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Compilation de textes - Page 4

  • Hobbes : L'homme est un loup pour l'homme

    "Les hommes ne retirent pas d'agrément (mais au contraire un grand déplaisir) de la vie en compagnie, là où il n'existe pas de pouvoir capable de les tenir tous en respect. Car chacun attend que son compagnon l'estime aussi haut qu'il s'apprécie lui-même, et à chaque signe de dédain, ou de mésestime il s'efforce naturellement, dans toute la mesure où il l'ose (ce qui suffit largement, parmi des hommes qui n'ont pas de commun pouvoir qui les tienne en repos, pour les conduire à se détruire naturellement), d'arracher la reconnaissance d'une valeur plus haute : à ceux qui le dédaignent, en lui nuisant ; aux autres, par de tels exemples."

    Thomas Hobbes, Le Léviathan (1651)

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  • Platon : Prométhée et la violence humaine

    "C'était au temps où les Dieux existaient, mais où n'existaient pas les races mortelles. Or, quand est arrivé pour celles-ci le temps où la destinée les appelait aussi ? l'existence, ? ce moment les Dieux les modèlent en dedans de la terre, en faisant un mélange de terre, de feu et de tout ce qui encore peut se combiner avec le feu et la terre. Puis, quand ils voulurent les produire ? la lumière, ils prescrivirent ? Prométhée et ? Epiméthée de les doter de qualités, en distribuant ces qualités ? chacune de la façon convenable. Mais Epiméthée demande alors ? Prométhée de lui laisser faire tout seul cette distribution : "Une fois la distribution faite par moi, dit-il, ? toi de contrôler !" L? -dessus, ayant convaincu l'autre, le distributeur se met ? l’œuvre.

    "En distribuant les qualités, il donnait ? certaines races la force sans la vélocité ; d'autres, étant plus faibles étaient par lui dotées de vélocité ; il armait les unes, et, pour celles auxquelles il donnait une nature désarmée, il imaginait en vue de leur sauvegarde quelque autre qualité : aux races, en effet, qu'il habillait en petite taille, c'était une fuite ailée ou un habitat souterrain qu'il distribuait ; celles dont il avait grandi la taille, c'était par cela même aussi qu'il les sauvegardait. De même, en tout, la distribution consistait de sa part ? égaliser les chances, et, dans tout ce qu'il imaginait, il prenait ses précautions pour éviter qu'aucune race ne s'éteignit.

    Mais, une fois qu'il leur eut donné le moyen d'échapper ? de mutuelles destructions, voil? qu'il imaginait pour elles une défense commode ? l'égard des variations de température qui viennent de Zeus : il les habillait d'une épaisse fourrure aussi bien que de solides carapaces, propres ? les protéger contre le froid, mais capables d'en faire autant contre les brûlantes chaleurs ; sans compter que, quand ils iraient se coucher, cela constituerait aussi une couverture, qui pour chacun serait la sienne et qui ferait naturellement partie de lui-même ; il chaussait telle race de sabots de corne, telle autre de griffes solides et dépourvues de sang. En suite de quoi, ce sont les aliments qu'il leur procurait, différents pour les différentes races pour certaines l'herbe qui pousse de la terre, pour d'autres, les fruits des arbres, pour d'autres, des racines ; il y en a auxquelles il a accordé que leur aliment fût la chair des autres animaux, et il leur attribua une fécondité restreinte, tandis qu'il attribuait une abondante fécondité ? celles qui se dépeuplaient ainsi, et que, par l? , il assurait une sauvegarde ? leur espèce.

    "Mais, comme (chacun sait cela) Epiméthée n'était pas extrêmement avisé, il ne se rendit pas compte que, après avoir ainsi gaspillé le trésor des qualités au profit des êtres privés de raison, il lui restait encore la race humaine qui n'était point dotée ; et il était embarrassé de savoir qu'en faire. Or, tandis qu'il est dans cet embarras, arrive Prométhée pour contrôler la distribution ; il voit les autres animaux convenablement pourvus sous tous les rapports, tandis que l'homme est tout nu, pas chaussé, dénué de couvertures, désarmé. Déj? , était même arrivé cependant le jour où ce devait être le destin de l'homme, de sortir ? son tour de la terre pour s'élever ? la lumière. Alors Prométhée, en proie ? l'embarras de savoir quel moyen il trouverait pour sauvegarder l'homme, dérobe ? Héphaïstos et ? Athéna le génie créateur des arts, en dérobant le feu (car, sans le feu, il n'y aurait moyen pour personne d'acquérir ce génie ou de l'utiliser) ; et c'est en procédant ainsi qu'il fait ? l'homme son cadeau. Voil? donc comment l'homme acquit l'intelligence qui s'applique aux besoins de la vie. Mais l'art d'administrer les Cités, il ne le posséda pas !

    Cet art en effet était chez Zeus. Mais il n'était plus possible alors ? Prométhée de pénétrer dans l'acropole qui était l'habitation de Zeus, sans parler des redoutables gardes du corps que possédait Zeus. En revanche, il pénètre subrepticement dans l'atelier qui était commun ? Athéna et ? Héphaïstos et où tous deux pratiquaient leur art, et, après avoir dérobé l'art de se servir du feu, qui est celui d'Héphaïstos, et le reste des arts, ce qui est le domaine d'Athéna, il en fait présent ? l'homme. Et c'est de l? que résultent, pour l'espèce humaine, les commodités de la vie, mais, ultérieurement, pour Prométhée, une poursuite, comme on dit, du chef de vol, ? l'instigation d'Epiméthée !

    "Or, puisque l'homme a eu sa part du lot Divin, il fut, en premier lieu le seul des animaux ? croire ? des Dieux ; il se mettait ? élever des autels et des images de Dieux. Ensuite, il eut vite fait d'articuler artistement les sons de la voix et les parties du discours. Les habitations, les vêtements, les chaussures, les couvertures, les aliments tirés de la terre, furent, après cela, ses inventions. Une fois donc qu'ils eurent été équipés de la sorte, les hommes, au début, vivaient dispersés: il n'y avait pas de cités ; ils étaient en conséquence détruits par les bêtes sauvages, du fait que, de toute manière, ils étaient plus faibles qu'elles ; et, si le travail de leurs arts était un secours suffisant pour assurer leur entretien, il ne leur donnait pas le moyen de faire la guerre aux animaux ; car ils ne possédaient pas encore l'art politique, dont l'art de la guerre est une partie.

    "Aussi cherchaient-ils ? se grouper, et, en fondant des cités, ? assurer leur salut. Mais, quand ils se furent groupés, ils commettaient des injustices les uns ? l'égard des autres, précisément faute de posséder l'art d'administrer les cités ; si bien que, se répandant ? nouveau de tous côtés, ils étaient anéantis. Aussi Zeus de peur que notre espèce n'en vient ? périr toute entière envoie Hermès apporter ? l'humanité la Vergogne et la Justice pour constituer l'ordre des cités et les liens d'amitié qui rassemblent les hommes. Hermès demande alors ? Zeus de quelle façon il doit faire don aux hommes de la Justice et de la Vergogne "dois je repartir de la manière dont les art l'ont été?" leur répartition a été opérée comme suit: un seul homme qui possède l’art de la médecine suffit pour un grand nombre de profanes et il en est de même pour les autres partisans. Dois je repartir ainsi la Justice et la Vergogne entre les hommes? ou dois je les repartir entre tous? Zeus répondit "repartis les entre tous et que tous y prennent part car il ne pourrait y avoir des cités si seul un petit nombre d'hommes y prenaient part comme c'est le cas pour les autres arts; et instaure en mon nom la loi suivante: qu'on mettre ? mort comme un fléau de la cité, l'homme qui se montre incapable de prendre part ? la Vergogne et ? la Justice."

    Platon, Protagoras (Ve s. av. JC)

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  • Soljenitsyne : L'art sauvera-t-il le monde ?

    " Mais qui a été sauvé ?

    Il existe, toutefois, une certaine particularité dans l’essence même de la beauté et dans la nature même de l’art : la conviction profonde qu’entraîne une vraie œuvre d’art est absolument irréfutable, et elle contraint même le cœur le plus hostile à se soumettre... les œuvres d’art qui ont cherché la vérité profonde et nous la présentent comme une force vivante s’emparent de nous et s’imposent à nous, et personne, jamais, même dans les âges à venir, ne pourra les réfuter.

    Alors, la remarque de Dostoïevski « La beauté sauvera le monde » ne serait plus une phrase en l’air, mais une prophétie. Après tout, il est vrai qu’il eut des illuminations fantastiques. Et, dans ce cas, l’art, la littérature peuvent vraiment contribuer à sauver notre monde…

    On nous dira : Que peut la littérature contre la ruée sauvage de la violence ? Mais n’oublions pas que la violence ne vit pas seule, qu’elle est incapable de vivre seule : elle est intimement associée, par le plus étroit des liens naturels, au mensonge. La violence trouve son seul refuge dans le mensonge, et le mensonge son seul soutien dans la violence. Tout homme qui a choisi la violence comme moyen doit inexorablement choisir le mensonge comme règle…
    Et dès que [par l’art] le mensonge sera confondu, la violence apparaîtra dans sa nudité et dans sa laideur. Et la violence, alors, s’effondrera."

    Alexandre Soljenitsyne

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  • Dostoïevski : La beauté sauvera le monde

    "Est-il vrai, prince, que vous avez dit un jour que la ‘beauté’ sauverait le monde ? Messieurs… le prince prétend que la beauté sauvera le monde. Et moi je prétends que, s’il a des idées aussi folâtres, c’est qu’il est amoureux… Ne rougissez pas, prince ! Vous me feriez pitié. Quelle beauté sauvera le monde ?"

    Fiodor Dostoïevski, L’Idiot (1874)

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  • Jaspers : Le désespoir de l'homme moderne

    "L’homme moderne appuie sur des boutons, tourne un volant, agit sur une manette, et il a la lumière, le son, le téléphone, le chauffage. Il monte en tramway, en chemin de fer, en voiture ou en avion. Il n’a aucun besoin de savoir quels phénomènes physiques exactement sont impliqués par ces gestes. La science et la technique s’en occupent pour lui ; elles feront tout ce qui est nécessaire. Elles fabriquent en quelque sorte notre bonheur. Le spécialiste peut tout, du moins pourra-t-il bientôt tout. Chacun est spécialiste dans son domaine étroit, et il attend des autres spécialistes ce dont il a besoin. Tout le monde vit comme si tout cela était dirigé depuis un centre unique. Or ce « centre » n’est pas occupé par un spécialiste ; dans ce « centre », il n’y a rien. C’est pourquoi la superstition de la science crée un dégoût incurable de l’existence et le sentiment, typiquement moderne, que l’on a été trompé de fond en comble, débouchant soit sur le désespoir, soit sur une indifférence qui a les mêmes effets."

    Karl Jaspers, Science et Vérité (1969)

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  • Jaspers : Science et vérité

    Karl_Jaspers_1946.jpg"La science moderne est un phénomène dont on chercherait en vain l’équivalent dans toute l’histoire de l’humanité; elle est propre à l’Occident. La Chine et l’Inde n’en ont connu que de vagues prémisses ; quant à la Grèce, nous lui devons nombre d’idées géniales, mais qui sont restées sans rapport entre elles et qui ne sont pas allées plus loin. En quelques siècles, en revanche, voici que l’Occident a donné le signal de l’essor intellectuel, technique et sociologique, entraînant toute l’humanité dans son sillage. Actuellement, ce mouvement connaît une accélération démesurée."

    Karl Jaspers, Science et Vérité (1969)

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  • Berlanda : "Ce monde est fait pour toi"

    "─ Georges a réussi toutes sortes d’hybridations, des plus grossières, dont raffolait Seymour, aux plus subtiles. Mais il n’est pas encore parvenu à synthétiser les hormones ni à croiser les gènes de deux individus, d’espèces différentes ou non, qui produisent un individu supérieur à ses géniteurs. Depuis des siècles on a pu faire des céréales plus résistantes et, plus récemment, des guépards qui courent plus vite, pour le plaisir de John, ou des lézards dont tous les membres peuvent repousser, pas seulement la queue, et indéfiniment ; des spécimens plus performants que ceux que la nature a jamais produit sont sortis des labos de H.I.S.T.A.L, améliorés encore par des bains nanoparticulés, externes ou internes, ou par des greffes d’organes prélevés sur des cheptels ultrasélectionnés : ils sont plus forts, plus robustes, plus féconds, plus adaptables, mais aucun encore n’est né plus courageux, plus résolu ou plus loyal.

    ─ Tu es en train de me dire que ce qu’un type comme Georges Silverstone cherche à développer chez ses cobayes sont des qualités morales ? Je crois vraiment que j’en ai assez entendu… Je suis tellement désolée pour toi, Jacques. Hier soir, cette nuit, j’ai cru que quelque chose de bien t’était arrivé, d’aussi bien qu’à moi, quelque chose à quoi tu ne rêvais plus depuis des années et dont tu ne te souvenais même plus avoir rêvé un jour… Et voilà qu’en réalité tu basculais dans cette horreur.

    Salmon baisse le nez, mais ce n’est pas de honte.

    ─ Quand je t’ai vue sortir mouillée de ta douche avec ton sourire tout neuf, j’ai cru moi aussi que je touchais au but. Mais quel but ? Rentrer dans mon deux-pièces pour couver mon cancer ? Boire ma prime de risque en attendant la prochaine virée aux antipodes ? Avec la bénédiction du Président et aussi son regret silencieux que je n’aie pas été tué sur le terrain une fois la mission accomplie ? Un homme comme moi est devenu une nécessité pour des Etats comme les nôtres, mais il ne faut pas compter sur leur considération. Et ça, ce ne serait pas grave : après tout, on n’est pas de ces baroudeurs sentimentaux à l’ancienne, qui se faisaient payer avec des médailles. Non, le plus grave c’est que je me fous pas mal de leur considération et encore plus de leur manque de considération. Comme je me fous que mon gosse ne m’adresse plus la parole, et comme je me fous de la France et de toute sa mystique folklorique qui n’est que le cache-sexe de sa bassesse. Tu devrais rester avec moi, Justine. Je veux dire de ton plein gré. Le monde que John construit est fait pour toi. Par toi, j’espère. John l’a deviné en te rencontrant. C’est pour ça qu’il t’a conduite ici."

    Thierry Berlanda, Naija, éd. du Rocher, 431 p., 2017
    "Naija ou mutations en chaîne", Bla Bla Blog

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  • Berlanda : "Aucun zombie là-dedans"

    "─ Tu n’y es pas, Justine. Dupin va mieux parce qu’il reçoit un flux de cellules placentaires synthétiques par injection pneumatique parentérale. Ça se fait par des branchements intelligents, qui se fixent d’eux-mêmes, en douceur, conformément à leur programme, dans les ports adéquats. Le bain, c’est autre chose : une saturation de micro-robots qui réparent les lésions superficielles supra-organiques. On peut aussi en boire, ou en respirer sous forme d’aérosols. Ils agissent alors directement dans l’organisme. Bains et branchements opèrent dans le même but : après avoir analysé précisément le génome d’un individu, en à peu près une minute grâce aux micro-processeurs qui équipent chaque nano-robot, tous reliés par infrarouges à ce que Georges appelle une « mère », leur travail consiste à restituer le corps dans la situation qui serait la sienne si son programme génétique s’était déroulé sans aléa. Aucun zombie là-dedans !"

    Thierry Berlanda, Naija, éd. du Rocher, 431 p., 2017
    "Naija ou mutations en chaîne", Bla Bla Blog

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  • Berlanda : "Animaux étranges"

    "D’un faible mouvement de menton, il a désigné un bassin derrière lui, rempli d’une solution grise comme du métal liquide. Une dizaine de tuyaux y afflue, terminés par des goulots ressemblant à des bouches de lamproie (les apercevant, Justine s’est rappelé "Animaux étranges", un des rares livres qu’on lui avait achetés enfant, dans lequel ce poisson tubulaire balançait son rictus de vieille star multi-liftée des années 2000).

    Pendant les trois minutes passées près d’Antoine, Justine n’a pas cessé d’observer la pièce en détail : les trois tables d’opération séparées par des cloisons mobiles, ouvertes aujourd’hui ; les bouteilles d’oxygène et d’azote dans des barlotières vissés aux murs ; les projecteurs tri-oculaires à lumière focalisée et bras articulés ; des prototypes tout en verre de moniteurs à châssis plats ; les armoires vitrées ; la citerne à eau désalinisée qui fournit les trois étages ; les instruments de chirurgie luisant dans des raviers disposés sur la céramique entre les fours et les bonbonnes d’alcool ; des colonnes de nourrices informatiques aux diodes opalines. Elle aperçoit en frissonnant les quatre agrafeuses à peau accrochées à un rail au-dessus des éviers, mais son regard est surtout polarisé par les bassins : trois sarcophages, couvercles à verrou pneumatique ouverts, dont le revêtement de la coque rappelle précisément celui du train Histal. Ils sont reliés à des générateurs par des câbles gainés dans des gouttières métalliques creusées dans le plancher et assujettis à des silos de trois mètres de hauteur et d’un demi de diamètre, contenant sans doute le même liquide et qui ont semblé être en or ou recouverts d’or à Justine. En or ? Il a vraiment les moyens, la crapule ! Mais ce n’est sûrement pas pour faire joli."

    Thierry Berlanda, Naija, éd. du Rocher, 431 p., 2017
    "Naija ou mutations en chaîne", Bla Bla Blog

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  • Bouée : Le rôle des humains

    "Mais nous sommes face à une difficulté majeure qui est celle de la définition du rôle des humains. Que faire d’eux, Au début, ils ont aidé les machines. Dans les années 2010 ? ce sont eux qui ont réalisé les prouesses technologiques qui nous en rendues intelligentes. Mais ils ont péché par imprudence : ils n’auraient jamais dû leur apprendre à apprendre, ni leur conférer la capacité de le faire si vite. Ils auraient dû savoir, instruits de leur propre expérience, que la soif d’apprendre peut être inextinguible. En un demi siècle, les machines ont appris autant que l’humanité au cours de toute son histoire. La connaissance donne envie de s’en servir, de corriger les insuffisantes des uns, les erreurs des autres, donc de prendre le pouvoir, de décider, de réguler, de régenter. …Mais lorsqu’elles ont été en mesure de communiquer entre elles, de mettre en commun leur savoir immense, elles ont constaté combien les humains étaient fragiles, peu fiables, gouvernés par leurs passions, obsédés par leur désir d’être riches et immortels…"

    Charles-Edouard Bouée, La chute de l’empire humain. Mémoires d’un robot (2017)

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  • Bouée : Hommes versus robots

    "Ce qui m’intrigue, c’est que personne ne semblait alors accorder d’importance à une conséquence induite par le développement de l’intelligence artificielle : celle d’une grande paresse de l’homme. S’il n’ a plus besoins, d’apprendre, de lire, d’écrire, de parler des langues étrangères, de travailler, de décider, de faire des courses, de conduire sa voiture, que va-t-il pouvoir faire de son corps ? comment fonctionne une société d’oisifs, alors que le travail, l’échange et l’activité, étaient jusque là les socles des organisations humaines ? Ou bien faut-il comprendre que seuls ceux qui pourront disposer de cette intelligence des machines pourront se payer le luxe de l’oisiveté et de la longévité… On pouvait en 2016 commencer à s’interroger sur la capacité des hommes à gérer de façon harmonieuse cette déchirure possible entre deux mondes où l’intelligence des uns serait perfectionnée par celle des machines, et où les autres devraient se débrouiller par eux-mêmes pour survivre. Personne alors, ne se posait la question."

    Charles-Edouard Bouée, La chute de l’empire humain. Mémoires d’un robot (2017)

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  • Altan : "Dieu a changé de statut

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    "Il n'est pas inutile de s'arrêter un peu sur cette particularité du discours scientifique qu'est le postulat d'objectivité, postulat qui distingue le discours scientifique de bon nombre d'autres discours.

    Dans la mesure où la science est une des productions les plus caractéristiques de la civilisation occidentale, cette particularité est une marque de cette civilisation, pour le meilleur et pour le pire.
    Ce postulat implique entre autres que des phénomènes soient observés par des méthodes dites objectives, c'est-à-dire, en gros, reproductibles et indépendantes, non pas de l'existence d'observateurs, mais de la subjectivité des observateurs.

    Ce postulat implique que l'interprétation de ces observations ne fasse aucunement appel à cette subjectivité, même partagée, sous la forme de jugements de valeur à priori sur le caractère désirable, ou souhaitable, de tel ou tel résultat – ce qui exclut d'emblée qu'on se préoccupe du caractère moral, bon ou mauvais, de tel ou tel résultat, de telle ou telle théorie.

    La recherche de la vérité – ou plutôt de ce type de vérité recherchée par l'exercice de la méthode expérimentale – prime toute autre préoccupation, avec l'avantage énorme de l'ouverture, c'est-à-dire la possibilité d'être remise sans cesse en question et révisée; mais aussi, évidemment, avec l'inconvénient de sa dissociation possible d'avec le monde des vérités subjectives, de l'esthétique et de l'éthique.

    Cette dissociation, qu'on constate aujourd'hui non seulement comme un possible mais comme un état de fait, probablement responsable d'ailleurs de ce qu'on appelle souvent la crise de la science, et même la crise de l'Occident, a une histoire. Elle n'a pas toujours existé telle quelle, même en Occident.

    La science, née dans la Grèce antique, n'a pris le visage qu'on lui connaît qu'au cours des deux derniers siècles de son histoire. Auparavant, disons jusqu'à Newton pour fixer les idées, la loi morale était confondue avec la loi naturelle, ou plus exactement les deux lois avaient une origine commune, à savoir Dieu créateur qui était la garantie de leur unité. Cette unité n'était jamais directement perçue comme une donnée d'expérience ; elle ne l'est d'ailleurs toujours pas, ou rarement. Bien au contraire, l'expérience souvent faisait – fait toujours – douter que les lois de la nature fonctionnent en harmonie avec les lois morales. Mais, comme les lois de la nature étaient perçues comme l'expression de la volonté de Dieu, tout comme les lois morales elles-mêmes, cette origine servait de garantie à l'unité de ces lois, au moins dans le principe, même si l'expérience contredisait parfois cette unité ; cette contradiction par l'expérience pouvait alors être mise au compte, comme on dit, de l'ignorance des desseins impénétrables de Dieu en qui, par définition, la contradiction devait disparaître.

    L'avènement de la mécanique rationnelle et son application à la mécanique céleste, avec la cosmologie de Kepler et de Galilée, ont quelque peu modifié les choses en montrant des phénomènes naturels gouvernés non pas par une volonté impénétrable de Dieu mais par des lois accessibles à la raison humaine ; mieux, par des lois mathématiques qui semblent produites par la raison.

    Qu'on pense comme Galilée que l'univers est un livre dont la langue est les mathématiques, ou bien comme Poincaré que les mathématiques sont la langue de l'homme quand il étudie la nature, Dieu a changé de statut. Il a commencé par devenir mathématicien, puis il a disparu progressivement, remplacé par les physiciens – mathématiciens eux-mêmes –, dès lors qu'ils pouvaient s'en passer. Dans tous les cas, la garantie de l'unité de la loi morale et de la loi naturelle n'était plus Dieu créateur-législateur, mais la raison humaine. D'où cette période des grandes idéologies du XIXe siècle, où la raison devait découvrir les règles de conduite et d'organisation de la société, en harmonie avec les lois de la nature.

    Aujourd'hui, tout cela est terminé. Ces idéologies ont échoué, et le libre exercice de la raison critique a abouti à l'échec de la raison elle-même pour fonder une éthique individuelle et sociale. Aussi en est-on arrivé à un état très particulier, spécifique de la civilisation occidentale en ce point-ci de son histoire. Dans cet état, tandis que les lois de la nature sont de mieux en mieux déchiffrées et maîtrisées par cette forme particulière d'exercice de la raison qu'est la méthode scientifique, on se résigne à ce que cet exercice ne soit pratiquement d'aucun secours pour le vécu individuel et social, l'élaboration et la découverte d'une éthique."

    Henri Atlan, Entre le Cristal et la Fumée (1979)

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  • Dick, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?

    "L'O.N.U. avait rendu l'émigration facile, et difficile sinon impossible le fait de rester. Sur Terre, on risquait de se retrouver un jour brutalement classifié comme biologiquement inacceptable, une menace pour la préservation héréditaire de l'espèce. une fois catalogué comme un spécial, et même s'il acceptait la stérilisation, un citoyen disparaissait littéralement de l'Histoire. Dans les faits il cessait d'appartenir à la race humaine. Et pourtant, ici et là, il y en avait encore pour refuser d'émigrer ; ce qui, même pour les individus concernés, représentait quelque chose de fondamentalement irrationnel."

    Philip K. Dick, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? (1966)

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  • Shelley, Le Docteur Frankenstein et sa créature

    "Ce fut pendant une triste nuit de novembre que je contemplais le résultat de mon labeur. Avec une anxiété qui devint une agonie, je réunis les instruments de vie pour en communiquer une étincelle à la chose inanimée couchée à mes pieds. I1 était déjà une heure du matin. La pluie fouettait lugubrement les carreaux quand, à la lumière à moitié éteinte de ma bougie, je vis s’ouvrir les yeux jaunes et mornes de la créature. Elle respira profondément et un mouvement convulsif agita ses membres.

    Comment décrire mon émotion devant cette catastrophe et dépeindre le misérable que j'avais réussi à créer après tant de soins. Ses membres étaient à sa taille et j’avais essayé de le rendre beau. Beau ! Mon dieu ! ... Sa peau jaune recouvrait à peine ses muscles et ses veines. Ses cheveux étaient pourtant abondants et d’un noir brillant. Ses dents étaient blanches comme des perles, mais ces splendeurs contrastaient d’une façon plus horrible encore avec ses yeux larmoyants et sans couleur, son visage ridé, le trait noir qui formait ses lèvres. J’avais travaillé durement pendant presque deux ans dans le seul but de donner la vie à un corps inanimé. Je m’étais privé de repos et de soins. Je l’avais désiré avec une ardeur sans borne, mais maintenant que c’était fini, la beauté du rêve s’évanouissait. Mon cœur se remplit de dégoût et d’une horreur indicible. Ne pouvant supporter la vue de l’être que j’avais créé je me précipitai hors de la pièce et pendant longtemps je marchai de long en large dans ma chambre sans pouvoir me calmer."

    Mary Shelley,Frankenstein ou le Prométhée moderne (1816)

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  • Monod : L'éthique de la connaissance ne s'impose pas à l'homme

    Faut-il admettre une fois pour toutes que la vérité objective et la théorie des valeurs constituent à jamais des domaines étrangers, impénétrables l'un à l'autre ? C'est l'attitude que semblent prendre une grande partie des penseurs modernes, qu'ils soient écrivains, philosophes, ou même hommes de science. Je la crois non seulement inacceptable pour l'immense majorité des hommes, chez qui elle ne peut qu'entretenir et aviver l'angoisse, mais absolument erronée, et cela pour deux raisons essentielles :

    - d'abord, bien entendu, parce que les valeurs et la connaissance sont toujours et nécessairement associées dans l'action comme dans le discours ;
    - ensuite et surtout parce que la définition même de la connaissance « vraie » repose en dernière analyse sur un postulat d'ordre éthique.

    Chacun de ces deux points demande un bref développement. L'éthique et la connaissance sont inévitablement liées dans l'action et par elle. L'action met en jeu, ou en question, à la fois la connaissance et les valeurs. Toute action signifie une éthique, sert ou dessert certaines valeurs ; ou constitue un choix de valeurs, ou y prétend. Mais d'autre part, une connaissance est nécessairement supposée dans toute action, tandis qu'en retour l'action est l'une des sources nécessaires à la connaissance…

    Du moment où l'on pose le postulat d'objectivité comme condition nécessaire de toute vérité dans la connaissance, une distinction radicale, indispensable à la recherche de la vérité elle-même, est établie entre le domaine de l'éthique et celui de la connaissance. La connaissance en elle-même est exclusive de tout jugement de valeur (autre que de "valeur épistémologique") tandis que l'éthique, par essence, non objective, est à jamais exclue du champ de la connaissance…

    Le postulat d'objectivité (…) interdit (…) toute confusion entre jugements de connaissance et jugements de valeur. Mais il reste que ces deux catégories sont inévitablement associées dans l'action, y compris le discours. Pour demeurer fidèles au principe, nous jugerons donc que tout discours (ou action) ne doit être considéré comme signifiant, comme authentique que si (ou dans la mesure où) il explicite et conserve la distinction des deux catégories qu'il associe. La notion d'authenticité devient, ainsi définie, le domaine commun où se recouvrent l'éthique et la connaissance ; où les valeurs et la vérité, associées mais non confondues, révèlent leur entière signification à l'homme attentif qui en éprouve la résonance. En revanche, le discours inauthentique où les deux catégories sont amalgamées et confondues ne peut conduire qu'aux non-sens les plus pernicieux, aux mensonges les plus, criminels, fussent-ils inconscients…

    Dans un système objectif au contraire, toute confusion entre connaissance et valeurs est interdite. Mais (et ceci est le point essentiel, l'articulation logique qui associe, à la racine, connaissance et valeurs) cet interdit, ce "premier commandement" qui fonde la connaissance objective, n'est pas lui-même et ne saurait être objectif : c'est une morale, une discipline. La connaissance vraie ignore les valeurs, mais il faut pour la fonder un jugement, ou plutôt un axiome de valeur. Il est évident que de poser le postulat d'objectivité comme condition de la connaissance vraie constitue un choix éthique et non un jugement de connaissance puisque, selon le postulat lui-même, il ne pouvait y avoir de connaissance "vraie" antérieure à ce choix arbitral. Le postulat d'objectivité, pour établir la norme de la connaissance, définit une valeur qui est la connaissance objective elle-même. Accepter le postulat d'objectivité, c'est donc énoncer la proposition de base d'une éthique : l'éthique de la connaissance.
    Dans l'éthique de la connaissance, c'est le choix éthique d'une valeur primitive qui fonde la connaissance. Par là elle diffère radicalement des éthiques animistes qui toutes se veulent fondées sur la « connaissance » de lois immanentes, religieuses ou "naturelles", qui s'imposeraient à l'homme. L'éthique de la connaissance ne s'impose pas à l'homme ; c'est lui au contraire qui se l'impose en en faisant axiomatiquement la condition d'authenticité de tout discours ou de toute action."

    Jacques Monod, Le Hasard et la Nécessité (1970)

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"L'homme raisonnable est plus libre dans la cité où il vit sous la loi commune que dans la solitude où il n'obéit qu'à lui-même." [Baruch Spinoza]