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Fourier : Au sujet des passions bonnes ou mauvaises

"Ne conviendrez-vous pas qu'avant de créer les astres, Dieu savait quelle marche ils suivraient, quelle attraction ils exerceraient les uns sur les autres, quelle dose de lumière ils répandraient, etc. Ne savait-il pas de même, avant de nous créer, quels seraient les rapports de force entre nos passions et notre raison ? Était-il nécessaire qu'il les vît aux prises pour juger qui triompherait ? Non, il avait prévu et décrété que l'effort des passions serait à l'effort de la raison dans le rapport de 12 à 1. Car il y a douze passions radicales, dont chacune suffit à elle seule pour entraîner à des folies le plus grand philosophe ; aussi les philosophes font-ils pour leurs passions autant de folles que le vulgaire qui n'a point de raison. Dieu savait donc d'avance que le combat des passions contre la raison serait un combat de 12 contre 1. L'issue n'en pouvait être douteuse (encore est-ce accorder trop de valeur à la raison que d'estimer son influence égale à celle de la moindre passion). Dieu savait en outre que la raison serait battue à plate couture partout où elle attaquerait les passions, que la raison ne peut lutter contre une passion sans l'appui d'une autre passion avec qui elle s'allie, de sorte que la raison ne tend qu'à remplacer une passion par une autre, lors même qu'elle emploie la contrainte qui est un effet des passions du plus fort ; c'est donc, dans tout cas, la passion qui triomphe et jamais la raison. Dieu le savait avant de nous créer qu'il en serait ainsi, puisqu'il avait donné aux passions une force immensément supérieure. Le triomphe des passions était d'avance connu de lui et assuré par lui. Pouvait-il mettre le bonheur de l'autre vie au prix d'une lutte qu'il nous avait rendue impossible en donnant aux passions tant de supériorité sur la raison ? Pouvait-il vouloir d'une lutte où le moindre avantage de notre part aurait renversé son ouvrage et confondu ses calculs ? Dire qu'il veut que nous luttions contre nos passions pour obtenir le bonheur éternel, c'est dire qu'il doute de sa propre sagesse, qu'il veut se tenter lui-même, en essayant si la faible raison qui vient de nous balancera les forces immenses des passions qui viennent de lui ; c'est dire enfin qu'il nous récompensera à jamais si nous détruisons son ouvrage, et qu'il nous punira à jamais si nous obéissons à ses dispositions toutes combinées pour assurer le triomphe des passions.

Pour motiver cette prétendue épreuve, les prêtres et les philosophes ont distingué les passions en bonnes et mauvaises, et prétendu que l'exercice des bonnes actions, telles que la charité, étant agréables à Dieu, on devait espérer le bonheur de l'autre vie pour ceux qui auront fait le bien, et augurer le malheur de l'autre vie pour ceux qui auront fait le mal.

Une preuve que Dieu ne tiendra aucun cas de vos bonnes ou mauvaises actions, qu'il n'admet point vos distinctions de crime ou de vertu, et qu'il juge toutes les passions bonnes, c'est qu'il a permis que tout acte que vous jugez criminel dominât dans un corps social entier et y fût excité, admiré comme vertu, comme penchant religieux et agréable à Dieu.

Charles Fourier, Égarement de la Raison démontré
par le Ridicule des Sciences incertaines
(1806)

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