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Livres - Page 4

  • De Laclos : Liberté et libertinage

    "Mais moi, qu'ai-je de commun avec ces femmes inconsidérées? Quand m'avez-vous vue m'écarter des règles que je me suis prescrites et manquer à mes principes? je dis mes principes, et je le dis à dessein: car ils ne sont pas, comme ceux des autres femmes, donnés au hasard, reçus sans examen et suivis par habitude; ils sont le fruit de mes profondes réflexions; je les ai créés, et je puis dire que je suis mon ouvrage.

    Entrée dans le monde dans le temps où, fille encore, j'étais vouée par état au silence et à l'inaction, j'ai su en profiter pour observer et réfléchir. Tandis qu'on me croyait étourdie ou distraite, écoutant peu à la vérité les discours qu'on s'empressait de me tenir, je recueillais avec soin ceux qu'on cherchait à me cacher.

    Cette utile curiosité, en servant à m'instruire, m'apprit encore à dissimuler: forcée souvent de cacher les objets de mon attention aux yeux qui m'entouraient, j'essayai de guider les miens à mon gré; j'obtins dès lors de prendre à volonté ce regard distrait que depuis vous avez loué si souvent. Encouragée par ce premier succès, je tâchai de régler de même les divers mouvements de ma figure. Ressentais-je quelque chagrin, je m'étudiais à prendre l'air de la sécurité, même celui de la joie; j'ai porté le zèle jusqu'à me causer des douleurs volontaires, pour chercher pendant ce temps l'expression du plaisir. Je me suis travaillée avec le même soin et plus de peine pour réprimer les symptômes d'une joie inattendue. C'est ainsi que j'ai su prendre sur ma physionomie cette puissance dont je vous ai vu quelquefois si étonné.

    J'étais bien jeune encore, et presque sans intérêt: mais je n'avais à moi que ma pensée, et je m'indignais qu'on pût me la ravir ou me la surprendre contre ma volonté. Munie de ces premières armes, j'en essayai l'usage: non contente de ne plus me laisser pénétrer, je m'amusais à me montrer sous des formes différentes; sûre de mes gestes, j'observais mes discours; je réglais les uns et les autres, suivant les circonstances, ou même seulement suivant mes fantaisies: dès ce moment, ma façon de penser fut pour moi seule, et je ne montrai plus que celle qu'il m'était utile de laisser voir.

    Ce travail sur moi-même avait fixé mon attention sur l'expression des figures et le caractère des physionomies; et j'y gagnai ce coup d'oeil pénétrant, auquel l'expérience m'a pourtant appris à ne pas me fier entièrement; mais qui, en tout, m'a rarement trompée.

    Je n'avais pas quinze ans, je possédais déjà les talents auxquels la plus grande partie de nos politiques doivent leur réputation, et je ne me trouvais encore qu'aux premiers éléments de la science que je voulais acquérir.

    Vous jugez bien que, comme toutes les jeunes filles, je cherchais à deviner l'amour et ses plaisirs: mais n'ayant jamais été au couvent, n'ayant point de bonne amie, et surveillée par une mère vigilante, je n'avais que des idées vagues et que je ne pouvais fixer; la nature même, dont assurément je n'ai eu qu'à me louer depuis, ne me donnait encore aucun indice. On eût dit qu'elle travaillait en silence à perfectionner son ouvrage. Ma tête seule fermentait; je n'avais pas l'idée de jouir, je voulais savoir; le désir de m'instruire m'en suggéra les moyens.

    Je sentis que le seul homme avec qui je pouvais parler sur cet objet sans me compromettre, était mon confesseur. Aussitôt je pris mon parti; je surmontai ma petite honte; et me vantant d'une faute que je n'avais pas commise, je m'accusai d'avoir fait tout ce que font les femmes. Ce fut mon expression; mais en parlant ainsi, je ne savais, en vérité, quelle idée j'exprimais. Mon espoir ne fut ni tout à fait trompé, ni entièrement rempli; la crainte de me trahir m'empêchait de m'éclairer: mais le bon Père me fit le mal si grand, que j'en conclus que le plaisir devait être extrême; et au désir de le connaître, succéda celui de le goûter."

    Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses, lettre 81 (1782)

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  • Éluard : "Liberté"

    "Sur mes cahiers d’écolier
    Sur mon pupitre et les arbres
    Sur le sable sur la neige
    J’écris ton nom

    Sur toutes les pages lues
    Sur toutes les pages blanches
    Pierre sang papier ou cendre
    J’écris ton nom

    Sur les images dorées
    Sur les armes des guerriers
    Sur la couronne des rois
    J’écris ton nom

    Sur la jungle et le désert
    Sur les nids sur les genêts
    Sur l’écho de mon enfance
    J’écris ton nom

    Sur les merveilles des nuits
    Sur le pain blanc des journées
    Sur les saisons fiancées
    J’écris ton nom

    Sur tous mes chiffons d’azur
    Sur l’étang soleil moisi
    Sur le lac lune vivante
    J’écris ton nom

    Sur les champs sur l’horizon
    Sur les ailes des oiseaux
    Et sur le moulin des ombres
    J’écris ton nom

    Sur chaque bouffée d’aurore
    Sur la mer sur les bateaux
    Sur la montagne démente
    J’écris ton nom

    Sur la mousse des nuages
    Sur les sueurs de l’orage
    Sur la pluie épaisse et fade
    J’écris ton nom

    Sur les formes scintillantes
    Sur les cloches des couleurs
    Sur la vérité physique
    J’écris ton nom

    Sur les sentiers éveillés
    Sur les routes déployées
    Sur les places qui débordent
    J’écris ton nom

    Sur la lampe qui s’allume
    Sur la lampe qui s’éteint
    Sur mes maisons réunies
    J’écris ton nom

    Sur le fruit coupé en deux
    Du miroir et de ma chambre
    Sur mon lit coquille vide
    J’écris ton nom

    Sur mon chien gourmand et tendre
    Sur ses oreilles dressées
    Sur sa patte maladroite
    J’écris ton nom

    Sur le tremplin de ma porte
    Sur les objets familiers
    Sur le flot du feu béni
    J’écris ton nom

    Sur toute chair accordée
    Sur le front de mes amis
    Sur chaque main qui se tend
    J’écris ton nom

    Sur la vitre des surprises
    Sur les lèvres attentives
    Bien au-dessus du silence
    J’écris ton nom

    Sur mes refuges détruits
    Sur mes phares écroulés
    Sur les murs de mon ennui
    J’écris ton nom

    Sur l’absence sans désir
    Sur la solitude nue
    Sur les marches de la mort
    J’écris ton nom

    Sur la santé revenue
    Sur le risque disparu
    Sur l’espoir sans souvenir
    J’écris ton nom

    Et par le pouvoir d’un mot
    Je recommence ma vie
    Je suis né pour te connaître
    Pour te nommer."

    Paul ÉluardLiberté, Poésie et vérité (1942)

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  • Spinoza : "La plupart des hommes semblent croire qu'ils sont libres"

    "La plupart des hommes semblent croire qu'ils sont libres dans la mesure où il leur est permis d'obéir à leurs penchants, et qu'ils abandonnent de leur indépendance dans la mesure où ils sont tenus de vivre selon la prescription de la loi divine. La moralité donc, et la religion, et, sans restriction, tout ce qui se rapporte à la force d'âme, ils les prennent pour des fardeaux qu'ils espèrent déposer après la mort, pour recevoir le prix de la servitude, à savoir de la moralité et de la religion ; et ce n'est pas cet espoir seul, mais aussi et surtout la crainte d'être punis par d'horribles supplices après la mort, qui les poussent à vivre selon la prescription de la loi divine, autant que le permettent leur petitesse et leur âme impuissante. Et si les hommes n'avaient pas cet espoir et cette crainte, s'ils croyaient au contraire que les esprits périssent avec le corps et qu'il ne reste aux malheureux épuisés par le fardeau de la moralité aucune survie, ils reviendraient à leurs naturels, voudraient tout gouverner selon leurs penchants et obéir à la fortune plutôt qu'à eux-mêmes. Ce qui ne me paraît pas moins absurde que si un homme, parce qu'il ne croit pas pouvoir nourrir éternellement son corps de bons aliments, préférait se saturer de poisons mortels ; ou bien, parce qu'il voit que l'esprit n'est pas éternel ou immortel, préfère être dément et vivre sans la Raison : absurdité telle qu'elle mérite à peine d'être relevée."

    Baruch Spinoza, Éthique, Ve partie, scolie de la proposition XLI (+1677)

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  • Kœnig : Voyages d’un philosophe aux pays des libertés

    koenig"La société ouverte n’est pas aisée. Elle demande à chacun une certaine abnégation pour tolérer des propos qui le heurtent, des attitudes qui l’indisposent, des manières d’être qui lui répugnent [sic]. Car la finalité de notre vie en société n’est pas de produire du bonheur mais de réaliser notre liberté, vecteur essentiel de la perfectibilité humaine."

    Gaspard Kœnig, Voyages d’un philosophe aux pays des libertés (2018)

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  • Zorn : La normalité me tue

    "Chez nous aussi les "idées élevées" étaient les bien-venues. Des idées très commodes car, au fond, grâce aux "choses élevées", il est facile de faire tout ce qui vous passe par la tête. Chez soi, on peut même rester assis sur le divan, chaussé de pantoufles, et participer en même temps des "choses élevées" ; pas besoin de se donner tant de mal pour cela. Se débattre dans le bourbier, comme on dit, de l’existence, ou même s’occuper du péché, c’est tout de même beaucoup plus fatigant : cela demande qu’on fasse au moins quelque chose. En tout cas je crois que ce qu’on appelle vertu n’a de valeur que si on l’acquiert dans les larmes ; tant que la vertu se borne à suivre la voie de moindre résistance, elle appartient au Démon. C’est ainsi que les "choses élevées" si souvent invoquées peuvent aussi constituer une voie de moindre résistance. Ce qui signifie, dans le domaine érotique : la fidélité conjugale bourgeoise peut fort bien être tout simplement la plus commode des solutions ; les histoires scandaleuses sont considérablement plus difficiles et incommodes. C’est pourquoi on peut sûrement dire de la sexualité qu’elle est une chose incommode, avant tout parce qu’elle engendre et suscite des problèmes. Cependant, si quelqu’un préfère se sentir à l’aise plutôt que mal à l’aise, d’avance il verra d’un mauvais œil tout ce qui pose des problèmes. Comme il est dit dans la fable du renard et des raisins : celui à qui il est trop difficile d’atteindre quelque chose dit volontiers qu’au fond il n’en a aucune envie. Le plus souvent il est très facile de renoncer à une chose : vouloir une chose est souvent très difficile. Ou, comme l’a formulé l’un de mes amis : naturellement le sexe est et a toujours été un péché parce qu’on a besoin de se donner du mal pour obtenir ce qui est défendu."

    Fritz Zorn, Mars (1976)

     

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  • Foucault : Les anormaux 2

    "La psychiatrie va pouvoir symptomatologiser, faire valoir comme symptôme de maladie, tout un ensemble de phénomènes qui n’avaient pas jusqu’alors de statut dans l’ordre de la maladie mentale […] Désormais, le fonctionnement symptomatologique d’une conduite […] va être d’une part l’écart que cette conduite représente par rapport à des règles d’ordre, de conformité, définies soit sur un fond de régularité administrative, soit sur un fond d’obligations familiales, soit sur un fond de normativité politique et sociale. […] Toute conduite doit pouvoir être située également par rapport à, et en fonction d’une norme qui est, elle aussi, contrôlée, ou du moins perçue comme telle, par la psychiatrie. La psychiatrie n’a plus besoin de la folie, elle n’a plus besoin de la démence, elle n’a plus besoin de l’aliénation pour fonctionner. La psychiatrie peut psychiatriser toute conduite sans se référer à l’aliénation. […] du moment où il n’y a plus cette référence au rapport à la vérité, finalement la psychiatrie voit s’ouvrir devant elle, comme domaine de son ingérence possible, comme domaine de ses valorisations symptomatologiques, le domaine tout entier de toutes les conduites possible." 

    Michel FoucaultLes Anormaux (1974-1975)

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  • Foucault : Les anormaux 1

    "La norme se définit non pas du tout comme une idée naturelle, mais par le rôle d’exigence et de coercition qu’elle est capable d’exercer par rapport aux domaines auxquels elle s’applique. La norme est porteuse, par conséquent, d’une prétention de pouvoir. La norme ce n’est pas simplement, ce n’est même pas un principe d’intelligibilité ; c’est un élément à partir duquel un certain exercice du pouvoir se trouve fondé et légitimé. Concept polémique – dit M. Canguilhem. Peut-être pourrait-on dire politique. En tout cas la norme porte avec soi à la fois un principe de qualification et un principe de correction. La norme n’a pas pour fonction d’exclure, de rejeter. Elle est au contraire toujours liée à une technique positive d’intervention et de transformation, à une sorte de projet normatif." 

    Michel Foucault, Les Anormaux (1974-1975)

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  • Lippmann : Le public fantôme

    Walter_Lippmann_1914.jpg"Aux yeux du public […] toute règle est bonne dès lors qu’elle convient à toutes les parties concernées […]. L’intérêt du public ne réside pas dans la substance des règles, des contrats et des coutumes, mais dans le maintien d’un régime de règles, de contrats et de coutumes. Ce qui lui importe est la loi – non les lois ; la méthode de la loi – non son contenu ; l’inviolabilité du contrat – non sa spécificité ; la bonne intelligence permise par l’habitude – non la teneur desdites habitudes. L’intérêt du public dans ces affaires ne recherche rien d’autre sinon l’assurance que les hommes dans la pratique de leurs affaires rechercheront un modus vivendi. Tout ce qui l’intéresse est en effet qu’il existe une règle efficace capable de définir la conduite des gens, de la rendre prévisible, de telle sorte qu’ils puissent s’ajuster entre eux ."

    Walter Lippmann, Le public fantôme (1925)

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  • Canguilhem : "Le normal n’est pas un concept statique"

    GeorgesCanguilhem6.jpg"Le normal n’est pas un concept statique ou pacifique, mais un concept dynamique et polémique... La forme et les fonctions du corps humain ne sont pas seulement l’expression des conditions faites à la vie par le milieu, mais l’expression des modes de vivre dans le milieu socialement adoptés."

    Georges Canguilhem, Le normal et le pathologique (1979)

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  • Marcherey : Norme et raison 2

    "Il est donc légitime de se demander, outre ce que la raison fait avec les normes ou quelle raison ont les normes, ce que les normes font à la raison, quel genre de raison font les normes, du moment où elles se présentent comme les formes tendancielles de sa réalisation. Les notions de norme et de raison sont appariées, disions-nous pour commencer : mais cet appariement ou appareillage, si tendus qu’en soient les enchaînements, laisse place à une distance, ou à une possibilité de jeu qui, tout en maintenant entre elles un lien, les décale l’une par rapport à l’autre, du moins pour une part. Les normes font appel à la raison comme à un fondement, qui garantit la légitimité de leur intervention. Mais n’y a-t-il de raison que pour des normes ou par des normes ? Ne peut-on penser la raison sans les normes, que ce soit une raison d’avant les normes ou une raison d’après les normes ? Cette interrogation se trouve d’emblée justifiée sur le plan de la terminologie : l’Antiquité latine disposait du mot norma, dont elle faisait un usage tout à fait restreint, en vue de nommer cet instrument concret qu’est l’équerre, mais elle n’en étendait pas métaphoriquement la portée à la représentation générale d’une mise en ordre rationnelle de la réalité, et en particulier de la réalité sociale ; cette extension ne s’est faite que beaucoup plus tard, vers le milieu du XVIIIe siècle, au moment où, avec le développement de l’industrialisme et des nouveaux types de rapports techniques et sociaux nécessités par celui-ci, a commencé à s’installer ce que Foucault a proposé d’appeler une « société de la norme »2 ou « société de normalisation »3, c’est-à-dire ce type très particulier de société qui fait dépendre son organisation, qu’elle présente comme rationnelle, de l’intervention de normes, dont, dans un but d’efficacité, elle substitue l’action à celle, réputée formelle, des institutions étatiques légales, ce qui transforme de fond en comble la structure des pouvoirs à l’oeuvre dans cette société. Ceci fait apparaître entre la raison et les normes, non certes une incompatibilité, mais un jeu, une possibilité d’écart, qui fait obstacle à la tentation de les assimiler directement : si les normes ont concrètement le pouvoir de représenter la raison, c’est sous un certain biais, donc en lui imposant une torsion qui, sans à proprement parler la dénaturer, infléchit sa constitution dans un certain sens. Lorsque la raison choisit ou est mise en situation de s’engager sur la voie des normes en vue de matérialiser son ordre, elle s’expose à être, en retour, reprofilée, réajustée à leur allure, ce qui revient à sacrifier au moins pour une part l’idéal d’universalité dont elle se réclame. On est ainsi conduit à se demander quelle sorte de raison configurent les normes, qui, à travers le mouvement même par lequel elles sont censées l’appliquer en respect des principes qu’elle édicte souverainement, portent sur elle un éclairage singulier qui la fait apparaître sous un nouveau visage, transformée ou peut-être même déformée. Pour le dire autrement, il se pourrait que le rapport de la raison aux normes se prête à être interprété comme la relation du maître au serviteur telle que la présente la dialectique hégélienne de la conscience : si, au départ, c’est la raison qui commande aux normes auxquelles elle prescrit le programme de rectitude qui la définit en propre, à l’arrivée, ou du moins lorsque ce programme se trouve en cours d’application, suivant la dynamique qui effectue l’insertion historique de la raison dans le réel, ce sont les normes qui interpellent la raison, en la sommant de revoir sur de nouvelles bases ses orientations. On est ainsi conduit à avancer que l’action des normes a sa logique propre, qui surdétermine celle de la raison, alors même qu’elle paraît se situer dans son prolongement : quelle est cette logique ? Qu’ajoute-t-elle ou que retranche-t-elle à celle de la raison ratiocinante ?

    La toute première réponse qu’on peut apporter à cette interrogation est que la logique immanente à l’intervention des normes est une logique pratique, c’est-à-dire une logique dont les formes de régularité apparaissent à même le processus qui engendre concrètement ces formes tout en les dotant de la capacité de se faire respecter, en étant, comme le dit le langage ordinaire, « suivies » : les figures rationnelles auxquelles elle se réfère, et la nécessité d’être observées dans les faits qui leur est attachée, ne préexistent pas à leur présentation ou présentification réelle mais lui sont rigoureusement concomitantes. A ce point de vue, la raison dont les normes tirent leur légitimité n’est pas une raison pure, comme telle désengagée de tout rapport avec l’expérience, mais une raison affectée par les conditions de l’expérience dont elle ne prend en charge le déroulement qu’en étant elle-même prise en charge par la dynamique de ce déroulement d’où elle tire sa puissance effective : ce n’est pas une raison qui tombe d’en haut mais une raison qui vient d’en bas, dans la mesure où elle paraît sourdre du cours des choses avec lequel elle tend à se confondre. C’est pourquoi le type d’obligation que requièrent les normes est complètement différent de celui appelé par des lois, ce qui modifie de fond en comble le régime de rationalité dont relèvent les unes et les autres."

    Pierre MachereyDe Canguilhem à Foucault : la force des normes (2009)

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  • Marcherey : Norme et raison 1

    "A première vue, les notions de raison et de norme sont appariées, voire même indissociables. Normer ou normaliser, c’est assurer, dans un domaine donné, la mise en conformité de ses éléments à une règle commune, donc unifier un divers conformément à l’idéal de rectitude qui inspire en principe et dirige en fait toute opération menée sous la conduite de la raison. Se référer à une norme ou mettre en oeuvre une norme, c’est réunir les conditions nécessaires à l’instauration d’un état normal, au sens premier de ce terme qui exprime la situation de ce qui, littéralement, « tombe tout droit », comme la perpendiculaire abaissée du sommet d’un triangle sur le côté opposé : par rapport à cette ligne tracée à l’équerre, toutes les autres pouvant être menées vers la droite ou vers la gauche à partir du même sommet en direction du côté opposé seront identifiées comme déviantes, sans que cela implique qu’elles soient brisées ou courbes, car ce sont aussi des lignes droites ; or il y a de multiples façons de dévier par rapport à une norme de référence, qui, réciproquement, se définit et s’affirme par rapport à elles comme unique. Ramener un divers à l’unité, c’est l’exigence de base, une exigence qu’on peut dire économique, à laquelle répond en principe toute intervention de la raison dans le monde, pour autant qu’elle tend vers l’installation d’un ordre, c’est-à-dire d’une organisation dont la permanence soit garantie contre tout risque de perturbation : on ne voit pas comment une norme pourrait, en ce sens, être un facteur de désordre, c’est-à-dire d’écart par rapport à une règle prescrite au nom de la raison, une règle qu’au contraire elle incite à respecter. A ce point de vue, la norme est au service de la raison : elle est l’instrument, l’outil qui permet à la raison d’inscrire sa trace dans le réel, par le moyen de lignes bien nettes et bien droites qui permettent de s’y diriger, de s’y orienter, et, au moindre frais, d’en effectuer une prise en charge équilibrée, stabilisée, dont les effets se prêtent à être rentabilisés au maximum de ce que la mise en ordre ainsi effectuée peut rendre en termes de profit."

    Pierre Macherey, De Canguilhem à Foucault : la force des normes (2009)

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  • Foucault : Folie et enfermement

    "L’internement est une création institutionnelle propre au XVIIe siècle. Il a pris d’emblée une ampleur qui ne lui laisse aucune commune dimension avec l’emprisonnement tel qu’on pouvait le pratiquer au Moyen Âge. Comme mesure économique et précaution sociale, il a valeur d’invention. Mais dans l’histoire de la déraison, il désigne un événement décisif: le moment où la folie est perçue sur l’horizon social de la pauvreté, de l’incapacité au travail, de l’impossibilité de s’intégrer au groupe; le moment où elle commence à former texte avec les problèmes de la cité."

    Michel FoucaultHistoire de la folie à l'âge classique (1972)

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  • Foucault : Des fous "normaux"

    "Le vieux village de Gheel qui, depuis la fin du Moyen-Age, témoignait encore de la parenté, maintenant oubliée, entre l’internement des fous et l’exclusion des lépreux, reçoit aussi dans les dernières années du XVIIIe siècle une brusque réinterprétation… A Gheel, selon le tableau qu’en trace Jouy, "les quatre cinquièmes des habitants sont fous, mais fous dans toute la force du terme, et jouissent sans inconvénients de la même liberté que les autres citoyens…Des aliments sains, un air pur, tout l’appareil de la liberté, tel est le régime qu’on leur prescrit, et auquel le plus grand nombre doit, au bout de l’année, sa guérison". Sans que rien dans les institutions ait encore réellement changé, le sens de l’exclusion et de l’internement commence à s’altérer : il prend lentement des valeurs positives, et l’espace neutre, vide, nocturne dans lequel on restituait autrefois la déraison à son néant commence à se peupler d’une nature à laquelle la folie, libérée, est obligée de se soumettre. L’internement, comme séparation de la raison et de la déraison, n’est pas supprimé ; mais à l’intérieur même de son dessin, l’espace qu’il occupe laisse apparaître des pouvoirs naturels, plus contraignants pour la folie, plus propres à la soumettre dans son essence, que tout le vieux système limitatif et répressif."

    Michel Foucault, Histoire de la folie à l'âge classique (1972)

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  • Canguilhem : Constantes physiologiques humaines et normes collectives

    "Bref, tenir les valeurs moyennes des constantes physiologiques humaines comme l'expression de normes collectives de vie, ce serait seulement dire que l'espèce humaine en inventant des genres de vie invente du même coup des allures physiologiques. Mais les genres de vie ne sont-ils pas imposés ? Les travaux de l'école française de géographie humaine ont montré qu'il n'y a pas de fatalité géographique. Les milieux n'offrent à l'homme que des virtualités d'utilisation technique et d'activité collective. C'est un choix qui décide. Entendons bien qu'il ne s'agit pas d'un choix explicite et conscient. Mais du moment que plusieurs normes collectives de vie sont possibles dans un milieu donné, celle qui est adoptée et que son antiquité fait paraître naturelle reste au fond choisie."

    Georges Canguilhem, Le normal et le pathologique (1979)

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  • Épictète : Philosophie et norme

    "Voici le point de départ de la philosophie : la conscience du conflit qui met aux prises les hommes entre eux, la recherche de l'origine de ce conflit, la condamnation de la simple opinion et la défiance à son égard, une sorte de critique de l'opinion pour déterminer si on a raison de la tenir, l'invention d'une norme, de même que nous avons inventé la balance pour la détermination du poids, ou le cordeau pour distinguer ce qui est droit et ce qui est tordu.

    Est-ce là le point de départ de la philosophie : est juste tout ce qui paraît tel à chacun ? Et comment est-il possible que les opinions qui se contredisent soient justes ? Par conséquent, non pas toutes. Mais celles qui nous paraissent à nous justes ? Pourquoi à nous plutôt qu'aux Syriens, plutôt qu'aux Égyptiens ? Plutôt que celles qui paraissent telles à moi ou à un tel ? Pas plus les unes que les autres. Donc l'opinion de chacun n'est pas suffisante pour déterminer la vérité.

    Nous ne nous contentons pas non pl,s quand il s'agit de poids ou de mesure de la simple apparence, mais nous avons inventé une norme pour ces différents cas. Et dans le cas présent, n'y a-t-il donc aucune norme supérieure à l'opinion ? Et comment est-il possible qu'il n'y ait aucun moyen de déterminer et de découvrir ce qu'il y a pour les hommes de plus nécessaire ? Il y a donc une norme. Alors, pourquoi ne pas la chercher et ne pas la trouver, et après l'avoir trouvée, pourquoi ne pas nous en servir par la suite rigoureusement, sans nous en écarter d'un pouce ? Car voilà, à mon avis, ce qui, une fois trouvé, délivrera de leur folie les gens qui se servent en tout d'une seule mesure, l'opinion, et nous permettra, désormais, partant de principes connus et clairement définis, de nous servir, pour juger des cas particuliers, d'un système de prénotions."

    Épictète, Entretiens, II, XI (IIe s. ap. JC)

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