le sentiment". Donc, mettre des normes pour contrarier un mouvement naturel et incontrôlable peut paraître absurde. Les questions posées pourraient être celles-ci : doit-on parler plutôt de normes sociales mises en place pour circonscrire l’amour ou bien est-ce le sentiment amoureux qui véhicule ses propres normes ? À ce sujet, une intervenante prend l’exemple de la polygamie (chez les canards, par exemple, comme le rappelle malicieusement une participante). Ce type d’union, proscrit en France, est accepté par certaines civilisations. À son instar, les normes sociales peuvent aller dans des sens différents au sein du genre humain, suivant telle ou telle culture. Une participante émet l’idée que lorsque l’amour est mis à l’épreuve il peut être amené à faire céder des normes : par exemple, on peut tuer pour défendre son enfant, donc enfreindre la loi.

    Finalement, de quelles normes parle-t-on et peuvent-elles être en contradiction avec la nature ? La loi, ajoute Claire, règle et norme la relation amoureuse alors même que l’amour se définit par l’apparition d’un sentiment d’attachement a priori naturel et subi plus que voulu. 

    ovide,schopenhauer,rousseau,hegel,aragon,corneille,moravia,shakespeare,jacques lacanMais de quel amour parle-t-on au juste ? En français, contrairement à d’autres langues, le même mot – "amour" – qualifie des notions bien différentes : l’amour "sentiment amoureux", l’amour maternel ou paternel, l’amour religieux, l’amour de la patrie, l’amour amitié, etc. En anglais, dit un participant, il y a au moins deux mots différents : "to like" et "to love". Le français utilise certes un même mot, répond une autre intervenante, mais on peut l’exprimer différemment, avec subtilité : dire "je t’aime" à son ami(e) n’est pas le même "je t’aime" dit à son amoureux(se).

    Un intervenant parle des trois types d’amour identifiés par les philosophes : l’amour sexuel (éros), l’amitié (philia) et l’amour du prochain (agapè). À cela s’ajoute le storgê, l’amour familial. Cette distinction illustre la complexité d’une définition de l’amour, un sentiment à multiples facettes, omniprésent dans nos vies quotidiennes comme dans les arts mais difficilement définissable. Il apparaît en cours de débat que l’amour est une "auberge espagnole" !

    Une participante estime que l’on aime – sauf exceptions – relativement peu de personnes au cours de notre vie. Une autre personne souligne l’amalgame que nous tous, en société, faisons lorsque nous parlons de l’amour : on confondrait l’amour physique, la passion et le véritable amour valorisant et pérenne. Finalement le point commun de ces amours théorisés – éros, philia, agapè et storgê – n’est-ce pas le plaisir d’être ensemble et le bonheur de partager un moment avec autrui ?

    Un jeune intervenant parle de l’importance d’ajouter à cela l’amour-amitié, souvent oublié. Oui, on peut aimer ses amis d’un amour inconditionnel ! C’est ce que beaucoup de jeunes gens connaissent – le débat de ce soir est d’ailleurs suivi par nombre d’adolescents ! 

    ovide,schopenhauer,rousseau,hegel,aragon,corneille,moravia,shakespeare,jacques lacanMais si je dis "je t’aime" à un ami, pourrait-ce être le même que pour un amoureux ? Il apparaît pour certains que ce ne soit pas la même chose que le sentiment amoureux. L’un des critères, aujourd’hui plus ou moins lâche, est celui de la sexualité. Dans ce dernier type d’amour – celui qui est le plus valorisé dans notre vécu – se donner à autrui passe par un don du corps et de son intimité. Nous disons "lâche" dans la mesure où je peux avoir une relation sexuelle avec tel(le) ou tel(le) sans que le sentiment amoureux ne soit présent, chez un(e) ami(e) par exemple. La sexualité ne semblerait donc pas être un critère absolu – ne parle-t-on pas d’ailleurs d’amour platonique, comme le remarque un jeune intervenant ? Pour d’autres participants du café philo, l’amitié (que d’aucuns mettent un cran en dessous du sentiment amoureux ) est une forme d’amour en ce qu’il ouvre un vaste champ à l’écoute, au désintéressement, à la complicité, au dépassement dans ma relation avec mon ami(e) et à l’altruisme.  

    Il encore dit que lorsque j’aime, le jugement de l’autre est suspendu au profit du désintéressement. Voilà qui pourrait être le premier point commun de ces différents amours. Je me donne corps et âme à autrui de la même manière que le patriote se sacrifie sans condition par "amour" pour son drapeau, sans douter du bien-fondé de son choix. Bruno rappelle l’exemple d’Alberto Moravia dans Le Mépris (cf. lien). Dans ce texte, l’amour cesse à partir du moment où l’autre commence à me juger. Il y a aussi une part de jeu et de manipulation (ce qui nous renvoie au débat du 7 juin 2013).

    Il est aussi dit que derrière la recherche perpétuelle de l’émotion se cache la quête de soi-même. Je rechercherais une image que le miroir me renvoie. Qu’est-ce que nous attendons réellement de l’amour ? Claire évoque Hegel. Pour ce dernier, la première raison d’être de l’être humain est la reconnaissance d’autrui. L’amour est sans doute polysémique : "amour" est le même mot avec plusieurs réalités mais à chaque fois il est question de reconnaissance pour l’être aimé, un des fondements de l’humanité. 

    ovide,schopenhauer,rousseau,hegel,aragon,corneille,moravia,shakespeare,jacques lacanUne autre question est alors posée : l’amour doit-il être réciproque ou peut-il être unilatéral ? Peut-on aimer quelqu’un qui ne nous aime pas en retour ? Comme le disait Jacques Lacan, "L’amour c’est donner ce que l’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas." Une phrase terrible et pessimiste – pour ne pas dire cynique mais qui ne semble pas résister à la réalité des faits : qui dit amour dit don mais dit aussi échange.

    Lorsqu’il est question de l’amour, on est dans un processus très intime, résultat d’un passé, d’une enfance, d’une éducation, d’expériences personnelles ; mais il s’agit aussi d’un processus intime inscrit au sein de la société. Nous sommes sans cesse dans le partage, dans la cohabitation avec l’autre et à rechercher chez l’autre un amour, ce qui se concrétise aussi par la sexualité dans la relation amoureuse. Voilà tout le paradoxe de ce sentiment complexe et très personnel : on est sans cesse dans ce mélange de l’intime et du public. 

    Dans une relation amoureuse, il y a dans cet élan émotionnel personnel et égoïste, une relation avec autrui que l’on souhaite voir durer dans le temps. C’est la mise à l’épreuve, voire le manque, qui valident ce sentiment. Un participant s’interroge sur la manière dont l’amour s’aborde dans la durée : comment "transformer le besoin en envie" pour reprendre une phrase du chanteur Daniel Balavoine ("Qu’est-ce qui pourrait sauver l’amour ?") ? Quand on est dans le besoin, on est dans la dépendance, on sent le manque. Le pur amour est dans le "démarrage", dans une liberté guidée simplement par un besoin irrépréhensible d’être avec l’autre, d’être dans le don et l’échange (comment ne pas citer à ce sujet cet extrait du roman Belle du Seigneur d'Albert Cohen ?). Puis, lorsque le couple s’installe dans la durée, lorsqu’un contrat a remplacé le désir dopé par l’interdit (un thème bien connu de la littérature : Roméo et Juliette, Lolita, les tragédies classiques de Corneille, etc.), là commence un nouvel amour, avec deux désirs juxtaposés – du moins si l’ennui n’a pas fait irruption chez l’un ou l’autre ("En amour, il y en a un qui souffre et un qui s’ennuie" disait Honoré de Balzac).   

    ovide,schopenhauer,rousseau,hegel,aragon,corneille,moravia,shakespeare,jacques lacanDans le véritable amour, on ne se regarderait pas seulement soi-même, tel le reflet d’un miroir évoqué plus haut, mais aussi et surtout l’autre, dans un regard fait de respect afin de le valoriser, quand ce n’est pas pour le "sauver". Pour le coup, on est dans l’altérité. Une altérité qui peut aller jusqu’à faire des folies et transgresser des normes, tant le besoin d’amour est indubitablement partagé par l’humanité : "plutôt souffrir que vivre sans amour", émet une participante, tant l’homme est un être de communication, de société et d’émotion. 

    La question est ensuite de savoir si un art d’aimer existe et si une norme amoureuse est en jeu dans ma relation avec autrui. 

    Il est difficile, réagit une participante, de normer quelque chose qui n’appartient pas au domaine de la raison. D’autant plus que la physiologie joue à plein lorsque le sentiment amoureux nous envahit. La norme s’adresse au contraire au cortex, alors que l’amygdale est le centre de l’émotion. Ce qui se joue est le jeu d’influence entre l’incontrôlable sentiment amoureux et la raison qui nous serviraient à définir une norme. 

    Face au tsunami que peut constituer la passion amoureuse, la norme a quelque chose de rassurant lorsqu’elle n’est pas coercitive. C’est sûrement possible, dit une participante, qu’une élaboration de schémas mentaux nous permette de baliser un parcours, d’établir des normes afin de garder l’amour sous contrôle. Voilà à quoi ces normes pourraient servir : contrôler. Encore faudrait-il que ce contrôle soit possible. Pour plusieurs participants, il existe et il est actif. La raison joue souvent pleinement son rôle afin d’endiguer la violence des sentiments. On peut certes "aimer à perdre la raison" (Aragon), dans une passion déraisonnée mais l’amour parvient souvent à rester sous contrôle et est délimité par la raison et certaines normes.  

    Qu’entend-on par norme ? La norme c’est d’abord et surtout le regard de la société qui, dans un souci de "normalité", peut contraindre – ou plutôt veut contraindre – à des sentiments amoureux ou à des passions qu’elle juge contraire à ses principes. 

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    Que serait donc l’amour "hors norme" ? Une participante évoque un reportage troublant – et, à plus d’un égard, choquant – qui s’intéressait à des personnes pédophiles vivant sous un autocontrôle permanent, car obligés de dompter des désirs interdits et proscrits par la loi. Le "hors norme" est également très représenté dans les arts. La littérature nous en offre des exemples par milliers. Bruno évoque l’aventure du philosophe Abélard et de sa jeune maîtresse Héloïse (cf. cet article ici). Il s’agissait d’une relation jugée scandaleuse et hors norme au XIIème siècle. Mais l’exemple le plus célèbre d’un amour contrarié par la société reste Roméo et Juliette, le célèbre drame de Shakespeare. Or, dans cet exemple, dit Bruno, l’objectif de cet amour hors norme est, justement, de rentrer dans la norme, se faire accepter par leurs familles respectives – les Montaigu et les Capulet – et par la société de Vérone. Pour Roméo et Juliette, cette histoire d’amour n’a-t-elle pas été conditionnée et "dopée" par les barrières qui se sont élevées entre les jeunes amoureux ? N’est-ce pas l’interdit et le hors-norme qui conditionne certains amours ? Dit autrement, l’idylle entre Roméo et Juliette aurait-elle pu s’aimer sans cette barrière et cet interdit ? Cf. aussi cet extrait Roméo et Juliette.

    Un participant réagit en soulignant que lorsque l’on parle de normes transgressées, il ne s’agit pas des normes de l’amour mais d’autres normes – sociétales, religieuses, politiques, etc. Cela ne veut pas dire, répond une intervenante, que les normes de l’amour soient absentes : elles existeraient indubitablement, quand bien même la violation d’autres normes serait nécessaire pour cela. C’est l’exemple dit plus haut avec l’exemple du meurtre pour protéger cet autre que je chéri – mon enfant, mon amant, mes parents, etc.

    ovide,schopenhauer,rousseau,hegel,aragon,corneille,moravia,shakespeare,jacques lacanQui dit norme, dit institutionnalisation et dit mariage. La religion prend une place capitale dans l’institutionnalisation des normes – non sans hypocrisie, ajoute un participant. Il existe cependant, ajoute une participante, des normes qui seraient "naturelles" et des désirs universellement réprouvés : la zoophilie, la pédophilie, pour ne prendre que ces exemples, car ces deux penchants représenteraient dans l’inconscient collectif une mise en danger de l’humanité. Finalement, c’est la société qui construit la plupart des normes, dans le cadre d’un sentiment amoureux que l’on peut estimer éphémère ("L’Amour dure trois ans" pour reprendre le titre d’un film récent). Une des normes, justement, serait que les normes sociales ne devraient pas interférer avec celles de l’amour. Pour autant, il y a des règles ("ou des moyennes" !) en amour : "je veux bien être avec lui ou elle à condition de… sauf si…" 

    Pour un participant, quand on parle de norme, il y a la notion de contrat entre plusieurs êtres, dans un consentement mutuel et libre. L’essentiel est de "pouvoir sortir du jeu" lorsqu’on souhaite (par le divorce par exemple). Or, réagit Claire, si on parle de "contrat", cela reviendrait à se contredire sur cette définition de l’amour, ce sentiment naturel qui nous prend par surprise ("Je ne sais pas pourquoi… Je n’y peux rien…") et qui nous mène à défier des normes culturelles. S’il y a consentement, dans le cadre d’un contrat sentimental, la raison prend toute sa place et, du coup, ne fait plus du sentiment amoureux le maître du jeu. 

    Il y a autant d’amours que d’amoureux. Chacun ferait donc ce qu’il veut. Or, nous sommes dans une période socialement perturbée par cette question du mariage pour tous (cf. ce clin d'oeil). Force est de constater que la liberté de jouir de sa relation amoureuse en contractant un mariage semble poser problème à une part importante de la population. Claire précise qu’il n’est bien entendu pas question d’ouvrir un débat sur ce mariage pour tous. Elle constate par contre que le consentement mutuel n’apparaît plus comme une règle exclusive mais serait soumis, pour certains, à des conditions strictes – seuls les hétérosexuels peuvent se marier. La contradiction est là : chacun peut en théorie faire ce qu’il veut de sa vie sentimentale, être avec qui il/elle veut ; cependant, l’idée d’une union universelle, entre deux personnes du même sexe, semble poser problème. Les manifestations contre le mariage pour tous le montre : deux groupes antagonistes, pour ne pas dire irréconciliables, luttent pour imposer leur propre norme du mariage, autrement dit d’une union amoureuse. La norme ne serait-elle pas, réagit un participant : on ne devrait pas interdire le mariage à deux personnes qui souhaitent vivre leur amour pleinement et ensemble ?  

    ovide,schopenhauer,rousseau,hegel,aragon,corneille,moravia,shakespeare,jacques lacanL’amour maternel ou parental (storgê) est sans doute aussi là où se cristallise le sentiment amoureux. Il nécessite en tout cas des normes, intervient un participant : sans les règles instruites par des parents, que de dégâts ! Il est intéressant, réagit une participante, que l’amour parental soit défini d’une manière très normée. L’amour parental "normal" consisterait en cette vérité d’airain : les parents aiment leur(s) enfant(s). Mais une telle vérité ne résiste pas à l’épreuve des faits, poursuit-elle : combien de pères ou de mères n’aiment pas leur enfants ? Ce qui n’est du reste pas forcément réciproque. Les faits-divers sont remplis de drames ayant pour origine une storgê bancale voire inexistante. La norme qui dit : "J’ai des enfants donc je les aime" est battue en brèche. L’actualité nous le montre quotidiennement, ce que l’on peut bien évidemment déplorer. Ce qui nous semble une "a-normalité" – un enfant non aimé par ses parents – pourra avoir des conséquences sur la vie sentimentale de cet être, sauf si une forme de résilience existe.

    Nous sommes là face à ce qui ressemble à une norme : transmettre quelque chose à quelqu’un. On est dans l’"amour d’obédience" : l’amour de parents pour leur enfant, l’amour-amitié chez les adolescents, la passion amoureuse, etc. On échange des rires, du plaisir, des larmes, parfois plus encore ! Qui dit transmission dit aussi don.  

    L’âge pourrait-il être une norme ? Il semblerait que ce ne soit pas un facteur déterminant, à l’instar de l’exemple de Lolita (Nabokov) car le sentiment amoureux agit sur moi telle une nouvelle virginité. Que le coup de foudre m’assaille à vingt, quarante ou soixante ans, où est la différence ? Vivre par contre avec la même personne pendant des années relève d’une autre perspective ! Il existe en tout cas des phases, des alternances entre l’ennui et la possession (Schopenhauer). 

    ovide,schopenhauer,rousseau,hegel,aragon,corneille,moravia,shakespeare,jacques lacanDe toute manière, le vécu est capital dans le sentiment amoureux. Quelle est la limite que l’on se donne dans la relation à deux, au risque que l’un ou l’autre se perde ? Ce n’est pas un mouvement figé mais qui évolue dans une certaine dynamique : l’amour unilatéral n’existe pas, sauf peut-être lorsque l’on parle d’amour religieux. Il est dit que l’établissement de normes, ou plutôt de bornes, est nécessaire pour la pérennité d’un amour, qu’il soit au sein d’un couple, dans l’amitié ou pour son/ses enfant(s). L’une de ces bornes pourrait être la fidélité à l’autre. Si un minimum de règles est absent, l’épanouissement ne peut se développer pleinement. Dans ce cas, la fuite est sans doute nécessaire. 

    Dans un couple, être poreux vis à vis de l’autre semble n’avoir aucun intérêt. Nous sommes-là face à une seconde norme : sa propre préservation. L’amour, sentiment édifiant et sublimant, peut faire fi des normes sociales ou du moins peut les dépasser afin de m’élever et d’être heureux. En clair, jusqu’où suis-je prêt à aller dans mon projet amoureux ? 

    Lorsque l’on regarde la vie privée des philosophes qui ont parlé d’amour, dit Claire, il apparaît qu’un débat philosophique rationnel sur ce sujet devient problématique. Ces intellectuels ont souvent vécu des expériences peu édifiantes : pour prendre ces exemples, Kant a vécu seul et la vie personnelle de Jean-Jacques Rousseau a été un désastre. Amoureux fou puis marié avec une femme plus âgée que lui – mais qui ne l’aimait pas ! – l’auteur de l’Émile a eu cinq enfants qu’il a tous abandonnés après la mort de sa compagne. Lui-même avouait ceci, non sans lucidité : "Tous ces sages contemplatifs qui ont passé leur vie à l’étude du cœur humaine, en savent moins sur les vrais signes de l’amour que la plus bornée des femmes sensibles". Cf. aussi ce texte de Rousseau. Hegel, qui a fondé la relation intersubjective, disait qu’il avait un besoin d’amour primal pour être reconnu, au risque, assurait-il, d’être sacrifié d’être méprisé et de tomber dans un esclavage sentimental. Il affirmait pouvoir accepter cette aliénation à condition d’être reconnu. Or, Hegel avait beau disserter sur cet élan sentimental, il multipliait les conquêtes sans vergogne, au risque de l’immoralité. D’aucuns pourrait le qualifier de "salaud fini", un dénominatif qui porte en creux une norme qui a déjà été évoquée en cours de débat : la fidélité. Ces exemples illustrent en conclusion la complexité à philosopher sur l’amour, un sentiment "irraisonnable" et difficile à raisonner.

    Pour la séance suivante, rendez-vous est pris le vendredi 7 juin (et non le 31 mai comme prévu à l’origine) pour un café philo exceptionnel intitulé "Manipulation dans le couple : pourquoi rester ? Comment partir ?" Catherine Armessen, médecin et auteur du roman La Marionnette accompagnera Claire et Bruno pour un débat qui n’est pas sans rapport avec le sujet qui était débattu ce soir. 

    Philo galerie

    Les illustrations de ce compte-rendu proviennent de l’exposition "All You Need Is Love", actuellement à Tokyo, avec des œuvres d’Auguste Rodin ("Le Baiser"), Jeff Koons ("Sacred Heart"), Gimhongsok ("Love"), Frida Kahlo ("My Grandparents, My Parents, and I – Family Tree"), Shilpa Gupta ("I Live Under Your Sky Too"), John Constable ("The Bridges Family") et Gohar Dashti ("Today's Life and War"). Sans oublier l'illustration de cette séance : "Couple d'amoureux" de Thomas Valentin


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  • ILS ONT DIT, AU SUJET DE LA CONNAISSANCE DE SOI...

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    "Connais-toi toi-même." [Platon, inscription sur le temple d'Apollon de Delples]

    "Je ne suis pas encore capable, comme le demande l'inscription de Delphes, de me connaître moi-même ; dès, je trouve qu'il serait ridicule de me lancer, moi, à qui fait encore défaut cette connaissance, dans l'examen de ce qui m'est étranger." (Socrate, dans Phèdre de Platon]

    "Prendre conscience, c'est transformer le voile qui recouvre la lumière en miroir." [Lao-Tseu]

    "Le véritable bien se trouve dans le repos de la conscience." [Sénèque]

    "Ne cesse de sculpter ta propre statue." [Plotin]

    "Pourquoi dès lors faire un devoir à l'âme de se connaître ? C'est, je crois, pour l'inviter à se penser elle-même, à vivre selon sa nature, c'est-à-dire pour lui donner le plaisir de s'ordonner selon sa nature : au-dessous de celui auquel elle doit se soumettre, au-dessus des êtres auxquels elle doit se préférer ; au-dessous de celui par lequel elle doit se laisser gouverner, au-dessus des choses qu'elle doit gouverner." [Saint Augustin

    "Je m'étudie plus qu'autre sujet. C'est ma métaphysique, c'est ma physique." [Montaigne]

    "La plus grande chose du monde, c'est de savoir être à soi." [Montaigne]

    "Je pense donc je suis." [René Descartes]

    "Considérant mon intérieur, je chercherai de me rendre peu à peu plus connu et plus familier à moi-même." [René Descartes]

    "Et si on m'aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m'aime-t-on moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où donc est ce moi, s'il n'est ni dans le corps ni dans l'âme ?" [Blaise Pascal]

    "Le corps, par les seules lois de sa nature, peut beaucoup de choses dont son esprit reste étonné." [Baruch Spinoza]

    "Nous n’avons pas conscience des lois qui nous déterminent à agir." [Baruch Spinoza]

    "Notre fait ne sont que pièces rapportées." [David Hume]

    "Le "je pense" doit pouvoir accompagner toutes mes représentations." [Emmanuel Kant]

    "Notre vrai moi n’est pas tout entier en nous." [Jean-Jacques Rousseau]

    "La plus utile et la moins avancée de toutes les connaissances humaines me paraît être celle de l'homme, et j'ose dire que la seule inscription du temple de Delphes contenait un précepte plus important et plus difficile que tous les gros livres des Moralistes." [Jean-Jacques Rousseau]

    "Nous n’avons conscience de nos pensées, nous n’avons de pensées déterminées et réelles que lorsque nous leur donnons la forme objective, que nous les différencions de notre intériorité." [GWF Hegel]

    "Chacun est enfermé dans sa conscience comme dans sa peau." [Arthur Schopenhauer]

    "On ne peut se mettre à la fenêtre pour se regarder passer dans la rue." [Auguste Comte]

    "Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience." [Karl Marx]

    "Vivre, c'est avoir la conscience d'être." [Victor Hugo]

    "Ce n'est qu'au terme de la connaissance de toutes choses que l'homme se connaîtra. Car les choses ne sont que les frontières de l'homme." [Friedrich Nietzsche]

    "Que dit ta conscience ? Tu dois devenir l'homme que tu es." [Friedrich Nietzsche]

    "C’est une altération des faits de prétendre que le sujet moi est la condition de l’attribut "je pense". Quelque chose pense, mais croire que ce quelque chose est l’antique et fameux moi c’est une pure supposition." [Friedrich Nietzsche]

    "On a conscience avant, on prend conscience après." [Oscar Wilde]

    "Il faut qu'une ligne au moins soit braquée chaque jour comme on braque aujourd'hui un téléscope sur les comètes." [Franz Kafka]

    "La conscience est conscience de quelque chose" [Edmund Husserl]

    "Pour bien comprendre la vie psychique, il est indispensable de cesser de surestimer la conscience." [Sigmund Freud]

    "Le moi n’est pas maître dans sa propre maison." [Sigmund Freud]

    "Des philosophes, des écrivains (...) ont tenté de se conformer aux avis de l'oracle de Delphes, mais tous ont échoué. Une résistance intérieure avait empêché toute réussite." [Sigmund Freud]

    "La conscience est la conséquence du renoncement aux pulsions." [Sigmund Freud]

    "L’inconscient est une méprise sur le Moi." [Alain]

    "L'homme ne prend conscience de son être que dans les situations limites." [Karl Jaspers]

    "La question de l’être est aujourd’hui tombée dans l’oubli." [Martin Heidegger]

    "Etre une conscience c’est s’éclater vers le monde." [Jean-Paul Sartre]

    "Je voulais dessiner la conscience d'exister et l'écoulement du temps." [Henri Michaux]

    "On ne peut pas réaliser que les autres gens sont des consciences qui se sentent du dedans comme on se sent soi-même (…) Quand on entrevoit ça, c’est terrifiant : on a l’impression de ne plus être qu’une image dans la tête de quelqu’un d’autre." [Simone de Beauvoir]

    "Moi, Dalí, qui suis plongé dans une constante introspection et une analyse méticuleuse de mes moindres pensées, je viens de découvrir soudain que, sans m'en rendre compte, toute ma vie je n'ai peint que des cornes de rhinocéros." [Salvador Dalí]

    "La conscience n'est jamais assurée de surmonter l'ambiguïté et l'incertitude." [Edgar Morin]

    "Un "je" ne peut se prendre comme sujet d'étude, pas plus qu'une lunette d'approche ne peut se prendre elle-même comme objet d'observation." [Clément Rosset]

    ""Je" est une fiction." [Clément Rosset]

      

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