Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Compilation de textes - Page 3

  • Thoreau : Désobéir contre l'injustice

    Si l’injustice fait partie des frottements nécessaires de la machine du gouvernement, alors qu’on la permette ; elle s’estompera peut-être – en tout cas, la machine tombera en panne. Si l’injustice a un ressort, une poulie ou une corde, voire une manivelle qui lui soient spécifiques, on peut alors se demander si la volonté de correction ne sera pas pire que le mal ; mais si elle est d’une telle nature qu’elle fasse de vous l’agent de l’injustice vis-à-vis d’autrui alors je déclare qu’il faut enfreindre la loi. Que votre vie devienne un contre-frottement pour arrêter la machine. Ce à quoi je dois veiller, à tout le moins, c’est à ne pas me prêter au mal que je condamne.

    Quant à adopter les pratiques prévues par l’État pour remédier au mal, je ne les connais pas. Elles réclament trop de temps et la vie d’un homme n’y suffit pas. J’ai d’autres sujets d’intérêt. Je suis venu dans ce monde, non pas d’abord pour en faire un lieu de vie agréable, mais pour y vivre, qu’il soit bon ou mauvais. Un homme ne saurait tout faire, seulement quelque chose et ce n’est pas parce qu’il ne peut tout faire qu’il doit faire quelque chose d’injuste.

    Henry David Thoreau, La Désobéissance civile (1849)

    Lien permanent Catégories : =>Saison. 10, Compilation de textes, Documents, Livres, [76] "Obéir ou désobéir?" Imprimer 0 commentaire Pin it!
  • Spinoza : "La raison elle-même affirme l’impossibilité de l’indépendance individuelle"

    On ne saurait concevoir que chaque citoyen soit autorisé à interpréter les décisions ou lois nationales. Sinon, chacun s’érigerait ainsi en arbitre de sa propre conduite […]
    Tout citoyen, on le voit, est non pas indépendant, mais soumis à la nation, dont il est obligé d’exécuter tous les ordres. Il n’a aucunement le droit de décider quelle action est équitable ou inique, d’inspiration excellente ou détestable. Tant s’en faut ! L’État on l’a vu, est en même temps qu’un corps, une personnalité spirituelle ; la volonté de la nation devant passer, par suite, pour la volonté de tous, il faut admettre que les actes, déclarés justes et bons par la nation, le sont aussi de ce fait pour chacun des sujets. Dans l’hypothèse même, où l’un des sujets estimerait les décisions nationales parfaitement iniques, il ne serait pas moins obligé d’y conformer sa conduite.

    Voici alors une objection qu’on va nous opposer : La raison ne nous interdit-elle pas de nous incliner entièrement devant le jugement d’un autre, et par conséquent, ne devrait-on pas tenir un tel état de société pour contraire aux exigences raisonnables ? de sorte que cet état social irrationnel ne pourrait plus être réalisé que par des hommes déraisonnables. Mais, répondrons-nous, il n’est pas possible qu’un seul des enseignements de la raison contredise la réalité naturelle. Or les hommes, étant en proie aux sentiments, la saine raison ne saurait exiger que chacun d’eux soit indépendant ; en d’autres termes, la raison elle-même affirme l’impossibilité de l’indépendance individuelle. D’autre part la raison enseigne également et sans réserve qu’il faut chercher à maintenir la paix. Comment la paix régnerait-elle, si la législation générale de la nation n’était à l’abri de toute atteinte ? Ainsi pour ce motif encore, plus l’homme se laisse guider par la raison, c’est-à-dire plus il est libre, plus il s’astreindra à respecter la législation de son pays, ainsi qu’à exécuter les ordres de la souveraine Puissance à laquelle il est soumis. J’ajouterai enfin un dernier argument : l’état de société s’est imposé comme une solution naturelle, en vue de dissiper la crainte et d’éliminer les circonstances malheureuses auxquelles tous étaient exposés. Son but principal ne diffère pas de celui que tout homme raisonnable devrait s’efforcer d’atteindre – quoique sans aucune chance de succès – dans un état strictement naturel. D’où l’évidence de cette proposition : Alors même qu’un homme raisonnable se verrait un jour, pour obéir à son pays, contraint d’accomplir une action certainement contraire aux exigences de la raison, cet inconvénient particulier serait compensé, et au-delà par tout le bien dont le fait bénéficier en général l’état de société. L’une des lois de la raison prescrit qu’entre deux maux nous choisissions le moindre ; il est donc permis de soutenir que jamais personne n’accomplit une action contraire à la discipline de la raison, en se conformant aux lois de son pays.

    Baruch Spinoza, Traité de l’autorité politique (1677)

    Lien permanent Catégories : =>Saison. 10, Compilation de textes, Documents, Livres, [76] "Obéir ou désobéir?" Imprimer 0 commentaire Pin it!
  • Article 7

    "Nul homme ne peut être accusé, arrêté, ni détenu que dans les cas déterminés par la Loi, et selon les formes qu’elle a prescrites. Ceux qui sollicitent, expédient, exécutent ou font exécuter des ordres arbitraires, doivent être punis ; mais tout Citoyen appelé ou saisi en vertu de la Loi doit obéir à l’instant: il se rend coupable par la résistance.

    Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen, art. 7

    Lien permanent Catégories : =>Saison. 10, Compilation de textes, Documents, Livres, [76] "Obéir ou désobéir?" Imprimer 0 commentaire Pin it!
  • Hobbes : Le Léviathan

    Une convention où je m’engage à ne pas me défendre de la violence par la violence est toujours nulle. En effet, nul ne peut transmettre son droit de se protéger de la mort, des blessures et de l’emprisonnement, ou s’en dessaisir, puisque c’est à seule fin d’éviter ces choses que l’on se dessaisit de quelque droit que ce soit. Aussi la promesse de ne pas résister à la violence ne transmet-elle des droits dans aucune convention, et ne crée-t-elle pas d’obligation. En effet, encore qu’un homme puisse stipuler dans une convention : Si je ne fais pas ceci ou cela, tue-moi, il ne saurait stipuler : si je ne fais pas cela je ne résisterai pas quand tu viendras me tuer. Car l’homme choisit naturellement le moindre des deux maux, c’est-à-dire le risque de mourir au cas où il résisterait, de préférence au plus grand, qui est la mort certaine et immédiate s’il ne résistait pas. La vérité de tout cela est concédée par tous les hommes, en ce qu’ils font mener les criminels au supplice ou à la prison par des hommes armés, nonobstant le fait que ces criminels aient accepté la loi qui les condamne.

    Thomas Hobbes,Le Léviathan (1651)

    Lien permanent Catégories : =>Saison. 10, Compilation de textes, Documents, Livres, [76] "Obéir ou désobéir?" Imprimer 0 commentaire Pin it!
  • De la Boétie : La servitude volontaire

    Ils sont vraiment extraordinaires, les récits de la vaillance que la liberté met au cœur de ceux qui la défendent ! Mais ce qui arrive, partout et tous les jours : qu’un homme seul en opprime cent mille et les prive de leur liberté, qui pourrait le croire, s’il ne faisait que l’entendre et non le voir ? Et si cela n’arrivait que dans des pays étrangers, des terres lointaines et qu’on vînt nous le raconter, qui ne croirait ce récit purement inventé ?

    Or ce tyran seul, il n’est pas besoin de le combattre, ni de l’abattre. Il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à sa servitude. Il ne s’agit pas de lui ôter quelque chose, mais de ne rien lui donner. Pas besoin que le pays se mette en peine de faire rien pour soi, pourvu qu’il ne fasse rien contre soi. Ce sont donc les peuples eux-mêmes qui se laissent, ou plutôt qui se font malmener, puisqu’ils en seraient quittes en cessant de servir. C’est le peuple qui s’asservit et qui se coupe la gorge ; qui, pouvant choisir d’être soumis ou d’être libre, repousse la liberté et prend le joug ; qui consent à son mal, ou plutôt qui le recherche… S’il lui coûtait quelque chose pour recouvrer sa liberté, je ne l’en presserais pas ; même si ce qu’il doit avoir le plus à cœur est de rentrer dans ses droits naturels et, pour ainsi dire, de bête redevenir homme.

    Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire ou Contr’un (1574-1576)

    Lien permanent Catégories : =>Saison. 10, Compilation de textes, Documents, Livres, [76] "Obéir ou désobéir?" Imprimer 0 commentaire Pin it!
  • De Rosnay : Mentir pour se sauver

    C'était sa dernière réserve d'honnêteté. Sa dernière miette de bonne conscience. Tout ce que ses parents lui avaient inculqué depuis sa naissance. Il faut toujours dire la vérité, Hélène. Toujours. Sinon, on est puni. On est puni, tu le sais. Ne jamais mentir. Mentir, c'est un péché. C'est un terrible péché. Mentir. Mentir pour s'en sortir. Oui, mentir. A présent, plus question de dire la vérité. Même si elle y avait songé un quart de seconde, maintenant, c'était fini. Mentir. Sauver la mise.

    Tatiana de Rosnay, Spirales (2004)

    Lien permanent Catégories : =>Saison. 10, Compilation de textes, Documents, Livres, [76] "Obéir ou désobéir?" Imprimer 0 commentaire Pin it!
  • Diderot : Contre les lois insensées

    téléchargement.jpgNous parlerons contre les lois insensées, jusqu’à ce qu’on les réforme ; et en attendant nous nous y soumettrons. Celui qui, de son autorité privée, enfreint une loi mauvaise, autorise tout autre à enfreindre les bonnes. Il y a moins d’inconvénients à être fou avec les fous qu’à être sage tout seul.

    Denis Diderot, Supplément au voyage de Bougainville (1771)

    Lien permanent Catégories : =>Saison. 10, Compilation de textes, Documents, Livres, [76] "Obéir ou désobéir?" Imprimer 0 commentaire Pin it!
  • Alderman : Faire comme il faut

    CroppedImage680680-Naomi-Alderman-credit-Justine-Stoddard-web.jpgJe me suis avancée pour l'embrasser sur la joue. Il a reculé d'un pas en secouant légèrement la tête. J'avais oublié. Ce n'est pas permis. De toucher une femme qui n'est pas la vôtre. Même les poignées de mains sont défendues. J'ai ravalé les excuses qui me venaient aux lèvres, car s'il y a bien une chose que je refuse, c'est de m'excuser de ne plus être comme eux.

    Naomi Alderman,La Désobéissance (2006)

    Lien permanent Catégories : =>Saison. 10, Compilation de textes, Documents, Livres, [76] "Obéir ou désobéir?" Imprimer 0 commentaire Pin it!
  • Schopenhauer : Seul et libre

    On ne peut être vraiment soi qu'aussi longtemps qu'on est seul ; qui n'aime donc pas la solitude n'aime pas la liberté, car on n'est libre qu'étant seul. Toute société a pour compagne inséparable la contrainte et réclame des sacrifices qui coûtent d'autant plus cher que la propre individualité est plus marquante. Par conséquent, chacun fuira, supportera ou chérira la solitude en proportion exacte de la valeur de son propre moi. Car c'est là que le mesquin sent toute sa mesquinerie et le grand esprit toute sa grandeur ; bref, chacun s'y pèse à sa vraie valeur. En outre un homme est d'autant plus essentiellement et nécessairement isolé, qu'il occupe un rang plus élevé dans le nobiliaire de la nature. C'est alors une véritable jouissance pour un tel homme, que l'isolement physique soit en rapport avec son isolement intellectuel : si cela ne peut pas être, le fréquent entourage d'êtres hétérogènes le trouble ; il lui devient même funeste, car il lui dérobe son moi et n'a rien à lui offrir en compensation. De plus, pendant que la nature a mis la plus grande dissemblance, au point de vue moral comme au point de vue intellectuel, entre les hommes, la société, n'en tenant aucun compte, les fait tous égaux, ou plutôt, à cette inégalité naturelle, elle substitue les distinctions et les degrés artificiels de la condition et du rang qui vont souvent diamétralement à l'encontre de cette liste par rang telle que l'a établie la nature...

    On ne peut être à l'unisson parfait qu'avec soi-même ; on ne peut pas l'être avec son ami, on ne peut pas l'être avec la femme aimée, car les différences de l'individualité et de l'humeur produisent toujours une dissonance, quelque faible qu'elle soit. Aussi la paix du cœur véritable et profonde et la parfaite tranquillité de l'esprit, ces biens suprêmes sur terre après la santé, ne se trouvent que dans la solitude et, pour être permanents, que dans la retraite absolue. Quand alors le moi est grand et riche, on goûte la condition la plus heureuse qui soit à trouver en ce pauvre bas monde. Oui, disons-le ouvertement; quelque étroitement que l'amitié, l'amour et le mariage unissent les humains, on ne veut, entièrement et de bonne foi, de bien qu'à soi seul, ou tout au plus encore à son enfant. Moins on aura besoin, par suite de conditions objectives ou subjectives, de se mettre en contact avec les hommes, mieux on s'en trouvera […] Une étude importante pour les hommes serait d'apprendre de bonne heure à supporter la solitude, cette source de félicité et de tranquillité intellectuelle.

    Arthur Schopenhauer, Aphorismes sur la sagesse dans la vie (1851)

    Lien permanent Catégories : =>Saison. 10, Compilation de textes, Documents, Livres, [77] "Peut-on être seul·e au milieu des autres? Imprimer 0 commentaire Pin it!
  • Buzzati : Le désert des Tartares

    A un certain moment, un lourd portail se ferme derrière nous, il se ferme et est verrouillé avec la rapidité de l’éclair, et l’on n’a pas le temps de revenir en arrière. Mais, à ce moment-là, Giovanni Drogo dormait ignorant, et dans son sommeil, il souriait, comme le font les enfants.

    Bien des jours passeront avant que Drogo ne comprenne ce qui est arrivé. Ce sera alors comme un réveil. Il regardera autour de lui, incrédule ; puis il entendra derrière lui un piétinement, il verra les gens, réveillés avant lui, qui courront inquiets et qui le dépasseront pour arriver avant lui. Il entendra les pulsations du temps scander avec précipitation la vie. Aux fenêtres, ce ne seront plus de riantes figures qui se pencheront, mais des visages immobiles et indifférents. Et s’il leur demande combien de route il reste encore à parcourir, on lui montrera bien encore d’un geste l’horizon, mais sans plus de bienveillance ni de gaieté. Cependant, il perdra de vue ses camarades, l’un demeuré en arrière, épuisé, un autre qui fuit en avant de lui et qui n’est plus maintenant qu’un point minuscule à l’horizon.

    Passé ce fleuve, diront les gens, il y a encore dix kilomètres à faire et tu seras arrivé. Au lieu de cela, la route ne s’achève jamais, les journées se font toujours plus courtes, les compagnons de voyage toujours plus rares, aux fenêtres se tiennent des personnages apathiques et pâles qui hochent la tête.

    Jusqu’à ce que Drogo reste complètement seul et qu’à l’horizon apparaisse la ligne d’une mer démesurée, immobile, couleur de plomb. Désormais, il sera fatigué, les maisons le long de la route auront presque toutes leurs fenêtres fermées et les rares personnes visibles lui répondront d’un geste désespéré : ce qui était bon était en arrière, très en arrière, et il était passé devant sans le savoir. Oh ! il est trop tard désormais pour revenir sur ses pas, derrière lui s’amplifie le grondement de la multitude qui le suit, poussée par la même illusion, mais encore invisible sur la route blanche et déserte.

    A présent, Giovanni Drogo dort à l’intérieur de la troisième redoute. Il rêve et il sourit. Pour la dernière fois, viennent à lui, dans la nuit, les douces images d’un monde totalement heureux. Gare à lui s’il pouvait se voir lui-même, tel qu’il sera un jour, là où finit la route, arrêté sur la rive de la mer de plomb, sous un ciel gris et uniforme, et sans une maison, sans un arbre, sans un homme alentour, sans même un brin d’herbe, et tout cela depuis des temps immémoriaux.

    Dino Buzzati, Le Désert des Tartares (1940)

    Lien permanent Catégories : =>Saison. 10, Compilation de textes, Documents, Livres, [77] "Peut-on être seul·e au milieu des autres? Imprimer 0 commentaire Pin it!
  • Steinbeck : "Toute idée non conforme au gabarit devra être éliminée"

    "Il est vrai, écrit Steinbeck, que deux hommes réunis soulèvent un poids plus aisément qu’un homme seul. Une équipe peut fabriquer des automobiles plus rapidement et mieux qu’un homme seul. Et le pain qui sort d’une fabrique est moins cher et de qualité plus uniforme que celui d’un artisan. Lorsque notre nourriture, nos vêtements, nos toits ne seront plus que le fruit exclusif de la production standardisée, ce sera le tour de notre pensée. Toute idée non conforme au gabarit devra être éliminée... Voici ce que je crois, poursuit Steinbeck : l’esprit libre et curieux de l’homme est ce qui a le plus de prix au monde. Et voici ce pour quoi je me battrai : la liberté pour l’esprit de prendre quelque direction qui lui plaise. Et voici contre quoi je me battrai : toute idée, religion ou gouvernement qui limite ou détruit la notion d’individualité."

    John Steinbeck, À l’est d’Éden (1952)

    Lien permanent Catégories : =>Saison. 10, Compilation de textes, Documents, Livres, [75] "Va-t-on trop vite?" Imprimer 0 commentaire Pin it!
  • Corrèges : Être dans son temps, garder le cap au milieu du changement


    Selon Peter Ahlheit et Anthony Giddens, les individus doivent composer avec trois horizons temporels distincts : le temps de la vie quotidienne, le temps de la biographie et le temps historique. Le temps de la vie quotidienne se structure principalement autour des routines et des rythmes récurrents de l’alternance entre travail et loisir, veille et sommeil etc. (comment travailler et réussir à récupérer à l’heure ma fille à la maternelle ?). « Plus le degré de routine et d’habitude diminue (…) plus le temps devient alors un problème », écrit Harmut Rosa. En deuxième lieu, le temps biographique offre la perspective temporelle de l’ensemble de l’existence (puis-je attendre de terminer mes études pour avoir des enfants ?). Enfin, le temps de la vie quotidienne et de la biographie est nécessairement enchâssé dans le temps de l’époque. « De mon temps, les choses étaient différentes », disent les gens âgés.

    
Ces trois niveaux temporels constituent « l’être-dans-le-temps » d’un être humain. Ils ont chacun leurs propres rythme, vitesse, durée, mais leur imbrication oblige à les ajuster entre eux. Comment y parvenir ? Selon H. Rosa, l’accélération sociale franchit « un point critique au-delà duquel il est impossible de maintenir l’ambition de préserver la synchronisation et l’intégration sociales ». D’une part, la société imposerait à l’homme un rythme si rapide qu’il lui deviendrait impossible de suivre la cadence dans la vie quotidienne. Stressé et surmené, il finirait par lâcher prise. Dépression. Burn out. D’autre part, le temps de l’époque serait tant soumis aux changements sociaux, se renouvelant à un rythme de plus en plus rapide, que l’homme aurait des difficultés à les prendre tous en compte et à projeter dans le futur un plan de vie cohérent, c’est-à-dire à adapter son temps biographique. 
Comment prévoir un plan de vie sans voir si je vais conserver mon emploi, déménager à nouveau ? La rapidité des changements sociaux offre un horizon instable, soumis à l’incertitude, peu propice à l’élaboration de projets de vie. ?

    Déborah Corrèges

    Lien permanent Catégories : =>Saison. 10, Compilation de textes, Cours, études et pédagogie, Documents, [75] "Va-t-on trop vite?" Imprimer 0 commentaire Pin it!
  • Henry : La technique et l'éthique

    A cet égard, les progrès foudroyants (dans tous les sens du mots) de la technique qui prolonge le développement scientifique et s’appuie constamment sur lui, sont l’illustration spectaculaire d’une mutation théorique et pratique qui entend désormais confier à la connaissance objective de la nature matérielle le destin de l’homme. Si une croyance subsiste en effet, au milieu de l’effondrement de toutes les croyances et de toutes les valeurs qui caractérise la modernité, c’est bien celle-ci : la croyance que le savoir scientifique constitue l’unique forme de savoir véritable, véridique, objectif et que c’est sur lui par conséquent que l’action humaine doit se fonder et se guider.

    Or c’est justement dans son rapport à l’éthique que ce savoir exclusif laisse paraître d’étranges faiblesses. Ce que l’on demande à l’éthique, ce sont au moins deux choses : sur le plan individuel, un noyau de certitudes permettant à chacun de conduire sa vie, sur le plan collectif, une unité offrant à l’humanité et d’abord à chaque groupe social, à chaque nation, la possibilité de former une communauté de comportements, un ethos qui s’élève sur ce sol de convictions et de pensées communes.

    Que voyons-nous, au contraire, à l’âge de la science omnisciente et de la technique omnipuissante ? Non pas des êtres confiants en eux-mêmes et dans leur destinée, se mouvant avec bonheur et aisance au sein d’un monde devenu intelligible à leur esprit, assurés de ce qu’ils ont à y faire. Mais plutôt des individus esseulés, étrangers à toute communauté concrète parce que, faute d’un lien spirituel, aucune communauté de ce genre n’existe plus. Pour ces êtres livrés à eux-mêmes mais ne trouvant pas plus en eux-mêmes que hors d’eux-mêmes un sens à leur vie, il n’existe au fond que deux issues. Pour autant qu’ils se préoccupent encore de leur existence personnelle, s’adresser à quelque psychothérapeute, psychanalyste, psychiatre chargé non pas de leur proposer des valeurs positives en lesquelles ces nouveaux docteurs ne croiront pas plus qu’eux, mais de les aider à "vivre", à se supporter eux-mêmes en même temps que la société insupportable en laquelle il leur faut malgré tout s’insérer.

    Mais la seconde solution semble plus tentante et plus facile, et c’est elle qui l’emporte partout autour de nous. Il s’agit pour chacun de se fuir soi-même, de se jeter hors de soi vers quelque spectacle étonnant capable de l’absorber entièrement au point qu’il ne pense à lui-même et s’oublie totalement. Encore faut-il que le spectacle fonctionne sans arrêt et c’est justement ce que la technique est venue apporter à l’homme perdu de notre temps, la possibilité de se perdre sans cesse. Et l’on sait comment : en s’asseyant devant le téléviseur qui déverse sans s’interrompre ce flot d’images auxquelles, spectateur hypnotisé, il s’abandonne. Car telle est la situation extraordinaire de l’homme moderne, soi-disant civilisé, que le contenu qui vient occuper son esprit - ses images, ses rêves, ses désirs, ses peurs, ses passions, ses idées - ne provient plus de lui mais de l’appareil qui lui dicte tout ce qu’il sent et pense. En aucun temps, en aucun lieu, l’aliénation de l’être humain n’a été aussi complète, si être aliéné c’est être devenu étranger à soi-même, c’est, plus précisément, être démis de tout pouvoir relativement à ce qui se passe dans son propre esprit.

    Michel Henri (1989)

    Lien permanent Catégories : =>Saison. 10, Compilation de textes, Documents, Livres, [75] "Va-t-on trop vite?" Imprimer 0 commentaire Pin it!
  • Ellul : Réaliser toujours plus vite

    Le quatrième paradigme de la déraison est : réaliser toujours plus vite. Curieusement, on a parfois opposé l'âge industriel de la machine (où il s'agissait d'aller toujours plus vite, taylorisme, etc.) avec notre âge technicien où l'on aurait au contraire davantage de vitesse certes de la part des machines, mais permettant d'épargner du temps à l'homme qui pourrait vivre et travailler à un rythme plus détendu. Il n'est pas impossible que beaucoup de tâches demandant un travail accéléré soient maintenant faites par les machines, mais la vie globalement est contrainte à une vitesse croissante du fait même de ces machines. Le problème des « cadences » n'est certes pas résolu. Et je citerai une anecdote pour montrer ce caractère impératif de la vitesse.

    En 1983, M. Le Garrec a réglé par circulaire des problèmes très délicats : d'une part l'affaire des préretraites, d'autre part le régime des contrats de solidarité. Attaqué par la C.G.C., il a répondu que si l'on avait observé les procédures normales, consulté toutes les commissions compétentes et les organes représentatifs, cela aurait entraîné des retards importants, qui auraient été préjudiciables aux salariés et aux mesures contre le chômage. Cet argument est tout à fait typique de la mentalité technocratique. C'est exact que les procédures juridiques sont lentes, c'est exact que la concertation des intéressés ralentit forcément la décision. On a vu lors des expériences d'autogestion que le processus gestionnaire était très lent. Et ce fut toujours l'argument des dictateurs : la démocratie est lente. C'est pourquoi aujourd'hui nous avons à faire à une parodie de démocratie. Comme M. Le Garrec, il faut tout régler très vite, sans observer les règles parce que cette observance même est une limite.

    Nous sommes entraînés à juger en fonction de la vitesse de nos machines. La raison consiste à poser ces deux questions : Est-ce un mal que la remise des décisions et actions à la vitesse de l'homme?

    Jacques Ellul, Le bluff technologique (1988)

    Lien permanent Catégories : =>Saison. 10, Compilation de textes, Documents, Livres, [75] "Va-t-on trop vite?" Imprimer 0 commentaire Pin it!
  • Henri : l'ambiguïté du progrès

    La notion de progrès en est ainsi venue à désigner de façon exclusive le progrès technique. L'idée d'un progrès esthétique, intellectuel, spirituel ou moral, sis en la vie de l'individu et consistant dans l'auto-développement et l'auto-accroissement des multiples potentialités phénoménologiques de cette vie, dans sa culture, n'a plus cours, ne disposant d'aucun lieu assignable dans l'ontologie implicite de notre temps selon laquelle il n'y a de réalité qu'objective et scientifiquement connaissable. Le progrès technique qui était compris traditionnellement comme l'effet d'une découverte théorique « géniale », c'est-à-dire accomplie par un individu exceptionnel (Pasteur), a lui aussi totalement changé de nature. Par ce biais de l'activité individuelle de l'inventeur et de sa vie propre, il était rattaché aux progrès de la culture en général et appréhendé comme une de ses branches. Mais rien de tel ne se retrouve aujourd'hui dans le développement de la technique s'accomplissant comme auto-développement. On peut seulement dire: si des techniques a, b, c, sont données dont la composition est la technique d, celle-ci sera produite, inévitablement, comme leur effet assuré, peu importe par qui et où. Ainsi s'explique la simultanéité des découvertes en divers pays, leur inéluctabilité aussi. Leur a application » n'est pas la suite éventuelle et contingente d'un contenu théorique préalable, celui-ci est déjà une a application, un dispositif instrumental, une technique. Aucune instance n’existe, d'autre part, qui serait différente de ce dispositif et du savoir scientifique matérialisé en lui pour décider s'il convient ou non de le « réaliser ». Ainsi l'univers technique prolifère-t-il à la manière d'un cancer, s'auto-produisant et s’auto-normant lui-même en l’absence de toute norme, dans sa parfaite indifférence à tout ce qui n'est pas lui - à la vie... ... A supposer que, au sein de ce développement monstrueux de la technique moderne, l'apparition d'un procédé nouveau - la fission de l'atome, une manipulation génétique, etc. - pose une question à la conscience d'un savant, cette question sera balayée comme anachronique parce que, dans la seule réalité qui existe pour la science, il n'y a ni question ni conscience. Et si d'aventure un savant se laissait arrêter par ses scrupules - ce qui d'ailleurs n'arrive jamais parce qu'un savant est au service de la science-, cent autres se lèveraient, se sont déjà levés pour prendre le relais. Car tout ce qui peut-être fait par la science doit être fait par elle et pour elle, puisqu'il n'y a rien d'autre qu'elle et que la réalité qu'elle connaît, à savoir la réalité objective, dont la technique est l'auto-réalisation.

    Michel Henri, La Barbarie (1987)

    Lien permanent Catégories : =>Saison. 10, Compilation de textes, Documents, Livres, [75] "Va-t-on trop vite?" Imprimer 0 commentaire Pin it!