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Morrison : À quoi sert la littérature ?

"Regardez, ce qui se passe actuellement aux États-Unis depuis l'élection de Trump : le livre le plus vendu dans ce pays est un roman publié en 1948 par un écrivain anglais que l'on pensait oublié, il s'agit de 1984 de George Orwell. Incroyable, non ? C'est la preuve que la littérature est la meilleure réponse à la folie et aux temps sombres. Je ne veux pas théoriser sur cette question du rôle de la littérature ni parler au nom des autres écrivains. Mais je dirai qu'il existe un lien intime entre l'écriture et la moralité. Écrire demande un effort constant pour comprendre ce que signifie être humain. Écrire suppose de poser des questions et non d'apporter sans cesse des réponses. Qu'est-ce que je fais sur cette terre pendant que d'autres meurent ? Quelles sont mes obligations ? Voilà quelques-unes des questions auxquelles un écrivain doit répondre, me semble-t-il. J'ai écrit récemment une préface aux œuvres de Primo Levi. J'avais lu Si c'est un homme, bien sûr, et quelques autres livres, mais je ne connaissais pas ses poèmes. Je les ai découverts et j'ai été foudroyée par la beauté de ces textes. Primo Levi raconte les camps de concentration, vous le savez. Le passage le plus émouvant est celui où, au cours d'une interminable marche dans la neige, il brise une stalactite de glace et commence à la sucer pour se désaltérer. Un garde surgit, lui retire la stalactite. Comme Primo Levi lui demande pourquoi il lui retire quelque chose qui va fondre quelques instants plus tard, le garde lui répond : « Ici, il n'y a pas de pourquoi. » Cette phrase est terrible. Elle m'obsède. « II n'y a pas de pourquoi»... Peu importe ce qui peut vous arriver, il n'y a pas de raisons. Primo Levi n'écrit pas sur les nazis mais sur les gens des camps, sur ceux qui sont sur le point de mourir, sur ceux qui vont survivre, sur ceux qui souffrent. Je crois que Primo Levi était intéressé par le Bien plutôt que par le Mal. Je ressens la même chose. Lorsque le Mal déferle sur le monde, il faut écrire sur les gens qui souffrent. Il faut écrire pour parler des gens, pas de ceux qui les gardent. Parlez, des gens, pas de Trump. Depuis cette élection, on me pose souvent cette question : « Et maintenant, qu'est-ce qu'on fait ?»"

Toni Morrison, in America, n°1, 2017

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