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  • Barberis : Balzac et la passion

    "Quand on dit que la Comédie humaine est une épopée des passions, on entend d'ordinaire que l'univers balzacien est un univers de monomanes ou d'obsédés. Un univers d' "hommes à passions", comme il est dit dans le Père Goriot, c'est-à-dire de pervertis, voire d'amateurs de perversions sexuelles. La Comédie humaine, ainsi envisagée, deviendrait une sorte d'hôpital, un musée Dupuytren; non une physiologie, mais une pathologie du XIXe siècle. Mais il ne semble pas qu'on se soit suffisamment interrogé sur la nature de la passion chez Balzac, surtout sur sa signification humaine et sociale... On a noté la différence avec les passions du théâtre de Molière, anomalies passagères et facilement réductibles avec un peu de bon sens et d'habileté. Certes, la "guérison" était plus dans les faits que dans les cœurs : Harpagon consent au mariage pourvu qu'il ne lui coûte rien et qu'on lui fasse faire un habit; Orgon, sans les ultimes semonces de Cléanthe, tomberait dans l'excès inverse de celui qui l'avait conduit à trop chérir Tartuffe. Ces mots et effets d'auteur, toutefois, qui terminent les comédies, ont plus pour résultat de faire rire que d'inquiéter. Incorrigible Harpagon ! Incorrigible Orgon ! Mais on quitte le théâtre rassuré, avec une pensée de pitié ironique pour ces grotesques, qui continuent de vivre en parallèle à la vraie vie, comme pour lui donner plus de prix, comme pour faire mieux aimer ce qu'elle a de raisonnable et de normal. En fait, jamais la passion chez Molière, - sauf dans le cas d'Alceste, le seul de ses personnages que l'on n'ait pu comprendre, et que l'on essaya, par le biais de la folie, d'intégrer comme on pouvait au pharisaïsme mondain, - n'est mise en question du monde, brèche qui demeure. Il est loin d'en aller de même chez Balzac. Ses passionnés, jamais vaincus ni récupérés tout à fait, sont tous des gens qui se sont heurtés à quelque chose, et qui s'en vont, hagards, laissant le lecteur inquiet, lui aussi, désemparé. Ils ont en eux une force et une volonté qui, détournées, avilies, faussées, sont devenues forces de destruction d'eux-mêmes et de leur entourage. Plus que des malades face à une société saine, ils sont les témoins vertigineux du besoin de totalité, et toute la psychosociologie des passions dans la Comédie humaine oscille entre ces deux pôles : "L'idée de l'absolu avait passé partout comme un incendie", d'une part, et de l'autre : "Les libertins, ces chercheurs de trésors".

    La passion dans La Comédie humaine apparaît sous un double jour, à la fois comme moteur et comme valeur. Elle est ce qui fait s'agiter, grouiller, entreprendre l'humanité. En ce sens, elle pourrait être preuve contre l'humanité : preuve d'illusion, preuve de misère et d'orgueil. Mais il n'est jamais venu à l'esprit de personne d'appeler Balzac à l'aide de la démonstration pascalienne. C'est que la passion, chez Balzac, définit aussi un mode de vie supérieur, une intensité créatrice qui peut tourner souvent à la catastrophe, mais n'en garde pas moins une exigeante signification. "Il n'y a pas de grand homme sans passions" : il n'y a pas là - même si Balzac l'a voulu - simple constatation cynique : une humanité qui n'aurait plus à se garder des passions, à se méfier de leurs ravages et de leurs déviations serait peut-être une humanité rassurante, mais ne serait plus l'humanité, ou serait une humanité qui devrait renoncer à sa mission...

    "Tuer les passions, ce serait tuer la société" : voilà qui est du pur Fourier. Il n'est pas question de parler nécessairement d'influence. Rencontre et accord suffiront. C'est toute l'œuvre de Balzac qui explique et illustre cette phrase. C'est tout le vitalisme de son créateur qui est derrière, en même temps que les renseignements fournis par l'observation. Il est seulement regrettable que le mot passion ait encore autour de lui ce halo moraliste qui lui vient du classicisme. Car Balzac, lui, n'est pas moraliste, mais naturaliste. Il constate l'existence des passions ou, pour employer un mot moins chargé d'affectivité, du vouloir-vivre, et ce vouloir-vivre est quelque chose de profondément humaniste. C'est toute la poussée bourgeoise qui sous-tend cette vision dynamique et conquérante de la société. La passion était suspecte dans une société qui faisait de l'équilibre et de la stabilité son idéal. La passion, alors, rendait malheureux; elle était cause de désordre à l'extérieur et à l'intérieur... Mais l'idée d'une conciliation dynamique au sein d'une vie nouvelle, des poussées vitales et des nécessités d'organisation, si Balzac la trouvait formulée en termes théoriques chez Fourier, elle était déjà inscrite dans sa propre vision du monde et dans son œuvre.

    Car que dit, en effet, en ce sens la Comédie humaine ? Elle est un témoignage statistique sur la situation des passions dans le monde moderne puisque c'est dans une proportion écrasante qu'elle fait voir les passions qui tuent face aux passions qui sauvent. Mais aussi, que celles-ci puissent exister, même à titre de simple possibilité, suffit cependant à indiquer une direction, une possibilité objective de solution... Sur le plan individuel, les passions, tant qu'elles ne sont que les aspects multiples de la volonté créatrice et organisatrice, concourent à constituer la personnalité, et ce n'est qu'au contact d'insolubles difficultés (insolubles par suite de leur caractère propre ou par suite du caractère du héros, incapable de leur résister, peu importe) qu'elles deviennent forces destructrices et dissociatrices. Il y a là une grande intuition de Balzac : il faut que l'homme puisse se projeter en avant pour que son vouloir-vivre soit une force non d'association statique mais de construction dynamique. Un jeune homme qui croit, qui peut croire, à son avenir est chaste, respectueux, idéaliste, honnête, scrupuleux, travailleur, non par impuissance ou veulerie, non par timidité, mais tout naturellement, dans le sens de son être. Le "Oh! la, la! que d'amours splendides j'ai rêvées !" de Rimbaud, pas plus que la pureté des jeunes héros de Balzac, n'appartient à la lénifiante vertu des bibliothèques roses; il n'est pas castration mais mobilisation véritablement équilibrée de soi. Dès lors, comment ne pas voir que la solution au problème des passions est de maintenir l'humanité en une perpétuelle jeunesse ? Les passions cesseront d'être destructrices quand l'humanité aura devant elle un avenir auquel elle pourra croire et travailler de toutes ses forces. Et la preuve en est bien que parmi les héros de la Comédie humaine ceux qui échappent le mieux au tourment destructeur des passions sont non seulement les jeunes gens que leur âge fait encore enthousiastes par ignorance de la réalité, mais aussi et surtout ceux qui, même après la découverte de la réalité, sont soutenus par une croyance, par une vision d'un autre monde à construire, par une idéologie.

    Pierre Barberis, Le Monde de Balzac (1973)

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