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Montaigne : Philosopher c'est apprendre à mourir

260px-Montaigne-Dumonstier.jpgLe but de notre chemin, c’est la mort, c’est [là] l’objet inéluctable de notre visée : si elle nous effraie, comment est-il possible de faire un pas en avant sans fièvre ? Le remède du vulgaire, c’est de ne pas y penser. Mais de quelle stupidité de brute peut lui venir un si grossier aveuglement ? Il lui faut faire brider l’âne par la queue.

Qui capite ipse suo instituit vestigia retro.

[Lui qui s’est mis dans la tête d’avancer à reculons.]

Ce n’est pas étonnant s’il est si souvent pris au piège. On fait peur à nos gens en nommant seulement la mort, et la plupart s’en signent comme quand ils entendent le nom du diable. Et parce qu’il en est fait mention dans les testaments, ne vous attendez pas à ce qu’ils y mettent la main avant que le médecin leur ait donné l’extrême sentence ; et Dieu sait alors, entre la douleur et la frayeur, de quel bon jugement ils vous le pétrissent.

Parce que cette syllabe frappait trop durement leurs oreilles et que ce mot leur semblait malencontreux, les Romains avaient appris à l’adoucir ou à l’étendre en périphrases. Au lieu de dire « il est mort », ils disent « il a cessé de vivre », « il a vécu ». Pourvu qu’ils emploient vie, même passée, ils se consolent. [...]

Je naquis entre onze heures et midi le dernier jour de février mil cinq cent trente-trois, selon notre façon actuelle de compter, l’année commençant en janvier. Il n’y a juste que quinze jours que j’ai dépassé trente-neuf ans ; il m’en faut pour le moins encore autant ; s’embarrasser en attendant de la pensée d’une chose aussi éloignée, ce serait folie. Mais quoi ! les jeunes et les vieux abandonnent la vie dans les même conditions. Nul n’en sort autrement que comme s’il venait à l’instant d’y entrer. Ajoutez qu’il n’y a pas d’homme si décrépit soit-il qui, tant qu’il n’a pas atteint l’âge de Mathusalem, ne pense avoir encore vingt ans dans le corps. En outre, pauvre fou que tu es, qui t’a établi les limites de ta vie ? Tu te fondes sur ce que disent les médecins. Regarde plutôt la réalité et l’expérience."

Michel de Montaigne, Essais (1595)

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