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Alain : L'éloquence des passions

"L’éloquence des passions nous trompe presque toujours ; j’entends par là cette fantasmagorie triste ou gaie, brillante ou lugubre, que nous déroule l’imagination selon que notre corps est reposé ou fatigué, excité ou déprimé. Tous naturellement, nous accusons alors les choses et nos semblables, au lieu de deviner la cause réelle, souvent petite et sans conséquence.

Dans ce temps où les examens commencent à s’élever au-dessus de l’horizon, plus d’un candidat travaille aux lumières, fatigue ses yeux, et ressent un mal de tête diffus ; petits maux que l’on guérit bien vite par le repos et le sommeil. Mais le candidat n’y pense point. Il constate d’abord qu’il n’apprend pas vite, que les idées restent dans le brouillard et que la pensée des auteurs reste dans le papier au lieu de venir à lui ; alors il s’attriste sur les difficultés de l’examen et sur ses propres aptitudes ; puis portant son regard sur le passé, et contemplant tous ses souvenirs à travers le même brouillard triste, il s’aperçoit ou croit s’apercevoir qu’il n’a pas fait grand-chose d’utile, que tout est à revoir, que rien ne s’éclaire ni ne s’ordonne ; regardant maintenant vers l’avenir, il pense que le temps est court et que le travail est bien lent ; aussi revient-il à son livre, la tête entre ses deux mains, alors qu’il devrait se coucher et dormir ; le mal lui cache le remède ; et c’est justement parce qu’il est fatigué qu’il se jette au travail. Il lui faudrait ici la profonde sagesse des stoïciens élucidée encore par Descartes et par Spinoza. Toujours défiant devant les preuves d’imagination, il devrait, par réflexion, deviner ici l’éloquence des passions, et refuser d’y croire, ce qui détruirait soudainement le plus clair de son mal ; car un peu de mal de tête et de fatigue des yeux, cela est supportable et ne dure guère ; mais le désespoir est terrible et aggrave de lui-même ses causes.

Voilà le piège des passions. Un homme qui est bien en colère se joue à lui-même une tragédie bien frappante, vivement éclairée, où il se représente tous les torts de son ennemi, ses ruses, ses préparations, ses projets pour l’avenir ; tout est interprété selon la colère, et la colère en est augmentée ; on dirait un peintre qui peindrait les Furies et qui se ferait peur à lui-même. Voilà par quel mécanisme une colère finit souvent en tempête, et pour de faibles causes, grossies seulement par l’orage du cœur et des muscles. Il est pourtant clair que le moyen de calmer toute cette agitation n’est pas du tout de penser en historien et de faire la revue des insultes, des griefs et des revendications ; car tout cela est faussement éclairé, comme dans un délire. Ici encore il faut, par réflexion, deviner l’éloquence des passions et refuser d’y croire. Au lieu de dire : « Ce faux ami m’a toujours méprisé », dire : « Dans cette agitation je vois mal, je juge mal ; je ne suis qu’un acteur tragique qui déclame pour lui-même. » Alors vous verrez le théâtre éteindre ses lumières faute de public ; et les brillants décors ne seront plus que des barbouillages. Sagesse réelle ; arme réelle contre la poésie de l’injustice. Hélas ! Nous sommes conseillés et menés par des moralistes d’occasion qui ne savent que se mettre en délire et donner leur mal à d’autres.

Alain, Propos sur le Bonheur (1913)

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