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Sade : Le délice des passions

003958737.jpg"On déclame contre les passions, sans songer que c'est à leur flambeau que la philosophie allume le sien, que c'est à l'homme passionné que l'on doit le renversement total de toutes les imbécillités religieuses qui, si longtemps, empestèrent le monde. Le seul flambeau des passions consuma cette odieuse chimère de la Divinité, au nom de laquelle on s'égorgeait depuis tant de siècles ; lui seul osa l'anéantir et consumer ses indignes autels. Ah ! les passions n'eussent-elles rendu à l'homme que ce service, n'en serait-ce point assez pour faire oublier leurs écarts ? Ô mes chères filles, sachez donc braver l'infamie et, pour apprendre à la mépriser comme elle doit l'être, familiarisez-vous avec tout ce qui la mérite, multipliez vos petites erreurs : ce sont elles qui, peu à peu, vous accoutumeront à tout braver... qui étoufferont dans vous le germe des remords ! Adoptez pour base de votre conduite et pour règle de vos mœurs ce qui vous paraîtra de plus analogue à vos goûts, sans vous inquiéter si cela s'accorde ou non à nos coutumes, parce qu'il serait injuste que vous vous punissiez, par la privation de cette chose, de n'être pas nées dans le pays où elle se permet. N'écoutez que ce qui vous flatte ou vous délecte le plus : c'est cela seul qui vous convient le mieux. Que les mots de vice et de vertu soient nuls à vos regards ; ces mots n'ont aucune signification réelle, ils sont arbitraires et ne donnent que des idées purement locales. Encore une fois, croyez que l'infamie se change bientôt en volupté. Je me souviens d'avoir lu quelque part, dans Tacite, je pense, que l'infamie était le dernier des plaisirs pour ceux qui se sont blasés sur tous les autres par l'excès qu'ils en ont fait, plaisir bien dangereux, sans doute, puisqu'il faut trouver une jouissance, et une jouissance bien vive, à cette espèce d'abandon de soi-même, à cette sorte de dégradation de sentiments d'où naissent à la fois tous les vices... qu'elle flétrit l'âme, et ne lui permet plus d'autre amorce que celle de la plus entière corruption, et cela, sans laisser le moindre jour au remords, absolument éteint dans un être qui n'estime plus que ce qui en donne, qui ne se plaît qu'à les faire revivre pour avoir le plaisir de les vaincre, et qui parvient ainsi, par degrés, aux excès les plus monstrueux, avec d'autant plus de facilité que les freins qu'elle lui fait rompre, ou les vertus qu'elle lui fait mépriser, deviennent comme autant d'épisodes voluptueux, souvent plus piquants encore pour sa perfide imagination que l'écart même qu'il avait conçu. Ce qu'il y a de fort singulier, c'est qu'il se croit heureux alors, et qu'il l'est. Si, réversiblement, l'individu vertueux l'est aussi, le bonheur n'est donc plus une situation que chacun puisse saisir en se conduisant bien : il ne dépend donc uniquement que de notre organisation, et peut donc se rencontrer également dans le triomphe de la vertu et dans l'abîme du vice... Mais que dis-je ? dans le triomphe de la vertu... Ah ! ses chatouillements alors seraient-ils aussi piquants ? Quelle est l'âme froide qui pourrait s'en contenter ? Non, mes amies, non, jamais la vertu ne sera faite pour le bonheur. Il ment, celui qui se flatte de l'avoir trouvé dans elle, il veut nous faire prendre pour le bonheur les illusions de notre orgueil. Pour moi, je vous le déclare, je la foule aux pieds de toute mon âme, je la méprise autant que j'avais la faiblesse de la chérir autrefois, et je voudrais joindre aux délices de l'outrager sans cesse la volupté suprême de l'arracher de tous les cœurs. Que de fois, dans mes illusions, ma maudite tête s'échauffe au point de vouloir être couverte de cette infamie que je viens de peindre ! Oui, je voudrais être déclarée infâme ; je voudrais qu'il fût décidé, affiché que je suis une putain ; je voudrais rompre ces indignes vœux qui m'empêchent de me prostituer publiquement, de m'avilir comme la dernière des femmes ! J'en suis, je l'avoue, à désirer le sort de ces divines créatures qui satisfont, au coin des rues, les sales lubricités du premier passant ; elles croupissent dans l'avilissement et l'ordure ; le déshonneur est leur lot, elles ne sentent plus rien... Quel bonheur ! et pourquoi ne travaillerions-nous pas à nous rendre toutes ainsi ? L'être le plus heureux de la terre n'est-il pas celui dans lequel les passions ont endurci le cœur... l'ont amené au point de n'être plus sensible qu'au plaisir ? Et quel besoin a-t-il d'être ouvert à d'autre sensation qu'à celle-là ? Eh ! mes amies, en fussions-nous à ce dernier degré de turpitude, nous ne nous paraîtrions pas encore viles, et nous aimerions mieux diviniser nos erreurs que de nous mésestimer nous-mêmes ! Voilà comment la nature sait nous ménager à tous du bonheur."

Marquis de Sade, Histoire de Juliette (1801)

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