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Calvino : Sur un arbre perché

"En somme, malgré sa fameuse fugue, Côme vivait auprès de nous comme avant, ou peu s'en faut. C'était un solitaire qui ne fuyait pas les hommes. Au contraire, on eût dit qu'il ne pouvait s'en passer. Il se postait là où des paysans piochaient, retournaient le fumier, fauchaient un pré, et leur donnait poliment le bonjour. Eux levaient la tête, ahuris ; il leur faisait comprendre aussitôt où il se trouvait : notre vieille manie de nous cacher pour faire des farces aux passants, quand nous montions ensemble dans les arbres, l'avait complètement quitté. Les premiers temps, les paysans qui le voyaient franchir de telles distances sur ses branches ne savaient trop quel parti adopter, se demandant s'il fallait lui tirer leur chapeau comme on fait devant un notable ou le houspiller comme un morveux. Ensuite, ils s'habituèrent et commencèrent d'échanger avec lui des propos sur leurs travaux, sur le temps ; ils semblaient même apprécier son jeu, un jeu ni meilleur ni pire que tant d'autres auxquels ils voyaient se livrer les riches.

Côme restait arrêté des demi-heures dans un arbre pour les regarder travailler et les interroger sur les engrais ou les semences ; il n'avait jamais eu l'occasion de rien faire de tel tant qu'il circulait à terre : une espèce de honte l'avait jusqu'alors empêché d'adresser la parole aux villageois et aux domestiques. A présent, il les informait de ce que le sillon qu'ils étaient occupés à tracer était ou n'était pas droit, de ce que les tomates étaient déjà mûres dans le champ du voisin ; ou bien il s'offrait à faire pour eux de petites commissions, par exemple aller dire à la femme d'un faucheur que celui-ce avait besoin d'une pierre à aiguisier, ou avertir qu'on détournât l'eau pour arroser un jardin. Et si, en se déplaçant pour des missions semblables, il voyait un vol de moineaux se poser dans un champ de blé, il faisait du tapage et agitait sa toque afin de les mettre en fuite."

Italo Calvino, Le Baron perché (1957)

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"L'homme raisonnable est plus libre dans la cité où il vit sous la loi commune que dans la solitude où il n'obéit qu'à lui-même." [Baruch Spinoza]