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Spinoza : "La raison elle-même affirme l’impossibilité de l’indépendance individuelle"

On ne saurait concevoir que chaque citoyen soit autorisé à interpréter les décisions ou lois nationales. Sinon, chacun s’érigerait ainsi en arbitre de sa propre conduite […]
Tout citoyen, on le voit, est non pas indépendant, mais soumis à la nation, dont il est obligé d’exécuter tous les ordres. Il n’a aucunement le droit de décider quelle action est équitable ou inique, d’inspiration excellente ou détestable. Tant s’en faut ! L’État on l’a vu, est en même temps qu’un corps, une personnalité spirituelle ; la volonté de la nation devant passer, par suite, pour la volonté de tous, il faut admettre que les actes, déclarés justes et bons par la nation, le sont aussi de ce fait pour chacun des sujets. Dans l’hypothèse même, où l’un des sujets estimerait les décisions nationales parfaitement iniques, il ne serait pas moins obligé d’y conformer sa conduite.

Voici alors une objection qu’on va nous opposer : La raison ne nous interdit-elle pas de nous incliner entièrement devant le jugement d’un autre, et par conséquent, ne devrait-on pas tenir un tel état de société pour contraire aux exigences raisonnables ? de sorte que cet état social irrationnel ne pourrait plus être réalisé que par des hommes déraisonnables. Mais, répondrons-nous, il n’est pas possible qu’un seul des enseignements de la raison contredise la réalité naturelle. Or les hommes, étant en proie aux sentiments, la saine raison ne saurait exiger que chacun d’eux soit indépendant ; en d’autres termes, la raison elle-même affirme l’impossibilité de l’indépendance individuelle. D’autre part la raison enseigne également et sans réserve qu’il faut chercher à maintenir la paix. Comment la paix régnerait-elle, si la législation générale de la nation n’était à l’abri de toute atteinte ? Ainsi pour ce motif encore, plus l’homme se laisse guider par la raison, c’est-à-dire plus il est libre, plus il s’astreindra à respecter la législation de son pays, ainsi qu’à exécuter les ordres de la souveraine Puissance à laquelle il est soumis. J’ajouterai enfin un dernier argument : l’état de société s’est imposé comme une solution naturelle, en vue de dissiper la crainte et d’éliminer les circonstances malheureuses auxquelles tous étaient exposés. Son but principal ne diffère pas de celui que tout homme raisonnable devrait s’efforcer d’atteindre – quoique sans aucune chance de succès – dans un état strictement naturel. D’où l’évidence de cette proposition : Alors même qu’un homme raisonnable se verrait un jour, pour obéir à son pays, contraint d’accomplir une action certainement contraire aux exigences de la raison, cet inconvénient particulier serait compensé, et au-delà par tout le bien dont le fait bénéficier en général l’état de société. L’une des lois de la raison prescrit qu’entre deux maux nous choisissions le moindre ; il est donc permis de soutenir que jamais personne n’accomplit une action contraire à la discipline de la raison, en se conformant aux lois de son pays.

Baruch Spinoza, Traité de l’autorité politique (1677)

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