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Marcherey : Norme et raison 2

"Il est donc légitime de se demander, outre ce que la raison fait avec les normes ou quelle raison ont les normes, ce que les normes font à la raison, quel genre de raison font les normes, du moment où elles se présentent comme les formes tendancielles de sa réalisation. Les notions de norme et de raison sont appariées, disions-nous pour commencer : mais cet appariement ou appareillage, si tendus qu’en soient les enchaînements, laisse place à une distance, ou à une possibilité de jeu qui, tout en maintenant entre elles un lien, les décale l’une par rapport à l’autre, du moins pour une part. Les normes font appel à la raison comme à un fondement, qui garantit la légitimité de leur intervention. Mais n’y a-t-il de raison que pour des normes ou par des normes ? Ne peut-on penser la raison sans les normes, que ce soit une raison d’avant les normes ou une raison d’après les normes ? Cette interrogation se trouve d’emblée justifiée sur le plan de la terminologie : l’Antiquité latine disposait du mot norma, dont elle faisait un usage tout à fait restreint, en vue de nommer cet instrument concret qu’est l’équerre, mais elle n’en étendait pas métaphoriquement la portée à la représentation générale d’une mise en ordre rationnelle de la réalité, et en particulier de la réalité sociale ; cette extension ne s’est faite que beaucoup plus tard, vers le milieu du XVIIIe siècle, au moment où, avec le développement de l’industrialisme et des nouveaux types de rapports techniques et sociaux nécessités par celui-ci, a commencé à s’installer ce que Foucault a proposé d’appeler une « société de la norme »2 ou « société de normalisation »3, c’est-à-dire ce type très particulier de société qui fait dépendre son organisation, qu’elle présente comme rationnelle, de l’intervention de normes, dont, dans un but d’efficacité, elle substitue l’action à celle, réputée formelle, des institutions étatiques légales, ce qui transforme de fond en comble la structure des pouvoirs à l’oeuvre dans cette société. Ceci fait apparaître entre la raison et les normes, non certes une incompatibilité, mais un jeu, une possibilité d’écart, qui fait obstacle à la tentation de les assimiler directement : si les normes ont concrètement le pouvoir de représenter la raison, c’est sous un certain biais, donc en lui imposant une torsion qui, sans à proprement parler la dénaturer, infléchit sa constitution dans un certain sens. Lorsque la raison choisit ou est mise en situation de s’engager sur la voie des normes en vue de matérialiser son ordre, elle s’expose à être, en retour, reprofilée, réajustée à leur allure, ce qui revient à sacrifier au moins pour une part l’idéal d’universalité dont elle se réclame. On est ainsi conduit à se demander quelle sorte de raison configurent les normes, qui, à travers le mouvement même par lequel elles sont censées l’appliquer en respect des principes qu’elle édicte souverainement, portent sur elle un éclairage singulier qui la fait apparaître sous un nouveau visage, transformée ou peut-être même déformée. Pour le dire autrement, il se pourrait que le rapport de la raison aux normes se prête à être interprété comme la relation du maître au serviteur telle que la présente la dialectique hégélienne de la conscience : si, au départ, c’est la raison qui commande aux normes auxquelles elle prescrit le programme de rectitude qui la définit en propre, à l’arrivée, ou du moins lorsque ce programme se trouve en cours d’application, suivant la dynamique qui effectue l’insertion historique de la raison dans le réel, ce sont les normes qui interpellent la raison, en la sommant de revoir sur de nouvelles bases ses orientations. On est ainsi conduit à avancer que l’action des normes a sa logique propre, qui surdétermine celle de la raison, alors même qu’elle paraît se situer dans son prolongement : quelle est cette logique ? Qu’ajoute-t-elle ou que retranche-t-elle à celle de la raison ratiocinante ?

La toute première réponse qu’on peut apporter à cette interrogation est que la logique immanente à l’intervention des normes est une logique pratique, c’est-à-dire une logique dont les formes de régularité apparaissent à même le processus qui engendre concrètement ces formes tout en les dotant de la capacité de se faire respecter, en étant, comme le dit le langage ordinaire, « suivies » : les figures rationnelles auxquelles elle se réfère, et la nécessité d’être observées dans les faits qui leur est attachée, ne préexistent pas à leur présentation ou présentification réelle mais lui sont rigoureusement concomitantes. A ce point de vue, la raison dont les normes tirent leur légitimité n’est pas une raison pure, comme telle désengagée de tout rapport avec l’expérience, mais une raison affectée par les conditions de l’expérience dont elle ne prend en charge le déroulement qu’en étant elle-même prise en charge par la dynamique de ce déroulement d’où elle tire sa puissance effective : ce n’est pas une raison qui tombe d’en haut mais une raison qui vient d’en bas, dans la mesure où elle paraît sourdre du cours des choses avec lequel elle tend à se confondre. C’est pourquoi le type d’obligation que requièrent les normes est complètement différent de celui appelé par des lois, ce qui modifie de fond en comble le régime de rationalité dont relèvent les unes et les autres."

Pierre MachereyDe Canguilhem à Foucault : la force des normes (2009)

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