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[67] "Culture contre violence" - Page 2

  • Leiris : la puissance de la culture

    "Si forte est, d'une manière générale, l'emprise de la culture sur l'individu que même la satisfaction de ses besoins les plus élémentaires - ceux qu'on peut qualifier de biologiques parce que les hommes les partagent avec les autres mammifères : nutrition, par exemple, protection et reproduction - n'échappe jamais aux règles imposées par l'usage, sauf circonstances exceptionnelles: un Occidental, s'il s'agit d'un individu normal, ne mangera pas de chien à moins d'être menacé de mourir de faim et, en revanche, beaucoup de peuples n'auraient que du dégoût pour certains mets dont nous nous régalons; un homme quel qu'il soit s'habillera selon son rang (ou bien selon le rang qu'il voudrait faire passer pour le sien) et la coutume - ou mode - en l'occurrence primera souvent les considérations pratiques; dans nulle société, enfin, le commerce sexuel n'est libre et il existe partout des règles - variables d'une culture à une autre culture - pour proscrire certaines unions que les membres de la société envisagée regardent comme incestueuses et, de ce fait, comme constituant des crimes. Notons aussi qu'un homme est dans la dépendance, au moins partielle, de sa culture même là où il peut sembler être le plus dégagé de toute contingence sociale: dans le rêve, par exemple, qui n'est pas le produit d'une fantaisie gratuite comme on l'a cru longtemps mais exprime, avec un matériel d'images tirées directement ou indirectement de l'environnement culturel, des préoccupations ou des conflits variables eux-mêmes en fonction des cultures. La culture intervient donc à tous les niveaux de l'existence individuelle et se manifeste aussi bien dans la façon dont l'homme satisfait ses besoins physiques que dans sa vie intellectuelle et dans ses impératifs moraux."

    Michel Leiris, Race et Civilisation (1960)

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  • Leris : Qu'est-ce que la culture?

    "Alors que la race est strictement affaire d'hérédité, la culture est essentiellement affaire de tradition, au sens large du terme : qu'une science ou un système religieux soit formellement enseigné aux jeunes par leurs éducateurs, qu'un usage se transmette d'une génération à une autre génération, que certaines manières de réagir soient empruntées sciemment ou non par les cadets à leurs aînés, qu'une technique - ou une mode - pratiquée dans un pays passe à un autre pays, qu'une opinion se répande grâce à une propagande ou bien en quelque sorte par elle-même au hasard des conversations, que l'emploi d'un quelconque engin ou produit soit adopté spontanément ou lancé par des moyens publicitaires, qu'une légende ou un bon mot circule de bouche en bouche, autant de phénomènes qui apparaissent comme indépendants de l'hérédité biologique et ont ceci de commun qu'ils consistent en la transmission - par la voie du langage, de l'image ou simplement de l'exemple - de traits dont l'ensemble, caractéristique de la façon de vivre d'un certain milieu, d'une certaine société ou d'un certain groupe de sociétés pour une époque d'une durée plus ou moins longue, n'est pas autre chose que la "culture" du milieu social en question.

    Dans la mesure où la culture comprend tout ce qui est socialement hérité ou transmis, son domaine englobe les ordres de faits les plus différents: croyances, connaissances, sentiments, littérature (souvent si riche, alors sous forme orale, chez les peuples sans écriture) sont des éléments culturels, de même que le langage ou tout autre système de symboles (emblèmes religieux, par exemple) qui est leur véhicule ; règles de parenté, systèmes d'éducation, formes de gouvernement et tous les modes selon lesquels s'ordonnent les rapports sociaux sont culturels également; gestes, attitudes corporelles, voire même expressions du visage, relèvent de la culture eux aussi, étant pour une large part choses socialement acquises, par voie d'éducation ou d'imitation ; types d'habitation ou de vêtements, outillage, objets fabriqués et objets d'art - toujours traditionnels au moins à  quelque degré - représentent, entre autres éléments, la culture sous son aspect matériel. Loin d'être limitée à ce qu'on entend dans la conversation courante quand on dit d'une personne qu'elle est - ou qu'elle n'est guère - "cultivée" (c'est-à-dire pourvue d'une somme plus ou moins riche et variée de connaissances dans les principales branches des arts, des lettres et des sciences tels qu'ils se sont constitués en Occident), loin de s'identifier à cette "Culture" de prestige qui n'est que l'efflorescence d'un vaste ensemble par lequel elle est conditionnée et dont elle n'est que l'expression fragmentaire, la culture doit donc être conçue comme comprenant, en vérité, tout cet ensemble plus ou moins cohérent d'idées, de mécanismes, d'institutions et d'objets qui orientent - explicitement
    ou implicitement - la conduite des membres d'un groupe donné."

    Michel Leiris, Race et Civilisation (1960)

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  • Freud : La culture doit être défendue contre l'individu

    "La culture humaine – j'entends par là tout ce en quoi la vie humaine s'est élevée au-dessus de ses conditions animales et ce en quoi elle se différencie de la vie des bêtes, et je dédaigne de séparer culture et civilisation – présente, comme on sait, deux faces à l'observateur. Elle englobe d'une part tout le savoir et tout le savoir-faire que les hommes ont acquis afin de dominer les forces de la nature et de gagner sur elle des biens pour la satisfaction des besoins humains, et d'autre part tous les dispositifs qui sont nécessaires pour régler les relations des hommes entre eux et en particulier la répartition des biens accessibles. Ces deux orientations de la culture ne sont pas indépendantes l'une de l'autre, premièrement parce que les relations mutuelles des hommes sont profondément influencées par la mesure de satisfaction pulsionnelle que permettent les biens disponibles, deuxièmement parce que l'homme lui-même, pris isolément, est susceptible d'entrer avec un autre dans une relation qui fait de lui un bien, pour autant que cet autre utilise sa force de travail ou le prend pour objet sexuel ; mais aussi, troisièmement, parce que chaque individu est virtuellement un ennemi de la culture, laquelle est pourtant censée être d'intérêt humain universel. Il est remarquable que les hommes, si tant est qu'ils puissent exister dans l'isolement, ressentent néanmoins comme une pression pénible les sacrifices que la culture attend d'eux pour permettre la vie en commun. La culture doit donc être défendue contre l'individu, et ses dispositifs, institutions et commandements se mettent au service de cette tâche ; ceux-ci visent non seulement à instaurer une certaine répartition des biens, mais encore à la maintenir ; de fait, ils doivent protéger contre les motions hostiles des hommes tout ce qui sert à contraindre la nature et à produire des biens."

    Sigmund Freud, L'Avenir d'une Illusion (1927)

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  • Kant : Proposition 6

    "L'homme est un animal qui, lorsqu'il vit parmi d'autres membres de son espèce, a besoin d'un maître. Car il abuse à coup sûr de sa liberté à l'égard de ses semblables; et quoique en tant que créature raisonnable il souhaite une loi qui pose les limites de la liberté de tous, son inclination animale égoïste l'entraîne cependant à faire exception pour lui-même quand il le peut. Il lui faut donc un maître pour briser sa volonté particulière, et le forcer à obéir à une volonté universellement valable ; par là chacun peut être libre. Mais où prendra-t-il ce maître ? Nulle part ailleurs que dans l'espèce humaine. Or ce sera lui aussi un animal qui a besoin d'un maître. De quelque façon qu'il s'y prenne, on ne voit pas comment, pour établir la justice publique, il pourrait se trouver un chef qui soit lui-même juste, et cela qu'il le cherche dans une personne unique ou dans un groupe composé d'un certain nombre de personnes choisies à cet effet. Car chacune d'entre elles abusera toujours de sa liberté si elle n'a personne, au-dessus d'elle, qui exerce un pouvoir d'après les lois. Or le chef suprême doit être juste en lui-même et pourtant être un homme. Cette tâche est donc bien la plus difficile de toutes et même sa solution parfaite est impossible : dans un bois aussi courbe que celui dont est fait l'homme, on ne peut rien tailler de tout à fait droit. La nature ne nous impose que de nous rapprocher de cette idée."

    Emmanuel KantIdée d’une Histoire universelle du Point de Vue cosmopolitique,
    proposition 6 (1784)

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  • Ils ont dit, au sujet de la culture, de la violence et de la non-violence

    "Mais, quand ils se furent groupés, ils commettaient des injustices les uns." [Platon]

    "La colère est une courte folie." [Horace]

    "L'ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine et la haine conduit à la violence. Voilà l'équation." [Averroès]

    "Tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité, et ne servent qu'à la relever davantage. Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence, et ne font que l'irriter encore plus." [Blaise Pascal]

    "La violence peut avoir de l'effet sur les natures serviles, mais non sur les esprits indépendants." [Ben Johnson]

    "Dans le gouvernement d'un État bien établi, chaque particulier ne se réserve qu'autant de liberté qu'il lui en faut pour vivre commodément, et en une parfaite tranquillité." [Thomas Hobbes]

    "Les hommes ne retirent pas d'agrément (mais au contraire un grand déplaisir) de la vie en compagnie, là où il n'existe pas de pouvoir capable de les tenir tous en respect." [Thomas Hobbes]

    "C'est à celui qui domine sur les esprits par la force de la vérité, non à ceux qui font des esclaves par la violence, c'est à celui qui connaît l'univers, non à ceux qui le défigurent, que nous devons nos respects." [Voltaire]

    "Est-il vrai, prince, que vous avez dit un jour que la ‘beauté’ sauverait le monde ?" [Dostoïevski]

    "L'art doit supprimer la violence, et seul il peut le faire. Sa mission est de faire régner le royaume de Dieu, c'est-à-dire de l'Amour." [Romain Rolland]

    "Il est plus difficile de désagréger un préjugé qu'un atome." [Albert Einstein]

    "La non-violence est la loi de notre espèce tout comme la violence est la loi de l'animal." [Gandhi]

    "La démocratie, d'après l'idée que je m'en fais, devrait assurer au plus faible les mêmes opportunités qu'au plus fort. Seule la non violence peut aboutir à ce but." [Gandhi]

    "C'est beaucoup au contraire que d'avancer vers la torture et vers la mort, quand on sait de science certaine que la haine et la violence sont choses vaines par elles-mêmes." [Albert Camus]

    "La non-violence est une arme puissante et juste, qui tranche sans blesser et ennoblit l'homme qui la manie. C'est une épée qui guérit." [Martin Luther King]

    "La violence n'est pas un moyen parmi d'autres d'atteindre la fin, mais le choix délibéré d'atteindre la fin par n'importe quel moyen." [Jean-Paul Sartre]

    "- La violence, rétorque Hardin, est le dernier refuge de l'incompétence. Mais je n'ai certainement pas l'intention de déployer un tapis sous les pas des envahisseurs ni de leur cirer les bottes. " [Isaac Asimov]

    "Alors, la remarque de Dostoïevski « La beauté sauvera le monde » ne serait plus une phrase en l’air, mais une prophétie." [Alexandre Soljenitsyne]

    "Dès que [par l’art] le mensonge sera confondu, la violence apparaîtra dans sa nudité et dans sa laideur. Et la violence, alors, s’effondrera." [Alexandre Soljenitsyne]

    ""La violence est cette impatience dans le rapport avec autrui, qui désespère d'avoir raison par raison et choisit le moyen le plus court pour forcer l'adhésion." [Georges Gusdorf]

    "C'est toujours l'oppresseur, non l'opprimé qui détermine la forme de lutte. Si l'oppresseur utilise la violence, l'opprimé n'aura pas d'autre choix que de répondre par la violence. Dans notre cas, ce n'était qu'une forme de légitime défense." [Nelson Mandela]

    "Le désarmement extérieur passe par le désarmement intérieur. Le seul vrai garant de la paix est en soi." [Dalaï-lama]

    "Pour sortir de la violence, il faut, de toute évidence, renoncer à l'idée de rétribution ; il faut donc renoncer aux conduites qui ont toujours paru naturelles et légitimes." [René Girard]

    "La culture est un antidote à la violence, car elle nous invite à la compréhension d'autrui et féconde la tolérance, en nous incitant à partir à la rencontre d'autres imaginaires et d'autres cultures." [Renaud Donnedieu De Vabres]

    "Je n'ai pas l'impression d'égorger quelqu'un avec un feutre. Je ne mets pas de vies en danger. Quand les activistes ont besoin d'un prétexte pour justifier leur violence, ils le trouvent toujours." [Charb]

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  • Camus : Haine et violence sont choses vaines...

    C'est peu de chose que de savoir courir au feu quand on s'y prépare depuis toujours et quand la course vous est plus naturelle que la pensée. C'est beaucoup au contraire que d'avancer vers la torture et vers la mort, quand on sait de science certaine que la haine et la violence sont choses vaines par elles-mêmes. C'est beaucoup que de se battre en méprisant la guerre, d'accepter de tout perdre en gardant le goût du bonheur."

    Albert CamusLettres à un Ami allemand (1948)

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  • Morrison : À quoi sert la littérature ?

    "Regardez, ce qui se passe actuellement aux États-Unis depuis l'élection de Trump : le livre le plus vendu dans ce pays est un roman publié en 1948 par un écrivain anglais que l'on pensait oublié, il s'agit de 1984 de George Orwell. Incroyable, non ? C'est la preuve que la littérature est la meilleure réponse à la folie et aux temps sombres. Je ne veux pas théoriser sur cette question du rôle de la littérature ni parler au nom des autres écrivains. Mais je dirai qu'il existe un lien intime entre l'écriture et la moralité. Écrire demande un effort constant pour comprendre ce que signifie être humain. Écrire suppose de poser des questions et non d'apporter sans cesse des réponses. Qu'est-ce que je fais sur cette terre pendant que d'autres meurent ? Quelles sont mes obligations ? Voilà quelques-unes des questions auxquelles un écrivain doit répondre, me semble-t-il. J'ai écrit récemment une préface aux œuvres de Primo Levi. J'avais lu Si c'est un homme, bien sûr, et quelques autres livres, mais je ne connaissais pas ses poèmes. Je les ai découverts et j'ai été foudroyée par la beauté de ces textes. Primo Levi raconte les camps de concentration, vous le savez. Le passage le plus émouvant est celui où, au cours d'une interminable marche dans la neige, il brise une stalactite de glace et commence à la sucer pour se désaltérer. Un garde surgit, lui retire la stalactite. Comme Primo Levi lui demande pourquoi il lui retire quelque chose qui va fondre quelques instants plus tard, le garde lui répond : « Ici, il n'y a pas de pourquoi. » Cette phrase est terrible. Elle m'obsède. « II n'y a pas de pourquoi»... Peu importe ce qui peut vous arriver, il n'y a pas de raisons. Primo Levi n'écrit pas sur les nazis mais sur les gens des camps, sur ceux qui sont sur le point de mourir, sur ceux qui vont survivre, sur ceux qui souffrent. Je crois que Primo Levi était intéressé par le Bien plutôt que par le Mal. Je ressens la même chose. Lorsque le Mal déferle sur le monde, il faut écrire sur les gens qui souffrent. Il faut écrire pour parler des gens, pas de ceux qui les gardent. Parlez, des gens, pas de Trump. Depuis cette élection, on me pose souvent cette question : « Et maintenant, qu'est-ce qu'on fait ?»"

    Toni Morrison, in America, n°1, 2017

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  • Hobbes : Violences et sociétés

    téléchargement (1).jpg"Hors de la société civile chacun jouit d'une liberté très entière, mais qui est infructueuse, parce que comme elle donne le privilège de faire tout ce que bon nous semble, aussi elle laisse aux autres la puissance de nous faire souffrir tout ce qu'il leur plaît. Mais dans le gouvernement d'un État bien établi, chaque particulier ne se réserve qu'autant de liberté qu'il lui en faut pour vivre commodément, et en une parfaite tranquillité, comme on n'en ôte aux autres que ce dont ils seraient à craindre. Hors de la société, chacun a tellement droit sur toutes choses, qu'il ne peut s'en prévaloir et n'a la possession d'aucune ; mais dans la république, chacun jouit paisiblement de son droit particulier. Hors de la société civile, ce n'est qu'un continuel brigandage et on est exposé à la violence de tous ceux qui voudront nous ôter les biens et la vie ; mais dans l'État, cette puissance n'appartient qu'à lui seul. Hors du commerce des hommes, nous n'avons que nos propres forces qui nous servent de protection, mais dans une ville, nous recevons le secours de tous nos concitoyens."

    Thomas Hobbes, Du Citoyen (1642)

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  • Gusdorf : La violence est une impatience

    maxresdefault.jpg"La violence est cette impatience dans le rapport avec autrui, qui désespère d'avoir raison par raison et choisit le moyen le plus court pour forcer l'adhésion. Si l'ordre humain est l'ordre de la parole échangée, de l'entente par la communication, il est clair que le violent désespère de l'humain, et rompt le pacte de cette entente entre les personnes où le respect de chacun pour chacun se fonde sur la reconnaissance d'un même arbitrage en esprit et en valeur. La raison du plus fort nie l'existence d'autrui en prétendant l'asservir: la conscience faible doit devenir conscience serve, et le corps le moins fort doit être soumis à celui qui le domine...

    Mais il arrive que le violent, une fois hors de soi, ne puisse à nouveau se posséder. Il fait confiance à la violence, méthodiquement, comme on le voit dans le domaine de la terreur, instrument jadis et naguère, et aujourd'hui encore, de la fausse certitude. La violence se fait institution et moyen de gouvernement: dragonnades, inquisition, univers concentrationnaire et régimes policiers; il a existé, il existe une civilisation de la violence, monstrueuse affirmation de la certitude qui rend fou, selon la parole de Nietzsche. A travers l'histoire, les persécutions et les guerres maintiennent le pire témoignage que l'humanité puisse porter contre elle-même.Individuelle ou collective, cette violence n'est d'ailleurs que le camouflage d'une faiblesse ressentie, d'un effroi de soi à soi, que l'on essaie, par tous les moyens, de dissimuler. L'agressivité est d'ordinaire signe de peur, et d'une manière générale, on pourrait faire entrer la sociologie de la violence parmi les répercussions du sentiment d'infériorité. Celui qui, ayant la force brutale de son côté, se sent mis dans son tort, et comme humilié, par un plus faible, réagit par des cris et des coups. Ainsi le loup devant l'agneau, de l'homme souvent en face de la femme, de l'adulte en face de l'enfant, ou de l'enfant plus âgé devant un plus jeune... La violence une fois déclenchée s'enivre d'elle-même par un effet d'accélération; elle fait boule de neige et, comme enchantée par son propre déchaînement, elle ne s'arrêtera plus. Ainsi s'expliquent les crimes et les massacres dont le caractère monstrueusement passionnel demeure incompréhensible à un esprit de sang froid. La violence est liée au mystère du mal dans l'être de l'homme...

    Le monde de la terreur est celui de la contradiction; il trahit un nihilisme foncier. Ce qui est obtenu par violence demeure en effet sans valeur: ce n'est pas en violant une femme que l'on obtient son amour, et la persécution ne saurait gagner cette libre approbation des consciences - que pourtant l'on désire secrètement conquérir. Celui qui subit la violence, s'il finit par y céder, devient en quelque sorte le complice de cette violence, et se trouve dégradé par le fait même qu'il y a consenti."

    Georges Gusdorf, La Vertu de la Force (1957)

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"L'homme raisonnable est plus libre dans la cité où il vit sous la loi commune que dans la solitude où il n'obéit qu'à lui-même." [Baruch Spinoza]