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Livres - Page 4

  • Horace : Carpe diem

    "N’essaye pas de savoir - c’est une chose interdite - pour moi, pour toi,
    le temps que les dieux nous ont donné, Leuconoé. Ne sonde pas
    les horoscopes babyloniens. Quoi qu’il arrive, tout en sera meilleur !
    Que Jupiter nous donne encore de très nombreux hivers, que celui-ci soit le dernier,

    qui, en ce moment même, fait se briser les vagues de la mer Tyrrhénienne
    sur les rochers usés, toi, pleine de sagesse, fais couler du vin et abrège l’attente
    trop longue pour un instant si court. Le temps de parler, et la vie jalouse
    sera enfuie. Prends le jour qui s’offre, ne fais pas crédit à demain."

    Horace, Ode XI (Ier s. ap. JC)

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  • Jankélévitch : La mort

    41L0x68hWdL._SX210_.jpg"La vie une fois vécue, bouclée, accomplie, on se demandait : à quoi bon? Oui, à quoi rime cette petite promenade de Monsieur Untel dans le firmament du destin, ce stage de quelques décennies dans la vallée de la finitude? Ce séjour sans tête ni queue dans les pâturages de l'en-deça? Et pourquoi d'abord Monsieur Untel est-il né un jour plutôt que de rester éternellement inexistant? Et pourquoi, étant né, doit-il un autre jour cesser d'être sans qu'aucune explication ne lui soit fournie sur les raisons de cet absurde voyage circulaire? Quelle est donc la finalité de tout cela?"

    Vladimir Jankélévitch, La Mort

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  • Moréas : Les Stances

    cab2b748-65e6-11e4-8a58-5be81d522cf9.jpg"Les roses que j’aimais s’effeuillent chaque jour ;

    Toute saison n’est pas aux blondes pousses neuves ;

    Le zéphyr a soufflé trop longtemps ; c’est le tour

    Du cruel aquilon qui condense les fleuves.

     

    Vous faut-il, Allégresse, enfler ainsi la voix,

    Et ne savez-vous point que c’est grande folie,

    Quand vous venez sans cause agacer sous mes doigts

    Une corde vouée à la Mélancolie ?

     

    Calliope, Erato, filles de Jupiter,

    Je vous invoque ici sur la harpe sonore ;

    Je le faisais enfant, et bientôt mon hiver

    Passera mon automne et mon printemps encore

     

    Quelle bizarre Parque au cœur capricieux

    Veut que le sort me flatte au moment qu’il me brave ?

    Les maux les plus ingrats me sont présents des dieux,

    Je trouve dans ma cendre un goût de miel suave.

     

    J’ai choisi cette rose au fond d’un vieux panier

    Que portait par la rue une marchande rousse ;

    Ses pétales sont beaux du premier au dernier,

    Sa pourpre vigoureuse en même temps est douce.

     

    Vraiment d’une autre rose elle diffère moins

    Que la lanterne fait d’une vessie enflée :

    A ne s’y pas tromper qu’un sot mette ses soins,

    Mais la perfection est chose plus celée.

     

    Ne dites pas : la vie est un joyeux festin ;

    Ou c’est d’un esprit sot ou c’est d’une âme basse.

    Surtout ne dites point : elle est malheur sans fin ;

    C’est d’un mauvais courage et qui trop tôt se lasse.

     

    Riez comme au printemps s’agitent les rameaux,

    Pleurez comme la bise ou le flot sur la grève,

    Goûtez tous les plaisirs et souffrez tous les maux ;

    Et dites : c’est beaucoup et c’est l’ombre d’un rêve."

    Jean Moréas, Les Stances (1899-1920)

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  • Camus : "Maman est morte"

    "Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier.

    L’asile de vieillards est à Marengo, à quatre-vingts kilomètres d’Alger. Je prendrai l’autobus à deux heures et j’arriverai dans l’après-midi. Ainsi, je pourrai veiller et je rentrerai demain soir. J’ai demandé deux jours de congé à mon patron et il ne pouvait pas me les refuser avec une excuse pareille. Mais il n’avait pas l’air content. Je lui ai même dit : « Ce n’est pas de ma faute. » Il n’a pas répondu. J’ai pensé alors que je n’aurais pas dû lui dire cela. En somme, je n’avais pas à m’excuser. C’était plutôt à lui de me présenter ses condoléances. Mais il le fera sans doute après-demain, quand il me verra en deuil. Pour le moment, c’est un peu comme si maman n’était pas morte. Après l’enterrement, au contraire, ce sera une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus officielle.

    J’ai pris l’autobus à deux heures. Il faisait très chaud. J’ai mangé au restaurant, chez Céleste, comme d’habitude. Ils avaient tous beaucoup de peine pour moi et Céleste m’a dit : « On n’a qu’une mère. » Quand je suis parti, ils m’ont accompagné à la porte. J’étais un peu étourdi parce qu’il a fallu que je monte chez Emmanuel pour lui emprunter une cravate noire et un brassard. Il a perdu son oncle, il y a quelques mois.

    J’ai couru pour ne pas manquer le départ. Cette hâte, cette course, c’est à cause de tout cela sans doute, ajouté aux cahots, à l’odeur d’essence, à la réverbération de la route et du ciel, que je me suis assoupi. J’ai dormi pendant presque tout le trajet. Et quand je me suis réveillé, j’étais tassé contre un militaire qui m’a souri et qui m’a demandé si je venais de loin. J’ai dit « oui » pour n’avoir plus à parler."

    Albert Camus, L'Etranger (1942)

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  • Freud : La pulsion de mort

    ob_19b2db_2-ogre.jpg"Ce qui ne peut aussi manquer de nous frapper, c’est que les pulsions de vie ont d’autant plus affaire à notre perception interne qu’elles se présentent comme des perturbateurs et apportent sans discontinuer des tensions dont la liquidation est ressentie comme plaisir ; les pulsions de mort en revanche paraissent accomplir leur travail sans qu’on s’en aperçoive. Le principe de plaisir semble être en fait au service des pulsions de mort. Certes il veille sur les excitations externes qui sont tenues pour dangereuses par les deux sortes de pulsions, mais il veille tout particulièrement sur les accroissements d’excitation provenant de l’intérieur qui viendrait rendre plus difficile la tâche vitale. Voici qui fait naître une foule d’autres questions qui ne peuvent pour l’instant recevoir de réponse."

    Sigmund Freud, Au-delà du principe du plaisir (1920)

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  • Comte : Les morts gouvernent les vivants

    Car, l'essor social ne tarde guère à dépendre davantage du temps que de l'espace. Ce n'est pas seulement aujourd'hui que chaque homme, en s'efforçant d'apprécier ce qu'il doit aux autres, reconnaît une participation beaucoup plus grande chez l'ensemble de ses prédécesseurs que chez celui de ses contemporains. Une telle supériorité se manifeste, à de moindres degrés, aux époques les plus lointaines; comme l'indique le culte touchant
    qu'on y rendit toujours aux morts, suivant la belle remarque de Vico.

    Ainsi, la vraie sociabilité consiste davantage dans la continuité successive que dans la solidarité actuelle. Les vivants sont toujours, et de plus en plus, gouvernés nécessairement par les morts : telle est la loi fondamentale de l'ordre humain.

    Pour la mieux concevoir, il faut distinguer, chez chaque vrai serviteur de l’Humanité, deux existences successives : l'une, temporaire mais directe, constitue la vie proprement dite; l'autre, indirecte mais permanente, ne commence qu'après la mort. La première étant toujours corporelle, elle peut être qualifiée d'objective; surtout par contraste envers la seconde, qui, ne laissant subsister chacun que dans le cœur et l'esprit d'autrui, mérite le nom de subjective. Telle est la noble immortalité, nécessairement immatérielle, que le positivisme reconnaît à notre âme, en conservant ce terme précieux pour désigner l'ensemble des fonctions intellectuelles et morales, sans aucune allusion à l'entité correspondante."

    Auguste Comte, Catéchisme positiviste (1852)

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  • Montaigne : La mort ne nous concerne pas

    La mort est moins à craindre que rien, s’il y avait quelque chose de moins… Elle ne vous concerne ni mort, ni vif ; vif parce que vous êtes ; mort parce que vous n’êtes plus. Nul ne meurt avant son heure. Ce que vous laissez de temps n’était non plus le vôtre que celui qui s’est passé avant votre naissance ; et ne vous touche non plus… Où que votre vie finisse, elle y est toute. L’utilité du vivre n’est pas en l’espace, elle est en l’usage : tel a vécu longtemps, qui a peu vécu : attendez-vous-y pendant que vous y êtes. Il gît en votre volonté, non au nombre des ans, que vous ayez assez vécu. Pensiez-vous jamais n’arriver là où vous alliez sans cesse Encore n’y a-t-il chemin que n’ait son issue. Et si la compagnie vous peut soulager, le monde ne va-t-il pas même train que vous allez ?"

    Michel de Montaigne, Essais (1595)

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  • Platon : La mort, l’âme libérée du corps

    "Il semble que la mort est un raccourci qui nous mène au but, puisque, tant que nous aurons le corps associé à la raison dans notre recherche et que notre âme sera contaminée par un tel mal, nous n’atteindrons jamais ce que nous désirons et nous disons que l’objet de nos désirs, c’est la vérité. Car le corps nous cause mille difficultés par la nécessité où nous sommes de le nourrir ; qu’avec cela des maladies surviennent, nous voilà entravé dans notre chasse au réel. Il remplit d’amours, de désirs, de craintes, de chimères de toute sorte, d’innombrables sottises, si bien que, comme on dit, il nous ôte vraiment et réellement toute possibilité de penser. Guerres, dissensions, batailles, c’est le corps seul et ses appétits qui sont en cause ; car on ne fait la guerre que pour amasser des richesses et nous sommes forcés d’en amasser à cause du corps, dont le service nous tient en esclave.

    La conséquence de tout cela, c’est que nous avons pas de loisir à consacrer à la philosophie. Mais le pire de tout, c’est que, même s’il nous laisse quelque loisir et que nous nous mettions à examiner quelque chose, il intervient sans cesse dans nos recherches, y jette le trouble et la confusion et nous paralyse au point qu’il nous rend incapable de discerner la vérité. Il nous est donc effectivement démontré que, si nous voulons jamais avoir une pure connaissance de quelque chose, il nous faut nous séparer de lui et regarder avec l’âme seule les choses en elles-mêmes.

    Nous n’aurons, semble-t-il, ce que nous désirons et prétendons aimer, la sagesse, qu’après notre mort, ainsi que notre raisonnement le prouve, mais pendant notre vie, non pas. Si en effet il est impossible, pendant que nous sommes avec le corps, de rien connaître purement, de deux choses l’une : ou bien cette connaissance nous est absolument interdite, ou nous l’obtiendrons après la mort ; car alors l’âme sera seule elle-même, sans le corps, mais auparavant, non pas."

    Platon, Phédon (Ve s. av. JC)

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  • Leibniz : La mort n'est pas la fin

    "La nature nous a montré dans le sommeil et dans les évanouissements, un échantillon qui nous doit faire juger que la mort n’est pas une cessation de toutes les fonctions, mais seulement une suspension de certaines fonctions plus remarquables. Et j’ai expliqué ailleurs un point important, lequel, n’ayant pas été assez considéré, a fait donner plus aisément les hommes dans l’opinion de la mortalité des âmes ; c’est qu’un grand nombre de petites perceptions égales et balancées entre elles, qui n’ont aucun relief ni rien de distinguant, ne sont point remarquées et on ne saurait s’en souvenir. Mais d’en vouloir conclure qu’alors l’âme est tout fait sans fonctions, c’est comme le vulgaire croit qu’il y a un vide ou rien là où il n’y a point de matière notable, et que la terre est sans mouvement parce que son mouvement n’a rien de remarquable, étant uniforme et sans secousses. Nous avons une infinité de petites perceptions et que nous ne saurions distinguer : un grand bruit étourdissant comme par exemple le murmure de tout un peuple assemblé est composé de tous les petits murmures de personnes particulières qu’on ne remarquerait pas à part mais dont on a pourtant un sentiment, autrement on ne sentirait point le tout. Ainsi quand l’animal est privé des organes capables de lui donner des perceptions assez distinguées, il ne s’ensuit point qu’il ne lui reste point de perceptions plus petites et plus uniformes, ni qu’il soit privé de tous organes et de toutes les perceptions. Les organes ne sont qu’enveloppés et réduits en petit volume, mais l’ordre de la nature demande que tout se redéveloppe et retourne un jour à un état remarquable."

    Gottfried Wilhelm Leibniz

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  • Kierkegaard : La bonne attitude face à la mort

    "Le sérieux comprend que si la mort est une nuit, la vie est le jour, que si l’on ne peut travailler la nuit, on peut agir le jour, et comme le mot bref de la mort, l’appel concis, mais stimulant de la vie, c’est : aujourd’hui même. Car la mort envisagée dans le sérieux est une source d’énergie comme nulle autre ; elle rend vigilant comme rien d’autre. La mort incite l’homme charnel à dire : « Mangeons et buvons, car demain, nous mourrons ». Mais c’est là le lâche désir de vivre de la sensualité, ce méprisable ordre des choses où l’on vit pour manger et boire, et où l’on ne mange ni ne boit pour vivre. L’idée de la mort amène peut-être l’esprit plus profond à un sentiment d’impuissance où il succombe sans aucun ressort ; mais à l’homme animé de sérieux, la pensée de la mort donne l’exacte vitesse à observer dans la vie, et elle lui indique le but où diriger sa course. Et nul arc ne saurait être tendu ni communiquer à la flèche sa vitesse comme la pensée de la mort stimule le vivant dont le sérieux tend l’énergie. Alors le sérieux s’empare de l’actuel aujourd’hui même ; il ne dédaigne aucune tâche comme insignifiante ; il n’écarte aucun moment comme trop court."

    Søren Kierkegaard, Sur une tombe

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  • Tolstoï: "Il est impossible que je doive mourir"

    téléchargement.jpg"Ivan Illitch voyait qu’il mourait et il en était désespéré. Dans le fond de son âme, il savait bien qu’il mourait ; mais non seulement il ne parvenait pas à s’habituer à cette pensée, il ne la comprenait même pas, il était incapable de la comprendre.

    Cet exemple de syllogisme qu’il avait appris dans le manuel de logique de Kieseweter :

    « Caïus est un homme, les hommes sont mortels, donc Caïus est mortel », ce raisonnement lui paraissait exact s’il s’agissait de CaÏus, mais non pas de sa propre personne. C’était Caïus, un homme en général, et il devait mourir. Mais lui n’est pas Caïus, il n’est pas un homme en général ; il est à part, tout à fait à part des autres êtres : il était Vania avec sa maman et son papa, avec Mitia et Volodia, avec sa bonne, avec le cocher, puis avec Katenka, avec toutes les joies, toutes les peines, tous les enthousiasmes de l’enfance, de l’adolescence, de la jeunesse. Caïus connaissait-il l’odeur de cette balle en cuir bariolé qu’aimait tant Vania ? Caïus embrassait-il la main de sa mère comme Vania ? Est-ce Caïus qui avait protesté à l’école au sujet des petits pâtés ? Avait-il aimé comme Vania ? Pouvait-il présider une séance comme lui ?

    « Caïus est en effet mortel, et il est juste qu’il meure. Mais moi, Vania, Ivan Illitch, avec toutes mes pensées, tous mes sentiments, c’est tout autre chose. Et il est impossible que je doive mourir. Ce serait trop affreux. »

    Ainsi sentait-il.

    « Si je devais mourir comme Caïus, je le saurais bien, ma voix intérieure me le dirait. Mais elle ne me dit jamais rien de tel. Moi et tous mes amis, nous comprenions bien que nous étions très différents de Caïus. Et voilà que maintenant… C’est impossible, et c’est cependant ainsi. Comment ? Comment comprendre cela ? »

    Il ne pouvait le comprendre et s’efforçait de chasser loin de soi cette pensée, comme étant fausse, anormale, maladive, et de la remplacer par d’autres pensées, normales et saines. Mais cette pensée, ou plutôt cette réalité, revenait de nouveau et se dressait devant lui.

    Et pour l’écarter il appelait à lui d’autres idées, dans l’espoir d’y trouver un appui. Il essayait de recourir à cet état d’esprit qui cachait autrefois à ses yeux la pensée de la mort. Mais chose étrange ! Tout ce qui naguère cachait et détruisait le sentiment de la mort, maintenant n’avait plus ce pouvoir."

    Léon Tolstoï, La Mort d’Ivan Ilitch (1886)

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  • Bayle : La mort ne nous concerne pas

    220px-Pierre_Bayle_by_Louis_Ferdinand_Elle.jpg"Épicure et Lucrèce supposent que la mort est une chose qui ne nous concerne pas, et à laquelle nous n’avons aucun intérêt. Ils concluent cela de ce qu’ils supposent que l’âme est mortelle, et par conséquent que l’homme ne sent plus rien après la séparation du corps et de l’âme...

    Ces philosophes […] supposent que l’homme ne craint la mort que parce qu’il se figure qu’elle est suivie d’un grand malheur positif Ils se trompent, et ils n’apportent aucun remède à ceux qui regardent comme un grand mal la simple perte de la vie. L’amour de la vie est tellement enraciné dans le cœur de l’homme, que c’est un signe qu’elle est considérée comme un très grand bien ; d’où il s’ensuit que de cela seul que la mort enlève ce bien, elle est redoutée comme un très grand mal. À quoi sert de dire contre cette crainte : vous ne sentirez rien après votre mort ? Ne vous répondra-ton pas aussitôt, c’est bien assez que je sois privé de la vie que j’aime tant ; et si l’union de mon corps et de mon âme est un état qui m’appartient, et que je souhaite ardemment conserver, vous ne pouvez pas prétendre que la mort qui rompt cette union est une chose qui ne me regarde pas.

    Concluons que l’argument d’Épicure et de Lucrèce n’était pas bien arrangé, et qu’il ne pouvait servir que contre la peur des peines de l’autre monde. Il y a une autre sorte de peur qu’ils devaient combattre ; c’est celle de la privation des douceurs de cette vie."

    Pierre Bayle, Dictionnaire historique et critique (1697)

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  • Hegel : L'épreuve de la mort

    hans-baldung-grien-la-jeune-fille-et-la-mort-1517.jpg"La mort, si nous voulons nommer ainsi cette irréalité, est la chose la plus redoutable, et tenir fermement ce qui est mort, est ce qui exige la plus grande force. La beauté sans force hait l'entendement, parce que l'entendement attend d'elle ce qu'elle n'est pas en mesure d'accomplir. Ce n'est pas cette vie qui recule d'horreur devant la mort et se  réserve pure de la destruction, mais la vie qui porte la mort, et se maintient dans la mort même, qui est la vie de l'esprit. L'esprit conquiert sa vérité seulement à condition de se retrouver soi-même dans l'absolu déchirement.

    L'esprit est cette puissance en n'étant pas semblable au positif qui se détourne du négatif (comme quand nous disons d'une chose qu’elle n'est rien, ou qu'elle est fausse, et que, débarrassé alors d'elle, nous passons sans plus à quelque chose d'autre), mais l'esprit est cette puissance seulement en sachant regarder le négatif en face, et en sachant séjourner près de lui. Ce séjour est le pouvoir magique qui convertit le négatif en être."

    Hegel, La Phénoménologie de l'Esprit (1807)

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  • Épicure : "Familiarise-toi avec l'idée que la mort n'est rien pour nous"

    "Familiarise-toi avec l'idée que la mort n'est rien pour nous, puisque tout bien et tout mal résident dans la sensation, et que la mort est l'éradication de nos sensations. Dès lors, la juste prise de conscience que la mort ne nous est rien autorise à jouir du caractère mortel de la vie : non pas en lui conférant une durée infinie, mais en l'amputant du désir d'immortalité. Il s'ensuit qu'il n'y a rien d'effrayant dans le fait de vivre, pour qui est radicalement conscient qu'il n'existe rien d'effrayant non plus dans le fait de ne pas vivre.

    Stupide est donc celui qui dit avoir peur de la mort non parce qu'il souffrira en mourant, mais parce qu'il souffre à l'idée qu'elle approche. Ce dont l'existence ne gêne point, c'est vraiment pour rien qu'on souffre de l'attendre ! Le plus effrayant des maux, la mort ne nous est rien, disais-je : quand nous sommes, la mort n'est pas là, et quand la mort est là, c'est nous qui ne sommes pas ! Elle ne concerne donc ni les vivants ni les trépassés, étant donné que pour les uns, elle n'est point, et que les autres ne sont plus. Beaucoup de gens pourtant fuient la mort, soit en tant que plus grand des malheurs, soit en tant que point final des choses de la vie.

    Le philosophe, lui, ne craint pas le fait de n'être pas en vie : vivre ne lui convulse pas l'estomac, sans qu'il estime être mauvais de ne pas vivre. De même qu'il ne choisit jamais la nourriture la plus plantureuse, mais la plus goûteuse, ainsi n'est-ce point le temps le plus long, mais le plus fruité qu'il butine ? Celui qui incite d'un côté le jeune à bien vivre, de l'autre le vieillard à bien mourir est un niais, non tant parce que la vie a de l'agrément, mais surtout parce que bien vivre et bien mourir constituent un seul et même exercice.

    Plus stupide encore celui qui dit « beau » de n'être pas né, ou « Sitôt né, de franchir les portes de l'Hadès ». S'il est persuadé de ce qu'il dit, que ne quitte-t-il la vie sur-le-champ ? Il en a l'immédiate possibilité, pour peu qu'il le veuille vraiment. S'il veut seulement jouer les provocateurs, sa désinvolture en la matière est déplacée. Souvenons-nous d'ailleurs que l'avenir, ni ne nous appartient, ni ne nous échappe absolument, afin de ne pas tout à fait l'attendre comme devant exister, et de n'en point désespérer comme devant certainement ne pas exister."

    Épicure, Lettre à Ménécée (IVe s. av JC)

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  • Montaigne : Philosopher c'est apprendre à mourir

    260px-Montaigne-Dumonstier.jpgLe but de notre chemin, c’est la mort, c’est [là] l’objet inéluctable de notre visée : si elle nous effraie, comment est-il possible de faire un pas en avant sans fièvre ? Le remède du vulgaire, c’est de ne pas y penser. Mais de quelle stupidité de brute peut lui venir un si grossier aveuglement ? Il lui faut faire brider l’âne par la queue.

    Qui capite ipse suo instituit vestigia retro.

    [Lui qui s’est mis dans la tête d’avancer à reculons.]

    Ce n’est pas étonnant s’il est si souvent pris au piège. On fait peur à nos gens en nommant seulement la mort, et la plupart s’en signent comme quand ils entendent le nom du diable. Et parce qu’il en est fait mention dans les testaments, ne vous attendez pas à ce qu’ils y mettent la main avant que le médecin leur ait donné l’extrême sentence ; et Dieu sait alors, entre la douleur et la frayeur, de quel bon jugement ils vous le pétrissent.

    Parce que cette syllabe frappait trop durement leurs oreilles et que ce mot leur semblait malencontreux, les Romains avaient appris à l’adoucir ou à l’étendre en périphrases. Au lieu de dire « il est mort », ils disent « il a cessé de vivre », « il a vécu ». Pourvu qu’ils emploient vie, même passée, ils se consolent. [...]

    Je naquis entre onze heures et midi le dernier jour de février mil cinq cent trente-trois, selon notre façon actuelle de compter, l’année commençant en janvier. Il n’y a juste que quinze jours que j’ai dépassé trente-neuf ans ; il m’en faut pour le moins encore autant ; s’embarrasser en attendant de la pensée d’une chose aussi éloignée, ce serait folie. Mais quoi ! les jeunes et les vieux abandonnent la vie dans les même conditions. Nul n’en sort autrement que comme s’il venait à l’instant d’y entrer. Ajoutez qu’il n’y a pas d’homme si décrépit soit-il qui, tant qu’il n’a pas atteint l’âge de Mathusalem, ne pense avoir encore vingt ans dans le corps. En outre, pauvre fou que tu es, qui t’a établi les limites de ta vie ? Tu te fondes sur ce que disent les médecins. Regarde plutôt la réalité et l’expérience."

    Michel de Montaigne, Essais (1595)

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